Journal of Family Theory & Review · Famille
Comment la recherche pense-t-elle la transmission du trauma d’une génération à l’autre dans les familles qui ont fui la guerre et la persécution ? Zamzam Dini et Kadija Mussa ont passé au crible 18 études récentes : des définitions flottantes, une théorie souvent absente ou implicite, et des familles réduites à la dyade mère-enfant, sans pères, sans fratries, sans enfants devenus adultes.
Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de Le trauma intergénérationnel dans les familles réfugiées : une revue exploratoire des perspectives contextuelles et systémiques, par Zamzam Dini et Kadija Mussa, publié dans Journal of Family Theory & Review (Wiley) (2026), doi : 10.1111/jftr.70013, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Les tableaux sont présentés sous forme de listes ; la figure reste en anglais, avec une légende traduite. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.
Seules les approches qui intègrent des perspectives systémiques et relationnelles offrent la finesse nécessaire pour saisir pleinement l’expérience des familles réfugiées.
Zamzam Dini et Kadija Mussa
Résumé
Cette revue exploratoire a analysé 18 articles de recherche récents afin de repérer comment la recherche conceptualise la transmission du trauma dans les systèmes familiaux de personnes réfugiées et quel usage elle fait de la théorie pour la comprendre. L’analyse des théories et des résultats de cet ensemble de travaux a conduit à plusieurs constats importants. D’abord, la manière dont les équipes de recherche définissent et opérationnalisent le trauma manque de cohérence. En conséquence, les données sur la transmission du trauma et sur ses voies sont elles aussi incohérentes. Ensuite, bien que ces articles cherchent à comprendre le trauma dans les familles réfugiées, les seules configurations familiales représentées sont des dyades mère-enfant, ce qui laisse de côté les pères et les familles de plusieurs enfants. La recherche future devrait dépasser ces limites en intégrant des perspectives systémiques, des mesures relationnelles et des approches interdisciplinaires. Des méthodologies novatrices et des théories ancrées dans les cultures concernées permettront de produire des études plus inclusives et plus utiles sur ce sujet crucial.
Les personnes réfugiées qui fuient la guerre, la violence et la persécution vivent à la fois des traumas antérieurs à l’émigration et un stress postmigratoire (Hecker et al. 2017 ; Porter et Haslam 2005 ; Steel et al. 2017). Dans cet article, nous définissons d’abord les expériences traumatiques comme des réponses à des événements menaçant la vie, vécus directement ou indirectement (Muir 2006). Selon le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM-5, American Psychiatric Association 2013), un événement traumatique implique l’exposition à la mort, à une blessure grave ou à des violences sexuelles, effectives ou sous forme de menace, soit directement, soit comme témoin, soit indirectement, en apprenant que cela est arrivé à une personne proche. Cette revue exploratoire porte sur les événements qui répondent aux critères du DSM-5 comme générateurs de trauma. Tous les événements très stressants ou adverses, comme les pertes liées à la migration ou les difficultés économiques, ne sont pas traumatiques, sauf s’ils impliquent une menace réelle ou perçue pour la vie ou l’intégrité corporelle. Les réponses traumatiques peuvent être de nature neurobiologique, comme l’hyper- ou l’hypoéveil, la dysrégulation du cortisol ou l’insomnie (Yehuda et al. 2015). Elles peuvent aussi affecter le fonctionnement interpersonnel, avec des ruptures d’attachement, une dysrégulation émotionnelle et un déclin de l’intelligence émotionnelle (Bombay et al. 2014 ; Kellermann 2001 ; Sangalang et Vang 2017). Dans le contexte de l’exil, des personnes peuvent subir la torture, le trauma de guerre, des violences sexuelles, la famine ou la séparation familiale, ce qui peut activer plusieurs formes de réponses traumatiques (Bombay et al. 2014 ; Kellermann 2001 ; Sangalang et Vang 2017).
Les personnes réfugiées sont des personnes et des familles contraintes de migrer en raison d’une crainte raisonnable de menaces pour leur vie, leurs biens ou leur liberté (Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés [HCR] 2016). Les cadres théoriques sont essentiels pour évaluer les protocoles de recherche, notamment pour savoir si les études tiennent compte des conceptions du trauma et des contextes culturels des familles réfugiées. Le trauma intergénérationnel désigne la manière dont un trauma vécu par une génération se manifeste dans les générations suivantes, même sans exposition directe (Yehuda et Giller 1994). Cette compréhension fondamentale du trauma et de ses effets intergénérationnels sert de base pour explorer des types de trauma spécifiques, comme le trauma pré-émigration, particulièrement pertinent dans le contexte de l’exil.
Le trauma et le stress pré-émigration désignent les effets psychologiques et physiques que peuvent causer des expériences comme la torture, la persécution politique et religieuse et l’emprisonnement. Le stress postmigratoire comprend les difficultés d’adaptation à un nouvel environnement, notamment se repérer dans des systèmes inconnus et faire face au manque de ressources (Hecker et al. 2017 ; Perera et al. 2013 ; Porter et Haslam 2005). Les personnes réfugiées sont souvent regroupées dans une seule catégorie et leurs expériences homogénéisées, leurs histoires se fondant dans le contexte plus large de l’immigration. Pourtant, si toutes les personnes réfugiées sont immigrées, toutes les personnes immigrées ne sont pas réfugiées. Cette distinction est essentielle pour comprendre les traumas spécifiques et les difficultés de réinstallation que rencontrent les personnes réfugiées, et qui diffèrent sensiblement de celles d’autres groupes immigrés.
Pour les personnes réfugiées, le trauma pré-émigration causé par des expériences vécues dans le pays d’origine, comme la persécution politique, l’emprisonnement ou la violence, affecte le bien-être psychologique, perturbe les dynamiques familiales et entrave l’accès à l’emploi, à l’éducation et aux réseaux de soutien social dans le pays d’accueil. Le stress postmigratoire pèse aussi sur l’adaptation des familles réfugiées ; il découle des obstacles rencontrés lors de la réinstallation, comme la faible reconnaissance des diplômes, les différences de langue, le manque de ressources financières et le manque de perspectives d’emploi (Halcón et al. 2004 ; O’Donnell et al. 2020 ; Weine et al. 2011). Ces obstacles économiques, linguistiques et systémiques aggravent le stress de la transition vers un nouvel environnement et cumulent les difficultés pour les personnes réfugiées.
L’équipe de Steel et al. (2017) a montré à quel point les personnes réfugiées subissent les effets du trauma pré-émigration et du stress postmigratoire, distincts des expériences des personnes immigrées en général. Contrairement aux personnes immigrées, qui migrent souvent volontairement pour de meilleures perspectives, les personnes réfugiées subissent fréquemment des traumas graves avant la migration, comme la persécution, la guerre ou le déplacement forcé, et font face dans le pays d’accueil à des facteurs de stress cumulés, comme se repérer dans les dispositifs de réinstallation et composer avec les séquelles psychologiques de leurs expériences. Cette équipe a constaté que 89 % des 420 personnes réfugiées de son étude disaient avoir vécu au moins un événement traumatique avant la migration, que 47 % présentaient un trouble de stress post-traumatique (TSPT) cliniquement significatif et que 20 % présentaient des symptômes dépressifs cliniquement significatifs. Ces résultats soulignent l’impact massif du trauma sur la santé mentale des personnes réfugiées et l’importance d’en étudier les effets intergénérationnels.
D’autres études ont elles aussi documenté des taux élevés d’exposition au trauma et de symptômes de stress post-traumatique dans les populations réfugiées. Par exemple, l’équipe de Fazel et al. (2005) a mené une revue systématique des études de santé mentale auprès d’enfants de familles réfugiées et relevé des taux élevés de TSPT, de dépression et d’anxiété dans de multiples contextes de réinstallation. De même, l’équipe de Silove et al. (2017) a souligné qu’une exposition prolongée à la persécution, au déplacement et aux facteurs de stress de la réinstallation accroît le risque de troubles liés au trauma chez les personnes déplacées de force. Une méta-analyse de Bogic et al. (2015) a montré que les personnes réfugiées touchées par la guerre subissent des conséquences durables sur leur santé mentale, les taux de TSPT restant élevés même 20 ans après le déplacement. Ces études confirment l’impact psychologique massif du trauma pré-émigration comme du stress postmigratoire dans les familles déplacées.
À l’échelle mondiale, l’ampleur des déplacements continue de croître, ce qui éclaire davantage l’expérience vécue des familles réfugiées. Selon le HCR (2022), plus de 103 millions de personnes sont déplacées de force dans le monde, dont 32,5 millions de personnes réfugiées, 53,2 millions de personnes déplacées à l’intérieur de leur pays et 5,4 millions de personnes demandeuses d’asile. Dans ces populations, l’accès limité à l’emploi, à l’éducation, aux soins et aux protections juridiques aggrave les vulnérabilités et contribue à une détresse psychologique persistante. Ces facteurs structurels montrent que l’expérience de l’exil est façonnée non seulement par des histoires traumatiques individuelles, mais aussi par des obstacles systémiques à la stabilité et au bien-être, dans des contextes mondiaux divers.
Une idée répandue veut que la vie des personnes réfugiées s’améliore nettement une fois réinstallées dans un pays d’accueil. S’il est peut-être vrai qu’elles ont échappé aux dangers immédiats de la guerre et de la persécution ou aux conditions extrêmes des camps, ce point de vue néglige souvent les difficultés persistantes qu’elles affrontent après la réinstallation. Cette simplification nie la complexité de l’expérience de l’exil et les facteurs de stress durables qu’elle comporte : s’adapter à de nouveaux systèmes financiers, éducatifs et d’emploi, traverser l’adaptation culturelle (Lincoln et al. 2016) et élaborer le trauma des expériences vécues pendant la migration et la réinstallation (Jorgenson et Nilsson 2021 ; Medford 2019 ; Sirin et al. 2019 ; Tummala-Narra et al. 2019 ; Wilmsen 2019). Classer ces difficultés en domaines financier, culturel et émotionnel permet de mieux situer ces épreuves (Jorgenson et Nilsson 2021 ; Medford 2019 ; Sirin et al. 2019 ; Tummala-Narra et al. 2019 ; Wilmsen 2019). Certains indices montrent que le stress et le trauma des familles réfugiées ne s’arrêtent pas avec la réinstallation dans le pays d’accueil, mais s’intensifient sous l’effet de l’exposition continue au stress postmigratoire, conjuguée à un trauma prémigratoire non résolu. L’équipe de Bentley et al. (2019) a constaté que la durée nécessaire pour se réinstaller aux États-Unis était directement liée à des niveaux plus élevés de détresse psychologique. La détresse psychologique culminait 7 ans après la migration, avant de se stabiliser vers 15 ans. À l’inverse, l’équipe de Javanbakht et al. (2018) a observé que les symptômes de TSPT et d’anxiété augmentaient chez des enfants syriens de familles réfugiées 2 ans après leur arrivée aux États-Unis. Ensemble, ces résultats montrent que la durée des processus de réinstallation et le stress postmigratoire aggravent sensiblement les difficultés de santé mentale. En outre, la recherche souligne que le stress postmigratoire touche des familles entières. Les parents qui cumulent trauma pré-émigration et stress postmigratoire ont souvent du mal à prodiguer des soins attentifs (Phipps et Degges-White 2014). Une étude menée au Danemark auprès de personnes réfugiées par l’équipe de Dalgaard et al. (2016) a montré que les enfants de parents touchés par un trauma étaient moins bien adaptés que les autres enfants danois. Ces observations soulignent la nécessité d’interventions centrées sur la famille pour traiter de façon globale les difficultés systémiques et individuelles des familles réfugiées.
La transmission intergénérationnelle du trauma désigne le processus par lequel les effets psychologiques et physiologiques d’un trauma passent des figures parentales à leurs enfants, se manifestant souvent par des perturbations relationnelles, des difficultés de santé mentale et des perturbations du fonctionnement familial. Ce phénomène a été documenté dans diverses populations exposées à des traumas chroniques et collectifs, notamment dans la descendance de personnes afro-américaines réduites en esclavage, dans les communautés autochtones touchées par la colonisation et dans les familles exposées au racisme systémique et à la violence de proximité. Un trauma vécu par une génération, comme le déplacement forcé, la violence racialisée ou le génocide culturel, peut entraîner chez les figures parentales des symptômes de stress post-traumatique non résolus, dont l’émoussement émotionnel, l’évitement ou l’hyperéveil (Bombay et al. 2014 ; Comas-Díaz et al. 2019). Ces symptômes nuisent souvent à la disponibilité émotionnelle et aux pratiques éducatives des figures parentales, créant des conditions dans lesquelles les enfants peuvent développer des symptômes intériorisés ou extériorisés et vivre un attachement insécure ou une coupure avec leur identité culturelle (Gee et al. 2019 ; Sotero 2006).
Des recherches récentes ont montré que l’exposition au trauma et ses séquelles dans des populations historiquement marginalisées sont liées à des disparités de santé mentale dans les générations suivantes. Par exemple, des études menées auprès de familles afro-américaines ont constaté que les héritages de l’esclavage, de la ségrégation et du racisme structurel persistant contribuent chez les jeunes à un stress accru, à des exigences de socialisation raciale et à une vulnérabilité aux symptômes anxieux et dépressifs (Bryant et al. 2022). De même, des communautés autochtones ont fait état de liens entre le trauma historique, comme l’expérience des pensionnats, et des effets chez les jeunes tels que la consommation de substances, les conduites suicidaires et une cohésion familiale perturbée (Kirmayer et al. 2014). Ces effets sont souvent aggravés lorsque le trauma n’est pas abordé dans les familles ou les communautés, ce qui laisse les jeunes générations interpréter le silence, la détresse ou la surprotection sans contexte. D’autres recherches ont montré que les familles réfugiées réinstallées après la guerre et la persécution connaissent elles aussi des perturbations relationnelles, notamment une insécurité de l’attachement et une régulation émotionnelle inadaptée chez les enfants (Sangalang et Vang 2017).
Les travaux sur le trauma reconnaissent la transmission intergénérationnelle du trauma des parents aux enfants ; les premières études sur ce sujet portaient surtout sur les enfants de personnes survivantes de la Shoah. Le phénomène du trauma intergénérationnel a été relevé pour la première fois lorsque Rakoff (1966) a observé des difficultés de comportement chez trois enfants de deuxième génération de personnes survivantes de la Shoah, ouvrant un nouveau champ de recherche. Des études ultérieures ont confirmé l’existence de schémas intergénérationnels de trauma dans les systèmes familiaux des personnes survivantes de la Shoah (Sigal et Weinfeld 1989 ; Solkoff 1992 ; van IJzendoorn et al. 2003 ; Yehuda et Giller 1994). Ces études ont établi que les effets psychologiques d’un trauma vécu par les parents pouvaient influer sur leurs enfants, même en l’absence d’exposition directe aux événements traumatiques. Par exemple, les enfants de personnes survivantes de la Shoah présentaient souvent des symptômes comme l’anxiété, la dépression ou des difficultés relationnelles, que la recherche a reliés au trauma non résolu de leurs parents. Ces études fondatrices ont établi l’existence du trauma intergénérationnel et fourni une base théorique pour explorer des schémas semblables dans d’autres populations.
Si les études sur les victimes de la Shoah ont apporté un éclairage important sur la transmission intergénérationnelle du trauma dans les familles, la recherche sur cette transmission dans d’autres populations, en particulier les familles immigrées et réfugiées, n’a commencé à émerger que récemment. Le trauma parental peut affecter la santé mentale et l’adaptation des enfants, mais on sait moins comment les facteurs culturels, migratoires et systémiques influent sur la transmission du trauma dans les familles réfugiées. Par exemple, des études ont documenté l’effet des symptômes de santé mentale des mères sur le bien-être psychologique de leurs enfants (Dalgaard et al. 2016 ; East et al. 2018 ; Javanbakht et al. 2018 ; Steel et al. 2017), mais on sait peu de choses des mécanismes précis par lesquels ces effets se transmettent dans le contexte du déplacement et de la réinstallation. Ces travaux ont largement négligé les personnes arrivées à l’adolescence (génération 1.5 de l’exil) et celles nées dans le pays d’accueil (deuxième génération). On manque de clarté sur la manière dont le moment de la migration, l’adaptation culturelle et les obstacles systémiques façonnent de façon spécifique la transmission du trauma à travers ces générations.
Ce manque laisse une lacune importante dans notre compréhension de la manière dont le trauma des parents en exil influe sur la vie de leurs enfants, en particulier les enfants adultes des générations 1.5 et 2 des familles réfugiées. Combler cette lacune est essentiel pour plusieurs raisons. D’abord, comprendre ces processus peut aider à repérer des points d’intervention pour soutenir plus efficacement les familles réfugiées. Ensuite, un examen plus approfondi du trauma intergénérationnel chez les personnes réfugiées peut éclairer des pratiques culturellement sensibles, pour que les services tiennent compte des expériences propres aux familles déplacées. Enfin, ce travail a des implications plus larges pour la santé mentale et les politiques sociales, puisqu’il met en évidence l’interaction entre facteurs individuels, familiaux et systémiques dans le bien-être des familles réfugiées au fil du temps.
Pour combler les lacunes de la littérature évoquées plus haut, cette revue exploratoire vise à comprendre comment la transmission intergénérationnelle du trauma est conceptualisée dans la recherche sur les systèmes familiaux réfugiés. Une recherche exhaustive de la littérature a été menée selon les lignes directrices PRISMA (Preferred Reporting Items for Systematic Reviews and Meta-Analyses ; Page et al. 2021). Le but de cette revue est de mieux comprendre comment étudier la transmission intergénérationnelle du trauma dans les familles réfugiées. Elle cherche à mieux cerner les cadres théoriques et les méthodologies utilisés pour étudier le trauma intergénérationnel dans ces familles, et à repérer des domaines essentiels pour la recherche future, dont des approches du trauma culturellement sensibles.
Cette revue exploratoire a suivi les lignes directrices PRISMA (Page et al. 2021) pour garantir la transparence et la reproductibilité de la sélection et de la présentation des résultats. PRISMA a été préféré à d’autres cadres, comme la méthodologie d’Arksey et O’Malley (2005), en raison de sa structure systématique pour repérer, trier et inclure les études, conforme aux objectifs de cette revue. Les critères explicites d’inclusion et d’exclusion de PRISMA ont offert une démarche structurée pour affiner le corpus et en assurer l’exhaustivité.
La question de recherche qui guide cette revue est la suivante : comment la transmission intergénérationnelle du trauma est-elle conceptualisée, et quelles théories sont utilisées pour comprendre ce phénomène dans les systèmes familiaux réfugiés ? L’objectif de cette revue est de repérer les cadres théoriques et les approches méthodologiques utilisés dans la littérature et d’évaluer leur sensibilité culturelle, leur étendue et leur profondeur dans la conceptualisation de la transmission du trauma dans les familles réfugiées.
Une recherche exhaustive a été menée dans trois grandes bases de données : PsychInfo, Medline et Sociological Abstracts. Ces bases ont été choisies pour leur pertinence en matière de systèmes familiaux, de trauma et de questions liées à l’exil. Les termes de recherche élargis visaient à couvrir un éventail plus large d’études tout en restant centrés sur la question de recherche. Les termes de recherche étaient les suivants : (Refugee OR “forced migrant”) AND (“intergenerational trauma” OR “transmission of trauma” OR “parental trauma”) AND (family* OR “family systems” OR “child*”) AND (“transgenerational patterns” OR “intergenerational relations” OR “intergenerational patterns”). Les listes de références des études repérées ont été examinées manuellement pour trouver d’autres articles pertinents.
Les études étaient incluses si elles remplissaient les critères suivants : (a) études empiriques publiées dans des revues à comité de lecture, (b) centrées sur le trauma, (c) comportant une dimension générationnelle du trauma, le trauma n’ayant été vécu directement que par les parents en exil, (d) portant sur des familles réfugiées réinstallées dans un pays d’accueil (et non dans des camps) et (e) publiées en anglais entre 2014 et 2024. Ce seuil de 10 ans a été choisi pour que la revue saisisse la recherche contemporaine et reflète les avancées théoriques et méthodologiques actuelles. La transmission intergénérationnelle du trauma dans les familles réfugiées étant un domaine d’étude relativement récent, cette période permet un équilibre entre exhaustivité et pertinence.
Les études étaient exclues si elles (a) n’étaient pas des études empiriques (par exemple livres, thèses, revues de littérature ou études de cas), (b) n’étaient pas centrées sur le trauma, (c) ne comportaient pas de dimension générationnelle (c’est-à-dire n’allaient pas au-delà du niveau individuel), (d) portaient sur des personnes installées dans des camps de réfugiés plutôt que dans des pays d’accueil, (e) portaient uniquement sur des personnes survivantes de la Shoah ou des personnes réfugiées de la Seconde Guerre mondiale ou (f) ne portaient pas sur des populations réfugiées.
Dans les trois bases de données, 528 articles ont d’abord été repérés. Après application des critères d’exclusion, ont été retirés les articles (a) publiés avant 2014 (n = 146), (b) qui n’étaient pas des articles (par exemple livres, thèses, revues de littérature ; n = 25), (c) non empiriques (n = 18), (d) sans centrage sur le trauma (n = 40), (e) sans dimension générationnelle (n = 5), (f) portant sur des personnes vivant dans des camps de réfugiés (n = 81), (g) portant uniquement sur des personnes survivantes de la Shoah ou des personnes réfugiées de la Seconde Guerre mondiale (n = 3) ou (h) présents en double dans plusieurs bases (n = 120). Il est resté 90 articles pour l’examen des résumés. D’autres exclusions ont porté sur des essais de faisabilité (n = 4), des études de cas (n = 3) et des études consacrées aux personnes réfugiées de la Seconde Guerre mondiale (n = 1). Enfin, un article a été repéré par l’examen manuel des listes de références, ce qui a porté à 18 le nombre d’articles inclus dans la revue.
L’échantillon final de 18 études publiées dans des revues à comité de lecture a fait l’objet d’une analyse thématique selon l’approche en six phases de Braun et Clarke (2006, 2012). Cette méthode a été retenue pour sa souplesse et sa rigueur dans le repérage, l’analyse et la présentation de configurations de sens dans des données qualitatives, en particulier dans des champs interdisciplinaires où les cadres théoriques varient. L’analyse thématique a fourni un cadre structuré mais adaptable pour examiner systématiquement comment le trauma intergénérationnel a été conceptualisé, mesuré et théorisé dans des contextes divers. Après une phase de familiarisation avec les études, des codes initiaux ont été générés de façon inductive à partir de contenus récurrents liés à la transmission du trauma, au positionnement théorique, aux présupposés culturels et aux effets relationnels. Ces codes ont ensuite été revus et organisés en thèmes d’ordre supérieur, qui rendaient compte de configurations de sens plus larges dans la littérature.
Quatre thèmes principaux ont été dégagés : (a) les conceptualisations du trauma intergénérationnel ; (b) les voies et les mécanismes de transmission du trauma ; (c) les données empiriques d’une transmission psychologique, physiologique ou relationnelle ; et (d) l’orientation théorique et son application. Pour mieux comprendre le rôle de la théorie dans les résultats, les études ont en outre été classées selon le caractère plus ou moins explicite de leur usage de la théorie : manifeste (cadre clairement formulé), implicite (influence théorique sans reconnaissance formelle) ou absent (aucun ancrage théorique repérable). Cette typologie a permis d’évaluer finement comment la théorie a éclairé, ou non, l’interprétation des effets liés au trauma par les équipes de recherche. Le regroupement thématique a aussi révélé un manque notable de cadres systémiques et ancrés dans les cultures concernées, signe d’une lacune critique dans la manière d’étudier le trauma en dehors des paradigmes eurocentrés et individualistes. Dans l’ensemble, l’analyse thématique a servi non seulement à synthétiser la littérature existante, mais aussi à repérer des domaines conceptuels négligés pour la recherche future. Voir la figure 1 pour le diagramme de flux PRISMA.

Les caractéristiques des études incluses figurent dans le tableau 1. Les résultats de cette revue exploratoire résument et présentent trois approches distinctes que les équipes de recherche ont adoptées pour conceptualiser et examiner la transmission intergénérationnelle du trauma dans les familles réfugiées. Ces approches ont été repérées et classées selon la manière dont les études formulaient leurs questions de recherche, leurs méthodologies et leurs interprétations de la transmission du trauma. La première approche portait sur les voies de transmission du trauma, en explorant des mécanismes comme des styles éducatifs durs, des schémas de communication familiale ou des processus d’attachement par lesquels le trauma se transmet d’une génération à l’autre. La deuxième mettait l’accent sur les indices ou effets de la transmission du trauma, en évaluant ses conséquences psychologiques, émotionnelles ou comportementales chez les enfants, comme des difficultés de régulation émotionnelle ou des comportements intériorisés et extériorisés. La troisième intégrait à la fois les voies et les indices, en examinant non seulement les mécanismes de transmission, mais aussi leurs effets mesurables au sein des systèmes familiaux réfugiés. Cette organisation offre un cadre clair pour présenter et interpréter les résultats, en soulignant la diversité des conceptualisations et des méthodologies dans les études examinées.
Tableau 1 — Caractéristiques des études
Abréviations : NA = non applicable ; TSPT = trouble de stress post-traumatique.
Huit des articles examinés relevaient de cette catégorie. Certains adoptaient une perspective comportementale pour comprendre la voie de transmission du trauma, par exemple la communication (McCleary et al. 2020 ; Meschke et Juang 2014) ou les styles éducatifs chaleureux et durs (Bryant et al. 2021). D’autres études, et c’est notable, s’intéressaient à des niveaux d’expérience plus larges, comme la séparation familiale (Miller et al. 2018) et les transmissions culturelles, familiales et sociohistoriques du trauma (Jeyasundaram et al. 2020). L’équipe de Browne et al. (2017) a utilisé le statut parental (divorce, famille biparentale, etc.) pour évaluer la voie de transmission du trauma. Dikyurt (2023) a recouru à une auto-identification réflexive, fondée sur la prise de conscience, de la transmission du trauma dans la vie d’enfants adultes de personnes réfugiées bosniennes. Féron (2024) a examiné la transmission des mémoires du conflit dans une diaspora rwandaise. Ces articles relèvent de la catégorie des voies parce qu’ils ne portaient pas sur la symptomatologie des enfants adultes, mais demandaient aux personnes participantes de réfléchir à leur relation avec leurs parents pendant leur enfance pour repérer l’influence du trauma dans leur éducation.
Cinq articles mettaient l’accent sur la symptomatologie du trauma et portaient sur les indices de sa transmission. Ils examinaient la régulation de la colère et de la tristesse chez les enfants (Elsayed et al. 2019), les problèmes émotionnels et les comportements agressifs des enfants (Beiser et Hou 2016), les comportements intériorisés et extériorisés et les capacités socioémotionnelles des enfants (Speidel et al. 2021), ainsi que l’adaptation de l’enfant (East et al. 2018 ; Hoffman et al. 2020). Bien que les effets étudiés portent sur l’expérience des enfants, ces articles prenaient aussi en compte, comme variables, des expériences parentales précises, comme l’exposition de la mère à la torture (Hoffman et al. 2020), les facteurs de stress prémigratoires et les tracas quotidiens postmigratoires des parents (Beiser et Hou 2016 ; Elsayed et al. 2019) et la santé mentale de la mère (Beiser et Hou 2016 ; East et al. 2018). L’équipe de Speidel et al. (2021) s’est aussi intéressée à des niveaux d’expérience plus larges, comme la survenue d’adversités parentales et familiales.
Les cinq articles restants examinaient les voies de transmission du trauma conjointement avec ses indices ou ses effets. L’équipe de Sangalang et al. (2017) a évalué la chaleur et l’implication parentales comme voie du trauma. Elle a évalué les symptômes dépressifs, les comportements antisociaux, les comportements délinquants et les problèmes scolaires des enfants comme indices ou effets de la transmission du trauma. L’équipe de Bryant et al. (2021) a examiné le trouble du deuil prolongé (TDP) et les styles éducatifs chaleureux et durs comme voies du trauma, tout en évaluant les problèmes comportementaux, émotionnels et sociaux des enfants comme indices de transmission. Lembcke et al. (2020) étaient les seuls articles à intégrer une perspective biologique de la transmission du trauma, en mesurant comme effets les taux de cortisol capillaire des dyades mère-enfant, tout en examinant la parentalité affectueuse de la mère comme voie de transmission. L’équipe de Dalgaard et al. (2016) a utilisé les styles d’attachement et de communication comme voies de transmission pour expliquer des effets de la transmission comme l’adaptation et la santé mentale de l’enfant. L’équipe de Kizilhan et al. (2021) a utilisé le style de communication pour évaluer la transmission du trauma, et les critères du TSPT pour en mesurer les indices, dans trois générations de familles kurdes alévies.
En s’appuyant sur la définition de la théorisation critique de Knapp (2009), l’usage de la théorie dans les articles repérés a été évalué non seulement selon la mention explicite d’une théorie, mais aussi, lorsqu’une théorie était mentionnée, selon la manière dont les équipes de recherche l’utilisaient. Knapp explique que la théorisation critique examine l’usage implicite et manifeste de présupposés théoriques intégrés dans la conceptualisation, la méthodologie et l’analyse, ainsi que la manière dont ces présupposés recoupent d’autres façons de comprendre le phénomène étudié ou d’en faire l’hypothèse, ou s’y rattachent.
Trois études utilisaient la théorie de façon manifeste et explicite. Deux d’entre elles, celles de Muruthi et Lewis (2017) et de Jeyasundaram et al. (2020), utilisaient respectivement un cadre théorique adapté de l’ambivalence intergénérationnelle et un cadre de perspective critique, pour comprendre comment le trauma affecte les valeurs, les habitudes ou les traditions par rapport aux expériences, aux attitudes ou aux préoccupations réelles (Muruthi et Lewis 2017), et la vie occupationnelle des personnes réfugiées de deuxième génération (Jeyasundaram et al. 2020). Meschke et Juang (2014) soutenaient que le stress d’acculturation des parents conduit à une rupture de la communication fondée sur les différences de langue (c’est-à-dire que des parents stressés parlent à leurs enfants exclusivement dans leur langue maternelle, même si ces jeunes, adolescents, sont mal à l’aise dans cette langue). Ces articles recueillaient les données par des entretiens individuels semi-directifs et les analysaient par l’enquête narrative (Jeyasundaram et al. 2020 ; Muruthi et Lewis 2017) ou par des entretiens ouverts et une analyse thématique (Meschke et Juang 2014). Les trois études s’appuyaient sur l’expérience des personnes participantes pour confirmer ou infirmer la transmission du trauma dans leur système familial. L’usage de la théorie était explicite et intégré dans toute la compréhension conceptuelle du trauma et l’interprétation des résultats. Cela signifiait que des notions théoriques comme le stress d’acculturation, par exemple, étaient reprises dans la discussion pour montrer en quoi les expériences partagées par les personnes participantes recoupaient le phénomène du stress d’acculturation.
Quatre articles utilisaient implicitement la théorie pour comprendre les voies de transmission du trauma dans les systèmes familiaux réfugiés (Dikyurt 2023 ; Féron 2024 ; McCleary et al. 2020 ; Miller et al. 2018). Aucune théorie explicite n’a été repérée. Des présupposés tirés de la littérature étaient toutefois invoqués, comme la diversité des styles de communication familiale (Dikyurt 2023 ; McCleary et al. 2020), la transmission des mémoires du conflit (Féron 2024) et l’effet négatif de la séparation familiale (Miller et al. 2018).
Un article de la catégorie des voies de transmission n’utilisait aucune théorie. Rien n’indiquait que l’équipe de Browne et al. (2017) ait utilisé une théorie, implicitement ou explicitement. Comme indiqué plus haut, elle a utilisé le statut parental (par exemple divorce, foyer biparental) pour évaluer la voie de transmission du trauma. L’hypothèse était que les foyers monoparentaux auraient plus de difficultés que les foyers biparentaux en matière de capacité parentale et sur d’autres facteurs (Browne et al. 2017). Cette étude était le seul article à intégrer la détresse parentale dans son analyse des données sans mesurer directement aucun effet chez l’enfant, ce qui constitue une limite. L’équipe a tenté d’évaluer le stress parental en se concentrant sur le statut parental et sur des effets émotionnels. Or la parentalité n’existe que dans le contexte de l’enfant, et ignorer les effets chez l’enfant sans protocole qualitatif limite la capacité à saisir avec précision le stress parental. Le statut parental servait de variable catégorielle pour regrouper les parents, sans aucun ancrage théorique.
Les deux articles de cette catégorie utilisaient la théorie des systèmes familiaux (Speidel et al. 2021) et la théorie de l’attachement (East et al. 2018). L’équipe d’East et al. (2018) a utilisé la théorie de l’attachement pour conceptualiser le style d’attachement comme un indice de la transmission du trauma, et non comme une voie de transmission, en se concentrant uniquement sur la symptomatologie du TSPT. À l’origine, l’attachement était conceptualisé comme le lien émotionnel entre une figure de soin et un enfant, à partir de données d’observation de l’enfant (Bowlby 1969), alors que l’équipe d’East et al. (2018) a mené une évaluation par récit sans observer les interactions parent-enfant. Dans ce cas, la théorie était utilisée de façon implicite, ce qui en réduisait les principes et les présupposés. L’équipe a modifié la théorie de l’attachement dans son modèle conceptuel pour se concentrer sur les comportements de détachement ou de retrait, deux caractéristiques du style d’attachement évitant, afin de mesurer le lien émotionnel des mères avec leurs enfants.
Guidée par la théorie des systèmes familiaux, l’équipe de Speidel et al. (2021) a réparti les personnes participantes en différents sous-systèmes (parent-enfant, sous-système parental, système familial) pour examiner les expériences adverses. Cette perspective systémique lui a permis d’examiner les adversités de l’enfant, du parent et de la famille séparément et dans leurs interconnexions. L’approche par les systèmes familiaux a permis à cette équipe d’examiner les niveaux d’adversité d’un système à l’autre, en réponse au besoin d’une plus grande cohérence de la recherche sur l’exil quant aux facteurs de risque et de protection face à l’adversité dans les familles réfugiées. Sur le plan systémique, toutefois, l’équipe de Speidel et al. (2021) s’est concentrée uniquement sur les effets ou les indices de la transmission du trauma, comme les symptômes traumatiques, la régulation émotionnelle et l’optimisme. Bien que l’usage de la théorie soit ici explicite, il aurait fallu intégrer la théorie dans l’ensemble du travail.
L’équipe de Speidel et al. (2021) soutenait que l’adversité familiale, et pas seulement les adversités du parent et de l’enfant, constituait un facteur distinct de la transmission intergénérationnelle du trauma, en accord avec le postulat de la théorie des systèmes familiaux selon lequel une personne influe sur l’ensemble du système familial, et inversement (Atzaba-Poria et al. 2004). La théorie servait à plaider pour une lecture relationnelle ou systémique dans l’étude des familles réfugiées, ce qui est un point fort de cette étude. La théorie n’était discutée que dans l’introduction, pour défendre ce point ; elle était toutefois de nouveau mentionnée à la fin pour proposer une interprétation minimale des résultats dans une perspective relationnelle.
Les trois articles suivants abordaient la transmission du trauma à partir d’indices tirés de la symptomatologie, sans recourir à aucune théorie. Ils examinaient la régulation de la colère et de la tristesse chez les enfants (Elsayed et al. 2019), les problèmes émotionnels et les comportements agressifs des enfants (Beiser et Hou 2016) et l’adaptation de l’enfant (Hoffman et al. 2020). En raison de ce centrage sur la symptomatologie, des mesures autodéclarées et rapportées par les parents ont été utilisées pour évaluer les symptômes comportementaux des parents, des enfants ou des deux, afin de comprendre la transmission intergénérationnelle du trauma dans ces systèmes familiaux. Aucune étude n’utilisait la théorie de façon explicite en intégrant ses principes dans l’ensemble de l’étude ; seuls les indices de la transmission du trauma étaient pris en compte.
Un article de la catégorie voies et indices de transmission faisait un usage explicite de la théorie. L’équipe de Dalgaard et al. (2016) a combiné la théorie de la communication et celle de l’attachement pour examiner comment une communication intrafamiliale affectée par des lacunes linguistiques aboutissait à un attachement insécure chez les enfants de parents exposés au trauma. L’équipe de Dalgaard a décrit la voie de transmission comme un processus psychodynamique de transmission d’émotions déplacées. Elle a utilisé les styles de communication et d’attachement à la fois pour conceptualiser et comprendre les comportements des familles et comme forme d’évaluation dans l’interprétation des résultats, intégrant ainsi la théorie dans toute l’étude. En outre, l’équipe de Dalgaard citait une étude (Sagi-Schwartz 2008) qui avait mené une recherche transversale auprès de filles de personnes survivantes de la Shoah et d’un groupe témoin, et constaté que les enfants de ces personnes survivantes avaient globalement moins d’attachements sécures. La théorie de l’attachement est un cadre théorique utilisé non seulement en recherche, mais aussi en pratique clinique. Les résultats de l’étude citée renvoient au présupposé selon lequel moins d’attachements sécures équivaudraient à des relations malsaines. Or il peut y avoir bien des raisons pour lesquelles une personne a peu de figures d’attachement sécures, et ce récit n’offre peut-être pas la compréhension la plus globale de l’attachement.
Deux articles de la catégorie voies et indices de transmission utilisaient la théorie de façon implicite. Les équipes de Kizilhan et al. (2021) et de Bryant et al. (2021) intégraient toutes deux implicitement des présupposés théoriques dans leurs études. L’équipe de Bryant a défini la séparation familiale comme un phénomène et s’en est servie comme mesure pour évaluer une voie de transmission du trauma, en la croisant avec des symptômes généraux de santé mentale. L’équipe de Kizilhan a utilisé les styles de communication dégagés par Braga et al. (2012) dans une étude de théorisation ancrée auprès de personnes réfugiées pour évaluer les voies de transmission du trauma. Elle a ensuite évalué les symptômes de santé mentale au moyen d’évaluations fondées sur les critères du TSPT.
Les deux dernières études combinaient voies et indices ou effets de la transmission du trauma pour comprendre la transmission intergénérationnelle du trauma, mais sans aucun usage de la théorie, ni manifeste ni implicite. Sangalang et Vang (2017) ont élaboré leurs propres mesures de la cohésion familiale, de la chaleur parentale et de l’implication parentale au lieu d’ancrer leurs variables dans une théorie à proprement parler. Lembcke et al. (2020) étaient les seuls articles à intégrer une perspective biologique de la transmission du trauma, en mesurant comme effets les taux de cortisol capillaire des dyades mère-enfant, tout en examinant la parentalité affectueuse de la mère comme voie de transmission. Il n’y avait pas non plus d’usage explicite ou implicite d’une théorie ancrée dans l’ensemble de l’étude, y compris dans la discussion et l’interprétation des résultats. Voir le tableau 2 pour une représentation visuelle des regroupements d’articles.
Tableau 2 — Regroupement des études selon l’approche et l’usage de la théorie
Sur les 18 articles examinés, plus de la moitié (n = 12) n’identifiaient pas explicitement ou n’intégraient pas pleinement de cadre théorique pour interpréter une voie de transmission du trauma ou les effets ou indices de cette transmission. C’est particulièrement préoccupant au vu de ce qui précède sur l’impossibilité de dégager une définition opérationnelle unique des voies de transmission du trauma et une conceptualisation unique des indices des voies repérées.
Le manque de transparence sur les présupposés qui sous-tendent la transmission du trauma dans les familles réfugiées rend difficile l’évaluation de l’adéquation culturelle de la recherche. Si le manque d’ancrage théorique pose problème pour toutes les populations, il est particulièrement critique dans la recherche sur l’exil, en raison des expériences singulières et culturellement spécifiques de cette population. Les personnes réfugiées viennent souvent de contextes culturels divers, avec des structures familiales, des pratiques éducatives et des manières d’élaborer le trauma qui leur sont propres et qui peuvent différer sensiblement des cadres occidentaux et individualistes couramment employés en recherche. Sans théories explicites qui tiennent compte de ces nuances culturelles, on risque de mal interpréter ou de simplifier à l’excès les voies et les effets de la transmission du trauma, au risque d’aboutir à des conclusions ni pertinentes ni applicables aux familles réfugiées. Un usage transparent de la théorie permet de critiquer et d’adapter les présupposés pour qu’ils correspondent à l’expérience vécue et aux contextes culturels des populations étudiées. Dans la recherche sur l’exil, cette transparence est indispensable pour saisir la complexité du trauma intergénérationnel de manière culturellement sensible et signifiante (Henrich et al. 2010). Pour les articles centrés sur les effets de la transmission du trauma, se concentrer uniquement sur les symptômes reproduit le modèle médical d’évaluation, qui envisage les problèmes à l’échelle individuelle. Cet état d’esprit n’est pas systémique et peut conduire à des représentations déficitaires des communautés.
Il faut noter que six des articles examinés qui semblaient dépourvus de théorisation explicite employaient des protocoles quantitatifs pour examiner la symptomatologie du trauma chez les parents et les schémas du trauma chez les enfants (Beiser et Hou 2016 ; Browne et al. 2017 ; Elsayed et al. 2019 ; Hoffman et al. 2020 ; Lembcke et al. 2020 ; Sangalang et al. 2017). Ces études tendaient à suivre une structure constante : (a) repérer les symptômes traumatiques chez les parents, (b) examiner des comportements parentaux comme la chaleur ou la dureté éducative et (c) mesurer des effets chez l’enfant comme la régulation émotionnelle ou l’adaptation. Ce centrage sur la symptomatologie s’explique peut-être par le fait que cinq de ces études ont été publiées dans des revues de psychiatrie et une dans une revue de santé publique, des champs qui privilégient souvent l’évaluation clinique des symptômes. Il faut toutefois reconnaître que mener une recherche empirique relationnelle auprès de populations réfugiées présente des difficultés considérables, et que l’absence de théorisation explicite ne signifie pas nécessairement que les théories étaient absentes de la conceptualisation ou de l’interprétation des résultats. Si le recours à la symptomatologie clinique risque de simplifier à l’excès les expériences relationnelles complexes du trauma, il est aussi possible que les équipes de recherche aient utilisé des cadres théoriques de façon implicite pour guider leur travail, même sans les formuler dans leurs publications. Il s’agit moins d’une critique que d’un appel à rendre plus intentionnel notre usage de la théorie dans les études sur l’exil et sur la famille.
S’agissant des limites de cette revue, nous reconnaissons l’importance des résultats de ces études et leur contribution au champ des sciences de la famille et des études sur l’exil. Cette discussion ne sera pas exhaustive, et nous encourageons la lecture de chacun des articles pour saisir la profondeur et l’étendue de leurs résultats. L’équipe de Jeyasundaram et al. (2020) a utilisé un cadre critique pour comprendre les expériences occupationnelles de personnes réfugiées. Elle a expliqué que la perspective occupationnelle critique lui permettait de poser que les significations associées à une occupation sont fugaces, dépendent de facteurs sociaux et évoluent en réponse aux changements sociopolitiques (Jeyasundaram et al. 2020). Cet article offre un bon exemple de la manière dont différents champs de recherche tentent de comprendre la transmission du trauma intergénérationnel à partir de leur propre vision du monde. L’équipe a utilisé une lecture critique pour remettre en question des présupposés de sa discipline et montrer comment les occupations des personnes réfugiées de deuxième génération sont influencées par les contextes dans lesquels elles s’inscrivent (Jeyasundaram et al. 2020). Grâce à cette perspective critique, elle a exploré comment le trauma intergénérationnel se manifeste dans la vie occupationnelle des personnes réfugiées de deuxième génération, en tenant compte des forces sociopolitiques en jeu.
Un consensus se dégage des articles de cette revue : le trauma pré-émigration de la mère ou des parents est associé à des effets négatifs chez l’enfant (Beiser et Hou 2016 ; Bryant et al. 2021 ; Dalgaard et al. 2016 ; East et al. 2018 ; Hoffman et al. 2020 ; Lembcke et al. 2020 ; Sangalang et al. 2017). En appliquant une lecture écologique et systémique, l’équipe de Speidel et al. (2021) a constaté que l’adversité familiale prémigratoire est davantage associée aux symptômes intériorisés et extériorisés de l’enfant que l’adversité de l’enfant ou des parents prise isolément. L’équipe de Sangalang et al. (2017) a expliqué que les problèmes scolaires devenaient plus visibles lorsque le personnel enseignant signalait des comportements négatifs aux parents, ce qui amplifiait un stress familial enraciné dans le trauma sous-jacent de la mère et injectait donc davantage de stress dans le système familial. L’équipe de Lembcke et al. (2020), qui a étudié l’affection maternelle, et celle de Bryant et al. (2021), qui a examiné la parentalité dure et chaleureuse, ont constaté l’une et l’autre qu’une moindre chaleur éducative et une moindre affection maternelle étaient significativement associées à un trauma parental plus élevé. L’équipe de Lembcke a expliqué que, lorsque le parent présentait de faibles niveaux de TDP, une parentalité chaleureuse était associée à une bonne santé mentale chez les enfants ; en revanche, des niveaux plus élevés de TDP parental étaient associés à une anxiété accrue chez les enfants, probablement en raison d’une parentalité anxieuse ou surprotectrice.
Autre consensus important parmi les études qui ont pris en compte le racisme et la discrimination subis par les enfants de familles réfugiées : il existait une association nette et significative entre la discrimination perçue et des effets négatifs sur la santé mentale, indépendante du trauma vécu par les enfants ou par les parents (Beiser et Hou 2016 ; East et al. 2018 ; Jeyasundaram et al. 2020). Beiser et Hou (2016) ont expliqué que les jeunes en exil savaient distinguer la discrimination fondée sur la race de celle fondée sur le statut de réfugié, et que toutes deux avaient une influence statistiquement significative sur les comportements agressifs et les problèmes émotionnels. L’analyse de Beiser et Hou était originale en ce qu’elle comparait des jeunes en exil et des jeunes de familles immigrées venues du même pays et constatait chez les jeunes en exil des niveaux plus élevés de comportements agressifs et de problèmes émotionnels. Cette méthode d’échantillonnage permet de comprendre les différences entre groupes tout en préservant la signification culturelle. L’expérience de l’exil est nuancée et complexe, ce qui souligne encore la complexité de ces études dans leur tentative de comprendre l’expérience vécue des personnes participantes.
Le problème, lorsque tant d’études utilisent le TSPT comme unique mesure du trauma, est que beaucoup de personnes réfugiées peuvent souffrir de stress traumatique sans que leurs symptômes atteignent le seuil clinique ou les critères du TSPT. Le stress traumatique désigne les réponses émotionnelles, psychologiques et physiologiques qui surviennent quand on vit ou qu’on voit des événements perçus comme menaçants, accablants ou nuisibles pour son sentiment de sécurité, son identité ou son bien-être (American Psychiatric Association 2013). Les conceptions culturellement sensibles du stress traumatique reconnaissent que l’expérience, l’expression et les processus de guérison des personnes sont façonnés par leur culture, leur contexte historique, leurs identités sociales et des facteurs systémiques comme le racisme, le déplacement et le trauma collectif (Bryant-Davis 2005). Le stress traumatique peut se manifester différemment selon les cultures et les communautés, et un soutien efficace suppose de reconnaître la diversité des manières dont le trauma est vécu, raconté et traité dans chaque contexte culturel.
Plusieurs études de cette littérature ont tenu compte de cette différence. Par exemple, l’équipe de Hoffman et al. (2020) a utilisé trois mesures : une échelle de TSPT et la General War Trauma and Torture Scale, qui incluait des événements traumatiques non couverts par l’échelle de TSPT en cinq items. Elle a en outre utilisé le Physical Health Questionnaire, qui mesurait la réponse physiologique au trauma, souvent négligée par les autres études. Les équipes de Speidel et al. (2021) et d’Elsayed et al. (2019) ont utilisé le Traumatic Stress Questionnaire pour évaluer l’exposition aux facteurs de stress. Pour mesurer le stress postmigratoire, certaines études ont utilisé des mesures comme la Social Adjustment Rating Scale (Elsayed et al. 2019 ; Speidel et al. 2021), une brève mesure des tracas quotidiens (Elsayed et al. 2019) administrée aux mères comme aux enfants, et une échelle en 10 items des facteurs de stress liés aux événements de vie actuels (Bryant et al. 2021), administrée au seul parent. L’équipe de Miller et al. (2018) a utilisé une mesure plus large, l’échelle abrégée de qualité de vie de l’Organisation mondiale de la santé (WHOQOL-BREF), pour examiner la qualité de vie globale ou des dimensions propres à la conceptualisation du trauma. L’équipe de Bryant et al. (2021) a utilisé des mesures du TDP propres à son étude. De telles mesures montrent que le TSPT n’a pas à être la forme par défaut et unique d’évaluation du trauma. Son efficacité en recherche et en pratique clinique est établie ; il devrait toutefois toujours y avoir davantage de place pour des évaluations culturellement sensibles de l’expression du trauma. La liste complète des évaluations utilisées par les études incluses dans cette revue figure dans le tableau 3.
Tableau 3 — Liste complète des évaluations et mesures utilisées dans les 18 articles de cette revue exploratoire
Note : l’équipe de Dalgaard et al. (2016) a explicitement indiqué recourir à la théorie de l’attachement. Abréviations : TDM = trouble dépressif majeur ; TSPT = trouble de stress post-traumatique.
L’étude de Lembcke et al. (2020), qui mesurait le stress par la concentration de cortisol capillaire, était la seule à adopter un cadrage médical. Recourir à des mesures biologiques pour examiner les réponses physiologiques au trauma peut être un élément important de la compréhension du stress. De nombreux facteurs peuvent influer sur les échantillons de cheveux (fréquence des lavages, longueur des cheveux, etc.) ; l’équipe de Lembcke et al. (2020) l’a d’ailleurs signalé comme une limite. Il est donc recommandé d’utiliser plus d’une mesure biologique, comme l’IRM, les analyses sanguines, l’amplitude du pouls digital et la fréquence cardiaque (Kanahara et al. 2022 ; Kiecolt-Glaser et al. 2003 ; Wrocklage et al. 2017).
Pour évaluer la parentalité dans son étude, l’équipe de Bryant et al. (2021) a utilisé les styles éducatifs chaleureux et durs issus de l’Early Childhood Longitudinal Study of Children, une base de données nationale canadienne (Zubrick et al. 2014), avec la Harsh Parenting Scale élaborée par Paterson et Sanson (1999) et la Warm Parenting Scale du Child Rearing Questionnaire élaboré par le ministère de l’Éducation des États-Unis (2001). Ces échelles de parentalité ont été élaborées il y a plus de 20 ans et demandent une adaptation culturelle. Les expressions émotionnelles comme l’affection et la chaleur sont influencées par la culture ; évaluer une expression culturellement spécifique comme un style parental universel ne paraît donc ni éthique ni représentatif des familles qui ne se conforment pas à ces expressions émotionnelles culturellement spécifiques. Une limite importante de l’étude de Browne et al. (2017) tenait à son recours à quatre catégories de statut parental (parent seul, foyer biparental, non-parent divorcé et non-parent non divorcé) pour comparer les différences de stress parental. Aucune autre mesure n’apportait d’information sur ces parents, ce qui réduisait la recherche à une seule dimension structurelle et passait à côté d’une grande part de la complexité des expériences prémigratoires et de la vie postmigratoire des personnes participantes.
L’une des critiques adressées aux mesures individuelles est qu’elles ne permettent pas d’évaluer la nature relationnelle d’une voie de transmission. Les études qui utilisent des mesures individuelles des parents et des enfants occultent la voie de transmission relationnelle et ne mesurent pas certaines qualités de la relation qu’il importe de mettre en évidence, comme la communication, la confiance, la sécurité et le style éducatif. Les mesures individuelles peuvent être efficaces si elles sont utilisées avec des mesures relationnelles qui portent sur les dynamiques familiales. Il est essentiel de prendre en compte à la fois la voie de transmission du trauma et les facteurs contextuels susceptibles d’influer sur un phénomène perçu. La plupart des familles réfugiées sont par nature transnationales : l’ensemble des membres d’une même famille n’est pas forcément réuni physiquement, ce qui rend difficile la conception d’études portant sur des systèmes familiaux complets. La critique porte ici sur l’exclusion délibérée d’autres enfants du système familial, pourtant accessibles, au profit d’un seul enfant, ou de l’enfant le plus âgé. Féron (2024) a excellé dans la mobilisation des personnes tout en adoptant néanmoins une approche systémique. L’étude a donc conceptualisé une seule génération d’une diaspora comme une unité et évalué la transmission des mémoires du conflit sans tenir compte de certaines nuances ou différences.
L’un des résultats les plus importants de cette revue est l’absence de définition opérationnelle cohérente de la transmission intergénérationnelle du trauma dans les études repérées. Cette incohérence souligne le besoin d’une plus grande standardisation, tout en reflétant la complexité du phénomène. Beaucoup d’études reposent sur des définitions qui dépendent de l’équipe de recherche et sont façonnées par des lectures paradigmatiques et culturelles particulières, d’où une compréhension fragmentée de la transmission du trauma. Cette variabilité complique les efforts pour synthétiser les résultats, évaluer les méthodologies et élaborer des cadres cohérents qui saisissent les réalités nuancées de la transmission du trauma dans les familles réfugiées. Combler cette lacune est essentiel pour favoriser un langage commun et des approches culturellement adaptées dans la recherche future. Intégrer les apports de la recherche en santé mentale mondiale pourrait renforcer les efforts pour conceptualiser la transmission du trauma dans des contextes divers, afin que les cadres soient à la fois culturellement sensibles et méthodologiquement rigoureux. Bien que des présupposés uniformes pour les personnes, les dyades ou les familles ne soient ni possibles ni souhaitables, étant donné la nature profondément personnelle des réponses au trauma, faire progresser ce champ exige davantage de cohérence dans la définition et l’opérationnalisation des notions clés. La littérature en santé mentale mondiale offre des modèles précieux pour concilier le besoin d’approches standardisées et l’attention aux variations culturelles et contextuelles locales. Cette revue dégage plusieurs points essentiels pour la recherche sur les familles traumatisées et la transmission intergénérationnelle du trauma. La discussion qui suit aborde ces points, tire des implications des études existantes et propose des recommandations pour renforcer la recherche future dans une perspective mondiale et culturellement ancrée.
Le résultat le plus important de cette revue est la nécessité d’ancrer la recherche sur la transmission intergénérationnelle du trauma dans une théorie solide et une clarté conceptuelle. Si la conceptualisation du trauma doit rester souple pour tenir compte de la diversité des étiologies et des réponses humaines individuelles, cette souplesse ne doit pas se faire au détriment de la rigueur théorique. Les équipes de recherche doivent formuler des cadres théoriques clairs et justifier les conceptualisations retenues pour en garantir la pertinence et la solidité méthodologique. Lorsque l’accent est mis sur la transmission du trauma dans les familles réfugiées, il est crucial d’employer des théories systémiques et familiales, afin d’éviter de privilégier les perspectives individuelles et d’adopter plutôt une vision globale, relationnelle et interdépendante des systèmes. Une intégration approfondie de la théorie tout au long du processus de recherche, non seulement dans le cadrage, mais aussi dans la méthodologie et l’interprétation, est indispensable.
Cette revue a dégagé trois grandes approches pour interpréter la transmission du trauma (voies, indices ou les deux). Parmi elles, seules les approches qui intègrent des perspectives systémiques et relationnelles offrent la finesse nécessaire pour saisir pleinement l’expérience des familles réfugiées. En complément, de récentes revues systématiques des interventions familiales auprès de populations réfugiées apportent des éclairages essentiels sur la manière dont la transmission du trauma pourrait être interrompue par des approches multigénérationnelles, relationnelles et culturellement adaptées (Bunn et al. 2022 ; Mak et Wieling 2022 ; Slobodin et de Jong 2015). Ces revues soutiennent de façon constante le recours aux groupes de parents, aux interventions en groupes multifamiliaux et aux modèles de visites à domicile pour améliorer les effets chez l’enfant, la cohésion familiale et la littératie en santé mentale. Elles avertissent toutefois que le champ manque de clarté théorique et de modèles de mise en œuvre rigoureux, ce qui fait écho à l’appel de cette revue en faveur de cadres systémiques, à l’échelle de la famille, qui tiennent compte des dimensions socioculturelles et historiques du trauma (Bunn et al. 2022 ; Mak et Wieling 2022 ; Slobodin et de Jong 2015).
La recherche future doit dépasser les modèles centrés sur les symptômes pour situer le trauma dans des réalités socioculturelles, historiques et géopolitiques plus larges. S’appuyer sur les cadres de la santé mentale mondiale peut renforcer ce travail, car ils abordent l’articulation entre culture, violence structurelle et résilience dans des populations réfugiées diverses. Intégrer des modèles comme l’analyse multiaxiale de Good et Hinton (2015), qui prend en compte des dimensions comme l’ethnopsychologie, les représentations publiques du trauma, la spiritualité et la résilience, offrirait une approche plus complète et mieux informée à l’échelle mondiale pour comprendre la transmission du trauma d’une génération à l’autre. Le cadre de la psychologie culturelle-clinique en est un autre exemple (Ryder et al. 2011). Ce cadre encourage une compréhension intégrée de la santé mentale en examinant comment les systèmes culturels influent, dans le monde entier, sur l’expression des symptômes, le diagnostic et l’efficacité des traitements. Outre ces dimensions ontologiques, il est tout aussi important de prendre en compte les contextes systémiques et temporels qui façonnent au fil du temps l’expérience traumatique des personnes réfugiées.
Outre les lacunes repérées dans la conceptualisation des voies et des effets du trauma, il importe de prendre en compte le trauma lié à l’attente existentielle, aux procédures d’asile prolongées et à l’incertitude juridique chez les personnes réfugiées et demandeuses d’asile. L’attente prolongée d’un statut légal, les restrictions d’accès à l’emploi et une appartenance ambiguë, ni tout à fait au pays d’origine ni tout à fait au pays d’accueil, créent des formes chroniques et relationnelles de trauma que les modèles de transmission du trauma fondés sur l’événement saisissent mal (Hartonen et al. 2022). La recherche auprès de populations réfugiées vivant durablement dans des camps montre que la dépendance ne résulte pas de dispositions culturelles, mais d’obstacles systémiques qui minent l’estime de soi, la capacité d’agir et le fonctionnement relationnel (Abdi 2005). Concevoir le trauma de façon étroite comme l’exposition à des événements menaçant la vie néglige l’impact cumulé de l’immobilité forcée, de l’invisibilité juridique et de l’exclusion politique. Sans cadres qui prennent en compte ces expériences durables et systémiques, on risque de continuer à produire des modèles déficitaires qui ne saisissent pas les réalités vécues des familles déplacées. Élargir des notions comme la perte ambiguë (Boss 1999), ou élaborer de nouvelles théories culturellement ancrées qui tiennent compte de l’incertitude temporelle et existentielle, est indispensable pour faire progresser la recherche sur la transmission du trauma dans les systèmes familiaux réfugiés.
Une autre limite importante de la littérature examinée est le centrage prédominant sur l’expérience dyadique mère-enfant. Malgré la nature relationnelle de la transmission du trauma, les études ont largement ignoré les relations père-enfant et les dynamiques entre plusieurs enfants dans le système familial. Beaucoup d’études portaient sur un seul enfant et sur la mère, même lorsque des données d’autres membres de la famille étaient disponibles. Une seule étude (Lembcke et al. 2020) incluait des observations des dynamiques familiales et des mesures relationnelles. Il était aussi surprenant qu’aucune dyade père-enfant ne figure dans ces études. Même lorsque les deux parents étaient présents dans le système familial, seules les mères étaient interrogées, sans justification théorique ni raison pratique. Une autre critique de cette littérature est que les études semblent porter presque exclusivement sur la transmission du trauma des parents aux jeunes enfants. Les enfants adultes ne participaient que lorsqu’on les interrogeait individuellement ; lorsque les parents étaient impliqués, les enfants, une fois grands ou adultes, devenaient invisibles dans la recherche. L’incapacité des enfants à formuler leur expérience intérieure entraîne une focalisation excessive sur leurs comportements et ne donne pas une image complète ni exacte de l’impact du trauma. Inclure de jeunes adultes capables de décrire leur expérience apporterait des éclairages essentiels à la base de connaissances. Combler cette lacune est indispensable pour mieux comprendre le trauma intergénérationnel dans les familles réfugiées.
La communication au sein des familles réfugiées exposées au trauma est apparue comme un facteur déterminant, qui peut soit perpétuer, soit rompre le cycle de la transmission du trauma. La communication familiale influe sur les styles d’attachement et peut combler les écarts générationnels dus aux différences d’acculturation. Cette revue souligne le rôle de la thérapie pour faciliter la communication familiale et aider les familles à dévoiler de manière signifiante le trauma parental et les héritages familiaux. En outre, la recherche future devrait examiner si les schémas de communication persistent sur plusieurs générations, en particulier chez les personnes réfugiées de deuxième génération et leurs enfants.
Un dernier résultat souligne l’importance d’intégrer des mesures biologiques dans les études sur le trauma intergénérationnel. Bien qu’une seule étude (Lembcke et al. 2020) ait employé une mesure biologique (concentration de cortisol capillaire), ses résultats soulignent comment le trauma affecte les enfants au fil de leur croissance et de leur développement. À mesure que ces mesures deviennent plus accessibles et moins coûteuses, la recherche devrait intégrer évaluations comportementales et biologiques pour offrir une compréhension plus complète de la transmission du trauma. Des études interdisciplinaires associant santé publique, travail social, sciences de la famille et médecine permettraient des approches créatives pour explorer la nature multiforme du trauma dans les familles réfugiées.
La transmission intergénérationnelle du trauma est un phénomène complexe et important qui touche les familles réfugiées de communautés diverses. Cette revue a analysé 18 études qui employaient des conceptualisations et des définitions variées de la transmission du trauma. Les résultats suggèrent que la santé mentale de la mère est fortement corrélée à des effets défavorables chez l’enfant, tandis que la communication familiale joue un rôle central pour perpétuer ou interrompre les cycles de transmission du trauma. Les tensions générationnelles dues aux différences d’acculturation affectent aussi la cohésion familiale, créant des différences d’expérience individuelles et familiales.
Les principales limites de la littérature existante sont le manque de points de vue issus de configurations familiales diverses, au-delà de la dyade mère-enfant, un ancrage théorique limité et le recours à des données autodéclarées. En outre, la plupart des études ne prenaient pas en compte la nature relationnelle de la transmission du trauma et n’en exploraient pas les effets systémiques plus larges. Seules deux études examinaient le racisme ou la discrimination comme facteurs de stress spécifiques, un oubli surprenant étant donné la prédominance des personnes racisées dans les populations réfugiées et la double discrimination qu’elles subissent en raison de leurs identités raciales et immigrées.
La recherche future devrait remédier à ces limites en intégrant des perspectives systémiques, des mesures relationnelles et des approches interdisciplinaires. L’attention à la sensibilité culturelle, à la diversité des dynamiques familiales et à l’inclusion des pères et des enfants adolescents ou adultes permettra une compréhension plus complète du trauma intergénérationnel dans les familles réfugiées. Les équipes de recherche peuvent contribuer à des études plus inclusives et plus utiles sur ce sujet important en recourant à des méthodologies novatrices et à des théories culturellement ancrées. Les sciences de la famille sont bien placées pour prendre en compte les systèmes familiaux et les facteurs contextuels écologiques plus larges dans l’étude des familles réfugiées. Cette revue exploratoire a mis en évidence le besoin d’une recherche plus abondante sur les familles réfugiées issue des sciences de la famille comme discipline.
Complexe Systémique : à retenir
Cette revue rend un service précieux à la clinique familiale : elle montre que ce qu’on appelle « transmission intergénérationnelle du trauma » recouvre des objets très différents selon les études, du cortisol capillaire aux styles de communication, et que la théorie qui devrait relier ces objets reste le plus souvent muette. Le constat le plus parlant est systémique : presque toutes les études regardent une mère et un enfant, jamais un père, rarement la fratrie, et presque jamais les enfants devenus adultes, qui pourraient pourtant raconter ce qui leur a été transmis. Pour la pratique, on retiendra trois pistes : penser la communication familiale comme le lieu où le cycle se perpétue ou se rompt, ne pas réduire le trauma au seul diagnostic de stress post-traumatique, et prendre en compte l’attente juridique et l’incertitude existentielle, qu’éclaire la notion de perte ambiguë. La revue a ses limites : trois bases de données, des articles en anglais seulement, et une classification des études parfois discutable dans le détail. À lire avec l’article sur le trauma intergénérationnel et le pont relationnel chez les personnes réfugiées est-africaines, et avec l’article sur la migration, la perte ambiguë et les rituels.
Notes de l’original
Liens d’intérêts. L’équipe de recherche déclare n’avoir aucun lien d’intérêts.
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Traduction non officielle en français de Le trauma intergénérationnel dans les familles réfugiées : une revue exploratoire des perspectives contextuelles et systémiques, par Zamzam Dini et Kadija Mussa, Journal of Family Theory & Review, vol. 18, no 1 (2026), doi : 10.1111/jftr.70013, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (tableaux présentés en listes, légende de la figure traduite). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.
Traduction française non officielle de « Intergenerational Trauma in Refugee Families: A Scoping Review of Contextual and Systemic Perspectives », publié dans Journal of Family Theory & Review (2026) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.
Lire l’article originalComment citer cet article
Dini, Z., et Mussa, K. (2026). Le trauma intergénérationnel dans les familles réfugiées : une revue exploratoire des perspectives contextuelles et systémiques (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/le-trauma-intergenerationnel-dans-les-familles-refugiees-une-revue-exploratoire (Œuvre originale publiée en 2025 dans Journal of Family Theory & Review, 18(1), 192-208 (2026) ; republiée en 2026 par Journal of Family Theory & Review, https://onlinelibrary.wiley.com/doi/full/10.1111/jftr.70013)
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