Six livres à glisser dans votre sac cet été (quand on est thérapeute)

L'été est un drôle de moment pour les professionnels de l'aide. Les consultations ralentissent, les institutions tournent au ralenti, et quelque chose en nous hésite entre deux tentations : couper complètement, ou continuer à nourrir ce qui fait le cœur de notre métier, mais autrement. Sans dossiers, sans formation à valider, sans obligation. C'est précisément là que la lecture d'été prend tout son sens.

Voici six livres pour cet été. Trois qui parlent directement de notre métier, un qui interroge notre époque, et deux qui n'ont rien à voir avec la thérapie. Enfin, en apparence.

Ça ne sera plus toi la victime, de Pierre Bordaberry

Pierre Bordaberry, que beaucoup connaissent sous le nom de Psykocouac, fait partie de ces vulgarisateurs qui prennent leurs lecteurs au sérieux. Son livre s'attaque à une question que nous rencontrons chaque semaine en consultation : comment sortir de la position de victime, sans nier pour autant ce qui a été subi.

Trop insister sur la sortie, et on bascule dans l'injonction à la résilience, cette forme polie de violence qui demande aux gens d'aller mieux pour le confort des autres. Trop insister sur le statut de victime, et on fige la personne dans une identité qui la dépossède de sa puissance d'agir. Pierre tient les deux bouts, et c'est ce qui rend le livre précieux pour nous : il offre des appuis pour accompagner ce mouvement délicat, celui où quelqu'un cesse de se définir par ce qu'on lui a fait.

Pour les systémiciens, on pense évidemment aux jeux relationnels qui maintiennent chacun à sa place, victime comprise. Une lecture qui dialogue très bien avec nos modèles.

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En écoutant Guy Ausloos, de Frédérique Allimann

Guy Ausloos est de ces figures dont une phrase peut réorganiser toute une pratique. « La famille ne peut se poser que des problèmes qu'elle est capable de résoudre » : combien d'entre nous ont construit leur posture clinique autour de cette idée ?

Le livre de Frédérique Allimann tient du compagnonnage. On y écoute Ausloos penser, et on retrouve ce qui fait la singularité de sa voix dans le champ systémique : la confiance radicale dans la compétence des familles, le refus de la posture d'expert qui saurait mieux que les gens ce qui est bon pour eux, l'attention portée à l'information pertinente plutôt qu'à l'information exhaustive.

C'est une lecture qui repose et qui exige à la fois. Elle repose parce qu'Ausloos nous autorise à ne pas tout porter. Elle exige parce qu'elle nous rappelle que cette légèreté apparente demande une rigueur clinique considérable. Faire confiance au système, ce n'est pas ne rien faire. C'est faire autre chose.

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La thérapie en société, sous la direction de Vincent de Gaulejac

On ne soigne jamais hors sol. Les souffrances qui arrivent dans nos cabinets sont tissées de social : précarité, management pathogène, injonctions à la performance, solitudes contemporaines. Faire comme si tout se jouait dans le psychisme individuel ou dans les seules interactions familiales, c'est amputer la lecture.

Vincent de Gaulejac, figure de la sociologie clinique, réunit ici des contributions qui interrogent la place de la thérapie dans le corps social. Qu'est-ce que nos pratiques disent de notre époque ? Que faisons-nous, collectivement, quand nous individualisons des souffrances qui ont des causes structurelles ?

Pour un systémicien, cette lecture prolonge naturellement le geste qui nous est familier : élargir le cadre. Nous avons appris à passer de l'individu à la famille. Ce livre nous invite à continuer le mouvement, de la famille à la société. Vertigineux, parfois inconfortable, mais nécessaire. Un thérapeute qui ne pense jamais le social finit par lui servir de rustine.

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Machines maternelles, de Serge Tisseron

Serge Tisseron observe depuis des années notre relation aux écrans et aux machines, sans catastrophisme ni naïveté, ce qui est déjà rare. Avec ce livre, il s'attaque à un phénomène que nous voyons émerger dans nos consultations : des machines conçues pour prendre soin de nous, nous écouter, nous rassurer. Des machines qui occupent une fonction maternelle.

La question n'est plus de savoir si les gens parleront à des intelligences artificielles de leurs états d'âme. Ils le font déjà, massivement. La question est de comprendre ce qui se joue dans ce lien : qu'est-ce qu'une présence qui ne se fatigue jamais, ne juge jamais, ne demande rien en retour ? Qu'est-ce que cela fait à notre capacité de supporter l'altérité réelle, celle qui résiste, qui déçoit, qui a ses propres besoins ?

Pour nous, thérapeutes, c'est une lecture stratégique. Nos patients arrivent avec ces usages, et parfois avec ces attachements. Mieux vaut y avoir réfléchi avant qu'ils n'en parlent en séance.

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L'homme révolté, d'Albert Camus

Quittons le champ professionnel. Quoique.

Camus publie L'homme révolté en 1951, et le livre lui vaut une brouille définitive avec Sartre. Sa thèse tient en peu de mots : la révolte est ce qui fonde notre humanité commune, « je me révolte, donc nous sommes ». Mais toute révolte porte en elle le risque de se retourner en son contraire, de justifier au nom de la libération des horreurs nouvelles. D'où l'exigence de mesure, ce mot si peu spectaculaire et si difficile à tenir.

Pourquoi le lire quand on est thérapeute ? Parce que nous travaillons quotidiennement avec des révoltes. Celle de l'adolescent contre sa famille, celle du patient contre son symptôme, celle des familles contre les institutions. Et nous savons d'expérience ce que Camus formule philosophiquement : une révolte qui ne trouve pas sa mesure détruit ce qu'elle voulait sauver. Le symptôme lui-même est souvent une révolte qui a mal tourné, une protestation devenue prison.

Camus se lit lentement, l'été s'y prête. Et sa prose, sèche et lumineuse, lave de tous les jargons.

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Stoner, de John Williams

Et pour finir, un roman. Publié en 1965, ignoré pendant des décennies, redécouvert avec ferveur : Stoner raconte la vie de William Stoner, professeur de littérature dans une université du Missouri. Une vie sans éclat. Un mariage raté, une carrière entravée, des joies rares et discrètes.

Rien ne se passe, et tout se passe. Williams réussit ce prodige de rendre bouleversante une existence que le monde qualifierait d'insignifiante. Il regarde son personnage avec une attention si précise, si dépourvue de jugement, que chaque petit événement prend le poids d'un destin.

Si ce regard vous rappelle quelque chose, c'est normal. C'est exactement celui que nous essayons de porter sur les personnes que nous recevons : une attention qui ne hiérarchise pas les vies, qui ne trouve aucune existence trop ordinaire pour mériter d'être racontée. Stoner est peut-être, sans le vouloir, l'un des plus beaux livres qui soient sur la posture clinique. On en ressort avec une tendresse renouvelée pour les vies minuscules. Autrement dit, pour toutes les vies.

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Lire pour laisser travailler

Six livres, trois territoires : notre métier, notre époque, la littérature. On pourrait n'en lire qu'un. On pourrait aussi les lire dans le désordre, en abandonner un à la moitié, revenir à un autre en septembre.

Ce qui compte, c'est le geste : continuer à se laisser déplacer. Notre outil de travail, c'est nous. Pas nos techniques, pas nos grilles de lecture, nous. Et cet outil-là ne s'affûte pas seulement en formation. Il s'affûte dans la rencontre avec des pensées qui résistent, des phrases qui restent, des personnages qui nous regardent longtemps après qu'on a refermé le livre.

Bel été, et bonnes lectures.

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