Contemporary Family Therapy · Couple

Co-régulation et dysrégulation numériques dans les relations amoureuses : un modèle systémique des processus émotionnels médiatisés par la technologie

Le téléphone n’est pas seulement un canal entre deux partenaires : il devient un tiers qui régule, ou dérègle, l’anxiété du couple. À partir de 31 entretiens menés auprès de jeunes adultes de treize nationalités, l’étude décrit comment on se présente, se rapproche et se quitte par écrans interposés, et propose un modèle circulaire de la co-régulation et de la dysrégulation numériques.

Auteurs Katherine M. Hertlein (Wright State University, Dayton, États-Unis)Première publication Contemporary Family Therapy, 1er octobre 2026Traduction Complexe Systémique, traduction non officielle

Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de Co-régulation et dysrégulation numériques dans les relations amoureuses : un modèle systémique des processus émotionnels médiatisés par la technologie, par Katherine M. Hertlein, publié dans Contemporary Family Therapy (Springer) (2026), doi : 10.1007/s10591-026-09793-z, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. La figure reste en anglais, avec une légende traduite ; les déclarations de fin d’article sont regroupées dans les notes. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.

La technologie ne se contente pas de faciliter les processus émotionnels ; elle remodèle fondamentalement l’environnement systémique dans lequel ils se produisent.

Katherine M. Hertlein

Résumé

La technologie est devenue, partout dans le monde, un contexte à part entière dans lequel les relations amoureuses se nouent, s’entretiennent et se vivent. Si la recherche a jusqu’ici surtout étudié la communication et le lien, elle s’est moins intéressée à la manière dont la technologie fonctionne comme mécanisme de régulation émotionnelle au sein des relations. Dans la présente étude qualitative, nous avons examiné comment des personnes utilisent la technologie pour traverser les processus relationnels dans divers contextes culturels. Des entretiens semi-directifs ont été menés auprès de 31 personnes et analysés par la méthode de comparaison constante, processus itératif dans lequel les données sont codées et comparées en continu, au sein des entretiens et d’un entretien à l’autre, afin de repérer et d’affiner les thèmes émergents. Les résultats font apparaître des usages attendus de la technologie au début et à la fin des relations, mais aussi un schéma émergent qui met en lumière le rôle de la technologie dans des processus de co-régulation et de dysrégulation numériques. Ils suggèrent que la technologie opère comme un mécanisme de régulation intégré aux systèmes amoureux. Les implications sont discutées pour la théorie systémique, la recherche interculturelle et la pratique clinique.

Mots-clés : technologie, relations amoureuses, régulation émotionnelle, anxiété, communication numérique, thérapie de couple

Introduction

Communication numérique et schémas d’interaction

Ce qui est considéré comme un comportement approprié par l’intermédiaire de la technologie est souvent déterminé par les contextes culturels et relationnels dans lesquels les personnes sont prises (Kircaburun et al., 2020 ; Paulovich et al., 2022 ; Ruben et al., 2021). Une abondante littérature a documenté les différences interculturelles dans l’adoption d’Internet et l’usage de la technologie, notamment des variations dans les rôles familiaux, les attentes relationnelles et la perception d’un usage problématique (Chen, 2021 ; Silver et al., 2022 ; Vanden Abeele & Nguyen, 2022). Par exemple, la technologie modifie souvent les dynamiques familiales traditionnelles. Dans beaucoup de foyers, les enfants sont plus à l’aise avec la technologie que leurs parents, ce qui rééquilibre les rapports et assouplit les rôles familiaux. Par ailleurs, les cultures diffèrent beaucoup dans ce qu’elles considèrent comme un temps d’écran « excessif » (Taipale, 2019 ; Vanden Abeele & Nguyen, 2022). Ces différences façonnent non seulement la manière dont la technologie est utilisée, mais aussi la manière dont elle est interprétée au sein des systèmes relationnels.

Des recherches ont examiné comment des personnes de différentes régions utilisent les smartphones et les plateformes numériques pour nouer et entretenir des relations amoureuses ; leurs résultats suggèrent une variabilité des motivations, des styles de communication et des attentes relationnelles (Beukeboom & Pollmann, 2021 ; McCormack & Ogilvie, 2020 ; McDaniel & Drouin, 2019 ; Roberts & David, 2020 ; Wang et al., 2022). Avant d’explorer les mécanismes précis par lesquels la technologie agit sur les couples, il est utile de comprendre ce que la recherche a établi plus largement. Pour le dire simplement, les smartphones et les applications numériques ont profondément changé notre manière d’interagir. La recherche montre que si la technologie rend incroyablement facile le fait de rester en lien à grande distance, elle introduit aussi des facteurs de stress. Par exemple, l’attente selon laquelle nous devrions toujours être joignables peut rendre anxieux lorsqu’un ou une partenaire ne répond pas tout de suite. En outre, le temps d’écran interrompt fréquemment les moments en face à face, phénomène que la recherche appelle « technoférence » (technoference), et l’on se sent souvent ignoré lorsque son partenaire regarde son téléphone plutôt que soi (ce que l’on appelle couramment le phubbing). Bref, la technologie est une arme à double tranchant : elle offre de nouvelles manières de construire de la proximité, mais crée aussi de nouvelles manières de se sentir insécurisé ou déconnecté (Hertlein, 2012).

Si les téléphones servent d’outil de lien, la recherche a parfois négligé la manière dont ils fonctionnent comme mécanismes de régulation émotionnelle au sein des relations. Des travaux récents suggèrent que les environnements numériques créent des conditions d’accessibilité, de visibilité et de réactivité permanentes, qui façonnent la manière dont chacun gère ses expériences émotionnelles, en particulier l’anxiété et l’incertitude (Kushlev & Dunn, 2019 ; McDaniel & Coyne, 2016). Ces conditions peuvent favoriser des processus de régulation aussi bien adaptatifs que dysfonctionnels. Bien qu’évoquée par Hertlein (2012), cette distinction n’a pas été pleinement formulée dans les cadres relationnels.

Technologie, régulation émotionnelle et exercice d’équilibre des relations

Construire une relation exige des partenaires un exercice d’équilibre permanent, parfois désigné dans la recherche sous le nom de dialectique relationnelle (Baxter & Montgomery, 1996), proposition théorique selon laquelle la vie relationnelle se définit par des tensions continues et non résolues entre des besoins relationnels opposés plutôt que par un équilibre unique et stable. Il s’agit de gérer le va-et-vient naturel entre le désir d’indépendance et le désir de proximité, entre la recherche d’intimité personnelle et l’ouverture, entre le besoin de stabilité et l’accueil du changement (Baxter & Montgomery, 1996 ; Solomon & Roloff, 2018). Ces tensions sont particulièrement saillantes lors des phases de transition comme le début de la relation, le conflit et la rupture. Si les manières fondamentales dont les humains construisent la confiance, communiquent et résolvent les conflits n’ont pas changé au fil du temps, les outils dont nous nous servons pour y parvenir ont considérablement évolué à l’ère numérique (Solomon & Roloff, 2018). Sur le plan systémique, ces processus sont compris comme des interactions régulatrices : les partenaires influencent mutuellement leurs états émotionnels par la communication et le comportement, processus conceptuellement apparenté à ce que les spécialistes de l’attachement appellent la co-régulation, mais envisagé ici au niveau du système dyadique plutôt qu’à celui du style d’attachement individuel. Dans les contextes numériques, ces processus de régulation passent de plus en plus par la technologie, ce qui crée de nouvelles formes de schémas interactionnels (Hertlein, 2012 ; Maheu et al., 2018).

Des travaux récents sur l’attachement et la régulation des émotions soulignent l’importance de la co-régulation, définie comme le processus par lequel les personnes régulent leurs états émotionnels au moyen de l’interaction avec autrui (Butler & Randall, 2013 ; Coan & Sbarra, 2015). Bien que cet article aborde ces interactions régulatrices dans une perspective systémique et relationnelle et n’explore pas de traits psychologiques comme l’attachement, il importe de reconnaître que les théories psychodynamiques discutent de ces notions depuis de nombreuses années, avec un autre langage, pour décrire la manière dont la technologie médiatise les dynamiques relationnelles et émotionnelles (Russell, 2015). Lorsque les efforts de régulation échouent ou deviennent excessifs, ils peuvent contribuer à la dysrégulation, caractérisée par une escalade de la détresse émotionnelle, de la réactivité et de cycles comportementaux dysfonctionnels. La technologie soutient ce processus en permettant une surveillance continue (par exemple « vu pour la dernière fois », accusés de lecture) (Elhai et al., 2020 ; Maheu et al., 2018), une réactivité asynchrone (parfois différée) et des occasions accrues de surveillance et de triangulation (Hertlein & Chan, 2020). Autrement dit, la technologie peut amplifier à la fois les processus de co-régulation et de dysrégulation, en multipliant l’accès aux indices relationnels tout en introduisant ambiguïté et malentendus.

Co-régulation et dysrégulation numériques dans les relations amoureuses

Si la recherche a documenté à la fois les bénéfices et les difficultés de l’usage de la technologie dans les relations (Hertlein & Ancheta, 2014 ; Maheu et al., 2018 ; McDaniel & Radesky, 2018), peu de travaux ont conceptualisé ces effets dans un cadre de régulation. La communication numérique peut faciliter la co-régulation en apportant de la réassurance, et en construisant un attachement perçu, grâce à des réponses rapides (Bröning & Wartberg, 2024 ; Busch & McCarthy, 2021), en maintenant le lien malgré la distance (Chada, 2022) et en soutenant l’accordage émotionnel. Elle peut en même temps contribuer à la dysrégulation en augmentant l’anxiété par des réponses différées ou ambiguës, en encourageant des comportements répétitifs de vérification et de surveillance (Kushlev & Dunn, 2019 ; Nesi et al., 2018) et en amplifiant les interprétations négatives du comportement du partenaire (Hertlein & Ancheta, 2014 ; Hertlein & Chan, 2020).

La recherche suggère que des comportements liés à la technologie, comme la surveillance sur les réseaux sociaux et l’envoi excessif de messages, sont associés à une incertitude relationnelle, une jalousie et une anxiété accrues (Kushlev & Dunn, 2019 ; McDaniel & Coyne, 2016). Ces schémas concordent avec des modèles plus larges de dysrégulation émotionnelle, dans lesquels les tentatives de réduire la détresse la maintiennent ou l’intensifient paradoxalement. Par ailleurs, si les outils numériques ouvrent de nouvelles voies au lien et à la co-régulation, il est impératif de reconnaître leur omniprésence dans la facilitation de la « face sombre » des dynamiques relationnelles. La connectivité continue qu’offrent les plateformes numériques peut facilement devenir une arme et mener à des violences facilitées par la technologie au sein des relations intimes. Cela recouvre un éventail de comportements coercitifs, dont l’utilisation d’applications de surveillance ou des réseaux sociaux pour surveiller, contrôler ou harceler obsessionnellement un ou une partenaire (Afrouz & Vassos, 2024 ; Rogers et al., 2022). En outre, une manifestation particulièrement grave et contemporaine de cette dysrégulation numérique est la violence sexuelle fondée sur l’image (parfois appelée « pornodivulgation » ou revenge porn), qui consiste à diffuser sans consentement, ou à menacer de diffuser, des images ou des messages sexuellement explicites (Patel & Roesch, 2020). Que ces comportements prennent la forme d’un contrôle coercitif unilatéral ou d’interactions numériques mutuellement problématiques, ils traduisent une distorsion importante du pouvoir dans le système. Reconnaître l’omniprésence de ces comportements sombres est essentiel, car ils constituent une violation profonde des frontières relationnelles et compromettent fondamentalement la sécurité et la stabilité émotionnelle du système amoureux. Notamment, le caractère dépersonnalisé de nombreuses plateformes numériques, qui prive la communication du ton, de l’expression du visage et de la responsabilité immédiate, pourrait expliquer en partie pourquoi des comportements dysrégulés et coercitifs s’intensifient plus facilement en ligne qu’en face à face (Lapidot-Lefler & Barak, 2012 ; Ritchie et al., 2026).

Un principe central de la perspective systémique adoptée dans cet article consiste à concevoir la technologie comme un phénomène triangulé au sein de la dyade amoureuse. Dans la théorie classique des systèmes familiaux, la triangulation se produit lorsqu’un système à deux personnes traversé par une tension ou une anxiété attire à lui une troisième entité pour réduire l’inconfort et rétablir une stabilité temporaire (Bowen, 1978). Dans le contexte relationnel moderne, la technologie joue fréquemment ce rôle de tiers actif. Loin d’être un simple support passif de communication, les appareils numériques sont triangulés dans la relation pour gérer la distance et la proximité émotionnelles. Par exemple, lorsque les membres du couple traversent une dysrégulation émotionnelle ou un conflit, les partenaires peuvent se tourner instinctivement vers leurs écrans pour désamorcer la tension, chercher une validation extérieure ou éviter la confrontation directe (Hertlein & Ancheta, 2014). Si cette triangulation numérique peut offrir un soulagement émotionnel immédiat et individuel, elle modifie fondamentalement le processus de régulation dyadique : le système cesse de s’appuyer sur la co-régulation directe entre partenaires pour se reposer sur un tampon émotionnel médiatisé par la technologie.

Prise dans son ensemble, cette littérature met en évidence une tension constante : les mêmes caractéristiques technologiques qui soutiennent les relations (accès permanent, contact peu coûteux, possibilité de maintenir la proximité malgré la distance) sont aussi celles qui sont le plus impliquées dans la dysrégulation (ambiguïté, occasions de surveillance, pression vers une disponibilité continue). C’est de ce caractère à double tranchant de la technologie que part l’objectif de la présente étude.

Objectif

Malgré l’abondance des recherches sur la technologie et les relations, il reste beaucoup à apprendre sur la manière dont la technologie régule les relations (Prieler & Kohlbacher, 2017 ; Sharabi & Timmermans, 2020). Les études existantes ont été en grande partie menées sur des échantillons occidentaux, ce qui limite la compréhension du fonctionnement des processus relationnels numériques selon les contextes culturels. L’intégration théorique de la technologie dans les modèles systémiques de la régulation émotionnelle est aussi restée limitée. En examinant la littérature, la personne qui signe cet article n’a trouvé aucun travail sur la manière dont la technologie façonne activement les processus émotionnels et interactionnels au sein des relations. La présente étude comble ces lacunes en examinant comment des personnes utilisent la technologie dans leurs relations amoureuses selon divers contextes culturels. Si les objectifs initiaux portaient sur le début et la fin des relations, les résultats ont révélé un processus organisateur central : l’usage de la technologie comme mécanisme de co-régulation et de dysrégulation numériques. Cette étude propose de considérer la technologie comme une composante intégrée des systèmes relationnels, qui façonne la manière dont les partenaires gèrent leurs expériences émotionnelles, font face à l’incertitude et s’engagent dans des cycles interactionnels.

Matériel et méthodes

Perspective théorique

Inscrite dans une perspective phénoménologique, cette étude visait « la compréhension de relations signifiantes et concrètes, implicites dans la description originelle de l’expérience dans le contexte d’une situation particulière, qui est la cible première de la connaissance phénoménologique » (Moustakas, 1994, p. 14). Plutôt que de produire une théorie sur la manière dont les gens utilisent leur téléphone, nous nous intéressions d’abord au développement des relations, à la place de la technologie dans l’arc de développement d’une relation (début, conflit et rupture), et à la manière dont ceux-ci se manifestent dans un échantillon non occidental. En outre, le cadre technologique du couple et de la famille (Couple and Family Technology Framework; Hertlein, 2012) distingue sept éléments de la technologie qui influencent la structure (rôles, règles, frontières) et le processus des relations (début, maintien et fin de la relation). Ce cadre ne précise pas ce qui est considéré comme normatif ou sain ; il s’en remet plutôt aux particularités du système relationnel pour déterminer ce qu’est un usage sain de la technologie dans ces domaines. Nous utilisons ce cadre pour orienter nos questions et nous nous concentrons sur deux dialectiques relationnelles présentes dans le cadre : le début et la fin de la relation.

Personnes participantes

Les adultes de 18 ans et plus pouvaient participer à l’étude, à condition de pouvoir tenir une conversation en anglais. Au total, 31 personnes ont participé aux entretiens. Elles avaient entre 20 et 40 ans, avec une moyenne d’âge de 24,5 ans. Il y avait 9 hommes et 22 femmes. Dix personnes ont déclaré vivre avec un ou une partenaire amoureux ; dix autres vivaient en colocation ; quatre ont déclaré vivre avec un membre de leur famille et les sept restantes vivaient seules. Les nationalités représentées étaient les suivantes : Autriche (n = 5), Croatie (n = 1), Allemagne (n = 6), Inde (n = 1), Irlande (n = 1), Italie (n = 1), Japon (n = 2), Kazakhstan (n = 1), Mexique (n = 4), Pologne (n = 3), Roumanie (n = 4), Corée du Sud (n = 1) et Royaume-Uni (n = 1). Un consentement libre et éclairé à la participation a été obtenu auprès des personnes participantes.

Procédure

Les entretiens ont été menés par un membre du corps enseignant et une personne étudiante. Chaque personne a participé à un entretien semi-directif d’une durée maximale de 60 minutes, allant de 22 à 60 minutes. Le guide d’entretien comprend 13 questions portant sur la manière dont la technologie influençait les rôles, les règles, les frontières et les processus relationnels. Nous avons posé des questions précises sur l’usage de la technologie dans l’ensemble des relations personnelles ; ces résultats portent toutefois sur les relations amoureuses. L’étude a été approuvée par la commission d’éthique d’une université autrichienne. Le guide d’entretien figure en annexe A. Tous les entretiens ont été menés individuellement et non en groupe de discussion ; lorsque des citations semblent renvoyer aux propos d’une autre personne participante, cela tient au fait que certaines personnes venaient de cercles sociaux qui se recoupaient et décrivaient leurs propres perceptions, formées indépendamment, d’expériences partagées, et non à une conversation directe entre elles pendant l’entretien.

Analyse

Les données ont été analysées par codage ouvert et axial et par la méthode de comparaison constante (Strauss & Corbin, 1990). Les entretiens ont été lus et codés par une équipe d’analyse dont tous les membres, à l’exception de la personne qui signe en premier, étaient en master dans des formations en santé mentale. Ces étudiantes et étudiants ont réalisé ce projet comme projet de fin d’études sous sa direction. La personne qui signe en premier a lu et codé tous les entretiens ; chaque entretien a été confié en rotation à deux autres membres de l’équipe pour la lecture et le codage. Par exemple, l’entretien n° 1 a été lu et codé par la personne qui signe en premier et par les membres 2 et 3 de l’équipe ; l’entretien n° 2 par la personne qui signe en premier et par les membres 3 et 4, et ainsi de suite. Ce codage initial a été effectué simultanément (Saldaña, 2021). Au moment de la discussion des codes, chaque membre de l’équipe a présenté ses codes individuellement. Nous avons ensuite examiné les codes en équipe et les avons regroupés en un code commun. Une fois les codes distingués, ils ont de nouveau été confrontés aux données afin de vérifier qu’ils avaient un sens dans le contexte où ils étaient apparus (Emerson et al., 1995). À l’issue du premier tour, trente-trois codes distincts avaient été repérés.

Après les phases de codage initial, nous avons discuté d’une représentation graphique de ce que nous avions entendu, qui a abouti au modèle présenté à la figure 1. Nous avons cartographié les liens systémiques entre les thèmes émergents afin de comprendre comment les comportements de régulation fonctionnaient sur toute la durée de vie de la relation, conformément à ce que nous avions entendu dans les entretiens. Ce travail a consisté à analyser comment les transitions aiguës que sont le début et la fin de la relation servaient de bornes contextualisant les efforts quotidiens et continus de régulation dyadique.

Schéma circulaire. En haut, un déclencheur relationnel (réponse différée, ambiguïté, distance) entraîne une activation émotionnelle (anxiété, incertitude, insécurité), puis une réponse du partenaire ou rétroaction du système (réponse immédiate, réponse différée, indices ambigus), puis une tentative de régulation numérique (messages, vérification, surveillance). Celle-ci aboutit soit à une réassurance positive menant à la co-régulation (réassurance émotionnelle, incertitude réduite), sur la voie de gauche : stabilisation et lien ; soit à une attribution négative menant à la dysrégulation (vérifications accrues, anxiété renforcée), sur la voie de droite : escalade et anxiété. En bas, une boucle de rétroaction : le cycle se répète ou s'intensifie.
Figure 1. Modèle de régulation numérique (schéma original en anglais).

Rigueur

La rigueur de notre étude a suivi les recommandations d’Anfara et al. (2002). Nous avons établi la crédibilité en faisant appel à des personnes chargées du codage qui n’ont rejoint le projet qu’une fois les entretiens réalisés et transcrits. Les recoupements entre codes, indépendamment de la personne qui relisait, attestaient la fiabilité. Nous avons aussi prévu des relances aux questions de l’entretien semi-directif afin d’obtenir une description dense et riche des notions abordées. Enfin, la confirmabilité tient à la concordance de nos résultats avec ceux de recherches antérieures.

Résultats

Les résultats de cette étude montrent comment la technologie était utilisée dans trois types d’espaces de transition relevant de la dialectique relationnelle. Deux de ces espaces, le début et la fin de la relation, étaient attendus. Pour le début de la relation, les personnes participantes ont décrit comment elles pouvaient contrôler le tempo de la construction de l’intimité lorsque celle-ci se développait par la technologie. Elles ont aussi décrit leur capacité à choisir délibérément la manière de se présenter à l’autre, ce qu’elles disaient, les informations les concernant qu’elles mettaient en avant et la manière de donner une image particulière.

Dans le processus des relations, les personnes participantes ont décrit un début de relation influencé par des différences dans la définition de l’intimité et par des variations du niveau d’aisance, la technologie offrant en outre un moyen d’interpréter pourquoi une relation n’avait pas dépassé les premières étapes. La fin de la relation est influencée par la multiplicité des contacts et des canaux de communication, par la personnalité de chaque partenaire et sa manière d’utiliser la technologie, et par la possibilité ou la commodité de bloquer quelqu’un. Enfin, le troisième espace relationnel qui a émergé concernait l’anxiété dans la relation. Les personnes participantes ont clairement décrit comment l’apparition d’une anxiété au sujet de la relation alimentait des interactions particulières avec la technologie destinées à l’apaiser. Chacun de ces points est détaillé ci-dessous.1

Le début de la relation

Une attention soutenue à la présentation et à l’exposition de soi

Pour beaucoup de personnes participantes, la manière de se présenter d’abord aux autres dans les contextes numériques faisait l’objet d’une grande réflexion. La personne participante 04 a déclaré : « Je n’aime pas soigner mon image, mais Internet, c’est du marketing. Il faut se vendre, investir dans ce qu’on est. » La personne participante 29 a développé ce point :

« Je pense qu’il y a dans Internet une composante qui déforme vraiment ton image. Si elle est bonne, ça va la gonfler, si elle est mauvaise, ça va l’écraser. Donc je suis tout à fait d’accord avec ce qu’il a dit, je ne veux pas soigner mon image, ce n’est pas que je me fiche de la manière dont je me comporte avec l’autre, mais de la manière de soigner mon image en ligne, qui va de toute façon être complètement déformée par rapport à ce que je suis vraiment. »

Une participante en particulier a décrit comment cela s’appliquait à son usage du smartphone avec son partenaire à l’approche de leur mariage arrangé, puisque son mari et elle ne se connaissaient pas :

« … mon mari et moi, on a eu un mariage arrangé, en Inde. Donc, la première façon dont on a vraiment commencé à communiquer, c’était par téléphone… Lui écrire des messages, parler aussi, mais je pense que les messages, c’était un peu plus, parce qu’on peut le faire toute la journée. Donc c’est comme ça qu’on a vraiment commencé à communiquer, on se sent à l’aise de dire certaines choses par téléphone. (p. 11) »

Les personnes participantes savaient aussi très bien quand elles maîtrisaient leur personnage, et avaient élaboré des stratégies pour les moments où ce n’était pas le cas : « Les gens sont tellement vulnérables quand ils publient, ils ne le savent pas, mais ils montrent beaucoup de faiblesses, d’insécurités qu’ils ont, et moi je ne veux pas faire ça avec des gens avec qui je ne me sens pas à l’aise. Alors, quand j’ai senti que je ne maîtrisais plus la manière dont je me présentais, j’ai supprimé le compte. » (p. 30). Si cette action initiale apparaît comme un mécanisme d’adaptation individuel, elle perturbe intrinsèquement les processus dyadiques. En se retirant des espaces numériques pour cacher ses vulnérabilités, la personne modifie par anticipation le système relationnel : elle ferme des voies possibles de co-régulation avec le ou la partenaire et oblige le couple à changer sa manière de communiquer et de gérer l’insécurité.

Une gestion structurée et intentionnelle de l’intimité aux premiers stades de la relation

Les personnes participantes à l’étude ont souvent relevé que la définition de l’intimité avait changé. Plus précisément, elles ont suggéré que commencer une relation est plus facile en ligne parce qu’on y est moins vulnérable. Une personne a déclaré : « La facilité de communiquer par message a aussi changé le début des relations. On peut commencer à parler avec plusieurs personnes et ensuite se concentrer sur celles qui répondent. » (p. 16). Pour certaines personnes, la technologie offrait un moyen de commencer à communiquer en privé avec quelqu’un qu’elles connaissaient dans un cadre plus public. La personne participante 29 a déclaré : « Elle n’était pas de la même ville que moi en Roumanie, elle venait d’une autre ville de Roumanie, donc on devait toujours discuter sur Skype, Facebook, des choses comme ça. En fait, ça aidait. » La personne participante 02 l’a illustré en disant : « [Mon copain et moi], on se connaissait déjà et on est partis en road trip, un voyage entre amis, et on avait ce groupe de discussion, et puis il m’a écrit en privé. » (P. 02). Une autre personne a donné un exemple de la question de la vulnérabilité et de l’utilité des messages écrits : « Le téléphone, c’est trop intime, alors on commence par des messages ; les messages rendent paresseux ; façade ; facilité de communication, plus facile parce que c’est moins intime. » (p. 13). Une autre encore a rapporté : « J’ai du mal à imaginer quelqu’un qui appelle, parce qu’on ne se connaît pas très bien et qu’appeler, c’est très intime. On ne sait pas si la personne est dans le bon état d’esprit, ou si elle fait quelque chose d’important, ou si elle est occupée, donc c’est plus simple d’écrire. » (p. 11).

Les personnes participantes utilisaient aussi la technologie pour cacher leur vulnérabilité et mieux tempérer les processus d’intimité : « J’ai tendance à être timide quand je parle aux autres, et utiliser le portable rend juste les choses plus faciles parce que… j’écris des messages et il n’y a pas de langage corporel ni de contact en face à face. » (P. 17). Une autre personne l’a illustré en disant : « Je n’arrive simplement pas à parler aux gens en personne comme je leur parle par téléphone. Je ne sais pas. Il y a une sorte de masque entre les deux, où je me sens libre de dire tout ce que je veux, alors qu’en personne je n’y arrive vraiment pas. » (P. 07). Une autre participante a décrit sa façon de garder ses distances par message jusqu’à être prête pour davantage : « Par exemple, je lui envoie juste des messages courts, je ne suis pas vraiment dans la conversation et je ne lance jamais de conversations. Ça m’est égal ; j’écris juste quand je veux. J’écris ce que je veux. Je ne me soucie de rien : juste des messages courts. » (P. 10).

La figure 1 présente une conceptualisation d’ensemble de ces dynamiques relationnelles. Il importe de noter que si les récits des personnes participantes s’ancraient souvent dans les phases très saillantes du début et de la fin de la relation, le modèle montre que ces transitions fonctionnent avant tout comme les bornes extérieures du cycle de vie de la relation. Le modèle est consacré aux efforts continus et itératifs de régulation dyadique qui se produisent entre ces événements de transition. La figure 1 représente donc la manière dont les partenaires négocient et maintiennent en permanence la stabilité du système pendant la relation amoureuse active, replacée dans le contexte de la manière dont la relation commence et finit par se terminer.

Utiliser la technologie pour gérer l’anxiété et les émotions

L’un des résultats clés et exploratoires de l’étude concerne le rôle que joue la technologie dans la gestion de l’anxiété et des émotions, à la fois sur le plan individuel et sur le plan relationnel. De fait, l’essentiel des données suggère que les personnes participantes cessent de gérer leur anxiété par elles-mêmes et se servent pour cela des applications et des fonctionnalités de leur téléphone. Certaines utilisaient le téléphone pour s’extraire de leur propre état émotionnel. Par exemple, la personne participante 24 a relevé : « même quand j’ai un problème ou quand je déprime à cause de quelque chose… j’ouvre inconsciemment le téléphone, genre, et je like les publications des autres. » Une anxiété s’attache à ce qui se passe sur le téléphone lorsque celui-ci n’est pas à portée de main. La personne participante 18 a déclaré : « Certains couples autour de moi consultent leur téléphone presque tous les jours. Oh ! Mon Dieu, c’est tellement stressant. » Une autre a déclaré : « C’est aussi facile pour tout le monde de te partager n’importe quoi, qui d’habitude ne te concerne pas sur le moment, mais tu consultes quand même ton téléphone au cas où ce serait quelque chose d’important, juste au cas où ce serait important. » (P. 08). Une autre personne, parlant du travail, a relevé : « [Le smartphone] crée des conflits parce que je suis disponible toute la journée et [les employeurs] doivent l’être, et ça crée beaucoup de stress, et ce n’est pas toujours agréable. On ne peut pas se calmer et se détendre. » (p. 25).

Bien souvent, l’anxiété liée à l’impossibilité de répondre entraîne même un changement de programme. Comme l’a expliqué une personne :

« On est allés à la montagne, une montagne, il y a quelques semaines, mais mes données ne marchaient pas… Je sais que je dépends vraiment du téléphone portable… Donc je me sens mal à l’aise, et puis peut-être qu’une autre journée est passée… Mon téléphone était en train de s’éteindre et je me sentais vraiment mal à l’aise parce que j’avais trop de messages du monde entier. Je dois lui répondre le plus vite possible parce qu’ils m’attendent. Mais je ne peux pas. Alors je me suis sentie vraiment pressée, et ça m’a fait rentrer plus tôt à cause du téléphone. (P. 10). »

Deuxièmement, l’anxiété surgit lorsqu’il y a une ambiguïté sur ce qui se passe dans une relation. Beaucoup de personnes participantes ont évoqué des situations liées à la rapidité de la réponse, en relevant qu’« on veut une réponse immédiatement, ou dans un délai raisonnable » (P. 07), à la réactivité du ou de la partenaire, au manque d’indices pour interpréter le contexte de la réponse, etc. Ces expériences peuvent conduire à des vérifications fréquentes et répétées des messages, voire à une triangulation de leur recherche par Facebook ou par des applications de géolocalisation. Parmi les réponses courantes qui illustrent ce comportement : « Lors de ma dernière dispute, [ma copine] ne m’a pas répondu pendant 3 jours. » (P. 04). La personne participante 14, par exemple, a déclaré :

« [La personne à qui j’avais écrit] me rendait anxieuse, genre, tu es en ligne, tu peux voir mon message, et genre pourquoi tu ne me réponds pas. Tu as déjà vu mon message et tu ne réponds pas tout de suite ? » (p. 14)

Le participant 03 a parlé de l’incapacité de sa copine à gérer son anxiété quand elle n’a pas de nouvelles de lui : « Dans ce cas, disons que je suis quelque part à l’entraînement, que je fais du sport et que j’en fais plus longtemps que prévu, au moment où je termine je me dis : “Bon, je vais lui écrire un message.” Ou si je vois qu’elle a déjà paniqué et que j’ai genre 10 appels manqués, je vais l’appeler. » Cette stratégie d’adaptation individuelle peut avoir des implications relationnelles : lorsqu’une personne compte fortement sur son ou sa partenaire pour apaiser son anxiété, il peut en résulter une dynamique relationnelle sous haute pression, caractérisée par une hypervigilance d’un côté et un apaisement obligé de l’autre. Ce schéma risque d’éroder l’indépendance et la confiance, à mesure que la relation s’organise autour de la gestion de la panique plutôt que de la construction d’un lien sûr et autonome. Avec le temps, ce cycle de demande anxieuse et d’accommodement immédiat peut engendrer de l’épuisement et un ressentiment caché, et faire passer le couple d’une relation d’égalité à une gestion émotionnelle permanente. Il faut noter que présenter l’« indépendance » au sein d’une relation comme un objectif intrinsèquement sain reflète des normes relationnelles individualistes, largement occidentales ; dans des contextes culturels plus collectivistes, le même schéma de prises de nouvelles fréquentes peut être vécu comme une interdépendance normale plutôt que comme une perte d’autonomie.

Ce mécanisme permettait de comprendre discrètement des moments de la vie des autres. En cas de confusion sur les raisons pour lesquelles une relation n’avait pas dépassé les premières étapes, les personnes participantes ont rapporté avoir pu tirer leurs propres conclusions sur la cause en espionnant sur les réseaux sociaux pour vérifier. Une personne a rapporté : « Parce que les contacts directs se faisaient plus rares et que j’essayais de trouver pourquoi ça arrivait, et ce qu’il faisait au lieu de me voir. » (p. 16).

La personne participante 24 a décrit les sentiments qui naissent autour de la réactivité (ou de son absence) :

« D’habitude, si je suis bien avec moi-même, je ne pense pas qu’il lui soit arrivé quelque chose. Si elle ne répondait pas pendant une journée entière ou deux, là je m’inquiéterais… l’autre aspect, c’est qu’on attend chacun de l’autre d’être disponible au téléphone tout le temps, et quand on ne l’est pas, ce n’est pas cool. »

Même lorsque les personnes participantes disaient ne pas être anxieuses, elles décrivaient des comportements qui correspondaient à de l’anxiété et à sa gestion par des comportements de vérification. Comme l’a relevé la personne participante 17 :

« Je ne ressens ni anxiété ni nervosité, mais j’ai envie de savoir pourquoi il n’a pas répondu, parce que je vois qu’il est en ligne et puis je vois les coches… Et alors je me demande pourquoi il ne répond pas, mais sans anxiété, j’attends et je me dis : bon, réponds, allez. »

Une autre personne l’a confirmé en disant : « Je pense qu’il peut parfois y avoir une vraie raison pour laquelle quelqu’un n’écrit pas, donc je ne panique pas au bout de quelques minutes. Alors j’attendrais… une journée, et s’ils ne répondent pas, là je dirais : “Hé, qu’est-ce qui se passe ?” ».

Dans un autre cas, le manque de contact constant a mis fin à la relation : « Mais j’ai aussi des amis, ou j’avais des copains, et ils ne faisaient pas ça de toute la journée. Je ne sentais vraiment pas beaucoup d’amour et je me sentais vraiment mal, alors j’ai rompu avec eux, et c’était la raison. » (p. 25).

D’autres personnes participantes ont décrit le recours triangulé à d’autres moyens technologiques pour gérer leur anxiété ou obtenir un aperçu des raisons de la décision de ne pas répondre. Par exemple, la personne participante 15 a déclaré : « Ils me mettaient dans l’anxiété, genre, tu es en ligne, tu peux voir mon message, et genre pourquoi tu ne me réponds pas. Tu as déjà vu mon message et tu ne réponds pas tout de suite ? On a l’impression que ça te laisse dans l’impuissance. »

La fin des relations

La facilité de mettre fin aux relations par le numérique

Comme il est possible de supprimer des profils, de cesser de suivre d’autres comptes et de bloquer des contacts, la manière dont on peut mettre fin à une relation n’entraîne pas forcément une longue conversation sur les raisons pour lesquelles la relation ne convenait plus à l’une des deux personnes, et peut même ne pas exiger de conversation en face à face. Beaucoup de personnes participantes ont reconnu avoir mis fin à une relation par un média ou un autre, que ce soit par message, par ghosting ou par blocage. Si elles reconnaissaient régulièrement que rompre de cette façon pouvait être « froid », « impoli », « inapproprié » ou « sans cœur », elles relevaient aussi que la nature de la relation pouvait faire de la technologie la seule option. Par exemple, les moyens de mettre fin à une relation par le numérique peuvent être appropriés compte tenu de l’éloignement géographique des partenaires. Ainsi, une participante a raconté comment elle avait écrit à son partenaire qu’il fallait qu’ils se parlent au téléphone, et avait mis fin à la relation au cours de cet appel. Elle a déclaré :

« C’était encore une relation à distance et j’en étais arrivée à un point où je ne pouvais pas attendre de le revoir la fois suivante, donc j’ai dû mettre fin à la relation… ça aurait pris beaucoup de temps, et ça aurait nui à ma santé mentale d’avoir ça en arrière-plan, de savoir que, bon, ce n’est pas fini pour l’instant. (p. 06). »

D’autres personnes participantes ont fait écho à ces propos en décrivant comment elles utilisaient un message pour fixer le moment et le lieu, avant d’avoir la conversation en face à face : « J’ai utilisé le smartphone pour organiser, genre préparer la partie “Je pense qu’on doit parler. Est-ce qu’on peut se voir dans quelques jours”, donc l’autre savait que quelque chose se passait, j’ai pu me préparer, et ensuite la décision elle-même en face à face. » (P. 09).

La rupture numérique peut aussi remplir une fonction de protection pour les personnes prises dans des relations violentes, ou face à quelqu’un que l’on juge dangereux en raison de sa personnalité ou d’autres caractéristiques. Par exemple, la personne participante 21 a indiqué que sa décision de mettre fin à une relation par téléphone, par message ou en personne « dépendait entièrement de la personnalité de l’autre [partenaire] ». Un autre participant a relié le choix de rompre par message, par téléphone ou en personne à l’intelligence émotionnelle et au développement psychologique de la personne qui voulait rompre. À propos de chaque forme de rupture, il a déclaré :

« Je les ai toutes faites. Je suis sûr que je ne referais jamais ces choses-là, mais dans mon cheminement d’intelligence émotionnelle, je pensais que c’était bien de simplement arrêter de parler à l’autre… Maintenant je sais vraiment comment gérer une relation. J’ai l’impression de pouvoir communiquer correctement avec les gens qui m’entourent et auxquels je tiens, donc je ne ferais jamais ces choses-là, mais je sais ce que ça fait et ce que ça signifie de faire n’importe laquelle d’entre elles. (P. 04). »

Par ailleurs, la participante 14 a décrit comment elle avait mis fin à une relation avec quelqu’un avec qui elle avait eu un échange et qui s’était intéressé à elle (et qui avait obtenu son numéro par leur travail) :

« J’étais très drôle, genre il n’a rien dit de mal, mais je me sentais vraiment, genre, anxieuse parce qu’il m’envoyait des messages et que je ne le connaissais pas, et puis je me disais : comment il a mon téléphone ? Genre comment c’est arrivé, et je me disais : bon, d’accord, et genre j’ai commencé à répondre d’abord, genre, avec des réponses courtes, genre ne lui demande rien d’autre, et lui, il continuait à me dire des choses, et là, ça devient vraiment bizarre. Et j’étais vraiment nerveuse. Alors je me suis dit : bon, je vais te bloquer. Donc je l’ai juste bloqué et il était genre, bon, tu sais, j’espère qu’il ne viendra jamais chez moi, parce qu’il peut trouver des informations sur moi. (P. 14) »

Le recours à certaines de ces méthodes tenait aussi à l’incapacité ou au refus d’affronter l’anxiété d’une conversation en face à face (ou même par messages interposés). Par exemple, une personne participante a déclaré :

« Il n’y avait aucun moyen d’y mettre fin en personne. J’ai essayé la dernière fois qu’on était ensemble, mais c’était quelqu’un de tellement manipulateur que je n’arrivais pas à mener ces conversations et j’avais toujours l’impression qu’il se réintroduisait dans le paysage. Par message, je pouvais préparer mes phrases suivantes, réfléchir à ce qu’il avait dit et à ce que j’avais dit, prendre mon temps, et en fait mieux résoudre le problème. » (p. 13)

Une autre personne l’a confirmé en disant :

« Le fait que j’y mette fin en ligne n’a pas empêché sa mauvaise réaction… on voyait dans ses messages qu’il s’énervait de plus en plus et il a commencé à répondre par, euh, des remarques sèches. J’avais peur que ça arrive, mais ça allait arriver en personne de toute façon, et comme ça je pouvais pleurer de ce qu’il me faisait sans qu’il le voie. » (p. 28).

La complexité de la gestion de réseaux multiples et des contacts associés

Pour beaucoup de personnes participantes, la fin de la relation était un événement compliqué en raison de la multiplicité des contacts, des liens en réseau et du réseau partagé.

La personne participante 11 l’a illustré en déclarant :

« Ça fait vraiment mal parce qu’une fois que tu deviens ami avec quelqu’un, genre tu as plein d’amis en commun, sur Facebook c’est très courant. J’avais une amie et elle avait toute ma famille et d’autres cousins et tout ça, des gens comme ça, on était amis en commun parce que je la connaissais bien. Puis à cause d’un malentendu on a juste arrêté et elle a bloqué mon compte, mais ma famille pouvait recevoir ses nouvelles et moi non, et genre tout ce qu’elle faisait, elle publiait que tu ne sais pas, ce genre de chose, elle ne les a pas bloqués. En fait elle est devenue amie avec eux grâce à moi et maintenant c’est moi qui suis sur sa liste de blocage. Il arrive que l’amie commune que j’ai, puisque mon compte est bloqué, prenne des captures, genre des captures d’écran de ses publications et me les transfère en disant : “Voilà ce qu’elle publie.” Ces choses-là arrivent. (p. 11) »

La possibilité ou la commodité de bloquer quelqu’un facilite la rupture par la technologie. Comme l’a déclaré la personne participante 20, les intrusions et les contacts excessifs sont gérables grâce à la possibilité de bloquer : « Je pense que ce n’est pas un problème, parce qu’on peut toujours bloquer quelqu’un. Mais si on veut encore se parler de temps en temps, on peut toujours. Je veux dire, si l’autre personne, je ne sais pas, te pose des problèmes et t’appelle toutes les heures ou t’envoie plein de messages, alors on peut toujours la bloquer. » (P. 20). La personne participante 16 a fait écho à ces propos : « Je ne veux pas poursuivre une relation. Si tu ne respectes pas, genre, mes limites, alors on ne peut tout simplement plus se parler. » Alors je l’ai bloqué sur toutes les pages par lesquelles il pouvait me joindre. » (P. 16).

Discussion

Vers une théorie de la co-régulation et de la dysrégulation numériques dans les relations amoureuses

Les résultats de cette étude prolongent les travaux existants sur la technologie et les relations en dégageant un processus central jusqu’ici peu théorisé : l’usage de la technologie comme mécanisme de régulation émotionnelle au sein des systèmes amoureux. Alors que la recherche a documenté le rôle de la technologie dans la facilitation de la communication, du lien et du conflit (par exemple Hertlein & Ancheta, 2014 ; McDaniel & Coyne, 2016), les présents résultats suggèrent que la technologie n’est pas seulement un support d’interaction, mais un système de régulation actif, intégré aux processus relationnels.

Chez l’ensemble des personnes participantes, la technologie servait de manière constante à gérer les états émotionnels, en particulier l’anxiété liée à l’incertitude, à la proximité et à la réactivité. Les personnes rapportent des comportements comme la vérification répétée des messages, la surveillance de l’activité en ligne du ou de la partenaire, la triangulation par les réseaux sociaux (conformément à la description de la triangulation donnée plus haut) et l’ajustement de la fréquence de communication pour rétablir l’équilibre émotionnel. Ces comportements traduisent des tentatives de co-régulation, dans lesquelles un membre du couple utilise les canaux numériques pour influencer ou stabiliser son propre état émotionnel ou celui de l’autre. En revanche, la tentative de co-régulation par ces mêmes processus aboutissait souvent à une dysrégulation, et la présence d’une autre personne n’est pas forcément nécessaire à la co-régulation. Loin d’apaiser l’anxiété, les comportements numériques l’amplifiaient souvent par des cycles récursifs de vérification, d’ambiguïté et de réponses différées ou absentes. Par exemple, les personnes participantes décrivaient une détresse accrue lorsque des messages étaient vus mais restaient sans réponse, ce qui entraînait davantage de surveillance et des comportements d’escalade. Point essentiel, la dysrégulation observée dans cette étude n’exigeait pas, pour se déployer, la présence d’une autre personne qui co-régule : les personnes participantes décrivaient des cycles auto-entretenus dans lesquels le comportement de vérification lui-même, plutôt qu’une quelconque réponse de l’autre, devenait le principal moteur de l’escalade de l’anxiété, ce qui distingue la dysrégulation numérique de celle qui se produit strictement dans une boucle de rétroaction dyadique. De cette façon, la technologie médiatise et intensifie à la fois les boucles de rétroaction relationnelles (AUTHOR, en révision). Cela suggère que la régulation numérique pourrait constituer un processus relationnel normal dans les relations modernes, façonné par l’accessibilité d’une connectivité et d’une visibilité permanentes (Hertlein, 2012). Ce constat rejoint pleinement le travail fondateur de McDaniel et Coyne (2016), qui considère l’anxiété comme une présence dans les dynamiques relationnelles.

Lien avec les théories du développement des relations

La recherche sur les relations amoureuses s’appuie sur plusieurs modèles théoriques fondateurs qui décrivent la manière dont les partenaires interagissent, négocient l’intimité et gèrent les conflits. Deux cadres majeurs de ce domaine rejoignent la présente étude : la théorie de la dialectique relationnelle (TDR ; Baxter & Montgomery, 1996) et la théorie de l’attachement adulte (Hazan & Shaver, 1987). La TDR pose que le développement d’une relation est une négociation continue de tensions dialectiques inhérentes, principalement les forces opposées entre autonomie et lien, ouverture et réserve, stabilité et changement. Les partenaires doivent gérer en permanence ces tensions par la communication pour maintenir la satisfaction relationnelle (Baxter & Montgomery, 1996). Bien qu’elle ne soit pas une variable testée dans cette étude, la théorie de l’attachement souligne comment les styles d’attachement influencent les attentes et les comportements dans les relations amoureuses, en particulier la manière de rechercher la proximité, d’apporter du soutien et de co-réguler les émotions en période de détresse ou d’incertitude (Mikulincer & Shaver, 2016). Ces modèles insistent sur le fait que les relations amoureuses exigent des efforts continus et dynamiques pour équilibrer des besoins relationnels concurrents et gérer les états émotionnels.

Dans la présente étude, c’est la manière dont la technologie numérique servait à gérer les états d’humeur qui a émergé. Les personnes participantes montraient des signes nets d’anxiété d’attachement, déclenchée par la nature ambiguë de la communication numérique, et s’appuyaient sur les « accusés de lecture » et la disponibilité permanente comme formes modernes de recherche de proximité. Lorsque les attentes de réactivité numérique n’étaient pas satisfaites, les partenaires vivaient une profonde dysrégulation émotionnelle. En outre, conformément à la théorie de la dialectique relationnelle, les personnes participantes se servaient de la barrière protectrice des écrans pour négocier avec soin la dialectique ouverture/réserve au début de la relation, tout en s’appuyant sur des fonctionnalités comme le blocage et le ghosting pour établir une autonomie immédiate au moment de la rupture.

La co-régulation et la dysrégulation comme voies doubles

Si la co-régulation et la dysrégulation sont des processus universels du lien humain, une question cruciale se pose : qu’y a-t-il de propre à la manière dont ces processus se déploient par la technologie ? Les résultats de cette étude soulignent que la technologie ne fournit pas seulement un support plus accessible ou plus commode aux échanges émotionnels ; elle modifie qualitativement les schémas relationnels eux-mêmes. Pour comprendre ce déplacement, il est utile de lire ces résultats à travers le cadre multiaxial de la technologie dans la vie de couple et de famille proposé par Hertlein (2012). AUTHOR [Hertlein] pose que la technologie modifie à la fois les éléments structurels d’une relation (ses rôles, ses règles et ses frontières) et ses éléments de processus, dont le début, le maintien et la fin de la relation.

Vues à travers ce cadre (Hertlein, 2012), la co-régulation et la dysrégulation numériques apparaissent comme des phénomènes nettement transformés. Parce que la technologie change les règles et la structure d’une relation (par exemple les attentes de réponse immédiate, l’ambiguïté des accusés de lecture ou le caractère public des interactions sur les réseaux sociaux), elle modifie la manière dont les partenaires doivent composer avec leurs états émotionnels. Par conséquent, la co-régulation numérique n’est pas simplement la régulation traditionnelle exercée sur un écran : elle oblige les partenaires à s’orienter dans de nouvelles règles et de nouveaux rôles numériques pour maintenir la stabilité. La dysrégulation numérique survient souvent parce que les caractéristiques structurelles propres à la technologie, comme l’accessibilité ou la communication asynchrone, bousculent les frontières relationnelles traditionnelles et exacerbent la détresse émotionnelle. Autrement dit, la technologie ne se contente pas de faciliter les processus émotionnels ; elle remodèle fondamentalement l’environnement systémique dans lequel ils se produisent.

Les résultats de cette étude suggèrent que la régulation numérique suit deux voies principales : la co-régulation numérique et la dysrégulation numérique. Dans le modèle plus adaptatif, celui de la co-régulation, la technologie facilite le lien, la réassurance et l’accordage émotionnel. Les personnes participantes ont souligné l’aide apportée par les réponses rapides de leur partenaire et la possibilité d’un contact continu, indépendamment de ce qu’elles faisaient et de l’endroit où elles se trouvaient. Elles ont aussi insisté sur la communication partagée non seulement avec le ou la partenaire, mais avec la famille élargie (la leur comme celle du ou de la partenaire). Ces interactions positives montrent comment la technologie fonctionne comme un outil essentiel pour renforcer non seulement le lien intime du couple, mais aussi le système plus large de soutien relationnel.

Les cycles de dysrégulation numérique sont ceux dans lesquels la technologie amplifie l’anxiété et le conflit par la surveillance, l’ambiguïté, la réponse différée et des cycles d’escalade. La figure 1 représente la manière dont ces cycles interagissent. Ces résultats concordent avec les recherches sur la technoférence et le phubbing, qui montrent elles aussi que les interruptions liées à la technologie pendant l’interaction sont associées à une moindre réactivité perçue du ou de la partenaire, à davantage de conflits et à une satisfaction relationnelle plus faible (Beukeboom & Pollmann, 2021 ; McDaniel & Drouin, 2019 ; Roberts & David, 2020 ; Wang et al., 2022). Ils suggèrent que l’usage de la technologie peut perturber les processus d’accordage d’instant en instant et contribuer à des cycles croissants de dysrégulation relationnelle.

En outre, ces voies ne s’excluent pas mutuellement ; les relations oscillent souvent de l’une à l’autre. Les mêmes caractéristiques technologiques qui permettent le lien (par exemple l’accès permanent, la visibilité) créent aussi les conditions d’une surveillance et d’une réactivité accrues (voir la figure 1).

Les codes ont confirmé la séquence centrale représentée dans la figure : un événement numérique ou relationnel, comme la distance, une réponse différée, une distraction, des frontières floues ou la transgression perçue d’une règle, active l’anxiété ou l’incertitude. La personne tente alors de réguler la relation par des messages, des appels, des vérifications, de la surveillance, une recherche d’informations, l’établissement de règles ou un autre comportement médiatisé par le numérique. La réactivité du ou de la partenaire et la rétroaction du système sont interprétées à travers les attentes existantes en matière de confiance, d’intimité, de disponibilité et de communication. L’accessibilité, la transparence, le respect et un dialogue porteur de sens ont plus de chances de produire une réassurance positive et un mouvement vers la co-régulation, alors que des indices manquants, une présentation trompeuse, une absence de réponse, des atteintes à l’intimité ou des règles transgressées peuvent produire des attributions négatives et un mouvement vers la dysrégulation. La réassurance ou l’escalade qui en résulte rejaillit ensuite sur le comportement numérique suivant, créant un cycle récursif qui peut stabiliser la relation ou intensifier l’anxiété et le conflit.

Implications pour le développement théorique

Cette étude contribue à la théorie relationnelle et systémique en introduisant la co-régulation/dysrégulation numérique comme processus relationnel central, en élargissant les cadres théoriques aux boucles de rétroaction médiatisées par la technologie (AUTHOR, en révision), et en remettant en cause l’idée que la régulation émotionnelle serait principalement interne ou dyadique, puisqu’elle montre le rôle des infrastructures numériques dans le façonnement des expériences relationnelles. La recherche future devrait examiner plus avant comment ces processus de régulation varient selon les contextes culturels, les étapes de la relation et les niveaux de détresse relationnelle, ainsi que la manière dont les personnes et les couples peuvent élaborer des stratégies plus adaptatives pour gérer les interactions médiatisées par la technologie.

Ces résultats concordent avec des travaux comme ceux de Johnson et al. (2019, 2024) et de Hertlein (2020), qui décrivent comment la technologie peut servir à accroître la proximité. Il existe un processus par lequel les gens utilisent intentionnellement la technologie pour accroître l’intimité au moyen de présentations et d’expositions structurées, tout en se servant de fonctionnalités technologiques pour limiter d’autres facteurs extérieurs et se concentrer sur les activités qui construisent la relation. À bien des égards, c’est une arme à double tranchant : plus on s’habitue à pouvoir contrôler sa présentation, moins on parvient à gérer l’anxiété quand on ne peut pas contrôler la présentation ou la présence des autres.

L’anxiété était un moteur important des interactions. Les personnes participantes rapportaient souvent qu’elles utilisaient plusieurs canaux ou faisaient plusieurs tentatives pour joindre leur partenaire lorsque quelque chose dans la relation les inquiétait. Elles décrivaient souvent l’anxiété qui surgit dans les périodes sans nouvelles du ou de la partenaire, et essayaient alors de savoir si l’autre était en colère ou indisponible. Si cette étude n’a pas exploré de traits individuels comme les variables d’attachement, ses résultats montrent que l’introduction structurelle de la technologie crée en elle-même des schémas systémiques distincts de régulation et de dysrégulation. L’accessibilité continue et l’ambiguïté de la communication numérique agissent comme des facteurs de stress systémiques propres, avec lesquels les partenaires doivent composer, et façonnent le climat émotionnel de la relation quels que soient les traits individuels en jeu.

Selon la recherche, celle qui découle de cette étude comme d’autres travaux, l’usage de la technologie pour gérer l’anxiété relationnelle (en particulier après une rupture) peut être à la fois utile et problématique (Hertlein & Ancheta, 2014 ; Holtzman et al., 2021). Beaucoup de relations modernes comportent un certain degré de connexion en ligne, alimentée par toute une gamme de réseaux sociaux et d’applications populaires. Les couples intègrent l’usage des liens sur les réseaux sociaux à la réalité de leur relation, qu’il s’agisse des amis et de la famille connectés, du partage de photos ou de l’annonce publique de leur statut amoureux, même lorsque le partage de photos était jugé, par certaines personnes participantes, comme le franchissement d’une limite.

D’un autre côté, les options qu’offre la technologie limitent aussi la mesure dans laquelle les gens se sentent capables de gérer leur anxiété. Plus il existait d’options pour gérer l’anxiété par la technologie (par exemple vérifier la localisation du ou de la partenaire, son statut de messagerie ou son activité sur les réseaux sociaux), moins les personnes étaient susceptibles de gérer l’anxiété psychologiquement (par exemple en s’apaisant elles-mêmes, en tolérant l’incertitude ou en réfléchissant à la source de l’inquiétude sans chercher de vérification extérieure). En fait, la manière dont la technologie était utilisée pour résoudre le problème exacerbait souvent l’anxiété au lieu de la résoudre. Cette idée a déjà été abordée au moins une fois dans la littérature : dans l’étude de Hertlein (2012) sur le traitement de l’infidélité sur Internet, les thérapeutes ayant participé indiquaient encourager les personnes ayant vécu une infidélité à mettre en place des barrières physiques au contact avec l’autre jusqu’à ce qu’elles soient en mesure de mettre en place les barrières psychologiques. En outre, la manière dont on utilise la technologie pour gérer son anxiété peut servir à l’accroître. Par exemple, se servir des réseaux sociaux pour suivre quelqu’un, avec l’objectif affiché de réduire l’anxiété, pourrait l’accroître du simple fait du média (Lee & Jang, 2019).

Implications pour la pratique

Étant donné la nature des résultats sur la gestion de l’anxiété, les implications sont vastes. Sur le plan clinique et individuel, la recherche en sciences de la famille peut s’attacher à cartographier avec les personnes suivies la co-régulation et la dysrégulation, afin qu’elles puissent utiliser la technologie le plus efficacement possible dans leurs relations. Les thérapeutes de couple peuvent aussi travailler avec les couples à l’usage de la technologie pour créer à la fois de l’espace et de la proximité dans la relation, tout en leur apprenant des manières plus efficaces d’éviter de s’engager dans des schémas de poursuite-retrait alimentés par l’anxiété. À un niveau sociétal plus large, toutefois, les implications dépassent toute relation clinique particulière. Il se pourrait que l’avantage d’une connexion permanente avec nos partenaires serve de justification pour ne plus avoir à rester dans le silence, ce qui peut être inconfortable. La recherche future doit examiner comment, et si, les gens peuvent mettre en œuvre des stratégies plus fécondes, qui leur permettent d’apprendre et d’appliquer davantage de compétences d’adaptation. Si l’on dispose de peu d’informations sur les stratégies d’adaptation à l’anxiété relationnelle, un exemple voisin provient des travaux sur les couples confrontés à l’anxiété liée à l’infertilité (par exemple Zurlo et al., 2020). Ces travaux notent que les stratégies de gestion de l’anxiété sont plus efficaces lorsqu’elles dépendent de la situation ; dans le cas de l’usage d’Internet, la gestion de l’anxiété tend à être globale et non spécifique, et consiste souvent à multiplier des stratégies susceptibles d’accroître l’anxiété.

Par ailleurs, les personnes participantes ont relevé qu’au bout de deux heures, leur anxiété atteignait un niveau tel qu’elle se manifestait par des activités de vérification et de surveillance. Cela pourrait signifier une diminution de notre capacité à rester dans des situations anxiogènes, et un recours plus facile à la connectivité d’Internet comme mécanisme d’auto-apaisement, pour découvrir ensuite qu’elle réduit souvent moins l’anxiété qu’elle ne l’amplifie (Busch & McCarthy, 2021). Il reste à mieux connaître le rôle de l’anxiété dans le déclenchement de certaines activités sur Internet, comme la surveillance du ou de la partenaire ou les comportements de vérification répétitifs.

Les cliniciennes et cliniciens peuvent utiliser notre modèle pour aider les couples séparés par la distance à établir des frontières numériques structurées et un sens partagé. Il importe de comprendre que, pour les couples géographiquement éloignés ou vivant une relation à distance, la communication numérique est la principale manière de vivre l’intimité et le conflit. Ces couples pourraient être particulièrement exposés aux cycles de dysrégulation repérés dans cette étude, où l’ambiguïté de la communication asynchrone peut faire monter l’anxiété relationnelle. Les thérapeutes peuvent proposer des interventions cliniques ciblées, par exemple demander aux couples à distance de négocier explicitement leurs attentes en matière de « délai de réponse », ou leur apprendre à utiliser des messages de prise de nouvelles précis qui favorisent la co-régulation numérique (par exemple : « J’entre dans une longue réunion et je ne pourrai pas écrire, mais tout va bien entre nous »), afin de combler la distance physique et de réduire l’ambiguïté.

Limites

Malgré son potentiel intégrateur, le modèle de régulation numérique n’est pas sans limites. Premièrement, le modèle est avant tout conceptuel et synthétise des résultats empiriques existants plutôt qu’il ne découle de tests longitudinaux ou expérimentaux directs, ce qui limite les conclusions sur la causalité et l’ordre temporel des processus de régulation. Deuxièmement, bien que le modèle intègre des modérateurs culturels et contextuels, il ne rend peut-être pas pleinement compte de la complexité des variations socioculturelles des normes numériques, en particulier dans les contextes non occidentaux et les systèmes familiaux structurellement divers. Troisièmement, le modèle est centré sur les processus interactionnels au sein des relations dyadiques et familiales, mais il pourrait sous-représenter des différences individuelles, comme le style d’attachement, la psychopathologie et le stade de développement, qui façonnent la manière dont chacun utilise la technologie comme outil de régulation. Des travaux futurs pourraient examiner les effets positifs pour les personnes insécures. En outre, l’évolution rapide des plateformes numériques et de l’intelligence artificielle pose des difficultés pour la stabilité du modèle, car de nouvelles possibilités d’usage peuvent modifier les schémas de co-régulation et de dysrégulation d’une manière que la littérature ne reflète pas encore. Enfin, si le modèle met l’accent sur les boucles de rétroaction récursives, la mesure empirique de ces processus dynamiques reste méthodologiquement difficile, en particulier pour saisir des interactions en temps réel sur plusieurs plateformes. La recherche future devrait privilégier des protocoles longitudinaux, interculturels et multiméthodes pour tester et affiner le modèle dans des contextes relationnels variés.

Sur le plan méthodologique, l’étude comporte aussi des limites. L’une d’elles tient au fait que la personne qui signe en premier a codé l’ensemble des entretiens. Si cette approche a favorisé la cohérence des décisions de codage, elle a pu aussi introduire un biais en privilégiant une seule grille d’interprétation et en réduisant les occasions de points de vue différents. Par ailleurs, nous n’avons interrogé qu’un membre de chaque couple, ce qui peut conduire à une perspective limitée dans sa vision systémique. En outre, l’étude s’est appuyée sur les souvenirs des personnes participantes plutôt que d’observer leurs interactions en temps réel ou de recueillir des données sur leurs téléphones pour trianguler les horaires et les interactions. Enfin, la transférabilité peut être limitée du fait que chaque couple n’est vu que d’un seul point de vue. Pour renforcer la fiabilité, nous avons cherché à obtenir une description dense et riche des données et à fournir un contexte sur les personnes interrogées.

Conclusion

Les médias et la technologie façonnent la manière dont les relations sont entretenues. Cette étude montre que l’usage nuancé de la technologie offre des manières de s’engager avec son ou sa partenaire, mais aussi d’utiliser la structure pour créer de la distance quand c’est nécessaire. Un thème central a révélé que l’anxiété est gérée dans les relations en utilisant Internet soit pour éviter, soit pour suivre les faits et gestes de l’autre, deux voies susceptibles de poser des problèmes par la suite.

Annexes

Annexe A

  • Parlez-moi un peu de votre famille. Qui vit dans votre foyer ? Quel âge ont les membres de votre famille ? Êtes-vous en relation amoureuse ? Si oui, depuis combien de temps ?
  • Quelles qualités des smartphones et d’Internet aident votre relation ? Quelles qualités des smartphones et d’Internet interfèrent avec elle ?
  • Quelles sont les règles, s’il y en a, concernant l’usage du téléphone dans la relation amoureuse ?
  • Comment les règles d’usage du téléphone et d’Internet sont-elles décidées ? Comment sont-elles appliquées ?
  • Quelles sont les limites de l’usage du téléphone ou d’Internet dans votre relation amoureuse ?
  • Quels rôles chaque personne a-t-elle en lien avec le téléphone ?
  • Comment utilisez-vous le téléphone et Internet pour nouer une relation amoureuse ?
  • Comment utilisez-vous le téléphone et Internet pour entretenir une relation amoureuse ?
  • Comment votre famille utilise-t-elle le téléphone ou Internet pour mettre fin à une relation amoureuse ?
  • Quand, si cela arrive, avez-vous le sentiment que votre smartphone s’immisce dans votre vie amoureuse ?
  • Quand est-il approprié, si cela l’est, d’interrompre une conversation en face à face pour un appel entrant ? Un message ? Un courriel ?
  • Décrivez un moment, s’il y en a eu un, où la disponibilité permanente que vous offre votre smartphone a été intrusive, ou pesante.
  • Y a-t-il autre chose sur l’usage du smartphone et les relations que je ne vous ai pas demandé ?

Complexe Systémique : à retenir

L’intérêt de cette étude tient moins à ses constats, attendus (on se présente avec soin en ligne, on rompt plus facilement par message), qu’à sa lecture de la technologie comme tiers triangulé, au sens de Bowen. Le message laissé « vu » sans réponse déclenche une boucle où la vérification, censée apaiser, entretient l’anxiété, parfois sans même que l’autre y participe. Pour la clinique, c’est une invitation à cartographier avec le couple ces séquences (déclencheur, tentative de régulation numérique, interprétation, escalade ou réassurance) plutôt qu’à juger le temps d’écran, et à négocier explicitement des règles de réponse, surtout dans les relations à distance. Deux réserves s’imposent. L’échantillon est jeune, un seul membre de chaque couple a été interrogé et le codage repose largement sur une seule personne. Surtout, le texte rappelle lui-même que l’« indépendance » est une norme occidentale : ce qui ressemble à de l’hypervigilance peut être, ailleurs, une interdépendance ordinaire. Enfin, la rupture par écran peut protéger dans une relation violente, ce qui interdit toute prescription générale. À lire avec l’article sur la thérapie familiale centrée sur la régulation émotionnelle à l’ère des technologies, et avec l’article sur la régulation émotionnelle dans les traitements de couple.

Notes de l’original

1 Les citations sont reproduites mot pour mot ; elles n’ont été ni produites ni traduites par une intelligence artificielle. Les particularités de langue ont été conservées pour préserver l’authenticité des propos originaux des personnes participantes.

Financement. Fulbright Austria.

Liens d’intérêts. Aucun conflit d’intérêts n’est déclaré.

Approbation éthique et consentement à participer. Toutes les procédures mises en œuvre dans les études impliquant des participants humains étaient conformes aux normes éthiques du comité de recherche institutionnel et/ou national, ainsi qu’à la Déclaration d’Helsinki de 1964 et à ses amendements ultérieurs ou à des normes éthiques comparables. L’étude a été approuvée par la commission d’éthique (Ethikkommission) de l’université de Salzbourg, en Autriche. Un consentement libre et éclairé à la participation a été obtenu auprès des personnes participantes.

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Traduction non officielle en français de Co-régulation et dysrégulation numériques dans les relations amoureuses : un modèle systémique des processus émotionnels médiatisés par la technologie, par Katherine M. Hertlein, Contemporary Family Therapy, publication en ligne anticipée (2026), doi : 10.1007/s10591-026-09793-z, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (légende de la figure traduite). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.

Traduction française non officielle de « Digital Co-Regulation and Dysregulation in Romantic Relationships: A Systemic Model of Technology-Mediated Emotional Processes », publié dans Contemporary Family Therapy (2026) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.

Lire l’article original

Comment citer cet article

Hertlein, K. M. (2026). Co-régulation et dysrégulation numériques dans les relations amoureuses : un modèle systémique des processus émotionnels médiatisés par la technologie (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/co-regulation-et-dysregulation-numeriques-dans-les-relations-amoureuses-un-modele (Œuvre originale publiée en 2026 dans Contemporary Family Therapy (2026), publication en ligne anticipée ; republiée en 2026 par Contemporary Family Therapy, https://link.springer.com/article/10.1007/s10591-026-09793-z)

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