Thérapie de couple · Posture thérapeutique
Bousculer en thérapie : ce qu’un patient m’a appris
Il m’arrive de douter d’une parole au moment même où je la prononce. Une séance de thérapie de couple m’a particulièrement marqué. J’y ai découvert combien il pouvait être difficile de dire ce qui me semblait nécessaire, tout en tenant à la personne à qui je m’adressais.
« Je viens de faire une énorme connerie. » C’est ce que je me suis dit en pleine séance de thérapie de couple. Je venais de nommer comme inacceptable la manière dont l’un des partenaires s’adressait à l’autre. J’ai vu que mes mots l’avaient affecté. Et j’ai immédiatement imaginé la suite : je ne le reverrais plus.
En même temps, je ne me voyais pas me taire. Ce qui se passait devant moi abîmait leur relation. J’avais le sentiment qu’il fallait en dire quelque chose, et aucune certitude sur la façon dont cette parole serait reçue.
Cette personne est finalement revenue me voir en individuel. Nous avons pu travailler plus en profondeur sur ce fonctionnement relationnel. Avec le recul, je pense que ma façon de la regarder a beaucoup compté : je voyais ce que son comportement avait de blessant, mais je continuais à voir ses qualités, son engagement et ses possibilités de faire autrement.
Son retour m’a touché. Il ne suffit pas à prouver que j’avais eu raison, mais il nous a permis de poursuivre la rencontre. Je repense à cette séance parce qu’elle a fait évoluer ma façon de travailler. Il y a quelques années, j’aurais probablement eu beaucoup plus de mal à intervenir ainsi.
Prendre soin peut aussi être inconfortable
J’ai longtemps associé le soin au fait de sortir d’une séance en se sentant mieux qu’en y entrant. Cette attention demeure très présente dans mon travail. J’ai envie que les personnes que je rencontre trouvent un lieu où elles puissent respirer, se sentir reconnues, retrouver un peu de confiance.
J’ai dû faire une place, dans cette manière de concevoir mon métier, à des moments plus inconfortables. Entendre que notre façon de nous défendre blesse quelqu’un que nous aimons peut nous secouer. Reconnaître notre participation à une dispute qui se répète peut nous faire perdre, pour un moment, le confort d’avoir entièrement raison.
Je peux accepter que le travail traverse cet inconfort si nous pouvons lui donner un sens ensemble. La personne doit garder sa place, sa liberté de répondre et la possibilité de dire que nous allons trop vite. La douleur d’une séance ne renseigne pas, à elle seule, sur son utilité.
Le couple qui fait toujours plus de la même chose
Dans une lecture systémique, une relation peut trouver une forme de stabilité jusque dans la souffrance. On parle d’homéostasie : certaines interactions contribuent à maintenir le fonctionnement habituel du système, même lorsque chacun dit vouloir en sortir.
L’un reproche à l’autre de ne jamais parler. L’autre se retire parce qu’il se sent constamment attaqué. Plus il se retire, plus les reproches augmentent. Plus les reproches augmentent, plus il se retire. Chacun peut expliquer très précisément pourquoi il réagit ainsi. Ce qui devient plus difficile à voir, c’est la boucle qu’ils entretiennent ensemble.
Les travaux de Watzlawick et al. (1975), au sein de l’école de Palo Alto, nous invitent à examiner ces tentatives de solution qui finissent par participer au problème. Nous insistons, nous expliquons davantage, nous nous taisons encore plus longtemps. Nous faisons ce qui nous paraît nécessaire, sans toujours percevoir l’effet produit sur l’autre.
Une confrontation thérapeutique peut rendre cette boucle visible. Elle peut commencer par une observation assez simple : lorsque vous vous retirez, les demandes de votre partenaire deviennent plus pressantes ; est-ce aussi ce que vous remarquez ? Il n’est pas nécessaire de provoquer un choc pour introduire quelque chose de nouveau dans la conversation.
Ce que ma réaction raconte aussi de moi
Dans The Art of Confrontation in Therapy, Ellyn Bader (2026) raconte une intervention après laquelle un couple n’est jamais revenu. Épuisée, elle avait réagi aux remarques humiliantes d’un mari sur le corps de sa femme. En revenant sur cette séance, elle reconnaît combien les critiques de sa propre mère sur son poids avaient nourri sa colère.
Je trouve précieux qu’une thérapeute expérimentée raconte ce moment-là. Il m’aide à regarder ma propre participation à ce qui se passe en séance. Nous pouvons percevoir quelque chose qui mérite d’être nommé et intervenir d’une manière qui rend la suite du travail plus difficile.
Le concept de résonance, développé par Mony Elkaïm (2004), donne une autre profondeur à cette interrogation. Notre ressenti parle aussi de notre histoire, mais il peut prendre une fonction dans le système thérapeutique auquel nous participons. Quelle place sommes-nous en train d’occuper ? Notre réaction risque-t-elle de confirmer ce que cette personne s’attend déjà à vivre dans ses relations ?
J’essaie donc de traiter mon ressenti comme une piste à explorer. Si je me sens poussé à condamner, cela mérite mon attention : qu’est-ce qui me touche personnellement, et quelle place suis-je en train de prendre dans cette rencontre ? Ma réaction pourrait-elle reproduire une scène déjà familière pour la personne ? Cette question me retient parfois de parler trop vite. À d’autres moments, elle m’aide à trouver des mots plus proches de ce que je cherche à dire.
Nommer un comportement sans enfermer la personne
Dans la séance dont je parle au début, j’étais convaincu de l’investissement de cette personne dans son couple. Je voyais sa générosité, les efforts qu’elle faisait, sa capacité à se mobiliser pour un projet commun. Je voyais aussi comment la frustration de ne pas se sentir suivie pouvait se transformer en reproches qui abîmaient la relation.
Je tenais à ces qualités. Elles faisaient réellement partie de mon regard sur lui, y compris au moment où son comportement me heurtait. C’est probablement ce qui m’a permis de lui parler avec autant de conviction.
Cette expérience me fait penser à la « méchante connotation positive » de Guy Ausloos (1995). Le mouvement consiste à exprimer ce qui nous a mis en difficulté, puis à chercher dans cette même situation une ressource pour le travail. François Balta (2011) en propose une présentation à partir de La compétence des familles.
Dans la vidéo, je prends l’exemple d’une famille où chacun coupe la parole aux autres. Je pourrais leur dire que la séance a été difficile pour moi, que je n’arrivais plus à trouver ma place dans la conversation. Puis ajouter que j’y vois aussi leur investissement, l’importance que chacun accorde à ce qui se dit et leur envie de trouver des solutions. Nous aurions alors quelque chose sur quoi nous appuyer pour poursuivre. Encore faut-il que cette lecture soit sincère, et qu’ils puissent me dire ce qu’ils en pensent.
Pour revenir à mon patient, je ne pourrais pas restituer mes paroles exactes. L’intention ressemblait à ceci : je vois votre capacité à donner, à vous engager, à tenir dans la durée ; je vois aussi que la manière dont vous exprimez aujourd’hui votre frustration fait du mal à votre relation. Pourrions-nous utiliser cette force pour essayer autre chose ?
La distinction entre disqualification et confirmation aide à comprendre ce qui se joue ici. Un comportement peut être nommé, discuté et modifié. Une parole qui réduit quelqu’un à ce comportement risque de le priver précisément de cette possibilité.
Je veux pouvoir reconnaître la valeur d’une personne et lui dire que ce qu’elle fait, à cet instant, est inacceptable. Tenir ces deux positions ensemble me semble exigeant. C’est pourtant à cet endroit que je souhaite travailler.
S’appuyer sur ce que la personne sait déjà faire
Avant de prendre le risque d’une parole qui bouscule, j’ai besoin de voir ce sur quoi nous pourrons nous appuyer ensuite. Chez ce patient, je voyais une force d’engagement. J’espérais que nous pourrions l’utiliser pour chercher une autre manière de se faire entendre. Chez d’autres personnes, ce sera peut-être la persévérance ou l’attention qu’elles portent à leurs proches.
Si mon regard ne voit plus que les défauts, la confrontation risque de devenir une décharge de ma propre tension. Je peux alors ajouter de la disqualification à une relation qui en contient déjà beaucoup.
J’associe le courage thérapeutique à cet engagement : oser énoncer ce que l’on observe, puis rester disponible pour ce que cette parole va susciter. Le titre du livre de Gérard Salem (2006), Le combat thérapeutique. L’art de guérir par le conflit, m’a fait réfléchir à cette place du désaccord dans le soin. J’en avais parlé avec André de Chateauvieux dans un épisode du podcast.
Cette question se retrouve aussi lorsque j’accompagne des vécus de trahison ou d’infidélité. Certains moments du travail sont douloureux. Nous avons besoin de pouvoir les traverser dans un cadre suffisamment contenant, avec un sens partagé de ce que nous cherchons. Cela laisse entière la liberté de chacun quant à la suite de la relation, comme je le développe dans Faut-il vraiment pardonner pour guérir ?
Le patient aussi peut dire : « C’est inacceptable »
Je tiens beaucoup à ce point : le courage relationnel concerne aussi la personne qui vient consulter. Si une intervention vous donne le sentiment d’être rabaissé, réduit à une étiquette ou atteint dans votre identité, vous pouvez le dire.
« Ce que vous venez de dire m’a blessé. J’ai l’impression que vous me jugez, et j’ai besoin qu’on en parle. »
Cette phrase est une possibilité de formulation, pas une obligation. Il peut être difficile de contester une personne à qui l’on a confié sa souffrance. Vous pouvez aussi prendre du recul ou chercher un autre avis.
De mon côté, je dois pouvoir entendre cette réaction. Mon intention de bien faire ne me donne pas le dernier mot sur ce que l’autre a vécu. Il m’appartient d’écouter, de reprendre ce que j’ai dit et de reconnaître que j’ai pu me tromper. C’est aussi une manière de prendre soin de la relation.
Les situations de violence ou d’emprise demandent par ailleurs une attention spécifique à la sécurité. La lecture des interactions ne doit pas diluer les responsabilités ni pousser quelqu’un à une confrontation qui l’exposerait à davantage de danger.
Être authentique, et rester prêt à se laisser déplacer
Je dis dans la vidéo que le silence peut abîmer le lien. Je parle de celui qui laisse s’installer les reproches, les interprétations et les blessures dont personne ne peut discuter. Le silence a aussi d’autres fonctions : il permet parfois de réfléchir, de reprendre son souffle ou de se protéger. Il mérite d’être compris dans son contexte.
Cette séance m’a donné davantage de liberté pour dire ce qui me semble devoir être nommé. Elle me rappelle aussi ce que j’attends de l’authenticité dans mon métier : reconnaître ce qui me touche, parler depuis ma place, et rester attentif à la façon dont l’autre me reçoit. Les qualités que je nomme doivent être celles que je perçois vraiment. Mon désaccord doit pouvoir entrer dans une conversation.
La résonance m’aide à continuer ce travail sur moi au sein même de la rencontre. Mon histoire y est présente, tout comme les attentes et les expériences des personnes que j’accompagne. Ce que je ressens peut nous apprendre quelque chose, à condition que je reste curieux de ce que je ne comprends pas encore.
Quand je repense à ce patient, je mesure que ma peur de le perdre aurait pu m’empêcher d’aborder avec lui quelque chose qui nous a ensuite permis d’avancer. Je souhaite garder cette liberté de parler, avec le doute qui l’accompagne. Et pouvoir entendre, lorsqu’une personne me répond, quelque chose qui change à mon tour ma façon de la regarder.
Je développe cette réflexion dans la vidéo J’ai cru que ce patient ne reviendrait plus.
Références
Ausloos, G. (1995). La compétence des familles : Temps, chaos, processus. Érès.
Bader, E. (2026, juillet/août). The art of confrontation in therapy. Psychotherapy Networker. https://www.psychotherapynetworker.org/article/the-art-of-confrontation/
Balta, F. (2011). La méchante connotation positive : Structure générale [Fiche de formation, GPS 2011-07]. https://www.frbalta.fr/pdf/GPS-2011-07.pdf
Elkaïm, M. (2004). L’expérience personnelle du psychothérapeute : Approche systémique et résonance. Psychothérapies, 24(3), 145–150. https://doi.org/10.3917/psys.043.0145
Salem, G. (2006). Le combat thérapeutique : L’art de guérir par le conflit. Armand Colin.
Watzlawick, P., Weakland, J. H., & Fisch, R. (1975). Changements : Paradoxes et psychothérapie (P. Furlan, trad.). Éditions du Seuil.
Commentaires 0
Connectez-vous pour participer à la discussion. Se connecter