Red Sistémica · Entretien
Le Mental Research Institute fut le berceau de la cybernétique appliquée à la communication humaine. Toujours vivant, l’institut de Palo Alto prend un nouveau souffle avec son nouveau directeur, Wendel Ray. Chercheur brillant et avide d’étude, Ray est avant tout un amoureux du modèle de thérapie brève — qu’il débarrasse de bien des étiquettes — et de Don Jackson, qu’il considère comme son guide et son mentor.
« Le changement est inévitable, c’est une invariante. En tant que thérapeutes, nous aidons les gens à changer leur façon de changer, tout en maintenant l’illusion de la stabilité. »
Wendel Ray
Pour les systémiciens, aussi bien ceux qui se consacrent à la clinique que ceux qui travaillent en recherche, le Mental Research Institute fut et demeure la Mecque des principales avancées dans les sciences de la communication humaine. Quelles sont, aujourd’hui, les idées nouvelles que son nouveau directeur apporte au MRI ?
Le MRI a cette tradition que vous évoquez, et c’est vraiment incroyable. L’institut a été fondé à l’initiative de Don Jackson en 1959, et il a maintenu, et maintient encore, vivants les projets de Bateson et de son groupe : la naissance de la thérapie familiale, l’application de la cybernétique au comportement humain, la théorie interactionnelle et le constructivisme, en créant le premier modèle de thérapie familiale, puis le modèle de thérapie brève. Toutes ces recherches se sont développées ici. C’est un lieu très important dans le monde des idées.
Dans des conversations antérieures, hors de cet entretien, vous m’avez parlé d’une série de piliers qui soutiendraient l’axe futur du MRI ; pourriez-vous les résumer ?
Le MRI de l’avenir sera consacré à revitaliser et à approfondir ces idées germinales sur la communication et sur la thérapie, en les diffusant dans le monde entier. Cette diffusion reposera, pour le moment, sur trois piliers fondamentaux :
1) D’abord, le centre de « thérapie brève », qui commence à développer de nouveaux projets. Parmi eux, le projet du « Centre latino », avec lequel nous tenterons d’atteindre toute la population hispanophone.
2) Le deuxième pilier est un centre de thérapie stratégique, devenu l’un de nos principaux associés. Sa directrice a plus de vingt ans d’expérience du modèle stratégique de Jay Haley. C’est une école de formation très bien organisée, avec différentes activités, des programmes de formation et des projets de recherche.
3) Le troisième pilier est le projet des fondements théoriques, dont je serai le directeur. Le MRI abrite de nombreux matériaux historiques : articles, publications et livres, transcriptions, bandes audio et vidéo, etc. Par exemple, les bandes audio du projet Bateson n’existent qu’ici ; de même pour les premiers travaux de Jackson, de Virginia Satir, et pour le reste du travail théorique et épistémologique qu’ont approfondi Watzlawick et le reste de l’équipe. Nous tenterons de rendre ces matériaux accessibles aux chercheurs, aux professionnels qui font de la clinique et aux investigateurs intéressés à les utiliser. C’est comme une mine d’or qu’il vaut la peine d’aller découvrir…
Ce seront les trois piliers centraux, mais il y a un quatrième pilier, sur lequel je parie vraiment pour l’avenir du MRI. J’espère une collaboration beaucoup plus étroite avec nos représentants à l’étranger. Vous, qui nous représentez en Argentine, en êtes un exemple : cela fait longtemps qu’avec Marcelo nous partageons des recherches, des publications et des conceptions de formations, que nous espérons mettre à profit dans les cinq prochaines années pour que cela s’affirme toujours davantage.
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De nouveaux projets, dont un « Centre latino » pour atteindre toute la population hispanophone.
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Une école de formation dans la ligne de Jay Haley, avec programmes de formation et projets de recherche.
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Rendre accessibles les archives du MRI : bandes du projet Bateson, premiers travaux de Jackson et de Satir, travail épistémologique de Watzlawick.
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Une collaboration plus étroite avec les correspondants du MRI, dont l’Argentine, sur les cinq années à venir.
Voilà pour le profil institutionnel… Plus précisément, à propos du modèle de thérapie brève, comment pensez-vous le modèle MRI du XXIe siècle ? Il me semble que cette question mérite quelques éclaircissements : il existe aujourd’hui toute une série de vulgarisations et de mystifications du modèle de thérapie brève. Par exemple, celle de la « froideur » du modèle, ou l’idée que le modèle ne travaille pas avec les aspects émotionnels…
L’idée que le modèle ne travaille pas avec les émotions est un mythe, pas une mystification. La question que l’on doit se poser, c’est comment un thérapeute « bref » gère les émotions en séance. Non pas s’il les prend en compte, parce qu’elles font inévitablement partie du travail thérapeutique. Je réponds à votre question avant que vous ne l’ayez terminée… mais je crois qu’il est précieux d’éclaircir ce point une fois pour toutes. Par exemple, je ne me considère pas comme un expert du modèle du MRI, mais je le connais suffisamment bien pour savoir ce qu’il n’est pas, et ce n’est certainement pas un modèle froid. La froideur est un mythe, pas une réalité ; il a probablement été créé par quelqu’un qui a intérêt à ce que le modèle de thérapie brève du MRI soit vu comme quelque chose de froid, qui n’explore pas le plan émotionnel. Au fil du temps, le modèle a reçu des critiques, et c’est prévisible pour tout développement. Beaucoup de ces critiques tendent à disqualifier ce modèle.
Ces disqualifications relèvent toujours du jeu de pouvoirs entre modèles. Les professionnels rivalisent en érigeant le modèle qu’ils représentent en modèle le plus efficace. En ce sens, ils enseignent le respect de la diversité dans le cabinet, mais ne le prônent pas au-dehors… Cela dit, je pense qu’il faut distinguer le modèle et le style thérapeutique. Si le modèle est l’alphabet, le style est la cadence, l’intonation, la modulation avec lesquelles on prononce ces lettres…
La différence entre un modèle et le style personnel tient à des réalités de premier et de second ordre. La construction de mon modèle thérapeutique a pour base la thérapie brève. J’ai pour elle un grand respect, et une grande part de ce que je crois savoir, je l’ai appris de Jackson, de Watzlawick, de Weakland, entre autres. Ma pratique thérapeutique est très influencée par tous ces maîtres, mais j’ai une manière différente, une manière propre : c’est mon style. Je suis très influencé par Bradford Keeney et par Gianfranco Cecchin. L’un comme l’autre admettent et se voient eux-mêmes comme des prolongements directs du groupe Bateson ou des débuts du MRI. C’est l’une des raisons pour lesquelles c’est un si grand honneur pour moi que l’on m’ait donné le privilège d’être directeur du MRI.
Le modèle
L’alphabet : la thérapie brève du MRI, apprise de Jackson, Watzlawick et Weakland. Une réalité de premier ordre.
Le style
La cadence et l’intonation avec lesquelles on prononce ces lettres : une manière propre, influencée ici par Keeney et Cecchin. Une réalité de second ordre.
Passons de la pratique clinique à la recherche. Depuis de nombreuses années, vous êtes engagé dans une recherche historique sur le MRI ; vous constituez précisément les archives de Don Jackson, ces bobines de film 8 mm, historiques, où se trouvent les témoignages des semences de la thérapie familiale…
Ma recherche personnelle a commencé en 1981. Tout a débuté quand j’étais étudiant à l’université. Un professeur, en cours, m’a montré un film de 1964 d’une séance familiale avec la famille Hillcrest. C’est un film spectaculaire, où la même famille est reçue en entretien par les quatre thérapeutes les plus célèbres de l’époque : Nathan Ackerman, Don Jackson, Murray Bowen et Carl Whitaker. Une famille réelle, composée d’un père, d’une mère et de quatre enfants. Tous deux étaient divorcés ; lui avait deux enfants d’un premier mariage, elle un enfant de son mariage précédent, et ils avaient un bébé ensemble. Cette famille est reçue par ces quatre thérapeutes, et mon maître, après avoir regardé le film, a dit que l’entretien de Jackson était la meilleure séance qu’il ait vue de sa vie. En sortant du cours, je lui ai dit : « Je veux en savoir plus », et il m’a donné deux livres. Des livres qui ont changé ma vie, qui ont changé toute ma carrière.
Même si je peux les imaginer, quels étaient ces deux livres ?…
Ces livres, ce sont les deux volumes de Human Communication — Communication, Family, and Marriage et Therapy, Communication, and Change —, des compilations de Don Jackson réunissant de nombreux articles et textes des premières recherches du groupe Bateson. À partir de ce moment, j’ai retrouvé tout ce que Jackson avait développé : articles, communications, etc. J’ai commencé un programme de doctorat en thérapie familiale en 1985, et en 1987 je suis enfin allé à Palo Alto, où j’ai rencontré tous ceux qui deviendraient ensuite mes maîtres, et principalement la figure de John Weakland. Tous ces professionnels avaient connu Jackson et faisaient partie de ses projets de recherche. J’ai passé la plus grande partie de ces deux semaines au sous-sol ; il y avait des cartons qui ne contenaient que des choses de Don Jackson. J’ai trouvé par exemple des enregistrements « historiques » de séances, et Weakland comme Riskin m’ont donné la permission d’emporter ces bandes en Louisiane, où je les ai transférées sur CD. Ils m’ont aussi permis d’emporter tous les articles. L’un des projets que je suis sur le point de terminer est la collection complète des articles de Don Jackson. Jay Haley, qui m’a toujours soutenu dans toutes ces idées, en a écrit la préface. Peu avant sa mort, John Weakland m’a envoyé trois cartons avec le reste des enregistrements, des transcriptions et de tous les documents de la recherche Bateson, et cela est devenu un projet de recherche. Il y a en outre des films du projet Bateson qui ont été transférés sur vidéo ; j’ai des étudiants qui m’aident, pour avancer dans les transcriptions afin qu’on puisse les voir et les écouter sur des supports audio plus modernes. Ces vingt dernières années, parallèlement, j’ai noué de bonnes relations avec Mary Catherine Bateson et avec Lois Bateson, qui fut sa dernière épouse, et toutes deux m’ont autorisé à faire des recherches dans les documents de Bateson sur sa relation avec Jackson. Ces documents font partie des archives Jackson. J’ai en outre réussi à créer les archives Bateson, qui se trouvent à l’université de Santa Cruz. Pour moi, c’est un travail fantastique, et je ne connais personne qui ne soit influencé par ce travail originel. Voilà ma recherche.
Pour quelques minutes, si vous étiez Jackson lui-même, quelles seraient les prémisses de base de votre modèle épistémologique ?
Il y a un article qui s’appelle « L’étude de la famille » (The Study of the Family), où il nous dit ce qu’il pense, ce qu’il considère comme les points les plus importants de sa théorie et de sa pratique. Les prémisses de base sont aussi présentées dans des livres comme Une logique de la communication et Changements.
Mon opinion, quarante ans après la création du modèle, se concentre sur trois concepts principaux : d’abord, la causalité actuelle, c’est-à-dire ce qui se passe au présent, dans l’interaction, ici et maintenant.
Deuxièmement, la causalité actuelle, par contraste avec ce qui se passait dans la causalité passée.
Troisièmement — et c’est tout aussi important —, comme conséquence de ces deux premières prémisses, l’idée que les gens font du mieux qu’ils peuvent à un moment donné de crise ; c’était quelque chose dont Jackson était très pénétré. Il l’a écrit, il en parlait avec les patients. C’est l’une des trois choses qui rendent les thérapies interactionnelles efficaces et différentes des autres modèles. Ce sont les trois piliers de base que l’on retrouve dans tous les modèles interactionnels issus du travail de Jackson.
À retenir
Les trois prémisses que Ray retient de Jackson : la causalité actuelle (ce qui se joue ici et maintenant dans l’interaction), cette causalité actuelle opposée à la causalité passée, et l’idée que les gens font du mieux qu’ils peuvent au moment de la crise. Rien n’est normatif ou pathologique ; on écoute avec les oreilles et avec les yeux.
Supposons que vous ayez en face de vous un thérapeute débutant, en formation ; quelles seraient les principales recommandations que, comme formateur, vous lui donneriez ?
Je lui recommanderais d’étudier les travaux originaux. Je l’inciterais à beaucoup réfléchir à ses propres préjugés, aux croyances qui influencent ce qu’il pense de l’autre. Il est très important de penser à ce qui vous arrive, à vous, dans votre manière de voir le monde.
Un autre point, c’est l’idée que rien n’est normatif ou pathologique : les gens font vraiment de leur mieux tout le temps, et c’est très difficile. Il faut écouter avec beaucoup de soin, non seulement avec les oreilles, mais aussi avec les yeux, en regardant tout ce qui se passe.
Et puis, la passion que, visiblement, vous mettez dans les choses…
C’est vrai, la passion doit être là, parce que si l’on n’y met pas de passion, la thérapie semble perdre en consistance…
Que pensez-vous du changement ? Comment le changement se produit-il en psychothérapie ?
Sur ce point, je suis d’accord avec Brad Keeney, et aussi avec ce qui est exprimé dans le livre Changements. Le changement est inévitable, c’est une invariante, il est constant. En tant que thérapeutes, nous aidons les gens à changer leur façon de changer, c’est-à-dire à modifier la manière dont ils changent, et à rester stables dans la façon dont ils maintiennent leur équilibre pendant le changement. Il est important de garder cela à l’esprit pendant la thérapie : changement et stabilité interagissent constamment, et donc nous aidons les gens à changer tout en maintenant l’illusion de la stabilité.
De votre point de vue, quelle est la thérapie de ce XXIe siècle ?
C’est là que le MRI est si important. D’abord, en ne rejetant pas, et encore moins en ne jugeant pas, les gens pour ce qu’ils ont fait, mais en acceptant que ce qu’ils ont fait est le mieux qu’ils aient pu faire. Je crois que c’est cela, la thérapie du XXIe siècle : il s’agit presque d’« embrasser » les gens pour avoir fait de leur mieux, puis de leur dire « personne n’aurait pu faire mieux » ; et le processus de changement est très compliqué, alors n’allons pas trop vite, parce que vous savez bien mieux que moi combien c’est difficile ; par conséquent, allons doucement. Il vaut bien mieux aller doucement au début que de pousser rapidement vers une quelconque intervention active, et faire quelque chose avant que le problème, et la façon dont on le mène, aient été clairement et explicitement expliqués.
Cet entretien est la traduction française de « El MRI (Mental Research Institute): El legado de Don Jackson. Entrevista a Wendel Ray », publié par Red Sistémica (première parution : Perspectivas Sistémicas, n° 68 (« Terapias on line »), septembre-octobre 2001). Traduit et republié avec l’accord de la revue.
Lire l’article originalComment citer cet article
Schlanger, K., Rodríguez Ceberio, M., & Serebrinsky, H. (2022). Le MRI (Mental Research Institute) : l’héritage de Don Jackson. Entretien avec Wendel Ray (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/le-mri-l-heritage-de-don-jackson-entretien-avec-wendel-ray (Œuvre originale publiée en 2001 dans Perspectivas Sistémicas, n° 68 (« Terapias on line »), septembre-octobre 2001 ; republiée en 2022 par Red Sistémica, https://redsistemica.ar/2022/06/29/el-mri-mental-research-institute-el-legado-de-don-jackson-entrevista-a-wendel-ray/)
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