Journal of Marital and Family Therapy · Thérapie familiale
Se séparer « pour y voir clair » : le conseil circule dans la presse grand public, mais que vivent les couples qui s’y essaient ? Sarah A. Crabtree et Steven M. Harris ont interrogé vingt personnes séparées sans savoir si la séparation mènerait au divorce ou à la réconciliation. Ambiguïté, secret, solitude, quelques bénéfices, et surtout une incertitude qui devient intenable : la séparation apporte rarement la clarté espérée.
Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de L’expérience vécue de la séparation conjugale ambiguë : une étude phénoménologique, par Sarah A. Crabtree et Steven M. Harris, publié dans Journal of Marital and Family Therapy (Wiley) (2020), doi : 10.1111/jmft.12419, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.
Ménager un espace pour l’incertitude peut aider à préserver l’intégrité de la décision d’un couple.
Sarah A. Crabtree et Steven M. Harris
Résumé
La recherche a longtemps traité la séparation conjugale comme une transition linéaire qui mène inévitablement au divorce. Des sources grand public suggèrent que certains couples se séparent sans savoir comment la séparation finira, souvent pour évaluer s’il faut divorcer ou poursuivre le mariage. Pourtant, à ce jour, nous n’avons trouvé aucune recherche empirique sur ce type de séparation ambiguë. Avec un échantillon de 20 personnes actuellement séparées, venues de tous les États-Unis, cette étude a employé un devis phénoménologique herméneutique pour interroger l’expérience de la séparation d’avec la personne épousée lorsque cette séparation a commencé sans que l’on sache comment elle finirait. Six thèmes essentiels se sont dégagés : a) notre relation semble ambiguë ; b) la séparation est une expérience privée ; c) la séparation est une expérience solitaire ; d) les bénéfices de la séparation ; e) la séparation n’est pas tenable ; f) l’issue est incertaine. L’article se conclut par une discussion des résultats et de leurs implications.
Le mariage et le divorce intéressent la recherche depuis longtemps, mais le divorce a surtout été traité comme un événement unique, ce qui simplifie à l’excès un processus complexe. Ces dernières années, une partie de la recherche sur le divorce a adopté une « perspective des transitions multiples », qui examine comment les transitions consécutives à un divorce expliquent la variance des effets observés (Amato, 2010, p. 657). D’autres travaux ont examiné ce qui précède le divorce, comme l’idéation du divorce lorsqu’un mariage est en difficulté (Hawkins et al., 2017). Ces perspectives centrées sur les processus et les transitions promettent une meilleure compréhension de la dissolution conjugale.
La séparation conjugale est un phénomène peu étudié, lié aux processus et aux transitions qui entourent le divorce. Pendant une séparation, le couple reste légalement marié, mais sa relation est mise entre parenthèses, légalement ou de façon informelle, en raison d’une détresse relationnelle. Amato (2010) qualifiait la séparation de « statut socialement ambigu : pas tout à fait marié, pas tout à fait divorcé » (p. 661). La littérature plus large sur le divorce a rarement distingué, dans ses échantillons, les personnes séparées de celles qui divorcent (par exemple Sbarra, Smith et Mehl, 2014). Si la recherche antérieure suggère que le divorce est l’issue la plus probable (par exemple Binstock et Thornton, 2003), comme l’écrivait Weiss (1975), « tout divorce implique une séparation, mais la réciproque n’est absolument pas vraie » (p. 4). Selon les estimations, 6 % (Vennum et al., 2014) à 18 % (Kitson, 1985) des couples américains encore mariés se sont séparés à un moment de leur mariage. Traiter les personnes séparées comme des personnes en instance de divorce suppose que la séparation mène inévitablement et linéairement au divorce, et laisse peu de place à l’examen d’autres issues (par exemple la réconciliation ou la séparation durable), des chemins qui y mènent ou des éléments propres à l’expérience de la séparation. Cela implique aussi que la décision conjugale se prend avant la séparation, alors qu’elle peut se poursuivre après. Par exemple, dans un échantillon de couples ayant déposé une demande de divorce, Doherty, Willoughby et Peterson (2011) ont constaté que, dans un couple sur neuf, les deux membres pensaient que le mariage pouvait être sauvé, et que, dans un couple sur dix, les deux partenaires se disaient intéressés par des services d’aide à la réconciliation, ce qui suggère entre mariage et divorce un chemin plus complexe que ne le laisse entendre une grande partie de la littérature.
Un petit corpus a conceptualisé et traité la séparation comme distincte du divorce, et a principalement examiné les facteurs prédictifs de son issue et l’instabilité des mariages réconciliés. Les principaux résultats suggèrent que l’issue dépend de l’accès aux ressources : les personnes qui disposent de moins de ressources financières et sociales sont plus susceptibles de rester, ou de tenter de rester, dans leur mariage après une séparation (Morgan, 1988 ; Tumin et al., 2015 ; Wineberg et McCarthy, 1994). Cela pourrait être particulièrement marqué chez les femmes, qui ont tendance à envisager la réconciliation moins favorablement (Bloom et Hodges, 1981) mais qui sont plus exposées aux difficultés financières après un divorce (de Vaus, Gray, Qu et Stanton, 2017). Rester dans un mariage ne signifie pas pour autant que le couple a résolu ses problèmes conjugaux. Les personnes qui se sont séparées puis sont restées mariées font état d’une plus grande instabilité et d’un bonheur moindre que celles qui ne se sont jamais séparées (Binstock et Thornton, 2003 ; Kitson, 1985 ; Vennum et al., 2014 ; Wineberg et McCarthy, 1994).
La plupart des études sur la séparation datent des années 1980 et 1990, sans doute, pensons-nous, en réponse à la hausse des taux de divorce aux États-Unis et aux transformations de la vie familiale. Des lois sur le divorce sans faute ont été adoptées dans tout le pays, l’âge moyen au mariage et le nombre de couples cohabitants ont augmenté, et les normes de genre étaient en mouvement, dans la famille comme en dehors (Cherlin, 2004 ; Knox, 1980). Beaucoup de choses ont continué de changer et ont touché plus largement les relations de couple, comme les effets des réseaux sociaux (par exemple McDaniel et Coyne, 2016) ou la légalisation fédérale du mariage entre personnes de même sexe, et par la suite du divorce entre personnes de même sexe (par exemple Hoy, 2019), autant d’évolutions susceptibles d’influer sur les processus de décision conjugale. Les résultats de recherche sont situés dans leur contexte historique (Chesla, 1995), et l’on ne sait pas dans quelle mesure ces résultats anciens restent pertinents aujourd’hui. De plus, nous n’avons trouvé aucune étude qualitative sur la séparation. Si la démarche qualitative peut être précieuse à tout moment, Greenstein et Davis (2012) suggèrent de commencer par explorer et décrire un phénomène peu étudié afin d’orienter la recherche ultérieure. La littérature sur la séparation repose principalement sur des jeux de données secondaires et quantitatifs (par exemple Binstock et Thornton, 2003 ; Wineberg et McCarthy, 1994), et des variables clés peuvent manquer aux analyses, soit parce qu’elles n’étaient pas disponibles dans ces données, soit parce qu’elles n’ont pas encore été repérées comme pertinentes pour l’investigation empirique. Les méthodologies qualitatives, en particulier celles qui mettent l’accent sur la mise en mots de l’expérience vécue, pourraient éclairer des aspects de la séparation passés inaperçus et fournir des pistes pour les recherches futures. Vu la rareté des travaux empiriques dans ce domaine, il est impératif, pour faire avancer cette littérature, de constituer des échantillons raisonnés de personnes actuellement séparées, capables d’éclairer l’expérience de la séparation.
S’il y a beaucoup à explorer sur la séparation et sur sa fonction dans la décision conjugale, distinguer des types de séparation paraît particulièrement décisif. On peut concevoir que de nombreux couples se séparent parce qu’ils ont l’intention de divorcer ; ces séparations diffèrent toutefois, sur le plan conceptuel, des séparations ambiguës, c’est-à-dire celles qui commencent sans clarté quant à leur issue parce que l’un des membres du couple, ou les deux, ne sait pas s’il faut poursuivre le mariage. Des sources grand public promeuvent les séparations ambiguës, parfois appelées séparations d’essai, contrôlées ou encadrées (par exemple Lipe, 2010 ; Raffel, 1999), pour aider à décider de l’avenir d’un mariage. La recherche a évoqué les séparations ambiguës (par exemple Tumin, Han et Qian, 2015), mais nous n’avons trouvé aucune étude qui leur soit consacrée. En réalité, les effets empiriques de la séparation ambiguë sur les familles et son utilité pour la décision conjugale sont largement inconnus. Nous supposons que l’absence de clarté sur l’issue d’une séparation pourrait influer sur la manière dont elle est vécue. Par exemple, les couples qui divorcent doivent négocier et définir de nouveaux termes pour leur relation (par exemple Peterson et Hendricksen Christiansen, 2008), mais les couples séparés de façon ambiguë peuvent retarder ce type de négociation en raison du caractère possiblement provisoire de leurs décisions. En outre, la recherche a documenté les effets négatifs de l’intolérance à l’incertitude sur la santé mentale (Carleton et al., 2012), et l’incertitude sur l’avenir d’un mariage pourrait contribuer à des formes particulières de détresse. Ces possibilités restent toutefois largement inexplorées.
La séparation est souvent confondue avec le divorce et, à ce jour, nous n’avons trouvé aucune littérature empirique sur la séparation conjugale ambiguë, alors que des publications grand public la présentent comme une stratégie pour y voir clair sur l’avenir d’un mariage. Le but de cette étude est de faire avancer la littérature sur la séparation en apprenant ce qu’est l’expérience vécue des séparations ambiguës, afin d’éclairer la recherche future et la pratique clinique auprès des personnes et des couples qui s’interrogent sur l’avenir de leur mariage. À l’aide de méthodes qualitatives, cette étude a posé la question suivante : « Quelle est l’expérience de la séparation d’avec la personne que l’on a épousée, lorsque la séparation a commencé sans que l’on sache comment elle finirait, parce que l’un des membres du couple, ou les deux, cherche à décider s’il faut divorcer ou poursuivre le mariage ? »
Cette étude a employé un devis de phénoménologie herméneutique. La phénoménologie met l’accent sur l’expérience vécue d’un phénomène, chargée de sens (Giorgi, 2010 ; Wojnar et Swanson, 2007), et vise à « transformer l’expérience vécue en une expression textuelle de son essence » (van Manen, 1990). La phénoménologie herméneutique suppose la nature interprétative de l’expérience dans des contextes historiques (Chesla, 1995), une interaction collaborative entre la personne qui mène la recherche et les personnes participantes, et une représentation des récits des personnes participantes telle que la personne qui mène la recherche les interprète (van Manen, 1990 ; Wojnar et Swanson, 2007).
L’échantillon se composait de 20 personnes mariées qui, au moment des entretiens, se déclaraient séparées de la personne qu’elles avaient épousée, dont la séparation avait commencé sans clarté quant à son issue, âgées de 25 ans ou plus et parents d’au moins un enfant avec la personne épousée. Nous reconnaissons qu’un phénomène semblable à la séparation conjugale ambiguë peut aussi survenir chez des couples cohabitants non mariés, mais nous avons opté pour un cadre d’échantillonnage plus précis afin de ne pas confondre des expériences potentiellement distinctes. Au total, 14 personnes participantes se sont identifiées comme femmes et 6 comme hommes. Leur âge moyen était de 36,4 ans, et elles avaient en moyenne 2,45 enfants. La durée moyenne de séparation était de 5,7 mois, sans compter une personne séparée depuis 9 ans ; les autres étaient séparées depuis 1 à 24 mois. Au total, 16 personnes se sont identifiées comme blanches, 1 comme noire ou afro-américaine, 1 comme hispanique ou latinx et 2 comme métisses. Au total, 14 personnes (12 femmes et 2 hommes) avaient pris l’initiative de la séparation. Les revenus annuels du foyer étaient de 19 999 $ ou moins (10 %), de 20 000 à 39 999 $ (5 %), de 40 000 à 59 999 $ (20 %), de 60 000 à 79 999 $ (30 %), de 80 000 à 99 999 $ (5 %) et de 100 000 $ ou plus (30 %). Toutes les personnes participantes étaient dans des mariages entre une femme et un homme.
L’échantillon a été recruté par autosélection et par effet boule de neige. Pour atteindre des personnes de milieux et de régions variés, et parce que les personnes séparées, dont le statut conjugal est ambigu, peuvent être difficiles à repérer, des publicités Facebook sponsorisées ont ciblé, aux États-Unis, les personnes inscrites qui a) avaient indiqué la situation amoureuse « marié(e) » ou « séparé(e) » et b) avaient 25 ans ou plus. Les publicités renvoyaient vers une page Facebook où les personnes intéressées pouvaient en savoir plus sur l’étude, accéder à un formulaire de consentement en ligne, répondre à des questions démographiques et laisser leurs coordonnées pour fixer un entretien. Des annonces ont aussi été diffusées dans les réseaux sociaux de l’équipe de recherche, pour voir si des contacts personnels connaissaient des personnes susceptibles de participer, mais cette stratégie s’est montrée bien moins efficace (n = 3).
La personne qui signe en premier a contacté les personnes intéressées pour convenir d’un entretien semi-structuré de 60 à 90 minutes, par téléphone (n = 18), en visioconférence (n = 1) ou en personne (n = 1), selon la préférence de chacune. La question d’ouverture invitait à raconter l’expérience de la séparation d’avec la personne épousée ; suivaient des questions sur des sujets comme la nature actuelle de la relation conjugale, les tentatives de réconciliation, et si et comment la séparation avait aidé à y voir clair sur l’avenir du mariage. Les questions ont été posées de façon constante d’un entretien à l’autre. Toutefois, en raison du caractère semi-structuré du protocole et du souhait de suivre ce qu’amenaient les personnes participantes, l’ordre des questions a varié. En outre, une question portait sur la façon dont les personnes concevaient la séparation avant de se séparer et sur la manière dont cette conception avait pu changer du fait de leur propre expérience ; cette question a suscité peu de réponses et n’a donc pas été posée dans tous les entretiens. La participation a été dédommagée par une carte-cadeau de 25 $ chez un commerçant en ligne. Tous les entretiens ont été enregistrés et transcrits mot pour mot.
La personne qui signe en premier a suivi une démarche d’analyse thématique inspirée de van Manen (1990), visant à mettre au jour des thèmes au sein de chaque expérience et d’une expérience à l’autre. Un thème est un « élément (motif, formule ou procédé) qui revient fréquemment dans le texte » (van Manen, 1990, p. 78) et une « structure expérientielle » qui constitue une partie de l’expérience (p. 79). Ensemble, les thèmes fournissent une interprétation de l’expérience qu’ont les personnes participantes d’un phénomène et décrivent différentes structures expérientielles. Premièrement, chaque entretien a été lu pour saisir le texte dans son ensemble, et un énoncé de synthèse a été rédigé pour capter l’essence globale de l’expérience de la personne concernée. Une deuxième lecture a permis de repérer et de coder ce que des phrases isolées ou des groupes de phrases révélaient de l’expérience de la séparation. Chaque phrase ou groupe de phrases a reçu un code qui en captait l’essence. Troisièmement, chaque entretien a été relu dans le but de repérer et de coder les « énoncés ou expressions clés [qui] semblent particulièrement essentiels ou révélateurs » de l’expérience de la séparation d’avec la personne épousée (van Manen, 1990, p. 93). Enfin, les thèmes ont été organisés selon différents niveaux d’abstraction. Pour déterminer les thèmes essentiels, van Manen (1990) suggère de se demander : « Ce phénomène reste-t-il le même si nous modifions par l’imagination ce thème ou si nous le supprimons du phénomène ? » (p. 107). Les thèmes dont l’absence changerait substantiellement l’essence du phénomène, c’est-à-dire les plus saillants d’une expérience à l’autre, ont été classés comme thèmes essentiels. Des thèmes secondaires ont apporté complexité et profondeur à l’intérieur des thèmes essentiels. Distinguer les thèmes essentiels des thèmes secondaires a été un processus itératif, qui a demandé plusieurs immersions supplémentaires dans les données ; des agencements théoriques ont été appliqués aux données puis révisés jusqu’à ce que l’ensemble des expériences structurelles rende compte des similitudes entre les expériences des personnes participantes et des variations au sein de ces expériences.
L’un des fondements de la démarche herméneutique consiste à expliciter la « préstructure de compréhension » de l’équipe de recherche (Chesla, 1995, p. 67). Les deux personnes qui signent l’article exercent comme thérapeutes de couple et de famille titulaires d’une licence, ont beaucoup travaillé avec des couples qui envisagent le divorce et ont mené des recherches sur la décision conjugale. Aucune des deux n’a personnellement vécu de séparation conjugale, mais toutes deux connaissent des personnes qui en ont vécu. L’équipe ne tient pas une objectivité complète pour possible, mais a cherché à limiter l’influence de ces expériences sur le processus de recherche et sur les résultats. Plusieurs stratégies ont donc été employées pour renforcer la fiabilité, selon les critères établis par Lincoln et Guba (1985). Pour accroître la crédibilité, la personne qui signe en premier a rencontré la personne qui signe en second toutes les une à deux semaines pour discuter des entretiens et des thèmes qui se dégageaient des données, et pour expliciter les présupposés et les biais personnels à mesure qu’ils apparaissaient. Pour renforcer la constance, deux personnes chargées d’un audit externe, expertes du sujet et de la méthode, ont chacune reçu deux entretiens tirés au sort, anonymisés et codés, et ont évalué si le codage captait l’essence des expériences des personnes participantes. Leurs interprétations des entretiens concordaient étroitement avec celles de l’équipe de recherche, et leurs retours ont contribué à une réflexion plus nuancée sur les thèmes de l’étude et à une formulation plus solide de ces thèmes. Enfin, pour renforcer la confirmabilité, la personne qui signe en premier a pratiqué une réflexivité continue (Lincoln, Lynham et Guba, 2011), en consignant ses idées théoriques et ses réflexions sur les récits des personnes participantes, et a mis ces notes à la disposition de trois spécialistes qui ne participaient pas à l’étude mais apportaient une expertise sur le sujet et sur la méthode.
Toutes les personnes participantes étaient séparées au moment des entretiens. Elles citaient comme raisons de la séparation leur propre désir, ou celui de l’autre membre du couple, d’y voir clair sur l’avenir du mariage, le besoin de temps à distance pour réduire l’intensité ou la fréquence des disputes, et la volonté de montrer le sérieux de leurs griefs conjugaux. Six thèmes essentiels se sont dégagés : a) notre relation semble ambiguë ; b) la séparation est une expérience privée ; c) la séparation est une expérience solitaire ; d) les bénéfices de la séparation ; e) la séparation n’est pas tenable ; f) l’issue est incertaine. Ces thèmes sont décrits ci-dessous, avec leurs thèmes secondaires et des citations représentatives des personnes participantes.
L’un des thèmes les plus marquants tenait au degré d’ambiguïté éprouvé dans la relation avec l’autre membre du couple, lié au manque de clarté sur le statut de la relation, à l’incertitude sur les nouvelles limites relationnelles, à la mesure dans laquelle les termes de la séparation étaient clairs ou partagés, et aux effets de la séparation sur les membres de la famille.
À la différence du mariage et du divorce, les personnes participantes disaient ne pas savoir clairement ce que signifiait leur statut de personne séparée ; elles recouraient plutôt à des métaphores comme « zone grise », « être dans les limbes », « être assis sur une clôture », « être à la croisée des chemins » ou « vivre au purgatoire », qui évoquaient l’incertitude, l’attente et le caractère provisoire de ce statut intermédiaire. Une femme résumait ainsi le manque de clarté qu’elle ressentait : « Est-ce qu’on est un couple ? Est-ce qu’on est un couple marié ? Est-ce qu’on est juste… est-ce qu’on sort juste ensemble ? On en est où ? Dans quelle catégorie on tombe, quand on parle, je ne sais pas, d’un couple en général » (P14).
Le manque de clarté sur le statut de la relation rendait ambiguës les interactions avec l’autre membre du couple. Presque toutes les personnes participantes indiquaient qu’elles-mêmes ou leur partenaire avaient plus d’espoir de réconciliation, tandis que l’autre éprouvait moins de certitude. Ces dynamiques créaient de la confusion sur la « bonne » manière d’interagir. Les limites paraissaient parfois floues en raison de signaux contradictoires sur la direction, divorce ou réconciliation, vers laquelle penchait l’autre partenaire. Certaines personnes évoquaient des moments où l’autre membre du couple avait des comportements qui pouvaient signaler un désir de réconciliation, comme des gestes affectueux, des demandes de moments ensemble ou des messages de séduction, tout en gardant ses distances. Un homme, dont la femme était partie du domicile quelques mois plus tôt, était déconcerté par le comportement de celle-ci : « De temps en temps, elle me faisait passer le message, ou m’envoyait un SMS pour me demander si j’allais bien, ou me disait qu’elle m’aimait » (P18). En même temps, beaucoup disaient essayer de limiter la confusion ou de ne pas envoyer de signaux contradictoires, tout en gardant assez de proximité pour laisser ouverte la possibilité d’une réconciliation. Un homme décrivait ce qu’il ressentait à passer du temps avec sa femme : « Je ne sais pas forcément où j’en suis… alors j’ai peur de lui donner un faux espoir, ou de lui faire croire que les choses en sont à un autre point que là où elles en sont » (P20). Deux personnes disaient chercher à limiter la confusion pour préserver l’intégrité de la décision sur l’avenir du mariage : être trop proche de l’autre membre du couple détournerait l’attention des problèmes conjugaux, qui risqueraient alors de ne pas être résolus. L’incertitude sur les limites s’étendait même aux symboles publics de l’engagement, comme le port de l’alliance. Un homme disait, à propos du moment où il avait retiré la sienne : « J’ai commencé à me sentir un peu gêné de [porter mon alliance], au point que, quand elle était là, moi je portais la mienne, elle ne portait pas la sienne. [Les enfants] voyaient que je portais la mienne et ils savaient qu’elle ne portait pas la sienne » (P10).
La relation conjugale semblait aussi ambiguë parce que les termes de la séparation étaient difficiles à négocier. L’issue étant incertaine, certaines personnes ne voulaient pas faire de changements difficiles à défaire. Une femme disait : « On n’a rien voulu faire de tranché… parce que je crois qu’on avait tous les deux l’impression qu’il y a juste trop d’inconnues [sur notre avenir] » (P9). Au bout du compte, les arrangements variaient. Certaines personnes changeaient peu de choses sur le plan financier, d’autres devenaient financièrement indépendantes. Certaines passaient du temps avec l’autre membre du couple et les enfants ensemble, d’autres ne voyaient leurs enfants qu’en l’absence de leur partenaire. La négociation de ces termes prenait cependant deux formes. Quelques personnes avaient eu avec leur partenaire des conversations délibérées sur les termes, qui portaient généralement sur le temps avec les enfants, la limitation des effets sur les enfants et les finances. Cinq seulement évoquaient des conversations délibérées sur le fait de fréquenter ou non d’autres personnes. Ces arrangements pouvaient d’ailleurs se révéler difficiles. Par exemple, un homme et sa femme avaient convenu de pouvoir voir d’autres personnes. Sa femme, qui avait pris l’initiative de la séparation, a commencé à fréquenter quelqu’un, et il a été surpris qu’elle soit contrariée lorsqu’il a décidé, lui aussi, d’avoir un rendez-vous : « Elle sortait à contrecœur parce qu’elle se sentait seule et que je n’étais pas là pour elle, même si elle aurait préféré que ce soit moi. Et puis elle a été contrariée quand j’ai voulu voir quelqu’un d’autre » (P20).
Le plus souvent, les personnes participantes s’appuyaient sur des présupposés et des croyances sur ce que la séparation signifiait, sans en expliciter les termes avec leur partenaire, ce qui accroissait l’ambiguïté. Par exemple, la plupart pensaient qu’il serait inapproprié de fréquenter d’autres personnes, mais peu l’avaient formulé avec leur partenaire. Une femme disait : « Je suis catholique, alors pour moi, ce serait une violation de notre mariage. Même si on est séparés, on est toujours des gens mariés, et c’est contraire aux règles, selon moi » (P12). Certaines personnes disaient même qu’elles divorceraient si elles apprenaient que leur partenaire avait commencé une relation avec quelqu’un d’autre.
L’ambiguïté de la relation avec l’autre membre du couple débordait sur les relations avec d’autres personnes, en particulier les enfants et la famille élargie. Davantage que celles qui avaient des enfants adultes, les personnes qui avaient des enfants d’âge scolaire se disaient inquiètes des effets sur ces enfants. La plupart souhaitaient être honnêtes au sujet de la séparation, en partie parce que leurs enfants risquaient de se sentir pris au dépourvu par un divorce, tout en limitant les effets de la séparation sur les enfants. Certaines personnes pensaient que leurs enfants s’étaient bien adaptés, d’autres les voyaient en difficulté. Une femme disait : « On a essayé de lui expliquer, mais elle, elle est genre… on lui a juste dit que pour l’instant c’était mieux qu’il habite ailleurs. Et je… on avait besoin d’une pause, mais elle ne comprend toujours pas tout ça » (P16).
Les personnes participantes décrivaient aussi une ambiguïté dans les relations avec la famille élargie, qu’elles percevaient souvent comme intolérante à l’égard du statut relationnel du couple ou déroutée par lui. Un homme disait de sa belle-famille : « C’est l’ambiguïté qui les dérange. “Il faut juste que vous preniez une décision !” » (P11). D’autres fois, cette ambiguïté tenait au fait de ne pas savoir comment entretenir des relations avec des personnes qui ne feraient peut-être pas partie de leur avenir. Une femme se sentait perdue parce que sa belle-mère n’avait pas répondu à ses tentatives de prendre contact : « Je n’arrive pas à comprendre pourquoi. Qu’est-ce que je lui ai fait ?… Ça me fait mal de penser que je vais perdre cette relation-là aussi » (P16).
Ce thème rend compte de la mesure dans laquelle les personnes participantes faisaient connaître leur situation autour d’elles. Si quelques-unes parlaient plus ouvertement de leur expérience, la plupart ne s’en ouvraient qu’à un petit nombre de proches et restaient relativement discrètes sur la séparation. Une femme le disait ainsi : « Pour moi, c’est juste quelque chose de privé, et ça ne regarde personne, sauf si je décide d’en parler » (P19). Ce sont avant tout les inquiétudes quant au regard et au jugement des autres, et les retours peu aidants, qui motivaient la décision de garder l’expérience pour soi.
La peur du regard des autres, en particulier la crainte d’un jugement pour avoir « échoué » dans son mariage et de devenir un sujet de ragots, entourait la séparation de beaucoup de discrétion et de secret. Une femme le disait ainsi : « Je ne veux simplement pas que mes mauvaises nouvelles fassent le bonheur d’une commère » (P12). Les femmes, en particulier, craignaient d’être jugées pour ne pas avoir répondu aux attentes sociales qui pèsent sur les épouses. Une femme décrivait sa discrétion :
Je pense que les femmes voient la séparation, en tout cas pour moi, comme le fait que j’ai échoué d’une manière ou d’une autre, que je n’ai pas réussi à faire que ça marche. Que ça dit quelque chose de moi en tant que femme, en tant que mère et en tant qu’épouse. Que d’une certaine façon j’ai échoué. J’ai failli envers mon mari. J’ai failli envers mes enfants. Et d’une certaine façon, j’ai failli envers moi-même. (P1)
Les personnes participantes avaient souvent du mal à vivre avec l’ambiguïté de leur situation, si bien qu’essayer de l’expliquer aux autres paraissait compliqué. Une femme disait ne pas savoir comment en parler avec sa mère : « Elle veut savoir ce qui se passe, et c’est difficile de lui donner des réponses quand je ne sais pas » (P7). Une autre femme racontait aller à l’église sans son mari : « Et les gens me regardent un peu bizarrement, ou me demandent des nouvelles de [mon mari], et je ne sais pas vraiment quoi dire. Oui, c’est étrange » (P9).
Si la plupart des personnes participantes restaient discrètes, elles s’étaient généralement confiées à un petit nombre de personnes. Elles recevaient parfois du soutien et des encouragements, ou une aide pour les enfants ou les finances. La plupart des retours, cependant, ne tenaient pas compte de la complexité des problèmes conjugaux, et certaines personnes ressentaient même le besoin de protéger leur partenaire de critiques injustes. Un homme, qui avait pris l’initiative de la séparation, défendait sa femme : « J’aurais plutôt tendance à dire : “Oh, c’est moi ! S’il vous plaît, ne la blâmez pas, parce que c’est vraiment quelqu’un de merveilleux.” J’ai mes torts, moi aussi » (P11). Parfois, les retours des autres invitaient à « passer à autre chose » et à fréquenter d’autres personnes. Les personnes participantes rejetaient largement ces suggestions. Un homme disait : « Je ne pense pas que ce soit réaliste. Je ne pense pas que ce soit vrai. Je n’y crois pas. Je ne crois pas pouvoir l’oublier comme ça » (P17). Souvent, les réactions peu aidantes renforçaient la tendance à garder le silence.
Ce thème rend compte des sentiments de solitude et d’isolement des personnes participantes à mesure qu’elles s’adaptaient à la vie de personne séparée. Leur solitude tenait principalement au temps passé loin de l’autre membre du couple et des enfants, aux rappels quotidiens de la séparation et de la vie seule, et au poids de la responsabilité principale des enfants.
Le manque de l’autre membre du couple nourrissait les sentiments de solitude, de tristesse et de douleur, ainsi que le désir que les choses soient différentes. Une femme décrivait la tension qu’elle ressentait face à l’absence de son mari : « Ce qui est le moins difficile, c’est d’aller me coucher seule le soir, et ce qui est le plus difficile, c’est d’aller me coucher seule le soir » (P1). La solitude apparaissait parfois à mesure que les premiers sentiments liés aux problèmes conjugaux perdaient de leur intensité. Une femme, qui avait pris l’initiative de la séparation, disait : « Il me manque. Alors [la séparation] m’a en quelque sorte apporté le sentiment que… je l’aime, je veux qu’il fasse partie de ma vie, et je veux travailler pour que ça redevienne possible » (P12). Cette femme était tentée d’inviter son mari à revenir à la maison, alors même que les problèmes conjugaux n’étaient pas résolus. La solitude initiale semblait s’estomper lorsqu’émergeait un désir clair de divorcer. Une femme voulait désormais divorcer après s’être séparée d’un conjoint qui consommait des drogues. Elle comparait sa solitude initiale à ce qu’elle ressentait par la suite :
Les premiers mois ont été les plus durs, parce qu’on ne dort plus dans le même lit que cette personne. On ne partage plus sa vie comme avant. On souffre de la solitude, mais maintenant je suis la personne la plus heureuse du monde. Le temps a guéri les blessures, comme on dit. (P2)
Les personnes participantes souffraient aussi de l’absence de leurs enfants, qu’elles voyaient moins en raison de la séparation. Une femme se sentait « beaucoup trop seule » quand sa fille était chez son mari (P16). Pour un homme, l’éloignement était d’autant plus compliqué qu’il avait pris l’initiative de la séparation : « C’est affreux. C’est vraiment la pire chose, une des pires choses que j’aie jamais vécues. Être séparé de mes enfants et de ma femme… parfois, je voudrais juste être là-bas, être à la maison, mais je ne peux tout simplement pas » (P11).
Les rappels de la séparation, comme le fait d’accomplir des tâches dont l’autre membre du couple se chargeait d’habitude ou de prendre conscience que cette personne ne faisait plus partie de ses habitudes, suscitaient des sentiments de solitude. Un homme décrivait comment ces rappels agissaient sur son vécu émotionnel : « Je peux être au travail, me sentir normal, je me sens bien… et dès que je commence à préparer le dîner, je me rends compte que je cuisine pour moi seul, et mon état émotionnel peut complètement changer » (P10).
Dans 15 des 17 cas où il y avait des enfants mineurs, ce sont les femmes qui assumaient la charge principale des enfants pendant la séparation. Beaucoup étaient heureuses d’être avec leurs enfants, mais s’en occuper sans l’aide quotidienne de leur conjoint leur paraissait pesant et solitaire. Une femme racontait sa difficulté à s’occuper seule de sa fille : « Il n’y a pas assez d’heures dans une journée quand on est parent pour faire tout ce qu’il faut pour un petit. Ce serait juste bien d’avoir une autre paire de mains » (P4). Elle ressentait ensuite de la honte face à d’autres femmes qui semblaient avoir plus de facilité à élever seules leurs enfants. Assumer la responsabilité principale des enfants réduisait aussi le temps social, ce qui accentuait le sentiment d’isolement. C’était pire lorsque les personnes participantes subvenaient seules à leurs besoins. Une femme se sentait accablée de devoir cumuler deux ou trois emplois pour faire vivre ses enfants : « La séparation a plombé ma situation financière, ce qui m’oblige à travailler tout le temps. Et le fait de travailler tout le temps a plombé ma vie sociale » (P13).
Malgré les difficultés, toutes les personnes participantes sauf deux ont repéré un bénéfice à la séparation. Plus précisément, la séparation a relâché la pression sur la relation, a servi d’élan au changement, a facilité la vie quotidienne et a suscité des prises de conscience sur soi.
Pour certaines personnes, la séparation a apporté un soulagement face à la tension d’un mariage en détresse, avec moins de disputes ou des sentiments négatifs moins intenses. Une femme racontait qu’elle se disputait auparavant avec son mari parce qu’elle ne savait pas où il se trouvait, en raison de ses horaires de travail et de déplacements imprévisibles. Après la séparation, elle ressentait moins le besoin de savoir où il était, ce qui a entraîné moins de disputes : « Eh bien, du coup, je n’attends plus qu’il rentre d’un vol tardif, par exemple, tout ça ajoute de l’anxiété à ma journée, alors ça va beaucoup mieux » (P3). Fait intéressant, leur vie sexuelle s’est aussi améliorée après la séparation. Une autre personne, un homme, disait qu’il recommanderait une séparation, parce que des disputes fréquentes s’étaient apaisées lorsqu’ils avaient vécu séparément : « Toutes les personnes que je connais qui sont un peu dans cette situation, oui, je leur dirais absolument, oui. Faites une séparation d’essai. Donnez-vous un peu d’espace pour vous calmer et traverser ça » (P11).
Pour certaines personnes, la séparation a créé un élan vers un changement positif, chez elles-mêmes, chez leur partenaire ou dans leur relation, ce qui donnait un espoir de réconciliation. Par exemple, un homme disait de sa femme : « Elle fait maintenant une thérapie individuelle pour elle-même, pour la première fois, ce qui donne peut-être, j’imagine, de l’espoir et de la curiosité : est-ce qu’il pourrait en sortir quelque chose de bon qui changerait la relation ? » (P20).
Malgré la solitude de l’éloignement, vivre séparément simplifiait certains aspects de la vie quotidienne, comme le fait de ne pas avoir à tenir compte des préférences, des habitudes ou des besoins de l’autre membre du couple. Une femme disait : « Je dirais qu’il y a une certaine facilité dans l’indépendance, d’une certaine manière, comme le fait de prendre seule toutes les décisions de la maison. C’est plutôt agréable aussi, surtout parce que mon mari et moi sommes tellement différents » (P9). Une femme en était surprise : « Je ne le voyais pas dans les parages. Je ne ramassais pas son désordre, je n’avais pas son désordre à ramasser, ou je ne lui apportais pas à manger au travail, par exemple. Ça a été un choc, pour être honnête avec vous » (P14). Cette femme s’est toutefois rendu compte que la vie quotidienne de son mari s’était, elle aussi, simplifiée depuis la séparation. Ils s’étaient séparés pendant 8 mois avant de se réconcilier ; 2 mois plus tard, il a pris l’initiative d’une nouvelle séparation. Elle disait de ses raisons : « Il n’a aucune responsabilité… c’est moi qui m’occupe des enfants tout le temps. Je crois que ça lui plaît assez de ne pas avoir à y penser » (P14).
Enfin, certaines personnes ont fait sur elles-mêmes des découvertes qui leur donnaient de la force, en se découvrant des capacités et une résilience qu’elles ne se connaissaient pas. Une femme a découvert sa capacité d’indépendance :
J’étais un peu devenue dépendante de lui, comme on lisait toujours une histoire ensemble, on faisait toujours des choses, parfois il m’aidait quand je n’arrivais pas à faire quelque chose, et il montait des trucs, et même aujourd’hui, quand elle avait un jouet, je me suis dit : oh, c’est toujours lui qui monte ses jouets… Je crois que c’est surprenant, parce que je peux faire plus que ce que je pensais. (P7)
Parfois, ces prises de conscience conduisaient à plus de clarté sur ce que les personnes souhaitaient pour l’avenir. Une femme parlait de la lucidité qu’elle avait acquise après avoir pris l’initiative de se séparer de son mari, qui consommait des drogues depuis longtemps : « Tout faire toute seule m’a fait sentir que, waouh, je n’ai pas besoin de quelqu’un pour… vous voyez… je l’ai fait toute seule » (P2).
Ce thème renvoie à l’idée que la séparation était un statut conjugal intenable. Les personnes participantes disaient unanimement qu’elles ne pourraient pas prolonger indéfiniment la séparation, car l’incertitude sur l’avenir était trop lourde à porter, dans la mesure où elle créait de l’ambiguïté et de l’incertitude dans le présent. La plupart indiquaient le besoin de trancher dans un sens ou dans l’autre, même si trancher voulait dire divorcer ; bien que douloureux, cela semblait préférable à une incertitude prolongée. Beaucoup faisaient des remarques comme celle-ci : « Pour notre santé mentale, en quelque sorte, il faudrait qu’on se sépare [pour de bon] à un moment donné, parce que, vous voyez, je ne sais vraiment pas comment je pourrais faire ça sur le long terme » (P3).
Pour les personnes qui cherchaient à décider entre divorce et réconciliation, le caractère intenable de la situation tenait au coût émotionnel de leur ambivalence et aux effets de la nécessité de décider. À la question de savoir ce qui était le plus difficile, un homme évoquait le fait de ne pas savoir comment décider de l’avenir de son mariage : « Je crois qu’une partie, c’est la difficulté de trouver ce qui vient ensuite » (P20). Une femme disait : « Mettons juste fin à tout ça, parce que [ne pas savoir] me coûte émotionnellement. Et je ne vais pas pouvoir le supporter beaucoup plus longtemps » (P1). Pour les personnes qui souhaitaient une réconciliation, attendre que l’autre membre du couple sorte de son ambivalence, et donner un sens à ce qui était arrivé au mariage était émotionnellement épuisant. Un homme, dont la femme donnait peu d’explications sur les raisons pour lesquelles elle voulait prendre de la distance, dépensait une énergie considérable à essayer de comprendre sa décision. Il décrivait ainsi son besoin d’une réponse :
Si ça dure trop longtemps, ça va en arriver au point, j’en ai peur, où, si je n’ai pas d’informations qui me permettent de savoir dans quelle direction on va… Je veux savoir à quoi ressemble l’avenir, et si je ne commence pas à voir dans quelle direction ça va, je vais commencer à vouloir une [décision] nette, dans un sens ou dans l’autre. (P10)
Le plus souvent, la tolérance des personnes participantes à l’ambiguïté augmentait avec le temps. Elles décrivaient des sentiments plus intenses de tristesse, de douleur et de confusion au début, puis s’habituaient à vivre avec l’incertitude sur le statut conjugal et l’avenir, mais seulement comme une épreuve à endurer pour un temps. Une femme le disait de manière concise : « Je veux juste que ce soit fini » (P12).
Beaucoup de personnes participantes décrivaient l’effet paralysant de ne pas connaître l’issue de la séparation, avec le sentiment qu’une grande partie de leur vie était en suspens jusqu’à ce qu’une décision se dessine. Elles se sentaient bloquées, faute de savoir jusqu’à quel point adapter leur vie quotidienne à une nouvelle normalité peut-être temporaire. L’exemple d’un homme l’illustre bien :
Quand on se sépare, ça se résume à : quelqu’un va garder la poêle. Quelqu’un d’autre va devoir acheter une poêle… Alors j’allais acheter une batterie de casseroles, et puis en fait je lui ai demandé : « Qu’est-ce que je fais… qu’est-ce qu’on fait si je dépense tout cet argent pour tous ces trucs, et que dans 3 mois on se réconcilie, que tu reviens, et qu’on se retrouve avec tout en double ? » (P10)
Le dernier thème à se dégager concernait le rôle et l’utilité de la séparation dans la décision des personnes participantes quant à l’avenir. Pour certaines, la séparation a aidé à faire la clarté ; la plupart, cependant, restaient incertaines sur l’avenir de leur mariage, ne savaient pas comment parvenir à une décision claire et craignaient que la séparation n’ait créé un mouvement vers le divorce.
Quatre personnes étaient parvenues à la certitude de vouloir divorcer ; trois d’entre elles avaient connu de graves difficultés conjugales, comme la consommation de substances de l’autre membre du couple ou une maladie mentale sévère et non traitée, et la quatrième avait décidé qu’elle ne voulait pas rester avec un conjoint qui avait pris l’initiative de plusieurs séparations. Ces personnes disaient avoir gagné un nouveau regard et ne pas vouloir revenir à des situations émotionnellement épuisantes ou dangereuses. Une femme disait, à propos de la violence verbale et émotionnelle qu’elle avait subie : « On minimise son propre dysfonctionnement. “Oh, ce n’est pas si grave.” Et puis on en arrive même au point où : “C’est moi qui ai provoqué ça, tu sais. J’avais trop bu hier soir.” » (P18). Pour cette femme, la séparation et la distance d’avec son conjoint l’avaient aidée à « remettre les idées en place ». Toutefois, aucune de ces personnes n’avait engagé de procédure de divorce au moment des entretiens, et deux d’entre elles semblaient assez ambivalentes à ce sujet. Une femme expliquait son hésitation par des moyens financiers limités, et une autre évoquait la perspective d’une procédure juridique émotionnellement épuisante, à laquelle elle ne se sentait pas encore prête. Aucune de ces personnes ne savait clairement quand elle pourrait engager une procédure de divorce, mais toutes souhaitaient le faire à terme.
La majorité des personnes participantes, dont la séparation avait commencé pour des raisons moins graves, comme un manque d’affection ou des problèmes de communication, restaient dans l’incertitude quant à l’issue de la séparation, soit parce qu’elles-mêmes hésitaient, soit parce que l’autre membre du couple, encore en plein discernement, n’avait pas pris de décision claire. Pour ces personnes, la séparation n’avait pas résolu la question de poursuivre ou non le mariage. À la question de savoir si la séparation l’avait aidée à y voir plus clair sur l’avenir du mariage, une femme a donné ce qui allait devenir une réponse fréquente : « Je ne sais pas. Vraiment, je ne sais pas. Enfin, c’est une situation tellement confuse » (P12). Certaines personnes pensaient que la séparation avait ajouté de la confusion et créé de nouvelles difficultés à traverser. Une femme parlait de ses intentions déçues :
Je pensais que [la séparation] allait aider. Je pensais que ce serait la réponse, que ce serait exactement ce dont on avait besoin, et ce n’est pas le cas. Ce n’est pas ce dont on avait besoin. Je pense que ça aggrave les choses. Ça nous a éloignés, ça nous a rendus plus distants l’un de l’autre. (P16)
Les personnes participantes évoquaient plusieurs facteurs qui influençaient leur réflexion sur l’avenir du mariage. Beaucoup tenaient compte des effets de leur décision sur leurs enfants. Parfois, les enfants étaient une raison majeure d’envisager la réconciliation, comme le décrivait cet homme : « On essaie juste de peser… est-ce que c’est pire pour eux si on se dispute ? Est-ce que c’est pire pour eux si on est séparés ? » (P11). Une autre femme n’envisageait la réconciliation qu’à cause de ses enfants : « Je dirais que le plus important en ce moment, c’est ma fille et son bonheur, et garder la famille unie pour son bonheur, mais, parfois, les choses ne se passent pas comme ça, alors… » (P4). Certaines personnes tenaient aussi compte de la dissonance entre leurs valeurs religieuses et culturelles et le fait d’envisager le divorce. Une femme, qui s’était séparée en raison de la colère de son mari, disait :
Je suis catholique, alors je ne crois vraiment pas au divorce, mais lui, il croit au divorce. Il est baptiste, alors c’est vraiment dur pour moi. J’aurais vraiment honte d’avoir échoué là-dessus, mais je dois faire ce qui est le mieux pour moi et pour mes enfants. (P12)
Beaucoup tenaient aussi compte des finances. Des ressources financières limitées, ou la perspective de difficultés financières après un divorce, conduisaient certaines personnes à envisager plus sérieusement la réconciliation ou à retarder une procédure de divorce officielle. Une femme avait décidé de divorcer après que son mari eut pris l’initiative d’une deuxième séparation, mais elle se sentait partagée quant au fait d’engager la procédure, parce qu’elle avait besoin de son soutien financier : « C’est ça le plus difficile. Je veux que ce soit officiellement fini, mais je crois que j’ai besoin de son aide… Et je veux aller aussi lentement qu’il le veut, mais je me dis : “J’en ai marre !” » (P5). Une autre femme redoutait le pouvoir qu’aurait son mari, qui gagnait les revenus du foyer, s’il décidait de demander la garde exclusive de leurs enfants : « Je resterais dans un mariage malheureux pendant cent millions d’années si ça voulait dire qu’on ne m’enlèverait pas mes enfants » (P12). À l’inverse, un homme évoquait le luxe de ne pas avoir à s’inquiéter des finances : « On se rend compte qu’on a la chance de pouvoir se permettre de divorcer » (P11). Enfin, certaines personnes voulaient des preuves que l’autre membre du couple avait changé. Une femme avait pris l’initiative d’une séparation après avoir appris l’infidélité de son mari. Sa décision de rester mariée ou non reposait principalement sur la promesse qu’il n’aurait pas d’autre liaison. Elle disait : « [On pourrait envisager de se réconcilier] s’il disait ça… alors on pourrait avancer et tout ça » (P6). D’autres se demandaient si les changements de leur partenaire dureraient. Par exemple, un homme décrivait des problèmes sexuels avec sa femme qui s’étaient améliorés pendant la séparation, mais il n’était pas sûr que le changement durerait.
Malgré leur ouverture à la réconciliation, plusieurs personnes doutaient d’y parvenir et craignaient que la séparation n’ait créé un mouvement vers le divorce, une issue qu’elles n’étaient pas encore prêtes à choisir délibérément. D’autres, généralement celles qui n’avaient pas pris l’initiative de la séparation, voulaient se réconcilier mais craignaient que le divorce ne devienne inévitable pendant qu’elles attendaient que l’autre membre du couple, toujours dans l’incertitude, se décide. Certaines décrivaient ce mouvement comme un effet du temps : plus la séparation durait, plus il serait difficile de se réconcilier. Une femme se demandait combien de temps elle pourrait prolonger la séparation avant de prendre une décision définitive : « Je crois que je saurai, si on en est au même point dans 6 mois, qu’il sera temps de passer à autre chose. Il sera temps de, soit… passez-moi l’expression… de se décider, bordel » (P1). Une autre femme disait : « Les jours deviennent des mois et… rien ne change, et on a un peu l’impression que ça va finir par arriver, alors qu’on ne le veut vraiment pas. Si ça ne change pas, je pense que ça pourrait arriver, parce que je ne peux pas vivre comme ça » (P7). D’autres voyaient ce mouvement comme un effet de l’adaptation à la vie séparée. Une femme se demandait si son mari ne s’était pas trop habitué à vivre seul pour envisager une réconciliation : « On commence à prendre d’autres habitudes, à faire les choses de son côté, et on gagne en indépendance. Et je crois que c’est ce qui lui a plu là-dedans, j’imagine, juste ne pas être attaché » (P14). Une femme évoquait sa peur du divorce à mesure qu’elle et son mari s’éloignaient et passaient moins de temps ensemble : « Même si je ne le veux pas, je crois que ça mène probablement au divorce. Je ne sais pas, plus on s’éloigne l’un de l’autre, plus c’est risqué… plus ça dure, aussi, plus c’est risqué… c’est genre, qu’est-ce qui va se passer ensuite ? » (P16). Enfin, certaines personnes voyaient ce mouvement comme l’effet de l’absence de solutions claires aux problèmes conjugaux. Une femme s’inquiétait de finir par divorcer parce qu’elle et son mari ne savaient pas comment résoudre les problèmes qui avaient précédé la séparation : « Et c’est très dur, parce que, j’ai sans doute l’air de radoter, mais on veut sincèrement essayer de trouver une solution. Et j’ai l’impression qu’il n’y a pas de mode d’emploi pour nous. » (P1).
Le but de cette étude était d’examiner l’expérience peu étudiée de la séparation conjugale ambiguë. La littérature semble biaisée en faveur de l’inévitabilité du divorce après une séparation, comme en témoigne la manière dont les personnes séparées sont confondues avec les personnes en instance de divorce dans les échantillons (par exemple Sbarra, Smith et Mehl, 2014). Or, les expériences des personnes participantes à cette étude suggèrent que la séparation ne commence pas toujours avec l’intention de divorcer. La décision sur l’avenir d’un mariage semble se prolonger au-delà de la décision de se séparer, ce qui concorde avec la recherche sur l’ambivalence liée aux décisions de divorce (Doherty, Willoughby et Peterson, 2011). L’intérêt pour les processus de décision conjugale et de divorce grandit (par exemple Allen et Hawkins, 2017 ; Hawkins et al., 2017), et la recherche gagnerait à examiner ces processus à travers une diversité d’arrangements, de statuts et de transitions conjugales.
L’un des thèmes les plus centraux de l’expérience des personnes participantes était le degré d’ambiguïté qui entourait la séparation. Elles avaient du mal à donner un sens à leur statut conjugal et décrivaient des degrés variables d’incertitude sur la manière d’interagir avec l’autre membre du couple ou de négocier les termes de la séparation. Ce thème fait écho au concept d’ambiguïté des frontières familiales de Boss et Greenberg (1984), qui désigne un manque de clarté sur le caractère définitif d’une perte relationnelle. Si les changements structurels de la vie familiale contribuent au sentiment d’incertitude, c’est la perception de ces changements et le sens qui leur est donné qui prédisent le mieux l’ambiguïté des frontières (Carroll, Olson et Buckmiller, 2007), et des niveaux plus élevés et des périodes prolongées d’ambiguïté des frontières entraînent une augmentation du stress (Boss et Greenberg, 1984). Les personnes participantes parlaient presque unanimement de la séparation comme d’une situation intenable, et certaines faisaient l’hypothèse qu’une décision claire de divorcer pourrait soulager la détresse liée à l’ambiguïté, même lorsque le divorce n’était pas l’issue souhaitée. La recherche a documenté les effets néfastes de l’intolérance à l’incertitude sur la santé mentale (par exemple Carleton et al., 2012). Si l’ambiguïté des frontières a également été observée chez certaines personnes divorcées (Peterson et Hendricksen Christiansen, 2008), la perspective de la clarté au milieu d’une expérience ambiguë pourrait motiver la décision de divorcer. La recherche future pourrait examiner si l’ambiguïté des frontières et l’intolérance à l’incertitude expliquent une part de l’ambivalence des personnes en instance de divorce (Doherty, Willoughby et Peterson, 2011). Elle pourrait aussi examiner si des limites relationnelles et des termes de séparation formulés explicitement influencent la décision. La transgression de limites implicites, comme le fait de fréquenter d’autres personnes, peut ajouter de nouvelles difficultés à prendre en compte.
Certaines personnes participantes craignaient aussi que la séparation ne crée un mouvement non souhaité vers le divorce. Le modèle de l’engagement de Stanley et Markman (1992) examine l’issue des mariages selon que les relations progressent en fonction d’un engagement prosocial envers la relation ou d’un engagement de contrainte, c’est-à-dire le fait de rester parce que les contraintes sont trop fortes pour partir. Ce modèle qualifie ce dernier d’« effet d’inertie », qui conduit les couples à « glisser plutôt que décider » dans la progression de leur relation, parce que partir devient plus difficile à mesure que le couple devient plus interdépendant (Stanley, Rhoades et Markman, 2006, p. 503-504). De même, la séparation peut créer un mouvement, ou une inertie, vers le divorce, parce que les contraintes qui retiennent dans le mariage semblent diminuer à mesure que les vies des deux membres du couple s’enchevêtrent moins. Certaines personnes participantes évoquaient la faible probabilité perçue d’une réconciliation comme un effet du temps ou de l’adaptation à la vie séparée, ou, comme on l’a vu, du caractère intolérable d’une ambiguïté prolongée. Au lieu de faire naître une confiance dans la décision de divorcer, la séparation peut conduire certains couples à glisser vers le divorce, mais avec une part d’ambivalence. Le modèle de l’engagement de Stanley et Markman (1992) peut aussi aider à comprendre les raisons pour lesquelles certains couples se réconcilient, ainsi que l’insatisfaction et l’instabilité des mariages réconciliés après une séparation (Binstock et Thornton, 2003 ; Kitson, 1985 ; Vennum et al., 2014 ; Wineberg et McCarthy, 1994). Si la plupart des personnes participantes disaient avoir un certain désir de réconciliation, certaines se sentaient enclines à rester mariées en raison d’autres contraintes, comme des difficultés financières ou la perspective de difficultés financières après un divorce. Cela semblait particulièrement fréquent chez les femmes. C’est curieux, vu l’aisance déclarée de l’échantillon, mais la recherche sur le stress familial et l’adaptation (par exemple Boss, 1992) soutient que la perception des ressources compte souvent davantage dans les réactions au stress que leur présence réelle. De plus, les femmes sont plus exposées aux difficultés financières après un divorce (de Vaus et al., 2017), et la recherche antérieure sur la séparation soutient l’idée que les personnes qui disposent de moins de ressources financières et sociales sont plus susceptibles de rester mariées ou de tenter une réconciliation (Morgan, 1988 ; Tumin et al., 2015 ; Wineberg et McCarthy, 1994). Il se peut que la perception de contraintes ou la perspective de difficultés, financières ou autres, motive la décision de rester dans le mariage. La recherche future pourrait examiner si les trajectoires des couples qui se réconcilient par engagement de contrainte diffèrent de celles des couples qui se réconcilient par engagement prosocial envers la relation. Ces derniers pourraient être plus enclins à travailler sur les problèmes qui ont précédé la séparation, ce qui réduirait l’instabilité conjugale ultérieure par rapport aux couples qui se réconcilient sous l’effet des contraintes.
Les personnes participantes disaient aussi garder la séparation relativement secrète, par crainte du regard des autres et de retours peu aidants. Les femmes semblaient particulièrement inquiètes de ne pas répondre aux attentes sociales, ou que les autres voient dans leur mariage en difficulté le reflet de leur incapacité à maintenir leur relation en bonne santé, ce qui concorde avec la recherche antérieure montrant que les femmes tendent à se sentir plus responsables de la bonne santé d’une relation (Baum, 2007). Les inquiétudes des personnes participantes quant aux retours des autres concordent aussi avec les résultats antérieurs sur l’utilité des réactions des proches à qui l’on se confie. Les personnes qui se sont confiées à d’autres au sujet de leurs problèmes conjugaux ou relationnels ont jugé les moins utiles les réactions suivantes : donner trop de conseils ou des conseils inutiles, trop parler de soi, se montrer trop critique envers l’autre membre du couple, porter des jugements moraux ou des critiques, et suggérer à la personne de mettre fin à la relation (Lind Seal, Doherty et Harris, 2016). Ensemble, ces nuances de la discrétion suggèrent qu’une stigmatisation durable semble entourer les problèmes conjugaux, dont une part pourrait être inégalement répartie selon le genre, alors même que la population américaine accepte de plus en plus le divorce (Dugan, 2017). La discrétion des personnes participantes soulève toutefois aussi la question de la prévalence de la séparation ambiguë, difficile à suivre parce que la séparation n’implique pas nécessairement de changement juridique du statut conjugal.
Enfin, les thèmes de l’étude remettent en question l’utilité de la séparation pour décider s’il faut poursuivre le mariage, telle que la promeuvent des sources grand public (par exemple Lipe, 2010 ; Raffel, 1999). Les personnes qui envisagent le divorce souhaitent obtenir clarté et confiance quant à l’avenir d’un mariage, mais peinent souvent à y parvenir (Harris, Crabtree, Bell, Allen et Roberts, 2017) et, d’après l’expérience des personnes participantes, la séparation n’apportait généralement pas cette clarté. Certaines disaient même que la séparation avait accru leur confusion. Toutefois, quatre personnes en étaient venues à souhaiter le divorce, et trois d’entre elles citaient des problèmes graves, comme la toxicomanie de l’autre membre du couple ou des troubles psychiques non traités, comme centraux dans leur décision. Les personnes qui s’étaient séparées pour des raisons moins graves savaient généralement moins bien ce qu’elles voulaient, ou leur désir de réconciliation s’accompagnait d’une incertitude sur les solutions. Si la taille de notre échantillon et notre méthodologie ne se prêtent pas à la généralisation, ces tendances pourraient justifier que la recherche future s’intéresse aux liens entre les problèmes conjugaux et l’utilité de la séparation pour la décision conjugale.
Les thérapeutes occupent une position privilégiée pour aider les personnes incertaines de l’avenir de leur mariage à parvenir à une décision claire, et ces résultats peuvent orienter ce travail. Premièrement, davantage de recherches sont nécessaires pour déterminer quand ou si la séparation est indiquée, et il convient de faire preuve de prudence avant d’encourager une séparation pour aider à la décision conjugale tant que ce phénomène n’est pas mieux compris. Deuxièmement, il faut garder à l’esprit que l’incertitude peut se prolonger au-delà de la décision de se séparer. Les thérapeutes qui partagent le présupposé selon lequel la séparation mène inévitablement au divorce risquent d’encourager prématurément le divorce et les processus de dissolution. Ménager un espace pour l’incertitude peut aider à préserver l’intégrité de la décision d’un couple. Enfin, si un couple se sépare, la thérapie peut l’aider à formuler un plan qui limite le mouvement vers une issue non souhaitée. Les couples peuvent gagner à expliciter des limites plus claires pour réduire l’ambiguïté et à négocier délibérément des termes qui, autrement, pèseraient de manière disproportionnée sur l’un des membres du couple, comme les responsabilités éducatives.
Cette étude n’est pas sans limites. Notre échantillon était relativement homogène, ce qui peut tenir au recrutement par des publicités sur les réseaux sociaux. Plus de 75 % des personnes participantes se sont identifiées comme blanches, et 70 % comme femmes. D’autres thèmes pourraient se dégager avec des échantillons plus divers en matière d’origine ethnoraciale et de genre, ou composés de personnes qui n’utilisent pas le réseau social employé pour le recrutement. De plus, toutes les personnes participantes étaient dans des mariages entre une femme et un homme. Nous n’avons pas délibérément exclu les personnes dans des mariages de même sexe, mais nous n’avons pas réussi à en trouver pour cette étude. Outre la stratégie de recrutement choisie, cela peut tenir au critère du mariage et au temps relativement court depuis lequel les couples de même sexe peuvent se marier légalement. En outre, des données récentes suggèrent que les personnes divorcées d’un mariage de même sexe peuvent craindre que leur expérience soit rendue illisible par des présupposés hétéronormatifs (Hoy, 2018), et il se peut que les personnes séparées dans des mariages de même sexe aient craint une stigmatisation supplémentaire. Atteindre des populations cachées pose des difficultés (Ellard-Gray, Jeffrey, Choubak et Crann, 2015), et l’idée, exprimée par les personnes participantes, que la séparation est une expérience privée souligne plus largement le caractère caché des personnes séparées. La recherche devrait en tenir compte lors des prochaines tentatives de recrutement, en particulier auprès des personnes qui appartiennent à des populations marginalisées. Le caractère transversal des données est une autre limite. La plupart des personnes participantes indiquaient que la séparation ne les avait pas aidées à y voir clair sur l’avenir du mariage, mais l’issue de leur séparation reste finalement inconnue. Recueillir des données à plusieurs moments pourrait éclairer la manière dont les séparations ambiguës et les processus de décision qui s’y rattachent évoluent et sont vécus dans le temps.
Plusieurs possibilités de faire avancer la littérature sur la séparation conjugale se sont dégagées de cette étude. D’abord, il pourrait être utile de recueillir des données sur la prévalence des séparations ambiguës, car on ignore la proportion de séparations qui commencent sans clarté quant à leur issue. La recherche sur la séparation et le divorce devrait interroger l’intention qui préside à la séparation, même auprès de personnes en instance de divorce ou divorcées, ce qui pourrait éclairer les divers chemins par lesquels les couples en viennent à décider de divorcer. Les personnes qui commencent par une séparation ambiguë et divorcent ensuite pourraient raconter comment elles sont parvenues à leur décision, ce qui pourrait éclairer les seuils de tolérance à l’ambiguïté, le manque de clarté sur la manière de résoudre les problèmes conjugaux ou d’autres facteurs qui ont conduit à leur décision, comme des limites relationnelles floues. Il se peut que certains couples « glissent » en fait vers le divorce sans avoir la conviction que le divorce est vraiment la meilleure option (Stanley, Rhoades et Markman, 2006, p. 505), et le mouvement créé par la séparation pourrait expliquer une partie de leur ambivalence à l’égard du divorce. Cette recherche gagnerait aussi à s’appuyer sur des échantillons plus divers, incluant des personnes dans des mariages de même sexe. Il pourrait aussi être intéressant d’examiner si la séparation ambiguë est vécue différemment par des couples cohabitants non mariés, qui ne connaissent peut-être pas les mêmes contraintes juridiques face au divorce, mais ont pris un engagement relationnel de même niveau. Enfin, étant donné l’idée répandue selon laquelle les séparations aident à décider, et le rôle que peuvent jouer les thérapeutes pour aider les couples à discerner s’il faut poursuivre le mariage, il pourrait être important d’évaluer les attitudes des thérapeutes à l’égard des séparations ambiguës.
Complexe Systémique : à retenir
L’étude a le mérite de nommer une situation que la clinique rencontre souvent sans lui donner de statut : la séparation « pour réfléchir », ni rupture ni réconciliation. Le concept d’ambiguïté des frontières de Pauline Boss éclaire ce qui se joue : des limites familiales floues, des rôles suspendus, des enfants et une belle-famille qui ne savent plus où se placer. Trois leçons pour les thérapeutes. Ne pas prescrire la séparation comme outil de décision : ici, elle apporte rarement la clarté, sauf quand des problèmes graves sont en jeu (addiction, violence, trouble psychique non traité). Ne pas lire la séparation comme un divorce annoncé, au risque de pousser le système vers une issue qu’il n’a pas choisie. Aider plutôt le couple à expliciter les termes de l’entre-deux (enfants, argent, autres relations), car c’est l’implicite qui nourrit l’inertie vers la rupture. L’asymétrie de genre mérite aussi l’attention : ce sont surtout les femmes qui gardent les enfants et redoutent le jugement social. L’échantillon reste petit, recruté sur Facebook, majoritairement blanc et féminin, et interrogé à un seul moment. À lire avec l’article de Robert Neuburger sur la séparation de couple, et avec l’article sur la perte ambiguë et les rituels.
Notes de l’original
Financement. Ce projet a été financé par la Robert E. Keane Fellowship in Ambiguous Loss et par le Minnesota Couples on the Brink Project. L’équipe a présenté cette recherche au congrès annuel 2018 de l’American Association for Marriage and Family Therapy.
Note de l’éditeur. La mention de copyright de cet article a été modifiée le 4 avril 2020, après sa publication en ligne initiale.
Références
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Traduction non officielle en français de L’expérience vécue de la séparation conjugale ambiguë : une étude phénoménologique, par Sarah A. Crabtree et Steven M. Harris, Journal of Marital and Family Therapy, vol. 46, no 3 (2020), doi : 10.1111/jmft.12419, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence. Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.
Traduction française non officielle de « The Lived Experience of Ambiguous Marital Separation: A Phenomenological Study », publié dans Journal of Marital and Family Therapy (2020) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.
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Crabtree, S. A., et Harris, S. M. (2020). L’expérience vécue de la séparation conjugale ambiguë : une étude phénoménologique (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/l-experience-vecue-de-la-separation-conjugale-ambigue-une-etude-phenomenologique (Œuvre originale publiée en 2019 dans Journal of Marital and Family Therapy, 46(3), 385-398 (2020) ; republiée en 2020 par Journal of Marital and Family Therapy, https://onlinelibrary.wiley.com/doi/full/10.1111/jmft.12419)
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