Couple · Repères
Antoine et Cléopâtre, Victor Hugo et Juliette Drouet, Verlaine et Rimbaud, Rodin et Camille Claudel, Édith Piaf et Marcel Cerdan, Jean Seberg et Romain Gary, Serge Gainsbourg et Jane Birkin… Autant de couples mythiques et de représentants de cette institution sociale millénaire. Mais que sait-on vraiment de ce qui pousse deux personnes à se mettre ensemble — et surtout à le rester ?
Vous avez sans doute déjà entendu des tas de conseils sur la manière de se mettre en couple, de le rester, et sur les fameux secrets de la longévité. Vous n’en trouverez aucun ici. En revanche, si vous êtes intéressé pour entrevoir ce que les thérapeutes regardent quand ils reçoivent un couple, vous êtes au bon endroit.
C’est considérable : faire l’expérience du couple fait ou fera partie de la vie d’une grande majorité d’entre nous.
S’il y a bien une institution sociale qui existe depuis des millénaires, c’est celle du couple — même si la conception que l’on en a aujourd’hui diffère de celle de l’Antiquité, du Moyen Âge ou même d’il y a quelques dizaines d’années. À travers le temps, une notion commune demeure : la fonction essentielle du couple pour les individus et pour la société. Vu avec une lunette sociologique, le couple est une unité sociale stable, très utile à la société pour s’organiser.
On observe depuis quelques dizaines d’années de plus en plus de divorces ; mais statistiquement, la majorité de ces personnes se remettent en couple. Elles ne perdent donc pas espoir en cette institution : vivre en couple reste un idéal de notre société. La grande différence tient peut-être surtout au fait qu’il est aujourd’hui beaucoup plus facilement accepté de se séparer, et plus simple de rencontrer quelqu’un à un certain âge que ce n’était le cas autrefois.
Dans l’approche systémique, on considère que le couple est plus que la somme de ses parties. Prenez deux personnes, assemblez-les : le couple qu’elles font est différent de la somme des caractéristiques de l’une et de celles de l’autre. Cela donne quelque chose de nouveau et d’unique. Entremetteurs et entremetteuses, vous voilà prévenus : l’alchimie entre deux individus est à chaque fois déroutante. On voit des couples remarquablement fonctionnels issus d’associations improbables, et des associations que l’on aurait crues idéales donner des catastrophes incroyables.
C’est aussi pourquoi, en thérapie de couple, on s’intéresse à cette entité qu’est le couple et non aux individus qui la composent. Cela ne veut évidemment pas dire que l’on ne s’intéresse pas aux personnes, bien au contraire : cela veut dire que tout ce qu’elles font et tout ce qu’elles disent est regardé à travers les effets que cela produit sur le couple. Si l’une d’elles traverse une situation difficile ou un traumatisme, on regardera cet événement à travers ses effets sur le couple.
Le couple est le produit de trois types de forces. Les repérer, c’est déjà voir les points d’appui autant que les points de fragilité.
Ce qui pousse deux personnes à se désirer et à vouloir se mettre ensemble.
Tout ce que le couple construit, et qui le cimente de l’intérieur.
Tout ce qui s’exerce depuis l’extérieur et pèse sur la relation.
Elles sont faites de plusieurs éléments, du plus basiquement biochimique et génétique à des strates bien plus complexes : le désir éprouvé pour l’autre, l’intérêt de partager sa vie avec cet autre différent, singulier et unique, la curiosité de découvrir un monde, un continent à explorer — pour certains à coloniser, à exploiter —, un terrain qui peut représenter la terre promise. On peut aussi désirer ce qui nous manque, ce que l’on aimerait posséder, et voir en l’autre ce qu’il va nous apporter ou venir combler. On peut encore éprouver une grande attraction pour quelqu’un qui nous renvoie une image positive de nous-mêmes : quelqu’un qui nous admire, et dans les yeux duquel on se sent exister, reconnu.
Ce sont souvent ces forces qui poussent à se mettre en couple, mais pas toujours. Dans certains milieux ou certaines cultures, ce sont les familles ou la société qui décident des personnes qui formeront un couple : si elles commencent à se connaître alors qu’elles en forment déjà un, on ne peut pas dire que l’attraction ait généré le couple. Elle peut, en revanche, se mettre en place après.
Quand l’attraction faiblit — et elle faiblit, à certains moments de la vie —, une autre force prend le relais. Les forces de cohésion sont faites de tous les projets que le couple construit : les voyages, les enfants (certains couples disent d’ailleurs que sans eux, ils ne seraient plus là), mais aussi le fait tout simple d’habiter ensemble, de partager les frais et le loyer, d’avoir une organisation commune qui facilite le quotidien. C’est aussi l’achat d’un bien immobilier, les prêts, les projets professionnels communs, ou la collaboration à la réalisation des projets de chacun, même indépendamment l’un de l’autre. Vous en avez un exemple typique dans la série House of Cards, où les deux protagonistes collaborent très efficacement pour réaliser leurs objectifs respectifs. Et d’une certaine manière, la thérapie elle-même peut devenir une force de cohésion.
C’est ce qui se construit au-dessus du terreau de l’attraction et qui cimente le couple au-delà des aléas du désir. Ces forces viennent de ce qui se joue et de ce qui se crée à l’intérieur du couple : c’est là toute la différence avec la troisième.
Elles sont exercées depuis l’extérieur : la culture, la religion, les mœurs, la famille, les amis. Si l’on vit dans un contexte où la séparation est perçue d’un œil très négatif, cela contribue puissamment à nous maintenir en couple — et c’est d’ailleurs parce que ces forces de coercition sociétales diminuent que l’on observe davantage de divorces. Mais sans aller jusqu’à ces considérations : avoir un groupe d’amis en commun, ou très bien s’entendre avec sa belle-famille, joue déjà comme un puissant facteur de coercition. On y réfléchit à deux fois avant de partir, par crainte de perdre une partie de ses amis, de couper des liens, de subir des reproches ou l’incompréhension de l’entourage.
Certains couples traversent des périodes de crise extrêmement graves et se maintiennent grâce à elle ; puis, la crise passée, les autres forces remontent, et les personnes auront traversé quelque chose en tenant précisément parce que cette dernière force s’exerçait.
Ce qu’il faut garder en mémoire, c’est que l’essentiel n’est pas l’intensité de telle ou telle force, mais l’équilibre entre elles. Dès qu’il se perd, une menace pèse sur le couple. Et cet équilibre fonctionne comme des vases communicants.
Il existe des périodes de la vie où il est parfaitement normal que l’attraction diminue et soit compensée par une cohésion qui augmente. Le cas le plus emblématique est l’arrivée d’un enfant : l’attraction baisse, la cohésion monte, et c’est elle qui permet au couple de tenir pendant ces premiers mois de fatigue. Mais certaines personnes surinvestissent les forces d’attraction : elles vivent très mal la baisse de désir de leur partenaire, et le couple se met en péril parce que la cohésion n’a pas augmenté en conséquence. Si la coercition ne compense pas non plus, on verra des personnes s’en aller, ou investir des relations à l’extérieur du couple.
Parfois les choses se rééquilibrent et l’attraction remonte. Parfois le couple se retrouve bloqué, cristallisé dans le déséquilibre : pensez à Tom et Lynette Scavo dans Desperate Housewives, cinq enfants, une maison, un commerce — et une séparation, faute d’attraction, quand il ne reste plus que la cohésion et la coercition. À l’inverse, on trouve des couples soumis à une coercition beaucoup trop forte : le cas le plus célèbre reste celui de Diana Spencer et du prince Charles, dont l’interview de fiançailles est restée dans les mémoires — à la question de savoir s’il était amoureux, la réponse revenait, en substance, à dire que tout dépendait de ce que l’on entendait par là.
On peut imaginer que ces trois forces, qui font tenir le couple, tournent parfois à l’envers. C’est une subtilité conceptuelle utile : on parlerait alors de force d’attraction-répulsion, de force de cohésion-exclusion, et, pour la coercition, de coercition centripète et centrifuge — la première contraignant à rester ensemble, la seconde contraignant à la séparation.
Certains couples subissent une très forte coercition centrifuge, qui les pousse vers la rupture. Pensez à Pâris et Hélène dans la mythologie, ou à Rose et Jack dans Titanic : tout l’entourage, tout le contexte est fait pour qu’ils ne puissent pas être ensemble ; et malgré la puissance de l’attraction, cela ne suffit pas.
Dès lors qu’une force bascule ainsi dans son pendant négatif, il faut une surcompensation massive des autres pour que le couple se maintienne. Et en général, quand l’équilibre commence à vaciller, c’est précisément le moment où l’on va consulter. Reste alors une autre question, plus souterraine : celle du chemin par lequel un couple passe de l’autre idéalisé à l’autre réel — ce que l’on appelle la mariation.
Comment citer cet article
Besse, J. (2022, 10 avril). Ce que les thérapeutes savent sur le couple. Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/ce-que-les-therapeutes-savent-sur-le-couple
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