En thérapie, l’humour intrigue, divise, parfois inquiète. Est-ce « sérieux » de faire sourire quand on parle de souffrance ?
Ma réponse systémique tient en trois idées simples.
Bien employé, l’humour desserre les boucles interactionnelles qui entretiennent les problèmes.
Il installe un climat relationnel propice à l’alliance et à la créativité.
Il recadre et ouvre des options de sens — sans jamais minimiser la douleur.
Autrement dit, l’humour n’est pas un gadget : c’est une compétence clinique.
La psychologie de l’humour montre que l’amusement naît souvent d’une incongruité sans menace : quelque chose détonne, surprend, et notre cerveau sourit plutôt que de se crisper.
En systémique, cette torsion du cadre est précieuse : elle interrompt momentanément la logique habituelle des échanges — l’homéostasie — et crée une ouverture vers d’autres façons de voir et d’agir. Le rire n’est pas une fuite ; il peut être une micro-expérience correctrice : on éprouve que ça peut être autrement.
Côté relation, l’humour humanise la rencontre thérapeutique. Un sourire partagé peut réchauffer l’alliance, abaisser les défenses, réexaminer une croyance rigide sans frontalité. Côté processus, il régule l’activation : il dégonfle l’anxiété juste assez pour que la pensée redevienne flexible.
Surprise — briser l’attente. Décalage — changer de registre. Exagération — faire voir le trait. Métaphore — dire autrement pour penser autrement. Auto-dérision bienveillante — du thérapeute et du client.
L’humour n’est ni neutre ni universel : il doit toujours être calibré à la personne, au moment et au contexte culturel. Quatre repères essentiels.
On rit avec lui, jamais à ses dépens. Le sarcasme blesse, tandis que l’ironie bienveillante ouvre.
On accueille d’abord l’affect. Le trait d’esprit vient après la reconnaissance de la souffrance, jamais à la place.
L’humour est un outil parmi d’autres, pas le cœur de la séance. Trop utilisé, il devient une esquive.
Si une tentative tombe à plat, on le nomme, on s’excuse et on réajuste : « Mon intention était de dédramatiser ; comment l’avez-vous vécu ? »
Désarmer la rigidité. Dans un système englué dans ses routines, une pointe d’absurde agit comme un grain de sable dans l’engrenage. L’humour brise la répétition et introduit du jeu — au sens mécanique et relationnel.
« Chaque soir, à 20 h précises, dix minutes obligatoires de querelle ; en dehors de ce créneau, interdit de se chamailler. » La mise en rituel rend la dispute artificielle, donc absurde. Le couple découvre qu’il peut se passer autrement, et cesse peu à peu de se disputer.
Recadrer sans blesser. Le recadrage, c’est changer le sens sans changer les faits. En version humoristique, une image frappante suffit parfois. À un père hyper-protecteur : « À ce rythme, à 25 ans vous lui tiendrez encore la main pour traverser la rue… » L’image déclenche un sourire, provoque une prise de conscience et amorce la dés-infantilisation du fils.
Favoriser l’auto-dérision protectrice. Dans la lignée d’Albert Ellis et de Viktor Frankl, l’humour permet de dégonfler l’auto-critique grandiloquente. Transformer ses pensées en breaking news — « Aucun recruteur n’a répondu dans l’heure, preuve irréfutable de mon incapacité cosmique » — révèle leur absurdité. Le rire remplace la honte, et la rigidité de la croyance laisse place à une souplesse nouvelle.
« Vous avez un doctorat en auto-critique… On réoriente ce talent ? » Prise de distance et valorisation paradoxale.
Amplifier un trait jusqu’à l’absurde pour le rendre visible. À doser ; alliance requise.
« Oui, vous êtes incroyablement douée pour rater… on pourrait vous recruter comme consultante ! » La personne se démasque elle-même.
Dispute programmée, insomnie « interdite de dormir », lettre hyperbolique lue dramatiquement : on joue le problème pour le déjouer.
Faire parler « Monsieur Conflit » avec une voix caricaturale : on défusionne, on en rit ensemble, on reprend du pouvoir.
Oser : « Là, j’ai tenté un clin d’œil et je crois que j’ai manqué le coche. On ajuste ? » Modéliser l’usage responsable de l’humour.
Pas d’humour défensif du thérapeute pour éviter une émotion difficile. Si vous sentez l’envie de plaisanter pour vous soulager, respirez, restez.
Pas de cynisme ni de moquerie, sauf cadre provocatif explicite et hautement calibré, de type Farrelly — et encore, pour certains profils seulement.
Pas d’humour sur le sacré du client : corps, deuil récent, croyances, humiliations vécues.
Feedback continu : « Sur une échelle de 0 à 10, combien ce clin d’œil vous a-t-il aidé ? » Le co-pilotage reste la règle.
La meilleure boussole demeure la cohérence : n’empruntez pas un humour qui n’est pas le vôtre. Beaucoup de cliniciens sérieux utilisent une pointe d’humour avec grande finesse, et c’est parfait.
L’enjeu n’est pas d’être drôle, mais d’offrir une expérience relationnelle où le problème peut être regardé de biais, sans honte, avec dignité. L’humour n’efface pas la gravité ; il élargit l’espace de la gravité pour y faire entrer de l’air.
L’humour possède un effet contagieux : un sourire en autorise un autre, un souffle de légèreté réautorise la pensée. « Il y a un œil qui pleure et un autre qui rit — les deux s’entendent très bien. »
Accueillir la peine tout en laissant une place au rire, afin que l’un n’abolisse pas l’autre mais le rende pensable.
Doumit, Y. (2025). Et si le chemin le plus court vers le changement passait parfois par un détour… joyeux ? Complexe Systémique. https://www.complexe-systemique.com
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