Emprise · Relations · Approche systémique
Vous avez expliqué ce qui vous blessait, recommencé autrement, plus calmement, puis beaucoup moins calmement. Et vous attendez toujours que l’autre reconnaisse ce qu’il vous a fait. Dans une relation d’emprise, cette attente peut nous maintenir dans une conversation qui nous abîme. Je vous propose de regarder ce qui se passe quand on commence à en sortir.
« Si j’arrivais à lui faire comprendre ce que je ressens, il finirait par s’excuser. »
Le raisonnement se tient. Dans une relation où chacun peut être touché par ce que vit l’autre, expliquer sa peine permet souvent un ajustement. On raconte, l’autre découvre quelque chose qu’il n’avait pas perçu, et son comportement peut évoluer. Heureusement que cela existe.
Mais il arrive qu’on explique depuis des mois, à quelqu’un qui connaît très bien ce qui nous blesse. Et l’on repart malgré tout pour une nouvelle démonstration, avec l’espoir que cette fois, en trouvant les bons mots, quelque chose va enfin passer.
C’est à cet endroit que j’ai envie de m’arrêter. Sur ce que produisent toutes ces explications, dans cette relation-là.
Je l’ai utilisé dans le titre de la vidéo, et je le reprends ici, parce que beaucoup de personnes cherchent à comprendre leur situation avec ces mots. À titre personnel, je préfère regarder les comportements et les relations. Attribuer une identité définitive à quelqu’un risque de nous empêcher de voir ce qui se joue concrètement.
Je développe cette réserve dans Toxique, narcissique, borderline : ce que le vocabulaire du psy fait à vos relations. Les mots que nous choisissons orientent notre regard. Une fois l’étiquette posée, on peut finir par tout lire à travers elle.
Cela laisse entière la question de l’emprise. Il existe des relations dans lesquelles une personne surveille, disqualifie, retourne les reproches et réduit progressivement la liberté de l’autre. Ces comportements demandent à être reconnus. On peut les nommer précisément et chercher comment s’en protéger, sans prétendre avoir résumé toute une personne.
On entend souvent que les personnes dites « perverses narcissiques » n’ont aucune empathie. Cette formulation me paraît trop rapide.
L’empathie recouvre plusieurs dimensions. Sa dimension cognitive permet de comprendre le point de vue de quelqu’un, ce qu’il ressent, ce qui le touche. Sa dimension affective renvoie au fait d’être soi-même affecté par l’émotion de l’autre. Serge Tisseron, que je cite dans la vidéo, explique notamment comment la compréhension cognitive peut être utilisée à des fins de manipulation. Dans sa forme mature, l’empathie permet aussi de changer de point de vue émotionnel.
Quelqu’un peut donc saisir très finement ce qui vous fait mal et utiliser cette connaissance pour obtenir une réaction. Comprendre votre vulnérabilité ne garantit pas qu’il en prendra soin. Et nous ne pouvons pas déduire le fonctionnement empathique d’une personne à partir de l’étiquette qu’on lui attribue.
Dans certaines relations d’emprise, une explication supplémentaire fournit surtout une information supplémentaire. Vous indiquez ce qui vous inquiète, ce que vous craignez de perdre, l’endroit où vous doutez de vous. Si ces éléments sont ensuite retournés contre vous, il devient utile de regarder ce que la conversation permet réellement.
Une lecture systémique s’intéresse à la fonction d’un comportement dans son contexte. Le contrôle peut, par exemple, servir à rassurer quelqu’un sur sa valeur ou sur la place qu’il occupe pour l’autre. La crainte d’être abandonné peut conduire à surveiller davantage. Puis toute diminution du contrôle devient inquiétante et suscite de nouvelles tentatives pour le renforcer. Ce sont des pistes pour comprendre une dynamique, à examiner dans chaque situation.
Dans cette logique, constater qu’on fait pleurer l’autre, qu’on le met en colère ou qu’on l’amène à se justifier pendant une heure peut confirmer qu’on a toujours de l’emprise sur lui.
Les longues explications constituent une première tentative de solution. On ajoute des détails, on reprend la chronologie, on corrige un malentendu. L’autre dispose alors de davantage de matière pour contester un mot, isoler une phrase ou déplacer la discussion. Et nous voilà en train de défendre ce que nous venons de dire, alors que nous voulions parler de ce qui nous avait blessés.
On peut aussi supplier, pleurer, montrer combien on souffre. Avec cet espoir très humain que la douleur, une fois suffisamment visible, finira par toucher l’autre. Dans la dynamique que je décris, cette réaction peut surtout lui confirmer l’importance de son pouvoir.
Puis vient parfois la colère. On monte le ton pour que cela s’arrête. L’échange monte avec nous, les accusations se répondent, et chacun trouve dans la réaction suivante une raison de continuer.
Ces trois tentatives gardent notre attention entièrement tournée vers l’autre. On attend de lui la compréhension, l’apaisement ou l’arrêt de la scène. Le mot « tentative » compte : ce sont des efforts pour aller mieux. Les pleurs et la colère ont toute leur légitimité. La responsabilité des violences appartient à la personne qui les exerce.
Regarder les effets de nos réponses peut néanmoins nous aider à retrouver une marge d’action. C’est ce que permet la distinction entre les niveaux de changement, présentée par Yara Doumit dans Changer… mais à quel niveau ?. À force d’intensifier une réponse qui échoue, on peut maintenir le fonctionnement qu’on voudrait faire évoluer.
Dans la vidéo, je parle de retirer l’attention qui alimente la scène. Concrètement, cela passe par une limite annoncée et un comportement qui lui donne une suite. Chacun reste libre de reprendre l’échange lorsqu’il devient possible dans des conditions acceptables.
Ces gestes se pensent selon la sécurité dont on dispose. Si interrompre une conversation ou poser une limite vous expose à des menaces ou à des violences, la priorité est de chercher une protection et un soutien extérieur. Un proche fiable ou une association spécialisée peut vous aider à envisager la suite. Vous avez le droit d’avoir besoin d’aide pour y parvenir.
« Cette conversation ne mène nulle part. Je l’arrête là. On en rediscutera plus tard. »
Puis, lorsque c’est possible et sûr, sortir de la pièce ou mettre fin à l’appel. Dans la vidéo, j’insiste sur le fait de le faire calmement. Claquer la porte, lancer une dernière accusation ou attendre que l’autre nous retienne peut prolonger la scène sous une autre forme.
Le calme peut être difficile à trouver. On peut interrompre un échange avec la voix qui tremble, en étant triste, en ayant encore beaucoup de choses à dire. Ce qui compte ici, c’est de pouvoir s’arrêter. On pourra chercher ailleurs une écoute pour ce qu’on ressent.
« Je n’accepte pas qu’on me parle de cette manière. »
La phrase peut rester aussi courte. Il y a une différence entre expliquer une limite et passer la soirée à essayer d’obtenir l’autorisation de la poser. Lorsque chaque justification devient le point de départ d’un nouveau contre-argument, on peut s’en tenir à ce qu’on vient de dire.
C’est souvent inconfortable. On nous a appris à argumenter, à être raisonnables, à entendre l’autre. On peut même avoir peur de devenir injustes en arrêtant de répondre. Pourtant, une limite déjà formulée peut tenir sans que l’autre valide chacune de nos raisons.
Le troisième geste concerne ce que j’appelle la consistance. Si j’annonce que j’arrêterai la conversation en cas d’insulte, puis que je reste à argumenter après l’insulte suivante, ma limite devient difficile à lire dans les faits.
Mieux vaut choisir une action modeste, réalisable, sur laquelle on a une prise. Mettre fin à l’appel, par exemple, si c’est possible sans se mettre en danger. Et pouvoir le refaire lorsque la même situation se présente.
Cela peut demander plusieurs essais, du soutien, du temps. Une limite qu’on n’arrive pas encore à tenir mérite qu’on regarde ce qui la rend difficile. La peur de perdre la relation, les contraintes matérielles ou la crainte des réactions de l’autre comptent aussi. Il faut partir de là.
Il peut arriver qu’elles apparaissent à ce moment-là. Je le précise à la fin de la vidéo : cela n’a rien de systématique.
Une hypothèse est que la dynamique relationnelle a changé. Un comportement qui obtenait jusque-là beaucoup d’attention conduit désormais à l’interruption de l’échange. L’autre rencontre une limite dont les effets deviennent concrets. Cela peut l’amener à ajuster sa conduite, parfois à s’excuser.
On ne peut pas en conclure que son empathie affective a augmenté, ni décider, à distance, que ses excuses sont nécessairement fausses. La suite de la relation donnera davantage d’indications : la limite reste-t-elle respectée ? Les comportements changent-ils quand on cesse de les rappeler ? Peut-on dire non sans retrouver la même scène ?
Je comprends qu’on attende beaucoup d’un « pardon ». Il peut représenter la reconnaissance de tout ce qu’on a traversé. Mais si l’on reste à guetter ce mot, notre attention peut demeurer suspendue à l’autre, même après avoir quitté la conversation.
Cette question rejoint celle que j’aborde dans Faut-il vraiment pardonner pour guérir ? Ce que protègent nos loyautés. Recevoir des excuses laisse ouverte la décision de pardonner, de reprendre la relation ou de maintenir une distance.
Dans une relation, notre propre position constitue une porte d’entrée pour agir. Son effet sur l’autre restera en partie incertain. Je préfère donc regarder si l’on retrouve un peu de liberté : pouvoir arrêter une discussion, tenir une décision, consacrer son attention à autre chose sans devoir se justifier pendant des heures. C’est déjà beaucoup, surtout quand cela semblait hors de portée.
Je développe cette réflexion dans la vidéo « Pervers narcissique : il s’excuse enfin… mais pourquoi ? ».
Prenez bien soin de vous.
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