Atlas de la systémique · Dialogue ouvert
C’est la porte d’entrée du dossier que Frontiers in Psychology a consacré au dialogue ouvert. Ses cinq éditeurs — un anthropologue, une chercheuse, un méthodologue, le fondateur finlandais de l’approche et un psychiatre allemand — y rappellent d’où vient le dialogue ouvert, ce qui en fait le cœur, ce que la recherche en sait déjà, et surtout ce qu’elle ne sait pas encore : ce que devient l’approche quand elle voyage, s’adapte à d’autres systèmes de santé et se diversifie dans plus de vingt-quatre pays.
Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de Introduction: Open Dialogue around the world – implementation, outcomes, experiences and perspectives, par David Mosse, Raffaella Pocobello, Rob Saunders, Jaakko Seikkula et Sebastian von Peter, publié dans Frontiers in Psychology (2023), 10.3389/fpsyg.2022.1093351, sous licence CC BY 4.0. L’œuvre a donc été modifiée : elle a été traduite en français par Complexe Systémique. Cette traduction n’a été réalisée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.
Lire l’article originalNote de la rédaction
Ce texte a paru dans la rubrique Opinion de la revue, un format que Frontiers in Psychology publie sans résumé d’auteur. Il n’y a donc pas de résumé ici : l’article commence directement. Il ouvre le dossier Open Dialogue Around the World, dont l’Atlas traduit progressivement les contributions.
Les systèmes de santé mentale ont un besoin urgent d’approches innovantes et alternatives, face à des problèmes tels que la faiblesse des taux de rétablissement fonctionnel, la dépendance au long cours aux médicaments psychoactifs, la pression sur les lits d’hospitalisation et les services de crise, les délais d’attente, l’épuisement des équipes et l’insatisfaction des usagers et de leurs familles. Ce dossier de Frontiers porte sur le dialogue ouvert, une approche du soin psychique susceptible de répondre à certains de ces défis et dont l’audience s’étend dans le monde entier.
Comme ce dossier va l’explorer, le dialogue ouvert prend des formes différentes selon les contextes de soin, tout en conservant une philosophie, des valeurs et un ensemble de principes qui lui sont propres. Ceux-ci ont d’abord été élaborés et appliqués en Finlande, en Laponie occidentale, au fil d’un processus de quarante années où l’innovation thérapeutique et la recherche se sont soutenues l’une l’autre (Alakare et Seikkula, 2022). Le dialogue ouvert a transformé le soin local à deux niveaux. D’abord, une culture de communication dialogique s’est installée entre les professionnels, les usagers et les proches. À la place d’un modèle diagnostic-traitement conduit par l’expert, les usagers et les membres de leur réseau social ont été placés au centre d’un processus dialogique visant à découvrir des issues à la crise. Ensuite, des équipes pluridisciplinaires ancrées dans la communauté ont été organisées pour apporter une aide immédiate en situation de crise, en s’ajustant aux besoins de l’usager et de sa famille, en assurant la continuité du soutien par la même équipe et en privilégiant une orientation psychothérapeutique — donc en réduisant au minimum le recours aux médicaments. Tels sont les principes fondateurs du dialogue ouvert, précisés et développés au cours des décennies suivantes (Olson et al., 2014).
Le dialogue ouvert met l’accent sur la capacité des praticiens à l’empathie, à la présence et à l’écoute. Il évite d’interpréter l’expérience d’autrui à travers des diagnostics centrés sur les symptômes. Il encourage au contraire à écouter ce que les personnes et leurs familles — ou toute autre forme de réseau social — disent des expériences et des événements difficiles qu’elles ont traversés. Il prête attention aux mots et aux significations énoncés par les différentes voix de celles et ceux qui participent aux « réunions de réseau » du dialogue ouvert (Seikkula et al., 1995). Ces réunions sont le lieu où se prennent les décisions importantes du soin, ouvertement et avec les personnes que ces décisions concernent. Le dialogue ouvert repose ainsi sur une épistémologie du soin psychique qui donne la priorité aux relations ordinaires et aux compréhensions liées au contexte plutôt qu’au diagnostic clinique : « être avec » plutôt que « faire à ». La transparence y est essentielle : toute l’information est partagée et toutes les voix sont entendues, ce qui reconnaît la diversité et tente d’atténuer l’effet des écarts de pouvoir tout au long du processus d’accompagnement.
Cette approche a des conséquences sur l’organisation des services : il faut garantir une réponse immédiate à la crise, un soin souple et continu, et rendre possible un travail avec plusieurs personnes à la fois dans des systèmes de traitement dont le paradigme est par ailleurs individualiste (Tse et Ng, 2014). De plus en plus, les équipes de dialogue ouvert comprennent des personnes ayant l’expérience vécue, en tant que praticiens « pairs » ; mais on attend plus généralement de l’approche qu’elle suppose un usage exercé de l’expérience personnelle et des émotions dans les rencontres dialogiques (Grey, 2019). Cela met en question les idées convenues sur la source du savoir clinique et sur la définition de l’expertise, et déplace les manières dont les professionnels se comprennent eux-mêmes et se réclament de leur métier (von Peter et al., 2021). Il en découle des conséquences pour la gouvernance clinique : réponse au risque, tenue des dossiers, sortie du dispositif, souplesse des modalités de travail et limites de l’acte clinique, mais aussi formation et supervision (Buus et al., 2021).
Tout en bousculant l’organisation conventionnelle du soin psychique, le dialogue ouvert a retenu l’attention de responsables et de décideurs de différents pays, en raison des données de plus en plus nombreuses — d’abord venues de Laponie occidentale — en faveur de son efficacité. Les premières recherches finlandaises (Seikkula, 1991) ont confirmé, selon Alakare et Seikkula (2022, p. 47), qu’une aide immédiate, la participation souple de l’usager et de son réseau, et la continuité psychologique étaient les facteurs clés d’une réduction du besoin d’hospitalisation. L’approche s’est ensuite révélée associée à une moindre utilisation de neuroleptiques, au maintien du rétablissement après une psychose aiguë et au retour aux études ou à l’emploi (Seikkula et al., 2006, 2011 ; Aaltonen et al., 2011 ; Alakare et Seikkula, 2022). La recherche suggère que l’expérience de recevoir — et de délivrer — le soin s’en trouve améliorée, mais aussi que les coûts diminuent, du fait d’un rétablissement plus rapide, de moins d’hospitalisations, d’une durée de traitement réduite et d’un moindre recours aux prestations d’invalidité (Bergström et al., 2018).
À côté de l’efficacité, ce sont les dimensions éthiques du dialogue ouvert — justice, dignité, compassion — qui ont soutenu l’engagement en sa faveur. Le dialogue ouvert s’accorde avec un soin psychique informé du trauma ; son approche centrée sur la personne et fondée sur les droits (von Peter et al., 2019) a récemment été reconnue comme un exemple de « bonne pratique » de service de crise, promouvant les droits et le rétablissement, dans les recommandations de l’Organisation mondiale de la santé sur les services communautaires de santé mentale (OMS, 2021). Le dialogue ouvert figure également dans le recueil de bonnes pratiques du Conseil de l’Europe destiné à éliminer les pratiques coercitives en santé mentale, au titre des droits humains (Conseil de l’Europe, 2021).
Le dialogue ouvert se pratique aujourd’hui dans diverses régions du monde, dans plus de vingt-quatre pays, dont plusieurs en Europe, mais aussi en Australie, au Japon, en Inde, en Amérique latine et aux États-Unis (Pocobello, 2021). D’abord service public, le dialogue ouvert a trouvé des applications dans des organisations non gouvernementales, des associations et en pratique privée. Les services varient également quant aux publics qu’ils accueillent et au contexte social. Les services de dialogue ouvert n’ont pas les mêmes critères d’inclusion et d’exclusion. Certains excluent, d’autres incluent les personnes ayant des difficultés d’apprentissage (Fredman et Lynggaard, 2015) ; il en va de même pour les personnes ayant des problèmes d’alcool ou de drogue.
On sait relativement peu de chose de la pratique et de l’efficacité du dialogue ouvert dans ces différents contextes, ni si les résultats des études finlandaises initiales s’y reproduisent. La question de savoir comment les différences de forme et de mise en œuvre du dialogue ouvert peuvent affecter les résultats est décisive, à mesure que l’approche s’adapte aux systèmes de santé locaux et à leurs contingences. Devant cette diversité qui apparaît, il devient empiriquement discutable de savoir si le dialogue ouvert est une intervention nettement délimitée ou une approche large se manifestant sous une variété de formes locales.
Ce dossier, « Le dialogue ouvert dans le monde — mise en œuvre, résultats, expériences et perspectives », ouvre une fenêtre sur l’étendue et la portée des recherches qui explorent les différents aspects et contextes du dialogue ouvert. Par l’ensemble inclusif de ses contributions, il entend servir de pont entre la recherche et la pratique clinique. L’approche du dialogue ouvert est en effet un système de soin qui s’est développé dans une connexion constante avec la recherche en cours sur la pratique.
Le dossier contribue aux différents types d’investigation qui occupent aujourd’hui la recherche et la pratique du dialogue ouvert.
La recherche et la pratique clinique actuelles du dialogue ouvert, dont ce dossier montre l’ampleur et la profondeur, n’apportent pas seulement des réponses à des questions déjà posées : elles en formulent de nouvelles. Il reste beaucoup à découvrir du dialogue ouvert et des transformations individuelles et institutionnelles qu’il peut entraîner. Les questions relatives aux éléments essentiels de l’approche, aux variables pertinentes, aux conditions ou aux obstacles institutionnels, aux facteurs contextuels propres à un lieu, à une population ou à un groupe de cliniciens, demandent à être constamment reprises, tandis que le dialogue ouvert se répand et se diversifie à travers le monde comme champ d’intervention thérapeutique. Acquérir et partager le savoir nécessaire suppose d’y intégrer activement des recherches menées depuis des perspectives et des positions différentes — chercheurs et praticiens, cliniciens et usagers, pairs, survivants et chercheurs concernés — et des formes variées de collaboration, à mesure que le dialogue ouvert se multiplie entre pays, sites et services.
À retenir
Ce texte d’ouverture pose la question qui traverse tout le dossier et qui intéresse directement le lecteur francophone : le dialogue ouvert est-il une intervention bien délimitée, transportable telle quelle, ou une approche large qui n’existe jamais que sous des formes locales ? De la réponse dépend la manière dont on peut s’en inspirer ailleurs — y compris hors de la Laponie, hors du National Health Service, et hors des services publics.
Références
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Traduction française non officielle de « Introduction: Open Dialogue around the world – implementation, outcomes, experiences and perspectives », publié dans Frontiers in Psychology (2023) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.
Lire l’article originalComment citer cet article
Mosse, D., Pocobello, R., Saunders, R., Seikkula, J., & von Peter, S. (2023). Introduction. Le dialogue ouvert dans le monde : mise en œuvre, résultats, expériences et perspectives (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/introduction-le-dialogue-ouvert-dans-le-monde-mise-en-oeuvre-resultats-experiences-et-perspectives (Œuvre originale publiée en 2023 dans Frontiers in Psychology, vol. 13, art. 1093351 ; republiée en 2026 par Complexe Systémique, https://www.frontiersin.org/journals/psychology/articles/10.3389/fpsyg.2022.1093351/full)
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