Par Julien Besse, psychologue et psychothérapeute systémique
« Tu peux t’en charger ? » Vous avez déjà répondu oui. Vous connaissez les habitudes de chacun, vous savez ce qu’il faut prévoir, et ce sera probablement plus simple si vous le faites vous-même. Seulement, cette fois, vous êtes fatigué. Vous auriez aimé que quelqu’un le remarque avant de vous demander un service de plus.
Cette scène peut se produire dans une famille, au travail ou entre amis. Prendre soin des autres nous fait parfois beaucoup de bien. Mais il arrive que cette disponibilité devienne difficile à interrompre, même lorsqu’elle nous coûte. On aimerait souffler, sans savoir ce qu’il adviendrait de notre place si l’on cessait de tout porter.
C’est cette question que j’aborde dans la vidéo à l’origine de cet article : que peut devenir, à l’âge adulte, une responsabilité prise très tôt dans la famille ? Et comment garder la possibilité d’aider, tout en apprenant à recevoir ?
Une responsabilité prise trop tôt
Dans la parentification, un enfant assume des fonctions qui dépassent ce que son âge et ses besoins lui permettent de porter. Cela peut se voir dans le quotidien : s’occuper des plus petits, préparer les repas, gérer des démarches. Cela peut aussi être beaucoup plus discret, quand l’enfant devient le confident d’un parent ou se sent chargé d’apaiser les tensions entre les adultes.
Ce qui m’intéresse est la place que cette responsabilité finit par prendre. L’enfant peut-il encore être inquiet, se tromper, demander qu’on s’occupe de lui ? Ou doit-il surveiller l’état des autres avant de savoir ce qu’il a le droit de ressentir ?
Un geste d’aide, pris isolément, ne permet pas de répondre. Dans leur recherche sur les réactions d’enfants au conflit entre leurs parents, Nuttall et ses collègues (2021) montrent l’intérêt de regarder aussi le soutien parental et la place laissée à l’autonomie. Le contexte relationnel change le sens de ce que l’enfant fait.
J’avais déjà abordé cette question du côté de l’enfance dans Parentification : quand s’inquiéter et que faire ? Ici, je souhaite prolonger la réflexion sur ce que cette place peut laisser dans nos relations d’adultes.
Parentification et parentalisation : pouvoir retrouver sa place d’enfant
Parentalisation
Dans la vidéo, je distingue la parentification de la parentalisation. La parentalisation désigne ici une responsabilité temporaire, reconnue et gratifiée. L’enfant vient aider, mais il peut se décharger de cette fonction et retrouver sa place d’enfant. Ses besoins continuent à compter.
Parentification
Dans la parentification, la contribution peut rester invisible, voire être disqualifiée. On s’appuie sur l’enfant, puis on lui reproche de prendre trop de place. Il porte une responsabilité sans disposer d’une possibilité réelle de s’en dégager.
Ces termes ne sont pas employés de la même façon par tous les auteurs. Stéphanie Haxhe (2016) distingue notamment l’aide déléguée à l’enfant d’une responsabilité relationnelle envers ses parents. D’autres travaux parlent de parentification « adaptative » ou « destructrice ».
La reconnaissance compte donc, avec la charge, la durée et la possibilité de passer le relais. Quelques remerciements ne suffisent pas à rendre une responsabilité supportable si l’enfant reste seul pour l’assumer.
Être compétent peut aussi devenir fatigant
En occupant cette place, certaines personnes apprennent à anticiper, à organiser et à repérer les tensions. Ces compétences ont de la valeur. Il peut être précieux de reconnaître ce qu’un enfant a réellement apporté à sa famille, surtout lorsqu’il n’a jamais entendu quelqu’un le nommer.
À l’âge adulte, une compétence reconnue peut elle aussi devenir encombrante. On vous confie davantage parce que vous vous débrouillez bien. Vous acceptez, vous trouvez une solution, et cela confirme que vous êtes la bonne personne pour la prochaine demande. Peu à peu, ce que vous savez faire devient ce que tout le monde attend de vous.
La revue de littérature de Dariotis et ses collègues (2023), qui rassemble 95 études, décrit des conséquences variées, avec des difficultés mais aussi des ressources possibles selon les situations et le soutien disponible. Reconnaître son histoire dans ce propos ne permet donc pas de déduire une trajectoire toute faite.
Quand les autres s’habituent à ce que l’on porte
Une lecture systémique invite à regarder comment cette place se maintient dans les échanges actuels. Prenons un exemple ordinaire : vous organisez les rencontres familiales. Vous pensez aux dates, aux repas et aux contraintes de chacun. Les autres vous laissent faire, parfois avec gratitude. Comme personne ne reprend spontanément l’organisation, vous continuez.
À force, chacun peut finir par considérer cet arrangement comme évident. Les autres attendent que vous lanciez les invitations ; vous interprétez leur attente comme la preuve que tout repose sur vous. Cette boucle peut se poursuivre longtemps sans avoir été discutée.
Pour certaines personnes, elle se double d’une crainte plus intime : si je ne prends plus soin, est-ce qu’on aura encore envie d’être avec moi ? Être utile peut alors devenir une manière de se rassurer sur le lien. Renoncer à une tâche paraît beaucoup plus risqué que ce que la tâche, à elle seule, laisserait penser.
Cette hypothèse se vérifie avec les personnes concernées. Une disponibilité importante peut avoir plusieurs histoires. Elle ne prouve pas, à elle seule, une parentification dans l’enfance.
Faire reconnaître ce qui a été donné
Quand quelqu’un a longtemps pris soin des autres sans que sa contribution soit reconnue, il peut avoir du mal à lui accorder de la valeur. Il minimise ce qu’il a fait : c’était normal, quelqu’un devait le faire, ce n’était pas si difficile. Pourtant, cela a peut-être occupé une grande partie de son enfance.
L’approche contextuelle nous invite à prendre au sérieux ce qui a été donné et la manière dont cela a été reçu. J’en parle plus largement dans l’article consacré aux injustices relationnelles, aux loyautés invisibles et à la réparation. Cette attention peut aider à reconnaître une contribution sans demander à la personne de continuer à la fournir.
Ce travail ne dépend pas toujours d’une reconnaissance venue de la famille d’origine. Elle peut être impossible à obtenir. Un thérapeute ou une autre personne de confiance peut aussi aider à mettre des mots sur ce qui a été porté et sur ce qui a manqué.
Reprendre une responsabilité sans s’attribuer toutes les fautes
Il y a une différence entre regarder ce que je fais aujourd’hui dans une relation et me rendre coupable de tout ce qui s’y passe. Je peux m’interroger sur ma difficulté à demander de l’aide ou sur ma tendance à dire oui trop vite. Cela peut me donner une marge pour essayer autre chose.
Il en va aussi de notre regard sur les familles. Une maladie, un deuil, la précarité ou l’isolement peuvent avoir fortement réduit leurs ressources. Comprendre ces contraintes permet de regarder à la fois ce que la famille essayait de traverser et ce que l’enfant a dû supporter. On peut entendre les difficultés des parents et reconnaître les besoins de l’enfant dans la même conversation.
Essayer une autre place, avec les autres
Changer peut commencer par une tâche précise. Dans une relation où l’on se sent en sécurité, on pourrait dire : « D’habitude, je coordonne tout. Cette fois, je suis fatigué et j’ai besoin de passer le relais. Comment peut-on s’organiser ? » Il devient alors possible de discuter de l’habitude, au lieu d’attendre que quelqu’un la devine.
L’entourage peut être surpris. On peut même vous solliciter de nouveau comme si cette conversation n’avait pas eu lieu. Cela ne signifie pas forcément que rien ne bougera ; une organisation familière peut demander plusieurs ajustements. Encore faut-il qu’une place soit réellement faite à vos besoins.
Il y a aussi l’expérience de recevoir : laisser quelqu’un préparer quelque chose pour vous, demander du soutien, rester auprès d’un proche sans chercher immédiatement à régler son problème. Cela peut être inhabituel, parfois inconfortable. Ce qui compte est de pouvoir observer ce qui se passe dans le lien quand vous apportez moins.
Vous pouvez rester attaché aux autres et aimer prendre soin d’eux. La question est de savoir si votre relation vous laisse aussi une place lorsque vous êtes fatigué, hésitant, ou simplement sans solution à proposer. Et si cette place est trop étroite aujourd’hui, avec qui pourriez-vous commencer à en parler ?
Voir la vidéo
Je développe cette réflexion dans la vidéo ci-dessous.
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