Couple · Mariation
Si le mariage est un moment rituel, une journée cérémonielle, la mariation est un processus qui dure toute la vie du couple. Derrière ce néologisme se cache l’un des chemins les plus décisifs de la vie à deux : celui qui mène de l’idéal à l’atteignable.
Lors de la formation d’un couple, il y a d’abord la phase d’attraction. On se découvre, on se cherche, on est sous le charme de cet autre qui représente une terre de promesse, d’aventure, d’exploration, d’avenir ou de jeu. Cet autre peut aussi venir combler symboliquement un manque dans notre vie, ou un besoin existentiel.
C’est dans cette phase que se construit une représentation de l’autre : à partir de ce qui nous a séduits, de ce que l’on a vu de son potentiel, de ce que l’on a imaginé — et parfois construit malgré nous. Mais cet autre est-il réellement compatible avec l’image que l’on a créée de lui ? Quelles crises découlent de cette projection ? Et par quel processus sort-on de l’image idéalisée pour entrer dans une autre dimension de la vie de couple ?
Rappelons que ces forces d’attraction ne sont que l’un des trois types de forces qui produisent le couple, aux côtés de la cohésion et de la coercition.
Si l’on a pris la peine d’inventer un mot, c’est bien parce qu’il désigne une réalité différente de celle du mariage.
Le mariage
Un mouvement rituel : une cérémonie, un contrat symbolique, administratif et moral passé entre deux individus. Un événement ponctuel — et une grande partie des couples ne sont d’ailleurs pas mariés.
La mariation
Un processus qui dure toute la vie du couple : il commence avant le mariage, s’il a lieu, et continue bien après.
On peut donc parfaitement avoir des couples mariés chez qui la mariation ne s’est jamais faite, et des couples non mariés chez qui elle s’est très bien réalisée.
La mariation, c’est le processus par lequel on passe de l’idéal à l’atteignable. Dit autrement : c’est le processus par lequel on fait ni plus ni moins un deuil — celui de l’image fantasmée que l’on avait créée de l’autre, et qui n’a finalement pas grand-chose à voir avec ce qu’il est réellement. Sa finalité, c’est d’arriver à un état d’alliance conjugale dans lequel on prend l’autre pour ce qu’il est, et non par rapport à l’image idéalisée que l’on a construite de lui.
On rencontre ainsi des couples mariés depuis des dizaines d’années qui, après tout ce temps, ne cessent de se reprocher mutuellement de ne pas être l’idéal qu’ils avaient projeté. Or il est important de voir que cette image a été construite à deux : ce n’est pas un pur produit de l’imagination, ni un simple fantasme. Il y a une forme de co-responsabilité, puisque l’illusion se crée entre celui qui séduit et travaille au maintien de cette image, et celui qui l’aide à la maintenir.
Quand la mariation ne s’effectue pas, la mécanique est assez prévisible : si l’autre n’est pas l’image idéalisée que l’on avait projetée, on est déçu ; si l’on est déçu, on critique ou l’on émet des reproches ; ces reproches sont vécus comme de fortes disqualifications ; et il y a toutes les chances que l’autre réponde à son tour par des disqualifications. Le cercle vicieux se met en place, et devient un véritable poison pour le couple.
Le processus ne se déroule pas dans un seul espace. Il s’effectue dans trois aires distinctes, et l’une peut être bien plus avancée que les autres.
Ce qui se joue entre les deux personnes, avec une forte composante individuelle.
Les legs et les loyautés des deux familles d’origine.
La rencontre des deux cultures, et ce qu’elles autorisent ou interdisent.
Certaines situations accélèrent le processus, d’autres le ralentissent — et c’est très individuel : une même difficulté, des problèmes d’argent par exemple, accélérera la mariation chez l’un et la freinera chez l’autre. En revanche, tout ce qui relève des trahisons, des mensonges, des disqualifications et des humiliations vient freiner ou stopper complètement le processus. Si ces blessures sont dédramatisées, tues ou jamais vraiment traitées, elles reviennent : en thérapie, on voit cette blessure narcissique comme un virus qui vient impacter la mariation. Pour la traiter, il faut d’abord une vraie reconnaissance du tort commis, puis un acte de réparation approprié.
Le processus est évidemment impacté par les legs des familles d’origine. Lorsque celles-ci voient une incompatibilité fondamentale dans la formation du couple, ce sont des germes de poison qui lui sont inoculés : une loyauté sous-jacente à la famille d’origine se met en place, et même si l’on lutte contre dans les premiers temps, c’est une petite litanie qui revient encore et encore tout au long de la vie du couple. Cela n’empêche pas la mariation de se faire, mais cela met des bâtons dans les roues. En thérapie, il peut être question de démystifier ces prophéties.
Quand deux cultures s’accordent difficilement, ce qui peut se produire, c’est une volonté de coloniser la culture de l’autre pour imposer la sienne. L’évolution favorable est tout autre : créer une culture commune, différente de celle de l’un comme de celle de l’autre, qui emprunte des éléments aux deux et s’inscrit dans quelque chose de plus global — ce que le jargon appelle une méta-culture. L’espace de la thérapie est propice à son émergence, et c’est là que le thérapeute de couple va travailler.
Ces trois aires n’avancent pas au même rythme. La mariation peut être bien réalisée au niveau bipersonnel et ne pas l’être au niveau bifamilial : le pronostic est alors un peu plus réservé. Et si elle est faite au niveau personnel mais pas au niveau culturel, c’est la méta-culture qu’il va falloir construire.
Il y a une chose qu’il est très important de relever et de nommer en séance : il est tout à fait normal que les deux membres du couple ne soient pas exactement au même niveau dans ce processus. On peut croire qu’il est indispensable qu’il avance au même rythme pour l’un et pour l’autre, mais c’est presque jamais le cas : dans la grande majorité des couples, il y en a toujours un qui est plus impliqué que l’autre dans l’alliance conjugale — et cela peut changer avec le temps.
C’est une illusion du même ordre que celle, fréquente chez les jeunes couples, qui voudrait que ce soit à l’autre de nous rendre heureux : on aura alors tendance à lui reprocher les moments où l’on ne se sent pas heureux soi-même. On peut aussi considérer la mariation autrement : comme le fait de se choisir à nouveau au fil du temps, à travers les différentes étapes du cycle de vie.
C’est là ce que ce concept a de précieux : dès lors qu’on l’a en tête, on voit ces mouvements dans les couples que l’on reçoit — et l’on peut accompagner le processus beaucoup plus efficacement.
Comment citer cet article
Besse, J. (2022, 17 avril). Qu'est-ce que la mariation dans le couple ?. Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/qu-est-ce-que-la-mariation-dans-le-couple
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