Family Relations · Famille

« Assez d’être à bout » : trauma intergénérationnel et pont relationnel chez les personnes réfugiées est-africaines de la génération 1.5

Arrivées aux États-Unis entre 8 et 18 ans, seize personnes somaliennes, oromos et éthiopiennes racontent ce qu’elles portent : la survie de leurs parents, leurs silences, l’obligation de tenir coûte que coûte. L’équipe de Zamzam Dini décrit une génération 1.5 qui sert de pont entre les générations, et une « résilience alourdie » qu’il faudrait apprendre à déposer ensemble.

Auteurs Zamzam Dini (programme de thérapie de couple et de famille, Alliant International University, Irvine, Californie), Kadija Mussa et Shreya Sharma (département de sciences sociales de la famille, université du Minnesota, Twin Cities, Saint Paul) et Zahra Muse (département de psychologie, université de Seattle, Washington), États-UnisPremière publication Family Relations, 10 septembre 2026Traduction Complexe Systémique, traduction non officielle

Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de « Assez d’être à bout » : trauma intergénérationnel et pont relationnel chez les personnes réfugiées est-africaines de la génération 1.5, par Zamzam Dini, Kadija Mussa, Shreya Sharma et Zahra Muse, publié dans Family Relations (Wiley) (2026), doi : 10.1111/fare.70359, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Les tableaux sont présentés sous forme de listes. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.

Le silence opérait comme un processus relationnel par lequel le trauma, le deuil et les attentes familiales se communiquaient d’une génération à l’autre.

Zamzam Dini, Kadija Mussa, Shreya Sharma et Zahra Muse

Résumé

Objectif. Cette étude a examiné la manière dont des personnes réfugiées d’Afrique de l’Est de la génération 1.5 (G1.5) composent avec le trauma intergénérationnel, la résilience et la communication au sein des systèmes familiaux réfugiés.

Contexte. Les familles réfugiées vivent souvent un trauma intergénérationnel façonné par la migration et le déplacement. Placées entre des parents de première génération et les générations plus jeunes, les personnes réfugiées de la G1.5 occupent un rôle singulier dans la communication familiale, la construction de sens et l’adaptation.

Méthode. Cette étude qualitative a réuni quatre groupes de discussion avec 16 personnes réfugiées est-africaines de la G1.5, somaliennes, oromos et éthiopiennes. Les données ont fait l’objet d’une analyse thématique.

Résultats. Quatre thèmes se sont dégagés : Porter le poids de la survie, Perte partagée et trauma tu, Relier les expériences partagées entre générations et Vers la guérison et la transformation. Les personnes participantes ont décrit des attentes de force héritées, un silence émotionnel autour du trauma et la responsabilité de faire le lien par-delà les fossés culturels et générationnels. Elles ont aussi insisté sur la guérison collective, l’ouverture émotionnelle et des approches communautaires de la résilience.

Conclusion. Le trauma intergénérationnel se négociait à travers des processus relationnels continus, plutôt que d’être vécu uniquement au niveau individuel. Les personnes participantes jouaient le rôle de ponts relationnels, qui traduisaient d’une génération à l’autre les expériences, les attentes et les compréhensions du trauma tout en portant des récits hérités de survie.

Implications. Les résultats plaident pour des approches culturellement ajustées et centrées sur la famille, qui favorisent le dialogue intergénérationnel, la guérison collective et la réparation relationnelle au sein des communautés réfugiées.

1. Introduction

Partout dans le monde, les personnes réfugiées sont souvent confrontées à des traumas liés à la guerre, à la persécution, au déplacement et au stress de la réinstallation, étroitement associés à la dépression, au TSPT et à l’anxiété (Steel et al. 2009). Les communautés réfugiées d’Afrique de l’Est restent pourtant peu étudiées, malgré leur longue histoire de réinstallation aux États-Unis et dans d’autres pays occidentaux (Ellis et al. 2008). Ces groupes font face à des difficultés propres, façonnées par la violence politique, la perte, la désorganisation des structures familiales, l’adaptation culturelle, le racisme et l’islamophobie (Betancourt et al. 2015 ; Im et Rosenberg 2016).

Le trauma, dans ces communautés, est aussi intergénérationnel. Les enfants de personnes réfugiées peuvent porter le fardeau psychologique et relationnel de violences et de déplacements passés, même sans y avoir été directement exposés (Danieli 1998 ; Sangalang et Vang 2017). Pourtant, la recherche place rarement au centre l’expérience vécue des familles est-africaines, et examine rarement la manière dont le trauma se transmet, se négocie et se transforme d’une génération à l’autre au sein des systèmes familiaux. Une attention accrue à ces communautés est indispensable pour élaborer des approches de la guérison et de la résilience ajustées à leur culture.

Pour combler ces lacunes, cette étude place au centre l’expérience vécue de personnes réfugiées d’Afrique de l’Est de la génération 1.5 (G1.5). Situées entre des parents de première génération et des enfants de deuxième génération, les personnes réfugiées de la G1.5 occupent un rôle relationnel singulier au sein des systèmes familiaux réfugiés. Leurs expériences éclairent de manière importante la façon dont le trauma, la résilience et la communication familiale sont interprétés et négociés d’une génération à l’autre.

Guidée par un intérêt pour la construction de sens intergénérationnelle et l’adaptation familiale, cette étude examine les questions de recherche suivantes :

QR1. Comment les personnes réfugiées est-africaines de la G1.5 donnent-elles sens au trauma dans les contextes familiaux et communautaires ?

QR2. Comment le trauma est-il vécu, interprété et transformé d’une génération à l’autre au sein des familles réfugiées ?

QR3. Comment les personnes réfugiées de la G1.5 conçoivent-elles la résilience, la guérison et leurs rôles au sein des systèmes familiaux ?

Ensemble, ces questions explorent la manière dont les personnes réfugiées de la G1.5 composent avec les héritages émotionnels, culturels et relationnels du déplacement. En articulant construction de sens, trauma intergénérationnel et résilience, cette étude soutient que les personnes réfugiées de la G1.5 fonctionnent comme des ponts relationnels qui interprètent, négocient et transforment activement le trauma d’une génération à l’autre. Ce faisant, l’étude contribue à la recherche sur les systèmes familiaux réfugiés en mettant en lumière les processus relationnels par lesquels le trauma, le silence, la résilience et la guérison se transmettent et se réinventent au sein des communautés réfugiées est-africaines. La suite de l’article passe en revue la littérature et les cadres théoriques pertinents, décrit la méthodologie de l’étude, présente les résultats et discute leurs implications pour la théorie, la recherche et la pratique clinique.

2. L’expérience de la G1.5

L’expression G1.5 désigne les personnes réfugiées qui ont migré pendant l’enfance ou l’adolescence, en général après la petite enfance mais avant l’âge adulte, ce qui les situe entre les adultes de première génération et les personnes de deuxième génération nées dans le pays d’accueil (Rumbaut 2004). Ce moment du développement place les personnes réfugiées de la G1.5 à un carrefour singulier de mémoire, d’identité et d’adaptation, puisqu’elles gardent le souvenir vécu de la migration tout en se socialisant dans la société d’accueil.

Dans les contextes de réinstallation, les personnes de la G1.5 assument souvent un rôle d’intermédiaire culturel et linguistique entre leur famille et les institutions extérieures, comme l’école, le système de santé et les services sociaux (Tse 1996). Ces responsabilités peuvent favoriser une compétence biculturelle et une capacité d’adaptation, mais elles entraînent aussi une tension de rôle, une adultification précoce et des tensions intergénérationnelles (Portes et Rumbaut 2001 ; Suárez-Orozco et Suárez-Orozco 2001). Les personnes réfugiées de la G1.5 composent donc souvent avec des attentes concurrentes, liées à l’obligation familiale, à la préservation culturelle et au développement personnel.

Malgré leur rôle décisif au sein des systèmes familiaux, les personnes réfugiées de la G1.5 restent sous-représentées dans la recherche. Les travaux existants se sont surtout intéressés à l’exposition au trauma des adultes de première génération ou au développement identitaire de la deuxième génération, en accordant peu d’attention aux personnes qui ont vécu directement la migration à des étapes formatrices de leur développement (Portes et Rumbaut 2001 ; Sangalang et Vang 2017). Cette lacune est particulièrement importante pour la recherche sur le trauma, car les personnes de la G1.5 peuvent à la fois se souvenir d’expériences antérieures à la migration et en interpréter le sens au sein des contextes familiaux et communautaires actuels. Dans une perspective systémique, les personnes réfugiées de la G1.5 ne font pas que recevoir le trauma intergénérationnel : elles participent activement à la manière dont ce trauma est compris et communiqué au sein des familles. Placer leur point de vue au centre permet donc de comprendre comment le trauma peut être réinterprété, voire interrompu, d’une génération à l’autre.

3. Le trauma intergénérationnel dans les familles réfugiées

Les personnes réfugiées font souvent face à des obstacles structurels importants, notamment des difficultés d’emploi, des logements surpeuplés, une maîtrise limitée de l’anglais, la pauvreté et le racisme, qui peuvent contribuer à des troubles de santé mentale comme le TSPT (Finklestein et Solomon 2009 ; Papadopoulos et al. 2004). Ces facteurs de stress peuvent se transmettre d’une génération à l’autre à travers les pratiques parentales et les schémas de communication familiale (Nagata et al. 2024). Le trauma peut perturber la parentalité, l’attachement et la disponibilité émotionnelle, façonner les capacités de régulation des enfants et accroître leur risque d’expériences négatives dans l’enfance (Antony 2022). La recherche montre que les enfants de personnes réfugiées exposées à la guerre, à la persécution ou au déplacement sont plus susceptibles de présenter des symptômes intériorisés, des problèmes de comportement, un attachement insécure et des réactions proches du TSPT, notamment une hyperactivation et une hypervigilance (Hong et al. 2025).

Le trauma intergénérationnel ne tient pas seulement à ce que les générations plus âgées transmettent, mais aussi à la manière dont les générations plus jeunes interprètent les histoires familiales de violence et y réagissent, tout en affrontant aujourd’hui la discrimination, les conflits d’identité et l’isolement social. Malgré des risques élevés, les enfants de familles réfugiées font aussi preuve de fortes capacités de résilience lorsqu’on leur offre des relations stables, de programmes scolaires et de ressources communautaires ancrées dans leur culture (Antony 2022).

Des recherches récentes suggèrent que la communication du trauma dans les familles réfugiées mêle souvent révélation et silence, les générations plus jeunes devant composer avec des récits fragmentés sur le déplacement, la perte et la survie. Dans une étude exploratoire auprès de familles réfugiées kurdes, l’équipe de Kevers (Kevers et al. 2024) a constaté que le trauma se transmettait non seulement par des récits explicites, mais aussi par le silence, l’accordage émotionnel et la communication indirecte de la souffrance. Ces résultats suggèrent que le trauma intergénérationnel est façonné non seulement par ce que les familles partagent, mais aussi par ce qui reste tu.

Le trauma intergénérationnel ne se transmet donc pas simplement d’une génération à la suivante : les générations plus jeunes interprètent, négocient et investissent activement de sens les histoires familiales de déplacement, de perte et de survie (Danieli 1998 ; Nagata et al. 2024 ; Sangalang et Vang 2017). Pour les personnes réfugiées de la G1.5, les souvenirs directs de la migration peuvent influer encore davantage sur la manière dont ces récits familiaux sont compris et négociés d’une génération à l’autre (Portes et Rumbaut 2001 ; Rumbaut 2004).

4. Les communautés réfugiées d’Afrique de l’Est

Les communautés réfugiées d’Afrique de l’Est, notamment somaliennes, oromos et éthiopiennes, ont connu la violence politique, la persécution, le déplacement forcé et une instabilité prolongée, qui ont façonné les trajectoires migratoires et la vie familiale (Betancourt et al. 2015 ; Im et Rosenberg 2016 ; Shaw et al. 2020). Beaucoup de familles ont aussi passé de longues périodes dans des camps de réfugiés avant leur réinstallation, et continuent d’affronter des difficultés postmigratoires comme le racisme, les difficultés économiques, les barrières linguistiques, la discrimination et l’adaptation culturelle (Abdi 2023 ; Papadopoulos et al. 2004). Ces expériences sont associées à des risques accrus de problèmes de santé mentale, notamment de dépression, de stress post-traumatique et de désorganisation familiale (Finklestein et Solomon 2009 ; Shaw et al. 2020).

Si les communautés somalienne, oromo et éthiopienne ont des contextes historiques et politiques distincts, elles partagent des expériences communes de systèmes familiaux désorganisés, de rôles intergénérationnels qui se déplacent et de nécessité de négocier plusieurs mondes culturels après la réinstallation (Betancourt et al. 2015 ; Im et Rosenberg 2016 ; Shaw et al. 2020). Les personnes réfugiées oromos ont souvent subi la répression politique et la marginalisation culturelle (The Advocates for Human Rights 2009), les personnes réfugiées somaliennes ont été marquées par des décennies de guerre civile et de déplacements (Abdi 2023 ; Im et al. 2025), et les personnes réfugiées éthiopiennes représentent des expériences migratoires diverses liées aux conflits politiques, à la persécution et à l’instabilité économique (Tesfai 2025 ; Shaw et al. 2020). Ces contextes historiques, culturels et de réinstallation forment un arrière-plan important pour comprendre la manière dont les personnes réfugiées de la G1.5 composent avec les attentes intergénérationnelles, les relations familiales et l’adaptation.

5. Cadre théorique

5.1 Le cadre écologique de Bronfenbrenner

Le cadre écologique de Bronfenbrenner pose que les individus n’existent pas isolément, mais sont inscrits dans des systèmes interconnectés qui façonnent leur développement et leur bien-être (Bronfenbrenner et Ceci 1994). Ces systèmes vont des relations familiales immédiates et des interactions entre pairs aux influences culturelles, politiques et sociétales plus larges. Le microsystème englobe les interactions directes au sein de la famille et de la communauté, tandis que le mésosystème reflète les liens entre ces milieux. L’exosystème comprend les institutions et les structures sociales qui influencent indirectement les individus, comme l’école, les politiques d’immigration et le système de santé. Enfin, le macrosystème situe les expériences individuelles et familiales dans les valeurs culturelles, les normes et les conditions sociopolitiques plus larges (Antony 2022).

Ce cadre est particulièrement utile pour comprendre les systèmes familiaux réfugiés, car le trauma, l’adaptation et la résilience sont façonnés par de multiples contextes en interaction plutôt que par les seules expériences individuelles (Arakelyan et Ager 2021 ; Kreitzer et al. 2025). Les familles réfugiées affrontent simultanément le déplacement, la réinstallation, la discrimination et l’adaptation culturelle, et ce qui se vit à un niveau écologique influe sur le fonctionnement aux autres niveaux. Au sein du microsystème, les schémas de communication familiale façonnent la manière dont le trauma est compris et abordé. Aux niveaux du mésosystème et de l’exosystème, l’école, les institutions religieuses et les organisations communautaires influent sur l’appartenance et l’adaptation. Au niveau du macrosystème, les valeurs culturelles liées à l’obligation familiale, à la résilience et à la responsabilité collective façonnent la manière dont la détresse est interprétée et exprimée.

Pour les personnes réfugiées de la G1.5, les influences écologiques englobent les relations avec les parents, la fratrie, les pairs et les institutions. Ce cadre situe donc le trauma, la résilience et la guérison au sein des multiples systèmes qui façonnent la vie des familles réfugiées.

5.2 La théorie de l’acculturation

La théorie de l’acculturation offre un cadre supplémentaire pour comprendre l’expérience des familles réfugiées qui évoluent dans plusieurs environnements culturels. Berry (1997) a conceptualisé l’acculturation comme le processus par lequel des individus et des groupes s’adaptent à un nouveau contexte culturel tout en conservant, à des degrés divers, un lien avec leur culture d’origine. Plutôt qu’un passage linéaire d’une culture à une autre, l’acculturation suppose une négociation continue entre identité héritée et identité de la culture d’accueil.

Au sein des familles réfugiées, l’acculturation se fait souvent à des rythmes différents selon les générations, ce qui crée ce que la recherche appelle des écarts d’acculturation (Berry 1997 ; Meschke et Juang 2014). Les membres les plus jeunes de la famille s’adaptent souvent plus vite à la société d’accueil par l’école, les réseaux de pairs et l’apprentissage de la langue, tandis que les parents peuvent garder des liens plus forts avec les traditions et les pratiques culturelles de leur pays d’origine. Ces différences peuvent contribuer à des malentendus intergénérationnels, à des déplacements de rôles et à des tensions autour de l’identité, de l’appartenance et des attentes familiales (Portes et Rumbaut 2001 ; Suárez-Orozco et Suárez-Orozco 2001).

La théorie de l’acculturation est particulièrement pertinente pour les personnes réfugiées de la G1.5, dont la socialisation culturelle précoce puis le développement au sein de la société d’accueil peuvent produire des expériences d’adaptation distinctes (Rumbaut 2004). Ce cadre aide à expliquer comment des rythmes et des expériences d’acculturation différents façonnent les attentes intergénérationnelles, les identités et les relations familiales.

5.3 La communication familiale du trauma

La recherche sur le trauma intergénérationnel suggère que le trauma se transmet non seulement par une exposition directe, mais aussi par les processus de communication familiale, les climats émotionnels et les récits partagés (Danieli 1998 ; Nagata et al. 2024). Les familles communiquent le trauma par des mécanismes explicites et implicites, notamment le récit, le silence, l’expression émotionnelle et des schémas de révélation ou d’évitement. Ces processus façonnent la manière dont les générations plus jeunes comprennent les histoires familiales de déplacement, de violence et de survie.

La recherche auprès des familles réfugiées a montré que la communication sur les expériences traumatiques se caractérise souvent par une révélation sélective, un filtrage de soi et un silence protecteur (Dalgaard et al. 2016 ; Dini 2025 ; McCleary et al. 2020). Si ces schémas peuvent servir à protéger les membres de la famille de souvenirs douloureux, ils peuvent aussi créer de l’incertitude, de la distance émotionnelle et des difficultés dans la construction de sens. Les générations plus jeunes, cependant, interprètent activement ces communications verbales et non verbales, d’une manière qui façonne leurs identités et leurs relations (Danieli 1998 ; Kevers et al. 2024 ; Nagata et al. 2024). Pour les personnes réfugiées de la G1.5, ce cadre aide à éclairer comment les récits, les silences et les schémas émotionnels de la famille façonnent la compréhension du trauma d’une génération à l’autre.

Ensemble, le cadre écologique de Bronfenbrenner, la théorie de l’acculturation et la théorie de la communication familiale du trauma suggèrent que le trauma intergénérationnel est façonné par des influences sociales à plusieurs niveaux, par des expériences différentes d’adaptation culturelle et par les processus de communication familiale. Ces cadres fournissent une base pour comprendre la manière dont les personnes réfugiées de la G1.5 composent avec le trauma, la résilience et la construction de sens tout en servant de ponts relationnels au sein des systèmes familiaux réfugiés.

6. Méthodologie

6.1 La présente étude

Cette étude qualitative a eu recours à des groupes de discussion en ligne pour explorer la manière dont des personnes réfugiées est-africaines de la G1.5 comprennent le trauma, la résilience, la guérison et les dynamiques familiales intergénérationnelles. Le dispositif des groupes de discussion a été choisi parce qu’il facilite le récit partagé et la coconstruction du sens entre des personnes aux expériences culturelles et migratoires semblables (Madriz 2000). Quatre groupes de discussion ont été menés, jusqu’à saturation thématique. L’étude a été examinée par le comité d’éthique institutionnel de l’université de la personne qui signe en premier, qui l’a dispensée d’un examen complet.

6.2 Personnes participantes et recrutement

Seize personnes réfugiées est-africaines de la G1.5 ont participé à quatre groupes de discussion. Elles étaient d’origine somalienne, oromo et éthiopienne, un quatrième groupe réunissant des personnes est-africaines d’origines mêlées. Les personnes participantes avaient entre 8 et 18 ans environ au moment de leur migration vers les États-Unis. La majorité étaient parents (n = 13, 81,3 %), et toutes se disaient musulmanes. Elles résidaient au Minnesota, au Dakota du Nord, en Oregon et dans l’État de Washington, et avaient des parcours scolaires et professionnels variés. D’autres caractéristiques des personnes participantes sont présentées dans le tableau 1.

Tableau 1 — Caractéristiques des personnes participantes

  • Groupe de discussion, n (%). Somalien : 4 (25,0) ; oromo : 4 (25,0) ; éthiopien : 4 (25,0) ; origines mêlées : 4 (25,0).
  • Genre, n (%). Femmes : 9 (56,3) ; hommes : 7 (43,7).
  • Autres caractéristiques, n (%). Parents : 13 (81,3) ; de confession musulmane : 16 (100) ; diplôme universitaire ou plus : 16 (100).

Le recrutement a reposé sur un échantillonnage de convenance et en boule de neige. Il s’est d’abord fait par des réseaux communautaires, des contacts professionnels et des recommandations personnelles, puis par les recommandations des personnes participantes elles-mêmes. Cette approche a facilité l’accès à une population qu’il peut être difficile d’associer à la recherche, pour des raisons de confiance, de vulnérabilité et de sous-représentation historique dans la recherche.

6.3 Collecte des données

Les groupes de discussion se sont tenus en ligne sur Zoom, ont été enregistrés (audio) avec le consentement des personnes participantes et transcrits intégralement. Un guide semi-directif a été élaboré pour explorer la manière dont les personnes participantes comprenaient le trauma, les relations intergénérationnelles, la résilience, la guérison, l’identité et les forces de la communauté. Les questions étaient délibérément larges pour encourager la discussion et la coconstruction du sens, tout en laissant aux personnes participantes la latitude de rebondir sur les réponses des autres et de réfléchir à des expériences partagées.

Les groupes commençaient par la question : « Comment définissez-vous le trauma ? » Cette question a été posée à dessein pour permettre aux personnes participantes de décrire le trauma dans leurs propres mots et selon leurs propres cadres culturels, plutôt que d’imposer une définition clinique préétablie. Si beaucoup s’appuyaient sur des notions cohérentes avec les conceptions psychologiques occidentales du trauma, elles le décrivaient aussi fréquemment à travers des prismes collectivistes et intergénérationnels, en insistant sur le sacrifice familial, le déplacement, la souffrance communautaire, l’appartenance rompue, la responsabilité relationnelle et les expériences historiques de la migration.

Des relances ont servi à approfondir la discussion sur les relations intergénérationnelles, les attentes culturelles, la résilience et la guérison. Le format de groupe encourageait les personnes participantes à réfléchir ensemble à des expériences partagées et à coconstruire du sens par le dialogue, l’accord et le désaccord (Madriz 2000). Chaque groupe de discussion a duré environ 90 minutes.

6.4 Analyse des données

Les données ont été analysées selon l’approche d’analyse thématique en six phases de Braun et Clarke (2006). Plusieurs membres de l’équipe ont relu les transcriptions de manière indépendante et généré des codes initiaux ; l’équipe s’est réunie régulièrement pour affiner les thèmes et résoudre les divergences par la discussion. Le codage combinait des approches inductives, ancrées dans les récits des personnes participantes, et une attention déductive au trauma, à la résilience, à l’identité et aux processus intergénérationnels. Des mémos réflexifs ont consigné les décisions analytiques et les interprétations émergentes tout au long du codage.

6.5 Positionnement de l’équipe de recherche

L’équipe de recherche réunissait des personnes plus ou moins proches culturellement des communautés réfugiées est-africaines, avec des points de vue de la G1.5, de la G2 et de personnes immigrées non originaires d’Afrique de l’Est. Plusieurs membres de l’équipe partageaient une expérience vécue de la migration, d’une identité biculturelle et d’un engagement dans la communauté musulmane, tandis que d’autres apportaient un regard extérieur qui a favorisé la réflexion critique et la rigueur analytique.

6.6 Fiabilité

Pour renforcer la rigueur, l’équipe de recherche a mis en œuvre plusieurs stratégies tout au long de l’étude. La crédibilité a été soutenue par un engagement prolongé lors des groupes de discussion, par l’intégration de citations des personnes participantes et par une triangulation entre personnes participantes somaliennes, oromos et éthiopiennes. Des réunions d’équipe régulières, des mémos réflexifs et des échanges entre pairs (peer debriefing) ont servi à mettre à l’épreuve les interprétations et à affiner les thèmes. Une documentation détaillée des choix méthodologiques et des caractéristiques des personnes participantes a soutenu la transparence et la transférabilité (Lincoln et Guba 1985 ; Berger 2015 ; Tracy 2010).

7. Résultats

L’analyse des groupes de discussion a fait apparaître quatre thèmes généraux, qui rendaient compte de la manière dont les personnes réfugiées est-africaines de la G1.5 comprenaient le trauma, la résilience, l’identité, l’appartenance et la guérison d’une génération à l’autre : (1) Porter le poids de la survie, (2) Perte partagée et trauma tu, (3) Relier les expériences partagées entre générations et (4) Vers la guérison et la transformation. À travers ces thèmes, les personnes participantes décrivaient une position singulière entre les générations et les cultures, où elles servaient de ponts relationnels tout en composant avec les fardeaux et les possibilités liés à la migration et à l’adaptation. Le tableau 2 résume l’ensemble des thèmes et sous-thèmes.

Tableau 2 — Thèmes et sous-thèmes issus des groupes de discussion

  • Porter le poids de la survie. Équilibrer des mondes concurrents ; le coût d’être incassable.
  • Perte partagée et trauma tu. Jeter un pont par-delà le silence avec les parents ; la survie comme identité héritée.
  • Relier les expériences partagées entre générations. L’empathie entre les générations ; honorer les sacrifices de la G1.
  • Vers la guérison et la transformation. Se délester, un processus collectif ; réinventer les forces de la communauté.

7.1 Porter le poids de la survie

D’une génération à l’autre, les personnes participantes décrivaient la survie à la fois comme un héritage et comme une responsabilité toujours actuelle, un poids porté non seulement dans la mémoire mais dans la vie quotidienne. L’attente d’endurer, de subvenir aux besoins et de tenir bon façonnait le fonctionnement des familles, l’expression des émotions et la négociation des identités. Pour beaucoup, la survie n’était pas un événement passé et unique, mais une manière d’être héritée, entretenue par le travail, la foi et la retenue émotionnelle. Les personnes participantes évoquaient la gestion permanente de pressions concurrentes : prendre soin de la famille restée à l’étranger, répondre aux exigences de la vie aux États-Unis et maintenir en public une image de force et de gratitude. Sous cette endurance, pourtant, se cachaient des couches de fatigue, de silence et de peur de s’effondrer. Ce thème, Porter le poids de la survie, rend compte des coûts émotionnels et relationnels du maintien de la résilience d’une génération à l’autre. Dans tous les groupes, les personnes participantes décrivaient une position liminale entre les générations, les cultures et les systèmes. Ce rôle leur demandait souvent de servir d’interprètes, de porte-parole, de soutiens de famille et d’intermédiaires émotionnels, tout en affrontant leurs propres difficultés liées à la migration.

7.1.1 Équilibrer des mondes concurrents

Les personnes participantes décrivaient de manière constante la vie de personne réfugiée de la G1.5 comme une négociation continue entre de multiples attentes culturelles, familiales et sociales. Plutôt que d’appartenir pleinement à la culture d’origine de leurs parents ou au contexte américain plus large, beaucoup se décrivaient dans une position d’entre-deux, qui exigeait une adaptation et une traduction constantes entre les mondes. Comme l’expliquait Mona (femme éthiopienne) : « On a l’impression d’être coincée entre deux communautés très différentes… il faut composer avec les deux en même temps, et rien que ça, ça a été une expérience traumatisante. » De même, Malik (homme éthiopien) remarquait : « Nous sommes entre deux mondes. Un pied en Afrique et un pied ici. Nous ne savons pas où est notre place. »

Les personnes participantes décrivaient cette position comme une source à la fois de force et de tension. Beaucoup se voyaient particulièrement capables de comprendre plusieurs points de vue culturels, mais ce rôle exigeait souvent de changer de code en permanence et de négocier son identité. Ayantu (femme oromo) remettait en question l’idée répandue selon laquelle le biculturalisme serait bénéfique en soi :

J’aurais préféré grandir entièrement là-bas, au pays, ou entièrement ici… les gens disent qu’on y gagne en résilience, en souplesse, en capacité à changer de code. Je n’aime pas changer de code. C’est parce que je ne suis à l’aise dans aucune des communautés ni aucune des sociétés où je vis.

Loin de vivre le biculturalisme comme une adaptation fluide, les personnes participantes disaient fréquemment se sentir « trop africaines » dans les contextes américains et « trop américaines » au sein de leurs propres communautés. Cet équilibre dépassait l’identité culturelle pour s’étendre aux relations et aux responsabilités familiales. Les personnes participantes servaient souvent d’interprètes, de porte-parole et d’intermédiaires culturels pour leur famille, aidant leurs parents à se repérer dans des systèmes inconnus tout en s’adaptant elles-mêmes aux institutions américaines. Zakariye (homme somalien) décrivait ce rôle comme une manière d’aider à « combler le fossé » entre les générations.

Pour beaucoup, cette négociation permanente produisait à la fois des possibilités et des fardeaux. Si les personnes participantes disaient avoir développé capacité d’adaptation, débrouillardise et compétence interculturelle, elles faisaient aussi état d’incertitudes sur leur identité, leur appartenance et l’expression de soi. Le défi n’était pas seulement de s’adapter à une nouvelle culture, mais d’apprendre à exister entre plusieurs mondes tout en maintenant des relations et des responsabilités dans chacun d’eux.

7.1.2 Le coût d’être incassable

Les personnes participantes décrivaient la résilience à la fois comme une force culturelle valorisée et comme un lourd fardeau émotionnel. Dans tous les groupes, la force était souvent présentée comme une nécessité pour survivre plutôt que comme un choix personnel. Les personnes participantes racontaient avoir grandi avec l’attente d’endurer les épreuves, de réprimer leur vulnérabilité et de continuer à fonctionner malgré une détresse émotionnelle importante. Si la résilience était souvent admirée dans les familles et les communautés, beaucoup revenaient sur les sacrifices personnels qu’exigeait le maintien de cette image de force.

Plusieurs personnes participantes se demandaient si la résilience ne se payait pas toujours trop cher. Burhan (femme somalienne) évoquait les responsabilités qui pèsent sur la jeunesse réfugiée : « Quand on est enfant, on ne mérite pas ça. Pourquoi est-ce que je dois être résiliente ? » Elle ajoutait plus tard : « J’ai l’impression qu’on m’a volé mon enfance. J’étais toujours en mode survie. C’était toujours une question de besoins. Jamais une question d’envies. » Pour beaucoup de personnes participantes, la résilience n’était pas vécue comme un pouvoir d’agir, mais comme l’obligation de faire toujours passer la survie, les obligations familiales et les responsabilités avant leur propre bien-être.

Les personnes participantes évoquaient aussi des responsabilités qui dépassaient leur propre personne. Abubakar (homme somalien) expliquait : « Nous qui sommes de la génération 1.5, nous portons un lourd fardeau. » Il décrivait la nécessité de concilier ses objectifs personnels et l’obligation de soutenir des membres de sa famille aux États-Unis et à l’étranger, en notant que « nous devons survivre et subvenir aux besoins des gens restés au pays ». De même, les personnes participantes évoquaient la pression à réussir sur les plans scolaire, financier et social tout en servant d’intermédiaires culturels, de soutiens et de modèles au sein de leur famille.

L’attente de tenir bon décourageait souvent l’expression des émotions et la recherche d’aide. Les personnes participantes décrivaient la dissimulation de leur détresse et la vulnérabilité perçue comme une faiblesse. Comme l’expliquait Yusuf (homme somalien) : « En tant que communauté, nous cachons ce que traversent nos têtes et nos cœurs, parce que nous sommes des gens durs et que nous pouvons y faire face. » Si cet état d’esprit favorisait la persévérance, les personnes participantes l’associaient aussi à l’isolement, à l’épuisement émotionnel et à la réticence à chercher du soutien.

En fin de compte, les personnes participantes décrivaient la résilience comme un paradoxe. Les qualités mêmes qui avaient permis aux individus et aux familles de survivre au déplacement, à la migration et à l’adversité pouvaient aussi limiter les possibilités de repos, de guérison et de vulnérabilité. Sans rejeter la résilience, les personnes participantes attiraient l’attention sur ses coûts cachés, en soulignant la tension entre honorer un héritage de force et reconnaître les fardeaux émotionnels qui l’accompagnent.

7.2 Perte partagée et trauma tu

Le deuxième thème rendait compte de la manière dont les personnes participantes donnaient sens à leur propre détresse et à leur adaptation en lien avec les histoires de souffrance tues de leurs parents. Le trauma ne se transmettait pas seulement par le souvenir des récits, il se ressentait aussi à travers des schémas émotionnels, des silences et des attentes qui façonnaient la vie familiale. Les personnes participantes se disaient profondément conscientes de la douleur que portaient leurs parents, perte de la patrie, séparation d’avec la famille, rupture des liens communautaires, tout en constatant à quel point ces expériences étaient peu nommées ou discutées. La transmission intergénérationnelle du trauma tenait donc autant à ce qui n’était pas dit qu’à ce qui était partagé. Ce thème, Perte partagée et trauma tu, montre combien il était difficile pour les personnes participantes de concilier leur admiration pour l’endurance de leurs parents et les effets persistants du déplacement, du silence et des récits de survie hérités.

7.2.1 Jeter un pont par-delà le silence avec les parents

Si beaucoup de personnes participantes exprimaient un profond respect pour la persévérance de leurs parents, elles décrivaient aussi la difficulté d’échanger avec eux autour de la douleur émotionnelle. Les conversations sur la guerre, la perte et l’exil étaient souvent évitées ou minimisées, créant ce que Bilal (homme éthiopien) appelait « un silence qui protège mais qui isole aussi ». Imran (homme oromo) expliquait que « l’ancienne génération n’a pas eu l’occasion de regarder son trauma en face ». Ce silence était vécu à la fois comme un acte d’amour et comme un obstacle à l’intimité. Les parents cherchaient à protéger leurs enfants du poids de leur souffrance, mais laissaient ainsi des vides émotionnels que la jeune génération se sentait tenue de combler.

Les personnes participantes revenaient sur les conséquences émotionnelles de cette dynamique : un deuil partagé qui restait non reconnu et qui façonnait les relations par l’empathie plutôt que par le dialogue. Comme le disait Ayeesha (femme éthiopienne) : « Nous n’avons pas fait face à ce que nous avons perdu. » Faute de communication explicite, les enfants apprenaient à lire les émotions dans le ton, les gestes et les expressions du visage plutôt que dans des confidences directes. Beaucoup décrivaient une sensibilité aiguë aux humeurs et aux souvenirs de leurs parents, et intériorisaient souvent la tâche de maintenir la stabilité familiale.

7.2.2 La survie comme identité héritée

Les personnes participantes décrivaient souvent la survie non pas simplement comme quelque chose que leur famille avait fait, mais comme une manière de se comprendre et de comprendre le monde. Dans tous les groupes, les récits de migration, de déplacement, d’épreuves et de persévérance façonnaient les attentes quant à la manière d’interpréter et de gérer la souffrance. Les personnes participantes se souvenaient souvent qu’on leur rappelait les sacrifices consentis par les parents et les générations plus âgées, ce qui créait un récit durable selon lequel la survie elle-même était la preuve de la réussite.

Pour beaucoup, ces récits hérités apportaient du sens, de la gratitude et du recul. Revenant sur le parcours migratoire de sa famille, Jamal (homme éthiopien) expliquait : « Si mon père n’avait pas fait ça, je ne serais pas celui que je suis. » De même, Mona (femme éthiopienne) remarquait : « Si je n’avais pas eu cette expérience du trauma dans ma vie, je ne serais pas celle que je suis aujourd’hui. » Les personnes participantes reliaient fréquemment la survie à la croissance personnelle, en voyant dans l’adversité ce qui avait forgé leur caractère, leur résilience et leur sens du but.

Dans le même temps, les personnes participantes décrivaient comment ces récits pouvaient, sans le vouloir, disqualifier les difficultés présentes. Amina (femme oromo) racontait que les discussions sur le trauma se heurtaient souvent à des réponses comme : « Quel trauma ? Tu as de la chance d’être ici. » Ce point de vue encourageait la gratitude et la persévérance, mais laissait parfois peu de place pour reconnaître la douleur émotionnelle ou les difficultés persistantes. Comme le notait une personne participante, la survie elle-même devenait souvent l’étalon à l’aune duquel toute souffrance était mesurée.

Plusieurs personnes participantes racontaient avoir grandi avec l’idée que les épreuves se supportent plutôt qu’elles ne se discutent. Ayantu (femme oromo) observait que la résilience était souvent considérée comme la preuve qu’il fallait simplement continuer d’avancer, plutôt que de réfléchir aux conséquences émotionnelles de l’adversité. Ainsi, la survie devenait plus qu’une réponse au trauma : elle devenait une identité héritée, qui façonnait la manière dont les personnes participantes comprenaient la force, la responsabilité et l’appartenance d’une génération à l’autre.

7.3 Relier les expériences partagées entre générations

Les personnes participantes soulignaient leur position d’intermédiaires culturels et émotionnels entre des parents de G1 et une fratrie ou des enfants de G2, reliant des histoires de déplacement aux identités émergentes des jeunes générations nées aux États-Unis. Leurs récits témoignaient d’une conscience grandissante de la manière dont le trauma, la migration et l’adaptation se répercutent différemment selon les générations. Elles décrivaient une double responsabilité : protéger les membres plus jeunes de la famille de la douleur héritée, tout en veillant à ce que les sacrifices et les valeurs de leurs parents ne se perdent pas en chemin. Ce thème, Relier les expériences partagées entre générations, rend compte de la manière dont l’empathie et la reconnaissance circulaient entre les générations, transformant des blessures héritées en occasions de compréhension et de renouveau.

7.3.1 L’empathie entre les générations

Beaucoup de personnes participantes disaient avoir mieux compris l’expérience de leurs parents en grandissant. Plutôt que de voir les comportements parentaux uniquement sous l’angle du conflit ou de la distance émotionnelle, elles reconnaissaient de plus en plus combien le déplacement, la perte, les pressions de la survie et un trauma non résolu avaient façonné la vie des générations plus âgées. Cette prise de conscience favorisait souvent l’empathie, la compassion et le désir de comprendre les actes des parents dans des contextes historiques et culturels plus larges.

Les personnes participantes revenaient souvent sur les conséquences émotionnelles d’avoir grandi dans des familles où la survie passait souvent avant l’expression des émotions. Plutôt que de blâmer leurs parents, elles situaient souvent leurs besoins émotionnels insatisfaits dans les réalités de la migration, de la réinstallation et des épreuves. Comme le remarquait Amina (femme oromo), beaucoup des besoins émotionnels restés insatisfaits ne tenaient pas à l’indifférence, mais aux circonstances : « Ce qu’ils ne pouvaient pas donner, parce qu’ils ne pouvaient tout simplement pas. »

Les personnes participantes disaient aussi prendre de plus en plus conscience de la manière dont le trauma touchait les générations plus jeunes. Plusieurs remarquaient que les enfants et les petits-enfants héritaient souvent des effets du trauma sans en comprendre pleinement l’origine. Une personne participante observait que les membres plus jeunes de la famille se débattaient fréquemment avec l’anxiété, le perfectionnisme ou un sentiment de déconnexion sans voir combien ces expériences s’enracinaient dans des histoires familiales de déplacement et de perte. Cette prise de conscience grandissante nourrissait le désir d’une plus grande ouverture émotionnelle dans les familles et les communautés. À mesure que les personnes participantes réfléchissaient aux difficultés de leurs parents comme à leurs propres expériences, l’empathie devenait un pont entre les générations, transformant la douleur héritée en occasions de compréhension et de lien.

7.3.2 Honorer les sacrifices de la G1

Les personnes participantes exprimaient un profond respect pour les sacrifices consentis par les membres de la famille de première génération. Dans tous les groupes, la décision des parents de fuir le conflit, d’endurer le déplacement et de reconstruire leur vie dans des environnements inconnus était vue comme un acte de courage qui avait ouvert des possibilités aux générations futures. Les personnes participantes disaient souvent porter la responsabilité d’honorer ces sacrifices par la réussite scolaire, la stabilité financière, l’engagement dans la communauté et le service aux autres.

Ce sens des responsabilités s’accompagnait d’une conscience grandissante des sacrifices moins visibles consentis par les générations précédentes. Revenant sur l’expérience de sa sœur après son arrivée aux États-Unis, Kadija (femme éthiopienne) observait que « vu de l’extérieur, apparemment, tout va bien, mais à l’intérieur, elle a renoncé à beaucoup de choses », soulignant les sacrifices cachés qui accompagnaient souvent la réussite apparente.

Les personnes participantes décrivaient aussi le fait d’honorer les sacrifices en servant de ponts entre les générations. Beaucoup se voyaient particulièrement bien placées pour traduire d’une génération à l’autre les attentes culturelles, les expériences émotionnelles et les compréhensions du trauma. Comme l’expliquait Malik (homme éthiopien), les personnes réfugiées de la G1.5 ont souvent la capacité d’expliquer les expériences « dans une langue que [les parents] peuvent comprendre ». De même, les personnes participantes disaient aider les membres plus jeunes de la famille à comprendre les contextes historiques et culturels qui avaient façonné la vie de leurs parents. Ainsi, honorer les sacrifices dépassait la seule gratitude pour devenir un processus actif de préservation du lien, de compréhension mutuelle et de consolidation des relations familiales.

Pour beaucoup de personnes participantes, honorer les sacrifices de la première génération impliquait aussi de s’engager à interrompre les cycles de souffrance. Plutôt que de simplement endurer les épreuves, elles cherchaient à transformer les difficultés héritées en occasions de guérison et de croissance. Comme le disait une personne participante, le but n’était pas seulement de survivre, mais de faire en sorte que les générations futures héritent de davantage de conscience émotionnelle, de soutien et de possibles. Honorer les sacrifices devenait donc à la fois une reconnaissance du passé et une responsabilité envers l’avenir.

7.3.3 Se délester, un processus collectif

Les personnes participantes insistaient sur le fait que le rétablissement après un trauma ne pouvait se faire isolément. La guérison, selon elles, exigeait d’affronter à la fois la douleur personnelle et le poids accumulé de la souffrance intergénérationnelle. Khalid (homme somalien) décrivait la guérison comme une responsabilité collective, ancrée dans le dialogue communautaire et le soin mutuel.

Qu’est-ce que vous voulez que vos enfants héritent de vous ? Vous voulez qu’ils héritent de votre trauma, ou de tous vos bons côtés ? […] Peut-être qu’extérioriser les effets de votre trauma sur les autres peut vous aider à devenir la meilleure version de vous-même.

D’autres exprimaient l’idée que la culture du silence autour de la détresse, autrefois protectrice, limite aujourd’hui les possibilités de croissance et de lien. Elles imaginaient des espaces où partager des récits de lutte pourrait être en soi un acte de libération, remettant en cause l’attente d’endurer en silence. Ayeesha (femme éthiopienne) expliquait :

Ce que je veux maintenant, c’est une autre forme de résilience, une résilience qui ne nous punit pas de notre humanité. Nous avons besoin d’endroits où pleurer, réfléchir et respirer sans avoir l’impression de faillir envers nos familles. La guérison doit se faire ensemble, avec nos aînés, nos jeunes, nos mosquées, nos centres communautaires, parce que notre douleur n’a jamais été individuelle, dès le départ.

Ce délestage collectif était aussi lié à la foi, à la parenté et à la continuité culturelle. Le but n’était pas d’abandonner la résilience, mais d’en transformer le sens : rendre la force compatible avec la vulnérabilité, et la survie compatible avec le repos. Vu sous cet angle, se délester apparaissait comme un processus à la fois générationnel et spirituel, une invitation à porter le poids les uns des autres plutôt qu’à le supporter en solitaire.

7.3.4 Réinventer les forces de la communauté

Dans le prolongement de cette vision collective, les personnes participantes appelaient à recadrer la résilience, en l’éloignant du stoïcisme et de la répression pour la tourner vers la plénitude et le soin relationnel. Elles exprimaient le souhait de récits communautaires qui valorisent l’honnêteté émotionnelle, la recherche d’aide et le dialogue intergénérationnel. Comme le remarquait Hodan (femme somalienne) : « La force, ça ne veut pas dire qu’on ne peut pas ressentir, ça veut dire qu’on peut guérir ensemble. » Les personnes participantes insistaient sur le fait que la guérison devait inclure les générations plus jeunes, qui pourraient aider à remodeler les normes autour de la santé mentale et à redéfinir ce que signifie s’épanouir dans les familles réfugiées est-africaines. Omar (homme oromo) expliquait :

Je veux que mes enfants héritent d’une communauté où être résilient ne veut pas dire souffrir en silence. Je veux qu’ils sachent que demander de l’aide fait partie du fait d’être relié aux autres, et que ce n’est pas un signe de faiblesse. Si nous arrivons à transmettre ça, nous pouvons transformer notre douleur en quelque chose qui a du sens et construire un avenir où chacun se sent à sa place et peut grandir.

Les personnes participantes imaginaient un avenir où les générations plus jeunes hériteraient non seulement de récits de persévérance, mais aussi de manières plus saines d’être en relation avec elles-mêmes, avec leur famille et avec leur communauté. La guérison était décrite comme un processus de réflexion délibérée, de communication ouverte et de rupture des cycles de souffrance héritée.

8. Discussion

Cette étude a exploré la manière dont des personnes réfugiées est-africaines de la G1.5 composent avec le trauma intergénérationnel au sein des systèmes familiaux réfugiés. Les résultats suggèrent que le trauma, la résilience et la guérison se négocient à travers des processus relationnels continus, plutôt que d’être vécus uniquement au niveau individuel. Les personnes participantes décrivaient le fait de porter des attentes de force héritées, de composer avec le silence autour du trauma, de servir de ponts relationnels entre les générations et d’imaginer des approches plus collectives de la guérison.

Conformément au modèle écologique de Bronfenbrenner, les expériences des personnes participantes étaient façonnées par des interactions entre plusieurs systèmes, notamment les relations familiales, les réseaux communautaires, les attentes culturelles et les contextes plus larges de la réinstallation (Bronfenbrenner et Ceci 1994 ; Kreitzer et al. 2025). Les résultats suggèrent que l’adaptation se produit à travers l’interaction dynamique d’influences relationnelles, culturelles et structurelles, ce qui souligne l’importance de comprendre la résilience et le trauma des personnes réfugiées comme inscrits dans des systèmes familiaux et communautaires.

8.1 Une résilience alourdie : les coûts cachés de la survie

Les récits des personnes participantes suggèrent que la résilience, au sein des systèmes familiaux réfugiés, peut fonctionner à la fois comme une ressource protectrice et comme une source de fardeau émotionnel. Si la résilience soutenait l’adaptation, la survie et la continuité familiale, les personnes participantes décrivaient aussi combien les attentes de tenir bon, de se sacrifier et de contenir ses émotions limitaient souvent les possibilités de vulnérabilité et de guérison. Cette tension se reflète dans ce que nous conceptualisons comme une résilience alourdie (burdened resilience) : une forme de résilience dans laquelle la persévérance reste nécessaire à la survie, mais entrave en même temps l’expression émotionnelle, le repos et la recherche d’aide.

Ce concept s’appuie sur des travaux antérieurs qui présentent la résilience comme adaptative selon le contexte, mais potentiellement autolimitante lorsqu’elle est renforcée par des pressions culturelles ou systémiques (Ungar 2011). Pour les personnes réfugiées de la G1.5, la résilience alourdie opérait à l’intersection de la culture, de la foi et de la responsabilité transnationale, là où faire preuve de force devenait synonyme de survie même. Ces résultats font écho à ceux de l’équipe d’Abebe (Abebe et al. 2014), qui documentent le coût émotionnel de la prise en charge transnationale de proches, mais en étendent les implications aux niveaux intrapsychique et relationnel. Au sein des familles, la résilience alourdie ne se contentait pas de maintenir le fonctionnement : elle perpétuait aussi le silence autour de la douleur, renforçant un cycle d’endurance qui laissait peu de place à la guérison.

8.2 Le silence hérité, un processus relationnel

À côté de l’endurance, les personnes participantes exprimaient une conscience profonde de la perte du foyer, des proches et de l’expression émotionnelle, qui persistait longtemps après la réinstallation. Beaucoup reconnaissaient la souffrance non reconnue de leurs parents et son effet sur les relations familiales. Le silence autour du trauma apparaissait à la fois protecteur et douloureux : il préservait la dignité tout en limitant le lien et la guérison partagée. Cette ambivalence rejoint la recherche sur le trauma intergénérationnel, qui souligne que ce qui reste non dit peut façonner les systèmes familiaux aussi puissamment que les récits explicites (Kellermann 2001 ; Phipps et Degges-White 2017). Loin de fonctionner uniquement comme une absence de communication, le silence opérait comme un processus relationnel par lequel le trauma, le deuil et les attentes familiales se communiquaient d’une génération à l’autre.

Ces résultats confortent les travaux sur la communication familiale du trauma, qui montrent que les significations liées au trauma se transmettent par la révélation directe, mais aussi par le silence, les schémas émotionnels et les processus relationnels (Danieli 1998 ; Nagata et al. 2024). Les récits des personnes participantes montrent en outre comment l’observation et l’accordage émotionnel peuvent façonner l’interprétation du trauma d’une génération à l’autre, même en l’absence de conversations explicites.

8.3 Les personnes réfugiées de la G1.5, des ponts relationnels

L’un des résultats centraux de cette étude tient au rôle singulier qu’occupent les personnes réfugiées de la génération 1.5 comme ponts relationnels au sein des systèmes familiaux. Les personnes participantes décrivaient leur rôle d’interprètes, de porte-parole, d’intermédiaires culturels et émotionnels entre les parents de première génération et les générations plus jeunes (Tse 1996 ; Portes et Rumbaut 2001 ; Suárez-Orozco et Suárez-Orozco 2001). Leur proximité avec les deux contextes culturels leur permettait d’interpréter, par-delà les frontières générationnelles, les expériences, les attentes et les compréhensions du trauma. Les personnes participantes décrivaient souvent le fait d’aider les parents à comprendre les réalités émotionnelles des générations plus jeunes, tout en aidant les membres plus jeunes de la famille à resituer les expériences de déplacement, de sacrifice et de survie de leurs parents.

Ce rôle de pont dépassait la traduction linguistique. Les personnes participantes décrivaient le fait de traduire des expériences émotionnelles, des histoires familiales et des compréhensions du trauma souvent difficiles à formuler d’une génération à l’autre. Ce faisant, elles ne se contentaient pas de recevoir des récits hérités : elles étaient aussi actrices de réinterprétation, de lien et de changement. Ces résultats prolongent les travaux sur l’intermédiation culturelle et l’acculturation en suggérant que les personnes réfugiées de la G1.5 négocient activement des significations, des attentes et des identités entre de multiples contextes culturels et générationnels, plutôt que de simplement s’adapter à une culture d’accueil (Tse 1996 ; Portes et Rumbaut 2001 ; Suárez-Orozco et Suárez-Orozco 2001).

Bien que cette étude ait porté sur des familles réfugiées d’Afrique de l’Est, les processus relationnels mis en évidence pourraient concerner d’autres communautés réfugiées et immigrées qui affrontent le déplacement, le trauma intergénérationnel et l’adaptation culturelle. En particulier, les notions de résilience alourdie, de pont relationnel et de silence hérité pourraient fournir des cadres utiles pour comprendre comment les générations plus jeunes négocient les responsabilités familiales tout en s’adaptant à de nouveaux contextes socioculturels. De futures recherches devraient examiner si ces processus apparaissent de manière semblable dans diverses populations réfugiées et immigrées.

8.4 Vers une guérison collective et une restauration relationnelle

Les appels des personnes participantes à redéfinir la résilience par l’expression émotionnelle, la recherche de soins, le dialogue intergénérationnel et le délestage collectif rejoignent les cadres émergents qui plaident pour des approches de la santé mentale des personnes réfugiées informées par le trauma et culturellement ajustées (Ellis et al. 2020). En mettant l’accent sur des voies de guérison à la fois individuelles et collectives, les voix de la G1.5 remettent en question les définitions étroites de la résilience et ouvrent des perspectives pour des interventions communautaires.

Cela rejoint les critiques adressées aux modèles occidentaux et médicalisés de la thérapie et de la guérison, qui reposent largement sur le diagnostic. La recherche menée auprès de communautés autochtones met elle aussi l’accent sur le soin communautaire, le lien et des conceptions de la guérison ancrées dans la culture (Maracle 2021 ; Marques et al. 2022). Ces approches conçoivent le bien-être à travers les relations entre contextes sociaux, spirituels, culturels et environnementaux, plutôt qu’à travers la seule réduction des symptômes individuels (Marques et al. 2022).

La recherche suggère que les communautés réfugiées se heurtent souvent à des obstacles pour accéder aux services de santé mentale classiques, et qu’elles pourraient bénéficier d’approches culturellement ajustées qui intègrent les ressources familiales, communautaires et religieuses (Abdi et al. 2022 ; Hosseini et al. 2025). En accord avec ces résultats, les personnes participantes insistaient sur l’importance d’approches de la guérison ancrées dans les relations communautaires, la compréhension culturelle et un soutien concret.

8.5 Limites

Plusieurs limites doivent être prises en compte. L’échantillon était relativement petit, recruté par échantillonnage de convenance et en boule de neige, et composé de personnes réfugiées est-africaines de la G1.5, musulmanes et très diplômées, ce qui peut limiter la transférabilité à d’autres populations réfugiées. En outre, le format des groupes de discussion a pu influer sur la disposition des personnes participantes à révéler des expériences sensibles ou à exprimer des points de vue divergents. Enfin, si les personnes participantes réfléchissaient souvent aux expériences des parents de G1 et des générations plus jeunes, ces points de vue n’étaient pas directement représentés dans l’échantillon. De futures recherches devraient examiner le trauma intergénérationnel et la guérison sur plusieurs générations au sein des systèmes familiaux réfugiés.

8.6 Implications pour la pratique et les interventions familiales

Ces résultats soulignent la nécessité d’approches systémiques et culturellement ajustées qui conçoivent le trauma comme un processus relationnel et intergénérationnel au sein des systèmes familiaux réfugiés. Plutôt que de situer la détresse uniquement chez les individus, il s’agit, pour la clinique comme pour l’ensemble des métiers de l’accompagnement, de prêter attention aux schémas de communication, au silence et à la répartition des rôles qui façonnent la manière dont le trauma est vécu et négocié d’une génération à l’autre.

Premièrement, il s’agit de reconnaître les personnes réfugiées de la génération 1.5 comme des ponts relationnels au sein des systèmes familiaux. Les interventions peuvent gagner en force en soutenant leur rôle d’intermédiaires culturels et émotionnels tout en allégeant le fardeau de porter seules ces responsabilités. Deuxièmement, la clinique devrait considérer le silence autour du trauma comme un processus relationnel plutôt que comme un simple schéma d’évitement individuel. Créer des occasions de dialogue intergénérationnel, de récit et de construction de sens partagée peut aider les familles à élaborer les expériences, dites et tues, de déplacement et de perte (Walsh 2016).

Troisièmement, la notion de résilience alourdie souligne la nécessité de distinguer la résilience de la répression émotionnelle. Il s’agit de remettre en question l’idée que la force exige le silence ou le sacrifice de soi, et de présenter au contraire la vulnérabilité, le repos et la recherche d’aide comme compatibles avec la résilience (Ungar 2011). Enfin, les interventions devraient dépasser le traitement individuel pour intégrer les contextes familiaux, communautaires et religieux. Les personnes participantes désignaient la famille, les réseaux communautaires et les espaces religieux comme des sources importantes de guérison, ce qui suggère l’intérêt d’approches ancrées dans la culture et nourries par la communauté (Ellis et al. 2020 ; Hosseini et al. 2025).

9. Conclusion

Cette étude met en lumière la manière dont des personnes réfugiées est-africaines de la G1.5 composent avec le trauma, la résilience et la guérison au croisement de la famille, de la culture et de la migration. Les personnes participantes décrivaient le fait de porter des récits de survie hérités tout en servant de ponts relationnels entre les générations. Leurs récits suggèrent que la résilience, si elle protège, peut devenir un fardeau lorsque la force est assimilée au silence, au sacrifice de soi et à la répression émotionnelle. Mais les personnes participantes traçaient aussi des chemins vers la guérison, par le dialogue, le lien, le soutien communautaire et des efforts délibérés pour transformer la souffrance héritée en occasions de croissance. Ces résultats soulignent l’importance de comprendre le trauma comme un processus relationnel et intergénérationnel, et ouvrent la voie à des approches ancrées dans la culture qui honorent à la fois la résilience et la vulnérabilité au sein des systèmes familiaux réfugiés.

Complexe Systémique : à retenir

L’article donne des mots à une place que la clinique familiale rencontre souvent sans la nommer : celle de l’enfant qui a migré assez tôt pour s’adapter vite, mais assez tard pour se souvenir, et qui devient l’interprète, le porte-parole et le point d’équilibre émotionnel de sa famille. On pense à la parentification et aux loyautés, même si le texte ne les convoque pas. Deux idées sont utiles en séance : lire le silence des parents comme un processus relationnel, qui protège autant qu’il isole, plutôt que comme un évitement à lever, et distinguer la résilience de la répression émotionnelle, sans disqualifier la force qui a permis de survivre. D’où une piste simple : ouvrir des conversations entre générations où la personne qui fait le pont n’a plus à tout porter seule, et associer la communauté et la foi quand la famille le souhaite. Les limites sont réelles : seize personnes musulmanes très diplômées, recrutées de proche en proche, en groupes de discussion, sans la voix des parents ni des enfants, et une analyse décrite à grands traits. À lire avec l’article sur la psychopathologie des migrations, et avec l’article sur la migration, la perte ambiguë et les rituels.

Notes de l’original

Financement. L’équipe de recherche n’a rien à déclarer.

Déclaration éthique. Cette étude a été approuvée par le comité d’éthique institutionnel de l’université du Minnesota (STUDY00014137) ; toutes les personnes participantes ont donné oralement leur consentement éclairé, puis signé un formulaire de consentement éclairé et un consentement écrit à la publication. Pour préserver la confidentialité des personnes participantes et respecter les normes éthiques de la recherche, les données qualitatives sur lesquelles repose l’article ne peuvent pas être partagées.

Liens d’intérêts. L’équipe de recherche déclare n’avoir aucun lien d’intérêts.

Disponibilité des données. Les données de recherche ne sont pas partagées.

Références

Abdi, F. A. 2023. “Sociocultural & Leadership Transmission in the Somali Diaspora: Community Values, Cohesion, Family Unity & Patriarchal Leadership.” Journal of Social Encounters 7, no. 2: 86–98. https://doi.org/10.69755/2995-2212.1204.

Abdi, S. M., A. B. Miller, N. Y. Agalab, and B. H. Ellis. 2022. “Partnering With Refugee Communities to Improve Mental Health Access: Going From “Why Are They Not Coming” to “What Can I (We) do Differently?”.” Cultural Diversity & Ethnic Minority Psychology 28, no. 3: 370–378. https://doi.org/10.1037/cdp0000476.

Abebe, D. S., L. Lien, and K. H. Hjelde. 2014. “What We Know and Don't Know About Mental Health Problems Among Immigrants in Norway.” Journal of Immigrant and Minority Health 16, no. 1: 60–67. https://doi.org/10.1007/s10903-012-9745-9.

Antony, E. M. 2022. “Framing Childhood Resilience Through Bronfenbrenner's Ecological Systems Theory: A Discussion Paper.” Cambridge Educational Research e-Journal 9: 244–257. https://doi.org/10.17863/CAM.90564.

Arakelyan, S., and A. Ager. 2021. “Annual Research Review: A Multilevel Bioecological Analysis of Factors Influencing the Mental Health and Psychosocial Well-Being of Refugee Children.” Journal of Child Psychology and Psychiatry 62, no. 5: 484–509.

Berger, R. 2015. “Now I See It, Now I Don't: Researcher's Position and Reflexivity in Qualitative Research.” Qualitative Research 15, no. 2: 219–234. https://doi.org/10.1177/1468794112468475.

Berry, J. W. 1997. “Immigration, Acculturation, and Adaptation.” Applied Psychology. An International Review 46, no. 1: 5–34. https://doi.org/10.1111/j.1464-0597.1997.tb01087.x.

Betancourt, T. S., E. A. Newnham, C. M. Layne, et al. 2015. “Trauma History and Psychopathology in War-Affected Refugee Children Referred for Trauma-Related Mental Health Services in the United States.” Journal of Traumatic Stress 25, no. 6: 682–690. https://doi.org/10.1002/jts.21749.

Braun, V., and V. Clarke. 2006. “Using Thematic Analysis in Psychology.” Qualitative Research in Psychology 3, no. 2: 77–101. https://doi.org/10.1191/1478088706qp063oa.

Bronfenbrenner, U., and S. J. Ceci. 1994. “Nature-Nurture Reconceptualized in Developmental Perspective: A Bioecological Model.” Psychological Review 101, no. 4: 568–586. https://doi.org/10.1037/0033-295X.101.4.568.

Dalgaard, N. T., B. K. Todd, S. I. F. Daniel, and E. Montgomery. 2016. “The Transmission of Trauma in Refugee Families: Associations Between Intra-Family Trauma Communication Style, Children's Attachment Security and Psychosocial Adjustment.” Attachment & Human Development 18, no. 1: 69–89. https://doi.org/10.1080/14616734.2015.1113305.

Y. Danieli, ed. 1998. International Handbook of Multigenerational Legacies of Trauma. Springer.

Dini, Z. 2025. “Communication is Socialization: Understanding Family socialization Patterns Across three Generations of Somali-American Refugee Families.” Journal of Ethnic and Migration Studies. https://doi.org/10.1080/1369183X.2025.2596975.

Ellis, B. H., H. Z. MacDonald, A. K. Lincoln, and H. J. Cabral. 2008. “Mental Health of Somali Adolescent Refugees: The Role of Trauma, Stress, and Perceived Discrimination.” Journal of Consulting and Clinical Psychology 76, no. 2: 184–193. https://doi.org/10.1037/0022-006X.76.2.184.

Ellis, B. H., A. B. Miller, H. Baldwin, and S. Abdi. 2020. “New Directions in Refugee Youth Mental Health Services: Overcoming Barriers to Engagement.” Journal of Child & Adolescent Trauma 13, no. 2: 195–205. https://doi.org/10.1007/s40653-019-00274-0.

Finklestein, M., and Z. Solomon. 2009. “Cumulative Trauma, PTSD and Dissociation Among Ethiopian Refugees in Israel.” Journal of Trauma & Dissociation 10, no. 1: 38–56. https://doi.org/10.1080/15299730802485151.

Hong, J., H. C. Ruacho, X. Zeng, and C. Franklin. 2025. “A Scoping Review of Family-Based Interventions for Immigrant/Refugee Children: Exploring Intergenerational Trauma.” Community Mental Health Journal 61, no. 7: 1253–1268. https://doi.org/10.1007/s10597-025-01463-y.

Hosseini, Z., D. Alucozai, S. Ahmad, et al. 2025. “Caring for the Mental Health of Afghan Refugee Youth Through a Decolonial Paradigm: A Qualitative Analysis of Distress, Coping Mechanisms, and Priorities for Treatment.” American Journal of Community Psychology 75, no. 3–4: 447–461.

Im, H., S. Lee, A. Warsame, and M. Isse. 2025. “Beyond Individual Coping: The Role of Social Capital in Community-Based Mental Health Support for Displaced Somali Youth.” International Journal of Environmental Research and Public Health 22, no. 5: 784–784. https://doi.org/10.3390/ijerph22050784.

Im, H., and R. Rosenberg. 2016. “Building Social Capital Through a Peer-Led Community Health Workshop: A Pilot With the Bhutanese Refugee Community.” Journal of Community Health 41, no. 3: 509–517. https://doi.org/10.1007/s10900-015-0124-z.

Kellermann, N. P. F. 2001. “Transmission of Holocaust Trauma—An Integrative View.” Psychiatry: Interpersonal and Biological Processes 64, no. 3: 256–267. https://doi.org/10.1521/psyc.64.3.256.18464.

Kevers, R., S. de Smet, P. Rober, C. Rousseau, and L. De Haene. 2024. “Silencing or Silent Transmission? An Exploratory Study on Trauma Communication in Kurdish Refugee Families.” Family Process 63, no. 4: 2324–2346. https://doi.org/10.1111/famp.12996.

Kreitzer, L., C. McMenemy, and S. Yohani. 2025. “Expanding Our Understanding of the Environmental Impacts on Refugee Resettlement Through the Application of Bronfenbrenner's Bioecological Theory.” Local Development & Society 6, no. 2: 191–212. https://doi.org/10.1080/26883597.2022.2087046.

Lincoln, Y. S., and E. G. Guba. 1985. Naturalistic Inquiry. Sage.

Madriz, E. 2000. “ Focus Groups in Feminist Research.” In Handbook of Qualitative Research, edited by N. K. Denzin and Y. S. Lincoln, 2nd ed., 835–850. Sage.

Maracle, G. 2021. “Connections and Processes: Indigenous Community and Identity's Place in the Healing Journey.” Turtle Island Journal of Indigenous Health 1, no. 2: 18–27. https://doi.org/10.33137/tijih.v1i2.36052.

Marques, B., C. Freeman, and L. Carter. 2022. “Adapting Traditional Healing Values and Beliefs Into Therapeutic Cultural Environments for Health and Well-Being.” International Journal of Environmental Research and Public Health 19, no. 1: 426. https://doi.org/10.3390/ijerph19010426.

McCleary, J. S., P. J. Shannon, E. Wieling, and E. Becher. 2020. “Exploring Intergenerational Communication and Stress in Refugee Families.” Child & Family Social Work 25, no. 2: 364–372. https://doi.org/10.1111/cfs.12692.

Meschke, L. L., and L. P. Juang. 2014. “Obstacles to Parent–Adolescent Communication in Hmong American Families: Exploring Pathways to Adolescent Mental Health Promotion.” Ethnicity & Health 19, no. 2: 144–159. https://doi.org/10.1080/13557858.2013.814765.

Nagata, D. K., J. H. J. Kim, and J. P. Gone. 2024. “Intergenerational Transmission of Ethnoracial Historical Trauma in the United States.” Annual Review of Clinical Psychology 20: 175–200. https://doi.org/10.1146/annurev-clinpsy-080822-044522.

Papadopoulos, I., S. Lees, M. Lay, and A. Gebrehiwot. 2004. “Ethiopian Refugees in the UK: Migration, Adaptation and Settlement Experiences and Their Relevance to Health.” Ethnicity & Health 9, no. 1: 55–73.

Phipps, S., and S. Degges-White. 2017. “A New Look at Transgenerational Trauma Transmission: Second-Generation Asian Americans' Narratives of Trauma, Loss, and Resilience.” Journal of Multicultural Counseling and Development 45, no. 2: 83–100. https://doi.org/10.1002/jmcd.12066.

Portes, A., and R. G. Rumbaut. 2001. Legacies: The Story of the Immigrant Second Generation. University of California Press.

Rumbaut, R. G. 2004. “Ages, Life Stages, and Generational Cohorts: Decomposing the Immigrant First and Second Generations in the United States.” International Migration Review 38, no. 3: 1160–1205. https://doi.org/10.1111/j.1747-7379.2004.tb00232.x.

Sangalang, C. C., and C. Vang. 2017. “Intergenerational Trauma in Refugee Families: A Systematic Review.” Journal of Immigrant and Minority Health 19, no. 3: 745–754. https://doi.org/10.1007/s10903-016-0499-7.

Shaw, S. A., S. Sharma, M. M. Hossain, and F. Al-Mamun. 2020. “Safety Among Newly Resettled Refugees in the USA.” Journal of International Migration and Integration 21, no. 3: 851–867. https://doi.org/10.1007/s12134-020-00786-x.

Steel, Z., T. Chey, D. Silove, C. Marnane, R. A. Bryant, and M. van Ommeren. 2009. “Association of Torture and Other Potentially Traumatic Events With Mental Health Outcomes Among Populations Exposed to Mass Conflict and Displacement: A Systematic Review and Meta-Analysis.” JAMA 302, no. 5: 537–549. https://doi.org/10.1001/jama.2009.1132.

Suárez-Orozco, C., and M. M. Suárez-Orozco. 2001. Children of Immigration. Harvard University Press.

Tesfai, R. 2025. ““We Don't Have to Resettle Those Refugees. Some Other Countries Do”: How Race Affects the Relationship Between U.S. Foreign Policy and Refugee Admissions.” Ethnic and Racial Studies 48, no. 12: 2273–2290. https://doi.org/10.1080/01419870.2025.2474615.

The Advocates for Human Rights. 2009. Human Rights in Ethiopia: Through the Eyes of the Oromo Diaspora. The Advocates for Human Rights.

Tracy, S. J. 2010. “Qualitative Quality: Eight “Big-Tent” Criteria for Excellent Qualitative Research.” Qualitative Inquiry 16, no. 10: 837–851. https://doi.org/10.1177/1077800410383121.

Tse, L. 1996. “Language Brokering in Linguistic Minority Communities: The Case of Chinese- and Vietnamese-American Students.” Bilingual Research Journal 20, no. 3–4: 485–498. https://doi.org/10.1080/15235882.1996.10668699.

Ungar, M. 2011. “The Social Ecology of Resilience: Addressing Contextual and Cultural Ambiguity of a Nascent Construct.” American Journal of Orthopsychiatry 81, no. 1: 1–17. https://doi.org/10.1111/j.1939-0025.2010.01067.x.

Walsh, F. 2016. “Applying a Family Resilience Framework in Training, Practice, and Research: Mastering the Art of the Possible.” Family Process 55, no. 4: 616–632. https://doi.org/10.1111/famp.12260.

Traduction non officielle en français de « Assez d’être à bout » : trauma intergénérationnel et pont relationnel chez les personnes réfugiées est-africaines de la génération 1.5, par Zamzam Dini, Kadija Mussa, Shreya Sharma et Zahra Muse, Family Relations, publication en ligne anticipée (2026), doi : 10.1111/fare.70359, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (tableaux présentés en listes). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.

Traduction française non officielle de « “Tired of Being Tired”: Intergenerational Trauma and Relational Bridging Among 1.5‐Generation East African Refugees », publié dans Family Relations (2026) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.

Lire l’article original

Comment citer cet article

Dini, Z., Mussa, K., Sharma, S., et Muse, Z. (2026). « Assez d’être à bout » : trauma intergénérationnel et pont relationnel chez les personnes réfugiées est-africaines de la génération 1.5 (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/assez-d-etre-a-bout-trauma-intergenerationnel-et-pont-relationnel (Œuvre originale publiée en 2026 dans Family Relations, Early View, e70359 (2026) ; republiée en 2026 par Family Relations, https://onlinelibrary.wiley.com/doi/full/10.1111/fare.70359)

Panier

Votre panier est vide.