Psychologie · Regard systémique

TDAH adulte : quand un oubli devient un malentendu

Vous lisez un message en vous disant que vous répondrez dans deux minutes. Quelqu’un vous parle, vous rangez le téléphone et vous passez à autre chose. Quelques heures plus tard, on vous reproche de ne pas avoir répondu. Vous êtes surpris : dans votre tête, vous aviez déjà prévu ce que vous alliez écrire.

Pour vous, c’est un oubli. La personne qui attend, elle, a peut-être compris que vous n’aviez pas envie de lui répondre. Et si elle vous a vu passer du temps sur votre téléphone entre-temps, votre explication risque de lui paraître assez peu convaincante. « Tu as oublié mon message, mais tu as pensé à regarder tes vidéos ? »

Je prends cet exemple dans ma vidéo sur le TDAH adulte parce qu’il aide à comprendre une difficulté fréquente dans les échanges : nous voyons ce que l’autre fait, beaucoup moins ce qu’il essaie de faire. Nous complétons alors ce qui nous échappe avec une explication sur ses intentions. Le TDAH peut amener à revoir certaines de ces explications. Pour cela, il faut d’abord savoir ce que ce diagnostic désigne.

Le TDAH adulte : des difficultés qui ont une histoire

Le trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité fait partie des troubles du neurodéveloppement. Cela signifie que ses manifestations s’inscrivent dans le développement de la personne depuis l’enfance, y compris lorsque le diagnostic est posé bien plus tard. L’évaluation s’intéresse à leur persistance, à leurs conséquences dans plusieurs contextes et aux autres difficultés qui pourraient les expliquer ou leur être associées (NICE, NG87).

Dans la vie courante, l’inattention peut ressembler à quelque chose de banal : lire une page et se rendre compte qu’on n’en a rien retenu, perdre le fil d’une conversation ou commencer une démarche sans aller jusqu’au bout. L’hyperactivité peut prendre la forme d’une agitation, d’un besoin de bouger. L’impulsivité se voit, par exemple, lorsqu’une réponse sort avant la fin de la question ou qu’on interrompt quelqu’un alors qu’on sait très bien que cela va l’agacer.

Reconnaître l’un de ces comportements ne permet pas de conclure. Nous pouvons tous avoir du mal à nous concentrer pendant une période de fatigue, de stress ou d’anxiété. Pour comprendre ce qui se passe, il faut regarder la fréquence des difficultés, leur ancienneté et ce qu’elles empêchent concrètement dans la vie de la personne.

Quelqu’un qui oublie ponctuellement ses clés et quelqu’un dont les oublis désorganisent régulièrement le travail et la vie familiale peuvent employer les mêmes mots pour se décrire. Les conséquences, elles, sont très différentes. C’est pour cela qu’une liste de symptômes raconte assez peu de choses tant qu’on ne l’a pas reliée à une histoire.

Comment peut-on se concentrer des heures et oublier une tâche importante ?

Ce point est souvent difficile à comprendre pour l’entourage. Une personne peut rester absorbée longtemps par une activité qu’elle aime, puis peiner à remplir un formulaire ou à prendre un rendez-vous. Quand on regarde seulement le temps passé à se concentrer, on en déduit facilement qu’elle pourrait faire la même chose pour le reste.

Il faut distinguer plusieurs opérations. S’intéresser à un sujet, commencer une tâche, garder son objectif en tête, suivre les étapes et s’arrêter pour passer à autre chose demandent des capacités différentes. Une difficulté à l’un de ces endroits peut faire échouer une démarche que la personne avait pourtant l’intention de mener.

C’est ce que je commence à expliquer dans la vidéo avec les fonctions exécutives. Ce terme désigne les capacités qui nous servent à organiser notre action : décider par quoi commencer, prévoir la suite, maintenir une consigne ou freiner une réponse qui nous vient spontanément. Prenons le message du début. Avoir envie d’y répondre, se souvenir de le faire au bon moment et envoyer effectivement la réponse sont trois choses différentes.

On peut aussi savoir qu’un dossier est important, y penser pendant plusieurs jours et avoir du mal à s’y mettre. Pendant ce temps, le dossier continue de préoccuper la personne. Le reproche « si c’était important pour toi, tu l’aurais fait » ne décrit donc pas forcément ce qu’elle vit.

Les moments de forte absorption, souvent appelés « hyperfocus », s’inscrivent dans cette discussion sur l’attention. Ils ne permettent pas, à eux seuls, d’identifier un TDAH. Ce qui nous intéresse ici, c’est de comprendre pourquoi la réussite dans une activité ne renseigne pas suffisamment sur les difficultés rencontrées dans une autre.

Pourquoi certaines difficultés restent-elles longtemps peu visibles ?

Une personne peut avoir construit une organisation très précise pour limiter les oublis. Elle note tout, vérifie plusieurs fois son agenda et part beaucoup trop tôt pour être sûre d’arriver à l’heure. À la fin de la journée, elle a fait ce qu’elle devait faire. Celui qui la regarde voit une personne organisée ; il ne voit pas forcément le temps passé à vérifier et à rattraper.

On parle de compensation quand une stratégie ou un appui aide à faire face à une difficulté. L’appui peut venir de la personne elle-même, mais aussi de ce qui l’entoure : un travail aux horaires réguliers, des consignes claires, un parent très présent, un collègue qui rappelle les priorités. Dans une étude qualitative auprès de 32 adultes suivis pour un TDAH, Canela et ses collègues décrivent plusieurs stratégies de ce type, déjà utilisées avant le diagnostic. Ce sont des récits recueillis auprès d’un petit groupe, pas une mesure de ce que vivent toutes les personnes concernées (Canela et al., 2017).

Imaginez maintenant que l’emploi du temps change ou que le proche qui rappelait les échéances soit moins disponible. Des difficultés deviennent visibles alors qu’elles étaient jusque-là en partie prises en charge par l’organisation quotidienne. L’entourage peut avoir l’impression que la personne fait moins d’efforts, au moment même où elle en fait davantage pour essayer de suivre.

Pour comprendre cette situation, il faut donc regarder ce qui a changé autour d’elle. On peut commencer très simplement : comment faisait-elle avant pour ne pas oublier ? Qui intervenait ? À quel prix pour elle, et pour les autres ? Ces questions permettent de retrouver les appuis qui ont disparu et de chercher ce qui pourrait les remplacer.

Comment un oubli devient-il un problème de couple ?

Prenons un autre exemple, construit pour suivre ce qui se passe dans l’échange. Une personne a promis de prendre un rendez-vous et ne l’a pas fait. Son partenaire se dit : « Je vais devoir m’en occuper encore une fois. » Il rappelle la démarche à faire, puis la vérifie le lendemain. De son côté, la personne qui a oublié pense : « Je sais bien que je dois le faire. Pourquoi est-ce qu’on me parle toujours comme si j’étais incapable ? »

À ce stade, les deux ne répondent déjà plus tout à fait au même problème. L’un essaie d’obtenir que le rendez-vous soit pris. L’autre essaie de se défendre contre ce qu’il entend comme un jugement sur lui. La discussion se tend ; il peut se justifier, s’agacer ou éviter d’en reparler. Son partenaire y voit une raison supplémentaire de vérifier.

La circularité, en systémique, consiste à regarder cet enchaînement. Le rappel provoque une réaction, qui provoque à son tour un nouveau rappel. Chacun explique son comportement par celui de l’autre : « Je vérifie parce que tu ne le fais pas » ; « Je ne supporte plus d’en parler parce que tu me surveilles tout le temps. »

La recherche sur le TDAH adulte et les relations amoureuses décrit un risque accru de difficultés conjugales, tout en soulignant que plusieurs facteurs interviennent et que beaucoup reste à étudier. La boucle ci-dessus est une façon de réfléchir à un échange ; elle ne décrit pas tous les couples concernés (Wymbs et al., 2021).

Regarder les réactions des partenaires ne revient pas à chercher l’origine du TDAH dans leur couple. On essaie de comprendre comment une difficulté prend une place dans la relation, puis comment les réponses apportées peuvent la compliquer ou aider à mieux vivre avec elle.

Ce qu’un diagnostic peut changer dans cette discussion

Pour moi, c’est l’un des intérêts du diagnostic lorsqu’il est établi : il peut permettre un recadrage. Recadrer, c’est proposer une autre manière de comprendre un comportement. Un oubli jusque-là attribué au désintérêt peut être envisagé comme une difficulté à se rappeler une intention et à la mettre en œuvre. On peut alors chercher une aide plus adaptée à ce qui bloque.

Pour la personne concernée, cela peut aussi être un soulagement. Des années à se reprocher son manque de sérieux ou à entendre qu’on pourrait réussir « en faisant un effort » peuvent être relues autrement. Dans le témoignage de Jérémie Gallen, de la chaîne Va Te Faire Suivre, que je recommande à la fin de ma vidéo, cette découverte tardive et les ajustements qui ont suivi sont racontés à partir de son propre parcours.

Dans le couple, le rendez-vous reste à prendre. Le partenaire peut comprendre l’explication et être tout de même fatigué de porter les rappels. La personne qui oublie peut accepter de chercher une autre organisation et avoir besoin qu’on cesse de mettre systématiquement ses intentions en doute. Ces deux expériences doivent pouvoir entrer dans la discussion.

On peut reprendre notre exemple avec un accord plus précis : « Je prends le rendez-vous jeudi à 12 h 30. Je mets le rappel maintenant. Si je n’y arrive pas, je te le dis le soir même. » Le partenaire peut dire quelle aide il est prêt à apporter et ce qu’il ne peut plus prendre en charge. Quelques jours plus tard, on regarde ce qui a fonctionné et ce qui a encore posé problème.

Cet exemple n’est pas une recette pour traiter le TDAH. Il montre comment on peut passer d’un reproche sur la personne à une discussion sur une tâche, les appuis nécessaires et les engagements de chacun. Si cela ne suffit pas, il faudra revoir l’accord, trouver d’autres soutiens ou en parler dans le cadre d’un accompagnement. Les aménagements de l’environnement font partie des éléments à envisager avec le professionnel qui suit la personne (NICE, NG87).

Ce que notre époque demande à notre attention

Il y a aussi une question que je tenais à aborder dans la vidéo : les conditions dans lesquelles nous demandons aux gens de se concentrer. On travaille sur un ordinateur qui reçoit des messages, des mails, des alertes. On doit avancer sur un dossier et répondre rapidement à ceux qui nous sollicitent. Puis on s’étonne d’avoir du mal à reprendre le fil.

Une expérience menée par Stothart et ses collègues a montré que recevoir une notification sur son téléphone pouvait perturber la performance à une tâche attentionnelle, même sans consulter l’appareil. Ce résultat concerne une situation expérimentale ; il ne permet pas d’affirmer que les téléphones provoquent un TDAH (Stothart et al., 2015).

Il nous donne en revanche une raison de regarder ce qui interrompt le travail. Si une personne arrive mieux à terminer une tâche quand les notifications sont coupées et les consignes écrites, on dispose déjà d’une information utile pour organiser sa journée. Cela ne règle pas toute la question, mais on peut s’en servir.

C’est aussi pour cela que je tiens au regard systémique. Les caractéristiques de la personne comptent, de même que les réactions de son entourage et les demandes de son environnement. Selon l’endroit où l’on regarde, on ne repère pas les mêmes possibilités de changement. Un suivi individuel peut aider sur certains points ; un aménagement du travail ou un accord dans le couple peut être nécessaire sur d’autres.

Se reconnaître dans une vidéo : que faire ensuite ?

Quand on entend quelqu’un décrire précisément une difficulté qu’on connaît depuis longtemps, on peut enfin trouver comment en parler. Je comprends très bien l’intérêt de ces témoignages. Ils peuvent donner envie de consulter, et c’est une raison de leur faire une place.

Le risque commence lorsque cette reconnaissance devient l’explication de tout ce qu’on vit. Une difficulté de concentration peut avoir plusieurs causes ; chaque désaccord avec un proche ne s’explique pas par un diagnostic. On peut aussi finir par regarder quelqu’un uniquement à travers cette catégorie, en attribuant au TDAH tous ses oublis, toutes ses réactions et toutes ses décisions.

La qualité de ce qui circule en ligne compte donc beaucoup. Dans une étude publiée en 2025 sur des vidéos TikTok populaires consacrées au TDAH, deux psychologues ont relevé de nombreuses affirmations sur les symptômes qui ne correspondaient pas aux critères diagnostiques. Cette observation porte sur un échantillon de vidéos. Elle concerne la précision des informations données, pas la légitimité des difficultés ressenties par les personnes qui les regardent (Karasavva et al., 2025).

Si vous vous reconnaissez, vous pouvez commencer par noter quelques situations précises : ce qui s’est passé, depuis quand cela vous arrive et les conséquences dans votre vie. Un professionnel formé au TDAH adulte pourra reprendre ces éléments avec vous. Une évaluation demande davantage qu’un questionnaire ou qu’une ressemblance avec un témoignage (NICE, NG87).

Cette prudence sur les mots vaut aussi dans nos relations. J’en parle dans l’article consacré au vocabulaire du psy : un terme peut nous aider à décrire ce qui nous arrive, puis nous empêcher d’écouter ce que l’autre essaie encore de nous dire.

Revenir à la vie de la personne

Une fois la question du diagnostic posée, il reste à comprendre comment cette personne vit, avec qui et dans quelles conditions. Ce qui l’aide au travail ne l’aide pas forcément à la maison. Un proche peut apporter beaucoup de soutien et avoir lui-même besoin de repos. Une organisation qui fonctionnait peut devenir insuffisante après un changement de rythme.

Ce sont des choses que l’on peut regarder ensemble en thérapie, y compris lorsque la personne vient seule. Dans l’article sur la thérapie systémique en individuel, j’explique comment on peut travailler sur les relations et les contextes à partir de ce qu’une personne raconte de sa vie.

Reprenons le message du début. Il faudra peut-être reconnaître que l’attente a blessé, expliquer comment l’oubli s’est produit et chercher une façon de donner des nouvelles qui tienne dans le quotidien. Le diagnostic peut aider à engager cette discussion. Pour savoir si l’on avance, on regardera ensuite ce que cela change : est-ce qu’on se comprend mieux, est-ce que les oublis posent moins de difficultés, et est-ce que chacun peut parler de sa fatigue sans que la conversation tourne à nouveau au reproche ?

Références

Canela, C., Buadze, A., Dube, A., Eich, D., & Liebrenz, M. (2017). Skills and compensation strategies in adult ADHD – A qualitative study. PLOS ONE, 12(9), e0184964. https://doi.org/10.1371/journal.pone.0184964

Karasavva, V., Miller, C., Groves, N., Montiel, A., Canu, W., & Mikami, A. (2025). A double-edged hashtag: Evaluation of #ADHD-related TikTok content and its associations with perceptions of ADHD. PLOS ONE, 20(3), e0319335. https://doi.org/10.1371/journal.pone.0319335

National Institute for Health and Care Excellence. (2018). Attention deficit hyperactivity disorder: Diagnosis and management (NICE Guideline NG87). https://www.nice.org.uk/guidance/ng87

Stothart, C., Mitchum, A., & Yehnert, C. (2015). The attentional cost of receiving a cell phone notification. Journal of Experimental Psychology: Human Perception and Performance, 41(4), 893–897. https://doi.org/10.1037/xhp0000100

Wymbs, B. T., Canu, W. H., Sacchetti, G. M., & Ranson, L. M. (2021). Adult ADHD and romantic relationships: What we know and what we can do to help. Journal of Marital & Family Therapy, 47(3), 664–681. https://doi.org/10.1111/jmft.12475

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