Red Sistémica · Psychopathologie
Née d’une vocation de révolution épistémologique et longtemps occupée à forger des instruments pour intervenir sur les relations, la thérapie familiale systémique n’a jamais produit de discours propre sur les troubles de la personnalité. Partant d’une définition relationnelle de la personnalité et des notions de nutrition relationnelle, de conjugalité et de parentalité, Juan Luis Linares propose ici de relire l’histoire de la nosologie psychiatrique – psychopathie, sociopathie, famille multiproblématique, trouble limite – et avance des hypothèses relationnelles sur les bases familiales des sociopathies, des troubles limites et des troubles antisociaux.
« Les interventions ne se produisent pas sur les relations dans l’abstrait, mais sur des individus en relation. »
Juan Luis Linares
Note de la rédaction
L’original comporte deux figures. La figure n° 1 (les quatre modalités de famille d’origine selon la conjugalité et la parentalité) est restituée ci-dessous sous forme de grille. La figure n° 2, schéma qui situe les grandes aires psychopathologiques dans les trois espaces de dysfonctionnement relationnel, n’a pas pu être reproduite ; les renvois numérotés du texte (fig. n° 2, « 1 » à « 8 ») s’y rapportent et ont été conservés.
Compte tenu de l’aversion historique de la thérapie familiale systémique à focaliser l’individu, tant comme objet de réflexion théorique que comme objet d’intervention thérapeutique, on ne peut s’étonner qu’il n’existe pas de discours propre sur les troubles de la personnalité. En effet, non seulement on a supprimé la racine « psycho » de la dénomination du modèle, mais on a énergiquement abominé le diagnostic individuel, en suivant les pas de Bateson, qui le disqualifiait comme concept dormitif (Bateson, 1972). Cela se comprend, car la thérapie familiale est née avec une vocation alternative affirmée, de révolution épistémologique, et elle s’est pendant de nombreuses années légitimement employée à créer des instruments pour intervenir sur les relations. Ce n’est qu’à une date récente que s’est amorcé un mouvement cohérent de rectification, fondé sur l’évidence que les interventions ne se produisent pas sur les relations dans l’abstrait, mais sur des individus en relation.
Ce mouvement, cependant, n’a pas encore atteint le nécessaire processus d’élaboration d’une psychopathologie relationnelle et, moins encore, réussi à générer un discours systémique sur les troubles de la personnalité, terrain sur lequel il devient particulièrement évident qu’on ne peut se passer d’une théorie relationnelle de la personnalité. Et, bien que ce ne soit pas ici le lieu d’improviser une tâche qui doit nécessairement être rigoureuse et minutieuse, la nécessité de commencer à l’aborder s’impose.
Gold et Bacigalupe ont réalisé une revue minutieuse des théories de la personnalité de nature interpersonnelle et systémique (Gold et Bacigalupe, 1998) et n’ont guère pu trouver autre chose que la théorie interpersonnelle de Harry Stack Sullivan (Sullivan, 1953) comme proposition spécifique, inspiratrice de nombreux auteurs systémiciens. Parmi ses nombreux mérites théoriques figure celui d’avoir forgé le terme de « système du self », pour désigner une personnalité façonnée dans le regard des autres. Mais Sullivan a continué d’exercer sa pratique thérapeutique dans une relation dyadique avec les patients, et les thérapeutes familiaux qui lui ont succédé se sont désintéressés de la personnalité en tant que concept intrapsychique.
Qu’est-ce que la personnalité du point de vue relationnel ? Voici une définition possible : « la dimension individuelle de l’expérience relationnelle accumulée, en dialogue entre passé et présent, et encadrée par un substrat biologique et par un contexte culturel ». Il vaut la peine d’en examiner les ingrédients un par un.
Dimension individuelle. Il est nécessaire d’assumer qu’il s’agit d’un concept individuel. Dans le cas contraire, on continuerait de penser en termes de schémas ou de patterns relationnels, mais non de personnalité.
Expérience relationnelle accumulée. Il s’agit d’une réédition du vieux concept batesonien de schismogenèse, qui, comme on le sait, a souligné l’idée, révolutionnaire en son temps, que les personnes sont modelées et définies par la relation, plutôt que l’inverse.
Dialogue entre passé et présent. Nous sommes le produit d’une histoire et, de ce point de vue, le passé dans lequel s’est déroulée l’expérience relationnelle définit la personnalité. Mais l’histoire est continuellement réécrite dans le présent, depuis lequel il est possible de redéfinir le passé.
Un modèle mécaniquement dépendant du passé est, par exemple, un barrage hydraulique : tant d’hectolitres perdus, tant d’hectolitres à regagner pour retrouver un niveau donné. Mais la personnalité est un concept communicationnel, plus proche d’un modèle informatique, où un simple clic sur une icône remplit immédiatement et spectaculairement tout l’écran d’une nouvelle image. C’est pourquoi il est également possible, depuis le présent, d’induire des changements spectaculaires dans le passé, et c’est pourquoi la tension dialectique entre passé et présent est un élément si important dans la définition de la personnalité.
Substrat biologique. L’organisme humain, et tout particulièrement le système nerveux central, sont le hardware de la personnalité. La génétique joue sûrement un rôle important dans la transmission de certaines prédispositions à développer des traits de personnalité déterminés.
Contexte culturel. La culture encadre et surdétermine la personnalité, en influençant de façon décisive sa définition (Falicov, 1998). Être extraverti n’a pas le même sens dans un pays nordique et dans les Caraïbes, ni même, à l’intérieur d’un même pays, dans la sierra ou sur la côte péruvienne. Les cultures développent des mythologies qui privilégient certains traits de personnalité par rapport à d’autres, conditionnant leur inscription dans le patrimoine psychologique de leurs membres.
À retenir
La personnalité, au sens relationnel, est « la dimension individuelle de l’expérience relationnelle accumulée, en dialogue entre passé et présent, et encadrée par un substrat biologique et par un contexte culturel ». Elle n’est pas un barrage qui se remplit et se vide mécaniquement, mais un écran que le présent peut recomposer d’un clic : le passé reste redéfinissable.
L’élément le plus important de l’expérience relationnelle qui s’accumule pour servir de base à la construction de la personnalité individuelle est le vécu subjectif d’être aimé. Dès sa naissance, l’enfant traite sa relation avec ses parents en termes d’amour, mais il s’agit d’un amour complexe, qui ne ressemble guère à l’amour romantique (cette sublime simplification). L’amour complexe avec lequel se construit la personnalité est un processus relationnellement nourricier qui, loin de consister en un phénomène purement affectif, possède des ingrédients cognitifs, émotionnels et pragmatiques. Il y a donc un penser, un sentir et un faire amoureux.
Pour construire une personnalité mature, l’enfant a besoin de se percevoir reconnu comme un individu indépendant, doté de besoins propres, distincts de ceux de ses parents. Le défaut de reconnaissance, ou déconfirmation, est un échec de la nutrition relationnelle sur le terrain cognitif, qui peut entraîner de sérieux handicaps pour la construction de la personnalité. Il en va de même, sans sortir de la composante cognitive de la nutrition relationnelle, avec la disqualification, qui est un échec de la valorisation des qualités personnelles par les figures significatives de l’entourage relationnel.
Les parents peuvent être tendres et affectueux avec leurs enfants et se montrer incapables de les reconnaître ou de les valoriser adéquatement. Mais l’inverse peut aussi se produire, et c’est alors le plan émotionnel qui enregistre l’échec des fonctions parentales. C’est le cas des parents distants, rejetants ou hostiles envers leurs enfants parce qu’ils les perçoivent comme des obstacles à leur propre réalisation individuelle, ou comme des alliés de l’autre dans une situation de désharmonie conjugale. Les carences nourricières dans la relation avec un parent peuvent être compensées par l’autre, mais ces compensations ne se produisent pas toujours ou ne sont pas toujours suffisantes. Et, en tout état de cause, une personnalité mature ne peut se construire sans les apports émotionnels de la nutrition relationnelle, que sont l’affection et la tendresse.
Quant aux composantes pragmatiques de l’amour complexe ou nutrition relationnelle, elles se résument principalement, pour ce qui concerne le lien parent-enfant, à la socialisation, avec son double versant, protecteur et normatif. Une bonne accommodation de l’individu à la société est fondamentale pour la survie et relève, dans une large mesure, de la responsabilité des parents ; pour être pleinement réussie, elle exige un couplage adéquat de protection et de normativité. Mais l’une et l’autre peuvent éventuellement échouer, aussi bien par défaut que par excès. La personnalité de l’enfant pourra alors en accuser les conséquences négatives.
Sur la base de ce bagage fondamental, l’enfant organise son expérience relationnelle en termes narratifs, c’est-à-dire en construisant des histoires qui donnent du sens à tout ce qui lui arrive. Et certaines de ces histoires sont sélectionnées pour constituer l’identité, dans laquelle l’individu se reconnaît lui-même et sur laquelle il n’accepte pas facilement de transiger. Le contenu de la narrative individuelle, tant de celle qui est identitaire que de celle qui ne l’est pas, ainsi que la relation entre les deux, constitue la trame de la personnalité. Il importe que l’identité soit solide, ni étriquée ni hypertrophiée, pour servir d’ancrage adéquat à une narrative non identitaire qui doit être aussi riche et variée que possible. Et il va sans dire que la nutrition relationnelle, en tant qu’amour complexe, constitue le matériau avec lequel se construit toute la structure.
Reconnaissance de l’enfant comme individu distinct et valorisation de ses qualités. Ses échecs : la déconfirmation et la disqualification.
Affection et tendresse. Son échec : des parents distants, rejetants ou hostiles.
La socialisation, avec son double versant protecteur et normatif. Ses échecs : par défaut comme par excès.
Dans cette perspective, l’importance de la famille comme creuset de la personnalité devient évidente. Au-delà de facteurs génétiques difficiles à évaluer et impossibles à modifier, la famille est le principal véhicule des conditionnements culturels et, de surcroît, l’espace où se génèrent et se développent les stimuli relationnels les plus influents sur la maturation individuelle (la nutrition relationnelle). Il ne devrait donc pas être surprenant que l’on focalise la famille au moment de comprendre certaines des plus importantes énigmes concernant la personnalité normale et pathologique. Et, plus encore, il doit s’agir d’une focalisation exigeante en rigueur conceptuelle et riche en nuances, qui ne se limite pas à envisager la famille comme un lieu où l’on socialise les enfants en leur apprenant à imiter des conduites adaptées. L’équation complexe qu’est la nutrition relationnelle se compose, comme nous l’avons vu, d’éléments multiples et extrêmement subtils, qui dépendent de l’idiosyncrasie de chaque famille. Il est toutefois possible d’en dégager quelques lois générales.
L’entourage immédiat de l’enfant, c’est-à-dire sa famille d’origine, est organisé par deux dimensions relationnelles de grande importance, généralement incarnées par les parents. Il s’agit de la conjugalité et de la parentalité (Linares, 1996), qui représentent deux versions de la nutrition relationnelle, entendue respectivement comme amour conjugal et amour parental.
La conjugalité, dans un couple à vocation familiale, se fonde sur une réciprocité cognitive, émotionnelle et pragmatique, par laquelle les deux membres négocient un accord qui implique un penser amoureux (reconnaissance et valorisation), un sentir amoureux (tendresse et affection) et un faire amoureux (désir et sexualité, principalement). Tout cela exige l’échange, c’est-à-dire un exercice de donner et de recevoir de façon équilibrée, avec une importante composante égalitaire.
Par contraste, la parentalité s’appuie sur une relation complémentaire, c’est-à-dire inégale, dans laquelle le donner et le recevoir ne peuvent être équilibrés. Il ne fait aucun doute que les parents reçoivent une forte gratification de l’élevage de leurs enfants, mais la chaîne est fondamentalement linéaire et, au bénéfice de l’espèce, chaque génération paie à celle qui la suit la dette qu’elle a contractée envers la précédente. L’amour parental comporte, tout comme l’amour conjugal, des éléments cognitifs qui impliquent reconnaissance et valorisation, et des éléments émotionnels qui passent par l’affection et la tendresse. Quant aux composantes pragmatiques, les différences sont radicales, puisque le faire amoureux parental consiste, fondamentalement, dans l’exercice de la socialisation. Celle-ci n’est rien d’autre qu’une préparation adéquate à l’intégration dans la société, et elle se compose de deux éléments d’égale importance : la normativité, qui doit garantir le respect de la société par l’individu, et la protection, chargée de faire en sorte que ce respect soit réciproque.
Conjugalité
Réciprocité cognitive, émotionnelle et pragmatique : donner et recevoir de façon équilibrée. Le faire amoureux, c’est principalement le désir et la sexualité.
Parentalité
Relation complémentaire, inégale : chaque génération paie à la suivante la dette contractée envers la précédente. Le faire amoureux, c’est la socialisation, normative et protectrice.
Selon qu’elle remplit ou non les conditions de l’amour conjugal, la conjugalité sera harmonieuse ou désharmonieuse. Toutefois, l’harmonie implique la capacité de résoudre raisonnablement les conflits conjugaux, y compris par la séparation et le divorce ; de sorte que, du point de vue de leur influence sur les enfants, on peut considérer comme conjugalement harmonieux les couples qui négocient adéquatement, indépendamment de leur état civil. Par ailleurs, conjugalité et parentalité sont des variables relationnelles indépendantes, bien qu’avec un certain degré d’influence réciproque. C’est pourquoi il vaut la peine d’envisager les possibilités d’une conservation ou d’une détérioration primaires de la parentalité, antérieures à toute influence que la conjugalité pourrait exercer sur elle.
De même que la personnalité individuelle se construit avec de l’identité et de la narrative, le système familial s’articule en termes de mythologie et d’organisation. La mythologie familiale est l’espace où convergent, et d’où jaillissent, les narrations individuelles des membres du système. Elle constitue par conséquent un territoire de négociation narrative, dont le résultat sont les mythes, dans lesquels coexistent un climat émotionnel déterminé, des éléments cognitifs, qui sont les valeurs et les croyances, et des éléments pragmatiques, qui sont les rituels. À son tour, l’organisation est le résultat du développement évolutif des structures familiales tout au long du cycle de vie, et l’on y distingue des aspects aussi importants que la hiérarchie, la cohésion et l’adaptabilité. Mythologie et organisation familiales se conditionnent mutuellement, tout en offrant un cadre relationnel extrêmement riche pour la construction et le développement de la personnalité des membres du système.
La combinaison des deux dimensions relationnelles décrites, conjugalité et parentalité, crée, selon leur prédominance relative, quatre grandes modalités possibles de famille d’origine, comme le montre la figure n° 1. Parmi elles, celle que définissent la conjugalité harmonieuse et la parentalité primairement conservée est celle qui offre le plus de possibilités d’apporter une nutrition relationnelle pleinement satisfaisante. Les parents y ont une bonne capacité de résoudre adéquatement les conflits qu’ils vivent en tant que couple, tout en élevant leurs enfants avec une bonne offre amoureuse aux niveaux cognitif, émotionnel et pragmatique.
Les familles à tendances dysfonctionnelles occupent les trois autres quadrants de la figure n° 1, toujours en fonction de la présence en elles des dimensions relationnelles citées.
Les familles triangulatrices sont celles où se combinent une conjugalité désharmonieuse et une parentalité primairement conservée. Les parents, raisonnablement impliqués au départ dans la satisfaction des besoins nourriciers des enfants, perdent le cap devant l’irruption de sérieuses difficultés à résoudre leurs propres conflits conjugaux. Et ils finissent éventuellement par recourir aux enfants avec diverses propositions d’alliance, leur créant des problèmes qui dénotent la détérioration secondaire de la parentalité. De ce point de vue, nous définissons la triangulation comme l’implication dysfonctionnelle des enfants dans la résolution des problèmes relationnels des parents.
Figure n° 1 – Les quatre modalités de famille d’origine selon la conjugalité et la parentalité (reconstitution).
Famille fonctionnelle : nutrition relationnelle pleinement satisfaisante.
Familles triangulatrices : détérioration secondaire de la parentalité.
Déprivation : importantes carences dans la nutrition relationnelle des enfants.
Situation chaotique : très graves carences nourricières.
Lorsque les parents ne présentent pas de difficultés notables sur le plan conjugal, mais se montrent primairement incompétents dans l’exercice de la parentalité, nous parlons de déprivation, situation génératrice d’importantes carences dans la nutrition relationnelle des enfants. Cette modalité de famille pourvoit en général aux besoins matériels de ceux-ci, et leur offre même des modèles positifs de socialisation, à partir d’une normativité adéquate ou même, éventuellement, excessive. Ce sont des parents formellement bien adaptés, qui n’attirent pas l’attention des services sociaux et sont bien considérés par ceux de santé mentale, mais qui échouent aux niveaux les plus profonds, où leurs propres besoins nourriciers priment sur ceux des enfants.
Si la conjugalité désharmonieuse coexiste avec la parentalité primairement détériorée, la situation relationnelle dans laquelle se déroule l’élevage des enfants peut être qualifiée de chaotique. Il s’agit de familles présentant de très graves carences nourricières, qui exposent leurs enfants à toutes sortes de risques, dont les sévères défauts de socialisation ne sont pas le moindre. Cependant, parce que leurs carences sont si évidentes, ces familles peuvent facilement générer des ressources compensatoires, tant externes qu’internes. Les externes viennent avec les interventions correctrices, thérapeutiques ou solidaires, qu’elles soient spontanées ou professionnelles, tandis que les internes sont un effet collatéral de la conjugalité désharmonieuse, qui peut provoquer des réactions parentales paradoxales chez l’un des deux parents.
Depuis les premières tentatives de classification des troubles mentaux, on a décrit des tableaux caractérisés par une conduite inadaptée, une faible productivité sociale et un manque de conscience morale. Emil Kraepelin, dans l’édition de 1915 de son célèbre manuel de psychiatrie, a introduit le terme de personnalité psychopathique qui, conformément aux orientations dominantes dans l’Allemagne de l’époque, a pris les connotations d’une pathologie hérédo-dégénérative aux racines biologiques. Telle fut la conception dominante tant que dura le leadership allemand de la psychiatrie, et le personnage qui l’illustrait le mieux était le délinquant immoral ou amoral, qui finissait sa vie en prison ou à l’asile.
Mais la défaite du nazisme a rendu impossible le maintien de propositions trop contaminées par la complicité avec les horreurs des camps de concentration. En outre, Partridge avait introduit aux États-Unis le terme de sociopathie, beaucoup plus en accord avec l’idéologie américaine du New Deal, saturée d’optimisme sociologique (Partridge, 1930). Bien sûr, le rêve américain pouvait lui aussi échouer, mais quand cela se produisait, dans les quartiers marginaux des grandes villes, le personnage emblématique était un gangster violent mais raisonnablement socialisé.
Dans les années 1950, le mouvement américain du travail social a débarqué dans le champ de la santé mentale, trouvant le terme de sociopathie encore trop médical à son goût. L’objet caractéristique de l’intervention des travailleurs sociaux restait le même, c’est-à-dire la violence, l’abus, la toxicomanie et, en définitive, la marginalité et la pauvreté ; mais, depuis leur épistémologie, ils proposèrent comme alternative le nouveau concept de famille multiproblématique, qui représenta un pas de plus dans la sociologisation du champ. On a toujours débattu, et l’on continue de le faire de nos jours, de la question de savoir si la pauvreté est un facteur pertinent dans la détérioration de la santé mentale (Costello, 2003).
Simultanément, le syndrome ou trouble borderline, qui allait bientôt devenir le trouble de la personnalité limite, surgissait avec l’intention de combler l’espace existant entre psychose et névrose, qui était, d’une certaine manière, celui qu’occupait déjà l’ancienne psychopathie. Sauf que, désormais, celle-ci renaissait dépouillée de contenus généticistes et avec une claire volonté de compréhension psychanalytique. Au fil des années, le trouble de la personnalité limite n’a cessé de s’éloigner de sa première signification psychopathologique de trouble limitrophe psycho-névrotique, pour assumer des contenus propres à la personnalité psychopathique. Et, aujourd’hui encore, de larges secteurs d’opinion continuent de le considérer comme incurable et s’étonnent quand ces patients s’améliorent au cours d’un traitement (Gunderson, 2003).
À retenir
Psychopathie hérédo-dégénérative (Kraepelin, 1915), sociopathie du New Deal (Partridge, 1930), famille multiproblématique du travail social (années 1950), puis trouble limite d’inspiration psychanalytique : chaque époque a rebaptisé le même espace clinique, entre psychose et névrose, selon son idéologie dominante – biologique, sociologique ou psychanalytique.
Nous arrivons ainsi au dernier pas significatif de la nosologie psychiatrique pour classer les troubles de la personnalité. L’American Psychiatric Association, dans sa série de manuels diagnostiques et statistiques des troubles mentaux (les DSM successifs), finit par distinguer un Axe II, propre aux troubles de la personnalité, distinct de l’Axe I, qui correspond aux troubles cliniques. On introduit de la sorte une dichotomie profonde entre symptômes cliniques et personnalité, qui n’ont pas à entretenir de relation mutuelle. Comme nous le verrons plus loin, cette séparation n’a aucune justification du point de vue psycho-relationnel, qui impose naturellement une continuité entre les différentes manifestations psychologiques, normales et pathologiques.
L’Axe II du DSM-IV-TR (American Psychiatric Association, 2000) distingue trois groupes de troubles de la personnalité :
Trouble paranoïaque, trouble schizoïde et trouble schizotypique de la personnalité.
Trouble antisocial, trouble limite, trouble histrionique et trouble narcissique de la personnalité.
Trouble évitant, trouble dépendant et trouble obsessionnel-compulsif de la personnalité.
Il est évident que, moyennant une petite modification (le passage du trouble histrionique du groupe B au groupe C), les trois groupes se superposent aux trois grandes aires de la psychiatrie classique : psychoses (groupe A), psychopathies (groupe B) et névroses (groupe C). Mais, pour ce qui nous intéresse ici, il vaut aussi la peine de s’arrêter aux caractéristiques spécifiques du groupe B.
D’une part, le panorama s’enrichit notablement avec l’inclusion de trois modalités distinctes et complémentaires : un mode général de mépris et de transgression des droits d’autrui (le trouble antisocial), un mode général d’instabilité impulsive dans les relations interpersonnelles (le trouble limite) et un mode général de grandiosité, de besoin d’être admiré et de manque d’empathie (le trouble narcissique).
D’autre part, la dimension sociale des troubles de la personnalité, jadis représentée par les sociopathies et, de façon extrême, par les familles multiproblématiques, disparaît presque totalement. Pour en trouver les vestiges dans le DSM-IV, il faut fouiller les petits caractères de l’Axe I, où, sous la rubrique Autres situations qui peuvent faire l’objet d’un examen clinique, apparaissent des phénomènes comme : problèmes relationnels (parent-enfant, conjugaux, dans la fratrie), problèmes liés à l’abus ou à la négligence (abus physique, abus sexuel, négligence envers l’enfant), comportement antisocial de l’enfant ou de l’adolescent, ainsi que de l’adulte, etc. En définitive, une véritable désintégration et dispersion des aspects les plus sociaux des troubles de la personnalité, qui, en pratique, en empêchent le maniement diagnostique par les cliniciens.
Toutes les dénominations utilisées par la psychiatrie pour désigner les troubles des conduites avec déficit d’adaptation sociale, supposément centrés sur des structures pathologiques de la personnalité, ont été proposées depuis des perspectives partielles et biaisées, dépourvues d’une vision intégrée de l’être humain. C’est le cas de la psychopathie biologiste, de la sociopathie et de la famille multiproblématique sociologistes et, bien entendu, des troubles de la personnalité du DSM-IV, artificiellement séparés du reste des manifestations psychiques.
En cohérence avec la définition de la personnalité proposée ici dans une perspective relationnelle, le trouble de la personnalité sous-tend nécessairement toute manifestation psychopathologique structurée, puisqu’il n’y a pas de solution de continuité dans le psychisme. Nous distinguerons donc quatre grandes aires psychopathologiques, dotées chacune d’un espace de personnalité problématique spécifique, et nous argumenterons en faveur de l’existence de certaines particularités relationnelles sous-jacentes, elles aussi spécifiques. Il s’agit des trois grandes catégories de la psychiatrie classique, auxquelles viendrait s’ajouter une quatrième, correspondant aux dépressions, détachées du champ psychotique :
Ils récupèrent l’ancienne dénomination, en regroupant les divers troubles ayant l’anxiété pour dénominateur commun, dysthymie comprise.
Ils coïncident, à grands traits, avec le chapitre correspondant du DSM-IV, structurés autour des schizophrénies et des psychoses délirantes.
Ils correspondent à l’espace de l’ancienne psychose maniaco-dépressive, en intégrant sa séparation du tronc psychotique proposée par le DSM-IV et en reconnaissant le poids spécifique bien plus grand du dépressif par rapport au maniaque.
Héritiers de l’ancienne psychopathie, définis comme des troubles des conduites avec déficit d’adaptation sociale, impulsivité et destructivité.
En réfléchissant aux dysfonctionnements relationnels les plus importants qui peuvent se produire sous le signe de la triangulation, de la déprivation et de la chaotisation (figure n° 1), il est possible de décrire quelques correspondances avec les aires psychopathologiques qui viennent d’être mentionnées et, par conséquent, avec les personnalités problématiques spécifiques sous-jacentes (ce que l’on appelle les troubles de la personnalité). La figure n° 2 montre un schéma possible de localisation de ces correspondances.
Les troubles névrotiques se situent pleinement dans l’espace des triangulations (fig. n° 2, « 1 »). En effet, depuis la métaphore œdipienne qui a inspiré la théorie psychanalytique des névroses, celles-ci sont associées à une situation relationnelle définie par une alliance avec un parent et une relation conflictuelle avec l’autre. Il est évident que la désharmonie conjugale sous-jacente dans le couple parental, jointe à un intérêt primaire pour les enfants qui fait d’eux des alliés désirables, constitue le terreau propice au développement de ces triangulations, que nous appellerons manipulatoires. Les symptômes névrotiques peuvent nicher dans les replis de ces relations triangulées, qui admettent de nombreuses formules et combinaisons. Mais c’est ici, en outre, que se situeront les troubles de la personnalité du groupe C, définis de préférence par l’anxiété, comme le trouble évitant et l’obsessionnel-compulsif, ainsi que, éventuellement, l’histrionique, qui relève du groupe B.
Les troubles psychotiques (fig. n° 2, « 2 ») peuvent être compris, du point de vue relationnel, comme un résultat de la déconfirmation, phénomène communicationnel consistant dans l’expérience subjective de la négation de sa propre existence par des figures significatives dont on dépend. Bien que la déconfirmation se produise avec la fréquence et l’intensité maximales dans les situations de triangulation, elle peut aussi survenir dans celles de déprivation et de chaotisation. Les troubles de la personnalité du groupe A, à savoir le schizoïde, le schizothymique et le schizotypique, suivront une distribution similaire.
Les troubles dépressifs répondent à un schéma relationnel présidé fondamentalement par l’exigence et le manque de valorisation ou disqualification, qui tend à se produire fréquemment dans l’espace des déprivations (fig. n° 2, « 3 »). Il s’agit surtout de ce que l’on appelle la dépression majeure, accompagnée, dans sa localisation relationnelle, du trouble dépressif de la personnalité et, éventuellement, du trouble de la personnalité dépendante, qui relève du groupe C. Le prolongement de l’aire dépressive vers l’espace des chaotisations (fig. n° 2, « 4 ») correspond au trouble bipolaire, qui, tout en partageant avec la dépression majeure le substrat de disqualification, présente en général, à la différence de celle-ci, une parentalité primairement détériorée.
Quant aux troubles du lien social, qui constituent le thème central de ce chapitre, ils apparaissent distribués entre les trois espaces relationnels dysfonctionnels (fig. n° 2, « 5 »). En appliquant la logique du DSM-IV, il s’agirait de troubles de la personnalité à l’état presque pur, sans autre mélange de manifestations cliniques inscriptibles dans l’Axe I que ces autres situations qui peuvent faire l’objet d’un examen clinique évoquées plus haut. Nous inclurons cependant dans cette rubrique les principales variantes d’inadaptation sociale qui, tout au long de l’histoire de la psychiatrie, ont été typifiées et décrites comme des troubles psychopathologiques. On distinguera ainsi trois grands groupes :
Troubles du lien social caractérisés fondamentalement par leur relation avec la pauvreté et d’autres facteurs sociaux déstabilisants, comme l’immigration à risque. Il existe une large coïncidence avec les familles multiproblématiques : il s’agit de personnes qui développent une certaine parasociabilité, non dépourvue d’habiletés relationnelles. Elles tendent à dépendre des services sociaux et à se lier à leurs pairs, avec le danger de tomber dans des réseaux marginaux et mafieux.
Troubles du lien social caractérisés fondamentalement par la tendance à l’impulsivité et à l’isolement, résultat de l’échec de l’établissement de relations sociales stables. Ce sont des personnes inadaptées sur le plan professionnel, d’une grande instabilité relationnelle, qui peuvent développer des symptômes multiples et changeants des constellations névrotique, psychotique et dépressive.
À défaut de recherches ultérieures qui permettraient leur éventuel détachement, on inclura dans le groupe des troubles limites les troubles narcissiques, caractérisés par une conduite grandiose et arrogante et une tendance à envier et à exploiter les autres. Pour le moment, nous manquons de données pour décrire leurs bases relationnelles, et nous avons l’impression qu’elles ne sont pas très différentes de celles que nous assignons aux troubles limites.
Troubles du lien social caractérisés fondamentalement par la tendance à l’agressivité et à la destructivité, avec des traits impulsifs marqués et une carence de normativité et de sens moral. C’est dans ce groupe que peuvent se manifester le plus facilement des conduites délictueuses graves, bien qu’il existe d’importantes passerelles avec les sociopathies et les troubles limites.
Dans la fig. n° 2, « 5 », on observe différentes aires qui se distribuent dans les trois espaces de dysfonctionnement relationnel, correspondant aux triangulations, aux déprivations et aux chaotisations.
Les sociopathies se situent de plain-pied dans l’espace des chaotisations (fig. n° 2, « 6 »), défini par une conjugalité désharmonieuse et une parentalité primairement détériorée. Il s’agit, en effet, de familles qui, très tôt, souvent dès la constitution du couple fondateur, échouent tant sur le plan conjugal, en sombrant dans un océan de désaccords et de malentendus, que sur le plan parental, en tombant dans des négligences massives envers les enfants. Ces deux traits peuvent apparaître à la faveur de circonstances de vie critiques et inédites, mais il est plus fréquent qu’ils se transmettent de génération en génération, favorisés par la culture de la pauvreté et du déracinement social dans laquelle ces familles se trouvent généralement plongées.
Les parents, souvent très jeunes, se disputent continuellement, se livrant à des épisodes d’une violence notable qui les conduisent à s’abandonner et à se séparer, aussi souvent qu’à se réconcilier et à se remettre ensemble. La fidélité n’est pas une qualité très pertinente dans ce contexte ; il n’est donc pas étrange que s’établissent des relations sporadiques avec des tiers, parfois dans un climat de franche promiscuité, ni que, dans les abandons qui en résultent, prolifèrent les familles monoparentales. Si la violence peut être l’expression de la frustration conjugale, véhiculée par l’impulsivité et les tendances à l’agir, le sexe se convertit en pseudo-solution, chargée de créer la fiction d’un lien solide, en réalité inexistant. C’est pourquoi ces couples communiquent une impression de passion tourmentée, contradictoire et déconcertante, capable de tromper les observateurs naïfs.
Dans une atmosphère aussi explosive que chaotique, les enfants viennent au monde marqués du sceau de l’abandon à leur destin. Le caractère prolifique de ces familles désoriente les services sociaux, qui tendent à l’attribuer à la pure irresponsabilité, alors que son sens est plus complexe. Irresponsables, oui, si l’on entend par là dépourvus de la capacité réflexive qui permettrait d’anticiper les besoins des enfants et d’en garantir la satisfaction, mais aussi désespérément accrochés à une parentalité prolifique, physiquement vigoureuse, contrastant avec leur détérioration relationnelle. On assiste ici encore à une attribution de signification symbolique, qui veut voir dans les liens parentaux l’enracinement transgénérationnel dont on manque si dramatiquement. C’est pourquoi, paradoxalement, et pas seulement par envie de nuire, ces familles réagissent avec férocité quand elles se voient menacées de la perte de leurs enfants.
Mais, pendant ce temps, il ne fait aucun doute que ceux-ci peuvent connaître un sort incertain, au gré d’un chaos qui, parfois, se révèle posséder des lois cruelles. Mal vêtus, mal nourris et d’une hygiène personnelle sommaire, ils attirent l’attention à l’école par leurs retards et leur absentéisme, ou parce qu’ils portent les stigmates de violences physiques. Les voisins signalent l’abandon, quand ils ne font pas l’objet d’une tragique nouvelle d’accident domestique, sur la toile de fond relationnelle des disputes des parents, des visites intempestives d’amants non moins violents et de l’abus continuel d’alcool et d’autres drogues. Et l’on ne peut s’étonner que tout cela ait des effets sur la personnalité des enfants, qui, à tout le moins, se développera avec une socialisation défectueuse, tant sur le versant normatif que sur le versant protecteur.
Mais les familles chaotiques ont une qualité très importante : leur capacité, elle aussi paradoxale, de générer des ressources relationnelles sur ce qui, au départ, paraît un terrain nutritionnellement stérile. Ces ressources proviennent indistinctement de l’intérieur ou de l’extérieur du système, et peuvent être comprises comme des réactions écologiques à la profonde carence structurelle, exhibée avec provocation aux quatre vents. Plus le gouffre qui sépare les parents est profond et plus ceux-ci sont plongés dans des dynamiques destructrices, plus l’un d’eux peut réagir en prenant le gouvernail de la famille et en sauvant les enfants du naufrage. En outre, à tout moment, la famille élargie peut intervenir, puisant dans ses faibles forces pour apporter une aide modeste mais opportune. Sans parler d’autres agents externes, tant spontanés que professionnels, qui sont incités à intervenir pour faire face aux carences de toutes sortes que la situation met en évidence. Ces interventions peuvent se révéler contre-productives si elles sont réalisées exclusivement dans des perspectives de contrôle, de répression ou de substitution, mais, très souvent, elles représentent des apports de nutrition relationnelle précieux pour la maturation de la personnalité des enfants.
Voilà l’une des raisons pour lesquelles, bien que ces familles relationnellement chaotiques soient une pépinière de sociopathie, tous leurs membres ne suivent pas ce chemin. Les autres raisons sont attribuables à la complexité et à l’incertitude.
Vignette clinique : Ernesta
Ernesta est née dans un petit village de la côte pacifique de la Colombie, au sein d’une famille pauvre et déstructurée. Ses parents, séparés depuis sa naissance, se sont désintéressés d’elle, confiant son éducation à la grand-mère paternelle, qui a fait ce qu’elle a pu, et c’était beaucoup, pour les remplacer. Et si elle n’a pas fait davantage, c’est parce qu’ils ne l’ont pas laissée faire, acharnés à exploiter Ernesta en la faisant travailler dès sa plus tendre enfance. À six ans déjà, la fillette parcourait les rues où se déroulait sa vie, vendant de la nourriture et des babioles sous la menace alternée de son père et de sa mère si elle ne rapportait pas assez d’argent à la maison. Et, comme il ne pouvait manquer d’arriver, c’est dans ces mêmes rues qu’Ernesta a connu l’abus extrafamilial et que, à peine adolescente, elle a eu ses premières expériences sexuelles avec des partenaires précaires, dont le fruit fut trois enfants en cinq ans.
Parvenue à l’âge adulte entre coups, abus et exploitations de toutes sortes, Ernesta a émigré en Espagne avec ses enfants, décidée à se bâtir une nouvelle vie. Elle apportait un fragile bagage de résiliente qui lui a permis de s’installer avec l’aide de quelques proches, mais les problèmes n’ont pas tardé à recommencer. Installée dans un quartier difficile, elle a commencé à être approchée par des personnages douteux, dont l’un clairement prédateur. Femme séduisante, elle ne manquait pas de propositions de prostitution, sans toujours parvenir à y résister, tandis que les enfants, à demi abandonnés, se laissaient protéger par un homme aux intentions troubles sous le regard indifférent de leur mère. Lorsque, au bout de quelques années, les services sociaux ont eu connaissance de la situation, Ernesta était plongée dans une profonde dépression, tandis que les enfants fréquentaient des bandes violentes et participaient à des actes délictueux.
La localisation des troubles limites dans le schéma des dysfonctionnements relationnels de base de la famille d’origine (fig. n° 2, « 7 ») montre deux variantes possibles, l’une dans l’espace des triangulations et l’autre dans celui des déprivations. Telle est aussi, pour le moment, l’hypothèse concernant le trouble narcissique, y compris le narcissisme malin (Kernberg, 1984).
Les triangulations surgissent lorsqu’une parentalité primairement conservée se voit secondairement détériorée par l’impact d’une conjugalité désharmonieuse, ce qui fait que les enfants se voient invités à participer, avec peu de possibilités de s’y soustraire, aux jeux relationnels dysfonctionnels des parents. Comme nous l’avons vu, il existe diverses modalités de triangulation, parmi lesquelles les manipulatoires sont en rapport avec les phénomènes névrotiques et les déconfirmantes avec les phénomènes psychotiques. Dans ce contexte, nous pouvons appeler triangulation équivoque une situation relationnelle dans laquelle les parents, très éloignés l’un de l’autre, négligent l’éducation de l’enfant dans la croyance intéressée que c’est l’autre qui s’en charge. Chacun remplit ses fonctions à contrecœur, sans trop dissimuler sa lassitude et sa contrariété, avec le sentiment que ce qu’il fait est le résultat injuste de l’inhibition de l’autre. Dans une variante, l’enfant dispose d’un parent très proche, presque fusionnel, qui n’admet pas la moindre hésitation dans l’inconditionnalité de la relation, tandis que l’autre profite de l’occasion pour s’éloigner inflexiblement. À la longue, quand le cycle de vie impose des dynamiques d’autonomisation, le premier finit par prendre ses distances à son tour. Il peut aussi arriver que le parent allié soit froid et peu nourricier, tandis que l’antagoniste est plus chaleureux et intense, mais rigide et autoritaire. Aucun des deux n’offre, en tout cas, une prise solide à laquelle se lier.
Dans l’espace des déprivations se développent des dynamiques relationnelles définies par une parentalité primairement détériorée et une conjugalité harmonieuse, généralement sous le signe de la complémentarité. Les parents, en bonne entente entre eux, se montrent incapables de répondre aux besoins nourriciers de l’enfant, qu’ils perçoivent comme gênant et plein de défauts. Si prédominent l’exigence et la faible valorisation de ses efforts, il est probable que le résultat s’oriente vers la dépression majeure ; mais si ce qui ressort est une attitude de rejet, mêlée d’une pseudo-hyperprotection qui vise davantage à se débarrasser de la présence exigeante et fastidieuse de l’enfant qu’à satisfaire ses besoins, on est en train de poser les bases du développement d’un trouble limite. Dans les deux cas, la nutrition relationnelle de l’enfant est profondément affectée, sous une surface d’exquis respect des apparences d’adéquation sociale. Mais si, dans le premier cas, se produit une hypersociabilité normative, qui fait du dépressif l’esclave de l’honorabilité de la façade, dans le second, la normativité sociale échoue, et avec elle la capacité de construire des liens stables.
Déprivation par exigence et disqualification
Hypersociabilité normative, esclavage de la façade honorable : la voie de la dépression majeure.
Déprivation par rejet et pseudo-hyperprotection
Échec de la normativité sociale et de la capacité à construire des liens stables : la voie du trouble limite.
Vignette clinique : Enrique, Rosa et Silvia
Enrique et Rosa ont décidé d’adopter une fillette péruvienne après avoir perdu leur fils adolescent dans un accident de la route. Mais, contrairement à leurs illusions et à leurs attentes, les choses n’ont pas bien tourné dès le début. Silvia, selon eux, ne ressemblait pas à Carlos, le fils mort ; par sa turbulence et sa sensualité précoce, elle leur rappelait continuellement des fantômes liés à ses obscures origines tropicales et tiers-mondistes.
Rosa avait vécu une enfance de déprivation, abandonnée par son père et élevée par une mère arbitraire et frivole qui l’exploitait effrontément au profit de ses propres caprices. Elle n’avait même pas appris à bien écrire, parce que sa mère la retirait de l’école pour qu’elle fasse les tâches ménagères à sa place. Quand elle a rencontré Enrique, un homme autoritaire et contrôlant mais bien organisé et très amoureux d’elle, Rosa s’est jetée dans ses bras, croyant avoir trouvé la sécurité et la protection tant désirées. Et, de fait, ce fut en grande partie le cas. Le couple a toujours fonctionné avec une grande solidité, bien que les pertes successives aient fini par entamer Rosa : d’abord la mort de Carlos, puis la déception de l’adoption de Silvia et, enfin, un problème d’impuissance d’Enrique, survenu en même temps que les premières manifestations de sa ménopause.
Avec Rosa déprimée, les caractéristiques de base du couple parental se sont encore accentuées. Enrique s’est consacré corps et âme à prendre soin de sa femme, qu’il considérait comme une jolie petite poupée irresponsable, tandis qu’il traitait Silvia, désormais adolescente, avec un dépit croissant, l’accusant d’être la responsable des problèmes de sa mère. Dans ce contexte, Silvia est devenue une jeune fille rebelle, a abandonné l’école et fréquenté des compagnies peu recommandables, dans une atmosphère d’instabilité émotionnelle et de promiscuité sexuelle. Le diagnostic de trouble limite ne s’est pas fait attendre, confirmant l’ancienne appréhension des parents d’avoir acquis un matériel défectueux.
Nous pouvons faire l’hypothèse, en revanche, que la détérioration primaire de la parentalité a pénalisé Silvia en la confrontant à une comparaison impossible à satisfaire avec le frère mort idéalisé. Il est vrai, comme le disaient les parents, que la fillette a eu tout ce qu’elle voulait, mais cela s’est produit dans un contexte de rejet croissant, défini par leur besoin de se déculpabiliser en expiant la mort de Carlos. La pseudo-hyperprotection ainsi développée, loin de bénéficier à Silvia, en a fait de plus en plus une enfant gâtée, ayant des difficultés à respecter les limites et les règles, et une grande méfiance envers l’authenticité nourricière des relations interpersonnelles. Par ailleurs, la conjugalité harmonieuse des parents, fondée sur une complémentarité progressivement rigidifiée, loin de constituer un cadre fonctionnel pour l’exercice de la parentalité, s’est transformée en un étroit corset qui l’étouffait encore davantage. En effet, la bonne harmonie des parents ne laissait filtrer aucune dissidence compensatoire, mais présentait à Silvia un front de rejet impénétrable.
La fig. n° 2, « 8 » montre les troubles antisociaux situés à cheval entre l’espace des déprivations et celui des chaotisations. C’est qu’en effet, dans les deux espaces, peuvent se réunir les circonstances propices à des schémas de conduite antisociale, qui supposent une profonde dénutrition relationnelle teintée par l’échec le plus complet de la normativité.
La racine déprivée du trouble antisocial peut s’activer lorsque, dans le contexte relationnel du trouble limite déprivé, le rejet de l’enfant devient si évident qu’il domine toute velléité de socialisation. Quant à la racine chaotique, elle peut être opérante lorsque les dures conditions de la sociopathie ne sont pas tempérées par des ressources compensatoires internes ou externes. Dans les deux cas, les bases sont posées pour le développement de conduites qui impliquent le mépris et la violation des droits d’autrui, transformé en objet de satisfaction immédiate de ses propres désirs et caprices. Véritables prédateurs humains, les sujets ainsi élevés illustrent mieux que d’autres la maxime selon laquelle le mal existe, et n’est rien d’autre que l’absence d’amour.
Vignette clinique : Kevin
Le père de Kevin était un alcoolique violent, habitué à vivre aux dépens des services sociaux, qui, lorsqu’il s’est séparé de son épouse, a obtenu la garde de l’enfant parce que la mère, handicapée et psychotique, était encore moins capable de garantir sa sécurité.
Ayant grandi dans un milieu dépourvu de toute tendresse et sous une menace continuelle pour sa survie, Kevin a appris à faire son chemin dans la vie en prenant ce dont il avait besoin par l’intimidation et l’agression. Dès son plus jeune âge, il s’était forgé une légende de danger public, brûlant et lacérant des animaux vivants dans la rue et agressant ses camarades d’école avec une froideur et une efficacité absolues. Devenu adulte, Kevin est devenu un client habituel des commissariats et des prisons, cultivant des genres de risque et de profit croissants. Homme d’un attrait physique indéniable, il n’avait aucune difficulté à trouver des compagnes, qu’il utilisait et jetait sans jamais développer de liens stables. Lorsque, à la suite de sa dernière arrestation, il a été reçu par des psychologues, il a manifesté une totale indifférence à l’égard de tout lien émotionnel, qu’il taxait de sentimentalisme inutile, exprimant une arrogance inébranlable dans sa décision de poursuivre sa singulière carrière professionnelle.
Tout ce qui vient d’être exposé concernant les troubles de la personnalité s’appuie sur une recherche clinique sur les bases relationnelles de la psychopathologie, qui se développe depuis des années et qui a déjà donné quelques fruits significatifs dans les champs des troubles dépressifs (dépressions majeures et dysthymies) (Linares et Campo, 2000) et des psychoses (Linares, Castelló et Colilles, 2001). Le programme correspondant aux troubles de la personnalité est actuellement en cours, et les idées exposées ici en constituent un premier aperçu.
Les troubles de la personnalité ne constituent pas un territoire indépendant dans le champ de la psychopathologie, et ils ne se superposent pas de façon arbitraire ou aléatoire aux autres manifestations symptomatiques. Au contraire, il existe un continuum cohérent dans l’esprit humain, qui fait qu’une personnalité spécifique est nécessairement présente dans tout phénomène psychique, normal ou pathologique.
Les quatre grands espaces de la psychopathologie – névroses, psychoses, dépressions et troubles du lien social – possèdent, en conséquence, leurs dimensions respectives de personnalité problématique, qui, à leur tour, correspondent à autant d’aires de dysfonctionnement relationnel. Parmi les quatre, les troubles du lien social, héritiers des anciennes personnalités psychopathiques, sont ceux qui forment l’objet privilégié de réflexion de ces pages ; ils se divisent à leur tour en trois groupes dotés de substrats relationnels différents dans les familles d’origine : les sociopathies (chaotisations), les troubles limites (triangulations et déprivations) et les troubles antisociaux (déprivations et chaotisations).
La délinquance et le crime, expressions maximales et extrêmes des troubles du lien social, peuvent être atteints à partir de n’importe laquelle de leurs variantes, mais aussi à partir de la normalité relationnelle et de l’absence de psychopathologie, selon les circonstances individuelles, familiales et sociales concourantes (Lykken, 1995).
De même, l’infinie capacité de l’écosystème à générer des ressources relationnellement nourricières peut rendre résilients des sujets marqués par les circonstances les plus adverses, en les préservant de tomber dans ces pathologies comme dans d’autres.
À retenir
Il n’y a pas de saut de continuité dans le psychisme : chaque grande aire psychopathologique porte sa personnalité problématique, et chacune renvoie à un espace de dysfonctionnement relationnel de la famille d’origine. Sociopathies (chaotisation), troubles limites (triangulation et déprivation) et troubles antisociaux (déprivation et chaotisation) sont ainsi lisibles comme des échecs de la nutrition relationnelle – et jamais comme des destins, puisque l’écosystème peut toujours générer des ressources nourricières.
Note de l’original
(*) Chapitre du livre dirigé par Arturo Roizblatt, Terapia Familiar y de Pareja (2006), Editorial Mediterráneo, Santiago du Chili.
Références
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Bateson, G. (1972) – Steps to an Ecology of Mind. Ballantine Books, New York.
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Falicov, C. J. (1998) – Latino Families in Therapy. The Guilford Press, New York.
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Gunderson, J. y cols. (2003) – Vanishing Borderline Personality Disorder. Psychiatry: Interpersonal and Biological Processes, 66, n° 2, p. 111-19.
Kernberg, O. (1984) – Severe Personality Disorders. Yale University Press, New Haven, Ct.
Linares, J. L. (1996) – Identidad y narrativa. La terapia familiar en la práctica clínica. Paidós, Barcelona.
Linares, J. L. y Campo, C. (2000) – Tras la honorable fachada. Los trastornos depresivos desde una perspectiva relacional. Paidós, Barcelona.
Linares, J. L., Castelló, N. y Colilles, M. (2001) – La thérapie familiale des psychoses comme processus de reconfirmation. Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux, vol. 26, p. 61-82.
Lykken, D. T. (1995) – The Antisocial Personalities. L. Erlbaum Ass., Hillsdale, N.J.
Partridge, G. E. (1930) – Current conceptions of psychopathic personality. American Journal of Psychiatry, 10, p. 53-99.
Sullivan, H. S. (1953) – The Interpersonal Theory of Psychiatry. Norton, New York.
Cet article est la traduction française de « Una visión relacional de los trastornos de personalidad », publié par Red Sistémica (première parution : Terapia Familiar y de Pareja (dir. A. Roizblatt), Editorial Mediterráneo, Santiago du Chili, 2006). Traduit et republié avec l’accord de la revue.
Lire l’article originalComment citer cet article
Linares, J. L. (2023). Une vision relationnelle des troubles de la personnalité (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/une-vision-relationnelle-des-troubles-de-la-personnalite (Œuvre originale publiée en 2006 dans Terapia Familiar y de Pareja (dir. A. Roizblatt), Editorial Mediterráneo, Santiago du Chili, 2006 ; republiée en 2023 par Red Sistémica, https://redsistemica.ar/2023/02/08/una-vision-relacional-de-los-trastornos-de-personalidad/)
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