Langage · Relations
Les mots de la santé mentale ont quitté le cabinet pour envahir nos conversations. Ce n’est pas qu’on les utilise mal. C’est qu’on les utilise très bien, pour se dispenser de la partie la plus difficile du travail relationnel.
Il y a vingt ans, il fallait pousser la porte d’un cabinet pour entendre des mots comme narcissique, borderline ou traumatisme. Aujourd’hui, ils sont partout. On les croise dans les vidéos qu’on fait défiler, dans les conversations entre amis, dans les réunions d’équipe. Et je veux le dire d’emblée : c’est globalement une excellente nouvelle. Les personnes ont moins honte de s’intéresser à ces sujets, elles consultent plus facilement, elles arrivent en séance mieux informées. Je ne défendrai pas une époque où l’on parlait de psychothérapie à voix basse.
Beaucoup de professionnels de la santé mentale vous diront que ce vocabulaire est mal employé la plupart du temps. Ma position est un peu différente. Je pense que les gens l’emploient très bien, pour une raison bien précise. Et c’est cette raison-là qui abîme les relations.
Il faut d’abord se poser une question simple : que font les mots ? Si l’on suit l’idée du constructionnisme social, les mots ne se contentent pas de décrire le monde, ils le construisent. À travers le vocabulaire dont on dispose, on conditionne la manière dont on perçoit. Avoir un mot pour quelque chose, ou ne pas l’avoir, décide en partie de ce que l’on va voir ou ne pas voir.
L’odeur qui n’existe pas en français
Il existe en arabe un mot, zankha, qui désigne une odeur particulière. Il n’a pas d’équivalent en français. Il nomme ce qu’il y a de commun entre l’odeur de l’œuf, celle d’un poisson qui commence à vieillir et celle d’une surface mal lavée. Ma compagne, qui est libanaise, sent cette odeur et la nomme. Moi qui n’ai pas ce mot dans mon répertoire, je ne la sens pas. Je sens l’œuf, je sens le poisson, bien sûr. Mais ce qu’elle essaie de me décrire de commun entre ces odeurs n’existe pas dans ma langue, donc pas dans mon prisme.
Les mots conditionnent notre manière d’appréhender le monde, jusque dans une entrée sensorielle. Tous les systèmes de propagande connaissent ce mécanisme. Dans 1984, Orwell montre comment une novlangue s’installe progressivement : des mots sont retirés du vocabulaire, remplacés par d’autres, et c’est une manière de percevoir le monde qui bascule avec eux.
Dans un tout autre registre, le sociologue et clinicien Vincent de Gaulejac décrit dans Le capitalisme paradoxant comment, imperceptiblement, un plan de licenciement est devenu un « plan de sauvegarde de l’emploi ». Comment s’offusquer contre un plan de sauvegarde ? Sauf que ce plan s’attaque à vous, à votre travail, à votre équilibre.
C’est là que le vocabulaire de la santé mentale entre en scène. Des personnes commencent à souffrir d’un système dysfonctionnel, et le système leur fait penser que ce sont elles le problème. On dira d’un collaborateur qu’il est trop stressé, qu’il est en burn-out, on lui proposera un coaching. La responsabilité de la souffrance est déposée sur la personne au lieu d’être resituée dans son contexte.
Vous me voyez venir. La plupart des souffrances émergent dans un contexte relationnel, social, économique, politique. Déployer un arsenal d’étiquettes psychologisantes sur des symptômes, c’est une manière de dire une chose plutôt qu’une autre.
Ce que dit l’étiquette
« Voici ce qu’il est. Voici ce qu’elle est. » Le symptôme devient un trait, puis une maladie. Le contexte disparaît.
Ce que dit la lecture systémique
« Voici ce que le système lui fait. » Le comportement a une fonction dans les relations qui le produisent et l’entretiennent.
Au bout d’un moment, on finit par confondre les symptômes et les maladies. Prenez un enfant dont on dit qu’il a un « trouble oppositionnel avec provocation ». On pourrait aussi voir que son comportement provocant est le symptôme d’un mal-être, et peut-être même qu’il a une fonction dans le système où il vit. Pendant qu’il attire toute l’attention sur lui, il joue le rôle de paratonnerre dans une famille qui dysfonctionne, et qui parvient, quand il pose problème, à se réunir et à se solidifier autour de lui. Cet enfant est en réalité extrêmement loyal à sa famille. C’est la même logique que celle qui fait de la crise un catalyseur de transformation dans les systèmes humains : ce qui dérange est souvent ce qui tient.
Je ne veux pas diaboliser ce vocabulaire. Quand quelqu’un met des mots sur ce que l’on vit, c’est un soulagement immédiat. C’est ce qu’on cherche en thérapie, ce moment où le thérapeute dit quelque chose qui nous fait nous sentir compris. La question n’est pas de savoir si ces mots sont bons ou mauvais, mais de regarder ce qu’ils produisent.
Prenez un couple dans lequel, à un moment donné, l’un dit à l’autre : « Tu es toxique. Tu es hystérique. Tu es un pervers narcissique. » Une réalité vient de se créer. Elle devient un filtre à travers lequel on va décoder tous les comportements de l’autre, pour donner du sens à l’hypothèse initiale.
Il y a là une immense responsabilité des thérapeutes. Si en séance je glisse à la personne qui me consulte « votre mari ne serait-il pas pervers narcissique ? » ou « votre femme n’est-elle pas un peu hystérique ? », je viens de créer dans son esprit une réalité qui va ensuite produire beaucoup de dysfonctionnement dans son couple. De cette responsabilité, les professionnels sont en principe conscients. Mais comme ce vocabulaire s’est diffusé très largement, il suffit désormais que je parle à un ami pour qu’il l’utilise pour décrire ma relation de couple ou ma relation avec mon manager. Il suffit que je tombe sur une vidéo en faisant défiler mon fil pour me dire : « Tiens, c’est exactement ce que fait ma femme. Ne serait-elle pas borderline ? »
À ce stade, deux grandes voies se dessinent. Les travaux de Frank Fincham et Thomas Bradbury sur les couples les ont longuement documentées.
L’attribution qui entretient la détresse
On explique ce que l’autre a fait par ce qu’il est : tu es toxique, tu es narcissique, tu es borderline, tu es paranoïaque. Ce style d’attribution est corrélé à une baisse de la satisfaction conjugale plus tard. Et de manière circulaire, un manque de satisfaction au départ augmente la probabilité que ce type d’attribution apparaisse ensuite.
L’attribution qui renforce la relation
On explique le comportement de l’autre par le contexte dans lequel il s’est produit. La même chose, expliquée par les circonstances plutôt que par un trait de personnalité.
Dans Une logique de la communication, publié en 1967, Paul Watzlawick et ses collaborateurs formulent un axiome que je trouve toujours aussi juste : la nature d’une relation dépend de la ponctuation des séquences de communication entre les partenaires. Concrètement, nous attribuons une signification différente à un événement selon l’endroit où nous situons son commencement. C’est le même geste que celui qui rappelle qu’on ne peut pas ne pas communiquer : la relation se lit dans la séquence, pas dans les personnes prises une à une.
La ponctuation des séquences
« Je me retire parce que tu me critiques. »
« Je te critique parce que tu te retires. »
Vus de chaque côté, les deux ont raison. Il n’est pas nécessaire que l’un ait tort pour que l’autre ait raison.
Voilà ce que peut faire le langage de la thérapie quand il tombe dans une relation : la défaite de la pensée systémique par le vocabulaire de la psychologie. Là où un changement de niveau permettrait de regarder la boucle, l’étiquette nous ramène à l’individu.
Si ces étiquettes ont autant de succès, c’est qu’elles rendent trois services.
Si je dis « tu m’as blessé mardi soir quand tu as fait ceci », l’autre peut contester, expliquer, contextualiser. Si je dis « tu es un pervers », il n’y a plus rien à répondre.
À partir du moment où l’autre est borderline et que c’est pour cela qu’il réagit ainsi, ce n’est pas ma faute, et je n’ai pas à regarder ce que j’ai pu faire pour participer à la tension, au conflit, à la dispute.
Si je sais ce qui ne va pas, je peux tout arrêter. Et il y a des milliers de gens en ligne qui utilisent le même mot que moi et qui ne me jugeront pas.
La psychologue américaine Isabelle Morley le dit sans détour : ces étiquettes sont des échappatoires derrière lesquelles les gens se cachent pour éviter d’être vulnérables, de partager des expériences douloureuses et de faire le travail plus profond et plus difficile d’être en relation. Elle parle d’un mécanisme de défense de niveau supérieur. Elle décrit aussi un blanchiment sémantique : à force d’employer un terme clinique de façon élargie et floue, on en perd la signification.
Quelques repères
« Gaslighting » a été le mot de l’année 2022 du dictionnaire Merriam-Webster, avec une hausse de 1 740 % des recherches. « Toxic » avait été celui d’Oxford en 2018. Et une étude publiée en 2025 dans PLOS ONE a fait évaluer par deux cliniciens les cent vidéos TikTok les plus vues sur le TDAH, près de cinq cents millions de vues cumulées : moins de la moitié des affirmations correspondaient aux critères diagnostiques.
Cette vigilance sur les mots rejoint ce que nous appelons ailleurs une écologie de vigilance cognitive : restaurer les conditions d’une pensée nuancée, y compris dans le langage le plus ordinaire.
Ce qu’il faut retenir
Vigilance dès que l’on dit « tu es » et que l’on met derrière un mot du champ de la santé mentale. La plupart du temps, il nous sert moins à comprendre l’autre qu’à nous déresponsabiliser dans l’équation relationnelle.
Références
Bradbury, T. N., & Fincham, F. D. (1990). Attributions in marriage: Review and critique. Psychological Bulletin, 107(1), 3-33.
de Gaulejac, V., & Hanique, F. (2015). Le capitalisme paradoxant : un système qui rend fou. Seuil.
Fincham, F. D., & Bradbury, T. N. (1987). The impact of attributions in marriage: A longitudinal analysis. Journal of Personality and Social Psychology, 53(3), 510-517.
Fincham, F. D., & Bradbury, T. N. (1993). Marital satisfaction, depression, and attributions: A longitudinal analysis. Journal of Personality and Social Psychology, 64(3), 442-452.
Karasavva, V., Miller, C., Groves, N., Montiel, A., Canu, W., & Mikami, A. (2025). A double-edged hashtag: Evaluation of #ADHD-related TikTok content and its associations with perceptions of ADHD. PLOS ONE, 20(3), e0319335. https://doi.org/10.1371/journal.pone.0319335
Merriam-Webster. (2022). Word of the Year 2022: Gaslighting. https://www.merriam-webster.com/wordplay/word-of-the-year-2022
Morley, I. (2024). How “therapy speak” can wreck relationships. Psychotherapy Networker. https://www.psychotherapynetworker.org/article/how-therapy-speak-can-wreck-relationships/
Morley, I. (2024). They’re not gaslighting you: Ditch the therapy speak and stop hunting for red flags in every relationship. PESI Publishing.
Orwell, G. (1949). 1984. Secker & Warburg.
Oxford Languages. (2018). Word of the Year 2018: Toxic. Oxford University Press.
Watzlawick, P., Helmick Beavin, J., & Jackson, D. D. (1967/1972). Une logique de la communication. Seuil.
J’en parle plus longuement dans la vidéo ci-dessous.
Comment citer cet article
Besse, J. (2026, 6 septembre). Toxique, narcissique, borderline : ce que le vocabulaire du psy fait à vos relations. Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/toxique-narcissique-borderline-ce-que-le-vocabulaire-du-psy-fait-a-vos-relations
Pour aller plus loin
Commentaires 0
Connectez-vous pour participer à la discussion. Se connecter