Red Sistémica · Thérapie familiale

La thérapie familiale communautaire

Née à Hartford, dans le Connecticut, la thérapie familiale communautaire cherche une méthode qui relie, dans un même cadre de référence thérapeutique, les questions cliniques et les questions sociales. Ramón Rojano en expose ici les fondements : une recherche menée auprès de vingt-cinq anciens patients, où la thérapie n’est presque jamais citée parmi les causes de l’amélioration ; trois ordres de liens thérapeutiques, du cabinet à la communauté ; une intervention à trois niveaux, thérapie, accès aux ressources et développement du leadership ; et la figure du thérapeute citoyen, qui travaille coude à coude avec les clients, leur famille et leur quartier.

Auteur Ramón Rojano, MD, MPH, directeur du Département des services humains de la ville de Hartford (Connecticut)Première publication Perspectivas Sistémicas, n° 59, novembre 1999-février 2000Traduction Complexe Systémique, avec l’accord de Red Sistémica

« Si, il y a quarante ans, on a reconnu la nécessité de regarder l’individu dans le contexte de son système familial, le nouveau siècle nous apporte la nécessité de fonctionner depuis une plate-forme plus large, en élargissant par conséquent le champ de l’intervention thérapeutique. »

Ramón Rojano

Introduction

Les deux dernières décennies du vingtième siècle ont apporté avec elles non seulement des changements drastiques dans les politiques relatives aux prestations de services de santé et d’aide sociale, mais aussi des changements dans les conditions et les styles de vie des individus et des familles.

La nécessité de produire toujours davantage, l’existence d’horaires de travail différenciés, la pression produite par des obligations multiples et parfois conflictuelles, les changements dans la composition des familles et la présence de nombreux problèmes socio-économiques sont autant de réalités qui ont marqué les styles de communication, la typologie, les fonctions et les rituels familiaux, et qui ont engendré à la fois de nouveaux problèmes et des besoins émotionnels différents. La réalité est devenue plus imprévisible que jamais. Les individus éprouvent le besoin impérieux de s’adapter, de rivaliser, de réussir ou, simplement, de survivre. La violence ou les addictions fonctionnent désormais comme une sorte de grottes existentielles dans lesquelles beaucoup cherchent refuge contre leurs sentiments d’inadéquation, essayant ainsi de se situer, pour exister, dans un espace psychologique plus prévisible. Des notions comme l’amour, la paix et l’harmonie sont de plus en plus lointaines et fuyantes. Le rêve de « réussir dans la vie » est devenu de plus en plus difficile à définir et à atteindre. Le monde avance à un rythme très accéléré et beaucoup ont le sentiment d’avoir été abandonnés à leur sort.

C’est une ère nouvelle, où les gens peuvent trouver dans les rayons des supermarchés des guides d’auto-thérapie. Les survivants d’abus sexuels racontent ouvertement leur histoire et reçoivent, à l’antenne, les conseils des présentateurs d’émissions de radio ou de télévision. Pendant ce temps, les thérapeutes affrontent non seulement la bureaucratie de la médecine prépayée, qui leur fixe des limites et leur définit et prescrit les restrictions et les règles de conduite thérapeutiques, mais aussi une clientèle de plus en plus sceptique, qui exige des résultats plus rapides et plus efficaces. La réalité nous présente une nouvelle série de situations et de défis qui amènent à conclure que, de toute évidence, les styles et les buts thérapeutiques ne peuvent plus être formulés comme avant. Si, il y a quarante ans, on a reconnu la nécessité de regarder l’individu dans le contexte de son système familial, le nouveau siècle nous apporte la nécessité de fonctionner depuis une plate-forme plus large, en élargissant par conséquent le champ de l’intervention thérapeutique.

La thérapie familiale communautaire : une approche pour le temps présent

La thérapie familiale communautaire (TFC) est née de la nécessité de chercher une méthode qui permette de relier les questions cliniques et les questions sociales à l’intérieur d’un même cadre de référence thérapeutique. Fondamentalement, la TFC est orientée vers la production de pouvoir par l’intervention. Bien que cette nécessité de produire du pouvoir par la thérapie ait été largement reconnue, les interventions ont toujours été davantage liées à la génération d’un pouvoir intrinsèque qu’extrinsèque. Bien que l’on continue d’admettre l’importance de travailler avec les réseaux familiaux et sociaux pour produire du pouvoir extrinsèque, dans la pratique ce travail a été laissé entre les mains d’autres professionnels. Plusieurs métiers, tels que les case managers (gestionnaires de cas) ou les community outreach workers (intervenants qui rendent des services aux clients dans leur propre communauté), ont émergé et se sont banalisés. La TFC reconnaît l’importance de ces interventions et la nécessité, pour les thérapeutes, de se former dans ces domaines.

La TFC fonctionne à deux niveaux. D’un côté, elle travaille les situations en intégrant l’individu à sa famille et au cadre de référence social qui la concerne ; de l’autre, elle constitue des équipes de travail dont l’objectif est d’obtenir des modifications dans la famille élargie et dans l’environnement communautaire.

Vignette clinique · L’histoire de Jennifer

Jennifer avait huit ans lorsqu’elle a été amenée dans un centre communautaire de santé mentale parce qu’elle refusait d’aller à l’école depuis déjà trois semaines. L’agence d’État chargée de la protection de l’enfance avait reçu le signalement de l’école, avec l’inquiétude supplémentaire qu’il s’agissait en outre d’une enfant « craintive et timide ». Après une évaluation initiale, les membres de l’agence de protection ont décidé de l’orienter vers une psychothérapie, sous un diagnostic possible de phobie scolaire.

Lorsque la fillette est venue à la première consultation avec ses parents, elle s’est assise sur les genoux de sa mère, à laquelle elle s’est agrippée nerveusement pendant presque toute la durée de l’entretien. Elle semblait s’effrayer facilement de la moindre initiative du thérapeute et elle est repartie du cabinet sans avoir prononcé un seul mot. Deux jours plus tard, les parents ont téléphoné pour dire que la fillette refusait de venir à la deuxième consultation. Pressé par le sentiment d’urgence lié à l’absence d’école, le thérapeute a décidé de se rendre le lendemain chez la famille, dans son appartement. À sa grande surprise, en arrivant, il a constaté que Jennifer était dans la cour, en train de jouer normalement avec une fillette afro-américaine qui habitait l’appartement voisin. Par la fenêtre, on pouvait l’entendre parler avec la voisine, courir et rire en jouant.

Il était tout aussi évident que, dans les rues environnantes, il y avait des activités de gang. Lorsque le thérapeute a posé des questions sur le gang, les parents ont radicalement changé d’humeur et se sont montrés nerveux et préoccupés. Ils ont alors décrit la situation de terreur qu’ils vivaient ; malheureusement, selon eux, ce gang, composé de jeunes adultes, avait décidé d’installer son commerce de vente de drogue exactement en face de leur appartement. En général, ils commençaient à opérer à la tombée du jour et restaient là tous les jours jusque tard dans la nuit. Ils avaient en outre décidé de maintenir la famille dans la peur pour qu’elle ne dise rien à personne. Presque les larmes aux yeux, la mère a décrit deux épisodes au cours desquels, alors qu’ils marchaient dans la rue, les membres du gang leur avaient lancé des pétards allumés qui avaient explosé tout près d’eux. C’est pour cela qu’ils avaient décidé de très peu marcher dans la rue. Ils ne sortaient que pour les démarches indispensables et assistaient aux offices religieux avec l’aide des membres de l’église pentecôtiste à laquelle ils appartenaient. Des membres de l’église s’étaient chargés de venir les chercher à la maison et de les conduire à peu près partout. Toutes les nuits, ont-ils raconté, Jennifer ne pouvait pratiquement pas dormir et se penchait fréquemment à la fenêtre à cause du bruit extérieur.

À ce moment-là, l’interprétation du cas avait radicalement changé. Il était clair que la situation de la fillette était étroitement liée à son environnement immédiat. Ainsi, en discutant le cas en détail avec les parents, on est arrivé à la conclusion que Jennifer refusait d’aller à l’école par peur de rentrer et de les trouver morts.

Le cas de Jennifer est un exemple parmi les nombreuses familles qui, jour après jour, affrontent d’innombrables problèmes sociaux dans les quartiers pauvres des villes américaines. Beaucoup de ces familles vivent presque assiégées par la violence des rues, emprisonnées dans des appartements insalubres et cernées par les réalités cruelles d’environnements socialement toxiques, à peu près totalement isolées des bienfaits de la société moderne. Souvent, elles doivent aussi composer avec les restes émotionnels d’expériences traumatiques passées, situation qui affecte en soi leur état mental. Fréquemment, le désespoir s’empare d’elles et elles ne semblent avoir ni la motivation ni l’énergie nécessaires pour lutter afin d’améliorer leur vie.

Face à cette situation surgit, s’impose, une question clé :

ces situations sont-elles à aborder depuis la thérapie familiale ? Nous, thérapeutes, avons-nous un service à offrir à ces familles ? On peut répondre oui, avec optimisme. Il est clair, cependant, que pour être efficaces avec ce type de situations, il nous faut élargir le champ d’action de la thérapie de la famille et fonctionner hors des formats thérapeutiques traditionnels. Développé à Hartford, dans le Connecticut, le modèle présenté ici, la thérapie familiale communautaire, s’est révélé utile dans des situations comme celle-là. Dans cette approche, les thérapeutes doivent faire preuve d’une grande souplesse pour pouvoir établir d’autres types de relations thérapeutiques que ceux qu’ils ont appris dans les formations traditionnelles.

Pourquoi les clients vont-ils mieux ? Les facteurs liés à l’amélioration clinique

Une recherche circonscrite, menée à Hartford (Connecticut), a analysé les situations de vingt-cinq clients, quatre ou cinq ans après leur participation à une thérapie. Tous avaient connu une amélioration des symptômes pour lesquels ils avaient demandé une consultation et avaient en outre spectaculairement amélioré leurs conditions générales de vie. Lors d’entretiens individuels, on leur a demandé quels avaient été les facteurs les plus importants de cette amélioration. À notre surprise, on a constaté qu’ils ne mentionnaient presque pas la thérapie comme variable importante, mais qu’ils citaient d’autres facteurs comme causes de leur mieux-être. Les facteurs les plus fréquemment mentionnés ont été les suivants :

Variables

  • le soutien de la famille proche ;
  • le soutien du réseau social ;
  • la présence de bons mentors ;
  • une expérience positive d’amour ;
  • l’appartenance à des groupes religieux ;
  • l’appartenance à des groupes culturels ;
  • l’altruisme ;
  • une position de leadership ;
  • l’utilisation de ressources communautaires ;
  • l’élévation du niveau d’études ;
  • la participation à une formation professionnelle ;
  • l’obtention d’un bon emploi ;
  • l’augmentation des revenus ;
  • la disparition de facteurs de stress ;
  • un changement de domicile ;
  • l’expérience de la réussite.

Si certaines de ces variables ont été associées à l’intervention thérapeutique, dans la majorité des cas ce sont les clients qui, par leurs propres moyens, avaient développé d’autres initiatives ou obtenu des ressources supplémentaires. La conclusion tirée de cette recherche a été simple : si ces variables ont un impact aussi positif sur l’état émotionnel et sur la vie des clients, alors il est logique de les incorporer dès le départ aux interventions thérapeutiques. Conceptuellement, c’est là l’un des piliers fondamentaux de la thérapie familiale communautaire. Si la réalité nous montre que les seize facteurs mentionnés ont des effets curatifs, alors il vaut la peine de les inclure dans le processus thérapeutique. Prenons par exemple l’altruisme. On a constaté qu’il était l’un des facteurs les plus puissants parmi ceux qui ont été mentionnés. Non seulement il est utile comme générateur d’estime de soi, mais il induit en outre un sens de la responsabilité personnelle chez les clients. Dès lors que l’on aide les autres, on commence à être regardé comme un modèle. Ce facteur introduit une pression positive à manifester des comportements positifs ou à produire de plus hauts niveaux de réussite. Sachant cela, le thérapeute peut, en séance, suggérer des occasions d’exercer l’altruisme ou aider à y connecter le client. Autre exemple : le travail. L’obtention d’un bon emploi peut assurément produire une amélioration symptomatique, pour de nombreuses raisons compréhensibles. Dès lors, les thérapeutes peuvent être en lien avec des agences pour l’emploi, contribuant ainsi à ouvrir des portes et à créer de nouvelles occasions pour les clients.

Nous ne pouvons pas rêver d’une psychologie statique et décontextualisée des événements actuels et de la réalité extérieure. La position de la personne dans le monde a désormais élargi d’elle-même le système familial. Nous ne pouvons plus parler seulement de famille nucléaire ou élargie. L’idée de « village global » a maintenant sa représentation et son impact dans la psychologie individuelle et familiale. L’individu n’est plus seulement un « membre » de la famille, mais aussi un « citoyen du monde ». Maîtriser les ressources et savoir fonctionner dans ce village global sont des nécessités qui n’apparaissaient pas auparavant, mais qui sont désormais impérieuses en cette fin de siècle.

Deux nouveaux besoins ont émergé. L’un : le besoin de connaître et d’utiliser efficacement les ressources disponibles ; l’autre : le besoin de fonctionner globalement. Le besoin de contrôler l’environnement extérieur et le besoin de produire du pouvoir prennent maintenant une ampleur considérable. La TFC cherche activement à produire ou à accroître du pouvoir : c’est l’un de ses objectifs thérapeutiques fondamentaux.

À retenir

Interrogés quatre ou cinq ans après coup, vingt-cinq anciens patients n’ont presque jamais cité la thérapie parmi les causes de leur amélioration : ils ont cité le soutien des proches et du réseau, un mentor, une expérience d’amour, un emploi, un déménagement, l’altruisme, une position de leadership. Le raisonnement de la TFC en découle : puisque ces seize facteurs soignent, autant les faire entrer dans le processus thérapeutique dès le premier entretien plutôt que de les laisser au hasard.

La proposition thérapeutique

Plus qu’une technique spécifique, la TFC est un gabarit thérapeutique. C’est une macro-formulation qui permet de regarder la situation de façon globale. La TFC est visionnaire au sens où elle se fixe des buts élevés, tout en sachant que ces buts ne pourront peut-être pas être atteints dans leur totalité. On considère cependant qu’il faut au moins essayer. On utilise pour cela une métaphore simple : un vaisseau qui va décoller a besoin de plusieurs éléments – une piste dégagée, une carte de navigation précise, un moteur puissant, une source d’énergie –, et il faut aussi que le commandant du vaisseau ait de bonnes compétences et l’envie de naviguer. Bien qu’elle paraisse très simple, cette métaphore devient bien complexe une fois transposée sur le plan thérapeutique, comme il fallait s’y attendre. Ce qu’elle a de bon, c’est qu’elle permet au thérapeute de ne pas se couper de la vision générale de la situation. Bien souvent, les thérapeutes s’immiscent si profondément dans des situations particulières qu’ils peuvent perdre de vue qu’il existe des principes élémentaires et fondamentaux que les gens recherchent. Par principe, par exemple, les gens cherchent à être heureux. Les gens ne viennent pas en thérapie parce qu’ils veulent régler un problème qu’ils ont. Le problème est formulé de cette façon parce que nous avons acquis une manière négative de regarder la profession. Les gens ne vont pas chez le médecin pour qu’on leur guérisse une maladie : ils y vont pour qu’on leur retire un obstacle qui les empêche, ou peut les empêcher, d’avoir une vie longue, heureuse et de grande qualité. L’objectif final n’est pas de retirer les obstacles, mais la satisfaction et la réalisation personnelle et / ou familiale.

Le modèle de la thérapie familiale communautaire propose une plate-forme pour l’action. Présentée d’une manière simple, presque simpliste, cette approche est une combinaison de thérapie familiale, d’interventions d’organisation communautaire, de gestion de cas et de programmes de leadership. Cette approche élargit également le foyer de la théorie des systèmes, en la faisant passer de niveaux mono ou bidimensionnels à une perspective globale et multidimensionnelle.

Une thérapie orientée vers l’action et le développement

La TFC définit le thérapeute comme le facilitateur d’un processus d’auto-développement personnel et familial. On postule qu’une partie de la solution à tout problème qui se présente réside dans le développement, personnel ou familial, et dans le développement de nouvelles initiatives, compétences ou ressources. La TFC se fonde sur le principe que tous les êtres humains désirent vivre une vie de grande qualité et qu’ils ont toujours des buts pour l’avenir. Dans certains cas, on peut découvrir que les personnes ont eu des buts autrefois, mais qu’elles y ont renoncé et se sont résignées à ne plus les poursuivre, les jugeant impossibles ou peu réalistes. On postule que nous avons tous des motivations de réussite. La TFC cherche à clarifier ou à redéfinir ces buts. Dans le processus qui consiste à motiver le client à lutter pour ces buts, on rencontre certaines difficultés spécifiques avec lesquelles il faut composer thérapeutiquement. Il se peut, par exemple, qu’une femme de quarante ans ait traversé plusieurs expériences négatives dans ses relations de couple. Dans le style de la TFC, on ne demande pas d’abord : « Vos relations de couple se sont-elles mal passées ? », mais : « Quel a été votre idéal de relation de couple ? ». On travaille en mettant toujours en avant la vision, les aspirations et le désir. On laisse les frustrations ou les autres sentiments négatifs apparaître au cours du processus. Arriver aux sentiments négatifs par le chemin positif présente de grands avantages cliniques. Parce qu’elle est une thérapie d’action et de mouvement, la TFC travaille les aspects négatifs dans la perspective suivante : « nous avons besoin de retirer ces obstacles mentaux pour pouvoir obtenir ce que nous voulons ». On n’accepte pas si facilement un non pour réponse.

L’expérience clinique nous indique que la grande majorité des clients apprécient cette posture optimiste, même s’ils s’opposent parfois vivement au thérapeute. Logiquement, cette attitude est reçue avec méfiance, parfois avec colère, et d’autres fois avec une pointe de cynisme. Dans d’autres cas, enthousiasmés sur le moment, certains clients peuvent réagir par une attitude faussement triomphaliste. Ce que l’on cherche, c’est une sorte d’optimisme mesuré. On suppose que toutes les personnes que nous voyons ont une version personnelle de la façon dont elles ont fonctionné face à leurs buts personnels. Ce n’est pas nouveau : nous avons tous, par le passé, tenté de lutter avec nous-mêmes pour nous pousser en avant. La revue de ces antécédents va nous donner la ligne à suivre pour être plus efficaces dans nos interventions.

Trois types de liens

Dans la recherche de paradigmes et de méthodologies d’action plus efficaces et moins rigides, il devient nécessaire de revisiter le concept de lien thérapeutique. D’un point de vue conceptuel élargi, la relation thérapeutique entre le thérapeute et la famille peut être vue comme un lien de premier ordre. Dans ce type de connexion, le thérapeute pratique son « art » dans les limites de son cabinet. Il y pratique ce que nous pourrions appeler des interventions « transparentes » ou « neutres ». Développé par Salvador Minuchin, l’introduction du concept technique de joining (se joindre à) dans le champ de la thérapie de la famille a constitué une véritable avancée en son temps. Par ce concept, Salvador Minuchin a donné aux thérapeutes une manière articulée d’opérer et de faire passer la théorie des systèmes du plan conceptuel à la réalité de la pratique clinique, en établissant en outre la méthode permettant de développer une relation thérapeutique avec la famille tout entière. Selon Minuchin, de même que l’anthropologue doit d’abord se joindre à une nouvelle culture avant de pouvoir l’étudier, de même le thérapeute de famille doit se lier et s’intégrer comme partie du système avant de pouvoir intervenir.

Ce joining est pratiqué comme un art dans lequel le thérapeute « danse » avec la famille entière, se joignant à chaque membre en même temps qu’au système tout entier.

Cependant, un quart de siècle plus tard, la réalité nous enseigne que les liens qui s’établissent seulement dans les cabinets et avec les membres qui viennent aux séances ne suffisent pas pour aider efficacement les familles qui vivent dans des situations et des environnements compliqués. À l’évidence, l’établissement d’autres types de connexions avec d’autres systèmes est absolument indispensable. La thérapie familiale communautaire propose d’étendre le concept à d’autres plans. Lorsque l’on travaille avec une conception élargie du système familial, en allant au-delà de la famille nucléaire et de la famille élargie, deux autres types de liens (joinings) sont nécessaires pour pouvoir se mettre en relation avec les systèmes de prestation de services et avec la communauté en général. Le thérapeute familial communautaire intervient sur un territoire plus large, où s’établissent une analyse et un plan d’intervention dans l’environnement immédiat de la famille.

Les liens de second ordre

Les liens de second ordre permettent à des thérapeutes culturellement compétents de se rapprocher davantage des réalités que vivent les familles. Dans ce type de rencontre, ils retrouvent les familles à leur domicile, nouent des alliances avec d’autres prestataires de services de la communauté et forment ainsi une équipe communautaire au bénéfice de la famille. Le thérapeute établit ici un lien avec le système familial élargi de ses clients. Dans le lien de second ordre, on attend du thérapeute qu’il établisse une relation effective avec les agences, institutions, centres, programmes, réseaux familiaux ou sociaux en général qui sont nécessaires pour produire un changement réel dans la vie du client et / ou de sa famille. Comme partie routinière de l’intervention, le thérapeute familial communautaire constitue une équipe de travail qui l’aide dans le processus. En se fondant sur les besoins du client et sur la disponibilité d’autres systèmes, le thérapeute construit avec le client (la famille) un réseau de soutien spécifique que nous pouvons appeler l’équipe de thérapie familiale communautaire.

Le troisième ordre

Le lien de troisième ordre s’établit avec la communauté en général. Ici, le thérapeute n’est pas seulement un prestataire de services, mais un membre actif de la communauté. Ce type de professionnels, que l’on pourrait appeler des thérapeutes citoyens, exprime ses opinions non pas seulement à un niveau intellectuel éloigné du bruit du monde, mais depuis le terrain, dans les réunions de quartier, plaidant ainsi pour obtenir des solutions collectives aux problèmes qui entourent simultanément beaucoup de leurs clients. On attend d’eux qu’ils aident les clients à établir des liens avec leur communauté immédiate. Pour cela, il devient nécessaire de proposer une forme de formation au leadership, car on ne peut pas attendre de personnes traditionnellement tenues à l’écart des processus de décision qu’elles se mettent, du jour au lendemain, à s’exprimer publiquement et à agir dans la lutte pour leurs droits fondamentaux.

Développement individuel et familial : le changement permanent

Le développement individuel et / ou familial suit un cours historique tout en traversant quatre mouvements au fil du temps, à savoir :

1

Évolution

À travers le développement normal.

2

Mutation

Due aux processus spécifiques de la vie.

3

Sublimation / spiritualisation

Due à l’exposition à l’environnement socioculturel proche.

4

Transformation

Résultant des processus d’adaptation et d’acculturation.

Les comportements individuels et familiaux doivent être compris comme le résultat de niveaux multiples de combinaisons et d’interactions entre ces quatre processus, qui sont en outre par eux-mêmes perpétuellement changeants. De ce point de vue, les comportements sont des « postures circonstancielles » produites par l’interaction entre réalités internes et externes. Tout en traversant en permanence ces quatre mouvements, les individus et les familles adoptent les « postures » les plus adaptées à chaque moment spécifique. Selon cette perspective, il n’existe pas de personnalités ni de comportements statiques. Des comportements qui paraissent uniques, des styles de fonctionnement qui paraissent intrinsèques à certains individus ou à certaines familles sont toujours en constante transformation, produits de l’interaction et de la réaction constantes aux circonstances systémiques, historiques ou environnementales.

Sur la base de cette théorie, on postule que si une intervention peut modeler à la fois l’environnement extérieur et le processus intérieur d’adaptation, alors elle peut aussi obtenir des changements fondamentaux dans le comportement individuel ou dans le fonctionnement familial. Ce changement peut être maintenu et consolidé si les clients deviennent en même temps les leaders de leur propre processus thérapeutique.

Au sein de ce processus normal d’adaptation, les mécanismes suivants sont nécessaires au maintien d’une bonne santé mentale :

un auto-réflexif objectif ; un processeur d’infortunes ; un guérisseur de blessures ; un sublimateur de douleurs ; un pacificateur de conflits ; un compensateur de vides ; un contrôleur d’impulsions ; un facilitateur de communication ; un générateur de solutions ; un manipulateur d’environnement ; un développeur de ressources ; un propulseur d’estime de soi ; un acculturateur social ; et un générateur de joies.

Vu du point de vue familial-systémique, on comprend qu’à différents moments du cycle de vie la famille aide les individus en leur offrant ces fonctions ou en les aidant à développer ces mécanismes. Simultanément, dans les familles en bonne santé, différents membres fonctionnent comme leaders dans chacun des domaines mentionnés. Dans les systèmes hautement fonctionnels, un mécanisme de complémentarité se met en action et les uns aident les autres dans ces tâches adaptatives. Lorsque ce processus groupal n’existe pas ou qu’il est altéré, les séances de TFC aident les familles à développer un système équilibré de complémentarité. On postule que la réussite familiale s’obtient de trois manières : 1) si le système est capable d’aider les enfants à développer les compétences mentionnées ; 2) s’il offre à ses membres des occasions de développer du leadership ; et 3) si la majorité des membres sont disposés à agir pour s’en sortir en tant que famille.

L’évaluation

La TFC évalue la famille dans sa totalité, en tenant compte non seulement des aspects psychologiques de l’existence humaine, mais aussi des dimensions sociologiques, culturelles et adaptatives. En utilisant cette approche, les praticiens peuvent intégrer tous ces facteurs de façon holistique, et aussi du point de vue du développement. On admet que l’histoire et les expériences environnementales spécifiques ne modèlent pas seulement certains comportements et certains styles individuels de communication, mais qu’elles font en outre naître une dimension (une structure) adaptative résultant de l’interaction constante entre les individus et le milieu. Les conditions sociologiques, les facteurs de stress, les expériences traumatiques, les variables culturelles et les valeurs spirituelles influencent constamment la psychologie individuelle et familiale. La dimension adaptative résulte de la nécessité de s’acculturer ou de surmonter des situations spécifiques ; c’est la structure personnelle ou familiale dans laquelle les thérapeutes interviennent.

La dimension adaptative

Le travail sur la dimension adaptative amène avec lui un nouveau style d’intervention clinique. Il s’agit de chercher à ce que les individus prennent en main leur propre destin. Pour y parvenir, il est indispensable qu’ils prennent en main leurs propres processus d’adaptation. D’autres types de stratégies thérapeutiques placent le client dans une position passive : ce sont des techniques qu’on leur applique dans l’espoir que « la technique » produise des résultats sur les personnes. Dans le pire des cas, l’individu n’est qu’un témoin qui attend que l’intervention produise ses effets. La TFC travaille dans un autre style, où le client est le protagoniste principal. On travaille en s’appuyant sur les compétences qui existent déjà. L’intervention se fixe davantage sur les compétences que sur les déficiences. On revisite les expériences passées où la famille a réussi en usant de ses propres ressources, et l’on construit sur cette base. On opère en renforçant les mécanismes d’adaptation, en exposant les personnes à des expériences positives complémentaires.

Le thérapeute s’allie à la dimension adaptative du client, opérant d’abord de l’intérieur, puis se retirant peu à peu. On cherche à engendrer constamment de la capacité et de l’autonomie, en essayant toujours de prévenir la production de dépendance.

Les variables liées aux problèmes émotionnels

On présente ci-après la manière dont la TFC conceptualise la santé mentale ou les troubles émotionnels. Les variables mentionnées sont écrites sous forme négative. Si on les écrit sous forme positive, on comprend alors qu’il s’agit des aspects nécessaires à une bonne santé mentale.

  • une version autobiographique éprouvante ;
  • des plans de vie inadaptés ou extrêmement compliqués ;
  • une défaillance de la carte de navigation ;
  • des processus incomplets d’éducation ou d’enrichissement ;
  • une sursaturation ou des déficiences des mécanismes d’adaptation ;
  • des environnements sociaux extrêmement toxiques ;
  • des bilans négatifs entre besoins et ressources ;
  • des déficiences des sources d’énergie ou des systèmes de rétroaction ;
  • une position existentiellement inconfortable dans la constellation sociale immédiate ;
  • un emprisonnement passé et / ou présent dans des contingences aliénantes ;
  • des carences dans l’expérience de l’acceptation et / ou de l’amour ;
  • des variables physiques qui compromettent l’intégrité et / ou la disposition du système nerveux central.

Ces facteurs ne sont pas classés par ordre d’importance et, pour la plupart, ils sont décrits de façon métaphorique. Ce type de présentation propose de fait une manière de construire l’histoire. On attend de cette formulation qu’elle ait trois composantes de base :

1. qu’elle ne soit pas culpabilisante ; 2. qu’elle puisse être bien comprise et assimilée ; et 3. qu’elle invite à l’action. Étant donné que le thérapeute familial communautaire cherche toujours à constituer une équipe de travail avec le client, le développement d’un langage commun est indispensable.

Sans négliger l’importance des facteurs biologiques (facteur 12), la TFC explore dans chaque situation les onze autres facteurs. Si l’on constate des difficultés sur un ou plusieurs d’entre eux, on établit un plan d’intervention. Par exemple, en travaillant avec des personnes à faibles revenus dans des environnements urbains, il est très fréquent de constater qu’une partie du problème tient à ce que les clients sont constamment exposés au facteur 6 (environnement social toxique). Si tel est le constat, alors une partie de l’intervention doit s’orienter vers l’élimination ou la réduction de ce facteur négatif.

Les stratégies thérapeutiques

La thérapie familiale communautaire travaille à trois niveaux simultanément : 1. la thérapie individuelle et / ou familiale ; 2. l’accès aux ressources communautaires et leur utilisation ; 3. le développement du leadership. Les objectifs généraux de chaque niveau d’intervention sont présentés de façon résumée dans le tableau suivant :

I

Thérapie individuelle et / ou familiale (lien de premier ordre)

Ré-édition de l’autobiographie ; reformulation des descriptions ; recherche de paradigmes sains ; découverte et utilisation des compétences.

II

Accès aux ressources communautaires et utilisation de celles-ci (lien de second ordre)

Services de gestion de cas ; activation du réseau social nucléaire ; utilisation des ressources disponibles ; accès à des occasions de mobilité sociale.

III

Développement du leadership (lien de troisième ordre)

Développement de compétences de leadership ; se repositionner dans le contexte social ; faire valoir ses droits civiques ; s’aider soi-même tout en aidant d’autres personnes.

Les interventions de premier ordre

Elles comprennent l’application de techniques traditionnelles et non traditionnelles de thérapie individuelle, groupale ou familiale. Dans ce domaine, la TFC n’édicte pas de prescriptions sur la méthode d’intervention à employer : chaque thérapeute est libre d’utiliser les stratégies ou les techniques qu’il préfère. En revanche, il est posé que, quelle que soit la méthode utilisée, le but fondamental de cette intervention est de créer des paradigmes sains qui facilitent l’action et y invitent. C’est un domaine dans lequel beaucoup de thérapeutes ont travaillé au fil des ans. Beaucoup de techniques se sont montrées efficaces pour produire des transformations dans ce que l’on appelle les systèmes de croyances, les paradigmes, les mythes, les images, les valeurs, les thèmes ou les descriptions familiales. Ces interventions de premier ordre sont nécessaires pour retirer les obstacles conceptuels qui entravent le développement de l’estime de soi ou de la motivation à agir. Dans bien des cas, nous voyons des familles urbaines dont l’état mental se caractérise par une combinaison de tristesse pour ce qui s’est passé avant, d’anxiété pour ce qui est en train de se passer et de paranoïa pour ce qui peut arriver. De même, des conceptualisations inadéquates d’événements historiques ou de circonstances environnementales paralysent assurément les familles ou tendent à produire des conflits supplémentaires. Les interventions qui facilitent le développement de descriptions plus saines et plus fonctionnelles sont toujours à l’ordre du jour. Par exemple, une personne qui a connu plusieurs problèmes et traumatismes dans sa vie peut se voir elle-même comme une « victime ». Même si elle a réellement été victimisée, la perception de son être global comme victime a certainement des conséquences sur sa façon de fonctionner socialement ou professionnellement. Si l’on redéfinit la personne comme une « survivante », cette description nous parle des compétences individuelles ou des ressources qui ont aidé cette personne à survivre. La première description invite à la passivité et à l’impuissance ; la seconde invite à l’action et à la réussite.

Il est nécessaire de revisiter les thèmes liés aux deuils non résolus, aux pertes, à la honte, aux souffrances, aux rancœurs, aux frustrations ou aux sentiments de désespoir. Dans tous ces cas, il faut développer de nouvelles descriptions qui non seulement aident à traiter les situations passées, mais qui invitent en outre à aller de l’avant.

L’une des techniques utilisées dans le répertoire de la TFC est ce que l’on appelle la vidéothérapie. Cette technique consiste à enregistrer toute l’histoire d’une personne sur une cassette vidéo. On attend que toute l’histoire soit racontée de façon résumée en quarante-cinq ou soixante minutes au maximum. La caméra cadre uniquement le client. Derrière la caméra, le thérapeute conduit l’entretien en posant des questions séquentielles et précises, comme s’il était un reporter filmant la chronique de la vie d’une personne. L’entretien se fait après deux séances ou plus, lorsque le thérapeute connaît déjà un peu la personne. Lors des séances suivantes, tous deux, thérapeute et client, revoient la cassette afin de rééditer la biographie. Ensuite, si nécessaire, on enregistre une autre vidéo avec une meilleure version de l’histoire. Se voir soi-même raconter sa propre histoire dans une vidéo s’est révélé avoir un très grand impact sur les clients : cela leur donne le sentiment d’avoir prise sur leur vie. Si l’on ne peut pas changer les événements du passé, on peut au moins contrôler la manière dont l’histoire est interprétée. On peut en outre augmenter la connaissance de soi et mieux planifier l’avenir.

Les interventions de second ordre

Dans le lien de second ordre, on attend du thérapeute qu’il établisse une relation effective avec les agences, institutions, centres, programmes ou réseaux familiaux ou sociaux en général, nécessaires pour produire un changement réel dans la vie du client et / ou de sa famille. Comme partie routinière de l’intervention, le thérapeute familial communautaire constitue une équipe de travail qui l’aide dans le processus. En se fondant sur les besoins du client et sur la disponibilité d’autres systèmes, le thérapeute construit avec le client (la famille) un réseau de soutien spécifique que nous pouvons appeler l’équipe de thérapie familiale communautaire.

Même si chaque nouvelle situation requiert une équipe particulière, il se peut que certains membres soient constants. On attend qu’au fil du temps le thérapeute ait établi des relations avec d’autres prestataires de services de la communauté ; autrement dit, on attend du thérapeute qu’il consacre du temps à constituer son propre réseau de soutien. Qu’il s’agisse de membres du service de police, d’agents de probation, d’assistants sociaux, de travailleurs de l’aide sociale, de personnels de santé ou d’autres prestataires, il est nécessaire que le thérapeute se constitue sa propre base. Dans ce groupe de « partenaires », il choisit ceux dont il a besoin et il leur adjoint les membres du système familial élargi disposés à aider.

Par exemple, dans le cas de Jennifer, le thérapeute a reconnu qu’il avait deux options pour aider la fillette : soit il obtenait que le gang quitte le quartier, ce qui paraissait une entreprise insensée, soit il plaidait pour tenter d’obtenir un logement plus sûr pour la famille. Il a opté pour la seconde et a engagé un processus d’action en s’associant à une fonctionnaire du service du logement qui, impressionnée par le récit que le thérapeute lui a fait de la situation de la fillette, a décidé de traiter le dossier comme une urgence. Entre-temps, à la seule idée que le problème allait se résoudre, la fillette avait déjà recommencé à aller à l’école. Quatre semaines plus tard, la famille était installée dans un meilleur appartement, dans une rue plus tranquille. Lorsque le thérapeute est allé rendre visite à la famille dans son nouveau logement, la fillette s’est approchée de lui affectueusement et l’a remercié pour son intervention. Lors d’un entretien ultérieur au cabinet, il a été conclu de clore le suivi, avec la possibilité de revenir consulter à l’avenir si nécessaire.

Le montage de l’équipe de TFC

Examinons le concept de travail en équipe à partir d’un exemple.

Monsieur Brown et son fils ont été amenés en consultation par madame Porter, intervenante d’une agence communautaire qui rend des services dans une école locale. Johnatan, un enfant de onze ans, avait été exclu une fois de plus de l’école, où il est en quatrième année, pour s’être battu en classe. Cette histoire s’est déjà répétée tant de fois au cours des cinq dernières années que la famille et l’équipe scolaire sont très désemparées et ne savent que faire.

Pendant la séance, le thérapeute se dit qu’il a besoin de madame Porter comme membre de l’équipe. Outre qu’elle intervient dans plusieurs écoles, dont celle de Johnatan, madame Porter habite le même quartier que la famille : elle peut donc potentiellement lui être très utile. Avant la séance, le thérapeute avait déjà invité Teresa, une étudiante stagiaire en thérapie de famille qui intervient au centre de développement pour les femmes de la ville, dans le même bâtiment que celui où la séance a lieu. Pendant que madame Porter attend dehors, la séance se déroule normalement. Nous apprenons que la mère se sent très frustrée. Johnatan explique qu’on le provoque fréquemment pour le pousser à se battre et qu’il « doit » répondre. Il semble que le garçon soit pris dans un système, à l’école, où les autres enfants s’amusent à le faire se battre régulièrement. Mais la situation s’aggrave, car le rendez-vous a lieu au mois d’octobre, à peine six semaines après le début de l’année scolaire, et l’enfant a déjà été exclu pour un total de dix jours. S’il devait être exclu cinq jours de plus, il perdrait immédiatement son année. Cette réalité fait qu’il y a un véritable sentiment d’urgence dans la consultation. C’est pour cette raison que le thérapeute s’est disposé à monter une équipe de travail qui commencerait à fonctionner immédiatement. Outre le recrutement de Teresa et de madame Porter, l’enfant a été mis en lien avec Kevin, un agent du service municipal des loisirs, à qui l’on a demandé de passer quelques heures avec lui pour lui montrer les possibilités de s’amuser dont il disposait dans son propre quartier.

À la fin de la journée, la famille comptait déjà quatre nouveaux membres du réseau, qui allaient servir de ressources supplémentaires. Teresa a été chargée de travailler avec madame Brown, d’établir une alliance avec elle et de l’aider à gérer la situation ; madame Porter a reçu la mission de maintenir la supervision générale du dossier, en veillant à ce que la famille se rende aux rendez-vous nécessaires ; Kevin a été chargé de mettre Johnatan en lien avec un centre de jeunes où il pourrait jouer et fréquenter d’autres enfants de son âge d’une manière plus adaptée.

À l’issue de cette intervention initiale, si le problème n’était pas résolu, madame Brown paraissait au moins plus contente. Elle n’était plus seule : elle disposait d’une équipe de travail qui allait l’aider avec ses difficultés.

L’équation est simple. Pour résoudre des situations graves, il faut des systèmes à haute tension, plus forts que les problèmes. Il s’agit d’équilibrer les charges. Dans ce cas, l’ampleur du problème dépassait les forces de madame Brown, une femme abandonnée par son mari, qui se battait avec quatre enfants et un travail à temps plein. Il fallait donc contrebalancer les charges en produisant davantage de tension, davantage d’énergie positive dans la famille.

La TFC cherche également à donner davantage de pouvoir au thérapeute. Il est important de prendre en compte la nécessité de résoudre la solitude d’un thérapeute dans son bureau ou dans son cabinet, affrontant isolément des situations difficiles. Toute interprétation ou toute recommandation faite une fois par semaine ne suffira pas à changer des situations difficiles. Le travail devient plus léger si l’on monte des équipes de travail, qui doivent être conduites par le client lui-même.

La famille véritable, ou réseau nucléaire

Dès le plus jeune âge, et comme partie du processus naturel de socialisation, un nouveau « système familial » commence à faire partie de la vie de tout individu. C’est plus palpable dans le cas des adultes qui, une fois grandis, se trouvent devant la réalité qu’ils ne peuvent plus attendre – et parfois ne souhaitent plus – d’être soutenus par les membres de leur famille d’origine. En pratique, nous développons tous ce que nous pouvons appeler la « famille de l’adulte » ou le « réseau nucléaire ». Les relations avec les membres de cette nouvelle « famille » peuvent reproduire les styles relationnels antérieurs, ou se révéler bien plus puissantes et plus influentes que celles qui étaient entretenues auparavant dans le foyer d’origine. Parfois, ces relations comblent des vides qui ont existé pendant de longues années.

Ces réseaux nucléaires, ou « familles véritables », remplissent les fonctions suivantes : faciliter et aider à satisfaire les besoins de base ; offrir un soutien émotionnel ; offrir un cercle social amical et enrichissant ; offrir une compagnie de qualité pour le plaisir et le divertissement ; faciliter des occasions de réalisation de soi ; et procurer des expériences d’affection et / ou d’amour.

Dans la recherche du développement du pouvoir de la famille, le travail avec le réseau nucléaire peut être l’un des outils les plus utiles dont nous disposions. Beaucoup a été écrit sur le pouvoir de l’amour ou de l’amitié. Fréquemment, les amis deviennent les relations les plus significatives et les plus utiles que les gens ont. Dans le cas de communautés de personnes à faibles revenus, les relations entre les professionnels et les clients ont un impact majeur, en particulier pour ceux qui vivent dans des conditions très précaires. Par exemple, une infirmière d’un dispensaire, un prêtre ou un pasteur peuvent facilement devenir des « membres de la famille adulte » d’un client donné. La TFC intervient non seulement en aidant les personnes à construire ou à développer leur réseau nucléaire, mais aussi en cherchant à accroître son utilisation et l’accès à celui-ci.

Les interventions de troisième ordre

En analysant les vingt-cinq situations de la recherche mentionnée plus haut, on a constaté que presque toutes les personnes qui étaient parvenues à changer leur vie d’une manière ou d’une autre avaient développé des positions de leadership dans leur communauté. Ces situations montrent qu’il pourrait exister une corrélation directe entre le degré de maîtrise exercé sur l’environnement immédiat et la capacité à contrôler ses propres émotions ou à résoudre des problèmes personnels ou familiaux. Ce constat peut expliquer pourquoi il est si difficile de motiver certains clients à suivre les recommandations thérapeutiques, ou même simplement à venir aux rendez-vous. Il semble que les personnes se sentent si « vaincues » par les réalités de leur environnement qu’elles ont déjà perdu l’espoir que les choses puissent réellement changer. Elles n’ont alors ni l’énergie ni la volonté nécessaires pour tenter d’améliorer leur vie. Cependant, l’exercice de l’altruisme et de la compassion peut constituer une force interne qui engendre la motivation à faire quelque chose. D’une certaine manière, il est plus facile d’aider les autres que de s’aider soi-même. Lorsqu’une personne se met à aider quelqu’un, sa position sociale change automatiquement : à ce moment-là, elle cesse d’être quelqu’un de dysfonctionnel pour devenir quelqu’un qui tend la main à d’autres.

Comme on l’a vu, il faut des programmes dans lesquels les personnes se forment officiellement comme leaders, apprenant ainsi à produire des solutions aux problèmes de la communauté. Le programme de ces formations doit comprendre : la communication, les relations interpersonnelles, la prise de parole en public, le développement de programmes, la gestion de projets, les droits des citoyens, l’autogestion efficace, l’organisation de groupes, la conduite et la coordination de réunions, et d’autres sujets similaires.

Ces programmes de leadership, qui existent de fait dans beaucoup de communautés, ont été développés pour des professionnels ou des membres des classes moyennes et supérieures, seuls à pouvoir y accéder. La TFC recommande que de telles opportunités soient développées pour d’autres segments de la population. En travaillant en collaboration avec diverses personnes, agences ou institutions, les thérapeutes peuvent contribuer à créer ces occasions dans leur communauté. Par exemple, à Hartford, nous avons eu l’occasion de créer l’Institut de leadership pour les parents. Cet institut est devenu aujourd’hui un programme à succès, qui a déjà été transposé dans treize villes de l’État du Connecticut et dans dix autres États du pays. L’institut propose une formation de six à huit mois, en séances de quatre heures par semaine. Dans des classes d’une vingtaine d’élèves, les parents apprennent les compétences mentionnées plus haut dans un climat chaleureux et harmonieux. Rien que dans le Connecticut, plus de cinq cents parents ont déjà été diplômés. Ce qui est impressionnant, ce n’est pas seulement que beaucoup d’entre eux aient pris des positions actives de leaders dans leur communauté, mais que beaucoup d’autres aient rapporté une amélioration impressionnante de leur état émotionnel. Il semble que ce type de formation ait des effets positifs sur la santé mentale des individus, même lorsqu’ils n’ont pas eu accès à des services thérapeutiques.

Réflexions et recommandations finales

Comme cela a été démontré dans de nombreux cas, la thérapie familiale communautaire est un style d’intervention qui produit des résultats positifs avec des personnes et des situations très diverses. Il importe cependant de souligner que l’exercice effectif de cette thérapie ne requiert pas seulement une formation théorique et pratique : il requiert en outre un changement d’attitude envers le champ de la santé mentale et envers la façon de se relier aux clients en général. Selon la TFC, ceux-ci sont vus comme les partenaires principaux de l’équipe de travail et comme les protagonistes de leur propre vie. Il est également nécessaire de reconnaître les limites de la portée de nos interventions traditionnelles et la nécessité de s’allier à d’autres pour obtenir de bons résultats.

Un bon thérapeute familial communautaire travaille main dans la main avec les clients, leur famille et leur communauté. De même, un bon thérapeute citoyen, depuis son propre coin de rue et de diverses manières, devient un leader communautaire. Quelqu’un qui croit fermement au potentiel de l’être humain et qui est toujours disposé à lutter pour obtenir un monde meilleur pour tous.

Qui est Ramón Rojano

Ramón Rojano, MD, MPH, est actuellement directeur du Département des services humains de la ville de Hartford (Connecticut). Il est en outre professeur de thérapie de famille à l’Université centrale du Connecticut, professeur honoraire du programme doctoral de psychologie clinique de l’Université de Hartford, et professeur invité de l’Universidad del Norte, en Colombie.

Note de l’original

Cet article a été publié dans le n° 59, novembre-février 1999/2000, de Perspectivas Sistémicas.

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Cet article est la traduction française de « Terapia familiar comunitaria », publié par Red Sistémica (première parution : Perspectivas Sistémicas, n° 59, novembre 1999-février 2000). Traduit et republié avec l’accord de la revue.

Lire l’article original

Comment citer cet article

Rojano, R. (2022). La thérapie familiale communautaire (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/la-therapie-familiale-communautaire (Œuvre originale publiée en 1999 dans Perspectivas Sistémicas, n° 59, novembre 1999-février 2000 ; republiée en 2022 par Red Sistémica, https://redsistemica.ar/2022/06/28/terapia-familiar-comunitaria/)

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