Red Sistémica · Entretien

Poétique et micropolitique du changement : concevoir des conversations thérapeutiques. Entretien avec Marcelo Pakman

Entretien avec Marcelo Pakman réalisé par Alicia Moreno à l’Université pontificale Comillas de Madrid, en février 2006, à l’issue d’un atelier organisé par le master de thérapie familiale et de couple. Psychiatre communautaire et thérapeute familial systémique argentin installé aux États-Unis, Pakman y expose les deux faces du changement thérapeutique : la micropolitique, qui ouvre des espaces, et la poétique, qui leur donne un contenu.

Entretien réalisé par Alicia Moreno, Madrid, février 2006Publication Red Sistémica, 2023Traduction Complexe Systémique, avec l’accord de Red Sistémica

« Ne vous y trompez pas : ces choses-là ne font pas partie du contexte de la thérapie, elles font partie du texte de la thérapie. »

Marcelo Pakman

Micropolitique et poétique du changement

Le titre de votre atelier était : « Poétique et micropolitique du changement : concevoir des conversations thérapeutiques ». À quoi renvoie ce titre ?

Ce titre tente de saisir un intérêt pour deux aspects du changement thérapeutique. Le premier, c’est ce que j’appelle les aspects micropolitiques, c’est-à-dire ceux qui ont trait à tout ce que nous faisons pour donner une chance de définir les réalités d’une façon différente dans le champ où opèrent les acteurs — patients, réseaux sociaux, etc. — avec lesquels nous travaillons à ce moment-là. Bien souvent, ces aspects se mettent en œuvre en faisant des choses qui, dans la tradition de la psychothérapie, ne sont pas très bien vues, parce qu’on considère qu’elles relèvent de ce que doit faire un travailleur social et non une personne du monde « psy ». Autrement dit, ce que l’on suppose traditionnellement légitime pour un thérapeute, c’est de travailler sur le strictement mental ; or il se trouve qu’une bonne part de ce qui est mental relève de questions sociales et politiques, liées à des définitions de la réalité sur lesquelles il faut opérer d’une manière ou d’une autre. Cet aspect micropolitique est donc une tentative de légitimer, comme partie authentique du travail thérapeutique, le fait que faire toutes ces choses fait partie de ce que nous devons faire ; et, en même temps, une mise en garde pour éviter de tomber dans ce dans quoi on tombe fréquemment, qui consiste à dire : « Bon, je saurais faire beaucoup de choses dans cette situation, mais malheureusement je ne peux pas, parce qu’il y a des problèmes contextuels qui m’empêchent de faire ce que je devrais faire en tant que psychothérapeute. »

À la place, j’affirme : « Ne vous y trompez pas, ces choses-là ne font pas partie du contexte de la thérapie, elles font partie du texte de la thérapie. » C’est cela, le mental, dans bien des situations : le type d’actions qui constituent une part légitime du travail thérapeutique — passer les coups de téléphone, faciliter les contacts avec les différents systèmes, activer les parties inactives des réseaux sociaux, etc. C’est de la micropolitique au sens où c’est une politique locale, dans la localité où l’on travaille. Ce n’est pas de la politique au sens traditionnel de la macropolitique ou de la politique de la société au sens large. Mais c’est de la politique, si l’on entend par politique l’actualisation du pouvoir en tant qu’occasion de définir des réalités.

En second lieu, l’autre mot, poétique, renvoie à un intérêt pour ces moments du travail thérapeutique où se produisent des changements discontinus. C’est-à-dire qu’il y a des moments du processus thérapeutique où l’on fait un travail qui présente une certaine continuité : certaines transformations se produisent peu à peu, on utilise différentes lentilles interprétatives pour regarder ce qui se passe, tout en travaillant micropolitiquement. Par opposition, il y a d’autres moments, discontinus, génératifs, que j’appelle poétiques (au sens étymologique de poétique comme producteur ou génératif), qui sont suivis d’autres moments interprétatifs, de telle sorte qu’il se produit une désarticulation de la continuité qui ouvre de nouvelles possibilités.

J’ai été très intéressé par l’étude de ces moments singuliers du processus thérapeutique, qui échappent aussi bien aux interprétations que l’on faisait des choses jusque-là qu’au fait qu’ils ne sont pas déterminés par les modèles auxquels nous disons adhérer et qui informent ce que nous faisons, mais par d’autres sources d’apprentissage ; ils sont liés à quelque chose que nous utilisons fréquemment dans la communication quotidienne, les métaphores génératives, mais ils ne s’y épuisent pas et ne les incluent pas nécessairement. Pendant un temps, j’ai utilisé les concepts de Donald Schön pour penser cette question, puis j’ai commencé à élaborer d’autres développements pour comprendre ces aspects et ces moments expressifs, qui ont un sens plein bien qu’ils ne puissent être domestiqués dans une signification claire et distincte que nous pourrions identifier et articuler. Traiter théoriquement ces moments les distingue et nous confronte aux paradoxes de la théorisation du singulier qui ont occupé Roland Barthes.

Micropolitique

Le travail continu et critique : coups de téléphone, contacts entre systèmes, activation des réseaux. Une politique locale qui ouvre des espaces là où les déterminations sociales bloquent le possible.

Poétique

Les moments discontinus, génératifs, qui échappent aux modèles et aux interprétations en cours, et qui donnent un contenu aux espaces ouverts par la micropolitique.

Pour en revenir à la micropolitique, je pense que votre proposition est liée aux conditionnements culturels, idéologiques, de rôles de genre, etc., qui agissent sur les thérapeutes. Beaucoup d’entre eux comprennent que cela est là, mais ne savent pas comment l’amener en thérapie sans que celle-ci se transforme en une sorte de « meeting » où l’on promeut certaines idéologies.

Oui, effectivement, c’est là le défi. Il se situe entre un extrême, qui consiste à considérer que cela relève du contexte, que ce n’est pas mental et qu’il n’est donc pas légitime de s’en occuper en thérapie, et l’autre extrême, qui implique que le mental, tel que nous l’entendons de façon restrictive, n’existe pas : seules existent les forces idéologico-politiques, et la thérapie se transforme alors en une base idéologique. Entre ces deux pôles se trouve le défi de faire quelque chose dans le local en tant que thérapeute, mais en même temps d’utiliser la thérapie pour mener une certaine réflexion critique sur la manière dont toutes ces forces donnent forme aux choix que je fais dans ma vie.

Quel est le rôle du fait de parler explicitement de ces phénomènes sociaux en thérapie ?

Explorer d’où viennent ces idées sur ce que l’on doit ou ne doit pas faire a un rôle : se demander pourquoi il est si difficile de ne pas suivre ces idées et jusqu’où l’on a le choix. Tout cela est une réflexion critique, et la thérapie est un lieu légitime pour la mener.

Entre le mental et le social : assujettissement et subjectivation

Si la psychothérapie a traditionnellement abordé le mental, l’interne, en considérant que les autres aspects restaient en dehors, ne pensez-vous pas qu’aujourd’hui, par réaction, certains modèles de thérapie ont pu tomber dans l’autre extrême ?

En vérité, il y a eu une énorme élaboration théorique, au sein du post-structuralisme et du postmodernisme, sur la subjectivité et les déterminants sociaux auxquels elle est assujettie. Foucault, par exemple, s’est occupé de la complexité de cette relation entre le subjectif, constitué par le social mais l’excédant. C’est une relation difficile à naviguer dans la pratique, entre les deux extrêmes : se débarrasser du social et avoir une vision un peu naïve et restreinte des phénomènes mentaux ; et, à l’autre extrême, oublier qu’existe la subjectivité, laquelle n’est pas assimilable à l’individualité, à l’homogénéité ou à l’identité — c’est là que réside la complexité de l’affaire. Pour moi, la clé est de voir comment la thérapie peut être un format social permettant une réflexion qui ne soit pas fondée sur une image asociale de soi-même (comme le Penseur de Rodin, qui se met à penser vers l’intérieur et découvre les choses tout seul), mais une réflexion critique sur soi-même à travers les autres. Une pratique sociale critique, à travers une micropolitique qui défie les déterminants sociaux et les processus de formation de l’identité par lesquels nous nous constituons — c’est-à-dire les mécanismes d’assujettissement —, et une pratique poétique qui, à travers des événements singuliers, engendre des occasions de subjectivation. Micropolitique et poétique, opérant sur les deux faces du phénomène que nous appelons subjectivité : l’assujettissement et la subjectivation.

Dans votre expérience de travail, où trouvez-vous que ces propositions rencontrent le plus d’acceptation ou le plus de rejet ?

Ces idées peuvent rencontrer plus d’acceptation ou de rejet selon l’ouverture de chacun aux concepts politiques que l’on met en œuvre. Bien souvent, il est plus adéquat de rester implicite au moment de faire ces mouvements, pour éviter la confrontation et ne pas s’aliéner les gens, parce que si l’on confronte, cela peut donner lieu à une discussion sur les principes, et il vaut mieux discuter de situations concrètes, puisque dans la pratique nous devons vivre ensemble. L’autre danger, c’est l’acceptation que ces idées peuvent susciter. Si elles sont trop acceptées et se transforment en une nouvelle orthodoxie, elles perdent la force critique qu’elles peuvent avoir. Être rejeté est un problème, mais être trop accepté est aussi un problème.

La poétique et la micropolitique sont-elles vos thèmes de travail privilégiés à l’heure actuelle ?

Oui. Ce qui m’intéresse, c’est d’explorer, à travers des concepts développés en philosophie et en épistémologie contemporaines, toute la question du changement discontinu et de ce que j’appelle les moments poétiques génératifs, et leur relation avec les autres moments. Mais, surtout, je veux voir si l’on peut dire quelque chose de plus sur ce qui a été un point d’attention mystérieux pour de nombreux penseurs. D’un côté, s’il est possible de théoriser le singulier ; de l’autre, s’il est possible de former des professionnels qui ont une pratique sociale afin d’augmenter leurs possibilités de générer, dans leur pratique, ces moments singuliers poétiques de changement discontinu — ou si, au contraire, nous devons abandonner ce projet comme un projet impossible, ne nous occuper que de ce qui peut être conceptualisé et laisser cela à l’intuition ou au style personnel. C’est un intérêt pour ce que la vie et les circonstances font de nous et pour ce que nous faisons de la vie et des circonstances, entre la détermination et la liberté, entre l’assujettissement et la subjectivation au-delà de l’identité sociale, centré sur des points d’indétermination. Le micropolitique, qui travaille de façon critique en créant des espaces virtuels, et le poétique, qui leur donne un contenu. Je développe tout cela dans un livre dont le sous-titre est justement Poétique et micropolitique du changement. J’y explore comment les mots touchent les personnes en un sens physique qui peut être traumatique et aussi poétique — les mots ne visant pas le déjà-dit, mais le dire, comme le voulait Emmanuel Levinas. Je m’occupe aussi de la dimension matérielle et corporelle de la voix, du regard, du rôle des images et du visuel dans leur intrication avec le textuel, dans les interventions thérapeutiques et dans ces événements poétiques que j’évoquais.

À retenir

Pour Pakman, la thérapie n’est ni un lieu purement « mental » coupé du social, ni une tribune idéologique. C’est un format social de réflexion critique sur soi à travers les autres : la micropolitique défie les mécanismes d’assujettissement, la poétique ouvre des occasions de subjectivation.

Former des thérapeutes à l’imprévisible

On pense généralement qu’il y a des habiletés que l’on possède ou que l’on ne possède pas, mais vous soutenez qu’il est possible de s’entraîner et de les acquérir.

Il y a des choses à dire sur ces moments singuliers et sur ces éléments que je mentionnais comme pertinents lorsque nous nous intéressons à tout ce qui nous touche en un sens corporel, et qui méritent d’être reconnus et légitimés comme des moments importants et authentiques des processus de changement. Et il est possible d’avoir un processus de formation qui augmente les chances que se produisent ce type de situations — qui ne sont pas extraordinaires mais quotidiennes, bien que bloquées par notre formation professionnelle elle-même. Dans la formation du thérapeute, il faut apprendre les théories et les habiletés qui constituent la tradition de la thérapie. En même temps, il faut avoir suffisamment de pratique critique pour éviter autant que possible que ces mêmes modèles et théories n’inhibent les possibilités de créer des moments déterminés par des choses qui sont au-delà de la théorie. Ce sont des moments générés systémiquement, mais d’une manière que l’on ne peut pas conceptualiser systémiquement.

Cela me rappelle la dernière publication de Gianfranco Cecchin sur l’irrévérence, c’est-à-dire l’attitude qui consiste à être capable de réviser et de questionner ce en quoi l’on croit habituellement.

Effectivement, ce travail de Gianfranco Cecchin a beaucoup à voir avec le fait d’éviter de rester prisonnier du pouvoir restrictif des théories. L’attitude constamment ironique que Cecchin avait dans sa pratique a beaucoup à voir avec cela. Je crois que l’ironie comme le cynisme sont nécessaires pour réviser ses propres modèles ou théories qui ne fonctionnent plus ; l’aspect cynique est un peu plus antipathique, et l’ironique un peu plus amusant.

Dans votre atelier, vous souteniez que les futurs thérapeutes systémiques doivent apprendre non seulement les techniques, mais aussi à se voir eux-mêmes en contexte. Comment peuvent-ils y parvenir ?

Le projet d’être un penseur systémique est un peu impossible ; il vaut pourtant la peine d’essayer. Il est impossible parce que, en dernière instance, nous ne pouvons pas être en dehors des systèmes à l’intérieur desquels nous pensons les systèmes ; il existe cependant une différence très nette entre essayer et ne pas essayer. La différence, c’est que nous, les professionnels qui avons une vocation systémique, nous essayons — et c’est précisément cela, l’apprentissage. Mais cette tentative doit éviter de tout aliéner dans un modèle fixe qui nous contraigne et nous aveugle.

Lorsque vous exposez vos idées sur cette attitude selon laquelle on ne doit être totalement accroché à aucune idée ni théorie, y a-t-il des gens qui vous contestent en arguant qu’il existe des idées ou des options qui, en soi, sont meilleures que d’autres ?

Oui, mais de fait je crois qu’il est vrai que nous prenons tous des décisions et que nous essayons d’aller dans des directions que nous choisissons sur la base des différentes valeurs que nous avons. Mais, justement, nous prenons ces décisions dans des moments où toutes les catégories que nous utilisons pour transformer les situations en situations que l’on peut résoudre en termes mathématiques ne fonctionnent pas bien ; d’où l’importance du concept de Heinz von Foerster selon lequel nous ne pouvons décider que dans les situations qui sont indécidables — ou, comme je préfère les appeler, dilemmatiques. La thérapie est un lieu très intéressant pour montrer que l’on peut générer des situations indécidables, parce que c’est cela qui nous met, nous les êtres humains, en position de prendre une décision, c’est-à-dire d’être éthiques. Si quelque chose est déjà fixé, s’il y a une solution, cela ne dépend plus de nous ; ce qui dépend de nous, c’est ce qui n’a pas de solution, ce qui n’est pas décidable en suivant une procédure formelle, et c’est dans ces cas-là qu’il nous revient d’être éthiques. Être éthique veut dire prendre un risque ; chaque intervention au sens poétique génératif est un risque que l’on prend. C’est ce à quoi je faisais référence en disant que l’autre face du poétique est le traumatique. On ne sait réellement pas si cela va être génératif ou si cela va être paralysant et traumatique. Le travail micropolitique crée des espaces virtuels là où les déterminations sociales, politiques, discursives bloquent le champ du possible. Et il le fait comme un travail de critique sociale qui met en évidence et amplifie des points d’indétermination sur lesquels le poétique, lorsqu’il advient, produit des noyaux de ce que, en suivant et en trahissant Alain Badiou, nous pouvons appeler le métapolitique.

À retenir

Nous ne décidons que là où aucune procédure formelle ne décide à notre place. Une thérapie qui sait produire des situations indécidables remet les personnes en position d’être éthiques — et chaque intervention poétique est un risque, dont l’autre face possible est le traumatique.

Protocoles, maîtres et parcours

Que trouvez-vous de plus intéressant dans les derniers développements de la thérapie familiale systémique ?

Pour être honnête, en dehors de conversations concrètes avec des thérapeutes, je n’ai pas beaucoup suivi la production intellectuelle dans le champ de la thérapie. Il me semble qu’elle a tourné en rond, sans essayer d’utiliser des concepts nouveaux ou développés dans le champ de la philosophie, de l’histoire ou de la sociologie pour penser les choses quotidiennes, et qu’elle n’a pas beaucoup avancé dans ce sens. À vrai dire, je me suis davantage consacré à cela qu’à explorer ce qui se passait en thérapie. Mon contact tient à mon rôle de relecteur d’articles pour quelques publications. Je ne lis pas beaucoup de théories du champ de la thérapie ; je me nourris davantage de lectures venues de l’extérieur du champ de la thérapie, pour faire ce que j’appelle « penser la clinique ».

Parmi les modèles les plus populaires ces derniers temps figurent, d’un côté, les approches narratives et, de l’autre, la thérapie brève et la conception de protocoles d’intervention très concrets pour soulager les symptômes en quelques séances. D’après votre expérience, ces modèles connaissent-ils aussi un essor aux États-Unis, où vous travaillez ?

Cela dépend du domaine. Aux États-Unis, dans le champ de la santé mentale communautaire, l’expérience quotidienne du thérapeute a à voir avec l’influence que les politiques des compagnies d’assurance exercent sur son travail, par exemple sur les procédures à suivre. C’est aujourd’hui un grand assujettissement. La globalisation a ravagé le champ du possible en thérapie, et les procédures ont remplacé, dans une large mesure, les théories, ce qui est un problème en soi. Les protocoles sont comme une façon subtile de faire passer des idéologies en contrebande ; ils sont le contraire de la thérapie comme lieu de pensée critique, de réflexion et de changement compris comme une « passion d’être autrement », comme subjectivation, dans une conception éthique du changement. En ce sens, j’y vois un problème. De même qu’il y a la littérature et qu’il y a les best-sellers, il existe la thérapie comme lieu où réfléchir sur la vie, et la thérapie protocolaire est l’équivalent du best-seller. Je trouve très honorable que d’autres s’en occupent comme d’une profession, mais ce n’est pas ce qui m’intéresse.

Comment avez-vous commencé votre travail dans le modèle systémique, tant dans son versant le plus pratique que dans la dimension plus abstraite de l’épistémologie ?

Je ne me suis jamais consacré prioritairement au travail universitaire. Cela m’a condamné à ne pas avoir certains des privilèges du monde académique, mais cela m’a aussi permis de ne pas avoir certaines de ses carences, puisque cela m’a lancé sur le champ de bataille : affronter des situations sociales complexes de l’intérieur, comme participant. Cependant, comme j’avais en même temps un autre intérêt, pour les idées, les concepts, l’abstraction, j’ai toujours utilisé d’une manière ou d’une autre la pratique clinique pour penser ces concepts abstraits, et utilisé ces concepts abstraits pour réfléchir sur la clinique. En ce sens, j’ai toujours essayé de négocier entre ces deux racines.

Qui ont été vos maîtres, soit parce que vous avez travaillé personnellement avec eux, soit parce que leurs œuvres ont influencé votre pensée ?

J’ai eu des maîtres précoces. Quand j’étais interne en psychiatrie en Argentine, dans le vieil Hôpital des Enfants de Buenos Aires, j’ai eu un instructeur fantastique, avec qui j’ai beaucoup appris, qui s’appelait Alfredo García. Il m’a enseigné l’ouverture de pensée et la pensée critique. Ensuite, j’ai eu des interlocuteurs, comme Carlos Sluzki, avec qui j’interagis encore fréquemment, et j’ai eu la chance d’être proche, pendant un certain temps, du travail de Gianfranco Cecchin. J’ai aujourd’hui un dialogue permanent avec Pietro Barbetta, un thérapeute de Bergame. Par ailleurs, sur le plan théorique, dans le champ de la cybernétique, j’ai eu pendant des années un contact assez proche avec Heinz von Foerster. Mes conversations à la maison sur les choses de la vie avec ma compagne, Chus Arrojo, sont elles aussi centrales. Tous font partie des interlocuteurs internes que j’ai sur toutes ces questions. Mais il est toujours injuste de nommer certaines personnes, tant sont nombreuses les influences que l’on recueille.

Violence de genre et violence humaine

Ici, en Espagne, il y a des sujets brûlants, comme la question du travail dans les situations de violence de genre, et la manière de combiner des aspects du modèle systémique avec les positions féministes. D’après votre expérience, quelle est la clé pour aborder ce problème ?

Le mouvement qui a rendu visible le problème de la violence de genre a été très important. Cette impulsion de base n’est probablement pas venue du champ de la thérapie ; elle a eu davantage à voir avec l’avancée du discours des droits humains, avec l’avancée du mouvement féministe, avec l’interrelation de ces discours avec les progrès de la démocratisation, avec toutes les problématiques non résolues de ce qu’est un État démocratique. La recherche, la sociologie, les sciences sociales et la communication se sont ajoutées à tout ce mouvement. Le rôle de la thérapie n’a pas été central, mais elle fait partie des forces sociales qui peuvent faire quelque chose à ce sujet, et je ne crois pas qu’il y ait une approche privilégiée pour aider dans ce type de situations ; je crois que la pratique critique, une fois de plus, est très importante. Ce doit être une pratique ouverte à l’observation et à la réflexion sur la manière dont les forces sociales nous constituent comme un certain type de sujets, constituent le genre, les attentes de rôle ; mais elle doit aussi être critique des assujettissements mêmes qui proviennent de l’institutionnalisation de façons constituées de penser la question.

Pensez-vous que la violence familiale est aujourd’hui plus fréquente, ou simplement plus visible ?

En lisant les documents historiques, on voit que cette planète a toujours été très violente ; ce qui se passe, c’est que la préoccupation pour cette violence, comme quelque chose qui requiert réflexion et législation, s’est beaucoup plus diffusée depuis la modernité. Mais il me semble que nous sommes une espèce sauvage, non par ce que nous avons de plus primitif, mais par ce que nous avons de plus développé. Le propre de la violence humaine, c’est qu’elle a la Raison pour elle : un lion est agressif parce qu’il est programmé pour cela, nous sommes agressifs pour des « raisons » ; une bonne part de notre problème provient de ce que nous avons de plus évolué. Un prix Nobel de littérature, Kertész, s’est attaché à thématiser cela et a dit que, malheureusement, en un certain sens, la logique nazie a triomphé : ce fut un triomphe des pires aspects de la raison. Le terrible du nazisme n’était pas ce qu’il avait d’inhumain, mais ce qu’il avait d’humain en lui — les monstres de la Raison de Goya. Je crois moi aussi que le problème humain réside dans ce que nous avons de plus développé ; d’une certaine manière, le langage a quelque chose de démesuré, nous sommes une espèce jeune à posséder cet instrument. Une fois que nous avons le langage et que nous pouvons, grâce à lui, nous délier de l’absolument matériel, nous pouvons faire des projets, rêver… et, en tant qu’espèce jeune, nous sommes comme un enfant doté d’un pouvoir terrible.

Immigration et globalisation

Un autre sujet d’actualité est celui de l’immigration, qui, ici en Espagne, est bien plus récente qu’aux États-Unis, mais qui est de plus en plus présente dans le travail psychothérapeutique. D’après votre expérience, qu’est-ce qui aide à ce que ce processus d’immigration soit moins traumatique et qu’il y ait moins de choc entre les personnes immigrées et la nouvelle culture ?

Un thème qui m’a intéressé, c’est de penser toute cette problématique en termes de frontières culturelles. J’appelle frontières culturelles les zones de contact entre des groupes sociaux, des sous-cultures ou des ethnies issus de traditions différentes ; ce peuvent être des frontières entre les groupes dominants de la société et des minorités, ou entre extracommunautaires et intracommunautaires, ou quoi que ce soit d’autre. L’un des problèmes qui se posent à travers ces frontières, c’est qu’une double cécité est en jeu. L’une tient à ce qu’il est difficile de percevoir des choses des autres cultures parce que nous n’avons pas les récepteurs pour les percevoir, et nous ne les avons pas parce que nous avons été socialisés dans une autre tradition. Il y a donc des choses que nous ne voyons pas, non parce que nous sommes mauvais, mais parce que nous ne pouvons pas les voir. L’autre, c’est la cécité envers sa propre culture : nous naviguons à l’intérieur de notre culture, mais cela ne veut pas dire que nous voyons notre culture ni que nous soyons capables de réfléchir sur elle. De fait, nous ne commençons à voir notre culture qu’au moment même où nous entrons en contact avec une autre culture. D’une certaine manière, il se produit une situation paradoxale, dans laquelle on commence à voir quelque chose à partir de cette double cécité. Les frontières culturelles sont donc des points de contact entre deux groupes dont chacun est doublement aveugle. De cette double cécité, il ressort avec une certaine facilité que l’autre se transforme en ennemi, et de nombreuses études montrent comment ce processus se produit. À cet égard, une chose intéressante est que ce n’est pas quelque chose que l’on peut résoudre seulement par des connaissances. Il existe l’idée, à mon goût un peu naïve, que si nous en savions davantage sur l’autre, nous l’accepterions davantage. C’est l’idée de la compétence culturelle : si nous apprenons des choses sur l’autre, nous nous entendons mieux. À mon avis, le processus est bien plus complexe, et ce n’est pas quelque chose que l’on peut résoudre uniquement par la compétence culturelle. La base qui, à mes yeux, donne lieu à un processus, parfois long et douloureux, d’accommodation mutuelle, c’est justement la cohabitation et le malentendu. C’est de cette combinaison que surgissent des expériences sur lesquelles il faut réfléchir, et la thérapie est un lieu légitime pour réfléchir à ces choses-là. Par exemple, il se produit parfois un « voisinage dos à dos », dans lequel il y a une interaction qui consiste précisément à ne pas interagir avec l’autre. Et il est important d’y réfléchir en thérapie. En tout cas, je ne pense pas qu’il y ait des cas culturels et des cas non culturels, puisque tous les cas sont culturels et que, dans tous, il faut mener une réflexion sur le culturel. Quand on s’habitue à travailler en thérapie en menant une réflexion critique sur la culture, on la mène évidemment pour les cas de frontière culturelle, mais aussi pour tous les autres.

À retenir

Aux frontières culturelles règne une double cécité : on ne perçoit pas ce pour quoi on n’a pas de récepteurs, et on ne voit pas sa propre culture avant d’en rencontrer une autre. La « compétence culturelle » ne suffit pas ; c’est la cohabitation, malentendus compris, qui rend possible une accommodation mutuelle — et tous les cas sont culturels.

Vous avez une expérience de consultant et d’enseignant dans de nombreux pays différents — Europe, Amérique du Sud, Chine, États-Unis. Voyez-vous des différences significatives dans les problèmes abordés en thérapie ? Ou bien les problématiques se globalisent-elles, elles aussi ?

Je suppose qu’en raison de la globalisation, certaines choses se reproduisent, bien qu’avec certaines différences ; par exemple, dans des cultures en cours de développement, comme la Chine, l’épidémie d’obésité, typique des sociétés en enrichissement rapide. Il semble y avoir une corrélation assez nette entre l’enrichissement et le changement de régime alimentaire, et cela conduit à un diabète épidémique. Il y a aussi des formes de violence domestique qui, bien qu’elles existaient déjà, acquièrent un caractère plus épidémique. On le voit en des lieux divers. On se demande de quelle manière le contact interculturel est bénéfique ou constitue un problème. Nous sommes aussi à un moment où nous nous trouvons face à des questions politiques universelles, comme la peur des pandémies, du terrorisme… il y a certaines peurs qui déterminent l’horizon des possibles auquel de nombreuses sociétés sont confrontées, et qui font partie du décor dans lequel se déroule la thérapie familiale. Dans la fenêtre sur la société et la culture qu’est toute famille, il y a tout cela, et cela se trouve donc aussi dans le texte des conversations que l’on a en thérapie.

Qui est Marcelo Pakman

Le Dr Marcelo Pakman, médecin, est né à Buenos Aires, en Argentine. Il vit depuis 1989 dans l’ouest du Massachusetts, en Nouvelle-Angleterre (États-Unis). Il est directeur des services psychiatriques de Behavioral Health Network, un réseau de services de santé mentale communautaires, professeur adjoint au département de sciences sociales appliquées de l’Institut polytechnique de Hong Kong et codirecteur scientifique de l’école de counseling du Centre Isadora Duncan de Bergame, en Italie (avec Pietro Barbetta). Psychiatre communautaire et thérapeute familial systémique, il est membre du comité éditorial de nombreuses revues professionnelles en Amérique du Nord, en Amérique du Sud et en Europe, et a publié de nombreux articles et chapitres d’ouvrages en anglais, espagnol, italien, français et portugais. Il a présidé le comité des droits humains et a été vice-président de l’American Family Therapy Academy, ainsi que vice-président de l’American Society for Cybernetics. Conférencier et professeur invité fréquent, il a donné des cours, séminaires et ateliers dans plus de 80 villes d’Amérique du Nord, d’Amérique du Sud, d’Europe et d’Asie, sur des thèmes liés à la thérapie familiale et systémique et aux interventions de réseau, à la santé mentale communautaire, aux aspects interculturels de la santé mentale, à la cybernétique, à l’épistémologie et aux droits humains, avec une attention particulière aux pratiques en contexte de pauvreté, de violence et de dissonance ethnique.

Il est particulièrement reconnu pour ses articulations entre théorie critique, philosophie et épistémologie, d’un côté, et pratiques cliniques en psychothérapie et en santé mentale, de l’autre.

Qui est Alicia Moreno

Alicia Moreno Fernández est docteure en psychologie et psychothérapeute. Elle a fait ses études de psychologie à Madrid, puis sa formation de troisième cycle aux États-Unis, dans le master de thérapie familiale et de couple de la Seton Hall University (New Jersey) et au Kantor Family Institute (Boston). Elle a obtenu il y a plusieurs années son doctorat à l’Université pontificale Comillas de Madrid. Elle a travaillé dans différentes institutions publiques et privées, dont un centre d’accompagnement psychologique pour femmes et un centre public de services sociaux à Madrid. Elle dirige le programme de master / spécialisation en thérapie familiale et de couple de l’institut de troisième cycle de l’Université pontificale Comillas, programme dans lequel elle enseigne et supervise également les stages. Elle collabore aussi comme enseignante à plusieurs programmes de troisième cycle d’autres universités espagnoles. Elle a été pendant plusieurs années membre du conseil d’administration de l’Association madrilène de thérapie de couple, de famille et d’autres systèmes humains. Elle fait actuellement partie de la Training Division de l’IFTA (International Family Therapy Association). Elle exerce en pratique privée, et ses domaines d’intérêt professionnel sont les questions de genre, l’intégration du modèle systémique à d’autres approches en thérapie individuelle, et les innovations dans l’enseignement et la supervision du modèle systémique.

Cet entretien est la traduction française de « Poética y micropolítica del cambio: diseñando conversaciones terapéuticas. Entrevista a Marcelo Pakman », publié par Red Sistémica (première parution : Red Sistémica). Traduit et republié avec l’accord de la revue.

Lire l’article original

Comment citer cet article

Moreno, A. (2023). Poétique et micropolitique du changement : concevoir des conversations thérapeutiques. Entretien avec Marcelo Pakman (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/poetique-et-micropolitique-du-changement-concevoir-des-conversations-therapeutiques-entretien-avec-marcelo-pakman (Œuvre originale publiée en 2023 dans Red Sistémica ; republiée en 2023 par Red Sistémica, https://redsistemica.ar/2023/02/10/poetica-y-micropolitica-del-cambio-disenando-conversaciones-terapeuticas-entrevista-a-marcelo-pakman/)

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