Red Sistémica · Entretien
Ancien juge aux affaires familiales en Argentine et directeur de la Fundación Retoño, Eduardo Cárdenas raconte comment il a construit, au sein même du tribunal, un modèle d’intervention « bref, bon marché et bon » auprès des familles en crise. De son séjour au Salvador à ses entretiens avec des femmes victimes de violence conjugale, il décrit une pratique ericksonienne et anthropologique qui refuse de « victimiser la victime » et pose que ce qui tue, ce n’est pas la violence, mais l’indifférence.
« Les sentences, c’est la vie qui les dicte, pas le juge. Ce que nous, juges, pouvons faire, c’est aider la vie et non nous opposer à elle. »
Eduardo Cárdenas
Qu’est-ce que la Fundación Retoño ?
En 1985, j’étais juge civil, patrimonial et aux affaires familiales. Dans les affaires familiales, l’intervention traditionnelle était déficiente, destructrice, et s’occupait surtout de procès contradictoires. On ne faisait pratiquement pas de prévention ; des milliers de familles passaient par le tribunal, et celui-ci, régi par la procédure traditionnelle, se consacrait exclusivement aux familles hautement destructrices, de sorte qu’avec les situations qui présentaient une plus grande dose de santé mentale, on ne pouvait pas faire grand-chose ; et surtout, fondamentalement, on n’écoutait pas les enfants.
En 85, nous avons décidé de changer les choses : j’ai constitué un petit groupe d’assistantes sociales tout particulièrement recommandées par des thérapeutes familiaux systémiques qui les avaient formées ; parmi eux, je tiens à citer María Rosa Glasserman, qui m’a aidé à monter cette première équipe. Nous avons commencé à travailler à partir de deux principes fondamentaux : 1) travailler à partir de la santé et 2) écouter tout le monde, y compris les enfants. Il faut souligner que ces deux points étaient très révolutionnaires dans le milieu des tribunaux. Au fil des années, et avec l’aide précieuse d’autres thérapeutes systémiques comme Silvia Crescini, le Dr Pedro Herscovici et Lino Guevara, nous nous sommes efforcés de créer un modèle qui réponde à trois caractéristiques : être bref, bon marché et bon (le modèle des trois B), et de plus en plus bref, de plus en plus bon marché et de plus en plus bon. Que ce soit meilleur n’a jamais voulu dire plus cher ni plus long ; c’est ce que nous avons fait et ce que nous continuons de faire aujourd’hui : nous travaillons en permanence à améliorer le système d’intervention.
En 92, nous étions prêts à faire un saut vers l’extérieur : non pas pour reproduire le modèle, mais, sur la base de l’expérience acquise au tribunal auprès d’un bon nombre de familles, pour utiliser une certaine méthodologie et appliquer nos principes dans d’autres institutions. Autrement dit, nous étions en mesure d’enseigner une pratique qui n’était pas la thérapie classique de couple ou de famille, mais ce que Mara Selvini Palazzoli appelle les interventions thérapeutiques dans des contextes non thérapeutiques.
Pour cela, nous avons créé la Fundación Retoño et commencé à donner des cours centrés sur la pratique, conçus pour des personnes en contact avec des familles en difficulté sans être thérapeutes familiaux : je pense par exemple aux avocats et aux juges aux affaires familiales. Peu à peu, nous avons englobé tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, travaillaient dans le système judiciaire : psychologues, assistants sociaux ou médecins. Plus tard, nous avons donné des cours de médiation, de droit de la famille pour non-juristes ; nous cherchions l’interdisciplinaire, orienté vers la pratique, et aussi bref, bon marché et bon que possible. Le travail s’est complexifié à mesure que nous grandissions et, au-delà du manque de ressources financières, d’hier comme d’aujourd’hui, nous avons élargi notre tâche, qui inclut des cours en province et à l’étranger, certains sur des thèmes spécifiques comme la violence, la psychose ou l’adoption, en intégrant la perspective juridique à l’intervention thérapeutique.
Par ailleurs, avec le temps, nous avons consolidé un domaine auquel nous accordons aujourd’hui beaucoup d’importance dans l’activité générale de la fondation : les équipes d’orientation. Ces équipes sont constituées d’une travailleuse sociale et d’un avocat, auxquels s’est joint depuis quelques années Lino Guevara. Nous recevons des familles qui souffrent de problèmes chroniques ou traversent une crise, pour des questions de drogue, de violence, de divorces conflictuels qui touchent de façon tangentielle à des aspects juridiques. Nous planifions une intervention brève de trois rencontres, qui ne prétend pas être un traitement mais une orientation différente, pour que les gens puissent voir de nouvelles alternatives et amorcer un processus de changement.
En somme, nous nous attachons à concevoir un modèle qui puisse être utile en divers lieux, afin d’appliquer ces idées et ces pratiques élaborées dans le cadre du tribunal. Nous pensons que le tribunal peut prêter sa technologie à la fondation, et réciproquement : par exemple, nous avons installé une glace sans tain et nous enregistrons en vidéo dans les deux lieux.
Et comment ce modèle des trois B a-t-il évolué ?
Dès le début, nous avons choisi d’intervenir dans le cadre de l’épistémologie systémique. Je crois qu’acquérir cette perspective prend de nombreuses années, non pas parce que les idées sont si complexes, mais parce qu’elles sont difficiles à assimiler : ce sont des pensées qui, bien souvent, vont à contre-courant de la culture. Nous les apprenons avec le temps, en nous corrigeant en permanence, en particulier sur des questions de base comme celle de nous centrer sur la santé et non sur la maladie, sur les ressources et non sur les manques. La tentation est de voir les trous, ce qui manque, les déficiences ; je pense que c’est sous l’influence de la formation universitaire, celle des psychologues comme celle des médecins et des avocats, que nous avons tendance à faire cela.
Au fil des années, nous avons été assez intransigeants avec nous-mêmes ; je crois que nous avons progressé. Nous avons abrégé les interventions, de sorte que, par exemple, je dirais qu’aujourd’hui nous pouvons recevoir deux fois plus de cas dans le même temps qu’en 85, où nous en recevions la moitié ; c’est possible parce que nous sommes actuellement plus efficaces.
Quels éléments génèrent, selon vous, cette plus grande efficacité ?
Dès le départ, nous avons appris à focaliser ; c’est fondamental pour ne pas perdre de temps. C’est Silvia Crescini, thérapeute familiale expérimentée et reconnue, qui nous a guidés en cela. Focaliser ne signifie pas qu’il y ait un problème qui soit le problème central, mais se concentrer sur ce que les gens acceptent que l’on focalise.
Un autre aspect important a été de penser et d’apprendre à travailler en réseau, c’est-à-dire en lien avec toutes les personnes impliquées dans la question, et même en convoquant des personnes susceptibles d’apporter une aide. Cela augmente notablement l’efficacité et réduit énormément le coût de l’intervention, la rend moins coûteuse pour tous. Depuis deux ans, j’interviens de plus en plus dans les affaires de violence d’une façon assez atypique, et pour cela, constituer un petit réseau sert énormément. Je pense que nous sommes des coordinateurs de réseaux et de pensées collectives plutôt que de pensées « personnalisées », c’est-à-dire centrées sur des thématiques individuelles. Je crois de plus en plus faire partie constitutive d’un réseau qui pense déjà de façon autonome : non pas autonome par rapport à moi, puisque j’en fais partie, mais autonome par rapport à chacun de ses membres.
À retenir
Le modèle des trois B repose sur deux principes nés au tribunal, travailler à partir de la santé et écouter tout le monde, y compris les enfants, et sur deux savoir-faire : focaliser sur ce que les gens acceptent que l’on focalise, et travailler en réseau avec toutes les personnes impliquées. C’est ce qui rend l’intervention plus brève, moins coûteuse et plus efficace.
Comment appliquez-vous cela dans les situations de violence ?
Ces deux dernières années, depuis l’adoption de la loi sur la violence familiale, nous recevons de nombreux cas qui relèvent de cette problématique. La procédure légale formelle, dans ces cas, fondée sur certaines prémisses procédurales classiques, commence par un psychodiagnostic groupal et interactif réalisé par une équipe interdisciplinaire, mais qui, en réalité, n’en reste pas moins un diagnostic. Nous travaillons de moins en moins avec des diagnostics. Il faut que la loi me l’impose pour que je me sente obligé d’en faire un ; ce que nous essayons, c’est que les gens aillent mieux, pas plus mal, et le diagnostic est en général une photographie peu flatteuse, il étiquette, et à partir de là il devient plus difficile d’encourager et de stimuler les gens.
Le format légal (comme tout ce qui est légal) repose sur la preuve, à partir de laquelle on prononce une sentence sur un fait qui s’est produit. Ce dispositif vise le prononcé d’un verdict que l’on peut appeler réparateur, bien que nous sachions que la réparation en tant que telle n’existe pas ; en tout cas, elle passe par d’autres moyens.
Dans la loi sur la violence familiale, ce schéma est présent : l’objectif est de formuler un diagnostic à partir duquel le juge peut décider qu’une personne, ou une famille entière, aille en traitement, et aussi prendre des mesures conservatoires, parmi lesquelles l’exclusion du domicile de l’homme qui frappe.
Sur ce thème, j’ai travaillé un mois en République du Salvador, un pays dont la petite taille m’a permis de le parcourir en donnant des cours, dans de nombreuses villes, à des psychologues, des travailleurs sociaux et des médecins qui composaient les équipes interdisciplinaires des tribunaux de la famille. Cette expérience a été, pour moi, émotionnellement très forte. La formation était financée par les États-Unis et s’est déroulée après la signature des accords de paix. Les conditions matérielles étaient optimales ; l’idéologie dominante était celle d’« extirper » la violence du Salvador. Le pays sortait tout juste d’une terrible guerre civile, les hommes se promenaient dans les rues avec des machettes. Au tribunal de la famille venaient des femmes très battues, et c’était grave. Mais ce qui m’a le plus frappé, c’est l’idée misérable que les Salvadoriens se faisaient de leurs propres familles, idéologie héritée, à mon avis, du grand pays du Nord (les États-Unis).
Ce qu’ils voyaient, c’étaient des femmes très attirées et séduites par des machos ; des machos fécondateurs irresponsables et des enfants éparpillés… Telle était la vision que les professionnels avaient des familles de leur propre pays, et c’est à partir de là qu’ils élaboraient des diagnostics lapidaires ; la « chirurgie » qui venait ensuite était évidemment inutile et ne faisait qu’officialiser la situation de détérioration et de disqualification.
Le plus remarquable, c’est que ces intervenants, dont j’ai beaucoup appris, venaient des tribunaux de la famille mais avaient une histoire professionnelle antérieure dans des hôpitaux, des cabinets et divers lieux ; c’étaient des experts et, dans ces milieux d’origine, ils avaient parfois travaillé différemment, en essayant d’aider les gens au lieu de les « enterrer » ; ils agissaient probablement sans préparation épistémologique spécifique, simplement avec le sain bon sens qui fait dire : « c’est un hôpital, j’ai ce malade et je vais l’aider ». La différence, c’est que dans ce cas ils n’avaient pas à préparer la preuve pour la sentence d’un juge.
C’était intéressant parce que tous les papiers que j’avais apportés pour le cours (ils ont des programmes très rigoureux, tout doit être dûment documenté), j’ai dû les jeter à la poubelle : en réalité, ce dont il fallait parler, c’était du pourquoi et du comment ils étaient en train de « tuer des gens » depuis les tribunaux de la famille, à coups de culture et à coups de bonté, avec une disqualification qui, en dernière instance, retombait sur eux-mêmes, car eux, les professionnels chargés de la tâche d’assistance, étaient aussi membres de familles salvadoriennes et appartenaient à la culture qu’ils dénigraient inconsciemment.
Dans la terminologie psychopathologique qu’ils avaient l’habitude d’utiliser, un mot revenait beaucoup : schizoïde. Et je me demandais : comment se peut-il qu’il y ait tant de schizoïdes dans ce pays ? J’ai ensuite découvert que les indigènes vous tendent la main pour vous saluer et restent raides ; donc, pour un psychologue, d’après ses études, un indigène est un schizoïde. Un jour, je leur ai dit : vous avez découvert la tribu des schizoïdes. Ces personnes d’une grande qualité humaine et professionnelle ont ri de bon cœur en prenant conscience de ce qu’elles faisaient et, peu après, elles apportaient leurs propres rapports ; nous découvrions ce qu’étaient leurs psychodiagnostics, ils passaient au tableau et disaient : « Oui, docteur, cette fois, on les a enterrés. » Et, à partir de cette autocritique intelligente et avec beaucoup d’humour, ils dessinaient la tombe. À coups de culture et de bonté, répétais-je, ils avaient fini par tuer des gens qui demandaient leur aide : la mère avait déjà disparu, le père était parti à Miami, ils avaient démembré la famille.
Je me souviens du cas d’une dame qui avait divorcé. Le mari était parti à Miami (là-bas, il est très courant que les hommes partent travailler et envoient ensuite quelques dollars) ; il lui envoyait de l’argent et rendait visite de temps en temps à ses enfants, qui vivaient avec leur mère, laquelle avait formé un nouveau couple. La maison où ils vivaient était mitoyenne de celle de la grand-mère et de celle d’une tante maternelle qui vivait avec son mari. À ce moment-là, la mère meurt. L’homme revient de Miami et dit qu’il veut ses enfants ; la tante, qui s’était attachée à ces enfants et n’en avait pas, veut les garder. Une bataille judiciaire s’engage, à l’issue de laquelle la garde est confiée à la tante. À partir de là, le père disparaît et le procès s’achève. En reprenant le dossier, dans sa déclaration, le père disait ceci : « Je ne suis pas en désaccord avec le fait que les enfants restent ici ; ce avec quoi je ne suis pas d’accord, c’est que ce soit la tante qui les ait ; mais avec la grand-mère, je me suis toujours bien entendu… »
En réfléchissant sur ce cas, j’ai fait remarquer qu’il aurait été bénéfique de travailler cette relation entre le père et la grand-mère et, tandis que nous en discutions, l’un des psychologues qui participaient au débat se lève et me dit : « Docteur, je veux dire une chose : c’est moi qui ai rédigé cette expertise. Et je veux vous dire qu’en ce moment, finalement, les enfants sont chez la grand-mère, et qu’en réalité ils n’ont jamais cessé d’être avec elle. »
De là, nous avons élaboré la prémisse suivante, qui s’est répandue dans tout le Salvador : « Les sentences, c’est la vie qui les dicte, pas le juge. Ce que nous, juges, pouvons faire, c’est aider la vie et non nous opposer à elle. »
L’expérience salvadorienne a constitué pour moi un grand apprentissage, parce que j’ai fait un voyage anthropologique en m’immergeant dans une culture différente et que, grâce à cela, je me suis rendu compte que beaucoup de cours sur la violence ne font que l’exacerber, parce qu’ils sont pensés depuis une autre culture, depuis la culture des droits de l’homme, à partir de paramètres académiques éloignés de la connaissance du terrain, étrangers au contexte culturel et social dans lequel se développent ces conduites agressives.
J’ai ensuite découvert que la violence, comme tout ce qui est humain, ne peut pas être extirpée ; c’est comme si, pour extirper une maladie du foie, il fallait enlever l’organe parce qu’on ne peut pas retirer la maladie : en « extirpant » la violence, bien souvent, on mutile une partie de la famille.
Peut-être ce qu’il fallait faire avec ces familles, remarquablement affectueuses, unies par des réseaux informels très riches qui allaient bien au-delà du papa et de la maman, c’était, en premier lieu, les connaître à fond, et découvrir ainsi qu’elles avaient des valeurs familiales très importantes.
Le second pas consistait à se pénétrer de ces valeurs, à s’en imprégner et, à travers elles, à accéder à l’intérieur de cette famille et à travailler à partir d’elles.
Cette tâche m’a pris un mois et m’a beaucoup aidé à comprendre ce type de situations, tout aussi fréquentes en Argentine.
J’ai commencé à me rendre compte qu’il y avait des schémas communs et ainsi, en improvisant au fur et à mesure, j’ai cherché de nouvelles interventions qui prennent en compte le contexte, les caractéristiques, les désirs et les besoins des protagonistes impliqués. À cet égard, je suis souvent confronté à une situation qui peut illustrer ce point. Beaucoup de femmes viennent au tribunal et disent, par exemple, qu’elles veulent se séparer. Aussitôt, les juges, après avoir examiné le dossier, accèdent à la demande et expulsent ces maris maltraitants. À partir de ce moment commence la comédie d’imbroglios qui désoriente mes collègues, parce que ces femmes se ravisent et font échouer l’action du juge en permettant et en facilitant le retour de leur mari au domicile conjugal. La même chose, au Salvador, prenait des connotations cocasses, parce que la juge ordonnait l’exclusion immédiate des hommes. Pour l’exécuter, il fallait y aller avec la police, car l’homme ne partait pas si facilement ; le problème, c’est que si on le laissait à la porte, le mari en question tentait de rentrer à nouveau, se disputait alors avec la police et se retrouvait donc poursuivi pour outrage, raison pour laquelle, au Salvador, on pouvait le mettre en prison ; et de cette manière, au moins pendant un temps, l’exclusion du domicile était respectée. Ce qui se passait ensuite, c’est que la dame lui apportait à manger et des vêtements. Au bout de deux ou trois jours, voyant que l’homme ne sortait pas, elle se fâchait contre la juge et contestait le fait que son mari soit encore en prison. Les plaintes étaient infinies, et toutes les personnes impliquées se sentaient, d’une manière ou d’une autre, frustrées et insatisfaites.
En Argentine, d’une autre manière, il se passe exactement la même chose ; c’est pourquoi, quand on assiste aux réunions des tribunaux de la famille, on entend souvent dire : « bon, ces femmes aiment qu’on les frappe ». Et là, frustration et cynisme se rejoignent.
La question, me semble-t-il, est de découvrir ce qui se passe dans cette autre culture que nous avons du mal à interpréter. Pour cela, j’ai créé une méthode introspective simple, pour évaluer si la violence était vraiment la pire chose qui puisse arriver à un être humain, et si nous n’étions pas, d’une certaine manière, pires que les violents. Au terme de cette expérience, je suis arrivé à la conclusion qu’avec la violence on cause en général des lésions, parfois graves, mais qu’avec l’indifférence, « on tue ».
La classe moyenne a une très grande dose d’indifférence, avec laquelle « nous tuons » nos épouses, nos employés et beaucoup de gens ; ainsi, en général, beaucoup de divorces se produisent par apathie progressive. Les femmes se plaignent davantage de cette désinvolture de leurs maris que de la violence elle-même. J’ai commencé à penser que si nous pouvons enlever notre blouse blanche, ou quel que soit l’uniforme que nous portons, alors, peut-être, le monde des violents nous paraîtra-t-il plus compréhensible et plus humain que le monde déshumanisé des indifférents.
En approfondissant, ma deuxième réflexion serait celle-ci : rappelons-nous combien de fois on nous a fait violence dans nos vies sans que nous réagissions ; ainsi comprendrons-nous peut-être mieux « cette dame » que nous rejetons, plus encore que le violent, simplement parce qu’elle ne réagit pas. Si nous repassons en revue les situations où nous n’avons pas réagi face à la violence, et les prétextes que nous avons trouvés pour justifier notre conduite, nous nous rendrons compte que nos excuses ressemblent beaucoup à celles qu’avance cette femme que nous disqualifions.
Cet exercice, qu’il faut faire en permanence, nous permet de comprendre notre propre culture, à travers laquelle nous regardons cette dame avec une certaine hostilité, parce qu’elle n’obéit pas en ce qui concerne le respect des droits humains sur sa propre personne et parce que, vis-à-vis de l’autre, celui qui commet l’agression, elle ne se conforme pas aux règles quant au respect des droits humains dans son action envers autrui.
La troisième réflexion concerne la construction de l’intervention la plus adéquate. Pour cela, le premier pas est de chercher la façon de recadrer positivement cette famille ; il faut pour cela savoir à quelle étape de croissance elle se trouve, à quel moment précis du cycle de vie familial, si elle traverse une crise propre à la conjoncture, un déménagement, une circonstance particulière, et ainsi nous mettre dans leur peau pour élaborer une stratégie dans laquelle nous puissions être inclus dans ce processus. En d’autres termes, les connaître, comprendre leurs actions dans le cadre où elles se produisent et, à partir de ce contexte, générer une connotation adéquate au processus familial, où la violence se trouve incluse, et les aider dans ce passage pour qu’elle devienne inutile, que l’on voie le couple ensemble ou ses membres séparément.
La violence blesse, parfois gravement ; l’indifférence, elle, « tue ». Sans blouse blanche, le monde des violents devient plus compréhensible que le monde déshumanisé des indifférents.
Se rappeler les fois où l’on nous a fait violence sans que nous réagissions : nos excuses ressemblent à celles de la femme que nous disqualifions.
Situer la famille dans son cycle de vie et ses crises, se mettre dans sa peau, et connoter le processus familial, violence incluse, pour que celle-ci devienne inutile.
Cette stratégie nous a conduits à adopter certaines techniques d’intervention : par exemple, demander aux femmes qui consultent pour maltraitance combien elles ont aimé et combien elles aiment cet homme. Nous le faisons pour que ces personnes voient qu’elles ont le droit d’avoir des sentiments positifs, que nous ne les avons pas condamnées d’avance, que ce n’est pas un péché, même si cet homme leur a fait du mal. Nous leur connotons aussi combien elles ont pris soin de lui, et qu’il n’y a pas de mal à cela ; ce qui n’est pas correct, c’est de le surprotéger, de le gâter.
Et à partir de ce point de départ, vous commencez à construire la reformulation, le récit alternatif…
C’est cela. Ce que j’ai appris de Milton Erickson m’a beaucoup servi : par exemple, observer comment la dame a contribué à engendrer cette situation, et ce qu’elle a appris dans sa vie, pour pouvoir ainsi m’intégrer à son processus. C’est plus facile quand on parvient à générer un courant d’empathie.
Un second moment est celui où la redéfinition fait plus ou moins consensus et où il devient possible qu’elle soit acceptée d’une manière ou d’une autre ; commence alors une construction conjointe, avec une vision de l’avenir plus optimiste et, simultanément, le travail avec le réseau de soutien des consultants. En général, je leur dis que leur problème est simple mais qu’il doit être résolu avec précision, que nous ne devons pas nous tromper et que, si nous menons le processus correctement, ils seront plus heureux ; je ne dis jamais comment (parce qu’en fait je ne le sais pas) ; ce que je sais, c’est qu’ils auront un avenir meilleur, et que le problème est facile parce qu’ils en ont résolu tant d’autres auparavant qu’ils résoudront celui-ci de la même façon. Généralement, sans que je sache très bien pourquoi, les gens acquiescent : ils sont d’accord avec ce type de définition de la situation.
Votre intervention est une parfaite orientation « ericksonienne » vers le futur, accompagnée sûrement d’un ton de voix posé, d’attitudes hypnotiques que ceux d’entre nous qui connaissent et enseignent ces techniques appellent « le paquet » dans lequel est « emballé » le message que nous voulons transmettre. Par exemple, quand vous parliez de générer des états comportant un certain degré de confusion : cette manœuvre ericksonienne est très utile pour augmenter la perméabilité du consultant à ce qui oriente positivement son action.
Effectivement. Par ailleurs, pour créer des interventions à plus fort impact, il est également important de pouvoir compter sur des gens qui nous aident à penser l’avenir, qui aiment et soutiennent cette femme battue qui me consulte, et non sur des témoins qui viennent confirmer ou infirmer des preuves ou de supposées vérités, dans le cadre interactionnel classique des tribunaux.
Les entretiens durent normalement trente ou quarante minutes, et le processus ne dépasse pas trois ou quatre rencontres. Je propose de faire non pas un génogramme à proprement parler, mais une sorte d’« affectogramme », en posant la question suivante : avec qui regardez-vous le feuilleton, avec qui partagez-vous certains moments de la journée ? Nous notons ensuite les réponses, et ce sont ces deux ou trois personnes mentionnées qui viennent habituellement réfléchir avec nous et parler de l’affection qu’elles se portent.
Par ailleurs, je déculpabilise, une fois de plus, la consultante, en m’exprimant de la façon suivante : « Il n’y a pas de mal à aimer cet homme avec qui vous avez vécu pendant dix ans, même s’il vous frappe ; cette personne avec qui vous avez vécu si longtemps doit avoir de bons côtés. »
Et en général, elles répondent : « Oui, c’est un bon père… », et commence un autre type de récit, où se déploient d’autres faits, plus encourageants, plus positifs.
Est-ce toujours ainsi ? Parce qu’on a l’impression qu’en connotant les aspects positifs, dans votre vaste expérience, il se confirmerait que ce sont de bons pères, ou qu’ils ont des intérêts ou des qualités positives…
Elles le voient ainsi.
Vous travaillez la perception au-delà de ce que vous voyez, vous vous immergez dans leur culture. Quelque chose qui n’est pas seulement ericksonien, mais aussi propre à la vision anthropologique de Gregory Bateson, qui a inspiré et inspire tant de pionniers de la clinique systémique, et tous ceux d’entre nous qui travaillons dans le champ de la thérapie familiale.
Exactement, je travaille comme un anthropologue. Je ne juge en rien ce que je perçois. Je demande : « Il est beau garçon ? Oui. Il est coureur ? Oui, il est coureur. » Mais, de toute évidence, cela lui est égal.
Par exemple, je reçois en ce moment une dame charmante, une belle femme qui s’est beaucoup battue pour ses enfants. Elle a un compagnon, qu’elle aime. Nous avons eu deux rencontres : à la première, elle est venue seule ; à la seconde, accompagnée d’une amie. La conclusion que nous avons tirée de ces conversations, c’est que ce qu’elle voulait en réalité, c’était déménager. Elle disait que là où ils vivaient, le mari avait très facilement accès à d’autres femmes et qu’en plus sa propre famille le couvrait, alors qu’elle, elle était étrangère. Elle disait que peu lui importait qu’il la frappe et qu’il ait d’autres femmes ; ce qu’elle voulait, c’était déménager. Sa position m’a paru intelligente. Une fois que la pensée se consolide au point de devenir un solide point d’appui en soi et de pouvoir être partagée par les autres, il est très facile, en travaillant avec le réseau, d’incorporer l’autre, de telle sorte qu’il n’est plus le mis en cause, mais quelqu’un qui s’approche pour coopérer.
Le mari vient comme collaborateur, ou il ne vient pas. Il arrive même qu’il apprenne par sa femme qu’il y a une procédure en cours, qu’on y parle de lui en bien, et qu’il se présente alors spontanément devant moi. Généralement, il se décharge d’abord, clame son innocence. Mais moi, pour autant que cela ait été préalablement établi dans la perception collective, je le traite comme quelqu’un qui vient pour aider.
Et comment travaillez-vous avec lui ?
Par exemple, je lui dis : « Vous savez que votre femme est si intelligente que ce qu’elle veut, c’est déménager, et qu’en plus elle veut le faire avec vous. »
Et c’est ce thème que nous travaillons. Parfois, comme dans ce cas, il ne vient pas seul, mais directement avec elle ; mais qui l’a amené ? La dame. Je ne lui ai pas envoyé de convocation judiciaire. Le faire ne m’a jamais donné de résultat. C’est quelqu’un du réseau, parfois elle-même, parfois la sœur, ou bien on me dit : « Je suis une voisine, je croise le mari au supermarché. Comme je m’entends bien avec lui, si vous voulez, docteur, je lui dis de venir ; mais donnez-moi un "petit papier" pour qu’il sache que ce que je lui dis est vrai, et comme ça je vous l’amène. »
Le document en question informe simplement qu’une action est en cours devant tel tribunal et que le juge le recevra tel jour à telle heure. C’est un papier informel, qui n’est pas remis par un huissier, mais par la sœur, la belle-sœur, quelqu’un du réseau. Et cela, oui, ça me donne des résultats. Évidemment, il vient en sachant qu’il est en mauvaise posture, et de plus c’est un tribunal ; mais, peu après, cela passe au second plan : il vient aider à une tâche, qui peut être divorcer, s’occuper des enfants, déménager, résoudre un problème d’alcoolisme ou n’importe quoi d’autre. Mais il s’agit toujours d’un objectif constructif.
Et quel est le processus complémentaire que vous menez avec la femme ?
Pour commencer, la femme doit avoir la certitude absolue que l’amour et les soins qu’elle a investis dans cet homme au cours des quinze dernières années ne sont pas quelque chose de dégradant qui l’excommunie. Parce que si je l’excommunie du haut de la loi, ne serait-ce que par mon regard, elle croira perdre son identité, car son identité, comme le lui a dit sa mère, est liée à la tâche de prendre soin des hommes.
Je me souviens du cas d’une dame, directrice adjointe d’une école, qui me disait que sa mère lui avait enseigné qu’« un homme, il faut le suivre, même dans la boue ». Si on lui dit que tout cela est faux parce qu’un professionnel a écrit un livre qui affirme le contraire, ou parce que les Nations unies établissent telle ou telle norme, la femme peut penser : et moi, qu’est-ce que j’ai fait des trente-cinq dernières années de ma vie ? Et à partir de là, elle a honte. Si, à cela, nous ajoutons l’explication de la théorie des cycles, pour qu’elle connaisse le cycle de la lune de miel, de la violence, de la réconciliation, et ainsi de suite, nous arriverons, nous, à la conclusion que cette personne ne répond pas correctement aux normes standard. Le paradoxe, c’est qu’une fois qu’on a fini de la déresponsabiliser, on lui demande des actes responsables. Pour moi, la théorie des cycles de la violence n’est pas faite pour des êtres humains responsables…
Je pars d’une acceptation magnanime et sincère de ce que la femme a fait jusqu’à ce moment, pour qu’ensemble nous puissions ensuite trouver un chemin partiellement nouveau, plus inédit.
Il est intéressant de travailler en réseau parce que là, on peut se maintenir comme un coordinateur plutôt conservateur ; les voisines, les sœurs viennent dire : « ce type, il faut le tuer ». En réalité, c’est ce qu’elles lui disent depuis vingt-cinq ans sans résultat ; alors on réfléchit à voix haute : « Bon, le tuer, ce ne serait pas mal, mais elle a tellement pris soin de lui… Et vous, avez-vous déjà tué un bébé ? Non ? Tué un enfant ? Non ? Et vous, vous voulez le jeter à la poubelle après avoir tant pris soin de lui ? » « Non, docteur, je ne veux pas le jeter à la poubelle », me répondent-elles.
Alors je leur précise que ce qu’elle veut, c’est continuer à prendre soin de lui, mais autrement. On peut aussi redéfinir la situation de la façon suivante : « Vous êtes une maman extraordinaire, et peut-être faudrait-il faire passer votre mari dans la classe supérieure. » C’est en ces termes que je m’exprimerais avec cette enseignante ou une autre. Le langage est fondamental. Il doit s’adapter à chaque personne.
À propos du langage, j’ai été très impressionné par quelque chose que vous avez dit lors de la présentation d’un livre sur la violence familiale. Il y était question de l’emprise qu’exerce l’agresseur, et vous avez dit : l’emprise qu’exercent sur l’intervenant les gens qui viennent demander de l’aide.
C’est peut-être la partie qui suscite chez moi le plus de doutes. Je réalise une sorte de contre-emprise ; c’est-à-dire que je crois que, dans beaucoup de cas de violence, il existe une sorte de colonisation du centre de l’obéissance de la victime par le sujet qui exerce la violence, et ce centre de l’obéissance, je l’appelle le trône du sultan (parce qu’il s’agit en général d’hommes coureurs de jupons).
Il y a un sultan sur le trône ; autrement dit, la dame a fait des merveilles de sa vie, mais son centre de l’obéissance est colonisé, et alors elle se met soudain à parler dans un langage (j’en ai la trace dans de nombreuses vidéos) qui hypnotise l’intervenant. Au début, je ne comprenais pas bien ce qui se passait ; ensuite, je me suis rendu compte qu’en réalité l’homme aux conduites violentes m’induisait, à travers la dame, pour m’empêcher de penser, pour me neutraliser, parce qu’il provoquait chez moi un état d’immobilité. Il faisait que je me sente désarmé.
Comme la violence vous laisse souvent : sans réaction, paralysé et honteux de l’être…
Bien sûr, comme si l’on avait perdu la capacité d’agir et de penser. Alors je réfléchissais : mais comment est-ce possible ? Cette dame vient consulter, mais elle parle, elle agit de telle façon qu’au bout d’un moment, soit je la frappe, soit je m’endors profondément. Elle m’hypnotisait sans s’en rendre compte, mais je pensais que celui qui le faisait, c’était l’agresseur, à travers elle. Je devais donc réagir face à cela, en lui disant par exemple : « si nous continuons ainsi, je ne peux pas penser correctement »…
Le réseau est d’une grande aide, parce qu’en créant plusieurs pôles d’attraction, il fait fonctionner le cerveau beaucoup plus vite ; mais dans les rencontres en face à face, seul avec la victime, cela m’arrivait. Alors, grâce à ces expériences personnelles, j’ai découvert que, dans certains cas, je pouvais influer sainement en sortant de la situation d’hypnose : en me levant, en commençant à tourner, à marcher autour de la personne et en disant des choses comme : « Vraiment, ce que je ne sais pas, c’est si vous venez ici parce que vous voulez me demander une suggestion ou un conseil ; je ne comprends pas bien ce que vous voulez… » Bref, je faisais entrer la dame dans la confusion, de sorte qu’ensuite je pouvais reprendre le contrôle et ainsi détrôner le sultan.
À retenir
Cárdenas nomme « trône du sultan » la colonisation du centre de l’obéissance de la victime par l’homme violent. À travers le récit de la femme, c’est l’agresseur qui hypnotise l’intervenant et le paralyse. Sa parade : rompre l’induction en se levant, en bougeant, en semant la confusion, pour reprendre la main et « détrôner le sultan ». Une lecture proche de ce que le site décrit sous le nom d’emprise.
Je me souviens d’une autre dame, dont j’ai aussi beaucoup appris ; à cette époque, je partais pour Cuba, puis pour le Salvador. Cette veuve de classe moyenne, qui avait deux fils, deux jeunes hommes, s’était mise en ménage avec un homme. Elle était propriétaire de son appartement, et cet homme, qui avait eu sept femmes avant elle, s’obstinait depuis quelque temps à ce qu’elle accepte la cohabitation avec une autre femme, c’est-à-dire qu’il y aurait deux dames dans sa propre maison. Il exerçait en général beaucoup de violence sur elle ; il avait même un revolver.
Quand elle est arrivée au tribunal, elle avait quitté son foyer avec ses enfants, emporté une partie de ses affaires et s’était enfuie. Le fait que je devais partir à Cuba a exacerbé ma tendance à abréger les processus. Le bon marché et le bref activent aussi les idées ; c’est pourquoi j’essaie de raccourcir les délais autant que possible.
La dame en question a commencé à me raconter les faits, et c’était absolument fascinant, parce qu’elle me racontait ce qui s’était passé avec les sept femmes précédentes. Au bout d’une demi-heure, j’étais complètement envoûté par l’histoire, alors je lui ai dit : « Vous savez que vous me fascinez avec votre récit, mais maintenant je ne sais plus quoi penser, je ne peux pas vous aider, parce que ce que je veux, c’est que vous continuiez votre histoire. » Et tout en parlant, je pensais en même temps : cela me rappelle beaucoup les contes des Mille et Une Nuits. Alors j’ai repris : « Comme ça, ça ne va pas ; ne m’en racontez pas davantage. »
Mais la dame continuait à me parler, d’une voix lente, douce, agréable… et j’étais enchanté qu’elle continue ; mais à la fin, j’ai dit : « Non, halte, ça suffit. »
J’ai commencé à marcher autour d’elle et j’ai entamé une contre-induction ; quand je me suis rendu compte que je pouvais désormais lui dire quelque chose, et que j’avais réellement atteint ce que j’appelle le centre de l’obéissance, je lui ai donné l’instruction suivante : « Si vous voulez que je vous aide, venez demain à 7 h 30 du matin avec un avocat, avec votre cousin, avec votre beau-frère, et je vous dirai ce que vous devez faire. »
Le lendemain, à 7 h 30, elle était là ; j’ai recommencé le même travail et je lui ai dit : « Maintenant, de la même façon que vous avez fait pour partir, vous allez rentrer chez vous » (il faut préciser qu’elle avait épié les allées et venues de son compagnon pour pouvoir partir). Et j’ai poursuivi : « Mais maintenant, vous devez continuer à prendre soin de lui : vous allez lui trouver un hôtel digne de lui et vous lui paierez un mois d’avance. »
Cette femme avait intériorisé qu’elle devait prendre soin des gens, des petits animaux blessés, de n’importe quoi. Je lui ai demandé de choisir un hôtel coûteux, parce qu’ainsi j’intégrais son sens du sacrifice. Puis j’ai ajouté : « Ensuite, vous rentrez chez vous, vous lui faites sa valise. Quand il arrive, vous descendez, vous le consolez, vous l’emmenez à l’hôtel… Maintenant je pars à Cuba, mais vous devez m’appeler. »
Je ne dis jamais « vous devez m’appeler pour me dire comment ça s’est passé » ; je dis toujours « vous devez m’appeler pour me dire comme ça s’est bien passé ». Le lendemain, peu avant mon départ en voyage, j’ai reçu une carte où elle me disait qu’en quinze minutes elle avait appris davantage qu’au cours de ses quarante-cinq années précédentes. Elle a aussi téléphoné à ma secrétaire en lui demandant de me dire que tout allait bien.
Quelques mois plus tard, elle est revenue et m’a dit qu’elle ne voulait pas me faire perdre mon temps, mais qu’elle avait besoin d’une consultation de plus. Il semble que l’homme en question venait de temps en temps et qu’elle le conseillait ; elle m’a donc demandé : « Est-ce que c’est mal ? » « Non, lui ai-je répondu, c’est bien, vous continuez à prendre soin de lui, à le conseiller ; seulement, faites-le toujours dans des lieux publics, ne le laissez jamais entrer. »
Elle m’a répondu que c’était exactement ce qu’elle faisait et qu’elle était contente que je lui confirme que c’était correct, parce que tout le monde lui disait de ne pas le faire. C’était une femme intelligente. Elle est partie et n’est jamais revenue.
Ce type d’expériences, ajouté à ce que j’ai appris pendant mon séjour auprès de ces familles et de ces professionnels salvadoriens, a fait naître en moi la forte conviction que la procédure choisie était la bonne, parce que brève, efficace et peu coûteuse.
À ce propos, une avocate qui se forme à la fondation me faisait la remarque suivante : dire qu’on passe des années en thérapie pour des questions mineures, et cette femme, brisée, vient et arrange sa vie en deux ou trois entretiens. Et elle ajouta, en se corrigeant : bon, ce n’est pas qu’elle arrange toute sa vie, mais elle se sent valorisée et peut alors décider d’entreprendre les actions qui lui conviennent le mieux pour améliorer sa situation, et cela en très peu de temps.
Personnellement, je travaille beaucoup sur l’estime de soi des personnes qui me consultent ; je souligne leur beauté physique, leur silhouette, leur sympathie, de sorte qu’elles arrivent à des conclusions positives sur elles-mêmes et ne retombent pas dans des états antérieurs où elles se considéraient comme un fiasco.
Et dans les cas où elle n’a pas encore décidé si elle va se séparer ou modifier son couple, les portes lui restent ouvertes, parce qu’elle a été reconnue comme personne et qu’elle peut revenir quand elle le souhaite pour reprendre le sujet. En général, elles le font en toute tranquillité, parce que je ne leur dis jamais « vous êtes une pécheresse parce que vous enfreignez la convention des droits humains » ; j’accepte leur passé, leurs circonstances, leurs caractéristiques personnelles et leurs propres besoins.
Fondamentalement, vous ne victimisez pas la victime. Vous évitez la discussion idéologique et vous vous en tenez à ce que les consultantes vous exposent réellement. Depuis cette place, respectueuse des valeurs et de ce que veut vraiment la consultante, vous construisez, à partir de son langage, une intervention ericksonienne qui produise une petite modification lui permettant d’aller mieux. Au cours de vos années de travail, vous avez dû voir énormément de gens avec ce type de problème ; vous avez sûrement fait des suivis. Quelles conclusions tirez-vous de votre casuistique ?
Je suis très satisfait d’avoir trouvé une approche que je ne perçois clairement que depuis ces dernières années, et qui peut encore beaucoup se perfectionner. De fait, chaque jour, je me rends compte de la façon dont on peut l’améliorer. Les résultats, pour le moment et à travers les suivis, sont optimaux.
J’ai quatre-vingts cas (2) entièrement terminés et enregistrés en vidéo, et autant d’autres en cours de montage.
En ce qui concerne la violence, il est important de l’intégrer comme propre au genre humain et de penser qu’elle n’est pas extirpable : elle fait partie des sentiments humains et, par conséquent, de la vie des hommes et des femmes.
Notes de l’original
(1) Le Dr Cárdenas, ancien juge aux affaires familiales, est le directeur de la Fundación Retoño.
(2) La casuistique a certainement beaucoup augmenté depuis.
Qui est Eduardo Cárdenas
Le Dr Eduardo Cárdenas, ancien juge aux affaires familiales en Argentine, est directeur de la Fundación Retoño, qu’il a fondée en 1992 pour former les professionnels du système judiciaire aux interventions thérapeutiques dans des contextes non thérapeutiques. Il est l’auteur, entre autres ouvrages, de Violencia en la pareja. Intervenciones para la paz desde la paz (Granica).
Cet entretien est la traduction française de « Lidiando con la violencia y la indiferencia en contextos no terapéuticos. Entrevista a Eduardo Cárdenas », publié par Red Sistémica (première parution : Perspectivas Sistémicas, n° 53, septembre-octobre 1998). Traduit et republié avec l’accord de la revue.
Lire l’article originalComment citer cet article
Des Champs, C. (2022). Faire face à la violence et à l’indifférence dans des contextes non thérapeutiques (1re partie). Entretien avec Eduardo Cárdenas (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/faire-face-a-la-violence-et-a-l-indifference-dans-des-contextes-non-therapeutiques-entretien-avec-eduardo-cardenas (Œuvre originale publiée en 1998 dans Perspectivas Sistémicas, n° 53, septembre-octobre 1998 ; republiée en 2022 par Red Sistémica, https://redsistemica.ar/2022/06/28/lidiando-con-la-violencia-y-la-indiferencia-en-contextos-no-terapeuticos-entrevista-a-eduardo-cardenas-1a-parte/)
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