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Qualitative Social Work · Protection de l’enfance
En Irlande du Nord, des enfants placés sont adoptés tout en gardant un contact avec leurs parents de naissance. On demande alors à ces parents de signer leurs cartes de leur prénom, plus jamais « maman » ou « papa ». Sarah Hansen et Mandi MacDonald ont écouté cinq parents et douze juristes : pour ces parents, l’appellation est le dernier lien reconnu avec l’enfant, et la leur retirer sans explication est vécu comme une punition.
Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de Nommer les parents après l’adoption : sont-ils encore « maman » et « papa » ? Reconnaissance, droits et sentiment d’une identité parentale maintenue après l’adoption d’un enfant placé, par Sarah Hansen et Mandi MacDonald, publié dans Qualitative Social Work (SAGE) (2026), doi : 10.1177/14733250261453674, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Les déclarations de fin d’article sont regroupées dans les notes ; l’adresse de correspondance et les identifiants ORCID ne sont pas repris. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.
L’appellation « maman » ou « papa » peut revêtir une telle importance pour les parents de naissance, comme dernière forme restante de reconnaissance parentale.
Sarah Hansen et Mandi MacDonald
Résumé
Cet article présente les résultats d’une étude doctorale menée en Irlande du Nord sur la manière dont les parents de naissance d’enfants adoptés à partir d’un placement, et les juristes qui interviennent dans l’adoption, vivent l’usage des mots « maman » et « papa » après l’adoption. Si l’adoption leur retire juridiquement la qualité de parents, les parents de naissance peuvent conserver un sentiment de lien parental avec l’enfant, même si le rôle et le statut associés à leur identité parentale ont changé. L’ambiguïté et le caractère contesté de leur sentiment de parentalité après l’adoption se reflètent dans la manière dont les appellations parentales sont employées dans le cadre des contacts après l’adoption. À partir du prisme théorique de la théorie de la reconnaissance d’Honneth et de l’article 8 de la Convention européenne des droits de l’homme, l’article explore les implications des pratiques de dénomination dans les adoptions ouvertes, où des échanges se poursuivent entre famille de naissance et famille adoptive, soutenus ou facilités par les équipes de travail social. L’étude qualitative a reposé sur des entretiens semi-directifs avec 5 parents de naissance et 12 juristes, et a employé l’analyse phénoménologique interprétative pour les entretiens avec les parents de naissance et l’analyse thématique pour les entretiens avec les juristes afin d’interpréter ce phénomène. L’article plaide pour une approche individualisée, nuancée et sensible des échanges avec les parents de naissance au sujet de leur usage des mots « maman » et « papa » après l’adoption.
Mots-clés : parents de naissance, adoption, identité, contacts après l’adoption, analyse phénoménologique interprétative, théorie de la reconnaissance
Le Royaume-Uni s’oriente vers une adoption plus ouverte, avec des approches variables selon les juridictions pour faciliter le maintien du lien entre les enfants et leurs proches de naissance après l’adoption (Jones et MacDonald, 2020). L’adoption ouverte entraîne des dynamiques familiales complexes, d’abord pour les personnes engagées dans ces relations, mais aussi pour les équipes de travail social et les tribunaux qui prennent des décisions sur ces relations et les facilitent. Cet article s’appuie sur la théorie de la reconnaissance d’Honneth (1995) pour explorer un aspect particulier des relations familiales singulières de l’adoption ouverte, du point de vue des parents dont les enfants placés ont été adoptés et des juristes qui les représentent dans les procédures d’adoption.
Lorsqu’un lien est maintenu avec les parents de naissance après l’adoption, de très nombreuses questions se posent : quel est le meilleur mode d’échange pour l’enfant, quel est le but du contact, comment s’assurer que chacun y est bien préparé et soutenu. Cet article rend compte d’une étude qui a exploré l’expérience qu’ont les parents de naissance du contact avec l’enfant et sa famille adoptive. Il se concentre sur une question que les personnes participantes ont jugée particulièrement importante : la manière dont les appellations « maman » et « papa » sont employées par les parents de naissance et à leur sujet après l’adoption, les conseils que donnent les équipes de travail social sur l’usage de ces appellations et la manière dont ces conseils sont interprétés. Les résultats présentés reposent sur une recherche empirique ; les opinions exprimées sur les questions soulevées n’engagent que l’équipe qui signe l’article.
Partout au Royaume-Uni, des enfants placés peuvent être adoptés dans le cadre légal de la protection de l’enfance. Ces enfants ont subi, ou risquaient de subir, un préjudice important imputable au comportement de leurs parents (The Children (Northern Ireland) Order, 1995, art. 50). Il peut alors être décidé qu’il est dans leur intérêt supérieur d’être adoptés. Cela suppose qu’un tribunal examine une requête d’une autorité locale. Les parents de naissance en sont avisés et peuvent la contester. La procédure juridique d’adoption d’un enfant implique l’extinction de la parenté légale du parent de naissance et la création, par décision judiciaire, de la parenté légale des parents adoptifs.
Le préjudice important que les enfants ont pu subir avant l’adoption peut avoir des conséquences durables sur leur bien-être, de nombreux enfants adoptés présentant des difficultés de développement, des troubles de l’attachement, des problèmes médicaux et comportementaux (McSherry et McAnee, 2022 ; Meakings et al., 2016, 2018). Les parents de naissance d’enfants adoptés ne forment pas un groupe homogène, mais la recherche a montré une surreprésentation de parents qui ont connu le placement dans leur propre enfance ; ces parents peuvent donc avoir, à leur tour, subi un préjudice important ou été exposés à ce risque dans leur enfance, avec le trauma qui peut en découler (Roberts et al., 2017).
Après l’adoption, les enfants peuvent garder certains échanges avec un parent de naissance, ce que l’on appelle souvent le contact après l’adoption. Il peut prendre diverses formes, d’un échange de lettres par un intermédiaire, appelé « contact par boîte aux lettres » (letterbox contact), à une communication directe par écrit ou par les technologies numériques, jusqu’à des rencontres en personne entre l’enfant et son parent ou d’autres proches de naissance. L’approche dominante au Royaume-Uni a été le contact par boîte aux lettres, mais des voix récentes plaident pour une approche plus directe, dans laquelle davantage d’enfants adoptés pourraient échanger avec leurs proches de naissance ou les rencontrer directement, un changement qui exigera un ajustement de l’ensemble des professions concernées et des membres des familles de naissance et adoptives (Public Law Working Group, 2024). Quel que soit l’arrangement précis, un contact planifié, convenablement soutenu et encadré, peut être vu comme une option plus sûre pour explorer les relations avec la famille de naissance, étant donné l’effet potentiellement déstabilisant d’un contact non planifié, par exemple via les réseaux sociaux.
Résumant un ensemble de recherches, Thoburn (2021) a dégagé divers bénéfices possibles d’un contact bien encadré pour l’enfant : il facilite le développement de l’identité et l’estime de soi, rassure sur le bien-être des proches de naissance et atténue le sentiment de perte. Le contact peut aussi améliorer la communication au sein des familles adoptives et donner accès à des informations sur lesquelles fonder des conversations importantes sur l’adoption et les origines (Neil, 2009). Le contact, direct ou indirect, peut toutefois être une expérience chargée d’émotion, qui exige un encadrement attentif pour tenir compte des attentes différentes de chaque personne concernée (Baynes et Neil, 2015 ; Boyle, 2017 ; Neil, 2018).
Un aspect de l’adoption et du contact après l’adoption qui peut être particulièrement sensible est l’usage des noms « maman » et « papa », des appellations qui ne rendent pas forcément la complexité et les nuances de l’identité et du statut transformés des parents de naissance et des parents adoptifs après l’adoption, puisque les parents adoptifs sont devenus les parents légaux et que les parents de naissance ont perdu leur statut parental légal. Pour les parents adoptifs, le fait que les parents de naissance conservent l’appellation de « maman » ou de « papa » peut être vécu comme une remise en cause de la légitimité de leur propre parentalité (MacDonald, 2017). Il est important que les enfants comprennent avec justesse leur situation et le lien qui les unit aux différentes personnes de leur vie. Le contact a notamment pour but de faciliter cette compréhension, mais, dans certains cas, entendre appeler « maman » et « papa » des parents de naissance qui n’assurent plus directement les soins pourrait créer de la confusion.
Si la rupture ou la création du statut juridique de parent peut se faire d’un trait de plume, le changement psychologique d’identité peut être moins immédiat. Le guide destiné aux parents adoptifs d’Irlande du Nord reconnaît que « les parents de naissance seront toujours les parents biologiques de l’enfant, et leur histoire sera importante à comprendre pour l’enfant en grandissant » (Adoption UK, 2020 : 17). L’usage des appellations « maman » et « papa », et les sentiments qu’elles suscitent, traduit une ambiguïté inhérente pour les parents de naissance, dont le lien biologique permanent avec l’enfant est reconnu après l’extinction de leur parenté légale.
Dans la présente étude, les parents de naissance participants ont dit avoir été déconcertés lorsque l’enfant les appelait par leur prénom plutôt que « maman » ou « papa » pendant les visites, et perplexes lorsque les équipes de travail social leur ont conseillé de faire de même et d’éviter de se désigner par ces mots dans leur correspondance avec la famille adoptive, et de signer plutôt de leur prénom. C’était un exemple d’un thème identifié comme « identité parentale maintenue », qui décrivait l’expérience de parents de naissance qui avaient perdu leur statut parental légal et n’avaient plus de responsabilités de soin, mais conservaient pour leur propre compte une identité parentale à l’égard d’un enfant adopté. Nous soutiendrons que la question des noms est un exemple de domaine où les approches professionnelles pourraient, à l’aide de la théorie de la reconnaissance d’Honneth (1995) et d’une approche fondée sur les droits humains, passer de la formule toute faite à la nuance.
Cette étude a utilisé la théorie de la reconnaissance d’Honneth (1995) comme grille d’interprétation pour analyser les récits des parents de naissance, et elle faisait particulièrement écho à leur expérience de leur identité après l’adoption. La théorie de la reconnaissance d’Honneth distingue trois domaines de la vie dans lesquels le soi se construit : les relations intimes, les droits attachés à la citoyenneté et les qualités de l’individu reconnues par la communauté (Honneth, 1995). Dans les relations intimes, nos besoins sont satisfaits et nous recevons de l’amour, ce qui nous fait nous apprécier comme dignes d’amour et de soin. En tant que titulaires actifs de droits, notre statut et notre citoyenneté sont reconnus et, en retour, nous les reconnaissons en nous-mêmes. Enfin, lorsqu’une communauté reconnaît nos réalisations et nos qualités, nous en tirons de la fierté et pouvons construire notre résilience. Les interactions négatives ou le « déni de reconnaissance » dans ces domaines ont un effet néfaste sur le soi (Houston, 2016).
La théorie d’Honneth et ses trois domaines de reconnaissance correspondent particulièrement bien aux questions qui ressortent de la littérature sur le contact après l’adoption. D’abord, le contact après l’adoption, ou la relation entre parents de naissance et enfants après l’adoption, porte explicitement sur des relations intimes complexes, qui ont fait l’objet d’un examen judiciaire et ont pu impliquer un préjudice. L’identité des parents de naissance est une question qui est passée au premier plan dans la recherche auprès de mères concernées par des procédures de placement répétées : Broadhurst et al. (2017) ont relevé que la perte de leurs enfants touchait à leur identité même. L’identité de parent de naissance peut être un terrain contesté et compliqué après l’adoption, lorsque l’identité juridique a changé mais que l’image de soi ne coïncide pas forcément avec ce nouveau statut juridique. Pour les parents de naissance, cela suppose un amalgame complexe d’identités visibles et invisibles. Leur identité de parent est connue de toutes les personnes impliquées dans l’adoption de l’enfant. Mais, en l’absence de soins au quotidien, le fait d’avoir été parent peut être invisible pour la communauté au sens large, et donc ne pas être reconnu par elle. Le processus d’extinction du statut juridique de parent est potentiellement porteur de stigmate. Pour les parents de naissance, il rend potentiellement leur statut parental à la fois discrédité et discréditable (Goffman, 1963).
Le déni de reconnaissance dans la sphère intime peut affecter la confiance en soi, dans la sphère des droits le respect de soi, et le déni de reconnaissance de ses qualités par la communauté peut affecter l’estime de soi (Honneth, 1992). Douzinas (2002 : 396) le décrit comme « un clivage entre l’image de soi d’une personne et l’image que les institutions sociales ou autrui projettent sur cette personne ».
Dans le contexte du contact après l’adoption, l’identité juridique est aussi liée aux droits. Comme le note Douzinas (2002), les droits humains peuvent agir sur l’identité : ils ne sont pas seulement le reflet de caractéristiques, ils peuvent construire l’identité. Certains droits sont détenus en vertu de l’identité juridique de parent et sont perdus ou modifiés lorsqu’elle est retirée. Dans l’adoption, le droit transforme deux ensembles d’identités juridiques : le parent de naissance devient ancien parent et la personne qui adopte devient parent. Cette transformation affecte les droits qui existent entre ces personnes et l’enfant.
Les droits font partie de la théorie de la reconnaissance d’Honneth, car il soutient qu’être titulaire de droits, en tant que membre de la cité, est une forme de reconnaissance de l’égalité avec les autres. En respectant vos droits, la communauté vous reconnaît comme une personne semblable aux autres. Les droits ont été décrits comme des « jetons institutionnels de notre identité » ou des « monnaies d’échange dans nos négociations identitaires » (Douzinas, 2002 : 386). Les droits humains peuvent aussi construire des identités (Douzinas, 2002). Cela est particulièrement pertinent dans le contexte d’un processus qui retire leur statut aux parents légaux et le confère aux personnes qui adoptent. Étant donné les échanges avec l’État que vivent les parents de naissance sur le chemin du contact après l’adoption, et pour ce contact, les droits humains ont une prise particulière dans la théorie de la reconnaissance. C’est la reconnaissance ou le déni de reconnaissance institutionnels qui méritent une attention particulière dans les échanges avec les équipes professionnelles qui agissent pour le compte de l’État.
En droit de la famille, l’identité juridique de « parent » emporte à la fois des droits et des responsabilités (The Children (Northern Ireland) Order, 1995, art. 6). Elle emporte des droits à l’égard de l’enfant, par exemple celui de prendre des décisions sur son éducation. Elle emporte des droits sociaux découlant de la qualité de parent, par exemple le droit à certaines prestations sociales. Elle emporte aussi un droit qui protège contre toute ingérence dans la relation parent-enfant, sauf si elle est nécessaire et proportionnée et atteint les seuils fixés par la loi au titre de l’article 8 de la Convention européenne des droits de l’homme (CEDH). L’adoption met fin à ces droits pour un ensemble de parents et les crée pour un autre. Les tribunaux anglais ont aussi considéré que l’adoption met fin au droit des parents de naissance au respect de leur vie familiale avec l’enfant adopté au sens de la CEDH (Re A (A Child) (Adoption : Human Rights), 2015). En substance, l’adoption éteint ce que signifie, juridiquement, être le parent d’un enfant. Pourtant, la fin de la reconnaissance juridique en tant que parent ne met pas forcément fin aux sentiments parentaux envers les enfants ni à l’image de soi en tant que parent (Collings et al., 2022 ; Geddes, 2022).
Cette étude visait à comprendre l’expérience qu’ont les parents de naissance de l’élaboration et de la mise en œuvre des modalités de contact après l’adoption. Cette étude qualitative, de nature exploratoire, a reposé sur des entretiens semi-directifs approfondis. Ceux-ci ont permis de recueillir les réflexions des personnes participantes et de maintenir l’orientation phénoménologique de la recherche.
L’étude se déroulait en Irlande du Nord, où s’appliquait l’Adoption (Northern Ireland) Order (1987) au moment où les enfants des parents de naissance participants ont été adoptés. Les modifications ultérieures apportées par l’Adoption and Children Act (Northern Ireland) (2022), qui rapprocheront le droit de l’adoption nord-irlandais de celui de l’Angleterre et du pays de Galles, ne sont pas encore pleinement en vigueur. L’examen du contact après l’adoption faisait partie de l’application du critère juridique de l’adoption aux faits de l’espèce. Les tribunaux ont reconnu une « évolution constante vers l’adoption ouverte » en Irlande du Nord (ZH v Mr and Mrs H and A Health and Social Care Trust, 2016). Le taux de contact direct après l’adoption semble plus élevé en Irlande du Nord que dans les autres nations du Royaume-Uni, bien que sa fréquence ne figure pas dans les statistiques officielles. Jones et MacDonald (2020) ont analysé les données d’une enquête auprès de 2447 parents adoptifs de tout le Royaume-Uni, dont 558 (23 %) déclaraient avoir des contacts directs avec la famille de naissance ; parmi eux, l’étude a relevé une différence importante entre juridictions dans les niveaux de contact direct avec les parents de naissance plus précisément : 68 % en Irlande du Nord, 18 % en Angleterre, 34 % en Écosse et 21 % au pays de Galles.
Les personnes participantes formaient deux groupes. Le premier réunissait des parents de naissance dont un enfant avait été adopté et n’était plus à leur charge. Cinq parents de naissance ont participé, 3 pères de naissance et 2 mères de naissance, un couple ayant été interrogé ensemble. Comme une analyse phénoménologique interprétative (Smith et al., 2012) était prévue et que cette méthode suppose un petit échantillon raisonné pour une interprétation détaillée du sens, la taille de l’échantillon était adaptée. Cela signifie toutefois que l’échantillon n’est pas représentatif et que les généralisations sont limitées. Les parents de naissance ont été recrutés par l’intermédiaire de juristes et d’un service de conseil, qui ont transmis des informations sur la recherche. Aucun des parents de naissance n’avait de contact tel qu’il avait été prévu par le tribunal. Trois avaient commencé par un contact direct, devenu ensuite indirect. Deux travaillaient à un contact indirect avec des services de conseil.
Les entretiens ont été transcrits mot à mot, écoutés à plusieurs reprises et analysés à l’aide du logiciel MaxQDA. Une analyse phénoménologique interprétative (API) a été menée sur les transcriptions des parents de naissance. Dans cette analyse, l’objectif est de comprendre la manière dont les personnes participantes donnent sens à leur expérience à travers la description qu’elles en font, et l’on reconnaît que la personne qui mène la recherche interprète ces descriptions (Smith et al., 2012). Une approche inductive a été adoptée pour tenter de refléter fidèlement l’expérience des parents de naissance. Les étapes décrites par Smith et al. (2012) ont été suivies dans l’API des transcriptions des parents de naissance.
Le second groupe réunissait des juristes ayant représenté des parents de naissance dans des procédures judiciaires d’adoption, afin de mieux comprendre la manière dont sont fixées les modalités de contact après l’adoption, ce qui se fait en Irlande du Nord devant le tribunal, où les parents de naissance sont représentés. Douze juristes ont participé : 9 barristers (avocats plaidants) et 3 solicitors. Le recrutement s’est fait par l’intermédiaire d’organismes professionnels, d’une présentation devant l’un d’eux et de courriels ciblés. Les entretiens ont été transcrits mot à mot. Une analyse thématique réflexive a été menée sur les entretiens avec les juristes. Les étapes suivies pour l’analyse thématique de ces transcriptions étaient conformes à l’approche décrite par Braun et Clarke (Braun et Clarke, 2006).
Deux groupes consultatifs ont été sollicités pour conseiller et orienter la recherche sur le matériel d’étude, le recrutement et les questions éthiques. L’un était composé de juristes, l’autre de personnes qui travaillent auprès de parents de naissance.
Les parents de naissance ont été recrutés en fonction de leur expérience de la procédure d’adoption. Du fait de l’intégration de la santé et des services sociaux en Irlande du Nord, cette étude a reçu l’approbation éthique de l’Office of Research Ethics Committees NI (ORECNI). Lors de l’approbation éthique, il a été recommandé que, dans la rédaction des résultats, les personnes participantes soient désignées par un code plutôt que par un pseudonyme choisi.
Il était entendu que les parents de naissance participant à la recherche aborderaient des sujets susceptibles de les bouleverser et que ce groupe pouvait être vulnérable. Sachant que la voix des groupes vulnérables peut être marginalisée, l’équipe a pris plusieurs mesures pour garantir un consentement éclairé et soutenir les personnes participantes. Par exemple, des brochures d’information ont été envoyées par la poste aux parents de naissance avant la rencontre, pour leur laisser le temps d’examiner les informations. Pour parer à d’éventuelles difficultés liées à la participation, un protocole en cas de détresse a été élaboré, mais il n’a pas été nécessaire. Une liste de contacts de soutien (dont un service joignable en dehors des heures ouvrables) a été établie avec l’aide des groupes consultatifs et remise aux personnes participantes après l’entretien. Un temps d’échange après la participation leur a permis de prendre du recul, et un SMS ou un courriel de suivi le lendemain a servi à les remercier et à leur rappeler les services de soutien disponibles.
Un thème transversal s’est dégagé de l’analyse phénoménologique interprétative des entretiens avec les parents de naissance et de l’analyse thématique des entretiens avec les juristes : celui de l’« identité parentale maintenue », qui cherchait à saisir les sentiments parentaux qu’éprouvaient les parents de naissance envers leur enfant après l’adoption. Il comprenait plusieurs sous-thèmes : l’usage des appellations, l’importance des liens du sang, les « paroles de parent » (le type de remarques que font les parents sur leurs enfants), la mise en scène familiale (avoir des photos des enfants exposées chez soi) et l’enfant imaginé dans l’avenir.
Le thème de l’« identité parentale maintenue » a été analysé à la lumière de la théorie de la reconnaissance d’Honneth, pour examiner la manière dont cette identité était traitée dans le cadre du contact indirect après l’adoption. Les cadres des droits humains ont en particulier été pris en compte, à savoir l’article 8 de la Convention européenne des droits de l’homme.
Cet article examinera en profondeur l’un des sous-thèmes qui ont conduit au concept d’« identité parentale maintenue », à savoir l’usage des appellations « maman » et « papa ».
Les personnes participantes ont évoqué le passage du « maman » ou du « papa » à leur prénom. Sur les 4 parents de naissance qui en ont parlé, deux l’ont fait à propos de la consigne, donnée par les services sociaux ou un service de conseil, de ne pas signer le contact indirect « maman » ou « papa », tandis que les deux autres ont vu les enfants employer leur prénom lors des contacts directs. BP3 a raconté, d’un ton bouleversé, avoir appris après avoir signé la carte qu’il ne devait pas employer l’appellation « papa » :
BP3 : ça m’a vraiment énervé à Noël, là… J’ai choisi une carte et j’ai commencé à écrire Papa sur la carte, et {la personne conseillère} dit désolé, vous ne pouvez pas écrire ça là-dessus, il va falloir effacer ça au Tipp-Ex et vous devrez mettre {prénom}…
De même, BP1 a parlé du conseil reçu pour signer une carte destinée à l’enfant :
BP1 : …je peux juste leur souhaiter un joyeux anniversaire dans la lettre de ma part, je ne peux pas en gros leur dire que je suis leur maman, je n’ai pas le droit.
SH : Et qui a dit ça ?
BP1 : Les services sociaux, euh, ils ont dit que ça perturberait les parents adoptifs, alors ils me connaissent juste par mon prénom… il faut, je dois mettre mon prénom à la fin de la lettre, je ne peux pas écrire qu’ils me manquent, que je les aime, rien de ce genre dans la lettre, au cas où ça perturberait les parents adoptifs…
Pour BP1, cela s’accompagnait d’un sentiment d’impuissance dans la communication : « Je ne veux pas la contrarier, parce que si je le fais, elle peut carrément dire non, en gros elle peut arrêter le contact, c’est ce que le service social m’a dit… » BP1.
BP1, BP4 et BP5 montraient une acceptation de la réalité des conditions de vie des enfants. Par exemple, BP5 a déclaré « …c’est eux, leur maman et leur papa », reconnaissant la réalité quotidienne de la parentalité adoptive pour les enfants. Pourtant, le changement du nom employé pour les désigner restait chargé d’émotion pour ces parents, même avec un certain degré d’acceptation du statut des parents adoptifs.
BP1 : …il a fallu que j’accepte tout ça. Il a fallu que j’accepte que je ne les récupérerais jamais. Il a fallu que, je n’ai toujours pas accepté qu’ils soient adoptés, ça va me prendre du temps, ça va sans doute me prendre quelques années, mais il m’a bien fallu quelques années pour savoir que je ne les récupérerais pas…
BP3, qui avait une certaine confusion sur ce que signifiait l’adoption, pouvait aussi reconnaître que la situation de vie des enfants était stable pour le moment et que les enfants verraient aussi les parents adoptifs comme leur maman et leur papa.
Cette question des appellations n’était pas seulement présente dans l’expérience des parents de naissance : plus de la moitié des juristes l’ont évoquée. Les juristes ont pu situer la manière dont cette question peut être perçue dans les procédures, en expliquant qu’elle peut être considérée comme la preuve qu’un parent de naissance compromettra un placement. L1 l’a décrit ainsi :
L1 : …dans quelle mesure acceptent-ils que ce soit le projet pour leur enfant ou leurs enfants, parce qu’on peut accorder beaucoup de poids au fait que, oh, ils sont prêts à travailler avec les, les parents adoptifs, ils sont prêts à les respecter, ils sont prêts à laisser les enfants se poser, ils sont prêts à les laisser les appeler maman et papa, et ça peut être des indicateurs de leur volonté de soutenir le placement…
S’il se peut que, pour certains parents de naissance, la manière d’aborder le changement d’appellation traduise un refus plus profond de l’adoption, la situation de BP1, BP4 et BP5 semblait plus nuancée. Ces parents pouvaient accepter que l’adoption avait eu lieu et qu’elle ne changerait pas, mais le nom gardait une signification émotionnelle :
BP5 : on ne voulait pas qu’ils soient tristes de nous voir tristes alors que c’est de notre faute s’ils sont là où ils sont, on voulait que tout soit normal, alors ça faisait mal, et je crois qu’après l’adop, enfin le contact, je crois qu’on a pleuré tous les deux quand ils ne nous appelaient plus maman papa…
BP4 a résumé la tension entre l’acceptation de ne plus être légalement parent et le sentiment d’un lien persistant avec l’enfant, en disant : « ce ne sont peut-être plus nos enfants légalement, mais ils sont toujours notre sang, nos gamins… ils sont peut-être adoptés, mais ils ont toujours des parents biologiques » BP4. BP1 et BP3 ne comprenaient pas non plus pourquoi on ne pouvait plus les désigner comme « maman » ou « papa ». Décrivant leur souffrance, ces deux parents continuaient de se définir comme « maman » ou « papa », même s’il s’agissait d’une identité qui n’était plus liée aux soins quotidiens mais à la naissance des enfants. Comme l’a exprimé BP1 : « ils font partie de moi, ils font toujours partie de moi, ils feront toujours partie de moi ». Il leur était donc difficile de ne pas exprimer, dans le contact indirect, quelque chose qui leur paraissait vrai : être la maman ou le papa des enfants. Pour BP1, cela semblait exclure les parents adoptifs, alors que pour BP3, cela venait s’y ajouter :
SH : Je peux vous poser deux questions sur ce que vous avez dit ? Vous avez parlé de ce qu’on vous a dit de mettre ou de ne pas mettre dans les lettres : qu’est-ce que vous en pensez ?
BP1 : Bouleversée, déçue, ça m’a fait de la peine quand ils me l’ont dit, parce que je suis leur mère de naissance, c’est que je serai toujours leur mère de naissance, je les ai mis au monde. Euh, pour moi ce n’est pas juste qu’ils appellent la mère adoptive leur maman, je n’ai jamais été d’accord avec ça, ça a toujours été un point de désaccord avec les services sociaux, j’ai toujours été contre, je dois juste faire avec, je ne peux vraiment rien y faire.
BP3 : Je me suis senti puni parce que je ne pouvais pas mettre papa dessus, je suis {leur} papa {forte émotion}, d’accord, ce sont {leurs} nouveaux maman et papa, mais je suis toujours leur premier papa, si vous voyez ce que je veux dire…
Les quatre personnes participantes qui ont abordé cette question l’ont fait avec émotion, et chez BP3 elle a suscité une réaction particulièrement forte, qui l’a presque mené aux larmes. BP1 avait trouvé un exutoire en tenant une boîte à souvenirs et en s’autorisant à acheter et à signer des cartes de la part de « maman » mais, au lieu de les envoyer aux enfants, elle les garde pour un temps futur imaginé où ils pourraient souhaiter les voir. Ces cartes semblaient aussi jouer pour elle un rôle thérapeutique et lui permettre de maintenir, en privé, une identité qu’elle conservait pour elle-même en tant que mère :
BP1 : Je ne peux pas en gros leur dire que je suis leur maman, je n’ai pas le droit… je peux acheter des cartes d’anniversaire avec « de la part de maman » dessus, ou maman, je peux les garder dans la boîte à souvenirs, les cartes de Noël dans leur boîte à souvenirs, chaque carte d’anniversaire ou de Noël, je la mets dans la boîte à souvenirs…
Pour ces personnes participantes, les noms allaient plus loin qu’un signe désignant qui élevait l’enfant au quotidien. L’appellation « maman » ou « papa » était liée, à leurs yeux, à leur lien biologique et à leur histoire avec l’enfant. Cela semblait symptomatique d’une incertitude sur leur position ou leur rôle à l’égard de l’enfant, et c’était une confrontation, puisque cela se trouvait couché sur le papier au moment de signer le contact indirect.
Étant donné l’importance profonde de la question, il est surprenant qu’un entretien avec une personne juriste ait fait ressortir une ambiguïté sur la question de savoir à qui il revient d’aider les parents de naissance face à cette question complexe ; il se peut que cette question tombe dans un vide entre les responsabilités des différentes professions. L4 a exprimé son inquiétude de ce qu’une mère de naissance n’ait reçu aucun conseil ni aucune orientation sur les raisons pour lesquelles un enfant pouvait changer d’appellation ou sur la manière d’y répondre :
L4 : …je lui ai juste demandé, est-ce que quelqu’un s’est déjà assis avec vous pour vous expliquer ça ? Non. Alors je pense qu’il y a un énorme manque là, pour essayer d’expliquer aux gens qui sont prêts, je veux dire, vous pouvez avoir des parents de naissance qui ne sont pas prêts à entendre quoi que ce soit, mais s’ils en sont à un point où ils acceptent le projet… d’adoption.
L’identité a été mise en avant comme une justification psychologique et développementale importante pour donner aux enfants adoptés un meilleur accès aux informations sur leur famille de naissance et leur histoire. Être l’enfant de quelqu’un signifie quelque chose pour les gens ; de même, être le parent de quelqu’un signifie quelque chose pour ces parents de naissance et fait partie de leur identité. Lorsque l’expression de cet aspect de l’identité est restreinte, par la consigne de ne pas se désigner comme « maman » ou « papa », on observait un questionnement, ainsi qu’un refus. Si l’on pense qu’une mère restera toujours une mère dès lors qu’elle a mis l’enfant au monde, se pose la question de savoir si l’on pourra jamais renoncer à cette identité et, plus encore, si l’on devrait y être tenu dans un contexte plus large qui a vu l’acceptation de formes familiales diverses. Plusieurs juristes se débattaient avec les revendications multiples des appellations « maman » et « papa ». L11 a résumé la complexité de cette question, en particulier le sentiment d’impuissance à l’infléchir ou à donner des conseils à son sujet :
L11 : …si un enfant, de lui-même, souhaite appeler les parents de son foyer définitif maman et papa ou quoi que ce soit, et qu’ensuite les parents disent : « non, je suis ta maman et je serai toujours ta maman », et c’est vrai, mais c’est peut-être la compréhension des parents. Est-ce qu’il y a une façon de gérer ça, du genre ce sont tes parents pour toujours et, tu sais, moi je suis ta maman biologique ? Je ne sais pas, je pense que c’est difficile, et je pense qu’on attend tous, vous savez, on peut attendre tellement des gens…
Cette personne juriste a mis en évidence la difficulté de reconnaître plusieurs personnes qui peuvent prétendre à l’appellation « maman » ou « papa ». Il est factuellement exact que les parents de naissance sont biologiquement parents et ont aussi pu élever l’enfant pendant une partie de sa vie. La manière de le reconnaître, dans le contexte d’une relation parentale qui a mal tourné et alors que l’enfant a de nouveaux parents légaux qui assurent ses soins quotidiens et construisent une relation définitive, en droit comme dans la vie, fait de cette question un terrain de conflit potentiel et de contestation des appellations.
La théorie de la reconnaissance d’Honneth (1995) a fourni un cadre d’analyse des données de l’étude. Dans la littérature, la perte des appellations « maman » et « papa », outre la tristesse qu’elle cause, a été reliée à la perte du rôle et du statut de parent (Neil et al., 2011). On peut toutefois l’analyser sous l’angle neuf de la théorie de la reconnaissance, comme un déni de reconnaissance de leur identité tel que le vivent les parents de naissance.
Les pratiques de dénomination permettent à la fois l’individualité et le rattachement à un groupe de parenté plus large (Finch, 2008). Il se peut que la peine ressentie par BP4 et BP5, qui ont vu l’enfant cesser de les appeler « maman » et « papa », ait été pour ces parents l’expérience d’une perte supplémentaire de lien de parenté. Finch (2008) traite de la capacité des noms à assurer une continuité personnelle, mais aussi de la manière dont un changement de nom peut refléter un changement de situation dans le récit personnel, comme le mariage. Appliqué aux appellations après l’adoption, cela fait apparaître une tension : les parents peuvent s’accrocher à la continuité personnelle du sentiment de rester, d’une certaine manière, le parent de l’enfant, alors que, pour les enfants, le changement de situation peut refléter un changement dans leur propre récit personnel quant aux personnes considérées comme leurs parents.
Weller (2019 : 268) traite de la maternité dans le contexte de l’adoption aux États-Unis et examine comment mères adoptives et mères de naissance jouent des rôles différents tout en partageant une « perception sociétale de la maternité ». Pour les familles adoptives, le langage n’est pas « neutre en valeur » (Weller, 2019 : 269) et peut renforcer le stigmate potentiel d’être vues comme secondes par rapport aux familles de naissance. En étudiant des blogs, Weller (2019) a constaté que les mères de naissance employaient plus volontiers le mot « mère » pour décrire leur expérience, peut-être parce qu’il avait pour elles plus de signification, même si certaines s’inquiétaient que l’expression « mère de naissance » implique la fin de la maternité après la naissance (Weller, 2019). Cela montre la complexité et le potentiel de contestation du langage de la parentalité, que reflétaient les récits des personnes participantes.
Du point de vue de la théorie de la reconnaissance, la perception sociétale partagée de la maternité peut être vue comme l’ensemble des normes communautaires à l’aune desquelles la parentalité est reconnue, et qui construit la confiance en soi de l’individu. La perception des parents dont les enfants ont été retirés est telle qu’aucune reconnaissance communautaire positive ne leur est accordée. En outre, la sphère intime de la relation parent-enfant, qui a pu être une source de reconnaissance, est elle aussi retirée. Lorsque ces deux formes de reconnaissance disparaissent, on comprend pourquoi l’appellation « maman » ou « papa » peut revêtir une telle importance pour les parents de naissance, comme dernière forme restante de reconnaissance parentale.
Boddy et Wheeler (2020) décrivent l’impact du déni de reconnaissance institutionnel sur l’identité maternelle et montrent combien les mères qui ont connu des retraits d’enfants répétés peinent à être reconnues comme mères sans avoir la charge d’un enfant :
« …leurs subjectivités possibles en tant que mères ont été façonnées par le pouvoir régulateur de l’État, de manières qui restreignent leurs possibilités de deuil et leur reconnaissance en tant que mères… cela pose la question de savoir dans quelle mesure une femme qui ne peut pas garder la garde de son enfant est autorisée à être reconnue comme mère. » (p. 11)
Cette étude montre comment cette forme de déni de reconnaissance peut être exprimée par les institutions (par exemple des équipes d’adoption qui les appellent « mamans-ventres », tummy mummies) et suggèrent que la reconnaissance de l’identité parentale pourrait être considérée comme une question de justice sociale et engager le droit au respect de la vie familiale (Boddy et Wheeler, 2020).
Comme le soutient Honneth, l’identité se forme à travers les relations ainsi qu’à travers les droits et la reconnaissance communautaire (Honneth, 1995). Les parents de naissance participants avaient formé une identité parentale à travers la relation avec leur enfant, même si cette relation avait été jugée préjudiciable ou potentiellement préjudiciable. La relation a pris fin du fait de l’intervention de l’État, mais l’identité formée à travers elle semble durable, et la manière dont les autres s’y rapportent (équipes professionnelles, tribunaux, enfant, parents adoptifs et institutions) est sensible et a parfois été vécue comme un déni de reconnaissance. Dans ce contexte, BP3, on l’a vu, a décrit s’être senti « puni » de ne pas pouvoir se désigner par une appellation parentale, ce qui suggère que cette consigne était vécue comme une punition. Cela rejoint d’autres recherches qui ont décrit la manière dont l’exercice du pouvoir peut être vécu et montré que son usage et ses abus sont un enjeu central de l’adoption (Featherstone et al., 2018).
Si l’interdiction d’employer les noms « maman » et « papa » peinait en privé BP1, BP3, BP4 et BP5, leur restait incompréhensible ou suscitait leur opposition, ces parents s’y conformaient dans leur communication avec l’enfant et ses parents adoptifs. Chez BP1 et BP3, cette conformité semblait venir de l’acceptation du déséquilibre de pouvoir de la position dans laquelle ces parents se trouvaient après l’adoption, le contact étant contrôlé par les équipes de travail social. L’acceptation par les parents de naissance du placement adoptif de l’enfant et de son nouveau statut a été associée à un contact positif, le défaut d’acceptation étant considéré comme un obstacle au contact direct (Re Mason, 2019, para. 105). Les juristes se faisaient l’écho de la jurisprudence selon laquelle continuer à se présenter comme maman ou papa peut être vu par les équipes professionnelles comme la preuve d’un défaut d’acceptation ou d’un risque de compromettre le placement adoptif. Cette perception pourrait restreindre les possibilités de formes de contact plus directes avec l’enfant. C’est un domaine où le sentiment d’identité parentale maintenue des parents risque de faire l’objet d’un déni de reconnaissance, et qui a été moins exploré par la recherche jusqu’ici.
La mesure dans laquelle la résistance à l’abandon de l’appellation maman ou papa sert de preuve de l’acceptation de l’adoption mérite davantage de nuance dans la pratique. Se demander de qui vient le changement, pourquoi, s’il est justifié, mais aussi s’il a été expliqué avec délicatesse, pourrait faire partie de toute analyse de ce facteur comme indice de l’acceptation, ou non, de l’adoption par un parent de naissance.
Plutôt que de demander aux parents de naissance de renoncer aux appellations, peut-être faudrait-il évaluer si ces parents peuvent faire une place à l’existence d’autres parents dans la vie de l’enfant, qui remplissent des rôles différents. Si BP4 et BP5 reconnaissaient la distinction entre leurs responsabilités et celles des parents adoptifs, le retrait des tâches parentales n’avait pas fait disparaître leur sentiment parental, et ces parents continuaient de se soucier de l’enfant, tout en acceptant de ne plus avoir de rôle actif de soin. Les travaux de Sales (2015) ont distingué le contact avec les parents de naissance comme source d’information de l’enfant sur ses origines ou comme moyen d’accéder à une relation actuelle. Accepter que le contact après l’adoption soit relationnel, et pas seulement informatif, pourrait laisser de la place à un usage plus souple des appellations.
Ces questions de reconnaissance s’inscrivent dans la littérature plus large sur la manière dont les parties à l’adoption renégocient leurs rôles et leurs relations après la reconfiguration juridique de leur statut. Neil (2003 : 33) relevait le « manque de définition du rôle des proches de naissance après l’adoption » ; et des recherches comme celle de Broadhurst et al. (2017) ont montré que, lorsqu’un enfant est retiré définitivement, les parents de naissance peuvent vivre une perte qui touche à leur identité de parent. Les personnes participantes à cette étude suggèrent que l’identité parentale est maintenue, à certains égards, même lorsqu’elle ne trouve pas de reconnaissance.
La question de savoir si le droit au respect de la vie familiale entre un enfant adopté et son parent de naissance peut, dans certaines circonstances, survivre à l’adoption a été défendue ailleurs par la personne qui signe en premier (Hansen, 2019). Actuellement, les arrêts de référence suggèrent que ce n’est pas le cas, et le droit au respect de la vie familiale ne fournit donc pas de fondement, en termes de droits, à la reconnaissance de l’identité d’un parent ou de son identité parentale maintenue.
Le droit au respect de la vie privée et de la correspondance prévu à l’article 8 de la CEDH comprend « le droit d’être soi-même, de vivre comme soi-même et de garder pour soi ce qui est à soi » (Lester et al., 2009). Le respect de la correspondance engloberait le contact indirect lorsqu’il est facilité par les services sociaux ou une agence d’adoption (Re A (A Child) (Adoption : Human Rights), 2015 : 78-80). Comme pour tous les droits conditionnels, l’ingérence de l’État doit être prévue par la loi, poursuivre un but légitime et être proportionnée à ce but. La jurisprudence a relevé que, si le contact indirect peut être « constructif et apprécié », lorsque ce n’est pas le cas « les parents adoptifs et les enfants devraient en être protégés » (Re A (A Child) (Adoption : Human Rights), 2015). Comme souvent en droit de la famille, une évaluation attentive sera nécessaire, en connaissant les parties concernées et en particulier l’enfant, pour déterminer quel contact indirect entre ou non dans ces paramètres.
Dans chaque situation, compte tenu de l’enfant et des circonstances, lorsque des paramètres sont fixés pour une correspondance facilitée par les services sociaux, il faudrait se demander si interdire à un parent de se désigner par ces appellations poursuit un but légitime et s’il s’agit de l’ingérence minimale nécessaire pour atteindre ce but. Il se peut, comme dans Re A (2015), qu’il soit nécessaire et proportionné de retirer des éléments inappropriés d’un contact indirect, mais la décision sur l’usage de la signature « maman » ou « papa » devrait être prise à l’aide du cadre des droits exposé ici. Des rencontres précoces peuvent permettre un lien humain entre parents adoptifs et parents de naissance, aider à apaiser leurs craintes réciproques (Collings et Conley Wright, 2020) et favoriser la compréhension empathique qui est susceptible de faciliter le maintien du lien (Neil, 2003b). Ces relations évolueront probablement avec le temps, ce qui exige une approche dynamique et une ouverture d’esprit face à l’évolution des attitudes et des risques.
La reconnaissance des parents de naissance ne revient pas à réclamer à tout prix le droit d’employer les appellations « maman » et « papa ». Il se peut qu’insister pour le faire nuise à l’enfant concerné. La jurisprudence offre des exemples de parents qui recherchent une reconnaissance en tant que parent au détriment du bien-être de l’enfant (Re Mason, 2019). Cependant, empêcher sans nécessité l’usage de l’appellation lorsqu’il ne cause ni préjudice ni confusion à l’enfant pourrait être qualifié non seulement de déni de reconnaissance, susceptible d’être vécu comme préjudiciable par le parent de naissance, mais aussi d’atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et de sa correspondance. La question de savoir si l’obligation de n’employer que son prénom était proportionnée au préjudice possible pour l’enfant laissait les personnes participantes perplexes. Si elles pouvaient admettre la logique générale de cette obligation, elles ne semblaient disposer d’aucune information précise sur son effet réel ou possible sur l’enfant concerné. De fait, BP1 comprenait que cette obligation reposait sur le bien-être des parents adoptifs. Une justification claire et une décision proportionnée sur ce sujet sensible, ainsi que du temps et des moyens consacrés à expliquer aux personnes concernées toute décision relative aux appellations, pourraient être bénéfiques, non seulement sur cette question, mais aussi pour traverser ces relations compliquées à partir d’une compréhension partagée.
Cette recherche repose sur une étude qui a examiné le point de vue des parents de naissance. Il arrive, dans la recherche sur l’adoption, qu’une étude centrée sur un groupe particulier semble remettre en cause les autres parties. Cela reflète peut-être la profondeur des émotions dans ces relations complexes. En présentant les récits des parents de naissance, l’équipe n’entend ni négliger ni nier l’expérience des enfants ou des familles adoptives, mais présenter le point de vue des parents de naissance comme une pièce d’un puzzle plus vaste.
Les parents de naissance et les juristes de cette étude ont montré combien les appellations « maman » et « papa » peuvent être, dans l’adoption ouverte, un lieu de contestation, de malentendu et d’émotion. Pour les parents de naissance, l’usage de ces appellations reflète le sentiment de devoir lutter pour la reconnaissance de leur parentalité, conservée comme une part de leur identité personnelle, tout en acceptant les implications de l’adoption pour leur nouveau rôle et leur nouveau statut juridique.
La théorie de la reconnaissance d’Honneth, et en particulier un cadre fondé sur les droits, aident à comprendre pourquoi cette question est si profondément ressentie par les parents de naissance : elle touche à leur sentiment de soi. Les droits peuvent servir de cadre d’analyse et de décision lorsque les équipes professionnelles affrontent ces questions difficiles. Les parents de naissance pourraient bénéficier de pratiques plus sensibles, qui reconnaissent leur sentiment d’identité parentale maintenue tout en gardant au centre les besoins de l’enfant. Que les parents de naissance acceptent ou non l’adoption est une question complexe et nuancée. Le souhait de se désigner comme « maman » et « papa » ou de garder un sentiment de lien parental continu ne suffit pas forcément à présumer leur acceptation ou leur refus de l’adoption. Plus largement, cela soulève la question de la manière dont l’adoption évolue vers une conception partagée et ouverte de la parentalité. Avec des formes familiales de plus en plus diverses, il se peut qu’une évolution culturelle permette de désamorcer cette question, plusieurs personnes jouant des rôles différents pouvant porter la même appellation sans rivalité. D’ici là, toutefois, la question de savoir si l’usage des appellations « maman » et « papa » affecte le bien-être de l’enfant mérite une analyse attentive dans chaque situation. S’il est jugé préjudiciable, cela exige des explications délicates et des stratégies pour accompagner les parents de naissance dans cette transition. Lorsque l’usage des appellations « maman » et « papa » à la fois par les parents de naissance et par les parents adoptifs ne cause ni préjudice ni confusion à l’enfant, les politiques générales ne constituent pas seulement un déni de reconnaissance, qui pourrait être vécu comme préjudiciable par les parents de naissance : elles pourraient aussi mettre en jeu leur droit au respect de leur vie privée et de leur correspondance.
Complexe Systémique : à retenir
L’article met des mots sur une scène que connaissent les équipes de protection de l’enfance : la carte d’anniversaire qu’un parent de naissance n’a plus le droit de signer « papa ». Lu de façon systémique, il décrit une famille élargie par l’adoption, où plusieurs personnes peuvent légitimement prétendre au même mot, et des consignes institutionnelles qui tranchent à la place des intéressés, souvent sans explication. La force du texte est de ne pas opposer les parties : la question n’est pas de rendre le titre aux parents de naissance à tout prix, mais d’évaluer au cas par cas ce que vit l’enfant, d’expliquer, et de ne pas lire automatiquement le désir de rester « maman » comme un refus de l’adoption. La théorie de la reconnaissance d’Honneth aide à comprendre pourquoi un simple nom pèse autant quand tout le reste a été retiré. Limites : cinq parents, une seule juridiction, et l’enfant comme les parents adoptifs ne sont pas entendus. À lire avec l’étude sur le contact avec les parents de naissance vu par les parents adoptifs, et avec la revue sur la relation entre parents de naissance et parents d’accueil.
Notes de l’original
Considérations éthiques. L’OREC NI a donné son approbation éthique à l’étude.
Consentement à la participation. Le consentement écrit à la participation à l’étude doctorale a été obtenu de toutes les personnes participantes.
Liens d’intérêts. L’équipe déclare n’avoir aucun lien d’intérêts potentiel en ce qui concerne la recherche, la rédaction et/ou la publication de cet article.
Financement. L’équipe a déclaré avoir reçu le soutien financier suivant pour la recherche, la rédaction et/ou la publication de cet article : il s’agissait d’une étude doctorale, pour laquelle la personne qui menait la recherche a été financée par le Department of Economy d’Irlande du Nord. Les résultats se rapportent à cette étude et les opinions exprimées sont propres à l’équipe.
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Traduction non officielle en français de Nommer les parents après l’adoption : sont-ils encore « maman » et « papa » ? Reconnaissance, droits et sentiment d’une identité parentale maintenue après l’adoption d’un enfant placé, par Sarah Hansen et Mandi MacDonald, Qualitative Social Work, publication en ligne anticipée (2026), doi : 10.1177/14733250261453674, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence. Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.
Traduction française non officielle de « Naming parents after adoption - are they still a ‘mum’ and ‘dad’? Recognition, rights and a sense of retained parental identity after a child is adopted from care », publié dans Qualitative Social Work (2026) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.
Lire l’article originalComment citer cet article
Hansen, S., et MacDonald, M. (2026). Nommer les parents après l’adoption : sont-ils encore « maman » et « papa » ? Reconnaissance, droits et sentiment d’une identité parentale maintenue après l’adoption d’un enfant placé (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/nommer-les-parents-apres-l-adoption-sont-ils-encore-maman-et-papa-reconnaissance (Œuvre originale publiée en 2026 dans Qualitative Social Work, publication en ligne anticipée (2026) ; republiée en 2026 par Qualitative Social Work, https://journals.sagepub.com/doi/10.1177/14733250261453674)
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