Family Relations · Famille
Savoir rester soi dans le lien aide-t-il à penser l’esprit de l’autre, et le couple s’en porte-t-il mieux ? Auprès de 158 couples de Turquie, Buket Ünver montre que la différenciation du soi va de pair avec la mentalisation, qui elle-même accompagne un meilleur ajustement dyadique, jusque chez l’autre partenaire.
Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de Différenciation du soi et mentalisation dans l’ajustement du couple : un modèle de médiation acteur-partenaire, par Buket Ünver, publié dans Family Relations (Wiley) (2026), doi : 10.1111/fare.70273, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Les tableaux sont présentés sous forme de listes ; la figure reste en anglais, avec une légende traduite ; les annexes en ligne (tableaux S1 et S2) ne sont pas reprises. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.
La différenciation du soi n’est pas l’absence de proximité, mais la capacité à rester émotionnellement en lien sans fusion excessive.
Buket Ünver
Résumé
Objectif. Examiner, au moyen d’un modèle dyadique, si la mentalisation joue un rôle médiateur dans l’association entre différenciation du soi et ajustement dyadique au sein du couple.
Contexte. La différenciation du soi (l’équilibre entre intimité et autonomie) et la mentalisation (la compréhension de ses propres états mentaux et de ceux d’autrui) sont toutes deux liées au fonctionnement relationnel, mais leur contribution conjointe à l’ajustement du couple a rarement été testée au niveau dyadique.
Méthode. Cent cinquante-huit couples hétérosexuels de Turquie ont rempli des mesures autodéclarées de différenciation du soi, de mentalisation et d’ajustement dyadique. Un modèle de médiation de l’interdépendance acteur-partenaire (APIMeM) a été estimé pour examiner simultanément les chemins acteur et partenaire.
Résultats. Une différenciation du soi plus élevée était associée à une meilleure mentalisation, chez les femmes comme chez les hommes, et une meilleure mentalisation était associée à un meilleur ajustement dyadique. Des effets partenaire modestes mais significatifs indiquaient que la mentalisation d’un membre du couple était positivement associée à l’ajustement dyadique de l’autre. Les associations croisées entre la différenciation du soi et la mentalisation de l’autre partenaire n’étaient pas significatives.
Conclusion. La différenciation du soi était liée indirectement à l’ajustement dyadique, principalement par la mentalisation propre de chaque partenaire, avec des associations modestes, d’un partenaire à l’autre, entre mentalisation et ajustement.
Implications. Les interventions de couple qui soutiennent à la fois les processus de différenciation et la mentalisation pourraient renforcer l’ajustement dyadique en ciblant les processus de régulation individuels et relationnels.
C’est dans les premières années que le mariage est le plus exposé au divorce. Dans les cinq premières années, environ 13 % des premiers mariages se terminent par un divorce (Mayol-García et al. 2021), et ce chiffre monte à 35-55 % à la dixième année (Abdel-Sater 2022 ; Diler et Diler 2022), avec d’importantes différences selon l’origine raciale et ethnique (Bulanda et Brown 2007 ; Mayol-García et al. 2021). Une tendance semblable s’observe en Turquie : selon les données de l’Institut turc de la statistique (TÜİK 2025), 33,7 % des divorces prononcés en 2024 sont survenus dans les cinq premières années de mariage et 21,3 % entre la sixième et la dixième année, ce qui signifie que 55 % des divorces ont eu lieu dans les dix premières années de mariage. Il n’est donc pas surprenant que l’on observe ces dernières années, à l’échelle mondiale, une nette augmentation du nombre de personnes mariées qui recourent à la psychothérapie. Plus de 30 % d’entre elles chercheraient une aide professionnelle en raison de problèmes relationnels, et la psychothérapie de couple ne cesse de se développer (Fischer et al. 2018). En Turquie aussi, la conscience de l’intérêt d’un soutien psychologique a progressé, et la demande de thérapie de couple est devenue plus visible (Gürmen 2025).
Il existe donc un besoin de soutien psychologique professionnel pour les couples, en particulier dans les premières années du mariage, qui adopte des approches systémiques pour prendre en compte à la fois les facteurs psychologiques individuels et les processus dyadiques, afin de mieux comprendre et traiter les difficultés relationnelles (Young et Seedall 2024). Parmi ces difficultés, le conflit conjugal constitue une menace importante pour la santé relationnelle (Frye-Cox et al. 2021). Il se manifeste par une gamme de symptômes allant de petits désaccords quotidiens à de graves disputes verbales et physiques, qui découlent souvent de différences de valeurs, de motivations, d’objectifs et de priorités (Singh et al. 2023). Bien que le conflit conjugal soit largement reconnu comme un aspect inévitable des relations amoureuses durables, qui surgit souvent en parallèle de l’intimité et de l’amour (Dong et al. 2022), la capacité à le gérer efficacement est un déterminant central à la fois de la satisfaction relationnelle et de la réussite des interventions de thérapie de couple (Wusirige et al. 2025).
Les conflits conjugaux peuvent entraîner de multiples conséquences psychologiques négatives, dont une baisse de l’ajustement du couple (Özgüç et Tanrıverdi 2018). L’ajustement du couple, défini comme l’état dans lequel les partenaires éprouvent de façon constante satisfaction, bonheur et contentement, suppose un accommodement mutuel aux préférences individuelles et la reconnaissance des caractéristiques propres à chaque partenaire (Jiménez-Picón et al. 2021). Un ajustement efficace, généralement caractérisé par des accords fréquents, des loisirs partagés, une concertation mutuelle sur les décisions de vie et les décisions financières, et une satisfaction dans la relation sexuelle, contribue fortement au maintien du mariage (Demirci et al. 2022). Il est influencé par les traits de personnalité des partenaires, le contexte culturel et des facteurs psychologiques (Costa et Mosmann 2021), et il est étroitement lié à la capacité des partenaires à faire face aux différences de mode de vie, à maintenir une proximité émotionnelle et à gérer les conflits de manière fonctionnelle (Rived-Ocaña et al. 2025 ; Silverio et al. 2025). L’importance accordée au mariage et à la famille n’est cependant pas répartie uniformément selon les cultures. En Turquie, le mariage et la famille prennent sens dans un contexte social où la connexion intergénérationnelle et les réseaux relationnels proches occupent une place saillante ; ce contexte se caractérise aussi par des schémas où autonomie psychologique et lien peuvent s’organiser conjointement (Kagitcibasi 2005, 2017). Le modèle du changement familial de Kagitcibasi souligne que l’autonomie psychologique croissante qui accompagne le développement socio-économique n’entraîne pas nécessairement un affaiblissement des liens familiaux étroits ; ces processus peuvent au contraire se dérouler en même temps (Kagitcibasi 2002). Dans le même sens, le cadre de l’intégration-différenciation équilibrée indique lui aussi que l’individuation et le lien sont des orientations distinctes mais concomitantes, en particulier dans les groupes plus urbains et de statut socio-économique plus élevé (İmamoğlu et Karakitapoğlu-Aygün 2004). Des recherches comparatives menées dans des sociétés méditerranéennes (dont la Turquie) suggèrent que l’autodétermination et l’expression de soi peuvent coexister avec l’engagement dans des relations proches et des liens d’appartenance, ce qui indique des schémas culturels où autonomie et lien peuvent être vécus ensemble en Turquie (Uskul et al. 2004, 2023). Des travaux récents sur les significations de la famille en Turquie soulignent aussi qu’interdépendance et indépendance peuvent coexister dans un même contexte culturel, et que les pratiques d’interdépendance peuvent varier fortement d’un groupe social à l’autre (Erdem et al. 2022). Au total, les relations proches et les liens familiaux en Turquie peuvent être vécus selon des schémas qui, pour certains groupes, sont davantage ancrés dans la connexion intergénérationnelle et les relations de famille élargie, alors que, pour d’autres, l’autonomie psychologique et l’individuation sont plus saillantes (İmamoğlu et Karakitapoğlu-Aygün 2004). Cette hétérogénéité peut varier selon l’urbanisation, le statut socio-économique et la génération (Kagitcibasi 2005 ; İmamoğlu et Karakitapoğlu-Aygün 2004). Si l’on tient compte de ces schémas culturels, l’ajustement du couple et le fonctionnement relationnel peuvent être façonnés non seulement par des processus internes à la dyade, mais aussi par le contexte plus large du système familial, entremêlé de liens intergénérationnels et de liens de famille élargie (Ataca 2009).
Les données empiriques suggèrent que le fonctionnement relationnel à l’âge adulte est façonné non seulement par des traits psychologiques individuels, mais aussi par des schémas émotionnels formés au fil des interactions et des expériences familiales précoces (Kim et Woo 2025). Les personnes issues d’environnements familiaux plus fonctionnels font généralement preuve d’une plus grande souplesse émotionnelle, de meilleures capacités de régulation interpersonnelle et de relations amoureuses plus harmonieuses (Rived-Ocaña et al. 2025). Pour comprendre de manière complète le conflit relationnel et le processus qui sous-tend l’ajustement du couple, il est donc nécessaire d’élaborer des modèles théoriques intégratifs qui incluent ces structures intrapsychiques apparues tôt.
Un déterminant essentiel de ces structures intrapsychiques est la différenciation du soi, c’est-à-dire la capacité à maintenir un sentiment de soi cohérent tout en restant émotionnellement en lien dans les relations proches (Bowen 1978). Les personnes très différenciées posent efficacement des limites interpersonnelles saines et gèrent leurs propres émotions et pensées, tandis que les personnes peu différenciées sont plus enclines à une réactivité émotionnelle accrue, à l’anxiété et au désengagement relationnel (Kim et Woo 2025 ; Skowron et Friedlander 1998). Dans le couple, ces difficultés à gérer la proximité et la distance se manifestent souvent par des conflits intenses et récurrents plutôt que par une négociation souple et coopérative avec l’autre (Mozas-Alonso et al. 2022). Comme la différenciation englobe à la fois la conscience intrapsychique et les limites interpersonnelles, elle offre une grille de lecture centrale pour comprendre comment chaque personne régule l’intimité et l’autonomie dans les relations proches (Rived-Ocaña et al. 2025).
La recherche d’inspiration bowénienne conçoit la différenciation du soi comme une tâche développementale universelle tout au long du cycle de vie : dans toutes les cultures, il faut apprendre à concilier le besoin d’indépendance et le besoin de former des liens émotionnels avec des personnes qui comptent (Calatrava et al. 2022 ; Kerr et Bowen 1988 ; Manzi et al. 2006). La littérature suggère cependant aussi que toutes les dimensions de la différenciation ne fonctionnent pas indépendamment de la culture. Par exemple, alors que la dimension position du je, qui reflète une posture interne, s’est révélée liée de façon semblable à l’adaptation psychologique et au fonctionnement relationnel dans différents pays, la dimension fusion avec autrui s’est révélée, en particulier dans les contextes collectivistes, vécue comme un indicateur souhaitable de loyauté et d’harmonie envers le groupe d’appartenance (Erdem et Safi 2018 ; Işık et Bulduk 2015 ; Kim et al. 2014 ; Lam et Chan-So 2015 ; Lampis et al. 2019). Pris ensemble, ces résultats suggèrent que la différenciation du soi est, d’un côté, un construit théoriquement significatif et pertinent d’une culture à l’autre, tandis que, de l’autre, ses dimensions interpersonnelles peuvent être façonnées par les normes sociales relatives à l’autonomie et au lien.
En Turquie, les relations proches sont souvent ancrées dans la connexion intergénérationnelle et dans une implication plus large de la famille, tandis que l’autonomie peut se négocier en même temps que les obligations relationnelles au sein des réseaux de parenté (Kagitcibasi 2005 ; Uskul et al. 2004). Bien que la structure familiale en Turquie ait évolué vers une forme plus nucléaire, elle continue souvent de fonctionner comme une unité globale qui préserve des liens intergénérationnels et de famille élargie forts (Ataca 2009 ; Bölükbaşı 2024) ; les identités sociales se définissent souvent par la famille, la parenté et les réseaux relationnels proches (Kagitcibasi 2005 ; Kagitcibasi et Ataca 2005, 2015). Une telle écologie relationnelle peut accentuer l’enjeu de la négociation entre autonomie et lien, ce qui rend la différenciation du soi et la mentalisation particulièrement pertinentes pour comprendre l’ajustement du couple en Turquie. Dans de tels contextes, la différenciation du soi n’est pas l’absence de proximité, mais la capacité à rester émotionnellement en lien sans fusion excessive, tout en maintenant un sentiment de soi cohérent (Bowen 1978). En conséquence, des niveaux plus élevés de différenciation du soi ont été associés à une mentalisation ou à un fonctionnement réflexif plus solides, ce qui suggère que la différenciation pourrait constituer un socle pour les capacités de mentalisation dans les relations proches (Kim et Woo 2025 ; Todosijević et Kojić 2022).
La mentalisation est une autre capacité psychologique dont le rôle dans l’ajustement du couple est de plus en plus reconnu (Borelli et al. 2021 ; Froidevaux et al. 2025). Elle désigne la capacité à comprendre et à interpréter ses propres comportements et ceux d’autrui comme l’expression d’états mentaux tels que des intentions, des désirs et des croyances (Fonagy et Luyten 2009). Plutôt qu’une compétence unique, la mentalisation est une capacité à plusieurs dimensions, qui consiste à remarquer des états internes, à y réfléchir et à garder avec souplesse à l’esprit son propre esprit et celui de l’autre, y compris dans des situations de forte activation émotionnelle ou d’ambiguïté (Bateman et Fonagy 2016 ; Luyten et Fonagy 2015). Cette capacité facilite la réponse empathique et la régulation émotionnelle dans les relations proches, où les partenaires doivent sans cesse interpréter et réinterpréter le comportement l’un de l’autre (Schwarzer et al. 2021). Les personnes qui mentalisent bien saisissent plus efficacement les ressorts psychologiques des comportements de leur partenaire, réagissent de façon moins défensive aux blessures ou aux malentendus perçus et réparent mieux les ruptures après un conflit, ce qui se traduit par des relations plus satisfaisantes et moins conflictuelles (Borelli et al. 2020). En outre, il a été montré que la mentalisation influe à la fois sur la satisfaction relationnelle personnelle et sur celle de l’autre partenaire (Aspiras et al. 2025 ; Silverio et al. 2025), ce qui souligne son importance en tant que ressource de régulation partagée et que processus véritablement dyadique dans les relations intimes. La plupart de ces travaux ont toutefois été menés dans des contextes occidentaux, et l’on ne sait pas si la mentalisation joue un rôle régulateur semblable en Turquie, contexte souvent caractérisé par une interdépendance psychologique (le « lien autonome »), où autonomie et lien peuvent coexister (İmamoğlu et Karakitapoğlu-Aygün 2004 ; Kagitcibasi 2005). La différenciation du soi comme la mentalisation prennent naissance dans les interactions précoces entre parent et enfant et constituent des systèmes de régulation intrapsychique qui sous-tendent le bon fonctionnement des relations amoureuses à l’âge adulte (Finzi-Dottan 2023 ; Wagner-Skacel et al. 2022). Des recherches récentes ont mis en évidence une association significative entre ces capacités : la différenciation du soi est liée à une meilleure mentalisation, elle-même associée à une plus grande satisfaction conjugale (Kim et Woo 2025). Des études portant sur des échantillons féminins indiquent que la différenciation du soi prédit positivement la mentalisation (Todosijević et Kojić 2022), ce qui conforte cette voie développementale. Cependant, malgré la reconnaissance croissante de la mentalisation comme processus de régulation dyadique, les données sur la mentalisation en tant que mécanisme médiateur entre différenciation du soi et ajustement du couple restent limitées et se cantonnent à des analyses au niveau individuel (Kim et Woo 2025). Des questions importantes restent donc ouvertes : le lien entre différenciation du soi et mentalisation opère-t-il au niveau du couple, et comment, en particulier en Turquie, où l’autonomie peut se négocier en même temps que les obligations relationnelles au sein de liens intergénérationnels et de parenté saillants (Erdem et al. 2022 ; Kagitcibasi 2005) ?
Étant donné l’interdépendance inhérente aux relations amoureuses, il est crucial d’examiner comment les capacités psychologiques des deux personnes contribuent simultanément à la satisfaction relationnelle (Cook et Kenny 2005 ; Ledermann et al. 2011). La capacité à anticiper les états mentaux de l’autre et à y répondre en conséquence devient une voie relationnelle plausible au sein du système dyadique (Aspiras et al. 2025 ; Fonagy et Luyten 2009). Dans cette perspective, la mentalisation peut être conçue non seulement comme une capacité intrapsychique de régulation de ses propres états affectifs, mais aussi comme un processus de régulation dyadique qui façonne l’expérience relationnelle de l’autre et pourrait jouer un rôle médiateur dans l’association entre différenciation du soi et ajustement du couple.
La plupart des modèles d’ajustement dyadique et de conflit élaborés à ce jour reposent largement sur des échantillons occidentaux, dits WEIRD, et ont généralement examiné la différenciation du soi ou la mentalisation séparément, le plus souvent au niveau individuel (Peleg 2008 ; Williamson et al. 2022). Des travaux plus récents ont commencé à opérationnaliser la mentalisation dans le contexte du couple (par exemple Borelli et al. 2020), mais son intégration avec la différenciation du soi dans des modèles dyadiques reste limitée. Si ces travaux indiquent que les deux capacités sont liées au fonctionnement relationnel, des modèles dyadiques qui prennent en compte simultanément la différenciation du soi et la mentalisation, et qui intègrent les influences réciproques des partenaires, n’ont pas, à notre connaissance, été examinés dans des contextes culturels collectivistes et tournés vers la famille comme la Turquie. Certaines études ont examiné l’association entre différenciation du soi et ajustement dyadique dans le cadre de l’APIM (Lampis et al. 2019 ; Rizkalla et Rahav 2016), mais la mentalisation n’a pas été incluse dans ces modèles en tant que processus de régulation distinct. En intégrant la différenciation du soi et la mentalisation dans un même modèle dyadique, la présente étude vise donc à enrichir la littérature sur l’ajustement dyadique en apportant des données issues du contexte culturel turc. Pour combler ces lacunes théoriques, elle applique le modèle de médiation de l’interdépendance acteur-partenaire (APIMeM ; Ledermann et al. 2011) afin d’examiner comment la différenciation du soi et la mentalisation contribuent à l’ajustement du couple, aux niveaux individuel et dyadique. Ce cadre analytique permet d’examiner simultanément les effets acteur (l’influence des variables d’une personne sur ses propres résultats) et les effets partenaire (l’influence des variables de l’autre partenaire sur les résultats de la personne), et saisit ainsi les mécanismes de transmission au niveau relationnel. Étant donné la nature dyadique de la mentalisation, explorer à la fois les chemins acteur et partenaire est essentiel à la précision explicative.
L’ajustement et la satisfaction dyadiques dans les relations amoureuses sont façonnés non seulement par les capacités psychologiques des partenaires, mais aussi par le moment du développement et par le contexte structurel dans lesquels la relation se déploie (par exemple l’âge, la durée de la relation, la parentalité ou le nombre d’enfants, et les ressources socio-économiques ; Bogdan et al. 2022 ; Falconier et Jackson 2020). Des revues systématiques et des méta-analyses suggèrent en outre que les trajectoires de satisfaction et d’ajustement relationnels au cours de la vie peuvent être sensibles à la fois à l’âge et à la durée de la relation (Bühler et al. 2021). Les transitions du cycle de vie familial, en particulier le passage à la parentalité, ont aussi été liées à des évolutions et à des fluctuations systématiques de l’ajustement et de la satisfaction dyadiques (Bogdan et al. 2022). Enfin, les conditions socio-économiques et le stress financier sont régulièrement associés au climat émotionnel des relations de couple et aux processus de conflit (Falconier et Jackson 2020). Il est donc recommandé que la recherche sur l’ajustement dyadique prenne en compte de tels indicateurs contextuels en même temps que les processus psychologiques.
Plus précisément, cette étude visait à examiner si (a) la différenciation du soi influe indirectement sur l’ajustement du couple par l’intermédiaire de la mentalisation, et si (b) la mentalisation contribue au fonctionnement relationnel par des effets partenaire, chez des couples hétérosexuels. Cette approche apporte une contribution nouvelle en éclairant les rôles interdépendants de la différenciation du soi et de la mentalisation dans les relations amoureuses. La présente étude vise ainsi à rendre compte plus finement de la manière dont l’interaction réciproque entre différenciation du soi et mentalisation se configure dans le contexte des relations amoureuses, et de la manière dont elle opère au niveau dyadique dans un échantillon turc.
L’approbation éthique de cette étude a été obtenue par la personne qui signe l’article auprès de l’université Işık (approbation no 2024/03), et toutes les procédures ont été menées conformément aux normes éthiques en vigueur. Les critères d’inclusion prévoyaient que les personnes participantes aient au moins 18 ans et soient actuellement engagées dans une relation amoureuse en cohabitant avec leur partenaire (c’est-à-dire en vivant sous le même toit au moment du recueil des données). L’étude portait sur des couples hétérosexuels ; la plupart des couples étaient mariés, ce qui a permis de tester un modèle dyadique relativement homogène. En conséquence, les couples de même sexe et les couples en relation non monogame consensuelle n’ont pas été inclus. Les données ont été recueillies par échantillonnage en boule de neige et de convenance, et l’ensemble du recueil a été réalisé avec Google Forms. Le questionnaire a été diffusé sur les réseaux sociaux, et toutes les personnes participantes ont donné leur consentement éclairé. Pour garantir des réponses indépendantes au niveau dyadique, des liens distincts ont été utilisés pour chaque membre du couple. Après la prise de contact avec un premier membre du couple, et avec son accord, les coordonnées de l’autre ont été obtenues, et le lien du questionnaire a été envoyé directement et séparément à ce second membre. Les personnes participantes avaient pour consigne explicite de remplir le questionnaire de manière indépendante, de ne pas le remplir ensemble au même endroit et de ne pas discuter de leurs réponses avec leur partenaire pendant qu’elles répondaient. Il n’était pas exigé de répondre simultanément ; chaque personne remplissait le questionnaire individuellement, au moment qui lui convenait. Le recueil étant en ligne, il n’a toutefois pas été possible de vérifier pleinement que les partenaires avaient répondu dans des conditions entièrement indépendantes. Chaque couple a généré un code participant anonymisé pour permettre l’appariement. Ce code se composait de l’initiale du prénom de la personne, d’un nom de fruit choisi ensemble par le couple et de l’initiale du prénom de l’autre partenaire. Cette consigne a été donnée aux couples oralement et par écrit avant qu’ils remplissent le questionnaire. Les réponses des partenaires ont ensuite été appariées manuellement à partir de ces codes ; les réponses non appariées ou incomplètes ont été exclues, et les analyses n’ont porté que sur des dyades complètes entièrement appariées.
L’échantillon de l’étude comprenait 158 couples hétérosexuels, dont 93,7 % étaient mariés et 6,3 % fiancés ou en relation amoureuse et cohabitant avec leur partenaire (c’est-à-dire vivant sous le même toit) au moment du recueil des données. L’âge moyen des femmes était de 38,44 ans (ET = 9,62 ; étendue : 20-65), et celui des hommes de 41,35 ans (ET = 10,69 ; étendue : 23-67). Au total, 64,2 % des personnes participantes ont déclaré avoir au moins un enfant. En moyenne, les couples étaient ensemble depuis 164,1 mois (ET = 125,4 ; étendue : 1-516 mois). 59,5 % des femmes et 60,1 % des hommes avaient fait des études universitaires. Pour le statut socio-économique, 49,4 % des personnes participantes se situaient dans la tranche moyenne. Le tableau 1 détaille les caractéristiques de l’échantillon séparément pour les femmes et pour les hommes.
Tableau 1 — Caractéristiques sociodémographiques des dyades femmes-hommes (N = 158 paires)
Note : les variables continues sont présentées en M ± ET et ont été comparées par des tests des rangs signés de Wilcoxon appariés ; les variables catégorielles sont présentées en n (%) et ont été comparées par des tests du χ2 ou de McNemar, selon le cas. Les valeurs p sont bilatérales.
Ce formulaire a été créé pour l’étude afin de recueillir, par autodéclaration, des informations sur l’âge, le genre, le niveau d’études, le statut socio-économique, la situation relationnelle, la durée de la relation, le fait d’avoir des enfants et la situation d’emploi des personnes participantes.
L’Inventaire de différenciation du soi, forme courte (Differentiation of Self Inventory–Short Form, DSI-SF ; Drake et al. 2015) est une mesure autodéclarée en 20 items, élaborée comme version brève de l’Inventaire de différenciation du soi révisé original en 46 items (DSI-R). Nous avons utilisé l’adaptation turque du DSI-SF (Sarıkaya et al. 2018), qui conserve les mêmes 20 items et la structure originale en quatre sous-échelles : réactivité émotionnelle, coupure émotionnelle, position du je et fusion avec autrui. Chaque item est coté sur une échelle de Likert en 6 points, de 1 (pas du tout vrai pour moi) à 6 (tout à fait vrai pour moi). Exemple d’item : « Je suis souvent mal à l’aise quand les gens se rapprochent trop de moi. » Le coefficient alpha de Cronbach pour l’ensemble de l’échelle était de 0,82 dans l’étude d’adaptation (Sarıkaya et al. 2018). Dans le présent échantillon, la cohérence interne était de α = 0,83.
La MentS-11 est une forme brève en 11 items de l’Échelle de mentalisation originale (Mentalization Scale, MentS ; 28 items ; Dimitrijević et al. 2018) et conserve la même structure en trois domaines (mentalisation relative à soi, mentalisation relative à autrui et motivation à mentaliser). En turc, la forme longue comprend 25 items ; la MentS-11 a été élaborée comme forme plus courte pour la présente étude (Ünver 2026). Chaque item est coté sur une échelle de type Likert en 5 points, de 1 (complètement faux) à 5 (complètement vrai). Exemple d’item : « Pour comprendre le comportement de quelqu’un, nous devons connaître ses pensées, ses souhaits et ses sentiments. » Dans l’étude d’adaptation, la cohérence interne de l’ensemble de l’échelle était de 0,91 (oméga total de McDonald ; Ünver 2026). Dans le présent échantillon, la cohérence interne était de α = 0,74.
L’Échelle d’ajustement dyadique révisée (Revised Dyadic Adjustment Scale, RDAS ; Busby et al. 1995) est une version révisée en 14 items de l’Échelle d’ajustement dyadique en 31 items (DAS ; Spanier 1976) et évalue l’ajustement dyadique. L’étude psychométrique turque (Bayraktaroğlu et Çakıcı 2017) a conservé les mêmes 14 items et confirmé une structure en trois facteurs (satisfaction, consensus et conflit). Chaque item est coté sur une échelle de type Likert en 5 points, de 1 (jamais) à 5 (la plupart du temps). Exemple d’item : « À quelle fréquence discutez-vous calmement de quelque chose ? » Dans l’étude psychométrique turque, le coefficient alpha de Cronbach pour l’échelle totale était de 0,88 (Bayraktaroğlu et Çakıcı 2017). Dans le présent échantillon, la cohérence interne était de α = 0,85.
Les analyses ont été conduites avec R, version 4.5.1 (R Foundation for Statistical Computing). Les variables de l’étude ont été résumées, et les différences entre femmes et hommes ont été testées par des tests des rangs signés de Wilcoxon appariés pour les mesures continues et par des tests de McNemar (ou de Bowker, au-delà de deux modalités) pour les mesures catégorielles. Des corrélations de Spearman ont été calculées séparément pour les femmes et pour les hommes, et la transformation r en z de Fisher a servi à évaluer si les deux ensembles de corrélations différaient. Avant l’analyse, les variables ont été examinées pour repérer une éventuelle non-normalité et des cas potentiellement influents, au moyen de contrôles graphiques et descriptifs usuels. Les covariables sociodémographiques candidates (âge, durée de la relation, niveau d’études, revenu mensuel ou statut socio-économique, et nombre d’enfants) ont été examinées dans des analyses préliminaires à l’aide de corrélations de Spearman calculées séparément pour les femmes et pour les hommes ; pour préserver la parcimonie du modèle compte tenu de la taille de l’échantillon, l’âge et la durée de la relation ont été retenus a priori comme covariables dans l’APIMeM principal.
Un modèle de médiation de l’interdépendance acteur-partenaire (APIMeM) a été estimé avec lavaan pour tester si la mentalisation de chaque partenaire transmet l’effet de sa propre différenciation du soi sur l’ajustement dyadique. Les hommes et les femmes ont été traités comme des types de partenaires différents. Un APIMeM pour dyades distinguables a donc été ajusté (le genre servant de variable de distinction). Les chemins acteur et partenaire ont d’abord été estimés librement pour les femmes et pour les hommes ; des contraintes d’égalité entre les genres ont ensuite été évaluées. L’âge de chaque partenaire (centré sur la moyenne générale) a été ajouté aux deux étapes de la médiation, avec une pente commune pour le lien VI → médiateur (gA) et une autre pour le lien médiateur → résultat (gM). La durée de la relation du couple, également centrée, est entrée dans les deux étapes avec les pentes dA et dM. Les paramètres du modèle ont été estimés par maximum de vraisemblance, avec 5 000 échantillons bootstrap non paramétriques pour obtenir des intervalles de confiance à 95 %. Avant l’analyse, les réponses ont été contrôlées quant à leur complétude et à l’appariement des couples ; seules les dyades complètes entièrement appariées ont été retenues. Le questionnaire en ligne exigeant une réponse à tous les items, il n’y avait aucune donnée manquante pour les variables incluses dans l’APIMeM (316 personnes issues de 158 dyades). L’ajustement du modèle a été jugé acceptable lorsque χ2/ddl < 2, CFI et TLI ≥ 0,90, RMSEA ≤ 0,06 et SRMR < 0,08 (Stefana et al. 2025). La significativité statistique a été évaluée avec des valeurs p bilatérales au seuil de 0,05. Des intervalles de confiance bootstrap non paramétriques fondés sur 5 000 échantillons ont aussi été rapportés. Aucune analyse de sous-groupe ni de modération n’a été réalisée : les résultats portent donc sur l’ensemble des 158 dyades hommes-femmes complètes. Un contrôle de puissance par simulation de Monte-Carlo a ensuite été effectué. Les estimations standardisées du modèle ajusté (plus les deux covariances résiduelles entre partenaires) ont été traitées comme valeurs de la population. Nous avons généré 1 000 nouveaux jeux de données de 158 couples avec simulateData(), réajusté chaque fois le même APIMeM et relevé la fréquence à laquelle chaque chemin acteur, partenaire et indirect clé atteignait p < 0,05 ; la puissance a été définie comme la proportion de réplications satisfaisant ce critère.
Au total, 158 couples hétérosexuels ont été inclus dans l’analyse. Les femmes avaient un âge moyen de M = 38,44 ans (ET = 9,62 ; étendue : 20-65), et les hommes de M = 41,35 ans (ET = 10,69 ; étendue : 23-67) ; la différence de 2,90 ans était statistiquement significative (p = 0,012). Les couples étaient ensemble depuis 13,6 ans en moyenne (ET = 10,4 ; étendue : 0,08-43 ans). 59,5 % des femmes et 60,1 % des hommes avaient fait des études universitaires. Le statut socio-économique se concentrait dans la tranche moyenne (49 % des femmes, 50 % des hommes). C’est l’emploi qui montrait l’écart le plus net entre les genres : 62 % des femmes contre 91 % des hommes avaient un emploi rémunéré (p < 0,001). La plupart des couples étaient mariés (93,7 %), et au total 64,2 % des personnes participantes ont déclaré avoir au moins un enfant. Les tableaux croisés au niveau de la dyade n’ont indiqué aucun écart significatif entre les déclarations des femmes et des hommes concernant la situation conjugale et le fait d’avoir des enfants (tests de Bowker et de McNemar respectivement, p = 1,00 dans les deux cas). Le tableau 1 présente les informations sociodémographiques détaillées.
Le score moyen au DSI-SF (différenciation du soi) des femmes était inférieur à celui de leur partenaire masculin (18,73 ± 3,60 contre 20,95 ± 3,33 ; p < 0,001). À l’inverse, les femmes obtenaient des scores plus élevés que les hommes à la MentS (mentalisation) (41,71 ± 5,84 contre 39,56 ± 6,19 ; p = 0,002). Les partenaires ne différaient pas quant à l’ajustement dyadique perçu (femmes = 52,86 ± 8,22 ; hommes = 53,34 ± 7,72 ; p = 0,622).
Chez les femmes, une différenciation du soi plus élevée était associée de façon faible à modérée à une meilleure mentalisation (ρ = 0,30), mais pas à l’ajustement ; la mentalisation était elle aussi associée de façon faible à modérée à l’ajustement dyadique (ρ = 0,33). Chez les hommes, la différenciation du soi était corrélée à la fois à la mentalisation (ρ = 0,24) et à l’ajustement (ρ = 0,20), tandis que la mentalisation était là encore associée de façon faible à modérée à l’ajustement (ρ = 0,32). Les tests r en z de Fisher ont indiqué qu’aucune de ces corrélations ne différait significativement entre femmes et hommes (tous les p > 0,50). Les corrélations de Spearman d’ordre zéro (non ajustées) intra-individuelles sont présentées dans le tableau S1. Les corrélations de Spearman d’ordre zéro entre partenaires sont présentées dans le tableau S2 (par exemple, ajustement dyadique des partenaires : ρ = 0,72, p < 0,01).
Dans cette étude, les indices d’ajustement du modèle étaient χ2(18) = 27,85, p = 0,064, CFI = 0,94, TLI = 0,90, RMSEA = 0,06, IC à 90 % [0,00 ; 0,10], et SRMR = 0,04, ce qui indique une bonne adéquation aux données.
La différenciation du soi des femmes prédisait leur propre mentalisation (chemin a acteur femmes : b = 0,53, ES = 0,13, p < 0,001), et les hommes présentaient un équivalent plus faible mais toujours significatif (chemin a acteur hommes : b = 0,42, ES = 0,15, p = 0,006). Les prédicteurs croisés entre partenaires, hommes → femmes (chemin a partenaire hommes) et femmes → hommes (chemin a partenaire femmes), n’étaient pas significatifs (p ≥ 0,63).
La mentalisation, à son tour, prédisait l’ajustement dyadique des deux partenaires (chemin b acteur femmes : b = 0,41, p < 0,001 ; chemin b acteur hommes : b = 0,35, p = 0,001). Les deux chemins b croisés entre partenaires étaient plus faibles mais significatifs (femmes → hommes : b = 0,22, p = 0,037 ; hommes → femmes : b = 0,25, p = 0,017). L’ensemble des coefficients figure dans le tableau 2 et sur le schéma structurel (figure 1).
Tableau 2 — Chemins de régression standardisés (ES par bootstrap, 5 000 tirages)
Note : DSI-SF = différenciation du soi. Les valeurs β sont entièrement standardisées (Std.all).

L’effet indirect acteur chez les femmes (différenciation → mentalisation → ajustement) était significatif, b = 0,22, ES = 0,08, p = 0,005, tandis que l’effet indirect acteur, plus faible, chez les hommes était marginal, b = 0,15, p = 0,053. Tous les effets indirects passant par l’autre partenaire étaient non significatifs (voir tableau 3).
Tableau 3 — Coefficients (standardisés) des effets indirects (médiés)
Ni l’âge ni la durée de la relation n’étaient liés à la mentalisation ou à l’ajustement dyadique (p ≥ 0,19).
Contraindre les chemins des femmes et des hommes à l’égalité n’a pas dégradé l’ajustement, Δχ2(4) = 1,64, p = 0,80.
Une simulation à 1 000 réplications (N = 158 dyades chacune) a montré une excellente puissance (> 0,95) pour les deux chemins a acteur, les deux chemins b acteur et l’effet indirect acteur chez les femmes, une puissance moyenne (0,59-0,70) pour les deux chemins b partenaire et l’effet indirect acteur chez les hommes, mais une puissance très faible (< 0,10) pour les chemins a partenaire.
Cette étude fait progresser la littérature en examinant la mentalisation comme médiatrice entre différenciation du soi et ajustement dyadique au niveau du couple, et clarifie ainsi les processus psychologiques qui sous-tendent le fonctionnement relationnel. Nos résultats indiquent que la différenciation du soi et la mentalisation étaient liées à l’ajustement dyadique principalement par des voies intra-individuelles, puisque les deux chemins acteur, de la différenciation du soi à la mentalisation et de la mentalisation à l’ajustement dyadique, étaient significatifs pour les femmes comme pour les hommes. Autrement dit, les personnes plus différenciées sont plus capables de régulation émotionnelle et de pose de limites interpersonnelles, ce qui est associé à une mentalisation plus solide et à une meilleure qualité relationnelle (Priest 2019 ; Salehi et al. 2021 ; Todosijević et Kojić 2022 ; Williamson et Lavner 2020). L’étude a notamment mis en évidence des effets partenaire modestes mais significatifs, qui suggèrent que la mentalisation d’un membre du couple est positivement associée à l’ajustement dyadique de l’autre. En revanche, aucun effet croisé significatif n’a été observé de la différenciation du soi vers la mentalisation de l’autre partenaire, ce qui peut refléter le caractère avant tout intrapersonnel de la différenciation du soi (c’est-à-dire le fait qu’elle soit moins directement façonnée par les caractéristiques de l’autre). Dans l’ensemble, ces résultats suggèrent que, si les voies principales sont intrapersonnelles, la mentalisation peut aussi servir de ressource relationnelle au sein du couple.
Bien que l’effet indirect acteur ait atteint le seuil de significativité conventionnel chez les femmes et soit marginal chez les hommes, notre étude n’a pas examiné directement la modération par le genre, ce qui invite à interpréter avec prudence les différences liées au genre. Les données antérieures montrant une mentalisation généralement plus élevée chez les femmes (Greenberg et al. 2023) concordent néanmoins avec ce schéma. Au-delà des différences de moyennes, ce schéma peut aussi se comprendre à la lumière des rôles relationnels genrés : les femmes sont souvent placées de manière plus constante dans la position de principales « gestionnaires de la relation » (Reich-Stiebert et al. 2023 ; Umberson et al. 2020). En conséquence, les différences individuelles de mentalisation chez les femmes pourraient être plus étroitement liées à l’ajustement dyadique perçu. Cette interprétation concorde aussi avec les travaux sur le travail émotionnel genré et l’entretien de la relation, qui suggèrent que les femmes sont plus centralement engagées dans la surveillance et le maintien du climat relationnel, ce qui pourrait coupler plus étroitement les différences individuelles de mentalisation chez les femmes à l’ajustement dyadique perçu (Smoliak et al. 2023 ; Umberson et al. 2020 ; Wang et Umberson 2022).
Dans le contexte turc, ce lien pourrait être encore amplifié par des attentes genrées concernant l’expression émotionnelle et le travail relationnel : les scénarios de rôle traditionnels peuvent rendre l’expression émotionnelle des hommes moins socialement admise, tout en plaçant les femmes dans une position plus active pour exprimer les émotions (Kara et Ümmet 2021) et pour entretenir le climat relationnel par le travail émotionnel et l’entretien de la relation (Horne et Johnson 2019). Plus précisément, des normes largement partagées en Turquie font souvent des femmes les principales garantes de la vie domestique et de l’harmonie relationnelle, une attente qui peut se refléter dans une charge de responsabilités plus lourde chez les femmes et une posture plus sacrificielle dans la vie familiale (Şendil et Korkut 2008 ; Yüksel et Dağ 2015). Dans ce cadre, la saillance de l’effet indirect acteur chez les femmes concorde avec la possibilité que les capacités des femmes relatives à soi (par exemple la différenciation) covarient davantage avec la manière dont elles mentalisent et évaluent le fonctionnement du couple, tandis que des voies indirectes parallèles chez les hommes pourraient dépendre davantage de l’idéologie de genre et de l’organisation des rôles dans le couple (Greenstein 1995 ; Mickelson et al. 2006). La recherche future devrait explorer ces différences plus rigoureusement. Il s’agirait notamment de modéliser les attitudes envers les rôles de genre et l’idéologie de genre des deux partenaires, et de tester si les processus de travail émotionnel et d’entretien de la relation opèrent comme modérateurs ou comme médiateurs parallèles, en particulier dans des contextes culturels tournés vers la famille.
Les effets partenaire faibles mais significatifs de la mentalisation sur l’ajustement dyadique méritent d’être soulignés : ils confortent les modèles théoriques qui conçoivent la mentalisation à la fois comme une capacité de régulation individuelle et comme un processus fonctionnel au sein du système conjugal (Fonagy et Luyten 2009). Le niveau de mentalisation d’un membre du couple était positivement associé à l’ajustement dyadique de l’autre, ce qui concorde avec la nature régulatrice mutuelle et coconstruite des relations amoureuses. Ces associations entre partenaires ont été observées dans les deux sens et concordent avec les données récentes sur les bénéfices de la mentalisation dans le contexte de la parentalité comme dans celui du couple (Aspiras et al. 2025 ; Ensink et al. 2023 ; Silverio et al. 2025). Surtout, cette interprétation rejoint des données dyadiques qui indiquent que les efforts de régulation émotionnelle interpersonnelle (extrinsèque) au sein du couple sont liés de manière significative à l’ajustement dyadique (Kinkead et al. 2023). Dans le même ordre d’idées, la recherche sur le travail émotionnel dans les dyades conjugales montre que la surveillance et la gestion continues du climat relationnel ont des conséquences psychologiques et relationnelles mesurables, ce qui souligne que ces processus de régulation « entre partenaires » sont déterminants et non accessoires (Umberson et al. 2020). Pris ensemble, les effets partenaire observés peuvent être compris comme le reflet des transactions de corégulation quotidiennes au sein des couples (par exemple la réactivité et l’entretien de la relation), à travers lesquelles la mentalisation est associée à la manière dont les partenaires vivent l’ajustement dyadique.
À l’inverse, l’absence d’effets partenaire significatifs de la différenciation du soi vers la mentalisation de l’autre reflète probablement les origines stables et intrapsychiques de la différenciation, qui prend naissance dans les expériences d’attachement précoces et est moins sensible aux influences extérieures (Bowen 1978 ; Kim et Woo 2025). Des travaux empiriques indiquent aussi que le fonctionnement dyadique covarie fortement avec des canaux d’interaction plus proximaux, en particulier la qualité de la communication, l’expressivité émotionnelle et les échanges liés à l’adaptation au stress quotidien, plutôt qu’avec une transmission directe, d’un partenaire à l’autre, de capacités de soi proches du trait (Kinkead et al. 2023 ; Laslo-Roth et George-Levi 2022 ; Schwenck et al. 2022). Il a par exemple été montré que les processus dyadiques de communication et d’adaptation prédisent les trajectoires de satisfaction relationnelle à long terme, en façonnant la manière dont les partenaires traversent ensemble le stress et les conflits (Roth et al. 2025). Des données issues de journaux quotidiens révèlent en outre que les fluctuations du stress quotidien et de la dynamique d’interaction covarient significativement avec la satisfaction relationnelle du jour même, pour les deux partenaires (Birthelmer et al. 2025). De plus, des données systématiques soulignent qu’une adaptation dyadique et une communication efficaces soutiennent à la fois les résultats individuels et relationnels dans les couples (Landolt et al. 2023). Enfin, les approches systémiques de la famille et les approches culturelles notent que les dynamiques entre autonomie et lien (par exemple la fusion avec autrui) peuvent revêtir des significations différentes dans des contextes collectivistes comme la Turquie, ce qui invite à interpréter les liens croisés entre partenaires comme dépendants de la manière dont les couples négocient l’autonomie, l’expression émotionnelle et les attentes de rôle dans leur écologie relationnelle (c’est-à-dire lors d’épisodes de conflit ou de négociations des frontières familiales ; Kagitcibasi 2005 ; Lampis et al. 2019).
Dans l’ensemble, nos résultats concordent avec l’idée que la différenciation du soi était associée à l’ajustement dyadique de manière indirecte, par les capacités de mentalisation des personnes, aux niveaux individuel et conjugal. La mise en évidence empirique d’effets acteur et partenaire de la mentalisation souligne l’importance de la mentalisation en tant que processus relationnel au sein du système conjugal. Ces résultats rejoignent les modèles développementaux qui mettent en avant la transformation des expériences relationnelles précoces en mécanismes internes de régulation et en compétences interpersonnelles à l’âge adulte (Barthel et al. 2018 ; Girme et al. 2021).
Ces résultats ont plusieurs implications cliniques pour la thérapie de couple. D’abord, évaluer le niveau de différenciation du soi peut éclairer la formulation de cas, puisqu’une différenciation plus faible est associée à une réactivité émotionnelle accrue, à l’anxiété et au désengagement relationnel (Kim et Woo 2025). Les interventions visant à renforcer les compétences de régulation pourraient être particulièrement bénéfiques aux personnes peu différenciées. Ensuite, le rôle de la mentalisation dans l’ajustement dyadique, mis en évidence à travers des effets acteur et partenaire, souligne l’intérêt d’intégrer des interventions fondées sur la mentalisation (par exemple la TBM pour les couples) dans la thérapie de couple et de famille. Ces approches peuvent accroître la conscience qu’a chaque personne de ses propres états mentaux et de ceux de l’autre (Fonagy et al. 2019), et favoriser une proximité émotionnelle plus équilibrée et plus durable. Compte tenu de l’association modeste entre partenaires observée dans cette étude, la thérapie de couple devrait intégrer à la fois la compréhension de soi individuelle et des compétences de mentalisation mutuelle. Enfin, adapter les interventions aux capacités psychologiques des deux partenaires pourrait optimiser les résultats thérapeutiques. Une évaluation fondée sur les données de la différenciation et de la mentalisation peut donc guider à la fois la formulation de cas et la planification de l’intervention. L’échantillon étant non clinique et hétérosexuel, ces implications cliniques doivent être appliquées avec prudence aux populations cliniques et à des configurations de couple plus diverses.
Les résultats de cette étude doivent être interprétés à la lumière de certaines limites. Premièrement, le dispositif transversal exclut toute inférence causale ; les effets observés doivent donc être interprétés comme des associations et des liens indirects plutôt que comme des mécanismes orientés. Des études longitudinales et expérimentales sont nécessaires pour examiner le déroulement de ces mécanismes dans le temps et pour tester si les changements de mentalisation covarient avec les changements d’ajustement au sein du couple sous l’effet de stress survenant naturellement. Deuxièmement, l’accent mis exclusivement sur des couples hétérosexuels, pour la plupart mariés, cohabitants et non cliniques limite la généralisation à d’autres formes de relation, notamment aux minorités sexuelles et aux couples très conflictuels. La recherche future devrait explicitement étendre ce modèle aux couples de même sexe, aux échantillons cliniques ou très conflictuels et aux couples ayant d’autres modes de vie, et tester si les chemins de mesure et les chemins structurels sont invariants selon les types de couple et l’organisation des rôles de genre. Troisièmement, les données ayant été recueillies en ligne, les partenaires avaient pour consigne de remplir les questionnaires de manière indépendante (c’est-à-dire sans discuter des items ni les remplir ensemble). Une vérification absolue de l’indépendance des réponses n’a cependant pas été possible ; un risque résiduel de contamination des réponses (et d’inflation due à la méthode commune) ne peut donc pas être exclu. Les études futures devraient mettre en place des contrôles procéduraux plus solides (par exemple des liens individualisés, un horodatage de la complétion, des contrôles d’attention ou de brefs items de vérification) pour mieux garantir l’indépendance. Quatrièmement, les mesures autodéclarées peuvent introduire des biais comme la désirabilité sociale ou des tendances de réponse. En outre, la mesure turque courte de la mentalisation (MentS-11) n’a été validée que récemment ; une réplication sur d’autres échantillons ou des évaluations multiméthodes de la mentalisation s’imposent donc. Les études futures devraient intégrer des évaluations par l’autre partenaire, des paradigmes d’observation structurés (par exemple des discussions de conflit ou de résolution de problèmes codées pour la réactivité, l’escalade et la réparation, et les marqueurs de fonctionnement réflexif ou de mentalisation) ou des évaluations cliniques, afin de trianguler les données et d’en renforcer ainsi la validité. Enfin, des facteurs individuels et contextuels non mesurés, comme les rôles de genre, les styles d’attachement ou les valeurs culturelles, peuvent aussi influer sur la dynamique du couple. Compte tenu des données existantes sur leur rôle dans la dynamique relationnelle (Sbarra et Whisman 2022), ces modérateurs devraient être pris en compte dans la recherche future. Plus concrètement, de futures études pourraient modéliser l’idéologie de genre ou les attitudes envers les rôles et l’entretien de la relation (le travail émotionnel) comme modérateurs ou médiateurs parallèles, et examiner si les liens entre partenaires apparaissent plus clairement dans des contextes où les rôles sont en jeu (par exemple les épisodes de conflit) plutôt que sous forme d’associations globales au niveau du trait. Des études sur des échantillons plus larges pourraient aussi tester la robustesse du schéma après ajustement sur d’autres facteurs sociodémographiques (par exemple le niveau d’études, le statut socio-économique, le nombre d’enfants) et explorer d’éventuels effets non linéaires ou liés à l’étape de la relation.
En explorant les mécanismes, au niveau du couple, qui relient la différenciation du soi et la mentalisation à l’ajustement dyadique, cette étude aide à clarifier la manière dont les systèmes de régulation internes sont associés à la dynamique relationnelle. Les résultats suggèrent que la conscience de soi et la gestion des limites émotionnelles sont liées à l’ajustement dyadique par l’intermédiaire de la mentalisation, que l’on peut concevoir comme opérant à la fois comme un processus individuel et comme un processus dyadique. Dans l’ensemble, ces résultats confortent les perspectives systémiques en thérapie de couple, en montrant que les ressources psychologiques des partenaires sont associées non seulement à leur propre évaluation de la relation, mais aussi à l’ajustement dyadique rapporté par l’autre.
Complexe Systémique : à retenir
L’étude donne un appui empirique à une intuition que partagent Bowen et les approches de la mentalisation : pouvoir rester soi dans le lien soutient la capacité à penser l’esprit de l’autre, qui accompagne à son tour un meilleur ajustement du couple. Le résultat le plus systémique est l’effet partenaire : la mentalisation de l’un va de pair avec l’ajustement de l’autre, alors que la différenciation ne « passe » pas directement d’un partenaire à l’autre. Pour la clinique, cela plaide pour cultiver en séance la curiosité pour l’expérience de l’autre, sans renoncer à soutenir la différenciation de chaque partenaire. La lecture genrée proposée (les femmes comme « gestionnaires de la relation ») éclaire la charge du travail émotionnel, au risque de la naturaliser. La prudence s’impose : dispositif transversal, mesures autodéclarées, échantillon non clinique de couples hétérosexuels surtout mariés et diplômés, effets modestes, effet indirect marginal chez les hommes, et une échelle de mentalisation raccourcie tout juste validée. À lire avec l’article sur dépendance et indépendance dans les couples, et avec l’article sur les analyses dyadiques de l’alliance et de la satisfaction conjugale.
Notes de l’original
Remerciements. La personne qui signe l’article remercie l’université Işık pour son soutien.
Financement. Cette recherche a été financée par l’unité de coordination des projets de recherche scientifique de l’université Işık (projet no 23B105).
Déclaration. La personne qui signe l’article n’a rien à déclarer.
Déclaration éthique. Cette étude a été menée conformément aux normes éthiques. Le consentement éclairé de toutes les personnes participantes a été recueilli, et le protocole de l’étude a été approuvé par le comité d’éthique de l’université Işık (approbation no 2024/03, 16 avril 2024).
Liens d’intérêts. La personne qui signe l’article déclare n’avoir aucun lien d’intérêts.
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Traduction non officielle en français de Différenciation du soi et mentalisation dans l’ajustement du couple : un modèle de médiation acteur-partenaire, par Buket Ünver, Family Relations, publication en ligne anticipée (2026), doi : 10.1111/fare.70273, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (tableaux présentés en listes, légende de la figure traduite). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.
Traduction française non officielle de « Self‐Differentiation and Mentalization in Couple Adjustment: An Actor–Partner Mediation Model », publié dans Family Relations (2026) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.
Lire l’article originalComment citer cet article
Ünver, B. (2026). Différenciation du soi et mentalisation dans l’ajustement du couple : un modèle de médiation acteur-partenaire (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/differenciation-du-soi-et-mentalisation-dans-l-ajustement-du-couple (Œuvre originale publiée en 2026 dans Family Relations, Early View, e70273 (2026) ; republiée en 2026 par Family Relations, https://onlinelibrary.wiley.com/doi/full/10.1111/fare.70273)
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