Red Sistémica · Transgénérationnel

La survie de la famille par la transcendance transgénérationnelle

Parmi les approches qui ont fait école en thérapie familiale, il en est une, peu diffusée et pourtant thérapeutiquement puissante, qui convoque les systèmes familiaux d’origine. Alfredo Canevaro examine les trois raisons — conceptuelles, techniques et liées à la formation des thérapeutes — de cette discrétion, puis en expose les fondements : travailler la relation actuelle avec les figures significatives, et non le passé introjecté ; revenir en arrière pour mieux repartir ; rendre à chaque génération la place que lui assigne son moment évolutif.

Auteur Alfredo Canevaro, directeur fondateur de la revue Terapia FamiliarPremière publication Perspectivas Sistémicas, n° 2, août-septembre 1988Traduction Complexe Systémique, avec l’accord de Red Sistémica

Une approche puissante et pourtant peu diffusée

Parmi les approches qui ont progressivement fait école en thérapie familiale, il en est une, objet du présent article, peu diffusée mais thérapeutiquement puissante. Sa diffusion relative tient — à mon appréciation — à des causes conceptuelles, à des causes techniques et à des causes tenant à la formation des intervenants psychosociaux.

Parmi les premières, le fait d’élargir l’unité de diagnostic et d’intervention lui confère une inflexion propre, qui rend malaisé son classement traditionnel.

De plus, parce qu’elle compte parmi ses pionniers d’éminents thérapeutes familiaux d’orientation psychodynamique comme Bowen, Whitaker et Boszormenyi-Nagy — pour ne citer que les plus connus sur le plan international —, elle a suscité une certaine méfiance chez les « puristes » systémiques, que la notion d’histoire ou de passé horrifie. Il faut dire ici qu’une erreur fréquente — du fait que l’on travaille avec les systèmes familiaux d’origine — consiste à croire que l’on travaille avec des relations du passé historique, à la manière des objets introjectés dans l’inconscient que privilégie la psychanalyse traditionnelle. Il n’en est rien : opérer dans la relation actuelle avec une figure significative de la vie des membres de la famille nucléaire situe clairement ce travail dans l’ici et maintenant. Cette lecture relationnelle le différencie à son tour radicalement des thérapeutes d’orientation psychodynamique qui travaillent avec les proches en fonction du patient individuel ou de l’inconscient familial.

Parmi les causes d’origine technique, il importe beaucoup de souligner que les pionniers cités plus haut avaient une caractéristique commune, un même contexte clinique d’apprentissage : des patients psychotiques et leurs proches. L’insatisfaction de ces cliniciens devant les résultats thérapeutiques obtenus par l’approche psychothérapeutique à deux les a conduits à élargir le contexte thérapeutique. La grande dépendance émotionnelle, psychologique et factuelle de ces patients à l’égard de leurs proches significatifs a conduit à intégrer ces derniers aux traitements, et par là à une référence systématique aux systèmes familiaux d’origine. Ajoutés à un engagement émotionnel plus grand et à la nécessité de travailler en équipe et en cothérapie, ces éléments font qu’objectivement, ces traitements sont plus complexes.

Parmi les raisons tenant à la formation, il n’y a pas seulement la rareté des enseignants cliniquement formés à cette approche, mais aussi l’existence d’un élément subjectif d’une importance notable. Les difficultés relationnelles au sein des familles d’origine des thérapeutes eux-mêmes, moteur de leur choix vocationnel, font qu’il existe une réticence et une crainte — parfois rationalisée — à se mêler des complexités des systèmes familiaux dysfonctionnels.

Au double message de la famille d’origine du thérapeute — « Instruis-toi pour pouvoir guérir nos difficultés psychologiques, quand bien même nous ne les reconnaîtrons jamais » — succède le double message des familles des patients : « Soulagez-nous de nos souffrances, mais sans nous changer. » Au défi existentiel du premier se superpose le défi technique du second.

Fondements thérapeutiques

Le paradigme essentiel de la thérapie familiale, celui qui l’a différenciée des autres disciplines, était que, pour soulager le patient symptomatique, il fallait modifier son contexte familial. Bien plus : lorsque nous avons une vision globale du système familial dysfonctionnel, nous voyons que les signaux pathologiques se perçoivent dans trois domaines différents — l’esprit, le corps et la relation à la société.

Par conséquent, un système dysfonctionnel « souffrira » à travers ses membres dans différents domaines d’expression symptomatologique individuelle. Ainsi, du point de vue systémique, un problème psychopathologique aura la même valeur symbolique qu’un problème psychosomatique ou sociopathique.

En traitant un groupe familial dans son ensemble, on devrait soulager les symptômes dans tous ces domaines, et pas seulement dans celui du patient désigné. Cela exige que tout le système familial soit compris et traité.

C’est ici qu’apparaissent certaines difficultés techniques, venues de la culture environnante. Quel est le contexte qu’il faut changer pour que la famille nucléaire puisse améliorer sa fonctionnalité ? Il ne s’agit pas seulement de modifier la dynamique intrafamiliale, mais aussi sa relation avec les macrosystèmes sociaux qui tentent de compenser les carences de la famille nucléaire contemporaine.

Le changement de la structure traditionnelle de la famille (la cohabitation in situ, ou à proximité, des trois générations), joint à la mythification régnante de l’individualisme, a fait perdre des fonctions de solidarité que cette famille traditionnelle remplissait et que la société actuelle n’assure toujours pas (voir Zwerling et Boszormenyi-Nagy).

Ainsi donc, convoquer les systèmes familiaux d’origine est nécessaire non seulement pour reconstruire une réalité partagée, comme les pièces d’un puzzle, qui donne son sens à l’histoire et qui aide à une meilleure prévention primaire, mais aussi pour revigorer des liens de solidarité d’un fort pouvoir émotionnel qui, canalisés thérapeutiquement, peuvent être d’une aide énorme.

Ici, le thérapeute doit être l’enzyme catalytique qui active des éléments autothérapeutiques toujours présents dans tout système familial, en même temps que le pivot intégrateur des axes diachroniques et synchroniques de ces systèmes.

Comme le dit Boszormenyi-Nagy : « Le renversement conjonctif de la stagnation relationnelle (relations qui ont été interrompues, niées, abandonnées, rigidement fixées, etc.) peut offrir une stratégie plus efficace que les ressources psychologiques non développées de l’individu. »

Pour l’essentiel, le travail thérapeutique avec les systèmes familiaux d’origine contient un élément hautement paradoxal : revenir en arrière pour mieux repartir. La recherche d’une meilleure différenciation s’obtient en s’y engageant jusqu’à atteindre la maturité, comme un fruit qui se détache de l’arbre au moment voulu — et non, pour poursuivre la métaphore, comme lorsqu’on le cueille encore vert pour le conserver au réfrigérateur. « Faire un pas en arrière pour en faire deux en avant » signifie tirer sa force de cette énergie mal dépensée à neutraliser des désaccords relationnels, et l’utiliser pour une insertion créatrice dans la société.

L’élément central d’une symbiose est un profond désaccord. La frustration du passage des éléments affectifs, psychologiques et fonctionnels qui caractérisent la confirmation de l’identité de l’autre, dans les deux sens, est ce qui contribue à l’arrêt transgénérationnel, source de nombreux conflits. Ce blocage est ce qui ôte sa fonctionnalité à un système, en l’empêchant d’avancer dans le processus de la vie. C’est dans l’harmonie intergénérationnelle, où chacun remplit le rôle que lui assigne son moment évolutif, que réside le secret de la fonctionnalité d’un système familial.

La transcendance générationnelle des valeurs affectives et culturelles est ce qui garantit la survie des personnes au-delà de leur mort physique. De même que tous les aînés de cette échelle hiérarchique ont droit à cette transcendance, tous ceux qui viennent après ont eux aussi le droit de se sentir nourris par cette force qui leur vient de leurs racines.

« La transcendance générationnelle des valeurs affectives et culturelles est ce qui garantit la survie des personnes au-delà de leur mort physique. »

Alfredo Canevaro

Qui est Alfredo Canevaro

(*) Le Dr Canevaro a été le directeur fondateur de la revue Terapia Familiar. Pionnier reconnu de la thérapie familiale en Argentine, il exerce et réside depuis des années en Italie. E-mail : alcanev@libero.it

Références

Bowen, M. : Family Therapy in Clinical Practice, Ed. Jason Aronson, NY, 1978.

Boszormenyi-Nagy : Revista Terapia Familiar, Vol. 2, Ed. ACE.

Canevaro, Alfredo A. : Revista Terapia Familiar, Vol. 9, Ed. ACE.

Zwerling, I. : Revista Terapia Familiar, Vol. 11, Ed. ACE.

Cet article est la traduction française de « La supervivencia de la familia a través de la trascendencia transgeneracional », publié par Red Sistémica (première parution : Perspectivas Sistémicas, n° 2, août-septembre 1988). Traduit et republié avec l’accord de la revue.

Lire l’article original

Comment citer cet article

Canevaro, A. (2022). La survie de la famille par la transcendance transgénérationnelle (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/la-survie-de-la-famille-par-la-transcendance-transgenerationnelle (Œuvre originale publiée en 1988 dans Perspectivas Sistémicas, n° 2, août-septembre 1988 ; republiée en 2022 par Red Sistémica, https://redsistemica.ar/2022/06/20/la-supervivencia-de-la-familia-a-traves-de-la-trascendencia-transgeneracional/)

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