Red Sistémica · Thérapie familiale

Aidez-moi avec ces familles

Deux textes tirés d’un même ouvrage sur la consultation en thérapie familiale. Dans la préface, Carlos Sluzki raconte le voyage sans retour qui a mené le champ de la cybernétique à la cybernétique de second ordre, puis au constructivisme et au postmodernisme : un champ qui a appris à se déprendre de ses certitudes. Dans le chapitre 11, Sara Jutorán rapporte une expérience peu ordinaire : invitée par Maurizio Andolfi, dont elle était l’élève, à évaluer avec un couple de ses patients sa propre thérapie et sa propre personne, elle décrit, séance après séance et un an plus tard, ce que produit ce renversement des rôles et des hiérarchies.

Auteurs Carlos E. Sluzki, médecin (préface) ; Sara B. Jutorán, psychologue, master en thérapie familiale (chapitre 11)Première publication Please Help Me With This Family: Using Consultants as Resources in Family Therapy (dir. Maurizio Andolfi et Russell Haber), Brunner/Mazel, New York, 1994Traduction Complexe Systémique, avec l’accord de Red Sistémica

« Nous faisons partie du processus que nous voulons étudier. »

Carlos Sluzki

Note de la rédaction

Cette publication réunit deux textes issus du même ouvrage. D’abord la préface du livre Please Help Me With This Family : Using Consultants as Resources in Family Therapy (1) (Aidez-moi avec cette famille : les consultants comme ressource en thérapie familiale), écrite par le Dr Carlos Sluzki ; ensuite le chapitre 11 du même ouvrage, La consultation comme évaluation de la thérapie, dont l’autrice est Sara Jutorán.

Préface de « Please Help Me With This Family »

Par Carlos Sluzki (*)

Mon parcours évolutif dans le champ de la thérapie familiale m’a valu un voyage enrichissant, incertain et imprévisible à travers des modèles dont beaucoup, au début, semblaient remettre en cause l’essence même des précédents, mais qui, avec le temps, ont donné lieu à de nouvelles synthèses : des enrichissements qualitatifs qui, à leur tour, connaissent des transformations évolutives et de nouveaux défis qualitatifs. Cette évolution nous a préparés à écarter constamment les certitudes, à faire nos adieux à des concepts précieux et à accueillir avec faveur – parfois avec appréhension – de nouveaux points de vue dans un monde (un monde d’idées) qui se révèle instable. En échange, cette évolution offre aux thérapeutes familiaux un champ professionnel riche, complexe et plein de textures différentes.

Comprendre la compréhension

Ces paradigmes « plus récents » (ils ont déjà quelque trente-cinq ans) qui ont fait de la thérapie familiale une discipline spécifique nous ont initiés à un voyage sans retour qui va au-delà de l’individu : le monde interpersonnel en contexte est devenu l’unité minimale d’observation, gracieuseté de la cybernétique et de la théorie des systèmes. Une vingtaine d’années plus tard s’est produite une autre révolution : celle de la cybernétique de second ordre. Dans le titre de l’un de ses cycles de conférences, Heinz von Foerster, l’un de ses précurseurs, nous donne un exemple limpide de la récursivité qu’entraîne la cybernétique. Ce cycle s’appelle « U2 », c’est-à-dire « Understanding Squared » (la compréhension au carré), abréviation de « Understanding Understanding » (comprendre la compréhension). Le mot anglais under-standing (« se tenir en dessous ») est en lui-même étymologiquement récursif, puisqu’il nous fait savoir que, pour comprendre notre position, nous devons nous situer hors de ce lieu. Il est intéressant de remarquer que l’équivalent allemand d’understanding, verstehen, nous place ver (« devant ») plutôt que sous stehen (« là où l’on se tient »). Un mot étroitement apparenté à understanding du point de vue étymologique et conceptuel, le mot « épistémologie », nous situe epi (préfixe grec qui signifie « au-dessus », mais aussi « autour », « à côté », « après » et « par-dessus ») et histanai, c’est-à-dire « le lieu » ou « là où l’on se tient ». « En dessous », « devant », « à côté » ou « au-dessus », nous sommes invités à nous situer hors de notre lieu pour acquérir une perspective sur nous-mêmes dans ce lieu. En même temps, le titre « U2 » suggère que, pour appréhender le processus d’appréhension, il nous faut nous situer en dehors aussi bien de l’under (« en dessous ») que du standing (« là où l’on se tient ») : un second tour récursif. Mais en dehors de quoi ? Nous faisons partie du processus que nous voulons étudier, quelle que soit la distance que nous souhaitions prendre en ajoutant des exposants au « U ». Autrement dit, l’absence de terre ferme d’où produire cette observation (y compris les observations portant sur le thérapeute ou sur le processus thérapeutique) dépend elle aussi de l’observateur, ce qui met en cause toute présomption d’objectivité. D’où « l’objectivité entre parenthèses » de Maturana.

À partir de la cybernétique de second ordre a surgi l’ensemble de paradigmes le plus récent : le constructivisme et le constructionnisme, le modèle narratif et, en dernier lieu, le postmodernisme, qui a fait passer les modèles précédents et les pratiques qui en dérivaient par le prisme épistémologique de la récursivité, en postulant que l’observateur fait partie de l’observation et de l’observé et qu’il organise donc la réalité selon ses croyances. Conséquence logique de cette notion d’une réalité dépendante de l’observateur : pendant un temps, le centre d’attention de notre discipline s’est écarté de la « famille comme système » et le thérapeute est devenu le principal objet/sujet d’observation. À son tour, ce foyer s’est déplacé vers les propriétés systémiques des narrations.

Un effet dévastateur pour la certitude

Cette évolution qu’ont connue les présupposés qui nous gouvernent a eu un effet dévastateur pour la certitude, la directionnalité, les formes de connaissance, les modèles scientifiques, le langage et les pratiques. Les relevés objectifs ont été remplacés par des histoires, des anecdotes et des récits. Les présupposés normatifs ont laissé la place à des descriptions liées au contexte, à la culture et au moment. On a mis de côté la certitude quant à la prédiction des effets et l’on a commencé à prendre garde d’éviter les généralisations. Le présupposé qu’il existe une réalité fondamentalement stable – la formule « toutes choses égales par ailleurs » qui précédait tout pronostic des futurologues, semblable à la formule « il est probable que cette intervention ait tel effet » qu’emploient beaucoup de thérapeutes familiaux – a été remplacé par le présupposé plus prudent que nous vivons dans un monde d’histoires en développement dont nous faisons partie à l’instant précis où nous commençons à interagir avec les narrateurs, et où nous, thérapeutes, tentons, dans le meilleur des cas, d’altérer les histoires saturées de problèmes et de favoriser des transformations potentielles, avec, malheureusement, des effets assez imprévisibles. Les récits à la première personne du singulier ont remplacé le langage neutre des écrits académiques, qui dissimulait les auteurs.

Enfin, et ce n’est pas le moins important, la dissolution d’un guide paradigmatique normatif indiquant comment les choses devraient être (pour qui ? quand ?) a entraîné, pour notre champ, un accent renouvelé sur l’éthique, dimension dont on a pensé pendant des décennies qu’elle n’appartenait pas au discours scientifique.

Modèles narratifs ; réalités dépendantes de l’observateur, du contexte et de la culture ; imprévisibilité ; descriptions qui s’appuient sur des cas et se montrent réticentes aux généralisations ; processus chaotiques ; éthique ; et nos pratiques quotidiennes (travail clinique, supervision, stages, recherche) se sont vues modifiées de façon radicale, au cours des années 1990, par cette nouvelle manière de comprendre le mot compréhension (understanding).

Un tapis d’expériences

« Please Help Me with This Family: Using Consultants as Resources in Family Therapy » (Aidez-moi avec cette famille : les consultants comme ressources en thérapie familiale) relève avec succès le grand défi de revenir, dans les années 1990, sur l’une de nos pratiques les plus précieuses de thérapeutes : participer à un dialogue transformateur – appelons-le consultation, supervision, conseil ou apprentissage – sur notre pratique clinique avec des professeurs, des collègues, des étudiants, des institutions et même avec les patients eux-mêmes. Ceux qui ont collaboré à ce livre – sous l’influence de lignées d’apprentissage différentes, dans le contexte de cultures différentes et avec des positions qui vont des meilleurs paradigmes traditionnels aux points de vue postmodernes les plus récents – offrent un tapis d’expériences enrichissant, qui s’exprime comme un discours collectif raconté d’une voix harmonieuse et sous la sage tutelle de Maurizio Andolfi et de Russell Haber, professeurs respectés qui ont à leur actif un immense parcours de contributions bibliographiques et une énorme expérience d’enseignants dans le champ de la thérapie familiale.

Les systèmes de consultation analysés dans ce livre sont très variés et extrêmement éclairants : depuis le thérapeute en dialogue avec le dédoublement de ses self jusqu’à des lieux interactifs complexes tels que les familles d’origine des membres de la thérapie familiale ou les diverses institutions qui interviennent dans un événement donné ; depuis la ressource versatile de sa propre intuition (Whitaker l’illustre sans peine : il suffit d’être un Whitaker !) jusqu’à des démarches structurées pour maximiser les ressources de consultation. Sans m’en rendre compte, j’ai lu ce livre de façon alternée ; j’ai commencé par les chapitres dont les titres m’ont paru particulièrement attirants, ou par d’autres où un exemple clinique a retenu mon attention, puis j’ai lu ce que j’avais sauté. J’ai fini par tout lire et j’en ai tiré grand profit : non seulement il m’a rassuré de voir reconfirmées quelques anciennes convictions, mais, ce qui est plus important encore, j’ai souvent été bouleversé par des idées, des points de vue et des défis nouveaux, ce qui a mis en marche, une fois de plus, l’interminable processus d’apprentissage. Pour tout cela, merci Maurizio, merci Russ, merci aux collaborateurs. Et à vous, lecteur, bon voyage.

Qui est Carlos Sluzki

(*) Le Dr Carlos E. Sluzki est médecin, doyen pour les sciences de la santé au College of Nursing and Health Science et Research Professor à l’Institute for Conflict Analysis and Resolution, tous deux à la George Mason University ; professeur clinique de psychiatrie à l’école de médecine de la George Washington University ; rédacteur en chef de l’American Journal of Orthopsychiatry ; consultant de l’Organisation mondiale de la santé et de la Cour pénale internationale de La Haye. Il a été rédacteur en chef de la revue Family Process et directeur du Mental Research Institute (fondateur du cursus).

La consultation comme évaluation de la thérapie (2)

Par Sara B. Jutorán (**)

« Agis toujours de manière à augmenter le nombre des alternatives. »

Heinz von Foerster (1973 / 1982)

Une invitation à la co-inspiration

Lorsque j’étudiais avec Maurizio Andolfi, j’ai été invitée à intervenir comme consultante dans la thérapie d’un couple qui était en traitement chez lui. Il nous a été demandé, au couple et à moi, de réaliser une évaluation de la thérapie et du thérapeute, c’est-à-dire de mon professeur. Sans hésiter et sans recevoir d’information préalable, je me suis plongée dans les eaux turbulentes de la séance pour tenir le rôle inédit de consultante de mon professeur, tandis qu’il restait spectateur derrière la glace sans tain.

En permettant à son élève et à ses patients d’évaluer son travail thérapeutique, Andolfi inversait les schémas relationnels et les rôles hiérarchiques, aussi bien dans le système thérapeutique que dans le système d’enseignement. Il apportait ainsi des éléments imprévisibles afin d’augmenter la complexité du système, en mettant en œuvre un processus de réflexion qui permettait de produire des observations sur le système thérapeutique. Observer l’évaluation lui a permis de savoir quelle perception les patients avaient de l’effet qu’il produisait. De même, la séance d’évaluation, en plus d’augmenter la complexité du système, a produit davantage de discontinuité en permettant aux patients de mesurer les progrès qu’ils réalisaient vers leurs objectifs de vie.

L’examen de la thérapie par la consultation fournit un retour intéressant sur le processus – et sur le progrès – de la relation thérapeutique. Ainsi, la thérapie peut être définie comme une thérapie qui progresse ou qui échoue, une thérapie qui s’est achevée de façon satisfaisante ou qui pourrait recourir à de nouvelles méthodes, etc. On pourrait également évaluer les conduites positives et négatives du thérapeute : s’il soutient, s’il apporte de la créativité ; s’il se montre dramatique, impatient ou distant ; s’il s’implique trop dans le cas, etc. Essentiellement, Andolfi a créé un contexte différent qui donne lieu à la réflexion à l’intérieur des systèmes thérapeutique et d’enseignement. Par conséquent, la reformulation qu’a faite Andolfi de la fonction remplie par chacun des participants a inversé sa position hiérarchique dans les deux systèmes, le faisant passer d’une position haute à une position basse.

Je prendrai en compte – du point de vue de quelqu’un qui observe et décrit le système de consultation – trois critères distincts qui donneront lieu à des observations différentes.

Observer les processus d’interaction nous permet de décrire comment s’inversent les relations complémentaires dans les systèmes thérapeutique et d’enseignement. La relation thérapeute-patients s’inverse et devient une relation consultant-co-consultants, et la relation professeur-élève devient une relation consultant-consultante.

En observant les rôles hiérarchiques du système thérapeutique, on peut remarquer que le thérapeute tient le rôle d’expert et le couple celui de clients, tandis que, dans le système de consultation, ce sont la consultante et le couple, en qualité de co-consultants, qui tiennent le rôle d’experts en évaluant le travail du thérapeute. « Le pouvoir n’est pas quelque chose que possède une personne ou une autre ; c’est une relation dans laquelle quelque chose est conféré à quelqu’un… » (Maturana, 1990a, p. 64). Le pouvoir est donc un concept qui implique toujours la présence de deux personnes ou plus : l’une qui confère le pouvoir et l’autre qui l’assume. Dans ce cas, Andolfi a donné le pouvoir à son élève et à ses patients, et ceux-ci l’ont assumé.

Selon Maturana, nos émotions varient lorsque nous participons à des interactions langagières. Nos émotions variant, nos actions varient elles aussi, ce qui fait changer récursivement notre langage et notre raisonnement. Par conséquent, converser est le flux entrelacé du langage et des émotions, et le flux du converser constitue une conversation (1990b, p. 47).

La proposition d’Andolfi a donné naissance à une organisation dotée de fonctions et de rôles spécifiques pour ceux qui composent ce système. L’usage du langage dans ces rôles et ces fonctions différents a déclenché des émotions distinctes qui ont donné lieu à un réseau différent de conversations (Maturana, 1990b).

Le changement de fonctions, de rôles et de conversations qui s’est opéré entre ceux qui composent le système de consultation a permis à Andolfi d’élargir et d’accroître ses observations et ses réflexions. De même, se trouvant derrière la glace sans tain, Andolfi a gagné en liberté et en distance et a eu moins de participation émotionnelle, tandis que le couple, par mon intervention comme consultante, a pu percevoir et éprouver sa thérapie avec une participation émotionnelle plus grande. De même encore, l’intégration du couple dans le système d’enseignement a créé une plus grande symétrie dans ma relation avec Andolfi. Sa proposition a donc été, comme le dit Maturana (1990c), « une invitation à entrer dans le domaine de la co-inspiration ».

À retenir

Faire évaluer sa thérapie par son élève et par ses patients ne relève pas de la modestie : c’est une opération sur la structure du système. En passant en position basse, le thérapeute augmente la complexité et l’imprévisibilité du dispositif, et transforme la relation thérapeute-patients en relation consultant-co-consultants. Le pouvoir n’y est pas une propriété mais une relation : quelqu’un le confère, quelqu’un l’assume.

Une consultation insolite

Gino et Anna forment un couple de classe moyenne. Ils sont mariés depuis seize ans. Elle a 36 ans et est femme au foyer. Lui est propriétaire d’un magasin et a 45 ans. Ils ont deux enfants, l’un de 13 ans et l’autre de 15 ans. Pour ce qui est de la thérapie mentionnée plus haut, ils ont eu onze séances en cinq mois, deux séances avec leurs enfants et une avec chacune des familles d’origine.

Naviguer en eaux latino-américaines

Lorsque je suis entrée dans la séance, Gino m’a donné l’impression d’être un homme formel et réservé, au visage inexpressif ; Anna m’a paru séduisante et raffinée, avec un regard triste. Elle m’a dit que mon visage lui semblait familier et il s’est avéré qu’elle était latino-américaine. Comme je suis née en Argentine, la coïncidence d’une origine latino-américaine commune a semblé favoriser un climat propice, qui s’est maintenu pendant tout le reste de la séance.

La guerre froide

Tous deux ont défini leur problème sur le ton de la plaisanterie, ce qui m’a déconcertée. Par ailleurs, leur humour a confirmé l’impression que j’avais eue au début : ils avaient un bon rapport avec moi et m’acceptaient dans le rôle de consultante.

Anna : Nous sommes là parce que nous sommes d’accord sur tout. Nous voulons trouver une méthode pour pouvoir nous disputer (elle rit).

Gino : Nous ne l’avons pas encore trouvée. Plus le temps passe, plus nous sommes d’accord (il rit aussi).

Anna (sérieuse) : C’était une blague. Nous sommes là parce qu’en seize ans nous n’avons jamais été d’accord sur rien.

Gino : Nous ne nous parlons pas. Il n’y a pas de communication entre nous.

Anna : C’est plus que cela. C’est une guerre froide.

Anna a raconté qu’un an et demi plus tôt elle s’était inscrite à un cours d’anglais sans rien dire à Gino. Elle tenait pour acquis qu’il ne souhaitait pas qu’elle ait d’autres activités, en raison de la peur qu’il a de l’abandon. Lorsque Gino a appris qu’elle avait commencé à étudier l’anglais, il est parti de la maison pendant un mois et demi. Il l’avait déjà quittée une autre fois, après une dispute au sujet des nombreux voyages d’affaires qu’il faisait et qui la contrariaient beaucoup.

Sara Jutorán (consultante) : Ainsi donc, celui qui partait, c’était votre mari, parce que vous n’aimiez pas qu’il parte en voyage d’affaires ; et il est reparti parce qu’il n’aimait pas que vous preniez des cours d’anglais.

Anna : Exactement.

Gino : Laissez-moi vous expliquer. Elle a un caractère beaucoup plus fort que le mien. Nous ne parlons pas, nous discutons tout le temps, et je me sens toujours en position d’infériorité. Je n’ai pas d’armes pour me défendre et, à un moment donné, je sors de mes gonds. Et quand elle dit : « Il est parti », ce que je ressens, moi, c’est qu’on m’a mis dehors. C’est moi qui me sentais très mal. Aujourd’hui, j’ai abandonné l’idée que je me faisais, selon laquelle elle devait travailler uniquement à la maison, comme le veut la tradition. Je ne crois plus que ce doive être ainsi. Depuis que je viens ici, j’ai beaucoup changé. Elle aussi a mûri…

Anna a mentionné que, lorsque Gino est revenu à la maison, il a parlé à des amis des problèmes qu’il y avait entre eux, et que ceux-ci lui ont proposé de consulter Andolfi pour une thérapie de couple.

Thérapie double individuelle

Tous deux estimaient que leur relation ne s’était pas améliorée, mais ils pensaient que la thérapie avait été bénéfique sur le plan individuel.

La consultante : J’aimerais savoir ce que vous pensez du processus thérapeutique, depuis le début jusqu’à aujourd’hui.

Gino : Je crois que cette thérapie m’est très profitable, même si elle est douloureuse. Quand nous sortons d’ici, il n’y a pas de dialogue entre nous. Nous vivons comme si nous étions séparés. C’est peut-être une partie du processus thérapeutique. Au début, je venais ici pour attaquer la position de ma femme, pour lui faire porter la faute de toutes ces choses qu’elle vous a racontées. Mais ensuite, c’est moi qui ai commencé à me sentir coupable. Je m’en veux d’avoir travaillé seulement pour ma famille, jamais pour moi. Je ne me suis pas laissé de place. Peu à peu, j’ai commencé à remarquer mes difficultés sur le plan sexuel et sur le plan affectif et, même si cela a été douloureux et ne m’a pas plu du tout, je me suis rendu compte que la thérapie donnait des résultats, parce que, s’il y a de la douleur, cela veut dire que la blessure est en train de se refermer. J’ai commencé à sentir que toutes ces choses s’agitaient en moi ; elles m’ont fait beaucoup réfléchir.

La consultante : Vous pensez la même chose, Anna ? Alors que vous disiez que vous n’étiez jamais d’accord.

Anna : Oui, je crois que cette thérapie est celle qu’il nous faut, mais il se produit en moi des changements qui me font peur. D’un côté, j’ai besoin de sentir que j’existe comme personne, indépendamment de mon mari, de mes enfants, de mes parents ; que je peux faire des choses pour moi et par mes propres moyens. De l’autre, cela me fait très peur, parce que cela impliquerait un changement important dans ma vie. Je ne sais pas si j’ai la force nécessaire pour atteindre cet objectif.

La consultante : Qu’en pensez-vous, Anna ? Pensez-vous vous aussi que ce serait une thérapie double-individuelle ?

Anna : Il me semble que c’est ainsi que cela devrait être. Il faut se sentir bien avec soi-même pour pouvoir avoir une bonne relation de couple.

Gino : C’est vrai. Nous ne luttons pas pour le couple ; c’est plutôt à travers lui que nous nous occupons de nous en tant que personnes.

L’évaluation que Gino et Anna ont faite de la thérapie m’a permis de remarquer les processus de différenciation et d’individuation. Ils étaient passés d’une description de leurs conflits en termes de reproches et de plaintes mutuels à la perception de leurs propres besoins et difficultés et à la découverte de leur propre potentiel. Ce changement leur a permis d’assumer la responsabilité de leur propre vie au lieu de l’attribuer au conjoint.

Le thérapeute tel que le couple le perçoit

La consultante : Quel est votre avis, Gino ? Diriez-vous donc qu’Andolfi a échoué dans la thérapie de ce couple ?

Gino : Je ne crois pas. Si la thérapie a réussi à nous donner à tous les deux la force d’avancer dans un sens ou dans un autre, peu importe lequel, alors elle n’a pas échoué. Au contraire, je crois qu’Andolfi a fait du bon travail.

Anna : Il me semble que c’est ainsi que cela doit être.

La consultante : Anna, que pensez-vous qu’Andolfi pense : qu’il a pu vous aider tous les deux ?

Anna : À nous voir tels que nous sommes aujourd’hui, je crois qu’il pourrait penser qu’il ne nous a pas beaucoup aidés en tant que couple. Il nous a aidés en tant que personnes individuelles, et cela me paraît très important, parce que cela m’a amenée à évaluer ce que j’ai fait de ma vie. (Elle se met à pleurer.) Je me suis rendu compte que ce n’était pas suffisant. J’ai toujours accusé les autres : mon père, ma mère, mon mari, et la seule coupable, c’est moi.

La consultante : Parfois, une crise est importante pour pouvoir prendre conscience de certaines choses.

Anna : C’est vrai. Et maintenant que j’ai 36 ans, je ne sais pas quoi faire. Cela me rend triste, mais je n’ai pas peur. C’est plus facile quand on a vingt ans. Je me suis rendu compte que je n’avais pas pris certaines décisions, que j’avais toujours rejeté la faute sur les autres. C’est plus facile de se cacher derrière quelque chose.

L’évaluation positive du travail d’Andolfi que les membres du couple ont faite au niveau individuel – malgré l’opinion négative qu’ils gardaient de leur relation – a validé les objectifs atteints et confirmé leur engagement envers la thérapie.

Questions sur l’avenir du couple et de la thérapie

La consultante : Anna, pensez-vous que le couple ait un avenir ?

Anna : Je ne sais pas… si les miracles existent… peut-être. Je ne sais pas… s’il pouvait se passer quelque chose… Parfois, il y a des facteurs extérieurs qui font que les gens changent d’avis. Peut-être… je ne sais pas. (Les phrases brèves et entrecoupées qu’elle emploie reflètent ses doutes ; le ton de sa voix exprime la frustration et le pessimisme qu’elle éprouve.)

La consultante : Et vous, qu’en pensez-vous, Gino ?

Gino : Oui, même s’il n’y a qu’une chance sur un million, je veux essayer. (La voix éteinte et la posture rigide ne concordent pas avec son propos.)

La consultante : Anna, seriez-vous disposée à faire quelque chose ici ?

Anna : Je ne sais pas. C’est comme si je ne pouvais plus continuer. Je suis fatiguée.

La consultante : Votre mari a dit que, même si la chance était d’une sur un million, il continuerait à venir pour s’efforcer d’obtenir quelque chose. Et vous ?

Anna : J’ai peur que… (elle se met à pleurer) qu’on me déçoive à nouveau. J’ai peur.

À cet instant, Gino, hésitant, compare la séance de consultation aux séances thérapeutiques. C’est la première fois que je me souviens qu’Andolfi se trouve derrière la vitre, et je me sens assez maladroite. Les deux rôles – celui de consultante et celui d’élève – s’entrecroisent. Je me sens prise dans un triangle entre Andolfi et Gino, qui tente de s’allier à moi.

Gino : Il me semble que… Andolfi… je me trompe peut-être… je ne sais pas, mais il me semble qu’il ne nous a pas parlé ainsi, en analysant certaines choses, certains sentiments, comme nous le faisons maintenant.

Aussitôt, Anna prend le parti d’Andolfi et paraphrase les paroles de Gino.

Anna : Il me semble que nous n’avons pas eu de séance comme celle-ci avec Andolfi parce que les séances dépendent de l’humeur de chacun. C’est nous qui faisons les séances. Ces choses ne sont pas sorties au grand jour auparavant, peut-être parce que ce n’était pas le bon moment.

À partir de ce moment, l’ouverture aux problèmes non résolus a produit une intensité émotionnelle plus grande. Gino a exprimé que l’intervention excessive des parents d’Anna avait été une cause de son indifférence. Anna sentait que le fait de ne pas pouvoir compter sur Gino dans les moments difficiles la conduisait à recourir à son père. Les deux conjoints semblaient enfermés dans une prison solitaire. Anna tentait de contenir ses sanglots, mais la douleur la vainquait. Gino, qui avait pâli, semblait pétrifié. Le rythme de la séance est devenu plus lent et la tension a atteint son sommet.

Anna : Tu n’as jamais été là. Tu étais toujours absent. Es-tu déjà présent en tant que père ? (Elle parle avec de plus en plus de douleur. Elle commence à élever la voix et serre nerveusement dans ses mains le mouchoir avec lequel elle sèche ses larmes.)

On avait l’impression qu’Anna crachait toute la souffrance accumulée pendant de longues années. J’ai senti la force de ses accusations ; peut-être la présence d’une autre femme lui a-t-elle permis de s’ouvrir davantage. J’ai essayé de ne pas succomber à l’impulsion de me ranger de son côté contre Gino.

Gino : Non, je crois que ce n’est pas moi que tu as choisi comme père. Tu as choisi ton père comme père de tes enfants. Je n’ai jamais été proche des enfants parce que, chaque fois que tu avais besoin d’aide, tu t’adressais à ton père. (Il semble avoir du mal à s’exprimer. Le ton de sa voix est le même. Son visage ressemble à un masque, ce qui rend difficile de percevoir la souffrance que portent ses paroles.)

Anna : Tu n’étais jamais là quand j’avais besoin de toi. Jamais. Chaque fois que je voulais que tu m’accompagnes quelque part, je devais appeler mon père, parce que, si je te le demandais à toi, tu me répondais que tu avais un magasin plein de gens à servir. Je me souviens que je t’ai demandé de m’accompagner quand on m’a opérée de l’utérus, et tu as dit que tu ne pouvais pas, alors j’ai appelé mon père. Comment crois-tu que je me suis sentie, là-bas, avec lui ? Quelle honte ! Je me sentais idiote.

Gino : Je ne m’en souviens pas.

Anna : Non ? Eh bien moi, si. Quand je t’ai demandé de venir avec moi choisir l’hôpital où allait naître notre fils, qu’as-tu dit ? « Prends un taxi et vas-y avec ta sœur. » Je me souviens que, pendant le trajet, je n’ai pas arrêté de pleurer.

Gino : Je ne suis pas d’accord.

Anna : Je n’ai plus besoin que tu m’accompagnes. Tu comprends ? (Elle se remet à pleurer.)

Gino : Je ne suis d’accord avec rien de ce que tu dis et je suis tout à fait disposé à analyser ces choses jour après jour.

Pendant toute cette séquence, Gino est resté immobile. On entendait à peine sa voix et il ne regardait pas sa femme. Cependant, après avoir un peu plus débattu, comme Gino semblait disposé à travailler sur ces thèmes, j’ai eu recours à mon lien avec Anna pour parvenir à un accord.

Anna : Je suis si fatiguée.

La consultante : Il semble qu’il y ait des sujets qui n’ont pas encore été abordés.

Anna : C’est vrai.

Gino : Oui.

Anna : À vrai dire, je suis si fatiguée que je n’ai pas envie de les résoudre.

La consultante : Je ne sais pas ; au moins dans mon pays, on éclaircit certains sujets avant de prendre une décision.

Anna : C’est vrai. Certaines décisions ne se prennent que lorsque tout est déjà clair, elles ne se prennent pas à partir de rien.

Gino : Exactement.

Il m’a semblé que c’était le moment de restaurer le système thérapeutique. Je suis sortie de la pièce pour parler avec Andolfi derrière la glace, où nous avons décidé de terminer l’entretien tous les deux ensemble.

Andolfi : Vous avez montré aujourd’hui un immense courage, et je crois que la consultante vous a aidés à y parvenir.

Gino : Oui, je suis content.

Anna : Moi aussi.

Andolfi : C’est peut-être parce que je me trouvais derrière la vitre, mais je sens, plus que d’autres fois, qu’il y a un climat de cimetière, et il me semble que vous devez encore passer plus de temps au cimetière… réussir à vous immerger dans les misères de la vie. En ce moment, j’ai l’impression que vous préféreriez vous échapper du cimetière plutôt que d’y rester. (À la consultante :) Vous êtes d’accord ?

La consultante : Oui.

Andolfi (au couple) : La consultante a tout de suite touché des sujets très importants. Dès le début, la rencontre avec votre épouse sud-américaine… ce devait être quelque chose de l’esprit latin. (À la consultante :) Gino aussi a reconnu ses erreurs tout de suite. La rapidité caractéristique d’avoir noué aussi une relation étroite.

Gino : Cela a été très émouvant. Certaines choses m’ont touché d’une manière très particulière.

La consultante : Je crois qu’il serait important de déblayer le chemin ; sinon, il y aurait une nouvelle fuite.

Andolfi : Oui, mais ils n’ont pas respiré ce climat de solitude au cimetière. Je crois qu’ils ont besoin d’y passer beaucoup de temps sans que les enfants viennent égayer la situation. S’ils y parviennent, il sera très clair pour moi à quel point ils désirent s’engager dans la thérapie, pour sortir du cimetière et ne pas y passer leur vie.

Gino : Et ce que la consultante a dit sur le fait de balayer le chemin ?

L’intéressante métaphore employée par Gino, après l’intervention d’Andolfi, a servi de paraphrase à ce que j’avais dit auparavant, dans une tentative de rétablir mon rôle de consultante en présence d’Andolfi.

Andolfi : Balayons-le ; après tout, nous sommes balayeurs de métier.

La pathétique sensation de mort dans la relation du couple a conduit Andolfi à recommander qu’ils éprouvent ces sensations au cimetière, afin de pouvoir aspirer à la genèse d’une nouvelle relation. La forte image du cimetière a souligné la nécessité d’enterrer les positions qu’ils avaient tenues dans la relation toute leur vie ; elle a révélé la nécessité d’affronter les blessures ouvertes et les a mis au défi de renforcer leur engagement envers la thérapie.

Lorsque le couple est parti, j’ai gardé l’impression que des sujets importants avaient été abordés. J’ai eu le sentiment que Gino et Anna avaient pu se relier à leurs vides et que, de cette manière, ils avaient pu atteindre des niveaux de compréhension plus complexes. Je n’avais pas de certitudes – je suppose qu’eux non plus n’en avaient pas – sur leur avenir en tant que couple, mais je savais qu’en traversant ce chemin d’incertitude ils découvriraient probablement comment sortir de leurs fonctions rigides et stéréotypées.

Sur la créativité et les ressources

La proposition faite par Andolfi de mener une évaluation par consultation a donné naissance à trois niveaux d’observation.

1

Le couple

Ce que le couple a observé de la relation thérapeutique.

2

La consultante

Ce que la consultante a observé à partir de ce que le couple a observé de la relation thérapeutique.

3

Le thérapeute

Ce qu’Andolfi a observé à partir de ce qu’a observé la consultante selon ce que le couple a observé de la relation thérapeutique.

Koestler (1964) a forgé le terme de bisociation, qu’il définissait comme « la perception d’une situation ou d’une idée… dans deux cadres de référence cohérents en eux-mêmes bien que généralement incompatibles… » (p. 35). La possibilité de se situer simultanément dans deux relations et deux rôles distincts fournit deux cadres de référence différents. Les perceptions de fond qui se trouvent à l’intersection de ces deux cadres de référence indépendants peuvent susciter des émotions, des significations et des comportements nouveaux. Selon Koestler (1964), « le résultat… est soit un choc qui finit en rires, soit une fusion en une nouvelle synthèse intellectuelle, soit une confrontation dans l’expérience esthétique… la même paire de matrices peut entraîner des résultats comiques, tragiques ou provocateurs du point de vue intellectuel » (p. 45).

Au cours du processus de cette rencontre se crée un réseau complexe de contextes bisociés. Chacun d’eux dispose d’un cadre de référence spécifique, doté de règles et de codes spécifiques, organisés en schémas de comportement ordonné. L’expérience simultanée dans deux cadres de référence distincts facilite le « … transfert de la direction des idées d’une matrice à une autre, régie par une logique ou une règle différente… » (p. 95). Koestler considérait la bisociation comme « l’essence de l’activité créatrice » (p. 231) et expliquait que « l’acte créateur… opère toujours sur plus d’un plan… ». Il s’agit d’un « état transitoire d’équilibre instable dans lequel la stabilité entre l’émotion et la pensée est altérée » (p. 35-36). « L’acte créateur, en connectant des dimensions de l’expérience qui n’étaient pas reliées auparavant… constitue un acte de libération, la défaite de l’habitude par l’originalité » (p. 96).

Cette oscillation et cette intersection de rôles et de fonctions, antérieurs et actuels, à l’intérieur de contextes bisociés déclenchent des changements dans les conversations, par le changement des émotions et du langage (Maturana, 1990b). Ce changement est devenu évident lorsque Gino, dans son rôle de co-consultant et de patient, a réalisé une auto-évaluation passée et présente du changement produit grâce à la thérapie (voir p. 8), tandis qu’Anna n’était pas sûre de pouvoir mener à bien ses objectifs (voir p. 10). La comparaison que Gino et Anna ont faite entre la consultation et les séances thérapeutiques (voir p. 11) m’a rendu plus difficile de tenir mon rôle de consultante et de ne pas devenir une autre thérapeute. Ma décision d’inclure le thérapeute dans la séance (voir p. 13) l’a remis aux commandes. Néanmoins, lorsque la séance s’est achevée, Gino a confirmé les répercussions qu’a eues la présence de la consultante, en se référant à l’optimisme dont elle a fait preuve (voir p. 14).

Cet entretien assez insolite nous a offert la possibilité de voir la situation avec d’autres yeux, depuis d’autres perspectives et dans d’autres contextes. Il a permis aux membres du système d’élargir leurs propres domaines, d’expérimenter et de construire des réalités alternatives et de produire de nouvelles ressources.

Deuxième évaluation : un an plus tard

Avant la séance

Lorsque je suis revenue à Rome l’année suivante, Andolfi m’a demandé une deuxième évaluation-consultation de la thérapie de Gino et Anna, qui se poursuivait toujours. Il m’a raconté que le résultat de la consultation réalisée l’année précédente avait abouti à une amélioration notable et durable de la relation de couple. Il leur avait suggéré de m’écrire au sujet des changements qu’ils avaient obtenus. Mais ils n’ont jamais écrit ces lettres, parce qu’ils ne voulaient pas me les envoyer avant d’être complètement « sortis du cimetière ». Il est possible que le fait de penser à ces lettres non encore écrites ait maintenu la présence de la consultante et l’impact de l’entretien de consultation.

Cette année-là, Gino a décidé de quitter le commerce familial et d’ouvrir le sien. Cette décision, qui l’a attaché plus encore à son travail, a mal été prise par Anna, qui s’est sentie plus abandonnée qu’auparavant. De son côté, Anna voulait trouver une activité à elle, mais elle ne se sentait pas encore sûre de sa capacité d’indépendance. Des besoins en conflit sont réapparus et la relation entre eux est redevenue difficile, quoique avec d’autres nuances. Chacun des conjoints s’occupait désormais davantage de ses besoins et de ses difficultés propres. Les reproches qu’ils se faisaient l’un à l’autre avaient nettement diminué, mais tous deux commençaient à penser à la possibilité de divorcer.

Bien qu’Andolfi et moi ayons été d’accord pour faire une deuxième évaluation, en raison du stress que traversait le couple nous avons décidé de reporter cette évaluation à la dernière partie de la séance. Par conséquent, Andolfi a créé, une fois de plus, une structure nouvelle et différente pour l’entretien, en m’incluant comme co-thérapeute.

Faire fondre la glace

Lorsque je suis entrée dans la séance, j’ai été surprise de voir combien ils avaient changé. Gino paraissait beaucoup plus vivant et plus en lien, et Anna plus séduisante et plus animée.

La consultante : Je vois que vous avez changé.

Anna : En mal ou en bien ?

La consultante : On vous voit différents.

Anna : Séparés ou ensemble ? (Nous rions tous.)

Andolfi : À quoi voyez-vous la différence ?

La consultante : Ils paraissent plus chaleureux, plus confiants en eux-mêmes, plus vivants, surtout Gino.

Anna : J’ai des nouvelles pour vous. (Elle a l’air animée.) J’ai commencé un stage d’orientation professionnelle. C’est pour des femmes qui n’ont jamais travaillé, comme moi… (Andolfi et moi la félicitons en lui serrant la main.)

Andolfi (à Gino) : Et vous, vous l’avez félicitée ?

Gino : Non, mais ce qu’elle a fait est important. (La décision d’Anna ne semble pas lui plaire beaucoup, mais il lui serre la main et elle le regarde avec malice.)

Anna : Je ne crois pas que les choses puissent aller plus mal qu’elles ne vont déjà. Je dois essayer autre chose. Si j’avais une activité, peut-être que je ne ressentirais pas le manque d’attention de Gino, que cela ne me dérangerait pas non plus qu’il ne passe pas de temps avec moi et que je n’attendrais pas tout de lui. Je lui rendais la vie impossible, alors j’ai pris la décision de faire quelque chose pour moi. J’ai commencé hier. J’avais très peur, mes mains tremblaient, mais aujourd’hui cela n’a pas été si difficile. (Elle parle avec enthousiasme.)

La consultante : Gino, que ressentez-vous à voir Anna si enthousiaste ?

Gino : Je crois qu’elle a pris la bonne décision. (Il paraît froid et distant, ce qui me fait penser que cela ne lui plaît pas beaucoup.)

Anna : Ces deux dernières semaines, je me suis rendu compte que je ne lui avais jamais donné l’occasion de comprendre ce que je voulais, parce que j’avais peur qu’il ne soit pas d’accord avec moi. Si je deviens plus forte et que je trouve le bon chemin, peut-être qu’il changera lui aussi d’attitude.

Andolfi : C’est une recherche ouverte, importante. (À la consultante :) Chacun doit être capable de voir ses propres manques, au lieu de voir ceux de l’autre. Il me semble que Gino a commencé, lui aussi, à les voir.

Gino : Pour moi, le plus grand acquis de cette thérapie a été de mieux me connaître moi-même. (Je suis surprise que ce soit lui qui remette sur le tapis l’évaluation de la thérapie de l’année dernière.) Maintenant, je vois plus clairement qui je suis et je crois que le mieux serait de mettre un point final à notre mariage. Le problème, c’est que je n’ai pas assez de force pour le faire. Aujourd’hui, j’ai besoin de voir mes propres problèmes. (Sa voix est beaucoup plus animée, il est plus détendu et semble être en lien avec lui-même.)

Andolfi : Pourquoi ne nous parlez-vous pas de ces problèmes ?

Gino (souffrant de plus en plus et à voix très basse) : Ce qui se passe, c’est que rien ne me satisfait. C’est peut-être dû à mon insécurité ou à mon excès de sens des responsabilités, je ne sais pas ; le problème, c’est que je ne trouve aucune issue. Maintenant, j’ai plus de travail, ce qui implique plus d’efforts, et c’est positif ; mais j’aurais besoin que quelqu’un de ma famille le reconnaisse. Je me sens mal dès l’instant où je me lève. (Il ne peut pas continuer à parler et se met à pleurer.)

Anna le regarde et se met elle aussi à pleurer. Il y a un long silence chargé d’une grande intensité émotionnelle. Anna est surprise que Gino pleure ; elle dit qu’elle s’inquiète pour lui et souligne qu’il a construit un mur autour de lui. Elle insiste aussi sur le fait qu’il ne se permet pas de profiter de la vie. Je suis surprise de l’entendre dire qu’elle s’inquiète pour Gino, ce qu’elle n’avait pas montré lors de la rencontre de l’année précédente. Je recadre les pleurs de Gino comme le commencement de l’ouverture du mur ; Andolfi élargit cette idée et provoque Gino en lui faisant remarquer que, jusqu’à présent, il était un spectateur qui se contentait d’accompagner Anna en thérapie, mais qu’aujourd’hui il est présent. La réaction de Gino est de tenter de s’allier à nouveau avec moi.

Gino : Je sens beaucoup la présence de la consultante, aujourd’hui comme la fois précédente.

Le fait que Gino fasse référence à la rencontre précédente m’offre l’occasion de mettre sur la table la séance de consultation antérieure. À ma surprise, car nous n’en étions pas convenus auparavant, Andolfi s’en va derrière la glace sans tain. Cette seconde partie de l’entretien est par conséquent isomorphe à celle de l’année précédente.

La consultante : Vous vous souvenez tous les deux de l’entretien de l’année dernière ?

Gino : Oui, bien sûr.

Andolfi : Bien, je m’en vais derrière la vitre. (Andolfi sort.)

Gino : Pour moi, cela a été comme un espace à l’intérieur de la thérapie. Je vous ai sentie comme quelqu’un qui, dans le but d’aider, veut entrer dans l’essence même de ce qui est en train de se passer.

Anna : Cela a été très important et je m’en souviens très bien. J’ai tellement pleuré… Mais ensuite, j’ai trouvé des forces pour recommencer, pour essayer une fois de plus, et j’ai vu le mariage d’un meilleur œil. À tel point que, pendant un bon moment, nous nous sommes bien entendus. Mais il y a quatre semaines, c’est Andolfi qui m’a fait entrer en crise quand il m’a dit : « C’est comme si votre mari s’était marié à une autre femme avant de vous épouser, et cette femme, c’est son travail. Vous serez toujours la deuxième. » Depuis ce moment, j’ai cessé de parler et j’ai commencé à me regarder de l’intérieur. J’ai vu mes insécurités et j’ai découvert que j’avais raté toute une étape de ma vie.

La consultante : Je comprends. Et vous, Gino, que pensez-vous de l’entretien de l’année dernière ?

Gino : Je crois que ces entretiens que nous avons une fois par an nous permettent de mettre au jour des choses importantes. C’est comme sortir d’un chemin pour en prendre un autre, puis revenir au premier. Cela a été très important, il y a eu un véritable dialogue entre nous, avec beaucoup d’engagement ; vous êtes entrée dans nos sentiments intimes. Avec Andolfi, c’est différent ; c’est comme parcourir un chemin que nous ne connaissons pas.

Anna : Oui, il nous montre un chemin et ensuite il frappe un coup. Par exemple, il dit quelque chose à Gino à mon sujet et, quand je rentre à la maison, je m’en souviens et je me mets à y penser. Quand il m’a parlé de mes insécurités, j’ai été très perturbée parce que, pour moi, celui qui avait besoin d’aide, c’était Gino.

La description qu’ils font des deux styles de thérapie différents me paraît assez insolite et très intéressante. Cette fois, la présence d’Andolfi derrière la glace ne me met pas mal à l’aise, très probablement parce que notre relation a changé. Par ailleurs, les commentaires de Gino présentent une caractéristique différente, que l’on observe également dans ceux d’Anna : il n’y a pas d’accusations, mais un respect mutuel. Je remarque aussi la configuration de nouvelles alliances par rapport à l’entretien précédent : d’un côté, la consultante et le thérapeute ; de l’autre, le couple marié.

Gino : Ces derniers temps, Andolfi m’a dit que j’avais tellement de rage en moi que personne ne pouvait même me faire pleurer. Une froideur incroyable, m’a-t-il dit. Et pourtant, aujourd’hui, j’ai pu le faire.

La consultante : C’est ce que j’ai remarqué à l’instant précis où je suis entrée. J’ai remarqué que la glace était en train de fondre.

Anna : S’ouvrir implique un risque, parce que l’autre peut dire : « Tu me plais » ou « Tu ne me plais pas ».

La consultante : La question est de savoir s’il existe assez de force pour prendre ce risque.

Anna : Je ne sais pas.

La consultante : Pensez-vous que Gino a changé ?

Anna : Oui, mais j’ai peur qu’il se referme. Quoi qu’il en soit, j’ai décidé d’aller de l’avant et, s’il m’accepte ainsi, tant mieux, parce que je préférerais tout résoudre sans en arriver à la séparation. Il doit m’accepter telle que je suis : une femme qui peut se tromper, mais qui peut aussi assumer des responsabilités. Je n’y suis pas encore parvenue, mais mon intention est de suivre ce chemin. Peut-être que nous pourrons tous les deux tout recommencer depuis le début.

La consultante : Ce n’est pas facile du tout ; cela représente un défi énorme.

Gino : Moi aussi j’ai peur parce que maintenant, en regardant notre passé, je ne veux pas que les choses continuent ainsi. J’ai peur d’être celui qui veut se séparer.

La consultante : Il est intéressant de voir comme les choses ont changé. Maintenant, c’est vous, Gino, qui voulez vous séparer, alors que l’autre fois, c’est vous qui aviez dit : « Même s’il n’y a qu’une chance sur un million, je veux essayer. » Vous vous en souvenez ?

Gino : Oui, je m’en souviens.

La consultante : Pensez-vous que vous allez poursuivre la thérapie ?

Tous les deux : Oui, quoi qu’il arrive.

La possibilité d’évaluer un an plus tard l’influence qu’a eue la consultation a créé une structure isomorphe à celle de l’évaluation de la thérapie. Pendant la consultation, le thérapeute a pu obtenir des informations sur son travail avec le couple. Cet entretien a permis à la consultante d’obtenir un retour sur la rencontre précédente avec eux. Les deux évaluations ont mis en relief des étapes différentes du processus thérapeutique, ce qui a permis aux patients, au thérapeute et à la consultante de revoir et de vérifier l’état actuel du processus.

La séance de suivi n’a pas été la dernière rencontre que nous avons eue avec Anna et Gino. Nous les avons revus la semaine suivante. Il régnait une atmosphère d’ouverture et de chaleur, pleine d’humour et de vie. Le couple a mentionné que des changements positifs s’étaient produits et a proposé l’idée d’une séance de suivi l’année suivante. Au début de cette dernière séance, les paroles de Gino ont semblé refléter tout l’échange de rôles et de fonctions lorsque, prenant le rôle du thérapeute, il nous a demandé en plaisantant, à Andolfi et à moi : « Vous avez l’air tristes et fatigués ; pouvons-nous vous aider ? »

L’année suivante, Andolfi m’a informée que Gino et Anna allaient très bien.

À retenir

Revenir un an plus tard crée une structure isomorphe à la première consultation : chacun y obtient un retour sur ce qu’il avait produit. Le thérapeute apprend ce que son travail a fait au couple, la consultante ce que sa venue a fait à la thérapie, et le couple mesure le chemin parcouru. La preuve du renversement complet des rôles vient de Gino qui, à la dernière séance, demande en riant aux deux professionnels : « Vous avez l’air tristes et fatigués ; pouvons-nous vous aider ? »

Synthèse finale

L’idée de créer une équipe de consultation avec les clients pour évaluer le processus thérapeutique offre de nouvelles alternatives dans le champ de la thérapie familiale. Elle permet aux participants d’élargir leurs expériences en voyant le système thérapeutique depuis différents cadres de référence. La décision prise par le thérapeute d’échanger les rôles et les fonctions valide les compétences personnelles et le potentiel de chacun des membres. La liberté et la responsabilité qu’implique le fait d’évaluer une thérapie incitent à l’émergence d’interactions, de perceptions et de choix nouveaux, ce qui produit des domaines de créativité imprévisibles.

Des portes se sont ouvertes qui nous permettent d’entrevoir de nouveaux horizons ou, peut-être, le même horizon sous d’autres lumières. Il est possible que les effets de la lumière traditionnelle fassent pâlir les nouvelles couleurs qui ont pu apparaître. Ou peut-être le nouvel éclairage fera-t-il ressortir des couleurs cachées, jamais imaginées. Dans le délicat équilibre entre les lumières connues et les nouvelles, les lumières qui l’emporteront ne dépendront que de chacun de nous.

Remerciements

Je voudrais remercier Maurizio Andolfi de m’avoir offert l’occasion de participer à sa consultation, Humberto Maturana et Russ Haber de m’avoir aidée dans la révision de ce manuscrit, et madame Rita Kauders de m’avoir aidée pour la traduction.

Notes de l’original

(1) La préface du Dr Sluzki au livre « Please Help Me With This Family » (Brunner/Mazel, 1994) se rapporte naturellement à tous les chapitres intéressants de l’ouvrage, écrits par des spécialistes prestigieux du champ de la thérapie familiale. Les éditeurs scientifiques de l’ouvrage étaient Maurizio Andolfi – que nous remercions de son autorisation de traduire et de publier dans Perspectivas Sistémicas le chapitre de Sara Jutorán – et Russell Haber ; la maison d’édition est Brunner/Mazel Publishers, 1994, New York. L’ouvrage a également été traduit et publié au Brésil : « Usando Consultores como Recurso em Terapia Familiar », Artes Médicas, Porto Alegre, 1998.

(2) Cet article de Sara Jutorán est le chapitre 11 du livre mentionné ; il a été publié dans la revue Perspectivas Sistémicas n° 55, mars-avril 1999. Il a été spécialement édité pour sa publication en ligne, en actualisant par exemple la présentation curriculaire des auteurs.

Qui est Sara Jutorán

(**) Sara Jutorán, MTF, est psychologue, master en thérapie familiale, directrice de l’Instituto de Terapia Sistémica, à Buenos Aires (Argentine), associé à l’Accademia di Psicoterapia della Famiglia de Rome (Italie). Elle est professeure de troisième cycle en droit de la famille à la faculté de droit de l’Université de Buenos Aires et au doctorat de psychologie de la faculté de psychologie et de psychopédagogie de l’Universidad del Salvador. Elle a créé et organisé le master interdisciplinaire en famille : santé, droit, éducation, à la faculté de psychologie et de psychopédagogie de l’Universidad del Salvador, Buenos Aires, Argentine, 2002-2004.

Cet article est la traduction française de « Por favor ayúdenme con estas familias », publié par Red Sistémica (première parution : Please Help Me With This Family: Using Consultants as Resources in Family Therapy (dir. M. Andolfi et R. Haber), Brunner/Mazel, New York, 1994 ; chapitre 11 traduit en espagnol dans Perspectivas Sistémicas, n° 55, mars-avril 1999). Traduit et republié avec l’accord de la revue.

Lire l’article original

Comment citer cet article

Sluzki, C. E., & Jutorán, S. (2023). Aidez-moi avec ces familles (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/aidez-moi-avec-ces-familles (Œuvre originale publiée en 1994 dans Please Help Me With This Family: Using Consultants as Resources in Family Therapy (dir. M. Andolfi et R. Haber), Brunner/Mazel, New York, 1994 ; chapitre 11 traduit en espagnol dans Perspectivas Sistémicas, n° 55, mars-avril 1999 ; republiée en 2023 par Red Sistémica, https://redsistemica.ar/2023/02/10/por-favor-ayudenme-con-estas-familias/)

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