Red Sistémica · Thérapie de couple

L’usage de la métaphore dans une consultation auprès d’un couple face au divorce

La métaphore, c’est étymologiquement le transfert à un mot du sens d’un autre ; en psychothérapie, c’est le transfert du sens d’une situation à une autre, c’est-à-dire sa redéfinition. Omar Biscotti expose ici, pas à pas et commenté par lui-même, l’entretien de consultation qu’il a mené en Colombie auprès d’un couple engagé dans une « thérapie de divorce » : elle a décidé de partir, lui supplie et s’accroche. Deux images – les sables mouvants et le respirateur – vont permettre de redéfinir la séparation comme une occasion, et non plus seulement comme un malheur à subir.

Auteur Omar Biscotti, médecin psychiatre et thérapeute familialPremière publication chapitre 2 du livre Terapia de pareja : una mirada sistémica, Editorial Lumen-Humanitas ; republié par Red Sistémica en 2022Traduction Complexe Systémique, avec l’accord de Red Sistémica

« Quand un couple veut s’unir, il a besoin de l’accord et du désir des deux ; mais quand un couple veut se séparer, le désir d’un seul suffit. »

Omar Biscotti

La métaphore

La métaphore signifie, étymologiquement, le transfert à un mot du sens d’un autre.

En psychothérapie, son usage permet d’interpréter – de leur accorder un autre sens – des situations symboliques ou concrètes. Les symboles des rêves, avant même Freud, ont été compris comme un langage hautement métaphorique ; et les symptômes également.

Nous, thérapeutes, travaillons d’ordinaire en construisant des sens nouveaux, différents et même « meilleurs » que ceux qu’apportent les consultants ; et pour cet objectif, l’emploi de la métaphore à l’intérieur de la conversation thérapeutique se révèle extrêmement utile. Le « transfert à un mot du sens d’un autre » que nous trouvons dans la définition, nous pouvons le transposer au travail thérapeutique en prenant celui-ci comme une métaphore de cette définition : « le transfert du sens d’une situation à une autre », ce qui implique sa redéfinition.

La décision de se séparer

Bien souvent, la décision de se marier « pour la vie entière » peut entrer en collision avec la nouvelle décision de se séparer. Il est fréquent que les personnes sentent que leur décision de défaire le couple n’est pas tout à fait justifiée : ce qui se passe dans leur relation n’est pas assez grave pour désobéir à ce mandat d’éternité. Celui ou celle qui, de fait, désire se séparer vit cette idée avec beaucoup de culpabilité et attend que l’autre l’aide en cela, lui pardonne ou le lui « permette ». Et cela ne se passe généralement pas ainsi : bien au contraire.

On observe cela d’ordinaire dans les couples où l’un des membres est très dépendant de l’autre. Le degré de complémentarité est si grand que la personne qui pense à se séparer a le sentiment d’abandonner presque une créature qui ne survivra pas sans elle. Si c’est l’homme qui veut se séparer, sa culpabilité passe par la dépendance économique de la femme, par son « incapacité » à survivre sans lui ; si c’est la femme qui le veut, sa culpabilité se rapporte davantage à un abandon de type affectif, où l’autre mourra sans son soutien (et il y a parfois des menaces manifestes de suicide de la part de l’homme « abandonné »).

Il est opportun, dans ces cas-là, de parvenir à redéfinir le rôle complémentaire comme une soumission et/ou une annulation de l’autre ; c’est-à-dire de faire apparaître la séparation comme une possibilité de croissance, de développement de la capacité que l’on n’a pas montrée pendant les années de vie commune.

Il aide aussi de relier le commencement du couple à un moment déterminé de la vie : moment qui, en changeant, ne permet plus de soutenir la relation sous la même forme.

À retenir

Dans les couples fortement complémentaires, celui qui veut partir a le sentiment d’abandonner une créature qui ne survivra pas sans lui. Le travail consiste alors à redéfinir cette complémentarité comme une soumission ou une annulation mutuelle, et la séparation comme une occasion de développer la capacité qui n’avait pas pu se montrer pendant les années de vie commune.

Un cas

J’illustrerai ce thème par un entretien que j’ai mené avec un couple, à titre de consultation, en Colombie. Jorgelina et Guillermo en sont les protagonistes ; ils sont accompagnés par la thérapeute qui les suit dans ce que nous pourrions appeler une « thérapie de divorce ».

Note de la rédaction

Dans ce qui suit, les paragraphes en italique sont les commentaires que l’auteur intercale dans la transcription pour expliquer, au fil de l’entretien, la logique de ses propres interventions.

Thérapeute : Bien, je suis ici pour vous donner quelques idées de plus, à vous et à la doctoresse. Je voulais vous demander deux ou trois petites choses qui m’aident à me situer : Guillermo, quel âge avez-vous ?

Guillermo : 40 ans.

T : Et vous, Jorgelina ?

Jorgelina : J’ai quarante ans maintenant.

T : Très bien. Je sais que vous avez deux filles, la doctoresse me l’a dit, et je sais aussi quel est le thème qui vous a amenés en consultation. J’aimerais que vous me donniez une petite donnée de plus : ce que vous faites habituellement dans la vie. Jorgelina, vous travaillez à l’extérieur ou chez vous ?

J : Je travaille dans une banque, comme conseillère d’entreprise.

G : Moi, je travaille dans la même banque, seulement à d’autres endroits.

T : Bien. Je sais que vous étiez d’accord avec la doctoresse pour faire cette consultation, et je voudrais vous demander – puisque je viens tout juste de faire votre connaissance –, j’aimerais vous demander directement ce qui, aujourd’hui, en ce moment, préoccupe le plus chacun de vous. Possiblement ce que vous travailliez avec la doctoresse, mais j’aimerais que vous l’actualisiez, parce que je viens tout juste de faire votre connaissance ; est-ce que cela se comprend ? Qui veut commencer ? Choisissez vous-mêmes. Qu’est-ce qui vous préoccupe en ce moment ?

G : Eh bien, qu’elle a pris la décision de se séparer ; ce problème dure depuis plusieurs mois. J’ai insisté et insisté et beaucoup supplié jusqu’à maintenant, mais je n’ai rien obtenu : sa décision est prise.

Guillermo se présente comme la « victime » de la décision de son épouse. Si cette description se confirme, les interventions devront tendre à redéfinir ces places de victime et de bourreau.

T : Ah… et vous, qu’est-ce que vous voulez obtenir, Guillermo ? Ne pas vous séparer ?

G : Je suis très attaché à elle, parce que je l’aime et je l’aime beaucoup, et je ne veux pas la perdre.

T : C’est ce qui vous préoccupe le plus en ce moment, bien. Et vous, Jorgelina ?

J : Pour moi, plus ou moins la même chose, dans la mesure où je vois que nous ne sommes pas un couple, que nous ne sommes pas un mariage ; c’est pour cela que je veux la séparation. À part les filles et beaucoup de choses, je crois que le mieux, d’après ce dont nous avons parlé, c’est de nous séparer.

T : Voyons si je comprends bien : vous avez deux positions différentes. Vous, Guillermo, vous ne voulez pas vous séparer et vous avez fait tout votre possible pour essayer de la convaincre de changer cette décision. Et vous, Jorgelina, vous voulez vous séparer. L’un veut une chose et l’autre en veut une autre, c’est bien cela ?

Je métacommunique sur le désaccord dans le couple, afin de le rendre explicite et de voir quel serait le chemin à suivre.

J et G : Oui.

T : Guillermo… avec ce travail que vous menez avec la doctoresse, vous voudriez que cela finisse par ce que vous ne vous sépariez pas ? Vous voudriez que les choses s’améliorent dans le couple et que vous ne vous sépariez pas ? Vous voudriez que cela finisse là ?

G : Je voudrais, oui ; j’ai la bonne volonté d’essayer d’améliorer les choses. Je veux avoir une chance. J’ai la bonne volonté de me faire évaluer ; je pourrais me reposer sur mes lauriers et rien de plus.

T : Et vous, Jorgelina, vous voudriez que cela finisse par la séparation ? C’est bien cela ?

J : Dans ce traitement, j’ai appris beaucoup de choses…

T : Excusez-moi : ces choses que vous avez apprises, est-ce qu’elles ont modifié cette idée, cette décision de vous séparer ?

J : Elles ne me l’ont pas modifiée… ou elles m’ont amenée à réfléchir. Je sens que je l’aime beaucoup, mais il y a des choses que je ne peux pas effacer, que je ne peux pas faire ; je voudrais changer…

T : Vous voudriez changer votre pensée, votre sentiment ?

J : Oui, parfois, en pensant aux filles, parce que c’est dur pour elles de changer de foyer ; mais je ne peux pas, je ne peux pas le faire…

Jorgelina se débat entre le désir de se séparer de son conjoint et la souffrance que cela entraînerait pour ses filles. Elle met ensuite en avant le travail fait jusqu’ici dans la thérapie, qui renforce sa décision et apaise sa culpabilité en redéfinissant comme erronée l’idée de rester mariée.

T : Voyons : alors, ce que vous avez appris, ce sur quoi vous avez réfléchi comme vous dites… cela n’a de toute façon pas modifié votre décision de vous séparer ?

J : Non, mais cela m’a donné beaucoup de choses, cela m’a fait voir mes erreurs…

T : Cela vous a fait voir des erreurs… mais cela n’a pas changé votre décision ?

J : Cela m’a fait voir que, dans le mariage, moi aussi j’ai commis beaucoup d’erreurs ; mais comme le changement ne s’est pas produit, parce que malheureusement, si je n’aime pas une personne, je ne peux pas être en relation, si je ne peux pas l’aimer je ne peux pas supporter ce qui vient ensuite, parce que le mariage, c’est avant tout partager…

T : Autrement dit, même si vous avez découvert des choses, même si vous avez appris des choses et réfléchi à vos propres erreurs, vous maintenez cette décision de vous séparer, parce que vous dites à Guillermo « je ne t’aime pas » ; c’est bien cela ?

J : Raison de plus : c’est justement parce que j’ai appris que j’ai pris la décision, à plus forte raison.

T : Quelles choses, parmi celles que vous avez apprises dans ces entretiens, vous ont aidée à prendre cette décision avec plus de raison encore ?

J : Je n’étais pas très sûre ; je voulais me séparer mais je n’étais pas très sûre, à cause des filles, du dialogue, des critiques, du fait de redevenir célibataire. J’ai appris avec la doctoresse que depuis notre mariage, chacun est allé de son côté ; d’abord nous nous aimions tous les deux, les choses ne se sont pas faites, et maintenant que je ne l’aime pas, il est plus difficile que je m’adapte à sa manière et lui à la mienne. Cela m’a donné la certitude que continuer serait la plus grande erreur que nous puissions faire : continuer, ce serait être bien un ou deux mois et revenir ensuite à la même chose.

Jorgelina apparaît plus décidée et plus ferme dans cette situation ; Guillermo se montre très dépendant et très démuni face à elle. Ces récits me confirment dans l’idée de pouvoir construire avec eux une idée différente, où la séparation puisse aussi être une alternative valable pour lui.

T : Dites-moi, Jorgelina, depuis quand avez-vous cette idée ?

J : Depuis très longtemps, deux ou trois ans ; nous essayions d’arranger les choses, nous allions bien un moment et nous revenions à la même chose.

T : Dites-moi : est-ce que Guillermo sait depuis deux ou trois ans que vous avez cette idée ?

J : Je le lui ai dit à plusieurs reprises ; c’est pour cela que nous parlions et que nous essayions d’arranger les choses…

G : Cela fait pratiquement deux ou trois mois qu’elle m’en a parlé.

T : Autrement dit, Jorgelina, vous avez pris du temps pour y réfléchir, d’il y a trois ans jusqu’à il y a deux mois, d’une certaine manière ?

J : Oui.

Avec ces idées, j’explore si la décision est une impulsion de Jorgelina en réaction à Guillermo, ou une décision longuement mûrie. Et c’est la seconde qui apparaît. Je commence ensuite à interroger l’interaction qui s’est engendrée entre eux face à cette décision.

T : Guillermo, je vous vois préoccupé par cette situation, puisque c’est vous qui ne voulez pas de cette séparation… J’aimerais vous demander quelque chose : qu’avez-vous fait depuis que vous avez appris que Jorgelina était décidée à se séparer ?

G : J’ai parlé avec elle en lui disant : recommençons, essayons de nouveau… C’est à cause de cela que nous sommes venus consulter et que nous sommes ici ; nous sommes venus parler au psychologue parce que je veux quelqu’un qui m’aide.

T : Et Jorgelina a été d’accord, c’est pour cela que vous êtes ici. Bien : qu’avez-vous fait d’autre, de votre côté ?

G : J’ai essayé de parler et parler et parler, mais je me heurtais toujours à la même chose.

T : Voyons si je comprends bien : plus vous essayiez de parler, plus la décision était forte…

G : Oui.

T : Permettez-moi de vous demander quelque chose : comment croyez-vous que Jorgelina vous voit quand vous lui demandez, quand vous la suppliez ?

G : J’imagine qu’elle me voit comme quelque chose de très méprisable ; il n’y a pas d’amour, il n’y a rien, alors avec tant d’insistance… je crois que je finis par empirer les choses.

T : Plus vous insistez, plus Jorgelina peut vous voir méprisable ?

G : Oui, plus les choses empirent, comme si elle se disait : « où est sa virilité ? où est sa fierté, à celui-là qui insiste, qui insiste… ? »

T : Et vous, vous voulez obtenir que Jorgelina vous voie méprisable ?

G : Non, je ne veux pas cela ; cela m’a aidé à me rapprocher de Dieu…

Guillermo décrit sa tentative de s’accrocher à Jorgelina, qui le place dans une position méprisable pour elle et infructueuse pour lui. Cette situation m’amène la métaphore des sables mouvants, où, sous l’effet du désespoir de mourir, les gens font des mouvements qui les condamnent à la fin redoutée. Je crois que cette idée de peur de la mort, que je percevais chez Guillermo face à la séparation, m’a aussi fait naître la métaphore du respirateur que j’utilise plus loin.

Les sables mouvants

T : Il vaut mieux demander à Dieu de vous aider que de demander à Jorgelina de changer sa décision ; d’après ce que vous dites, plus vous lui demandez, plus Jorgelina vous voit méprisable… Savez-vous à quoi cela me fait penser, Guillermo ? À ce qui arrive aux gens quand ils tombent dans des sables mouvants…

G : Les sables m’ont déjà englouti.

T : Bien sûr, parce que vous avez vu que plus les gens bougent, plus ils s’enfoncent. Pourriez-vous freiner cette insistance ?

G : Oui, cela fait déjà huit jours que je ne lui ai rien dit.

T : Et comment allez-vous ?

G : Plus tranquille, et je crois qu’elle aussi.

T : Bien, très bien.

G : Parce que plus j’insistais, plus je me faisais du mal.

T : Cela arrive parfois dans la vie : on croit que c’est le chemin, et on y va, et on y va, et on y va, mais on ne se rend pas compte que c’est chaque fois pire, parce qu’on croit que c’est le chemin… Jorgelina, que croyez-vous qu’il va se passer si vous vous séparez de Guillermo ? Qu’imaginez-vous ensuite ?

Je pense que le temps que Jorgelina s’est donné pour décider de sa séparation est lié, entre autres motifs, à la perception d’un Guillermo très dépendant, qui ne pourrait pas survivre sans elle. Je commence alors à explorer les fantasmes qu’ils partagent sur le « jour d’après » la séparation.

J : Je sais que cela ne va être facile pour personne, ni pour moi, ni pour Guillermo, ni pour les filles ; je sais que, sur beaucoup de choses, je vais me sentir seule, que je vais souhaiter ne pas m’être séparée.

T : Oui, vous allez sûrement vous sentir seule à certains moments, et il va même vous manquer.

J : Sûrement. Cela fait déjà beaucoup d’années, et j’en suis consciente.

T : Que croyez-vous qu’il va arriver à Guillermo ?

J : Je crois qu’au début ce sera difficile, pour tous ce sera très difficile ; que peut-être il va rester plus seul, plus silencieux, plus indépendant, il se met beaucoup à part, et cela me fait je ne sais quoi de le laisser seul.

T : Il y a quelque chose que je ne comprends pas : si Guillermo est très indépendant, pourquoi avez-vous peur de le laisser seul ?

J : Parce que c’est une personne très solitaire ; alors je crois que si pour moi les choses vont être difficiles, pour lui elles vont être encore plus difficiles.

T : Voyons : si Guillermo est aussi solitaire que vous le dites, c’est vous qui étiez chargée des relations publiques, c’est vous qui étiez chargée de le relier au reste du monde ?

J : Oui.

T : Ah oui ? Quel travail ! C’était comme cela, Guillermo ?

G : C’est vrai.

T : Et si Jorgelina n’était pas là pour vous connecter au reste du monde… que vous arriverait-il ?

G : Il faudrait que je me fraie un chemin.

T : Autrement dit, vous auriez l’occasion de vous frayer un chemin par vous-même.

Une fois décrites par eux les fonctions de chacun dans le couple et la forte complémentarité engendrée sur cette base, je commence à redéfinir la séparation comme un moment d’opportunité pour Guillermo, et non plus seulement comme un malheur qu’il doit subir dans sa vie.

« Jorgelina a été votre respirateur »

G : Ou je m’enfoncerais dans le sable.

T : Vous vous enfoncez dans le sable quand vous demandez à Jorgelina de ne pas se séparer. Vous savez ce qu’il me semble, Guillermo ? Que Jorgelina a été pour vous comme ces respirateurs qu’on met aux gens quand ils ont eu un accident, qu’ils sont dans un coma de stade III ou IV et qu’ils restent reliés à la vie par le respirateur. Jorgelina est comme votre respirateur.

G : Oui, c’est quelque chose de très vital pour moi.

T : Mais… vos poumons, comment vont-ils, bien ? Vous pouvez respirer seul ?

G : J’essaie.

T : Cela ne va pas être facile… parce que, quand on est habitué à utiliser le respirateur, on croit qu’on ne peut pas respirer par soi-même. Mais peut-être qu’on le peut, et qu’on ne s’en est pas encore rendu compte. Vous avez dit que cela fait huit jours que vous ne dites rien à Jorgelina, et que vous allez mieux.

Dans cette dernière intervention, je travaille avec l’idée des croyances prises pour des vérités : « on croit qu’on ne va pas pouvoir ». Cette narration a pour objet de faire passer peu à peu de la certitude « je ne peux pas » à celle de « je crois que je ne peux pas ».

G : Mieux, entre guillemets.

T : Eh… oui, bien sûr !

G : Résigné.

T : Sûrement, résigné. Mais quand il est résigné, au lieu de continuer à pédaler dans les sables mouvants, il reste tranquille. Et quand il reste tranquille, au lieu d’aller vers le bas, il va vers le haut… Jorgelina… je crois que vous avez été assez prudente ces deux ou trois années ; vous avez passé pas mal de temps à penser et à méditer cette idée. Vous n’avez pas du tout été impulsive, et il me semble que cette prudence est une manière de prendre soin de vos filles, et aussi une manière de prendre soin de vous, parce que quand on prend des décisions impulsives, on se blesse, on se cogne. Et c’est aussi une manière de prendre soin de Guillermo. Comment avez-vous fait, pendant ces années de mariage, pour vous transformer en respirateur, en tube d’oxygène pour Guillermo ?

J : Je crois que c’est parce que je m’adapte beaucoup à la vie, aux choses, j’essaie de les prendre comme elles viennent… Et j’aime beaucoup aider les gens.

T : Et vous l’aidez et vous avez aidé Guillermo.

J : J’ai cru que je l’aidais, mais non, j’ai vu que non, ni lui ni moi.

T : Autrement dit, vous aussi vous êtes entrée dans des sables mouvants : pendant de nombreuses années vous avez cru que vous l’aidiez, et ensuite vous vous êtes rendu compte que vous ne le faisiez pas.

J : Oui, j’étais toujours en train de pousser, et il est arrivé un moment où je me suis fatiguée, où j’ai vu que tout cela ne se justifie pas pour… pour rien, en fin de compte.

S’accommoder, jusqu’à se perdre soi-même

T : Eh… et vous, vous vous êtes senti très aidé toutes ces années par Jorgelina, Guillermo ?

G : Peut-être que, pour ne pas la perdre, je me suis accommodé aux choses, en essayant de… de faire les choses qu’elle voulait plus ou moins. Quand elle me traitait mal, je ne dialoguais même pas avec elle, je la traitais mal ; j’allais comme sur un rail de métro, je ne bougeais pas de là ; quand je me fatiguais, je protestais et je cassais tout. Faute d’avoir de l’autorité, pour ne pas être machiste, quand elle m’a dit qu’elle voulait se séparer, je n’ai pas réagi comme un époux, comme un homme, faute d’avoir de l’autorité. C’est triste à reconnaître, mais c’est ainsi.

T : C’est très courageux de votre part de le reconnaître. Eh… voyons… il y a alors quelque chose que je ne comprends pas bien… Je pense que quelqu’un qui est à votre place pourrait être en train de dire ce que dit Jorgelina : « je veux me séparer », « je veux être moi », « je veux redevenir moi », « pourquoi est-ce que je dois aller comme sur un rail, tout droit, tout droit, et si je m’en écarte un peu, on me tape dessus ».

Dans cette dernière intervention, je souligne la possibilité que Guillermo lui aussi puisse avoir besoin de la séparation, dans la mesure où être avec Jorgelina pouvait lui faire perdre jusqu’à son identité. La relation hautement dépendante construite par les deux, sur la base de ce qui ressemble à un sacrifice mutuel, crée une histoire éloignée de cette possibilité.

G : Non, parce que je l’aime beaucoup et j’aime beaucoup les filles. Malgré les problèmes que nous avons eus, je ne lui ai jamais dit « je ne t’aime pas ».

T : Et si cette situation n’était pas ainsi – se fâcher mais revenir ensuite sur le rail et dire oui à tout –, si c’était différent, est-ce que vous n’aimeriez pas Jorgelina ?

G : Si, bien sûr, je l’aimerais et elle m’aimerait.

T : Vous l’aimeriez davantage si elle était ainsi ?

G : Et elle m’aimerait davantage.

T : Et elle vous aimerait davantage. Maintenant… ce ne doit pas être facile de dire non à Jorgelina ou de lui contester quelque chose ; j’imagine que Jorgelina doit être assez… sûre quand elle dit quelque chose… « c’est comme cela et je ne bouge pas de là »… C’est bien cela, Guillermo ?

G : Oui… et moi je m’accommode à tout… mais ce n’est pas facile de devoir me pousser ; cela la fatigue aussi, elle.

T : Oui, oui… Eh… Ce n’est pas facile d’être aux côtés d’une femme qui a beaucoup d’énergie. Peut-être devriez-vous récupérer un peu de cette énergie, et Jorgelina se relâcher un petit peu.

G : Avant, quand j’essayais de m’imposer, je cassais les choses. Et je devais me réaccommoder tout de suite.

T : Dites-moi, Guillermo… avec ce fait de vous accommoder et de vous accommoder, vous devez avoir perdu beaucoup de choses.

G : Je la perdais, elle, qui est le plus important.

T : Mais à part la perdre, elle… Vous l’avez fait en pensant que de cette manière vous n’alliez pas la perdre, mais vous avez dû perdre d’autres choses pendant que vous faisiez cela.

G : Peut-être bien soi-même. Je ne sais pas ce qui se serait passé pendant ces 13 ans si les choses avaient été différentes…

T : Quelle autre idée, quelle autre initiative vous vient à l’esprit, que vous auriez pu avoir ?

G : Un foyer avec l’autorité d’un époux, l’autorité d’un père… l’homme de la maison, comme on dit. Mais tel que je me suis comporté, je n’ai été ni un bon homme, ni un bon époux, ni bon en rien. J’étais comme une marionnette, là…

T : Étiez-vous heureux quand Jorgelina vous déplaçait de tous côtés ?

G : Malheureux. J’ai eu des périodes où je voulais me suicider. Quand je ne protestais pas, nous avions de bonnes saisons.

T : Mais quand vous ne protestiez pas, étiez-vous heureux ?

G : Oui, pour bien m’entendre avec elle ; mais je ne voyais pas l’erreur que je commettais, que je m’accommodais en tout.

T : Et quand vous êtes-vous rendu compte que cela ne servait à rien ? Quand Jorgelina vous a dit « je veux me séparer » ?

G : Non, cela faisait déjà un an qu’il y avait dispute sur dispute, et même l’accommodement ne valait plus rien.

T : Vous savez que j’ai l’impression, Guillermo, que vous auriez vécu effrayé. Est-ce que je me trompe, ou était-ce ainsi, Guillermo ?

G : Oui, j’avais très peur de la perdre.

T : Bien sûr : si l’on croit qu’on ne peut pas respirer, on a peur de perdre le respirateur.

G : Les premières années, le mariage a bien marché ; mais ensuite, avec la première fille, elle s’y est consacrée de façon continue. Cela fait des années que je dors seul.

T : Avant l’arrivée de la première fille… vous étiez l’enfant de Jorgelina ?

G : Nous étions davantage un couple, parce que nous partagions plus ; après, je me suis senti déplacé, j’ai senti qu’elle ne m’aimait plus.

Je commence, dans cette séquence, à questionner de façon provocatrice le rôle filial de Guillermo, qui le conduit à redouter la perte du couple comme celle d’une relation vitale.

T : Si vous étiez un couple, quand un enfant est arrivé, vous vous seriez rapprochés tous les deux pour vous occuper de l’enfant. Si vous vous êtes senti déplacé, je crois que vous étiez l’enfant de Jorgelina.

G : Oui, je me suis senti mal. Elle se consacrait beaucoup aux filles, et moi je suis resté de côté, de côté.

T : Ah… Jorgelina a dit : « maintenant je suis seulement mère, rien de plus, je ne suis plus un couple… je suis mère ». Alors vous vous êtes dit : « diable, pour pouvoir être avec Jorgelina, il faut que je sois un fils moi aussi ». Et vous vous êtes mis sur le rail, comme si vous étiez un petit frère ou le premier fils. Vous avez des frères et sœurs, Guillermo ?

G : Deux.

T : Plus âgés ?

G : Plus jeunes.

T : Alors vous savez par votre propre expérience que, quand un petit frère naît, on devient jaloux. Et vous, Jorgelina, avez-vous des frères et sœurs ?

J : Onze.

T : Onze frères et sœurs ! Et sur les onze, quel numéro avez-vous ?

J : Au milieu.

T : Alors vous savez ce qui se passe vers le haut et ce qui se passe vers le bas. Et deviez-vous beaucoup vous occuper de vos petits frères et sœurs ?

J : Non.

L’occasion de cesser d’être un enfant

T : Guillermo, je crois que c’est une bonne occasion pour que vous cessiez d’être un enfant. Qu’en pensez-vous ?

Je redéfinis à nouveau la séparation comme une opportunité pour Guillermo : en l’occurrence, celle de récupérer son statut d’adulte.

G : Oui, monsieur.

T : Non, ne me dites pas « oui, monsieur », parce que vous êtes très obéissant.

G : (Fâché.) Et bien oui, qu’est-ce que je vais faire, je ne vais pas me tuer.

T : Non, bien sûr. Vous vous êtes tué quand vous vous êtes transformé en enfant pour que Jorgelina vous guide et vous emmène par-ci, par-là, vous dise ce qui est bien et ce qui est mal. Et cet enfant a tué l’homme. Maintenant, vous avez l’occasion de faire renaître l’homme. Pourvu que Jorgelina ait aussi, après la séparation, l’occasion de sauver la femme, et pas seulement la mère. Je crois que c’est la grande occasion que vous avez, Guillermo : celle de sauver l’homme.

J : Je comprends la position de Guillermo, et en parlant avec lui je lui ai dit d’essayer d’avoir une séparation à l’amiable, pour les filles. Essayons de rester comme deux amis ; je sais que c’est très difficile, mais essayons.

T : Il me semble que ce que vous dites est très protecteur pour les filles ; mais je crains que Guillermo, qui est si obéissant, vous dise oui et fasse lui aussi une séparation à l’amiable. Ce qui est bon pour les enfants, mais on a besoin aussi d’un endroit où pousser un cri, lâcher sa colère, et pas seulement être aimable. Maintenant… quand un couple veut s’unir, il a besoin de l’accord et du désir des deux ; mais quand un couple veut se séparer, le désir d’un seul suffit.

G : S’il n’y a pas d’amour…

T : Bien sûr ; s’il n’y a pas d’amour, se mettre en position de dire « moi je ne veux pas me séparer, et je vais te le rendre difficile » est parfois la position capricieuse d’un petit garçon ; d’un enfant de 5 ans qui dit « je ne veux pas, je ne veux pas, je ne veux pas ».

T : Je crois, Guillermo, que vous avez, dans cette situation qui vous est particulièrement douloureuse, une grande occasion de cesser d’être un petit garçon ; c’est le rôle que vous avez dû tenir pendant de nombreuses années parce que vous avez cru que c’est ainsi que vous pourriez rester avec elle. Je crois que vous, Jorgelina, avez l’occasion de vous assouplir, de devenir plus douce, de ne pas avoir à être si tendue, de vous détendre peu à peu. Et vous, Guillermo, avez l’occasion de ne pas avoir à céder autant et de récupérer votre estime de vous-même. Parce que si vous ne faites que protester et céder, et céder et protester, l’estime de soi descend. Je vois bien souvent des couples qui n’y parviennent qu’au moment où ils sont confrontés à la séparation ; avant, ils ne peuvent pas le faire. Vous, Guillermo, avez essayé de sortir de cette place et vous n’avez pas pu, comme Jorgelina n’a pas pu non plus. Je vois bien souvent des couples qui doivent en arriver à cette situation, qui doivent en arriver à pleurer, à se disputer, et à l’accepter ensuite. Parfois, en se séparant, les couples peuvent se voir d’une manière différente, à ce moment-là seulement, à ce moment-là seulement. Parfois les gens se séparent et se séparent ; mais parfois ils prennent de la distance et peuvent commencer à se voir d’une manière différente.

T : Pendant ces treize années, vous vous êtes aidés à rester très rigides, chacun à sa place. Je crois, Guillermo, que d’une manière ou d’une autre, Jorgelina vous donne l’occasion de vous retrouver avec le meilleur de vous-même. Peut-être qu’alors, Jorgelina pourra commencer à vous voir autrement.

(Guillermo se met à pleurer.)

T : (Se levant, lui passant la main sur l’épaule et lui tapotant le dos.) Très bien, pleurez, pleurez tranquillement. Il vaut mieux pleurer que se mettre à trépigner comme un enfant de 5 ans.

G : Je me sens coupable.

T : De pleurer, vous n’avez pas de raison de vous sentir coupable ; vous pouvez vous sentir coupable d’avoir fait de Guillermo un petit garçon de 5 ans.

G : Je veux me retirer maintenant.

T : Oui, oui… nous avons terminé. Je veux seulement vous dire, Guillermo, que c’est aussi l’occasion pour que, lorsque vous vous retrouverez avec le meilleur de vous-même, vous n’ayez plus autant besoin de Jorgelina et que vous puissiez respirer avec vos propres poumons. Je m’en tiendrais là pour l’entretien ; la doctoresse vous accompagne.

J : Merci beaucoup.

T : C’est moi. (Il leur serre la main à tous deux et ils se retirent.)

Commentaire

La consultation a pour objet d’apporter, tant aux consultants – en l’occurrence le couple – qu’à la thérapeute, un regard quelque peu différent de celui qui a été construit jusque-là ; un minimum d’apport supplémentaire, pour que ce système thérapeutique poursuive ensuite son travail. Et, dans cet objectif, elle représente de nombreux défis pour le consultant. Il faut se connecter rapidement au couple, connaître son idiosyncrasie, respecter le travail réalisé jusque-là, et répondre au besoin que pouvait avoir la thérapeute, qui est celle qui propose et sollicite le travail avec le consultant.

Dans ce cas, la préoccupation de la professionnelle était d’aider les deux membres du couple dans ce processus de séparation : c’était là l’accord passé avec le couple, et cela représentait un objectif clair.

La métaphore, par son mécanisme de condensation, représente une ressource utile face à une situation comme celle qui est posée dans ce travail : elle a d’ordinaire un fort impact en peu de temps. L’apparition des images que j’ai utilisées dans ce travail n’était pas fixée d’avance, avant d’avoir reçu le couple, puisque je ne pouvais pas savoir comment l’entretien allait se déployer : je connaissais seulement le thème. Je considère que le fait d’être prédisposé à la construction d’une métaphore – travail du cerveau droit –, joint à la connexion rationnelle et émotionnelle avec les membres du couple, fournit peu à peu les éléments qui, selon mon propre fonds d’idées, finissent par se cristalliser dans ces images-là et pas dans d’autres. La resignification de la séparation, dans ce cas, s’est fondée essentiellement sur l’usage de ces deux métaphores.

Les sables mouvants

Elle visait le caractère paradoxal de la solution tentée : plus on se débat, plus on s’enfonce.

Le respirateur

Elle visait à créer des sentiments d’opposition à la forte dépendance : croire qu’on ne peut pas respirer seul, et donc redouter de perdre l’appareil.

Les effets de toute cette intervention ne peuvent se penser que longtemps après, selon le parcours du traitement, en considérant toujours qu’elle n’a été qu’un apport à celui-ci ; métaphoriquement parlant : un petit grain de sable.

Note de l’original

Matériel repris du chapitre 2 du livre Terapia de pareja : una mirada sistémica, Editorial Lumen-Humanitas.

Qui est Omar Biscotti

Omar Biscotti est médecin psychiatre et thérapeute familial. Il est également co-directeur de l’ISDEBA et coordinateur de l’équipe de thérapie de couple de l’ISDEBA.

Référence

Biscotti, Omar – Terapia de pareja: una mirada sistémica, chapitre 2. Editorial Lumen-Humanitas, Buenos Aires.

Cet article est la traduction française de « Uso de la metáfora en un trabajo de consultoría con una pareja frente al divorcio », publié par Red Sistémica (première parution : Red Sistémica). Traduit et republié avec l’accord de la revue.

Lire l’article original

Comment citer cet article

Biscotti, O. (2022). L’usage de la métaphore dans une consultation auprès d’un couple face au divorce (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/l-usage-de-la-metaphore-dans-une-consultation-aupres-d-un-couple-face-au-divorce (Œuvre originale publiée en 2022 dans Red Sistémica ; republiée en 2022 par Red Sistémica, https://redsistemica.ar/2022/08/08/uso-de-la-metafora-en-un-trabajo-de-consultoria-con-una-pareja-frente-al-divorcio/)

Pour aller plus loin

Échanges

Commentaires 0

Connectez-vous pour participer à la discussion. Se connecter

  1. Aucun commentaire pour le moment. Lancez la discussion.

Panier

Votre panier est vide.