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Red Sistémica · Famille et divorce

Histoires de New York, ou comment distinguer les bons arts des mauvais

Automne 1992 : Woody Allen et Mia Farrow se séparent sur la place publique, et un thérapeute familial de Buenos Aires prend le fait divers pour ce qu’il est — un conflit familial mal résolu, avec romance parallèle et procès en prime. Coalition intergénérationnelle, clans guerriers, enfants promus juges de la bagarre des adultes : ce que l’affaire donne à voir de la recomposition, de la garde et de la responsabilité des adultes envers les enfants à leur charge.

Auteur Pedro Herscovici, thérapeute familial, directeur de l’institution ThesisPremière publication Perspectivas Sistémicas, n° 23, année 5, septembre-octobre 1992Traduction Complexe Systémique, avec l’accord de Red Sistémica

Note de la traduction

Le titre espagnol, Historias de Nueva York, est celui sous lequel a été distribué en Amérique latine le film à sketches New York Stories (1989), triptyque signé Martin Scorsese — Apprentissages (Life Lessons) —, Francis Ford Coppola — La Vie sans Zoé (Life Without Zoe) — et Woody Allen — Le Complot d’Œdipe (Oedipus Wrecks). L’auteur joue de cette référence et de l’expression espagnole malas artes, qui désigne aussi bien les mauvais arts que les procédés retors. Les autres films cités sont donnés sous leur titre français, le titre original entre parenthèses à leur première mention.

Note de la rédaction

(1) L’article a été écrit en plein divorce du couple Allen-Farrow. Au-delà du temps écoulé, les concepts et les réflexions de l’auteur sur ce type de conflits conjugaux demeurent absolument actuels.

Lorsqu’il s’agit du bien-être des enfants, la neutralité et ce que l’on appelle l’information libre de toute valeur deviennent éthiquement contestables.

Pedro Herscovici

Un divorce sur la place publique

La première victime du divorce, c’est l’innocence. Après plus de onze ans passés à former un couple singulier mais stable, Woody Allen et Mia Farrow sont en train de divorcer (1). Désormais, au lieu de s’envoyer des messages en agitant des serviettes depuis leurs maisons respectives, de part et d’autre de Central Park, ils échangent d’aigres accusations. Comme nous le savons, un divorce conflictuel peut nuire à la santé, et tout particulièrement à celle des enfants qui s’y trouvent pris.

Lorsqu’il y a des femmes qui voient leurs rêves réduits en miettes et des hommes qui sentent leur virilité menacée, toutes ces personnes peuvent en venir à haïr avec bien plus de ferveur qu’elles n’ont jamais réussi à aimer.

Cinématographiquement parlant, Allen nous a livré d’innombrables réflexions sous forme de gag ou de commentaire parlé. Il a soutenu bien des fois que la vie de famille entrave une carrière artistique et que ce n’est qu’après cinquante ans que l’on commence à se rendre compte d’où l’on est. Il nous a habitués à des drames psychologiques qui traitaient des insécurités, des peurs et des infidélités de l’être humain. Son antihéros vaincu est devenu un symbole de victoire morale. Mais voici que, avec son divorce dans la vie réelle, c’est lui qui se place au centre de l’intrigue. Davantage encore : il semble avoir fait exactement ce dont il s’accusait lui-même dans Manhattan (1979) — se fabriquer des problèmes névrotiques superflus pour éviter d’avoir à affronter les problèmes universels, ceux qui n’ont pas de solution.

On aurait pu présumer qu’après un certain âge, et une fois devenu père biologique pour la première fois, il cesserait d’être un héros comique et égocentrique.

Au moment où les circonstances le lui demandaient le plus, il n’a pas renoncé à l’apitoiement sur lui-même et ne s’est pas davantage branché sur le bruit du monde.

Il a transféré ses affects de Farrow, sa compagne depuis plus de dix ans, à la fille adoptive de celle-ci, Soon Yi, vingt et un ans. Il nie que cela implique une quelconque forme d’inceste, puisqu’il ne se reconnaît père que de trois des onze enfants qui vivent avec Mia. Celle-ci, de son côté, l’accuse d’abus sexuel sur Dylan, sept ans, ce qui l’a conduit, lui, à faire valoir que les enfants qu’il considère comme les siens vivent avec une mère hostile à son image et à sa personne. Pour y parer, il a réclamé la garde de Satchel (son fils biologique de quatre ans) ainsi que celle de Dylan et de Moses (adoptés). Derrière un rideau d’accusations réciproques, Allen, cinquante-six ans, et Mia, quarante-sept ans, ont étalé au grand jour le linge sale du couple. Les avocats de Mia s’emploient à démontrer « l’état de faiblesse mentale d’un homme qui souhaite obtenir la garde de ses enfants et le droit de leur rendre visite ». Il semble se confirmer que les liens sentimentaux entre eux n’étaient plus, ces quatre dernières années, que cordiaux. La relation amoureuse s’était mise à disparaître, de manière frappante, après la naissance de Satchel.

Ils ne se sont jamais mariés et n’ont jamais vécu ensemble de façon continue (il se considère comme claustrophobe).

Pendant ce temps, le distributeur Tri Star Pictures a décidé d’avancer la date de sortie du dernier des treize films auxquels ils travaillent ensemble : Maris et femmes (Husbands and Wives). Une scène promotionnelle de ce tout nouveau film les montre tous deux en train de débattre énergiquement de la nécessité, pour elle, d’une aide psychiatrique.

Au-delà du scandale entre une actrice connue et un humoriste, dramaturge, clarinettiste, acteur, scénariste et cinéaste renommé, il y a là un grave conflit familial mal résolu, avec romance parallèle et procès en prime.

Les règles du jeu et le poids des actes

Pour évaluer correctement ce qui arrive à ces personnages qui rendent publique leur vie privée, il n’est pas seulement important de connaître les règles en jeu dans la société où ils vivent et leurs valeurs particulières : il faut aussi apprécier à leur juste poids les conséquences de leurs actes.

Quand Allen affirme n’avoir jamais représenté une figure parentale pour Soon Yi, en s’excusant sur le fait qu’il ne l’a jamais très bien connue, il lance une image téméraire — y compris lorsqu’il déclare que cette relation n’a cessé d’être une note en bas de page dans la vie de la jeune femme, un flirt avec le compagnon de sa mère, qu’au moment où elle est devenue intime et excitante.

Il faut ajouter que la jeune fille avait moins de dix ans lorsque Allen a commencé à participer de façon continue au groupe familial. La triste ironie de la situation, c’est que ses enfants à lui sont désormais les frères et sœurs de sa compagne, et que son ex-compagne devient sa belle-mère possible. Mais il ne juge apparemment pas très importants les problèmes de parenté. Ni lui ni Mia ne s’interrogent sur le tiraillement psychologique auquel ils ont exposé — et continuent d’exposer — les mineurs impliqués dans cette situation. Les jeunes et les enfants se retrouvent au premier rang, comme public, témoins et juges de la bagarre entre leurs prétendues figures adultes. On leur a permis, et même facilité, de prendre parti.

Ce qu’il convient de se demander, c’est s’il s’agit d’une crise de personnes d’un certain âge, d’une crise du format conjugal ou de l’expression d’une crise des valeurs sociales. Ou des trois à l’unisson. La situation de compétition entre la mère et la fille est ici parfaitement visible. Il existe aussi une coalition intergénérationnelle perverse de deux personnes (le père et la fille adoptive) contre une troisième (la mère, supposée autoritaire).

Il semble également que celle-ci manifeste des désirs de vengeance d’épouse blessée et de mère trompée. Mia reconnaît avoir passé près d’une douzaine d’années avec un homme prêt à la détruire et à corrompre sa propre fille en la poussant à la trahir ; il est difficile, dit-elle, d’imaginer une manière plus cruelle de perdre une fille et un amant en même temps.

Comme presque toujours dans un divorce, sont apparus les clans guerriers qui « défendent » chacune des parties : dans le coin de Mia, sa mère, son ex-mari et ses sœurs ; dans celui de Woody, de la famille, des proches et une ex-épouse.

Se livrer bataille sur la garde est un symptôme de rupture coparentale. Les arguments de disqualification réciproque exposent plus encore les enfants à devoir choisir quelle part de soi il leur faudra amputer.

À retenir

Le contentieux sur la garde n’est pas seulement une procédure : c’est le symptôme d’une rupture de la coparentalité. Chaque disqualification de l’autre parent renvoie l’enfant à une question impossible : quelle part de soi faut-il amputer pour rester dans la loyauté ?

Les questions qui restent ouvertes

Les interrogations sont multiples et l’évolution incertaine.

Cette prétendue grande maman de tant d’enfants (treize d’ici très peu de temps) a-t-elle été pour eux un contenant adéquat ? Le soin qualitatif qui leur était dû a-t-il été négligé ? Soon Yi a déclaré que c’était le cas.

  • Est-ce pour cela également que nous voyons apparaître un beau-père de plus entretenant un lien érotique avec l’une des filles de sa compagne ?
  • Utilise-t-on ici, une fois de plus, l’accusation d’abus sexuel sur un enfant comme moyen de bloquer le droit de visite ou la garde ?

Dans un film de 1989, Crimes et délits (Crimes and Misdemeanors), Allen présente un médecin riche et célèbre, engagé dans une relation extraconjugale, qui se confie à l’un de ses patients, un rabbin aveugle. Au sortir de cette conversation, il en conclut que Dieu est un luxe qu’il ne peut pas se permettre. Ainsi, devant un univers moralement neutre et avec un Dieu aveugle, il devient possible qu’Œdipe se transforme en plaisanterie.

Les enfants ne sont pas des personnages de fiction

Il est vrai que les frontières interpersonnelles d’un beau-père sont ambiguës. Mais dès lors qu’il se situe, et qu’on le situe, comme un adulte responsable hiérarchiquement différencié aussi bien de la mère que du père, la confusion paraît inévitable.

Il est indiscutable que, dans les familles d’après-divorce élargies et recomposées par la formation d’un nouveau couple, chaque adulte est un personnage influent, à un degré plus ou moins grand, affectivement comme normativement, à l’égard de chaque enfant à charge.

Ce qu’il y a d’incestueux, par ailleurs, ne peut pas se discuter uniquement à partir de la question de savoir si Allen a été ou non un beau-père engagé, mais à partir de celle de savoir si Soon Yi disposait d’une maturité et d’une protection suffisantes pour ne pas s’impliquer, ni être impliquée, dans la vie de couple de ses adultes significatifs.

Les enfants appartiennent, en principe, au monde de la réalité ; pour les protéger convenablement, il faut une forme familiale, avant comme après le divorce, qui le garantisse.

On peut refuser des engagements de couple, mais ce n’est plus affaire de choix lorsqu’il s’agit d’êtres qui ont besoin d’adultes responsables, qu’il s’agisse d’enfants biologiques ou adoptés.

Ce n’est pas une histoire de plus, mettant en scène deux personnages de cinéma ; ce n’est même pas une nouvelle historiette d’homme mûr amoureux d’une toute jeune fille, comme celles qui apparaissent dans Hannah et ses sœurs (1986) ou dans Manhattan (1979).

C’est un fait réel, qui a trait aux conséquences subies par des enfants sans protection. Pour bien s’occuper d’eux, il ne suffit pas de les collectionner ni de les sélectionner. Il n’est pas possible de vivre les réalités comme si elles étaient de la fiction (où tout est possible). Les adultes ne sont pas seuls à subir les effets de leurs conduites erronées. Quand un couple se constitue avec des enfants à charge (les siens ou ceux d’autrui), son engagement ne vaut pas seulement entre ses deux membres, mais aussi envers les enfants qui dépendent de lui. Si l’on ne fait pas passer d’abord les besoins de ces enfants, le tableau de désorganisation familiale et ses conséquences peuvent apparaître comme nous le voyons ici (et pas seulement dans les familles pauvres). Le plus notable n’est pas l’exposition publique de la vie privée, ni la répétition d’un schéma interactionnel consistant à former un couple avec des hommes beaucoup plus âgés (Mia avec Sinatra puis avec Previn, Soon Yi avec Allen), mais d’autres situations psychologiquement plus toxiques.

Les bons arts et les mauvais

Même si Allen n’éprouve aucun dilemme moral et nie avoir représenté une figure parentale, il est responsable, avec Farrow, du conflit œdipien et de loyautés dans lequel ils ont impliqué des enfants et des jeunes.

Lorsqu’il s’agit du bien-être des enfants, la neutralité et ce que l’on appelle l’information libre de toute valeur deviennent éthiquement contestables.

Toutes les structures familiales ne se valent pas quant à la façon d’accueillir au mieux les besoins des enfants.

À l’abus commis sur des mineurs ne correspond qu’une seule réponse : une responsabilité réelle de la part des parents, du barreau, des thérapeutes, des juges, etc.

La conclusion pathétique de Crimes et délits peut être évitée. Le film y avance que le bonheur humain n’est pas inscrit au plan de l’univers, et que nous prenons des décisions déchirantes par lesquelles nous nous définissons, faute de quoi nous ne pourrions pas continuer à vivre.

Les bons arts nous ont reliés émotionnellement à des aspects vitaux du monde. Les mauvais (arts) produisent l’effet inverse : ils menacent notre liberté d’êtres sensibles, car ils tendent à nous déconnecter de l’humain.

Classiquement, la tragédie a été elle aussi une forme de thérapie, une catharsis pour le public. Les défauts du héros mettent les dieux en fureur, et c’est pour cela qu’on le confronte à un destin de déchéance. La tragédie est un conte moral sur le prix de l’ambition et de la trahison des loyautés.

Qui est Pedro Herscovici

Le Dr Herscovici est thérapeute familial, directeur de l’institution Thesis.

Cet article est la traduction française de « Historias de Nueva York, o cómo distinguir las buenas de las malas artes », publié par Red Sistémica (première parution : Perspectivas Sistémicas, n° 23, année 5, septembre-octobre 1992). Traduit et republié avec l’accord de la revue.

Lire l’article original

Comment citer cet article

Herscovici, P. (2022). Histoires de New York, ou comment distinguer les bons arts des mauvais (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/histoires-de-new-york-ou-comment-distinguer-les-bons-arts-des-mauvais (Œuvre originale publiée en 1992 dans Perspectivas Sistémicas, n° 23, année 5, septembre-octobre 1992 ; republiée en 2022 par Red Sistémica, https://redsistemica.ar/2022/06/21/historias-de-nueva-york-o-como-distinguir-las-buenas-de-las-malas-artes/)

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