Red Sistémica · Entretien

Thérapie systémique : ses origines, son présent et son avenir. Entretien avec Jay Haley

Tout thérapeute qui travaille avec un modèle donné aimerait pouvoir interroger ses fondateurs sur la genèse de leurs idées. Jay Haley fut l’un des pionniers du modèle systémique et a partagé l’expérience des autres maîtres de la première génération. Dans cet entretien, mêlant passé, présent et avenir, se révèlent l’expérience et la vision du monde de ce grand thérapeute.

Entretien réalisé par Marcelo Rodríguez Ceberio et Juan Luis LinaresPremière publication Perspectivas Sistémicas, n° 50, 1998Traduction Complexe Systémique, avec l’accord de Red Sistémica

« Le thérapeute devrait interpréter ce que le patient trouve de plus désagréable en lui-même, afin que surgisse la culpabilité et qu’il reste en traitement pour la résoudre. »

Jay Haley, L’art d’échouer comme thérapeute

Note de la rédaction de Perspectivas Sistémicas

Jay Haley s’est éteint paisiblement le 13 février 2007. Cofondateur du Family Therapy Institute de Washington, il enseignait à l’Alliant International University depuis 1998. Auteur de plus de vingt ouvrages, il fut le rédacteur en chef fondateur de la revue Family Process, première publication du champ de la thérapie familiale. Il a produit, avec son épouse l’anthropologue Madeleine Richeport-Haley, des films destinés à la formation des thérapeutes ; c’est avec elle qu’il a écrit son dernier livre, The Art of Strategic Therapy (2006).

Nous vous offrons cet entretien réalisé pour Perspectivas Sistémicas quelques années plus tôt par deux collègues reconnus de notre champ, les docteurs Juan Luis Linares et Marcelo Rodríguez Ceberio. Il est publié en hommage posthume à un collègue admiré, dont l’immense et riche héritage vit en nous.

Claudio Des Champs

La psychothérapie du prochain millénaire

Comment imaginez-vous la psychothérapie du prochain millénaire ?

Je crois qu’il y a une division dans la discipline. D’un côté, il y a ceux qui font de la psychothérapie sur ordre : ce sont les juges qui décident que les gens doivent la suivre, faute de quoi ils iront en prison. Le thérapeute devient alors un agent de l’État ; il évite que les personnes ne troublent la paix publique. Cette approche représente un type de psychothérapie très répandu aux États-Unis. D’un autre côté, une autre tendance psychothérapeutique très marquée est celle qui cherche à rendre les personnes plus heureuses, en meilleure santé, plus intéressantes, avec des vies plus riches. Je crois que la thérapie va dans les deux directions : l’État va tenter de l’utiliser à des fins de contrôle, et dans le même temps certains thérapeutes tenteront de faire une psychothérapie humaniste, qui aide les gens à mieux vivre.

Alors, quelle sera la psychothérapie de l’avenir ? Je n’en suis pas très sûr, mais je pense, au vu de ce que nous observons aujourd’hui, que ces deux tendances vont se maintenir et se développer.

Du changement et du pouvoir

Un autre thème est le changement. Pourquoi, ou comment, les personnes changent-elles en psychothérapie ?

Quelle question ! Je crois que, souvent, elles ne changent pas. Le thérapeute doit posséder des compétences spécifiques, acquises dans une formation centrée sur une psychothérapie orientée vers l’obtention du changement. On peut avoir des patients qui parlent de leurs problèmes et réfléchissent à leur vie, sans pour autant qu’ils surmontent leurs symptômes ou leurs crises familiales. Bien souvent, je crois que le conflit se résout en incluant quelqu’un d’autre dans la situation que l’on veut changer, pour l’aborder de façon interactionnelle, dans le cadre relationnel. Quand le thérapeute observe que sa consultante, par exemple une femme mariée, ne s’engage pas dans la thérapie en cours, peut-être doit-il introduire le mari sur la scène thérapeutique et chercher si celui-ci a quelque chose à voir avec le fait que l’épouse ne s’engage pas dans le travail thérapeutique. Je crois que c’est l’inclusion d’un autre membre de la famille, ou, comme ici, de l’autre conjoint, qui produit le changement.

À mon avis, la question à résoudre est de savoir comment produire ce changement le plus rapidement possible, plutôt que de le produire d’une manière déterminée. Je n’ai pas de recettes pour changer les gens ; je pense que cela dépend à la fois des problèmes qu’ils présentent, de la situation sociale dans laquelle ils sont plongés et du pouvoir dont dispose le thérapeute pour produire des changements.

Nous arrivons à un mot important : le pouvoir.

Oh oui ! Le pouvoir est un thème important, et en particulier le pouvoir de l’État. Aux États-Unis, quand un individu consomme des drogues, les juges l’envoient faire une thérapie. Ils utilisent leur autorité pour décider de la vie de cette personne, et ils le font par l’intermédiaire d’un thérapeute. On exerce beaucoup de pouvoir sur les toxicomanes et sur les auteurs d’abus sexuels ou physiques.

À retenir

Pour Haley, le changement ne naît pas de la parole sur le problème mais d’une modification de l’organisation relationnelle : faire entrer un tiers (le conjoint, un parent) dans la scène thérapeutique est souvent ce qui débloque une thérapie qui piétine.

L’émotion en psychothérapie

Bateson a écrit un jour que l’émotion était un concept « dormitif ». Que pensez-vous de l’émotion en thérapie ?

Je crois que c’est une erreur de demander aux patients comment ils se sentent : cela ne fournit qu’une sorte de métaphore, et ce qui apparaît ainsi est une simulation. Pour que les sentiments affleurent, il faut changer l’organisation de la structure relationnelle. La plupart des interventions directives, comme le paradoxe, provoquent des émotions que le thérapeute peut alors observer et utiliser pour restructurer les schémas d’interaction, ce qui finira par produire les changements recherchés.

Cette vision s’oppose à la théorie du refoulement, selon laquelle celui qui exprime son émotion change. C’est à partir de telles idées que l’on aidait les personnes à exprimer leurs émotions. Personnellement, je ne crois pas que cela change qui que ce soit. Peut-être cela modifie-t-il la façon dont les gens en parlent, et peut-être apprennent-ils à se comporter comme s’ils étaient en colère ; mais, décidément, je ne suis pas d’accord avec l’idée qu’en agissant sur l’émotion on produit le changement. Je pense plutôt qu’en agissant sur l’organisation, celle-ci, à son tour, agit sur l’émotion et produit le changement.

Théorie du refoulement

Exprimer l’émotion produit le changement.

Position de Haley

Changer l’organisation relationnelle modifie l’émotion, et c’est cela qui produit le changement.

Bateson, Weakland, Erickson : aux origines

Dans les premières années de travail avec le groupe de John Weakland, Gregory Bateson et Bill Fry, imaginiez-vous que le développement de la recherche que vous meniez aboutirait à une théorie aussi importante que la pensée systémique ?

Je ne le crois pas. Ce que je peux dire à ce sujet, c’est que Bateson était un anthropologue (mon épouse est anthropologue), et l’une des choses qui caractérisent les membres de cette discipline, c’est qu’ils observent, fondamentalement, sans chercher à modifier. Bateson n’était donc pas intéressé par la production de changements ; il voulait seulement comprendre la manière dont les êtres humains vivent, interagissent et se développent. Comme nous étudiions la façon de faire de la thérapie tout en la pratiquant, nous ne voulions pas vraiment la changer, mais plutôt la comprendre. C’est ainsi qu’une collaboration savoureuse s’est établie entre nous tous : Bateson était si tolérant que, quoi que John Weakland et moi voulions examiner ou explorer, l’hypnose par exemple, il nous encourageait à le faire, bien qu’il ne fût pas réellement intéressé par la pratique de l’hypnose, mais par le phénomène en soi. De fait, c’est lui qui nous a présenté Milton Erickson.

Quoi qu’il en soit, notre projet portait d’un côté sur l’hypnose et, de l’autre, sur l’approche psychothérapeutique de la schizophrénie. Bateson, depuis sa vision anthropologique, ne se souciait pas vraiment de transformer quoi que ce soit dans ces situations, mais il voulait savoir de quoi il s’agissait.

Lors de mes séjours à Palo Alto, mon superviseur au Mental Research Institute fut précisément John Weakland. Quelle fut votre expérience auprès de Milton Erickson, lors de ce voyage à Phoenix que vous avez fait avec votre collègue John Weakland ?

Ce fut une expérience riche. Milton Erickson incarnait les nouvelles voies de la psychologie clinique. Il fut une sorte de prodige dans les années cinquante, quand la psychothérapie traversait une période de grands changements : d’intrapsychique et psychodynamique, elle devenait directive, tournée vers l’extérieur, et impliquait les proches des consultants ou des familles entières. C’est précisément ce que faisait Erickson à cette époque : il développait une approche très directive, centrée sur le changement et sur les relations entre les membres d’un couple ou d’une famille.

Comme nous étudiions le parallélisme entre hypnose et schizophrénie, il était merveilleux d’étudier avec Erickson, la plus grande autorité mondiale en matière d’hypnose. Nous examinions sa façon de penser la thérapie, et cela a eu un grand impact sur ce que nous faisions, ce qui, à son tour, a influencé ceux qui collaboraient ou se formaient avec nous.

En 1948, Erickson n’était pas connu comme thérapeute familial, mais il figurait dans les annuaires professionnels comme psychiatre et counselor familial. Cette orientation, fortement tournée vers la famille, nous a aidés à travailler sur ce thème, guidés par l’un des piliers de la thérapie directive.

Qui est Jay Haley

Jay Haley (1923-2007) fut l’un des grands pionniers de la thérapie systémique. Il a participé au premier groupe de chercheurs dirigé par Gregory Bateson et fut l’un des principaux passeurs de la thérapie de Milton Erickson. Il est aussi l’auteur de nombreux ouvrages de la spécialité, dont certains ont été décisifs dans le développement des thérapies stratégiques et directives, parmi lesquels Stratégies de la psychothérapie, Les tactiques de pouvoir de Jésus-Christ, Leaving Home (sur les troubles de l’émancipation des jeunes adultes), Nouvelles stratégies en thérapie familiale (Problem-Solving Therapy) et Apprendre et enseigner la thérapie.

Cet entretien est la traduction française de « Terapia sistémica: sus orígenes, su presente y su futuro. Entrevista a Jay Haley », publié par Red Sistémica (première parution : Perspectivas Sistémicas, n° 50, mars-avril 1998). Traduit et republié avec l’accord de la revue.

Lire l’article original

Comment citer cet article

Rodríguez Ceberio, M., & Linares, J. L. (2026). Thérapie systémique : ses origines, son présent et son avenir. Entretien avec Jay Haley (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/therapie-systemique-ses-origines-son-present-et-son-avenir-entretien-avec-jay-haley (Œuvre originale publiée en 1998 dans Perspectivas Sistémicas, n° 50, mars-avril 1998 ; republiée en 2022 par Red Sistémica, https://redsistemica.ar/2022/06/28/terapia-sistemica-sus-origenes-su-presente-y-su-futuro-entrevista-a-jay-haley/)

Pour aller plus loin

Photo de Jay Haley : Jamespkeim, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons.

Échanges

Commentaires 0

Connectez-vous pour participer à la discussion. Se connecter

  1. Aucun commentaire pour le moment. Lancez la discussion.

Panier

Votre panier est vide.