Frontiers in Sociology · Thérapie familiale

Thérapie familiale centrée sur la régulation émotionnelle auprès des familles contemporaines touchées par les technologies de l’information et de la communication

Quand un parent disparaît derrière son téléphone et que les enfants s’enferment dans les jeux vidéo, qu’est-ce qui se régule au juste ? À partir de 47 séances filmées avec cinq familles suivies dans un centre d’addictologie parisien, Nathalie Duriez décrit une thérapie familiale centrée sur la régulation émotionnelle, en douze étapes : l’écran y devient un tiers qui apaise les tensions, et la perte ambiguë qu’il fait vivre réveille souvent des blessures plus anciennes.

Auteurs Nathalie Duriez (Laboratoire de psychopathologie et neuropsychologie, université Paris 8, Saint-Denis, France ; Centre de soins, d’accompagnement et de prévention en addictologie Monceau, Groupe SOS, Paris, France)Première publication Frontiers in Sociology, 22 mars 2021Traduction Complexe Systémique, traduction non officielle

Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de Thérapie familiale centrée sur la régulation émotionnelle auprès des familles contemporaines touchées par les technologies de l’information et de la communication, par Nathalie Duriez, publié dans Frontiers in Sociology (Frontiers Media) (2021), doi : 10.3389/fsoc.2021.633515, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Les tableaux sont présentés sous forme de listes et les échanges cliniques sous forme de dialogues ; la déclaration sur la disponibilité des données n’est pas reprise. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.

Aujourd’hui, ce tiers peut être un ordinateur, une tablette ou un smartphone.

Nathalie Duriez

Résumé

Dans le monde contemporain, les nouvelles technologies de l’information et de la communication (TIC) ont révolutionné les relations et l’organisation familiales. Téléphones mobiles, tablettes et ordinateurs sont ancrés dans la vie familiale quotidienne. Les familles font donc face à de nouveaux défis liés à l’usage problématique d’Internet, qui brouille les frontières entre le monde extérieur et la sphère domestique. Ces changements dans la vie commune sont parfois source de souffrance. Comment répondre, en thérapie, à ces nouveaux défis que rencontrent les familles contemporaines ? En prenant en compte les stratégies de régulation émotionnelle qui sous-tendent l’usage problématique des technologies, nous développons une thérapie familiale centrée sur la régulation émotionnelle. Dans le paradigme de la recherche sur les processus de changement (Change Process Research), qui vise à expliquer comment la psychothérapie produit le changement, nous examinons cette approche thérapeutique innovante dans une démarche exploratoire, afin d’affiner notre propre pratique. Nous avons mené une recherche qualitative auprès de cinq familles suivies en thérapie familiale dans des conditions cliniques naturelles, pour identifier les interventions de la thérapeute et les configurations familiales. Le thème central retenu est celui des interventions de la thérapeute. Les résultats ont permis de dégager 12 sous-catégories dans cette catégorie. À partir de ces sous-catégories, nous avons construit un modèle centré sur la régulation émotionnelle en 12 étapes. Chaque intervention est illustrée par des extraits de séances. Sont discutés les enseignements cliniques, les questions méthodologiques qui limitent ce travail et des recommandations pour de futures recherches.

Mots-clés : relations familiales, famille contemporaine, usage problématique d’Internet, perte ambiguë, thérapie familiale centrée sur la régulation émotionnelle

Introduction

Les mutations psychosociales ont modifié les configurations familiales et les préoccupations de la thérapie familiale. De nouvelles façons de « faire famille » émergent : familles recomposées plus nombreuses, homoparentalité, adoption tardive, procréation médicalement assistée, etc. Les familles connaissent aussi des changements liés à l’essor de l’usage des technologies de l’information et de la communication (TIC). Smartphone, tablette, ordinateur et objets connectés font désormais partie du paysage familial et peuvent transformer certains aspects de la vie de famille, plus encore dans le contexte de la pandémie de covid-19, avec le télétravail et le confinement. Le transhumanisme défend l’idée que l’être humain peut être « augmenté » par la technologie (Leary, 1994 ; Drexler, 2005 ; Roux et Coeurnelle, 2016). « L’être humain peut “devenir plus humain” grâce à la technologie : une vie plus longue, davantage d’intelligence et de créativité » (Roux et Coeurnelle, 2020). D’autres dénoncent les dangers de ces prothèses cognitives (Derian, 2013). Homme augmenté, « soi connecté » : les technologies de l’information et de la communication ont révolutionné les relations humaines et l’organisation des familles. Peut-on parler aussi de familles « augmentées » ? Le téléphone portable est devenu « un prolongement de soi » et s’est immiscé dans la vie quotidienne, créant une nouvelle dynamique relationnelle. Quels défis rencontrent les familles connectées ? Si l’usage d’Internet facilite nos vies, certaines personnes semblent présenter un usage problématique d’Internet (UPI). Parmi divers comportements en ligne préjudiciables, l’UPI est défini comme des « préoccupations, pulsions ou comportements excessifs ou mal contrôlés concernant l’usage d’Internet, qui entraînent une altération du fonctionnement et une détresse » (Weinstein et Lejoyeux, 2010, p. 277). Quelles en sont les implications pour l’évolution des dynamiques, des valeurs et des processus familiaux ? Dans son modèle multithéorique décrivant la manière dont les technologies affectent la vie de couple et de famille, Hertlein (2012) distingue deux types de changements dans les relations : les changements de la structure familiale des relations et les changements du processus familial. Si les familles changent et que la technologie fait partie de ce changement, l’adoption des technologies émergentes peut mettre au défi la clinique familiale. Comment la thérapie familiale répond-elle à cette réalité clinique émergente ?

Dans la perspective structurelle et fonctionnelle, « la structure familiale est l’ensemble invisible d’exigences fonctionnelles qui organise les façons dont les membres de la famille interagissent » (Minuchin, 1974, p. 52). La structure familiale est déterminée par des frontières, barrières invisibles qui régulent le contact entre les membres. Quand Minuchin (1974) définissait les frontières, il désignait les règles qui sous-tendent les schémas transactionnels des familles, c’est-à-dire la manière dont fonctionnent le système plus large (la famille nucléaire) et les sous-systèmes (parents et enfants) qui le composent. Les sous-systèmes sont organisés hiérarchiquement : le pouvoir est réparti de façon appropriée entre les personnes et entre les sous-systèmes, si bien qu’on s’attend davantage à pouvoir compter sur certains membres que sur d’autres. Les parents doivent affirmer leur autorité dans une structure hiérarchique. Le respect de ces règles dans une famille rend l’appartenance possible. L’usage des technologies peut modifier ces règles et brouiller les frontières entre travail et famille, avec des conséquences négatives (Chesley, 2005). Par exemple, quand un parent travaille à domicile, les règles propres à son système de travail peuvent prendre le pas sur les règles familiales. Le parent, d’ordinaire à l’écoute de son enfant, peut s’énerver parce que son fils de 6 ans vient perturber son travail. Du côté de l’enfant, les règles des jeux en ligne peuvent l’emporter sur celles de la maison. À l’adolescence, on refuse de quitter sa chambre pour rejoindre ses parents au déjeuner parce qu’on joue en ligne avec des amis. Ces bulles permises par la technologie apparaissent comme des sous-systèmes aux frontières parfois rigides au sein du système familial, régis par des règles différentes.

« Les dispositifs de communication personnels transforment désormais l’individu en une cellule communicante qui habite plusieurs espaces à la fois : celui de l’environnement immédiat et tous les espaces possibles virtuellement accessibles par ses connexions technologiques (Guillaume, 1994) » (Caron et Caronia, 2005, p. 255). Différentes affiliations entrent en rivalité. La notion d’appartenance paraît alors obsolète, les individus étant liés moins par une appartenance commune que par des connexions (Gaillard, 2009). Avec cette possibilité de connexions extérieures, la modélisation de la famille comme système semble remise en question, dans la mesure où les membres de la famille ne sont plus liés entre eux par des liens hiérarchiquement supérieurs à tous les autres (Gaillard et al., 2011). La soumission à l’autorité paternelle n’a plus cours, les jeunes sont leur propre juge et ont autorité sur leur propre personne. Autrefois, les parents pouvaient contrôler les jeux offerts à leurs enfants. Aujourd’hui, les enfants peuvent « télécharger leurs propres jeux à l’insu de leurs parents. Cela peut renverser la structure de la famille en valorisant de façon défavorable les jeunes, ou en leur donnant une position de pouvoir supérieure, car la jeunesse en sait souvent plus que les parents en matière de technologie » (Curtis et al., 2017, p. 114). « La famille, première cellule d’appartenance, est soumise à des reconfigurations permanentes et traverse une crise de la transmission éducative. On assiste ainsi à une mutation généralisée des institutions et des rituels sociaux et communautaires, qui nourrissaient le lien social en donnant du sens et en régulant les conduites individuelles » (Lascaux et Couteron, 2015, p. 165-166). Les technologies amplifient le phénomène d’individualisation des enfants, qui passent moins de temps avec leurs parents. La cohésion familiale1 en pâtit (Caron et Caronia, 2005). Escots (2011) parle d’une crise épistémologique liée au changement de statut ontologique des familles.

Dans les nouvelles familles, les enfants ne construisent plus leur identité sur l’appartenance, sous une injonction à l’hétéronomie, mais en répondant à une injonction à l’autonomie : « C’est à toi, et à toi seulement, de forger ton identité ! » D’où la nécessité d’une forte estime de soi. Les êtres se structurant sur un mode « individuel », le lien d’appartenance se dissout presque totalement dans un lien connectif. Ce mode connectif du lien doit laisser à chaque personne un espace intact de développement personnel. Son espace est devenu vital dans la mesure où ces espaces s’imposent comme supports de la nécessaire visibilité personnelle, du déploiement suffisant du soi des individus, de la présentation de soi, dirait Fourez (2004). Les jeunes ne construisent plus leur identité sur l’appartenance mais sur l’individualité, laquelle peut s’appuyer sur des supports numériques que l’on peut rapporter aux « technologies de soi » décrites par Foucault (1982). Les jeunes racontent leur histoire sur les réseaux sociaux, en consignant leurs humeurs et les activités qui ont rythmé leur journée. Les outils numériques permettent de produire un récit de vie (Amri et Vacaflor, 2010), mais les destinataires de ces messages, traces de l’identité narrative du ou de la jeune, sont multiples et incertains. Les liens sociaux médiatisés par ordinateur, rendus possibles par le numérique, sont « flottants » (Perriault, 2009), et la construction identitaire induite par cette logique sociotechnique sera instable (Coutant, 2011). De nouvelles fragilités émergent avec ces processus récents d’individualisation : troubles narcissiques, dysrégulation émotionnelle, nouvelles addictions, etc. (Coutant, 2011 ; Duriez, 2018a).

Le processus de désinstitutionnalisation du couple et de la famille induit une « subjectivation » et une « affectivation » du lien. « La relation à l’autre est très concrète, subjectivée et « affective », impliquant une relation fondée sur l’estime, constamment mesurée, de l’autre et de soi-même » (Gaillard et al., 2011). Les régulations au sein de la famille « ne sont plus sur un mode institutionnel, elles sont essentiellement sur un mode émotionnel, si bien qu’il y a un processus de négociation aussi continu que tendu » (Gaillard, 2009, p. 18). Ce changement des modes de régulation peut être source de souffrance pour certains membres de la famille qui ne s’adaptent pas à cette attitude connective (Duriez, 2019).

La technologie entraîne des changements du processus familial, en faisant passer d’un mode relationnel d’appartenance à un mode relationnel connectif. Dans la perspective interactionniste et constructionniste, l’étude du processus familial observe comment les membres de la famille développent des relations et interagissent par la communication, les comportements, les gestes, les rituels (Berger et Kellner, 1970) et les stratégies de régulation émotionnelle (Duriez, 2017). En dehors des situations symptomatiques (addiction, cyberharcèlement, accès de mineurs à des contenus inappropriés, etc.), le principal problème semble être le temps passé à utiliser les TIC et ses conséquences sur les relations familiales (Hugues et Hans, 2001 ; Bacigalupe et al., 2014). S’agissant des relations parents-enfants, à l’adolescence, « un isolement trop important dans le monde virtuel peut signifier un attachement amoindri aux parents et à la famille. Un lien trop fort à une machine au détriment d’autres relations avec les personnes de l’entourage, un temps trop long passé en sa présence, se substituent dans une certaine mesure à certaines relations indispensables dans le contexte du développement social et affectif » (Derian, 2013, p. 356). La présence généralisée des nouvelles technologies médiatiques dans les foyers peut avoir des effets relationnels sur les couples. Hertlein (2012) examine ces conséquences pour les couples et souligne les effets de la technologie, dans la vie familiale quotidienne, sur l’intimité, sur les processus d’initiation et de formation des relations et sur leur entretien. Chesley (2005) montre que l’usage du téléphone portable dans la durée est lié à une détresse psychologique accrue et à une moindre satisfaction familiale.

Par exemple, au cours d’une thérapie de couple, une femme explique que chaque soir, quand le couple pourrait se retrouver une fois les enfants couchés, son mari emporte son téléphone aux toilettes et disparaît pendant 30 minutes : « il est là et il n’est pas là ». Elle vit alors une perte momentanée. Si cette expérience peut surgir dans un contexte de divorce, elle peut aussi exister quand tous les membres de la famille sont réunis à la maison. Les oscillations entre présence et absence déstabilisent l’entourage, qui doit apprendre à faire face au stress de ne jamais savoir si la personne est réellement présente et disponible ou enfermée dans sa bulle technologique et inaccessible (Duriez, 2013). Cette expérience de perte devient un noyau organisateur de la dynamique familiale, car de nouveaux jeux cachés régulent les relations : une personne s’absente psychiquement en s’enfermant avec l’ordinateur, tandis que l’autre ressent l’absence, le manque. Cette expérience nous ramène au concept de perte ambiguë décrit par Boss (1999). Dans le contexte d’une perte ambiguë, il est très difficile d’intégrer l’absence de l’autre, puisque l’autre est là. La personne n’est plus présente psychiquement, mais elle l’est physiquement et peut aussi revenir psychiquement. Le processus de « détachement progressif », étape du deuil d’une perte réelle, n’est pas possible. Les familles connectées doivent apprendre à réguler les émotions liées à l’ambiguïté de la présence, à l’incertitude quant à la disponibilité de l’autre.

Comment répondre, en thérapie, à ces nouveaux défis que rencontrent les familles contemporaines ? Mesch (2006) propose une approche composite qui inclut un travail sur l’usage d’Internet, l’estime de soi, le temps familial et les conflits familiaux, afin de renforcer la cohésion familiale. Bacigalupe et al. (2014) proposent une approche fondée sur les forces pour soutenir les relations familiales. « La confluence d’une intelligence ambiante, environnement de technologies avancées capable de répondre intelligemment aux besoins humains (Riva, 2005), d’une présence connectée (Licoppe, 2004) et de la conscience continue des autres au moyen des outils sans fil, favorise une nouvelle manière d’être en relation dans les familles » (Bacigalupe et al., 2014). L’équipe recommande aux thérapeutes de se familiariser avec les nouvelles TIC. Jordan (2014) propose d’intégrer les jeux vidéo en thérapie comme on le fait des jeux de société. Curtis et al. (2017) proposent d’accueillir les jeux vidéo et d’en souligner les bénéfices afin d’aider les jeunes à rester engagés et actifs dans le processus. Cette équipe invite les parents à faire de même. « La personne qui s’occupe de l’enfant, guidée par la personne thérapeute, devrait faciliter une conversation avec l’enfant sur les jeux auxquels l’enfant aime jouer ou qui l’intéressent » (Curtis et al., 2017, p. 115). Liu et al. (2015) explorent à la fois l’efficacité d’une thérapie de groupe multifamiliale sur l’addiction à Internet et les mécanismes qui sous-tendent cette efficacité. L’équipe identifie deux mécanismes : 1) l’amélioration de la communication et de la proximité entre parents et adolescents ; 2) la satisfaction des besoins psychologiques des adolescents par le renforcement de leur communication et de leur relation avec leurs parents.

Le travail sur les difficultés de communication est au cœur des approches thérapeutiques, qu’il s’agisse de la communication parents-enfants (Young Park et al., 2014) ou de la communication dans le couple (Hertlein, 2012). La thérapie familiale avec les familles connectées prend peut-être encore trop peu en compte les stratégies de régulation émotionnelle qui sous-tendent ces difficultés de communication. La recherche étudie de plus en plus la corrélation entre usage problématique d’Internet (UPI) et régulation émotionnelle (Zhou et al., 2011 ; Hormes et al., 2014 ; Casale et al., 2016 ; Spada et Marino, 2017 ; Evren et al., 2018 ; Wei et al., 2018 ; Amendola et al., 2019 ; Hernandez et al., 2019 ; Karaer et Devrim, 2019 ; Faghani et al., 2020). Sideli et al. (2017) montrent qu’une faible estime de soi, une agressivité-hostilité élevée et une sociabilité élevée sont des facteurs de risque significatifs d’UPI. Internet permet la fuite, la distraction, le retrait d’une relation (Lee, 2014) ou la procrastination (Hernandez et al., 2019), bref « une forme d’évasion pour éviter certains aspects de leur réalité » (Hertlein et Hawkins, 2012). Schimmenti et Caretti (2017) montrent que l’UPI peut être considéré comme une expérience dissociative. Cette équipe propose la construction clinique de transe dissociative vidéo-terminale (Video-terminal Dissociative Trance, VDT) et discutent de son utilité potentielle pour l’évaluation et le traitement des personnes qui présentent un UPI. « En tant que mécanisme de défense, la dissociation permet à un individu d’éviter temporairement la détresse émotionnelle en filtrant les stimuli excessifs ou envahissants (Bromberg, 1996) » (Schimmenti et Caretti, 2017, p. 65). Dans notre pratique avec les familles connectées, ces études nous invitent à explorer la fonction de l’usage problématique d’Internet au regard de la régulation émotionnelle. Comment cet usage maintient-il l’homéostasie du système familial ?

Matériel et méthode

Nos questions de recherche sont les suivantes : quels sont les effets des TIC sur les relations familiales ? Quelles difficultés les familles rencontrent-elles en lien avec l’usage d’Internet ? Quelles sont les pistes de travail pertinentes avec les familles qui vivent au rythme du numérique ? Comment la thérapeute agit-elle ?

Dans le cadre du nouveau paradigme de recherche sur les résultats, centré sur l’identification des processus de changement chez les personnes suivies et sur l’analyse des actions de la personne thérapeute qui produisent ces changements (Goldfried et Wolfe, 1996), une démarche de recherche qualitative et exploratoire a été retenue. Pour une partie de la recherche, « on ne peut plus se contenter d’études qui se focalisent sur la comparaison des symptômes avant et après traitement ou non-traitement. Il faut ouvrir la “boîte noire” de ce qui a fonctionné entre les deux » (Thurin, 2017, p. 57). C’est ce que propose Greenberg (1986) avec le concept de « recherche sur les processus de changement » (Change Process Research). Fondée sur l’étude circonstanciée de thérapies menées dans des conditions « naturelles », elle a des perspectives cliniques, pratiques et théoriques. À ce stade de notre recherche, l’objectif n’est pas d’évaluer la psychothérapie, puisqu’elle n’est pas encore formalisée. Il s’agit de cerner, à travers leur discours, l’expérience que les familles ont des TIC, ce que la famille demande et comment la thérapeute y répond, afin de construire un modèle centré sur la régulation émotionnelle pour ces familles connectées. Notre recherche n’est pas non plus une recherche-action, puisque les données issues des thérapies terminées préexistaient à la recherche.

Nos recherches sur les processus de changement (Duriez, 2007) et notre pratique clinique nous ont permis d’observer que, dans certains contextes, les stratégies de régulation émotionnelle de certains membres de la famille, même adaptées pour la personne elle-même, peuvent être source de souffrance pour d’autres membres de la famille, au point de les amener à remettre en question leurs propres stratégies. Pendant la thérapie, nous explorons les stratégies de régulation émotionnelle et la façon dont les autres y réagissent. S’il y a un problème, notre intention thérapeutique est d’amener les membres de la famille à mieux accepter le style de régulation émotionnelle de chacun, sans sentiment d’incompréhension ni de menace face aux différences de stratégies de régulation émotionnelle (Duriez, 2017). Le processus d’hypothétisation se dégage dans le cadre thérapeutique, dans le contexte de la rencontre intersubjective entre la famille et la thérapeute, la thérapeute faisant elle aussi l’expérience de ses propres stratégies de régulation émotionnelle. Nous appliquons le principe de circularité entre la thérapeute et la famille, que l’on peut définir comme « la capacité du thérapeute à conduire son investigation en s’appuyant sur les rétroactions de la famille en réponse aux informations qu’il sollicite sur les relations et, par conséquent, sur la différence et le changement » (Selvini et al., 1980, p. 6).

Cadre

Le cadre de notre pratique était un Centre de soins, d’accompagnement et de prévention en addictologie (CSAPA) à Paris, qui offre un service gratuit aux personnes vivant en Île-de-France. Aucune orientation par un ou une professionnelle n’est nécessaire : les personnes peuvent s’adresser directement au centre. Le CSAPA est géré par le Groupe SOS et sert de lieu de formation à la thérapie familiale.

Familles

Parmi les archives des séances de thérapie conduites par l’autrice, cinq familles ont été sélectionnées parce qu’elles évoquaient un usage problématique des TIC. Quarante-sept séances de thérapie familiale enregistrées en vidéo ont été retenues. Pour protéger l’identité des familles et garantir la confidentialité, des pseudonymes leur ont été attribués. Ces cinq familles sont présentées dans le tableau 1.

Tableau 1 — Population

Pour chaque famille : configuration familiale ; nombre de séances ; problème présenté.

  • Famille I, famille recomposée. M. Philippe I, 54 ans ; Mme Armelle I, 53 ans ; Carmen, 16 ans ; Axel, 14 ans ; fils de M. I issu d’un précédent mariage : Diego, 25 ans. Séances : 22. Problème présenté : 1) l’usage du smartphone par Carmen ; 2) l’usage des jeux vidéo par Axel ; 3) les infidélités en ligne de Mme I.
  • Famille R, famille recomposée. M. Jérémie R, 40 ans ; Mme Valérie R, 45 ans ; Lucas, 13 ans ; fils de Mme R issus d’un précédent mariage : Baptiste, 21 ans, et Simon, 18 ans. Séances : 2. Problème présenté : l’usage des jeux vidéo par le père et les garçons.
  • Famille S. M. Olivier S, 55 ans ; Mme Carla S, 48 ans ; Opale, 16 ans ; Logan, 12 ans. Séances : 15. Problème présenté : 1) l’usage du smartphone par Opale ; 2) l’usage des jeux vidéo par Logan.
  • Famille T. M. Antoine T, 32 ans ; Mme Amandine T, 25 ans ; Soukaina, 3 ans. Séances : 2. Problème présenté : les jeux d’argent en ligne de M. T.
  • Famille V, famille divorcée. Mme Catherine V, 56 ans ; Gauthier, 26 ans ; Florent, 21 ans. Séances : 8. Problème présenté : l’usage des jeux vidéo par Gauthier et Florent.

Posture de recherche

La recherche a été menée par la thérapeute des familles, qui signe cet article. Le double rôle de chercheuse et de clinicienne présente des avantages : il facilite à la fois le développement d’une recherche pertinente pour la clinique et la diffusion de traitements fondés sur des données probantes dans les services cliniques courants (Yanos et Ziedonis, 2006). Il présente aussi des difficultés, avec des conflits éthiques entre le mandat clinique et les exigences méthodologiques. Pour y répondre, thérapie et recherche n’ont pas eu lieu au même moment. Pendant la thérapie, l’analyse des séances a été menée par différents groupes de psychologues en formation à la thérapie familiale, guidés par le mandat clinique. La présence d’un dispositif d’enregistrement et d’une vidéo des interactions faisait partie intégrante du cadre de la thérapie familiale. Une fois les thérapies terminées, la recherche a été menée, guidée par le mandat scientifique.

Analyse des données

La recherche sur les processus de changement (Greenberg, 1986 ; Watson et McMullen, 2016) comprend des méthodologies qualitatives qui visent à donner sens aux données issues des interactions complexes du travail psychothérapeutique et à les conceptualiser, puis à contribuer au développement de la théorie. Nous avons choisi une analyse de contenu conventionnelle (Hsie et Shannon, 2015), généralement utilisée dans un plan d’étude qui vise à décrire un phénomène, ici les interventions de la thérapeute qui répondent aux défis que rencontrent des familles désormais utilisatrices intensives des nouvelles technologies.

Les données proviennent de thérapies familiales terminées. Mais une première analyse des données a commencé pendant la thérapie. Nous travaillons avec les familles dans un souci constant d’interroger notre pratique, selon une posture de pratique fondée sur les données probantes (Evidence-Based Practice, EBP), qui offre l’occasion de relier recherche clinique et pratique, d’enrichir la base de connaissances et d’améliorer les soins. Nous avons visionné et revisionné les séances avec différents groupes de psychologues en formation à la thérapie familiale, ainsi qu’avec des groupes de master, afin de laisser émerger de nouvelles compréhensions et de dégager une vue d’ensemble du processus thérapeutique. À partir de ce travail et des notes cliniques rédigées après chaque séance, nous avons repéré les moments pertinents liés à un usage problématique des technologies. Nous avons visionné les séances significatives des cinq familles et transcrit les passages pertinents. Deux personnes en master ont aidé à transcrire les séances des familles I et S. Nous avons commencé le codage ouvert initial sur des copies papier des transcriptions, en notant les catégories dans les marges. Les procédures analytiques de l’analyse de contenu sont proches de la pratique du « ligne à ligne » en supervision, qui permet aux thérapeutes de réfléchir aux significations du matériel clinique. Nous avons ensuite entrepris un codage axial pour relier les catégories à leurs sous-catégories.

Nous avons cherché à assurer la crédibilité de nos résultats qualitatifs de plusieurs manières, notamment par la triangulation avec nos collègues du groupe de formation à la thérapie familiale, avec les personnes présentes lors d’ateliers (Duriez, 2018a, 2019) et avec les groupes de master, en recourant à plus d’une source pour analyser les données (Merriam, 1998).

Résultats

Deux thèmes centraux ont été dégagés : l’expérience de la famille avec la technologie et les techniques thérapeutiques. Les techniques thérapeutiques désignent les moyens précis employés par les thérapeutes pour réaliser différentes intentions thérapeutiques. L’expérience de la famille s’exprime à travers les interventions exploratoires de la thérapeute. Nous avons donc retenu un seul thème central, les interventions de la thérapeute, qui inclut à la fois les investigations de la thérapeute pour cerner l’expérience de la famille et les techniques thérapeutiques. Les résultats ont permis de dégager 12 sous-catégories dans la catégorie des interventions de la thérapeute. Le tableau 2 présente ces 12 interventions. Nous présentons ces sous-catégories dans l’ordre chronologique observé en thérapie. Pour chaque catégorie, nous avons distingué ces interventions selon les distinctions établies par Tomm (1988) d’après les présupposés de la personne thérapeute (linéaires ou circulaires) et ses intentions (orienter ou influencer).

Tableau 2 — Résultats

Pour chaque intervention de la thérapeute (type d’intervention entre parenthèses) : les sous-catégories.

  • Exploration du problème (questions linéaires). Activité chronophage ; réduction du temps familial ; effets sur la qualité du temps familial ; effets sur les études et les devoirs ; effets sur l’intimité du couple ; effets sur le budget familial ; perméabilité de la frontière entre travail et famille.
  • Exploration des plaintes (questions circulaires). Sentiment d’abandon ; manque de soutien ; peur.
  • Exploration du point de vue de la personne désignée comme patiente (questions linéaires). Plaisir ; détente ; recentrage sur soi ; lien avec les amis ; construction d’une bulle protectrice ; indisponibilité psychique des parents ; climat familial conflictuel.
  • Le cycle interactionnel négatif (intervention stratégique). Stratégie d’évitement amplifiée par la stratégie de confrontation de l’autre ; faible estime de soi amplifiée par la colère et les disqualifications de l’autre.
  • L’expérience de la perte ambiguë (questions réflexives). Perte des rituels ; relation façonnée par la perte ; indisponibilité émotionnelle ; frontière rigide ; bulle ; menace de rupture ; évocation de la mort.
  • Relier passé et présent (questions réflexives). Non-élaboration d’une perte antérieure ; sentiment de répétition ; cohérence avec le passé ; paradoxe entre le programme officiel et la construction du monde.
  • Recadrer l’usage de la technologie comme stratégie de régulation émotionnelle (questions réflexives). Temps pour se détendre ; coping d’évitement ; désengagement comportemental ; retrait de la relation de couple ; fuite du monde réel ; distraction ; procrastination ; régulation du névrosisme ; partage des émotions ; recherche de soutien social.
  • Construire le cycle des stratégies de régulation émotionnelle (interventions stratégiques). Temps pour se détendre => réduction du temps familial ; distraction => effets sur les devoirs ; coping d’évitement => manque de soutien => effets sur la résolution des problèmes ; désengagement comportemental => communication intrafamiliale insatisfaisante ; retrait de la relation de couple => effets sur l’intimité du couple ; fuite du monde réel => non-élaboration des souffrances passées ; procrastination => peur pour l’avenir des enfants ; régulation du névrosisme => réduction du temps familial ; partage des émotions (avec les pairs) => sentiment d’abandon (pour la mère) ; recherche de soutien social (à l’extérieur) => réduction du temps familial.
  • Rouvrir les blessures traumatiques anciennes (interventions stratégiques). Enfance marquée par la perte (maltraitance, séparation parentale, etc.) ; migration ; décès.
  • Construire un sentiment de sécurité interne ou d’autonomie (interventions stratégiques). Meilleure connaissance mutuelle ; exploration du « schéma d’être-avec » ; respect des différences intrapersonnelles ; ajustement aux différences intrapersonnelles ; partage des émotions ; nouvelle compréhension des blessures anciennes.
  • Mise en place de nouveaux comportements (interventions stratégiques). Apprendre à décompresser autrement ; construire de nouveaux rituels familiaux ; construire de nouveaux récits ; nouvelle manière de communiquer ; partage des émotions ; utiliser la technologie au service de la cohésion familiale.
  • Changements (questions réflexives). Acceptation des émotions ; refus de l’héritage des traumatismes des ascendants ; prise de conscience ; agentivité ; découverte de nouvelles stratégies de régulation émotionnelle ; émergence d’un soi plus solide.
  • ✓ Questions linéaires : ce type de questions vise à élargir la compréhension de la personne thérapeute. Les questions reposent sur des présupposés linéaires quant à la nature des phénomènes.
  • ✓ Questions circulaires : l’intention est également exploratoire, mais les questions reposent sur des présupposés circulaires quant à la nature des phénomènes.
  • ✓ Interventions stratégiques : la personne thérapeute recadre ce qui a été dit dans une perspective circulaire afin d’amener la famille à comprendre le lien possible entre les comportements observés. Elle attend des membres de la famille une prise de responsabilité quant aux effets de leurs actions sur les autres. L’intention de ces questions est principalement corrective.
  • ✓ Questions réflexives : la personne thérapeute invite les membres de la famille à réfléchir aux implications de leurs perceptions et de leurs actions actuelles et à envisager de nouvelles options. Elle déclenche une activité réflexive dans les systèmes de croyances préexistants de la famille. L’intention de ces questions est principalement facilitatrice.

Pour chaque sous-catégorie, nous reprenons quelques verbatims ou échanges illustratifs. Nous avons sélectionné certains moments de la thérapie selon plusieurs critères : la répétition du thème évoqué, l’émotion exprimée, la qualité de la réflexivité et les retours de la famille sur les moments significatifs. Ces échanges ont été traduits du français par l’autrice pour la version anglaise de l’article, en conservant la formulation d’origine lorsque le sens était clair.

Explorer le problème, les dynamiques interactionnelles de la famille et la structure familiale

Lors de la première séance, la thérapeute demande à chaque membre de la famille de décrire le problème et suit les séquences de comportements par lesquelles les membres de la famille l’expliquent. On repère la place des écrans dans la vie familiale et leurs effets sur le temps familial, les études, les devoirs et l’intimité du couple. On explore la manière dont les TIC influencent la façon dont la famille établit ses règles, ses rôles et ses frontières. Grâce à ces informations, la thérapeute peut cartographier la structure sous-jacente de la famille. Elle évalue aussi la qualité de la frontière avec le monde extérieur et sa perméabilité.

La famille S est une famille connectée. M. S, le père, passe beaucoup de temps sur l’ordinateur. Opale, la fille de 16 ans, passe beaucoup de temps sur son smartphone. Logan, le fils de 12 ans, passe beaucoup de temps à jouer aux jeux vidéo. Le père et les enfants sont enfermés dans une bulle technologique et la mère souffre de ce manque d’échanges. Elle se sent abandonnée ou négligée. La demande initiale de thérapie porte sur l’usage excessif du téléphone portable par Opale. Opale explique : « En fait, quand je suis avec mes amis, mon téléphone n’existe pas. C’est juste que quand je rentre à la maison, je commence à m’en servir pour discuter avec mes amis. » Sa mère se plaint du manque de communication avec sa fille. Opale décrit le rituel du soir, à son retour de l’école : « Je lui dis “bonjour”, je viens lui faire un bisou, je vais dans la cuisine, je mange et je m’enferme dans ma chambre, et elle ne me revoit pas avant le dîner, et en fait ça l’agace parce qu’elle dit “tu fais comme si je n’étais pas là !” » La communication avec les parents devient source de stress. Si la frontière qui sépare l’ensemble de la famille des autres systèmes est diffuse à la maison, parce qu’Opale maintient un contact virtuel avec ses amis, cette frontière devient rigide quand Opale est dehors avec son groupe d’amis, car elle coupe généralement alors le contact avec ses parents.

M. S travaille beaucoup et, quand il est à la maison, il travaille aussi : « On n’a pas beaucoup de temps ensemble, ma femme et moi, moi d’abord parce que je suis dévoré par mon travail, tout ce qui est administratif, la comptabilité, etc. » La fuite dans le travail limite l’intimité du couple. De temps en temps, le samedi soir, le couple prévoit de regarder un film ensemble avec le vidéoprojecteur. Les enfants sont dans leur chambre, à jouer aux jeux vidéo ou à regarder une série. M. et Mme S sont chacun devant son ordinateur, attendant que l’autre ait fini ce qu’il fait pour lancer le DVD. Mais ils ne se le disent pas, se laissent prendre à répondre aux courriels, à lire l’actualité, à consulter les réseaux sociaux, puis se rendent compte qu’il est trop tard pour commencer un film. Il en va ainsi de toutes les activités communes. M. S est connecté en permanence. Mme S l’attend, finit par se connecter elle aussi, et ils ne font plus rien ensemble. Le père est désengagé vis-à-vis de ses enfants. La mère est enchevêtrée avec ses enfants. Elle surfonctionne dans le domaine de la parentalité et des tâches ménagères.

Explorer les plaintes

D’abord, la thérapeute interroge la personne à l’origine de la demande de thérapie sur son propre ressenti. En général, c’est la mère qui demande la thérapie et exprime sa souffrance. Elle se plaint le plus souvent de la mauvaise qualité de la communication et du manque de soutien perçu dans les tâches éducatives ou ménagères. Elle exprime le sentiment de ne pas être respectée et d’être négligée, ainsi qu’une peur pour l’avenir.

Mme R : J’ai une attente, parce que je vis un problème de communication avec mon entourage.

Mme V : C’est moi qui ai été à l’origine de la demande. Le motif au départ, je trouvais que mes fils étaient trop accros aux jeux vidéo, à Internet et ainsi de suite, et c’est pour ça qu’on est venus. (…) Parce que je sentais que la maison, c’était un peu comme un hôtel, qu’on ne communiquait pas, qu’on ne parlait pas de choses vraies, et chacun était un peu dans sa bulle, moi y compris, parce que j’étais très prise par mon travail. Ça me rendait malheureuse de voir qu’on n’avait pas d’échanges profonds avec mes fils.

Mme S exprime de la colère parce qu’elle ne se sent pas soutenue par son mari dans l’exercice de la parentalité. Elle doit se suradapter. Cette suradaptation peut aller jusqu’à l’épuisement. Mme S s’inquiète du temps que son fils passe à jouer au détriment de ses obligations scolaires. Elle le surveille chaque jour pour limiter son temps de jeu et regrette de ne pas être soutenue par son mari : « Ce n’est que quand il y a un gros problème, quelque chose qui le dérange directement, que là il craque, que là il explose. Mais au jour le jour, c’est moi qui suis derrière les enfants. Si je n’étais pas là, c’est fini ! Ils seraient livrés à eux-mêmes ! »

M. T joue au poker en ligne quand il ne se sent pas bien. Mme T s’inquiète pour l’avenir :

Mme T : La peur vient du fait que je dois fonder une famille avec Antoine, je ne peux pas accepter de savoir que si un jour il craque, il pourrait dilapider l’argent de l’éducation de nos enfants. La douleur, la tristesse, la déception seront intenses. Mes enfants, c’est tout pour moi. Me dire que je ne pourrai pas payer l’école parce que mon mari a fait une bêtise, ce n’est même pas envisageable !

Parfois, le problème n’est plus l’usage d’Internet mais la réponse parentale au problème. M. I avait lui aussi des moments de colère envers ses enfants, Carmen et Axel, qui jouent en ligne ou discutent avec des amis plutôt que de faire leurs devoirs, colère que Mme I lui reprochait. Il a alors dit un jour : « Je ne veux plus avoir ce genre de relation conflictuelle avec mes enfants, je ne veux plus m’occuper de leur éducation ! » Mme I s’est sentie abandonnée dans cette tâche : « Je suis toute seule à jouer la “méchante”, en tout cas pour poser des limites. » La colère de M. I quand il y a des problèmes avec les enfants n’a pas disparu : « Quand Victor est en colère à propos de quelque chose, il me le dit à moi, mais pas à eux. Je lui dis : “Va parler à la bonne personne !” »

Recueillir le point de vue de la personne désignée comme patiente

Selon la technique de circularisation (Tomm, 1987), la thérapeute interroge les personnes désignées comme porteuses du problème sur leur ressenti. L’usage de la technologie peut renvoyer à différentes significations psychopathologiques selon les motivations psychologiques sous-jacentes : plaisir, détente, recentrage sur soi, lien avec les amis, construction d’une bulle protectrice, manière de faire face au manque de disponibilité émotionnelle des parents ou à un climat familial conflictuel.

Outre la communication familiale, plusieurs traits de personnalité tendent à influer sur l’usage des technologies. Quand une personne présente une faible estime de soi, du névrosisme ou une recherche de sensations, l’usage problématique des technologies peut être accru par les schémas transactionnels de la famille.

M. T : C’est une échappatoire à un instant t. C’est comme si je me faisais ma propre parenthèse. J’ai eu une enfance un peu bizarre. J’ai toujours eu un côté solitaire et j’ai besoin de « mes moments ». J’étais triste, je me mettais toujours dans cette bulle. C’est une habitude que j’ai prise. C’est presque intrinsèque à ma personnalité.

Gauthier explique qu’avec son frère, ils s’enfermaient dans les jeux vidéo pour échapper aux conflits avec leur mère. S’ils communiquaient avec leur mère, l’ambiance était systématiquement conflictuelle. Il a dit à sa mère :

Gauthier : Pouvoir compter sur toi, ce n’était pas possible, parce que c’était soit « débrouille-toi », soit « oui », et ça n’arrivait jamais. Ça n’aide pas la communication. On est entrés dans un système où chacun était dans sa bulle et on ne voulait pas en sortir. Pour Florent et moi, comme on est des caractères solitaires, c’était confortable, plus confortable que d’être exposés à l’ambiance conflictuelle. On a mis des murs autour de nous et il n’y avait pas de vie de famille. Maman en a plus souffert que nous parce qu’on est de nature solitaire, donc on pouvait survivre. On l’a supporté. (…) En termes de vie de famille, ce fonctionnement est délétère !

Mme V reconnaît avoir eu un rôle dans ce fonctionnement familial : « Je pense que ça convenait à tous les trois, parce que moi aussi j’ai un côté comme ça, à être dans ma bulle. »

Identifier le cycle interactionnel négatif avec la famille

La thérapeute propose une vision circulaire de la situation, dans l’intention d’amener chaque membre de la famille à assumer sa part de responsabilité dans ce qui se passe. D’un côté, l’usage pathologique des TIC offre un refuge contre le stress de la vie quotidienne à la personne dépendante, mais il empêche aussi les autres membres de la famille d’affronter ensemble les problèmes. La thérapeute explique comment les deux comportements, par exemple la fuite dans le travail pour le mari et la communication agressive pour l’épouse, s’entretiennent probablement l’un l’autre, ou ne sont du moins qu’une petite partie d’un cycle de comportements plus large. La thérapeute identifie les boucles de rétroaction positive responsables du maintien du problème et de l’insécurité émotionnelle. Un cycle négatif se définit comme un schéma interactionnel prévisible qui se répète et organise la famille autour de l’insécurité plutôt que de la vulnérabilité. Les cycles négatifs épuisent le fonctionnement familial et le détruisent. L’un des parents fonctionne selon une stratégie d’évitement qui se heurte à l’autre, dont la stratégie est la confrontation ; en conséquence, la vie quotidienne repose sur une seule personne. M. S, pris au piège de son addiction au travail, n’est pas réceptif aux besoins émotionnels de sa femme et de ses enfants. La colère de Mme S l’empêche d’être réceptive aux besoins de ses enfants. Personne ne répond aux besoins d’attachement de l’autre. Mme I continue de fantasmer une famille unie :

Mme I : Quand je suis au travail, je fantasme ma famille. Je me dis qu’en rentrant, je vais faire le dîner, on va dîner ensemble, ce sera sympa. Je rentre et, d’un coup, j’ai l’impression que tout est inflammable. C’est vrai, c’est l’adolescence. En 5 minutes, c’est l’apocalypse, tout le monde se crie dessus, je me retrouve la fourchette en l’air, je trouve ça épuisant. On ne peut plus se parler !

Le recadrage systémique favorise l’empathie entre les membres de la famille, facilite la réceptivité et aide la famille à désamorcer l’escalade. Les défenses tombent, la colère et la disqualification cèdent la place à des émotions plus difficiles à exprimer : la peur, la blessure et la tristesse. Le sentiment de perte induit par les bulles technologiques s’exprime. Mme R exprime le sentiment d’avoir perdu son fils au profit des jeux vidéo.

Mme R : Quand Baptiste a commencé à jouer aux jeux vidéo, je me suis dit : « Ça y est ! J’ai perdu mon fils ! » La relation qu’on avait est morte. Parce qu’on avait une relation plutôt fusionnelle, et donc j’ai vécu notre relation… oui, comme une séparation, un deuil, une petite mort, une perte en fait… une vraie perte !

Explorer l’expérience de la perte ambiguë

La thérapeute rebondit sur cette expérience de perte. Son intention est d’aider la personne à identifier ses émotions et les conséquences de ces ressentis sur son comportement envers les autres. La thérapeute explore la manière dont le rapport aux écrans de certaines personnes induit un sentiment de perte ambiguë chez les autres membres de la famille, qui souffrent de cette indisponibilité émotionnelle. Les relations sont façonnées par la perte. Mme T dit de son mari : « C’est comme s’il n’était pas là ! Je suis enceinte de 8 mois, je pourrais accoucher d’un moment à l’autre, mais il ne m’aide pas à doucher notre fille. » Son mari, absorbé par les jeux d’argent en ligne, n’est plus là pour elle alors qu’elle traverse une période où elle a besoin de soutien. Elle pense qu’il sera difficile d’élever des enfants avec un homme aussi absent.

Mme T : Si ça devient trop, je partirai ! Je dois penser à moi. J’ai 25 ans, je n’en ai pas 40. Si à un moment je trouve que c’est trop et que je ne peux pas vivre comme ça, je partirai. Ça me rend triste d’avoir à mes côtés quelqu’un qui a ces défauts. On a tous des défauts, mais celui-là, c’est celui qui m’empêche d’avancer avec Antoine et qui m’empêche de me projeter avec Antoine ad vitam aeternam.

Thérapeute : Et quel serait ce cap ?

Mme T : C’est la confiance, et me dire que tout ça est derrière nous : ces bascules que tu peux avoir sur le jeu. Je ne pense pas que cette bulle te soit utile pour l’avenir. Je pense que, quoi qu’il arrive, cette bulle ne te servira pas toute la vie ! Et que ce soit avec moi ou avec quelqu’un d’autre !

Relier le sentiment de perte ambiguë à des pertes antérieures

Selon Stern, « on ne peut pas changer sans changer le passé fonctionnel, c’est-à-dire le passé qui est activé » dans l’interaction et qui influencera la perception de ce qui se passe dans le présent (Stern, 2003, p. 256). Le manque de disponibilité émotionnelle de la personne dépendante peut réactiver une expérience de perte antérieure. Le décès d’un être cher ou une séparation douloureuse est mentionné incidemment à un moment de la thérapie. Pendant la thérapie, Mme V n’avait jamais parlé de la mort de sa sœur. À la dix-huitième séance, elle évoque la relation tendue avec ses parents et leur opposition à son mariage avec son premier mari. Elle connote négativement ce mariage, en évoquant de façon tout à fait inattendue la mort de sa sœur, survenue à cette époque. Ce drame n’avait pas pu être dit. La thérapeute commence à construire une hypothèse autour de la non-élaboration de cet événement.

Mme V : C’était un mariage raté, parce qu’il a eu lieu juste avant la mort de ma sœur. On n’a rien changé au mariage, on a gardé la cérémonie, on a gardé la date du mariage alors que ma sœur venait d’être enterrée. C’était horrible ! C’est une grande tristesse quelque part ! Elle avait 25 ans.

L’évocation de cet événement peut être stressante et émotionnellement éprouvante pour la thérapeute. Il vaut parfois mieux attendre avant d’aborder ce matériel. La thérapeute attend que la famille soit prête pour ce travail, car, à première vue, le travail sur le passé et le transgénérationnel semble sans rapport avec les problèmes liés aux TIC. La thérapeute fait l’hypothèse que l’exacerbation d’un sentiment de perte ambiguë, lié à l’usage des TIC, doit être reliée à une perte antérieure. Le sentiment de perte ambiguë crée une certaine continuité avec le passé.

Recadrer l’usage de la technologie comme stratégie de régulation émotionnelle

La thérapeute explore le rapport aux écrans en termes de régulation émotionnelle, selon le modèle processuel de Gross (2014). S’agit-il d’une fuite du monde réel ? De procrastination ? D’un retrait de la relation de couple ? Quelles émotions sont régulées par l’usage de la technologie ?

Mme I explique que sa relation virtuelle lui a permis de survivre, car elle souffrait dans son couple. Elle vivait difficilement le manque de proximité avec son mari.

Mme I : Ces histoires avec des hommes sont plus virtuelles que réelles. Ça ne change rien à la souffrance de Philippe. Je ne cherche pas à minimiser le fait que je l’ai trahi, que ce soit par SMS, par fantasme. Pour moi, ces histoires étaient une question de survie sous bien des angles. Je pense que Philippe et moi n’existerions plus comme couple si je n’avais pas eu cette échappatoire, et je pense qu’il y avait un vrai désir inconscient que Philippe les voie, je ne les ai pas effacées parce que j’avais besoin que notre couple, tel qu’il existait, explose d’une manière ou d’une autre, disparaisse… et je voulais anéantir ce couple tel qu’il existait et construire autre chose, de préférence avec Philippe. Mais je ne voulais plus de cet ancien couple ! La seule chose qui me fait mal, c’est que Philippe souffre ! Parce que je sais que ça fait mal. Et en même temps, je pense que j’étais prête à tout pour ne plus avoir ce fonctionnement de couple. Et on a eu de longues discussions avec Philippe, et je pense que c’était la première fois de notre vie commune que je sentais que Philippe et moi communiquions, qu’il m’entendait vraiment et qu’il se passait quelque chose ! Je ne voulais plus de ce couple ! Je ne pouvais plus vivre dans ce couple ! Donc je pense que c’était ma façon de tout faire voler en éclats ! Je ne pouvais pas le quitter ; je n’arrivais pas à faire évoluer notre relation pour qu’elle soit harmonieuse. J’étais terriblement malheureuse et je souffrais depuis plusieurs années, au point de me rendre malade avec des dépressions, au point de me dissocier.

Pour M. T, le poker en ligne lui permet de vivre avec son névrosisme.

M. T : C’est presque intrinsèque à ma personnalité.

Thérapeute : Quelle est votre sensibilité ?

M. T : (…) Je suis sensible. Je ne suis pas quelqu’un qui va pleurer devant un film, mais je peux être vite blessé par le comportement des gens envers moi. C’est « sensible »… « susceptible », en fait. Ce que les gens peuvent me dire me renvoie à de mauvais souvenirs de mon enfance. Le fait de se mettre dans une bulle fait qu’on n’en est pas affecté.

Thérapeute : Le stock de mauvais souvenirs, il reste dans un coin ?

M. T : Oui ! Exactement !

Thérapeute : Une forme d’anesthésie d’une partie que vous ne voulez pas voir ?

M. T : Oui ! C’est pour ça qu’à une époque j’abusais pas mal des médicaments. C’est aussi une façon de m’anesthésier, parce que quand je m’endormais, je ressentais beaucoup de choses, etc., et ça m’empêchait de dormir.

Construire avec la famille le cycle des stratégies de régulation émotionnelle

La thérapeute propose une vision circulaire de la situation, dans l’intention d’aider les membres de la famille à mieux comprendre leurs différences dans la gestion des émotions. M. T recherche des sensations dans le jeu pour anesthésier ses émotions négatives. Mme T perd confiance et envisage de le quitter. M. T est touché dans sa vulnérabilité à la perte. Il joue pour ne plus penser qu’elle peut partir. On observe une escalade de la détresse du couple. La thérapeute souligne la circularité des stratégies de régulation émotionnelle et l’impasse dans laquelle le couple ou la famille est bloqué. À ce stade, la famille commence à comprendre l’urgence de changer les schémas émotionnels liés à la perte, pour que les anciens schémas ne se répètent pas. La thérapeute propose d’autres stratégies. Par exemple, dans le cas de la famille V, elle aide Mme V à accepter que ses fils ne partagent pas leurs émotions négatives.

Gauthier : On a des manières de faire face très différentes. Je gère très mal l’expression excessive des émotions. Ma façon de gérer les émotions, c’est le rationalisme. Je rationalise tout. Je me contiens en rationalisant. Et du coup, je ne suis jamais du côté de l’amplification.

Mme V : Quand j’étais jeune, il y avait dans ma famille un interdit majeur d’exprimer ses émotions, et j’en étais très malheureuse. J’ai filé à l’anglaise. C’est comme si, avec mes garçons, j’étais replongée dans l’atmosphère de ma famille d’enfance. Tout le travail que j’avais fait pour me libérer de cette chape de plomb, où il était interdit de dire quoi que ce soit et où il fallait faire semblant, paraît inutile aujourd’hui. Je suis de nouveau prise au piège. Si je ne peux pas avoir de conversations intimes et intenses avec mes fils, je vais me mettre à distance pour ne pas être blessée.

Thérapeute : L’intensité émotionnelle est vécue comme un danger par vos fils. Plus vous allez loin dans l’expression de vos émotions, plus ils fuient, et un fossé se creuse entre vous. Ce n’est pas une question d’amour, c’est simplement que vous êtes différents, avec une manière différente de réguler les émotions, et que vous n’avez pas encore réussi à vous accommoder de cette différence.

Rouvrir les blessures traumatiques anciennes

Quand la famille est prête, le passé peut être mis en perspective. La thérapeute explore les processus transgénérationnels, avec le génogramme (McGoldrick et al., 2020), le jeu de l’oie (Colpin et Rey, 2019) ou un conte systémique (Duriez, 2020). Notre présupposé est que l’émergence de symptômes liés à l’usage pathologique d’Internet et de dynamiques familiales sources de souffrance résulte du tissage entre dynamiques transgénérationnelles et changements sociaux. Le sentiment de perte ambiguë a réactivé des blessures psychiques préexistantes dans l’histoire des parents, ce qui a intensifié la réactivité émotionnelle entre la personne porteuse d’une blessure traumatique ancienne et celle qui est enfermée dans une bulle technologique. Ces parents sont vulnérables à la perte. Dans les cinq familles, nous avons trouvé des blessures non cicatrisées nées de traumatismes de l’enfance : séparation conflictuelle des parents et négligence (M. T), maltraitance psychologique (Mme R et Mme V), violences dans la famille d’origine (Mme I), abandon (M. I et Mme V), migration (Mme S), décès (Mme V). Par exemple, la thérapeute écrit un conte systémique avec la famille I et évoque l’adolescence de M. I, relégué dans une chambre de bonne. Mme V évoque elle aussi une adolescence difficile :

Mme V : Je partageais une chambre avec ma sœur. Elle étalait toutes ses affaires et il n’y avait pas de place pour deux dans la chambre. Pendant un an, à 12 ans, j’ai dormi sur un lit de camp dans le salon. Mon père ne voulait pas faire les travaux pour créer une nouvelle chambre. Mes parents m’ont loué une petite chambre de bonne, j’y suis restée un an, puis je suis partie.

La famille commence à faire des liens entre les expériences passées de colère dans la famille d’origine et l’agressivité actuelle. Revivre des souvenirs traumatiques dans un environnement thérapeutique sûr est la clé pour changer les aspects inadaptés du souvenir. De tels moments de forte activation semblent s’imprimer avec une puissance particulière dans la mémoire émotionnelle. Ils entraînent des réponses émotionnelles que les enfants ne peuvent pas comprendre. Même les parents ne les comprennent pas. Il en reste à la personne de puissants répertoires émotionnels appris, difficiles à comprendre parce qu’ils sont stockés dans la mémoire émotionnelle de manière non symbolisée. Pendant la thérapie, la colère ou une réaction émotionnelle intense peut devoir être suscitée dans une certaine mesure pour être retraitée dans la sécurité de la situation thérapeutique.

Construire un sentiment de sécurité interne ou d’autonomie

Les interventions de la thérapeute visent à aider les membres de la famille à accepter leurs différences, qu’elles portent sur l’usage de la technologie, sur leurs valeurs ou sur leurs stratégies de régulation émotionnelle. La thérapeute interroge et déconstruit le « schéma d’être-avec2 » (Stern, 1985) activé pour interpréter ce que dit l’autre. Ensemble, les membres de la famille se sentent plus en sécurité sur le plan émotionnel et peuvent répondre de façon plus appropriée aux besoins émotionnels de chacun. La parole circule plus librement, dans le respect de l’autre. L’ajustement empathique du parent aux besoins, aux humeurs et aux peurs de l’enfant aide l’enfant à intérioriser un sentiment de sécurité venu du parent, ce qui contribue à poser chez l’enfant les bases d’une sécurité interne.

Mme V s’inquiète pour ses fils. Elle s’inquiète parce que Gauthier n’a pas de partenaire, elle s’inquiète parce que Florent ne semble pas avoir de projets concrets pour son avenir professionnel, ni même pour les vacances. Tous deux veulent se protéger de l’inquiétude de leur mère, qu’ils perçoivent comme un manque de compréhension ou de confiance. Ils réagissent froidement à son inquiétude. La thérapeute tente de déconstruire ce « schéma d’être-avec ».

Thérapeute : Selon la logique de votre mère, des vacances, ça doit se prévoir, il faut un programme.

Mme V : Un programme ou une envie ! Je ne l’entends pas dire « Maman, j’ai envie de… ». Je n’entends aucun projet concret de ta part, j’ai une impression de flottement, comme si tu étais en apesanteur. Je t’ai renvoyé à ça et tu m’as dit : « Mais fais-moi confiance ! »

Florent : J’avais l’impression que tu ne faisais pas confiance à ce que j’allais faire, et je trouve ça contrariant. Je n’avais simplement pas envie d’en parler à ce moment-là, et ce n’était pas encore vraiment organisé.

Mme V interroge ses fils et ils comprennent mal ses questions. Les entretiens aident Mme V à accepter le choix de vie de Gauthier et à respecter le chemin de Florent pour construire ses projets selon ses propres modalités.

Mise en place de nouveaux comportements

Dans cet environnement plus sécurisant, les membres de la famille peuvent expérimenter de nouvelles façons de communiquer. Ensemble, les membres de la famille construisent de nouveaux récits de leurs expériences. Mme V et ses fils construisent un récit commun sur la place des jeux vidéo dans la famille. Ils s’accordent à dire que le repli dans les jeux vidéo était une conséquence de l’ambiance conflictuelle qui régnait à l’époque.

Gauthier : Les jeux vidéo, c’était très loin de ce qu’on pourrait appeler une addiction, c’était plutôt une passion, ça s’est confirmé par la suite. Florent comme moi, on continue à en faire pas mal, c’est une part importante de nos loisirs, et ma conception de l’addiction, ça n’en a pas les caractéristiques, ni avant ni maintenant. Quand maman a commencé à prendre les choses sous cet angle, ça m’a paru absurde !

Thérapeute : Madame, faites-vous un lien entre le fait de jouer aux jeux vidéo et les problèmes de communication ?

Mme V : Oui, j’en fais un.

Gauthier : Un lien de quoi ? Un lien causal ? Un lien de conséquence ? Un lien de corrélation ?

Mme V : Je n’ai pas la même vision. Par rapport à certains jeunes, tu n’es pas dans une addiction totale, à passer des nuits et des jours à jouer, c’est sûr, tu arrives à avoir ta vie sociale, à voir des amis, à travailler, etc. Mais pour autant, à une époque, ça prenait beaucoup de place sur un temps qu’on aurait pu passer ensemble et qu’on ne pouvait pas passer ensemble. Je dis juste que c’était aussi une conséquence d’un mode de communication, de vivre ensemble, d’une façon de communiquer, ou aussi de conflits, peut-être de choses qu’on ne s’était pas dites ou qui n’étaient pas résolues, qui vous ont fait vous replier essentiellement sur les amis et les jeux vidéo. Il n’y avait pas d’échanges, pas de moments de partage au-delà de ça.

Gauthier : Je suis d’accord pour dire que c’était la conséquence d’une ambiance, d’un mode de vie, plutôt qu’une cause.

Des émotions auparavant refoulées s’expriment. Gauthier peut exprimer sa tristesse face à l’ancien fonctionnement familial, qu’il qualifie de « délétère ».

Gauthier : C’était vraiment un mode de vie qui s’était installé et une ambiance qui se perpétuait, c’était un cercle vicieux qui continuait de tourner et qui était nocif pour tout le monde. La meilleure façon de le casser, c’était de partir.

Ensemble, ils construisent de nouveaux rituels familiaux. Dans le contexte du confinement, ils se trouvent dans des lieux géographiques différents. Les consultations ont lieu chaque mois par visioconférence. Parallèlement, Gauthier organise chaque semaine des rendez-vous en visioconférence avec sa mère et son frère. La technologie favorise désormais la cohésion familiale.

Vers l’acceptation des émotions et l’affirmation d’un soi plus solide

L’intention de la thérapeute est d’aider chaque personne à se servir de la régulation émotionnelle avec souplesse, de manière cohérente avec ses objectifs et attentive aux besoins des autres. Nous attendons des membres de la famille un gain d’intelligence émotionnelle, l’apprentissage d’un examen du contexte avant de décider s’il faut réguler leur émotion et comment, ainsi que la prise en compte et la maximisation du bien-être intra-individuel et interindividuel à long terme. Dans les thérapies bien avancées, certaines personnes ont pu réfléchir à ce qui leur a été transmis par leurs parents ou par les générations précédentes. Elles savent qu’elles peuvent refuser cet héritage. Elles comprennent mieux comment les « schémas d’être-avec-l’autre » se sont constitués pendant leur enfance et sont prêtes à en construire de nouveaux. Cette prise de conscience accroît l’agentivité dans sa propre vie et va dans le sens de l’émergence d’un soi plus solide. Lors de la dernière séance, Mme V a résumé ainsi son changement :

Mme V : Maintenant, je peux prendre du recul par rapport à la situation, regarder ce qui se passe avec un œil neuf, un peu détachée de la scène. Du coup, je peux sortir de quelque chose d’épidermique, d’émotionnel, pour voir vraiment ce qui se passe pour eux. Les ressentis que j’avais par rapport aux blessures m’ont permis d’en prendre davantage de la distance : ce n’est pas très facile, mais c’est moins douloureux. À partir du moment où je peux mieux comprendre ce qui arrive à l’autre, le voir comme faisant partie d’un monde différent, dans des relations différentes, ça rend les choses beaucoup plus faciles. Comprendre l’autre, c’est important.

Mme I s’affirme par l’écriture. Mme R pratique la randonnée. M. T comprend son comportement de jeu comme une stratégie de régulation émotionnelle et recourt à d’autres stratégies, avec le soutien de sa femme. Mme S accepte que son mari ne changera pas, pratique la méditation pour accepter sa tristesse à l’égard de son couple et ses inquiétudes pour ses enfants : « Je fais de la méditation, je prends de la distance, je lâche prise, dans le sens où je sais que je ne peux pas le changer. » Elle fait écouter à la thérapeute un podcast sur l’acceptation des émotions.

Discussion

Cette étude rend compte d’une recherche sur les processus de changement centrée sur les interventions de la thérapeute auprès de cinq familles connectées. On peut dire que ces familles vont bien : il n’y a pas de symptômes graves dans ces familles. L’usage d’Internet est problématique, mais la vie ne s’est pas arrêtée. Les jeunes vont au lycée. Les jeunes adultes et les parents vont travailler. Ces cinq familles sont des familles contemporaines mises au défi par les effets des nouvelles technologies sur leur organisation. Des situations plus graves, par exemple avec un adolescent enfermé dans sa chambre nuit et jour, exigeraient sans doute une approche différente, davantage centrée sur le sujet et sa vulnérabilité psychique. Les interventions de la thérapeute mettent en lumière des dynamiques familiales cohérentes avec les recherches antérieures, qui ont montré une forte corrélation entre l’UPI et les problèmes relationnels interpersonnels. L’approche familiale semble alors indiquée, ce qui rejoint les recommandations de Young Park et al. (2014) pour l’adolescence.

Si 12 phases sont présentées pour ces interventions, le processus thérapeutique garde une fluidité qui respecte les priorités et les dynamiques de la famille comme point d’entrée. Les interventions suivent la focalisation de la famille, pas nécessairement selon une progression linéaire prescrite, mais de manière systémique. La thérapeute familiale examine les interactions familiales qui maintiennent les comportements problématiques : schémas transactionnels (Minuchin, 1974, et cybernétique de premier ordre), « programme officiel » et carte du monde (Elkaïm, 1986, et cybernétique de second ordre) et schémas de régulation émotionnelle (Duriez, 2017, et cybernétique de troisième ordre). Comportement, cognition et affect agissent ensemble pour créer des interactions spécifiques qui contribuent à la transmission intergénérationnelle. Cette prise en compte de l’émotion n’est pas nouvelle (Bowen, 1978 ; Johnson, 2004 ; Greenberg, 2015), mais, grâce à la recherche en neurosciences et en épigénétique, on connaît mieux aujourd’hui la complexité des stratégies de régulation émotionnelle, ce qui est essentiel pour bien percevoir la circularité dans les relations interpersonnelles. Notre travail s’est donc centré sur les stratégies de régulation émotionnelle, intentionnelles ou automatiques, pour mieux repérer les mécanismes d’homéostasie. Bowen (1978) nous a appris que plus le niveau de différenciation est bas, plus il est difficile de réguler les émotions négatives. Dans les familles étudiées, nous observons un faible niveau de différenciation. De fait, on peut considérer la fuite dans une bulle technologique comme un processus de triangulation qui régule le stress, l’anxiété ou la tension. Bowen a constaté que la tension dans une relation à deux se trouve soulagée par la focalisation sur une troisième personne. Aujourd’hui, ce tiers peut être un ordinateur, une tablette ou un smartphone. Notre pratique clinique s’inspire du modèle de Bowen pour aider la personne à reconnaître son rapport à l’objet technologique comme un processus de triangulation qui évite de communiquer sur un problème.

Corroborant des résultats antérieurs (Lee, 2014), le sous-fonctionnement, le non-investissement et l’irresponsabilité du père dans les domaines de la parentalité et des tâches ménagères sont apparus dans quatre des cinq familles. Dans la cinquième, les parents sont séparés. Le partenaire en surfonctionnement était le plus souvent la femme. Nous ne pouvons pas relier ce sous-fonctionnement à l’UPI. Dans la famille I, c’est la femme qui présente un UPI, mais cet usage ne l’empêche pas d’assumer ses responsabilités parentales ; elle pouvait même, par moments, paraître trop envahissante aux yeux de ses enfants. Elle noue avec un autre homme une relation affective intime en ligne pour échapper à un sentiment d’abandon, oublier le manque de lien avec son mari et leur problème d’intimité. Les hommes fuient les responsabilités familiales et s’en remettent aux femmes. Les femmes doivent faire face à une charge mentale plus lourde et à des sentiments de solitude. On retrouve le schéma : « La personne en surfonctionnement dans le couple était souvent centrée sur l’autre, par contraste avec la centration excessive sur soi de la personne en sous-fonctionnement » (Lee, 2014, p. 381). Dans ce cadre où la femme donne et l’homme prend, la thérapie familiale contextuelle peut aider à considérer l’équilibre de l’équité dans les relations familiales. Mais c’est vraiment difficile avec les hommes excessivement centrés sur eux-mêmes. Comme Lee, nous avons observé des rebuffades et l’absence de reconnaissance de la part des hommes (M. I et M. S). « La honte et un sentiment d’indignité freinaient aussi le dévoilement de soi » (Lee, 2014, p. 379). Ce n’était pas le cas du couple T, peut-être en raison de sa jeunesse. Quand Mme S tente de s’exprimer, son mari, incapable de se connecter à son émotion, à l’empathie, finit par quitter la séance. Il semble biologiquement impossible pour lui de prendre en compte les besoins de sa femme. Une exploration de la littérature sur l’intelligence émotionnelle dynamique centrée sur soi et sur autrui (Pekaar et al., 2020) pourrait permettre d’affiner les interventions.

Conformément à la littérature (Mesch, 2006), nos résultats montrent que le principal problème auquel les familles sont confrontées est le temps passé sur Internet au détriment du temps familial. « Le temps familial est une composante majeure de la cohésion familiale. Il facilite le développement d’une identité collective et d’expériences partagées » (Mesch, 2006, p. 125). Une faible cohésion familiale, le manque de communication et la perte des rituels réduisent la perception de l’appartenance familiale et accroissent l’individualité. Cela crée de la souffrance (Crosnoe et Elder, 2004 ; Cavanagh, 2008 ; King et al., 2016). Cette souffrance peut être amplifiée par la présence de blessures anciennes. Peut-on alors considérer ces schémas relationnels, avec une réorganisation du temps familial, comme un nouveau défi pour les familles contemporaines ? S’agit-il d’un défi propre aux familles connectées ? On peut supposer que, s’il n’existait pas cette possibilité de fuir les émotions négatives par la technologie, la fuite passerait par d’autres moyens (travailler, jouer de la musique, lire, faire du sport, jardiner, bricoler, faire le ménage, etc.). Il y a déjà 50 ans, des jeunes s’enfermaient dans leur chambre pour écouter de la musique ou lire, afin de se soustraire à la relation avec leurs parents. Des hommes sortaient voir des amis quand ils ne voulaient pas passer la soirée avec leur femme. Ce qui est nouveau, c’est que la technologie est à portée de main, dans le foyer, et offre des activités très attrayantes et addictives.

L’accompagnement thérapeutique doit donc permettre de trouver le sens de cet usage problématique, plutôt que de l’éradiquer sans tenir compte de sa fonction en termes de régulation émotionnelle. Cette stratégie de régulation émotionnelle peut être une procrastination pour M. S, qui regarde des séries au lieu de travailler, une fuite pour Baptiste, Simon et Lucas R, pour Logan S, pour Gauthier et Florent V, pour Mme I et son fils Axel, et une anesthésie pour M. T. Comme Bowen (1978), nous faisons l’hypothèse que le passé influence le présent, les schémas relationnels passés continuant d’influencer le système familial actuel. Si la famille s’est rigidifiée dans une organisation où dominent les stratégies d’évitement, peut-il s’agir d’une manière de faire face au deuil ou à la séparation d’avec les générations précédentes ? Ce recentrage sur les processus transgénérationnels aide le système à s’assouplir, à cesser de blâmer et à assumer son propre rôle dans ce fonctionnement rigide. Lorsque la thérapeute et les membres de la famille voient comment les schémas se répètent au fil des générations, il devient possible d’identifier les réactions automatiques entre membres de la famille. La capacité d’agir à partir d’une conscience plus grande du processus relationnel peut conduire à une certaine réduction de l’usage problématique d’Internet.

Notre approche est proche de celle de D’Amore, qui a lui aussi travaillé sur l’impact des pertes dans les familles contemporaines : « La famille qui souffre de ruptures pourrait se figer sur elle-même et s’organiser comme un système relationnel endeuillé, où la perte constituerait le noyau organisateur de son identité et de ses expériences » (D’Amore, 2010, p. 17). Nous supposons que ces familles, où la dépendance aux objets technologiques est telle qu’elle fait vivre à certaines personnes un sentiment de perte ambiguë, sont des familles qui s’auto-organisent autour de la perte : certaines personnes se comportant de manière à faire éprouver ce sentiment, tandis que d’autres éprouvent ce sentiment de perte ambiguë. De cette façon, l’identité familiale se maintient de génération en génération.

L’étude présente plusieurs limites. Il faut faire preuve d’une grande prudence pour généraliser les résultats. Des recherches complémentaires, avec des échantillons plus grands et plus homogènes (par exemple, le recrutement de familles présentant le même problème), et des études qui testent la validité écologique des interventions recensées ici sont suggérées. Cette recherche n’examine pas l’efficacité du modèle présenté. Il s’agit seulement d’une recherche exploratoire, menée dans des conditions cliniques naturelles. C’est pourquoi la population est hétérogène, telle qu’elle existe dans la file active du centre. La durée de prise en charge n’est pas la même. La famille T s’est arrêtée après deux séances parce qu’elle avait trouvé une dynamique positive. Mme T s’est exprimée et s’est sentie entendue. La naissance du bébé a fait entrer le couple dans une nouvelle dynamique. La confiance est revenue. La famille R n’est pas revenue après le départ de Simon dans une autre région pour ses études. Le suivi individuel de Baptiste dans un centre partenaire s’est poursuivi. Les trois autres thérapies sont plus longues.

Il pourrait être intéressant de mener des recherches distinctes, avec des populations plus grandes et une équipe thérapeutique propre à chaque problème, sur chacun des problèmes présentés : addiction aux jeux vidéo à l’adolescence, addiction au travail chez les adultes, infidélité en ligne et addiction au poker. Cela permettrait d’évaluer s’il est pertinent de spécifier le processus de thérapie familiale pour chaque usage problématique d’Internet et de construire un accompagnement thérapeutique innovant pour chacune de ces situations cliniques.

Troisièmement, cette étude s’est centrée uniquement sur les interventions de la thérapeute, sans prendre en considération les comportements de la famille. Les données sur les dynamiques familiales ont été recueillies dans un contexte thérapeutique. Or l’objectif de la thérapeute n’est pas celui de la chercheuse. Une évaluation des dynamiques familiales à l’aide d’outils standardisés, comme l’évaluation de la cohésion avec la FACES IV, aurait été plus rigoureuse.

La thérapeute-chercheuse travaille avec sa propre subjectivité. Le soi de la personne thérapeute est un facteur important du processus thérapeutique. Nous n’avons pas exploré cette subjectivité ici. Le choix de travailler sur les stratégies de régulation émotionnelle et le rapport que la thérapeute elle-même entretient avec les objets connectés mériteraient d’être explorés. Nous suggérons de futures recherches centrées sur l’interaction entre thérapeutes et personnes suivies dans ce contexte. Nous avons déjà examiné comment la personne thérapeute régule ses propres émotions face au problème apporté par la famille dans la rencontre thérapeutique. Elle offre ainsi à la famille un modèle alternatif de régulation émotionnelle, qui introduit une différence dans le système. Les stratégies de régulation émotionnelle de la personne thérapeute sont une composante centrale du processus thérapeutique (Duriez, 2018b).

Plutôt que de catégoriser les interventions de la thérapeute par la théorisation ancrée, il aurait pu être intéressant de construire cinq études de cas intensives distinctes (Duriez, 2009), afin d’aborder la complexité des cas cliniques et d’identifier le processus thérapeutique dans toute sa singularité pour chaque famille. Il faudrait suivre l’évolution des constructions des membres de la famille tout au long du traitement pour chaque famille, en mesurant les problèmes des personnes suivies à différents moments, par exemple avec la Generalized Problematic Internet Use Scale 2 (GPIUS2 ; Caplan, 2010) et la Difficulties in Emotion Regulation Scale (DERS ; Gratz et Roemer, 2004). Des entretiens post-traitement avec les membres des familles pourraient apporter un autre éclairage.

Conclusion

Ces résultats ont conduit à des propositions pour un accompagnement thérapeutique innovant en thérapie familiale, la thérapie familiale centrée sur la régulation émotionnelle auprès des familles connectées. Le travail thérapeutique suit deux directions : 1) l’usage problématique d’Internet comme stratégie d’autorégulation inadaptée, et ses conséquences pour la personne dépendante comme pour son entourage, selon l’approche contextuelle ; 2) l’élaboration d’une perte antérieure par la personne en souffrance, afin qu’elle gagne un soi plus solide, retrouve son autonomie et sorte de la codépendance. Nous espérons que cette étude enrichira la pratique de la thérapie familiale auprès des familles connectées.

Complexe Systémique : à retenir

L’article a le mérite de déplacer la question : l’écran n’y est pas d’abord une addiction à éradiquer, mais une stratégie de régulation émotionnelle qui prend place dans un système. Relu avec Bowen, l’ordinateur ou le smartphone devient un tiers de triangulation qui apaise la tension d’une relation à deux ; relu avec Pauline Boss, l’absence psychique d’un proche physiquement présent devient une perte ambiguë, qui réactive souvent des pertes anciennes non élaborées. Pour la clinique, la séquence proposée est utile : explorer le problème et les plaintes, recueillir le point de vue de la personne désignée, construire avec la famille le cycle circulaire des stratégies de régulation, puis ouvrir le transgénérationnel quand la famille est prête. L’exemple de la famille V, où la visioconférence finit par servir la cohésion, rappelle que la technologie n’est pas le problème en soi. Les limites sont nettes : cinq familles hétérogènes, une thérapeute qui est aussi la chercheuse, aucune mesure standardisée, et une lecture du sous-fonctionnement paternel qui gagnerait à être discutée plutôt que tenue pour acquise. À lire avec l’article sur les relations parent-enfant et les technologies numériques, et avec l’article sur la perte ambiguë et les rituels.

Notes de l’original

1 La cohésion familiale est définie comme « le lien émotionnel que les membres de la famille ont les uns envers les autres » (Olson et al., 1983, p. 60).

2 Le schéma d’être-avec est conceptualisé par Stern du point de vue subjectif supposé du nourrisson en interaction avec la personne qui en prend soin.

Financement. Cette étude a été menée dans le cadre de mon activité à la direction du programme du DFSSU Clinique familiale et pratiques systémiques, à la Direction de la formation de l’université Paris 8, qui a pris en charge les frais de publication en libre accès de ce manuscrit (subvention n° CDE-2021-001014).

Éthique. La recherche présentée dans ce manuscrit a été menée à partir des dossiers de cinq familles dont la thérapie était terminée. Il s’agit d’une recherche rétrospective non interventionnelle. Le consentement éclairé écrit à l’utilisation de ces données pour la recherche, en particulier des enregistrements vidéo, a été recueilli auprès de tous les membres des familles. Les familles ont été informées que les données pourraient servir à l’analyse de pratique et à la recherche sur les processus de changement, et qu’elles restaient libres de demander l’effacement des enregistrements en cas de changement d’avis. L’anonymat leur a été garanti, et des noms fictifs sont utilisés dans ce texte à titre de protection. Selon la législation locale et les exigences institutionnelles, l’étude, qui concerne des personnes humaines, ne nécessitait ni examen ni approbation éthiques.

Contributions. ND a assuré la direction scientifique de l’étude : formulation de la question de recherche, élaboration du protocole, analyses des données et rédaction du manuscrit.

Liens d’intérêts. La personne qui signe l’article déclare que la recherche a été menée en l’absence de toute relation commerciale ou financière pouvant être interprétée comme un conflit d’intérêts potentiel.

Remerciements. Je remercie Mme Anne-Sophie Bruley, Mme Victoire Kalamarides, Mme Emmanuelle O’Grady et M. Thomas Villemonteix pour leurs commentaires et conseils avisés lors de la mise au point de la version anglaise de ce manuscrit.

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Traduction non officielle en français de Thérapie familiale centrée sur la régulation émotionnelle auprès des familles contemporaines touchées par les technologies de l’information et de la communication, par Nathalie Duriez, Frontiers in Sociology, vol. 6 (2021), doi : 10.3389/fsoc.2021.633515, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (tableaux présentés en listes). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.

Traduction française non officielle de « Emotion Regulation Focused Family Therapy With Contemporary Families Affected by Information and Communication Technologies », publié dans Frontiers in Sociology (2021) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.

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Comment citer cet article

Duriez, N. (2021). Thérapie familiale centrée sur la régulation émotionnelle auprès des familles contemporaines touchées par les technologies de l’information et de la communication (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/therapie-familiale-centree-sur-la-regulation-emotionnelle-aupres-des-familles (Œuvre originale publiée en 2021 dans Frontiers in Sociology, 6, 633515 (2021) ; republiée en 2021 par Frontiers in Sociology, https://www.frontiersin.org/journals/sociology/articles/10.3389/fsoc.2021.633515/full)

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