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Family Relations · Famille
Dans les villages d’Anatolie centrale, beaucoup de pères partent travailler sur les chantiers d’Israël, du Golfe ou de Serbie. Duygu Türker et Elif Çimşir ont écouté seize enfants de 10 à 13 ans qui grandissent avec ce père au loin : tâches d’adulte, manque, peur de l’accident, éloignement, mais aussi des ressources, quand la famille élargie prend le relais et que le lien avec le père reste vivant.
Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de L’effet de l’emploi des pères à l’étranger sur les enfants qui restent au pays en Turquie : une exploration phénoménologique, par Duygu Türker et Elif Çimşir, publié dans Family Relations (Wiley) (2025), doi : 10.1111/fare.13146, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Le tableau des caractéristiques des enfants est présenté sous forme de liste ; la figure reste en anglais, avec une légende traduite. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.
La qualité et la continuité de la relation père-enfant sont apparues comme un facteur de protection important.
Duygu Türker et Elif Çimşir
Résumé
Objectif. Cette étude visait à explorer l’expérience vécue d’enfants de Turquie qui restent au pays (N = 16, de 10 à 13 ans) en raison de la migration de travail internationale de leur père.
Contexte. La migration de travail internationale est répandue chez les pères des zones rurales de Turquie et a un effet important sur la vie des enfants qui restent au pays (ERP).
Méthode. Dans une approche qualitative phénoménologique, les données ont été recueillies par des entretiens semi-directifs et un groupe de discussion.
Résultats. Trois thèmes principaux et dix sous-thèmes se sont dégagés, parmi lesquels (a) des risques liés aux changements du système familial, comme la parentification et la négligence ; (b) des réactions émotionnelles et psychologiques, comme le chagrin et la perte, un sentiment d’éloignement, des inquiétudes pour la sécurité et le bien-être du père, et de l’envie à l’égard des pairs ; et (c) des stratégies d’adaptation et des ressources mobilisées par les enfants, qui comprennent des mécanismes d’adaptation positifs et négatifs, le soutien social, ainsi que la qualité et la continuité de leur relation avec leur père.
Conclusion. Les ERP subissent les effets des changements de la structure familiale qu’entraîne la migration de travail de leur père, ce qui peut conduire à des situations défavorables particulières comme la parentification et la négligence. Tout en faisant face aux effets psychologiques négatifs de l’absence paternelle, une partie de ces enfants parvient à s’adapter efficacement à la situation.
Implications. Traiter au niveau structurel les risques potentiels de parentification, de négligence et d’effets psychologiques est essentiel pour favoriser le bien-être et la résilience des ERP en Turquie et dans d’autres pays.
Le phénomène mondial de la migration de travail internationale des parents affecte profondément la vie des enfants qui restent au pays, en particulier dans les pays à revenu faible ou intermédiaire comme la Turquie (Valtolina et Colombo, 2012). En général, les parents restent sur leur lieu de travail jusqu’à la fin de leurs engagements contractuels, et la séparation familiale peut durer plus de deux ans, surtout lorsque le travail à l’étranger devient une routine ou une source régulière de revenus pour les familles restées au pays (par exemple Adams et Page, 2005 ; Roy et Basu, 2018). Dans les zones rurales de Turquie, où la migration de travail des parents est répandue, en particulier chez les pères, traditionnellement perçus comme pourvoyeurs, un nombre considérable d’enfants entrent dans la catégorie des enfants qui restent au pays (left-behind children, ERP). On appelle ERP les enfants pris en charge par l’autre parent, par les grands-parents ou par d’autres membres de la famille après que l’un de leurs parents ou les deux les ont laissés dans leur ville ou leur pays d’origine pour aller travailler pendant plus de six mois (Huang et al., 2018).
Les recherches internationales sur les conséquences de la migration parentale laissent penser que les perspectives des ERP ne sont peut-être pas aussi sombres qu’on le craignait au départ. Vanore et al. (2015) ont ainsi montré qu’en Moldavie, la migration parentale n’est pas systématiquement associée à des effets psychosociaux défavorables pour les ERP. Asis (2006) a mis au jour que les ERP de familles migrantes aux Philippines disposent de mécanismes d’adaptation efficaces face à l’absence parentale et font preuve d’une autonomie et d’une indépendance accrues. D’autres études ont souligné les avantages de l’augmentation des revenus du ménage, qui permet de dépenser davantage pour l’alimentation, la santé et l’éducation des enfants (par exemple Adams et Page, 2005 ; Roy et Basu, 2018). En outre, il a été montré que, malgré la distance physique, les parents migrants assument activement à distance leurs responsabilités parentales. Les technologies de communication modernes y contribuent, en permettant plus facilement aux membres des familles transnationales de garder un contact fréquent et instantané (Antia et al., 2020 ; Brown et Grinter, 2014 ; Carling et al., 2012).
À l’inverse, de nombreuses recherches ont documenté les effets défavorables de la migration de travail des parents sur les ERP : niveaux plus élevés d’insécurité, de dépression, d’anxiété, de solitude, de colère et d’idées suicidaires, ainsi que baisse des résultats scolaires, moins bonne santé et retards de développement (par exemple Guo et al., 2022 ; Fan et al., 2017 ; C. V. Nguyen, 2016 ; L. V. Nguyen et al., 2022 ; Tang et al., 2019 ; Valtolina et Colombo, 2012 ; Van Luot et al., 2018). Par exemple, Guo et al. (2022) ont constaté des taux d’infections par des helminthes intestinaux nettement plus élevés chez les ERP des zones rurales de Chine que chez les autres enfants, signe d’infections plus sévères. De plus, dans une vaste étude menée dans six pays européens, Bălțătescu et al. (2023) ont découvert que les ERP présentent en général des niveaux de bien-être subjectif plus faibles et font état d’une moindre satisfaction à l’égard de l’école et de la famille que les autres enfants, les filles se montrant particulièrement vulnérables, et l’écart augmentant avec l’âge. Par ailleurs, Cappelloni (2011) a soutenu que ces enfants peuvent assumer des responsabilités parentales ou prendre soin d’autres personnes à charge, ce qui peut réduire le temps consacré à l’éducation et aux loisirs.
Comme le déséquilibre croissant de l’économie mondiale fait augmenter le nombre d’ERP dans le monde, le bien-être physique et mental de ces enfants appelle une attention accrue et exige des efforts conjoints des gouvernements, des parents, des écoles et de la société tout entière (Zhu et al., 2023). Étudier les ERP est donc essentiel pour élaborer des réponses efficaces et garantir leur bien-être (Zhu et al., 2023), d’autant que la santé et le développement de chaque enfant sont décisifs pour l’avenir de l’humanité et le développement durable. Puisque l’expérience des ERP dépend de facteurs comme le genre du parent migrant, les influences culturelles et les caractéristiques propres des familles transnationales (Antia et al., 2020 ; C. V. Nguyen, 2016), il est indispensable d’examiner l’expérience singulière des ERP de Turquie liée à la migration de travail paternelle.
La migration depuis la Turquie a été portée par des facteurs que l’on observe couramment dans d’autres pays à revenu faible ou intermédiaire, comme une croissance démographique rapide, des possibilités d’emploi limitées et le désir de meilleures conditions de vie (Genç et al., 2019 ; Koca, 2021). Historiquement, le plus grand flux de migration de travail depuis la Turquie a eu lieu après la Seconde Guerre mondiale, surtout pour pallier les pénuries de main-d’œuvre en Europe, en particulier en Allemagne (Ayas, 2021). Des accords bilatéraux conclus dans les années 1960 avec des pays comme l’Allemagne, l’Autriche, la Belgique et les Pays-Bas ont facilité ce mouvement, qui visait à relancer après la guerre les secteurs industriel et minier (Erbaş, 2019 ; İyi, 2020). Alors qu’ils envisageaient au départ des séjours temporaires, de nombreux migrants turcs, des hommes, ont choisi de s’installer durablement en raison de conditions économiques et politiques favorables, avec l’appui des pays d’accueil et des possibilités de regroupement familial (İyi, 2020 ; Yıldız, 2022).
Dans les années 1980, la « crise pétrolière » a provoqué un changement des routes migratoires depuis la Turquie : les migrants turcs se sont tournés vers la Communauté des États indépendants et les pays du Moyen-Orient qui avaient besoin de main-d’œuvre (Özözen Kahraman, 2012). Des pays comme l’Arabie saoudite, la Libye, l’Afghanistan, la Russie, le Qatar et Israël sont devenus des destinations courantes. Presque tous les migrants vers ces pays étaient des hommes qui laissaient leur famille derrière eux et travaillaient surtout dans le bâtiment (Özözen Kahraman, 2012 ; Şahin Kütük, 2015).
La migration depuis la Turquie augmente rapidement depuis les années 2000, sous l’effet notamment des changements politiques et économiques du pays (Geurts et al., 2021). Pour la seule année 2022, près d’un demi-million de personnes de nationalité turque, sur environ 85 millions, ont émigré, soit une hausse de 62,3 % par rapport à l’année précédente (Institut turc de la statistique, 2023). Plus de la moitié de ces personnes, femmes et hommes, sont instruites et qualifiées ; elles viennent des grandes villes de l’ouest de la Turquie (par exemple Istanbul et Ankara) et sont parties vers des pays européens, les États-Unis et le Canada. La majorité des autres sont des hommes qui partent comme travailleurs non qualifiés depuis des régions offrant moins de possibilités d’emploi, comme l’Anatolie centrale rurale, où la présente étude a été menée. En conséquence, dans ces zones rurales, beaucoup d’enfants entrent dans la catégorie des enfants qui restent au pays.
Malgré la fréquence de la migration de travail paternelle, en particulier dans les zones rurales de Turquie, les études consacrées aux familles restées au pays sont remarquablement rares. Les recherches existantes, surtout centrées sur les rôles et les points de vue des épouses restées au pays et des membres de la famille élargie, ont mis en évidence une augmentation des responsabilités du foyer, qui comprennent à la fois les tâches domestiques et des activités comme l’agriculture et l’élevage (par exemple Abacı, 2021 ; Kalaycıoğlu et al., 2010). On a observé que les femmes restées au pays, qui n’ont souvent pas leur mot à dire sur la migration de leur mari, vivent avec la famille élargie (Emer Şimşek, 2010). Malgré les difficultés émotionnelles liées à la séparation, ces femmes acceptent en général leur situation et assument, en conséquence, des responsabilités accrues envers leurs enfants (Abacı, 2021).
La recherche est particulièrement limitée en ce qui concerne les enfants de Turquie qui restent au pays à cause de la migration de travail paternelle. À notre connaissance, aucune étude approfondie ne s’est intéressée au point de vue de ces enfants sur la migration de leur père et sur ce que vivent ces enfants pendant son absence. La présente étude vise à combler ce manque en adoptant une approche phénoménologique pour comprendre l’expérience vécue des enfants de Turquie qui restent au pays. Vu la fréquence de la migration parentale en Turquie, une telle recherche est jugée indispensable pour mieux comprendre le bien-être et les besoins des enfants qui vivent loin de leur père, et pour formuler des réponses plus efficaces à ces besoins. La question centrale de cette recherche est la suivante :
QR. Quelle est l’expérience vécue des enfants de Turquie qui restent au pays en raison de la migration de travail internationale de leur père ?
Cette étude a été menée dans une petite ville rurale de la province de Sivas, dans la région d’Anatolie centrale, en Turquie. La province de Sivas se caractérise par une industrie peu développée et des conditions climatiques difficiles, ce qui limite les possibilités d’emploi, comme dans une grande partie de l’Anatolie centrale (Ergün, 2016). Dans les zones rurales de Sivas, un accès limité à l’éducation et certaines dynamiques culturelles font qu’une part importante de la population ne termine pas sa scolarité et tend à se marier jeune. Pour subvenir aux besoins de leur famille, certains hommes partent vers les grandes villes de l’ouest de la Turquie, avec leur famille ou seuls, à la recherche de meilleures perspectives économiques. D’autres choisissent la migration de travail internationale comme solution viable. Ce schéma de migration de travail masculine, qui laisse souvent la famille derrière, est devenu une réponse courante aux conditions économiques et sociales difficiles des zones rurales de Sivas (Kalaycıoğlu et al., 2010). Dans la ville où cette recherche a été menée, le départ des hommes pour travailler à l’étranger conduit souvent leurs épouses et leurs enfants à aller vivre avec des membres de la famille élargie, comme les grands-parents et les oncles.
On a proposé à des enfants dont le père travaillait à l’étranger de participer à cette étude qualitative phénoménologique, fondée sur des entretiens semi-directifs et un groupe de discussion. Selon les critères d’inclusion, le père devait travailler à l’étranger au moins depuis la petite enfance de l’enfant, afin que son expérience soit directement, pleinement et authentiquement liée au phénomène étudié (voir Wertz, 2005). Les enfants devaient en outre présenter un développement typique et des capacités conversationnelles suffisantes pour comprendre la nature de la recherche et donner un consentement éclairé. L’étude a été menée conformément à la déclaration d’Helsinki et approuvée par le comité d’éthique de l’université Anadolu (no 441077).
Seize enfants de 10 à 13 ans (13 filles et trois garçons) ont pris part aux entretiens semi-directifs. Quatre avaient un père qui travaillait en Israël, quatre en Arabie saoudite, trois en Serbie, deux au Qatar et un au Koweït. Cinq enfants vivaient avec leur famille élargie, les autres (n = 11) avec leur famille nucléaire. Pour la plupart des enfants (n = 10), le premier emploi du père à l’étranger était antérieur à leur naissance ; pour les autres, il est survenu quand l’enfant avait entre 0 et 3 ans. La durée moyenne de l’épisode migratoire en cours était d’environ un an. Le niveau d’études des deux parents était en général l’école primaire ou le collège. Des informations détaillées sur les enfants de l’étude figurent dans le tableau 1.
Tableau 1 — Caractéristiques des enfants de l’étude (âge ; genre ; famille ; pays où travaille le père ; âge de l’enfant au premier emploi du père à l’étranger ; temps écoulé depuis le dernier départ du père ; études de la mère ; études du père)
* Enfants qui ont aussi participé au groupe de discussion.
Pendant les entretiens individuels, l’intervieweuse a observé que neuf enfants (n = 9) montraient plus d’hésitation que les autres. L’équipe de recherche a donc décidé d’inviter ces enfants à un groupe de discussion, en pensant qu’un cadre collectif pourrait les encourager à confirmer, développer ou préciser les informations données (voir Zwaanswijk et van Dulmen, 2014). Cette démarche visait à renforcer la crédibilité et la validité des données recueillies et à approfondir les éclairages qualitatifs déjà obtenus. Sept enfants ont accepté de participer à la séance de groupe.
Après avoir obtenu l’accord du comité d’examen de l’université et de la direction de l’Éducation nationale, la première autrice, qui travaille comme conseillère scolaire dans un collège turc situé dans une ville de la province de Sivas, province dont les zones rurales comptent un nombre important d’ERP, a repéré les enfants pouvant participer. Bien qu’elle connaisse déjà les ERP de l’établissement, qui compte 130 élèves inscrits, elle a informé l’équipe enseignante de l’étude pour ne laisser de côté aucune candidature possible. Cette démarche a permis de repérer 21 élèves répondant aux critères de l’étude.
On a informé les élèves et leurs familles de la nature et du but de l’étude, et sollicité leur consentement à la participation. Trois élèves n’ont cependant pas pu participer en raison d’absences scolaires fréquentes, une personne a choisi de ne pas se porter volontaire et une autre n’a pas obtenu l’autorisation parentale. L’étude a donc été menée avec 16 élèves, sans aucune contrepartie pour la participation. Les parents, qui avaient d’abord donné leur consentement oral, ont aussi été invités à signer et à renvoyer le formulaire de consentement parental et la lettre de présentation transmis par l’intermédiaire de leurs enfants. Une fois les formulaires signés et remplis reçus des élèves participant à l’étude, la première autrice a planifié et mené les entretiens et le groupe de discussion dans son bureau, qui sert aussi de salle de consultation, puisque l’intervieweuse est également la conseillère scolaire de l’établissement.
Les données ont été recueillies sur deux mois au moyen d’entretiens semi-directifs d’environ 20 minutes chacun et d’une séance de groupe de discussion de 43 minutes. Les deux autrices de l’étude ont d’abord formulé des questions d’entretien possibles à partir de la littérature existante. Ces questions ont ensuite été soumises à deux spécialistes de la formation au conseil psychologique pour une expertise, ce qui a abouti à la version finale du guide d’entretien. Ce guide comportait quatre questions principales : (a) Comment est ta relation avec ton père ? (b) Que voudrais-tu dire sur le fait que ton père travaille à l’étranger ? (c) Qu’est-ce que tu vis du fait que ton père travaille à l’étranger et qu’il est loin de la maison pendant longtemps ? (aspects positifs comme négatifs) et (d) En quoi, selon toi, les choses seraient-elles différentes si ton père n’avait pas à travailler à l’étranger et vivait avec toi ?
Si les entretiens suivaient surtout les questions prévues, des questions et des relances supplémentaires ont été introduites par souci de clarté. Par exemple : « Tu peux commencer par parler d’abord de ce que tu vis à la maison, puis peut-être d’autres endroits comme l’école » ; « Pourrais-tu donner un exemple de la dernière fois, ou du dernier endroit, où tu as vécu cela (ou ressenti cela) ? » ; « En quoi, selon toi, est-ce lié au fait que ton père est à l’étranger ? » ; et « Par exemple, tu pourrais raconter en quoi tes activités quotidiennes et celles des membres de ta famille diffèrent quand ton père est en visite et quand il est à l’étranger pour son travail. »
Le groupe de discussion a repris les mêmes questions que les entretiens individuels, avec une introduction modifiée. Ce choix tenait à la timidité observée chez plusieurs enfants (n = 9) pendant les entretiens individuels, probablement due à leur jeune âge et/ou à des normes socioculturelles régionales qui peuvent amener les enfants à la réserve, par respect, face aux adultes. L’équipe de recherche leur a donc proposé un groupe de discussion, en pensant qu’un cadre collectif pourrait les encourager à confirmer, développer ou préciser les informations données auparavant. Avec l’accord des enfants, tous les entretiens et le groupe de discussion ont été enregistrés et transcrits mot à mot par la première autrice. La seconde autrice a vérifié l’exactitude des transcriptions.
Les entretiens et le groupe de discussion ont été menés par la première autrice (femme), d’origine turque, âgée d’un peu plus de 20 ans. Conseillère scolaire de l’établissement fréquenté par l’ensemble des enfants, elle les connaissait déjà, ce qui a pu faciliter des échanges authentiques et intimes. Son rôle de conseillère scolaire a toutefois pu être intimidant pour une partie des enfants. L’étude faisait partie du mémoire de la première autrice, réalisé dans le cadre de son master dans une université d’Eskişehir, en Turquie (Türker, 2024).
La seconde autrice (femme), qui a dix ans d’expérience en supervision clinique, enseigne actuellement la formation au conseil psychologique dans l’université même où la première autrice a obtenu son master. De nationalité turque, elle a aussi travaillé auparavant comme conseillère scolaire auprès d’enfants et mène actuellement des recherches sur l’effet des expériences négatives de l’enfance sur la santé mentale et le bien-être. Les deux autrices ont grandi dans des zones rurales de Turquie, mais pas en Anatolie centrale, où l’étude a été menée. Elles avaient des camarades dont le père travaillait à l’étranger et connaissaient certaines des difficultés auxquelles ces enfants et leurs familles font face. Les autrices ont discuté de la manière dont leurs propres identités et expériences avaient pu influencer leur regard sur l’expérience de ces enfants, un processus appelé « mise entre parenthèses » (bracketing) (Broom et al., 2009 ; Moustakas, 1994).
L’analyse des données a été conduite par analyse thématique (Braun et Clarke, 2006). Le processus a commencé par une immersion destinée à saisir le contexte d’ensemble, avec une participation active des deux autrices. Dans une démarche guidée par les données et un raisonnement inductif, aucun cadre conceptuel prédéfini n’a été utilisé. Les deux autrices ont d’abord lu les transcriptions sans prendre de notes, pour en comprendre le contenu de façon globale et contextuelle. Elles les ont ensuite lues deux fois chacune de leur côté. Au cours de ces lectures, des notes initiales ont été prises pour consigner les premières impressions et réflexions sur les données (Barry et al., 1999). Ce processus a garanti une immersion profonde des deux autrices dans les données, comme le recommandent les bonnes pratiques de la recherche qualitative (par exemple Braun et Clarke, 2006 ; Creswell, 2013).
Lors de la lecture suivante, les autrices ont dégagé des codes initiaux en surlignant directement sur les transcriptions les passages pertinents. Après ce codage indépendant, elles se sont réunies pour discuter de leurs codes initiaux (par exemple manque, tristesse, gain/avantages financiers, communication), ce qui a abouti à un total de 23 codes au fil de discussions récursives et de la recherche d’un consensus. Par des discussions approfondies, elles ont comparé et confronté leurs codes, jusqu’à un consensus sur les thèmes préliminaires. Ces thèmes préliminaires ont été revus et affinés par un processus itératif et un réexamen des données, afin de s’assurer qu’ils étaient représentatifs et cohérents. Toute l’analyse a été faite à la main. En outre, une personne collègue très expérimentée en recherche qualitative a vérifié les thèmes et les extraits pour en garantir la fiabilité et la validité.
L’analyse a produit trois thèmes principaux et dix sous-thèmes, présentés dans la figure 1.

Ce thème montre les risques potentiels de négligence et de parentification qu’entraînent les changements du système familial dus à l’absence du père. Les récits ont révélé une augmentation de la charge de travail des mères, à la maison comme à l’extérieur, une diminution des soins et de l’attention accordés aux enfants, et une responsabilité supplémentaire pour les enfants, qui doivent aider aux tâches ménagères ou répondre aux besoins physiques et scolaires de leurs frères et sœurs.
Selon les enfants, tandis que les mères s’efforcent d’assumer les responsabilités de la famille nucléaire comme de la famille élargie, il devient difficile pour elles de trouver du temps pour s’occuper de leurs enfants. Du coup, à la privation des soins et de l’attention du père peut s’ajouter, chez l’enfant, un sentiment de négligence de la part de la mère, en raison de ses multiples responsabilités. P6 (fille, 10 ans) a souligné la forme de négligence qu’elle vit dans sa scolarité maintenant que son père est loin : « On lisait des livres ensemble, et mon papa m’aidait pour mes devoirs, surtout pour les parties que je ne comprenais pas. On faisait les exercices ensemble. Les choses changent un peu quand mon papa n’est pas là. » Elle l’a précisé pendant le groupe de discussion : « Le départ de mon père me rend triste. La maison devient ennuyeuse. Quand ma maman s’occupe des tâches ménagères, c’est encore plus ennuyeux. » Quand on lui a demandé pourquoi, elle a expliqué : « Parce qu’on ne peut pas jouer avec ma mère. On a besoin de quelqu’un qui peut jouer. »
Dans le même sens, P12 (fille, 13 ans) a dit que, quand son père n’est pas là, elle passe peu de temps avec sa mère, accaparée par les tâches ménagères. P2 a raconté comment elle occupe son temps en l’absence d’un autre parent avec qui partager des activités : « À la maison… C’est calme. Je regarde surtout la télé, et ça devient ennuyeux aussi. Quand mon papa était là, on s’amusait plus. Par exemple, on descendait en bas. On jouait au ballon dehors. »
Comme l’a aussi indiqué P7 (fille, 13 ans), la migration de travail du père a entraîné une augmentation des responsabilités de sa mère, avec un passage d’une dynamique de famille nucléaire à une dynamique de famille élargie. Elle l’a illustré en disant que sa mère « est très fatiguée ». De même, P12 s’inquiétait de ne pas passer assez de temps avec sa mère, en raison des responsabilités accrues en l’absence de son père : « En ce moment, on ne peut pas passer beaucoup de temps ensemble parce que ma maman a les tâches ménagères et tout ça. On faisait des choses avec mon papa, mais plus maintenant. »
Le fait que l’enfant assume un rôle parental, souvent décrit comme une parentification, est une conséquence notable des changements de la dynamique familiale après la migration de travail du père. Comme les tâches et les responsabilités laissées par le père doivent être réparties entre les autres membres de la famille, il apparaît que l’enfant prend en charge soit les tâches du père, soit les responsabilités accrues de la mère. Par exemple, P12 (fille, 13 ans) a décrit ainsi ses rôles et ses tâches ménagères :
D’habitude, j’aide aux tâches ménagères quand c’est le travail de ma maman. Je fais la cuisine, la vaisselle et je balaie la maison. Quand ils [la famille élargie] travaillent, c’est souvent à moi que reviennent des responsabilités comme leur faire à manger et préparer le thé.
De même, P10 (13 ans, fille) se charge « de la cuisine et du ménage », P4 (fille, 13 ans) et P5 (fille, 10 ans) « balaient et nettoient la maison », et P8 (fille, 12 ans) s’occupe de tâches comme porter le charbon. P6 (fille, 10 ans) a expliqué :
Mon père, comme je l’ai dit, faisait la salade et tout ça. Quand ma maman allait à l’étable, il aidait pour les repas. Maintenant que mon papa est loin, ma sœur et moi, on prend ses responsabilités. Si ma maman est malade, c’est nous qui faisons les choses. Quand ma maman nettoie les fenêtres, je balaie la maison. Je nettoie les portes et tout ça. On fait la vaisselle et ces choses-là.
Dans les récits, il apparaît clairement que, si les filles participent aux tâches ménagères, les garçons prennent souvent en charge le soin des animaux et l’entretien du jardin. Par exemple, P16 (garçon, 12 ans) a dit qu’il « donne à boire aux animaux tous les jours ». P15 (garçon, 11 ans) a indiqué qu’il aide à « irriguer le champ », tandis que son frère (13 ans) « conduit le tracteur ». P14 (garçon, 11 ans) a décrit ainsi ses responsabilités dans le soin des animaux : « Je m’occupe des animaux. Je les nourris et tout ça. Avec mes deux cousins, on s’occupe de 120 poules, 37 oies et 67 vaches. »
Une autre forme particulière de parentification vécue par les enfants est la « parentalité centrée sur la fratrie », qui met en lumière les soins et l’attention que les enfants plus âgés de la fratrie essaient d’apporter aux plus jeunes. Par exemple, P7 (fille, 13 ans) a fait cette déclaration : « Comme ma maman est un peu plus âgée, elle est vite fatiguée et se couche tôt. Parfois, c’est moi qui donne le bain à mes frères et sœurs. » De même, P5 (fille, 10 ans) a évoqué le fait d’« aider son frère ou sa sœur à s’habiller » ; P8 (fille, 12 ans) a déclaré qu’elle « habille son frère ou sa sœur et l’aide à se brosser les dents ». P10 (fille, 13 ans) a décrit ainsi son rôle de soin auprès de son frère : « Parfois, quand ma maman n’est pas là, je m’occupe de lui. Je le change et je lui donne aussi son bain. »
Les récits montrent clairement que les enfants assument des responsabilités comme soutenir la scolarité de leurs frères et sœurs et s’impliquer dans leur vie scolaire. P15 (garçon, 11 ans) a dit qu’il fait ses devoirs avec son frère ; P8 (fille, 12 ans) a indiqué qu’elle aide son frère à faire ses devoirs et essaie d’organiser son emploi du temps de travail. P4 (fille, 12 ans) a décrit l’aide qu’elle apporte à son frère dans sa vie scolaire : « Parfois, je lui fais lire des livres. Il lit mal ; il lit syllabe par syllabe. Je l’aide. Je l’aide aussi un peu pour ses devoirs. » Enfin, P6 (fille, 10 ans) a dit : « Mon frère a un cahier d’activités. On fait les activités ensemble. Je lui apprends les chiffres et tout ça. »
Ce thème indique que les ERP partagent aussi des expériences émotionnelles et psychologiques communes. On peut les classer en chagrin et perte, inquiétudes pour la santé et la sécurité du père, sentiment d’envie à l’égard des pairs et sentiment d’éloignement.
Les récits des enfants font état de réactions émotionnelles comme le manque, la tristesse, la solitude, la colère et la perte ambiguë, plusieurs disant ressentir en permanence l’absence de leur père. Par exemple, P4 (fille, 12 ans) a souligné la profondeur de son manque en déclarant : « Un an et demi, ça m’a paru comme cent années géantes. » P6 (fille, 10 ans) a exprimé son impatience de voir revenir son père par ces mots : « J’allais voir ma maman et je lui demandais : “Maman, quand est-ce que papa rentre ?” Ma maman disait qu’il rentrerait dans trois mois à peu près. Alors, je comptais comme ça sur mes doigts. [montre ses doigts] »
P11 (fille, 10 ans) a exprimé un sentiment de solitude en l’absence de son père : « Quand je suis loin de mon papa, je me sens seule, je reste toute seule. » P1 (fille, 13 ans) a exprimé sa tristesse en ces termes : « Quand mon papa part, il y a des larmes. Tout le monde pleure, et lui aussi, il pleure. Parce que quand on a pris l’habitude d’être ensemble et qu’après il part, il se passe quelque chose à l’intérieur de soi. » P12 (fille, 13 ans) a décrit sa tristesse : « Ne pas pouvoir être ensemble pendant que mon père est loin, ça me fait du mal. Ça m’affecte beaucoup parce qu’il me manque de plus en plus chaque jour… Il me manque. »
Les enfants ont éprouvé de la colère en cherchant à comprendre les raisons de la décision de leur père de partir travailler à l’étranger. Par exemple, P1 (fille, 13 ans) a déclaré : « C’est absurde. Ce n’est pas absurde ? Alors qu’il y a la Turquie, pourquoi aller à l’étranger ? Au moins, quand il est en Turquie, c’est à deux heures de route. Là-bas, il se passe beaucoup de choses. Il ne peut pas venir quand il veut. Être à l’étranger, ça paraît vraiment absurde. » P4 (fille, 12 ans) a exprimé son ressentiment envers son père par ces mots :
Mon père a fini le lycée, mais il a arrêté après. J’aurais aimé qu’il continue ses études. Il m’aurait vue, et on aurait vécu ensemble comme une famille. J’aurais voulu ça. La séparation, c’est une mauvaise chose, à mon avis. Mon oncle est fonctionnaire maintenant, policier. Il voit ses enfants tous les jours. Moi aussi, j’aimerais que mon père puisse me voir tous les jours.
L’expérience d’un père absent de la famille sans divorce ni décès, qui revient ensuite la rejoindre, semble assez déroutante pour plusieurs enfants. On peut la situer comme une perte ambiguë, telle que la décrit P1 (fille, 13 ans) : « En fait, ne pas avoir de père. C’est comme un sentiment moins fort que ce que ressentent les gens qui n’ont pas de père. Je ne peux pas ressentir ce que ces gens ressentent, oui, mais… Je n’ai pas l’impression de ne pas avoir de père, mais c’est clair que mon père n’est pas là. »
Une autre expérience émotionnelle et psychologique exprimée par les enfants est l’inquiétude pour la santé et la sécurité de leur père. Leurs récits font apparaître une anxiété intense, en particulier parce que la plupart des pères travaillent dans le bâtiment, un secteur à risques. Par exemple, P3 (fille, 12 ans) a exprimé son inquiétude pour la vie de son père en disant : « Le bâtiment, c’est vraiment très dangereux. Parce que quelque chose peut arriver d’un coup. N’importe quoi peut t’arriver à tout moment. » P11 (fille, 10 ans) a évoqué elle aussi la possibilité que des ouvriers tombent de haut sur les chantiers, en disant que son père « ne voudrait pas mourir comme ça ». P2 (11 ans, fille) a apporté une explication supplémentaire sur l’anxiété permanente qui fait partie de la vie de ces enfants :
On s’inquiète beaucoup pour lui. Par exemple, le risque qu’il tombe ou qu’il se blesse est très élevé. Ça nous affecte négativement de ce côté-là. Ça nous affecte très mal qu’il soit là-bas. Que Dieu épargne à tout le monde le sentiment de perdre un père. Si on n’entend pas sa voix, même pendant une journée, on s’inquiète tout de suite. Il est arrivé quelque chose ? Est-ce qu’il va bien ?
Les résultats indiquent aussi que les enfants éprouvent de l’envie à l’égard de leurs camarades dont le père ne travaille pas à l’étranger. Un trait marquant de leur environnement socioculturel est que, dans la plupart des familles, le père travaille à l’étranger. Pourtant, la présence de pairs qui vivent avec leur père suscite chez les enfants de la tristesse et du manque. C’est ce qu’illustre le récit de P1 (fille, 13 ans), qui a dit qu’elle « ressent l’absence de son père quand elle voit les pères de ses camarades lors des réunions à l’école ».
P9 (fille, 11 ans) a raconté qu’elle « est contrariée quand les pères de ses camarades viennent au village ». P8 (fille, 12 ans) a décrit l’effet que produit sur elle le fait de voir les pères de ses camarades : « Le père de H [une camarade] est toujours avec elle. Je suis triste quand elle parle avec son père, parce que mon père n’est pas avec moi. C’est pour ça que j’évite d’aller chez eux, pour ne pas être triste. » P1 (fille, 13 ans) a donné une explication semblable : « Par exemple, le père de C [une camarade] travaille à Antalya [une autre ville de Turquie]. Son père vient au village. Même si C a du manque, je pense que ce n’est pas autant que moi. »
Chez un nombre important d’ERP, un éloignement vis-à-vis du père s’est installé. Cela peut se traduire par de l’indifférence au fait de vivre loin de lui, jusqu’à une normalisation de la situation. Plusieurs enfants n’éprouvent alors aucune émotion face à l’absence de leur père et perçoivent le fait de grandir sans père comme une situation normale. Par exemple, P3 (fille, 12 ans) l’a exprimé ainsi : « Je ne sais pas en quoi les choses seraient différentes si on vivait avec mon père. Cette situation m’est très familière. » P15 (garçon, 11 ans) a exprimé un sentiment semblable : « Je ne ressens rien quand mon père part à l’étranger. » P16 (garçon, 12 ans) a partagé ses réflexions sur la vie de famille : « Si mon père travaillait ici, tout serait pareil. »
Les récits ont montré qu’en raison du temps passé loin de leur père, les enfants ont commencé à le percevoir comme un étranger, ce qui a entraîné des difficultés de communication. Plusieurs enfants ont dit ne pas pouvoir faire d’appels vidéo avec leur père à cause de la « gêne ». Par exemple, P5 (fille, 10 ans) a déclaré : « Depuis qu’il est parti, je n’ai pas pu lui parler. Comment ? Parce que je suis gênée ; je suis quelqu’un de timide. On a juste échangé des messages une fois. Mais quand il vient, comment dire ? Une journée passe, et après je m’habitue. » P1 (fille, 13 ans) a exprimé un sentiment semblable :
La raison pour laquelle je n’arrive peut-être pas à exprimer mes sentiments à mon père, ça pourrait être la gêne. … Jusqu’à l’année dernière, j’étais très gênée de parler à mon père. Quand je dis gênée, je demandais juste : « Qu’est-ce que tu fais, papa ? », et je riais et je passais à autre chose. Ça arrivait souvent.
Comme on le voit dans les récits, l’éloignement vécu par les enfants se caractérise par un déclin de la communication établie et par la difficulté à reconstruire la relation père-enfant lors des visites du père. P7 (fille, 13 ans) l’a décrit comme le fait de « se sentir bizarre quand son père rentre à la maison ». Le récit de P1 a aussi montré combien il devient parfois difficile de renouer avec son père :
Parfois, on oublie même de parler à mon père. Nos relations deviennent irrégulières la plupart du temps. Parce que mon père est occupé. On commence à oublier avec le temps. Par exemple, mon père vient au village. On n’arrive pas à retrouver le lien comme avant. Ça prend quelques jours. On n’arrive pas à dire grand-chose dans les conversations et tout ça.
Comme on l’a vu, la migration de travail du père entraîne des changements du système familial, source d’expériences difficiles. Face à ces difficultés, les enfants semblent mobiliser diverses stratégies d’adaptation et ressources, comme l’adaptation positive, l’adaptation négative, le soutien social, ainsi que la qualité et la continuité de la relation établie avec le père.
Les résultats indiquent que plusieurs enfants recadrent positivement le départ de leur père, ce qui pourrait contribuer à préserver leur bien-être. Dans le groupe de discussion, la majorité des enfants ont dit percevoir le départ de leur père comme un moyen de « contribuer à la famille et améliorer leur vie », d’« assurer “un meilleur avenir pour eux” ». Ce point de vue apparaît dans le récit de P12 (fille, 13 ans), qui a déclaré :
Tout ça, c’est pour nous. Il travaille pour nous, pour nous assurer un bon avenir. Il travaille. Je préférerais qu’il travaille dans le pays et qu’il soit près de nous. Mais comme ce n’est pas possible en Turquie, il travaille à l’étranger. Il travaille pour nous. Il se donne du mal pour nous. On ne pourra jamais le lui rendre.
Les enfants ont exprimé avec satisfaction et reconnaissance leur compréhension de la raison de l’absence de leur père. Par exemple, P5 (fille, 10 ans) l’a développé ainsi : « Je sais que mon papa est parti pour une raison, et je ne suis pas triste. Il est parti là-bas pour que notre école se passe bien. » De même, P10 (fille, 13 ans) a parlé du travail de son père à l’étranger en disant : « De toute façon, il travaille pour nous. Il travaille pour notre avenir. Ce n’est pas un problème qu’il travaille à l’étranger. » P6 (fille, 10 ans) a illustré ce sentiment : « Pour nous protéger, mon papa… Comment dire… Parfois, notre situation devient un peu difficile. C’est pour ça que son travail, c’est du bonheur pour nous. Son travail nous apporte beaucoup de bonheur. »
Bien que ce thème n’ait été rapporté que par une seule participante, son importance tient à ce qu’il laisse entrevoir des formes possibles de mécanismes d’adaptation négatifs chez une partie des enfants. Dans ce cas précis, P1 a rapporté des passages à l’acte de son frère liés à ses résultats scolaires. Le récit de P1 laisse penser que son frère attribue à leur mère le déménagement, provoqué par le départ de la famille de la ville vers le bourg pour vivre avec la famille élargie après la migration du père, et qu’il lui en fait le reproche. P1 a rapporté ainsi la colère exprimée par son frère envers leur mère : « Par exemple, cette année, la direction de l’école a demandé à mon frère pourquoi il n’avait pas du tout travaillé. Il a répondu : “Je voulais punir ma maman ; je me suis puni moi-même.” »
Les résultats laissent penser que le soutien social sert de mécanisme d’adaptation aux enfants et pourrait jouer un rôle protecteur contre les conséquences négatives du processus. La principale source de soutien social semble venir des membres de la famille élargie, comme les oncles, les tantes et les cousins et cousines. Ce constat n’est pas surprenant puisque, après la migration du père, certaines familles se mettent à vivre avec la famille élargie ou choisissent de s’installer dans le même immeuble.
Pour l’essentiel, les membres de la famille élargie ne se contentent pas d’assumer les tâches domestiques et extérieures qui reviennent d’ordinaire au père : ils semblent aussi apporter un soutien émotionnel à l’enfant. Les propos des enfants soulignent la capacité manifeste des oncles à prendre le rôle du père et à apporter un soutien émotionnel dans la vie de l’enfant. Ce phénomène est éclairé par le récit de P7 (fille, 13 ans), dont le père apportait son soutien à ses cousins et cousines : « Les années précédentes, un de mes cousins a pleuré parce que mon père était rentré. Mon père essayait de ne pas lui faire sentir l’absence de son père. Il le serrait dans ses bras comme s’il serrait ses propres enfants. » P4 (fille, 12 ans) l’a illustré en disant : « Quand on est avec les oncles et tout le monde, on va à la montagne, on fait des pique-niques. » Plusieurs enfants ont trouvé du réconfort auprès de leurs camarades comme de leurs cousins et cousines après le départ du père, comme l’a expliqué P2 (fille, 11 ans) :
Quand il est parti la première fois, j’ai été triste pendant à peu près deux semaines. Après, j’ai commencé à m’habituer. Je suis allée mieux parce que je m’y suis plus habituée. Parfois, quand je passais du temps avec mes camarades et tout ça, j’oubliais. Comme ça. On jouait dans la neige avec mes cousins et cousines. Ça me faisait oublier.
Une autre stratégie d’adaptation évoquée par les ERP est le maintien de la qualité et de la continuité de la relation avec le père. Malgré la distance physique, certains pères entretiennent une relation proche et intime avec ces enfants grâce aux technologies de communication. Par exemple, P6 (fille, 10 ans) a décrit ainsi sa relation proche avec son père : « Mon père et moi, on a une relation très proche, vous savez. On ne veut jamais se séparer. Par exemple, s’il arrive quelque chose à l’un de nous, on se précipite tout de suite pour aider. »
La continuité de l’implication du père dans différents aspects de la vie de l’enfant semble aider les enfants à mieux faire face au processus. P3 (fille, 12 ans) l’a décrit ainsi : « Dans nos conversations, il dit : “Ma fille travaille bien, j’ai confiance en elle”, et il me soutient encore plus. C’est bien de discuter avec mon papa. C’est bien de parler des problèmes. »
Autrement dit, les résultats laissent penser que certains pères peuvent garder un lien vivant avec leurs enfants, même de loin. Certains s’impliquent activement dans les affaires scolaires et personnelles de leurs enfants, et envoient même des cadeaux de loin pour renforcer chez l’enfant la conviction que « mon papa travaille pour moi ». Cette pratique semble donner aux enfants le sentiment d’être l’objet de soins et d’attention paternels, et les aider à mieux faire face à la séparation. P9 (fille, 11 ans) a montré comment son père, bien que physiquement éloigné, entretenait avec elle un lien fort par des moyens de communication modernes, tout en remplissant à distance son rôle de « pourvoyeur » :
Oui, on fait des appels vidéo. Par exemple, quand quelque chose me plaît en ligne, je lui envoie une photo. Il peut l’acheter une semaine ou deux plus tard. La plupart du temps, il réalise mes souhaits. Par exemple, si quelque chose me plaît mais que notre situation financière n’est pas terrible, il trouve quelque chose de semblable et il l’achète.
Cette étude qualitative a été menée pour comprendre de façon globale l’expérience vécue d’enfants de Turquie qui restent au pays en raison de l’emploi de leur père à l’étranger. Recueillies auprès d’enfants de 10 à 13 ans par des entretiens semi-directifs et un groupe de discussion, les données ont fait apparaître trois thèmes principaux et dix sous-thèmes. Ils comprennent (a) des risques liés aux changements du système familial, comme la parentification et la négligence ; (b) des réactions émotionnelles et psychologiques, comme le chagrin et la perte, un sentiment d’éloignement, des inquiétudes pour la sécurité et le bien-être du père, et de l’envie à l’égard des pairs ; et (c) des stratégies d’adaptation et des ressources mobilisées par les enfants, qui comprennent des mécanismes d’adaptation positifs et négatifs, le soutien social, ainsi que la qualité et la continuité de leur relation avec leur père.
Les résultats laissent penser que les changements de la structure familiale qui suivent la migration de travail du père peuvent produire dans la vie de l’enfant des situations défavorables particulières, qui se manifestent notamment par la parentification et la négligence. En l’absence du père, la mère est contrainte d’assumer davantage de responsabilités pour les tâches domestiques, mais aussi pour l’agriculture et l’élevage, ce qui concorde avec la littérature qui souligne de tels changements de rôles dans la dynamique familiale et dans la vie des épouses restées au pays (par exemple Castañeda et Buck, 2011 ; Giannelli et Mangiavacchi, 2010 ; Kalaycıoğlu et al., 2010 ; Poeze, 2019 ; Suárez-Orozco et al., 2011). Ces conditions, combinées à l’absence des soins et de l’attention du père, semblent entraîner chez les ERP un sentiment de négligence, qui se manifeste par un temps accru devant la télévision et par un manque de soins et d’aide parentale pour les activités scolaires et de loisirs.
Le thème de la négligence formulé par les enfants de l’étude concorde avec des recherches antérieures menées dans d’autres pays, comme le Vietnam et la Chine, qui indiquent que la migration parentale peut entraîner une négligence dans différents domaines, dont l’alimentation, l’éducation, les soins personnels et la santé (Fellmeth et al., 2018 ; C. V. Nguyen, 2016 ; L. V. Nguyen et al., 2022 ; Valtolina et Colombo, 2012). Par exemple, une méta-analyse récente comparant un large échantillon d’ERP et d’autres enfants en Chine (Wen et al., 2021) l’a démontré quantitativement, en révélant que les ERP subissaient une négligence nettement plus grave dans des domaines comme les soins médicaux, le soutien émotionnel, la sécurité physique, l’éducation et les interactions sociales. Cependant, le thème de la négligence rapporté par les enfants de l’étude n’est peut-être pas propre aux ERP et pourrait concerner l’ensemble des enfants de la région, en raison des caractéristiques culturelles et sociodémographiques des parents. Compte tenu de la nature qualitative et de la petite taille de notre étude, et de cette observation, des recherches supplémentaires sont nécessaires pour établir la prévalence de la négligence chez les ERP.
En outre, la quasi-totalité des enfants de l’étude a dit assumer des responsabilités parentales au sein de la structure familiale, qu’il s’agisse d’aider aux tâches ménagères ou de répondre aux besoins scolaires et familiaux de leurs frères et sœurs, un phénomène appelé parentification (Hooper et al., 2011, 2015). La littérature existante souligne une diminution du temps dont disposent les ERP pour l’éducation et les loisirs, qu’elle attribue à des rôles et des responsabilités accrus envers le foyer et d’autres personnes à charge (par exemple Antman, 2012 ; Cappelloni, 2011). En conséquence, et en accord avec la littérature selon laquelle les enfants de foyers monoparentaux peuvent connaître une parentification accrue (Hooper et al., 2011, 2015 ; Jurkovic et al., 2001), notre étude met en évidence le risque de parentification chez les ERP de Turquie. Les filles ont rapporté des tâches ménagères, tandis que les garçons prenaient souvent en charge des responsabilités extérieures, comme le soin des animaux et l’entretien du jardin.
On sait que la parentification est particulièrement répandue dans les familles de milieu socio-économique modeste avec plusieurs enfants (voir par exemple la revue de Masiran et al., 2023), caractéristique démographique que partagent les enfants de l’étude, ce qui laisse penser qu’elle pourrait être courante dans d’autres familles de la région. De plus, beaucoup des enfants de l’étude, en particulier les filles, ont dit prendre en charge des tâches de soin auprès de leurs frères et sœurs. Cela pourrait refléter des interactions fraternelles ordinaires, la culture turque voyant souvent le soin comme une forme de respect entre frères et sœurs (Hanöz et al., 2024 ; Kağıtçıbaşı, 2002). Cela pourrait aussi correspondre à des normes de genre traditionnelles, selon lesquelles on attend couramment des filles qu’elles assument des rôles de soin, en particulier dans les zones rurales de Turquie (Çakıroğlu et Seren, 2021). D’autres études sont nécessaires pour déterminer si ces activités de soin vont au-delà des normes culturelles, des rôles de genre ou des interactions fraternelles ordinaires, ce qui indiquerait un schéma propre aux ERP.
Un résultat notable est que, bien que minoritaires, les garçons de l’étude ont mis en avant le fait d’assumer des responsabilités paternelles, à l’image du rôle de principal pourvoyeur de leur père. Dans la région, il est notable que les garçons suivent souvent l’exemple de leur père en quittant leur ville natale pour travailler à l’étranger une fois adultes (par exemple Ergün, 2016). Les garçons peuvent donc avoir tendance à ne pas donner la priorité aux études, ce qui rejoint les observations de la première autrice, conseillère scolaire dans l’établissement fréquenté par les enfants. Ces observations soulignent le rôle important que le genre peut jouer dans l’expérience des ERP, en influençant les schémas de parentification, l’investissement scolaire et les récits personnels. Comme on l’a déjà suggéré, les études futures gagneraient à approfondir la manière dont les dynamiques de genre peuvent influencer l’expérience des ERP, en particulier en ce qui concerne la parentification.
Les enfants ont dit vivre du chagrin et de la perte, avec des émotions comme la tristesse, la solitude, la colère et la perte ambiguë, ce qui concorde avec des recherches antérieures (Albin et al., 2013 ; Cortina, 2014 ; Hu et al., 2014 ; Schapiro et al., 2013 ; Su et al., 2013). Ce résultat laisse penser que l’absence parentale, qu’elle soit due à la migration de travail, au divorce ou au décès, peut entraîner chez les enfants des réponses émotionnelles et comportementales semblables, comme des difficultés avec la colère, une vision pessimiste, une satisfaction de vie diminuée, du manque, de la tristesse et de la solitude (par exemple Bedel et Işık, 2015 ; Demir et Çelebi, 2017). On peut donc considérer les ERP comme vulnérables à des effets comparables, comme de moins bons résultats scolaires et un bien-être mental réduit à l’âge adulte, à l’instar des personnes confrontées à l’absence d’un parent en raison d’un divorce ou d’un décès (par exemple Amato et Anthony, 2014 ; Poole et al., 2017).
Une autre expérience psychologique commune aux enfants était l’inquiétude pour la santé et la sécurité du père. Si la littérature existante indique que les ERP peuvent présenter une anxiété et un stress accrus (Fellmeth et al., 2018 ; Schapiro et al., 2013), nos résultats mettent en évidence une forme d’anxiété particulière, liée aux conditions de travail du père, en particulier dans le bâtiment. Les enfants ont exprimé des inquiétudes pour la sécurité de leur père sans avoir une connaissance directe de ses chantiers. Il est plausible que ces enfants aient entendu des membres plus âgés de la famille parler des risques liés à ces métiers. Les recherches futures gagneraient donc à étudier l’origine de ces inquiétudes, pour montrer comment les dynamiques familiales et sociales façonnent les perceptions et les réactions émotionnelles des enfants face à l’absence d’un parent pour raison de travail.
Les résultats ont révélé que les ERP peuvent aussi être plus susceptibles de ressentir un éloignement vis-à-vis de leur père, un phénomène couramment observé chez les enfants après le divorce de leurs parents (Torun, 2011). Comme les enfants de l’étude ont vécu longtemps loin de leur père, beaucoup ayant grandi sans lui, il est plausible qu’un manque d’attachement émotionnel se soit installé. Cela pourrait se traduire par le fait de considérer l’absence du père comme une routine, ou par des difficultés de communication dues à un sentiment de malaise ou de gêne. Cela pourrait expliquer les résultats d’Iosim et al. (2022), qui ont montré que des personnes adultes, restées au pays enfants pendant la migration de travail de leurs parents, rapportaient une détérioration de leurs relations avec les membres de leur famille et avaient connu une privation psycho-émotionnelle importante, ce qui nuit à la durabilité sociale de la génération suivante.
Nos résultats rejoignent largement l’idée que ces enfants peuvent faire face efficacement à l’absence parentale (Asis, 2006 ; Vanore et al., 2015). Plusieurs enfants semblent percevoir positivement les gains financiers et recadrer le départ de leur père comme une preuve d’amour et de soin envers les enfants et la famille. Bien que leurs résultats proviennent d’entretiens avec des personnes adultes qui, enfants, étaient restées au pays, l’étude d’Iosim et al. (2022) a elle aussi constaté que toutes les personnes interrogées reconnaissaient unanimement que le principal avantage du travail de leurs parents à l’étranger était l’amélioration de leur situation financière et de leurs possibilités.
Une ressource d’adaptation importante pour les ERP était la qualité et la continuité de la relation avec le père. Plusieurs enfants ont rapporté que, malgré la distance physique, les pères migrants remplissaient activement leur rôle parental à distance, ce qui concorde avec des recherches antérieures selon lesquelles les technologies de communication actuelles permettent plus facilement aux parents transnationaux et à leurs familles de garder un contact fréquent et instantané (Antia et al., 2020 ; Brown et Grinter, 2014 ; Carling et al., 2012). Ce résultat concorde aussi avec l’étude de Su et al. (2013), qui indiquait que les ERP de Chine qui rapportaient une communication parent-enfant plus importante faisaient aussi état d’une plus grande satisfaction à l’égard de leur vie et de l’école, et d’un plus grand bonheur.
Le soutien social est apparu comme une autre ressource d’adaptation pour les enfants, qui ont souligné que les membres de la famille élargie, dont les oncles, les tantes et les cousins et cousines, pouvaient être une source d’amour et d’affection, ce qui concorde avec des recherches antérieures (par exemple Song et al., 2021 ; Vanore et al., 2015). Il importe de souligner que ces enfants vivent dans les zones rurales de Turquie, où une pratique répandue chez les mères restées au pays consiste soit à cohabiter avec des membres de la famille élargie, soit à laisser des hommes de la famille élargie assumer des rôles d’autorité au sein de la structure familiale (Abacı, 2021 ; Emer Şimşek, 2010). Si cela peut poser des difficultés aux mères restées au pays, cela pourrait jouer un rôle protecteur pour les ERP. Cela rejoint l’argument selon lequel des facteurs comme le genre du parent migrant, les influences culturelles et les caractéristiques propres des familles transnationales jouent un rôle dans le bien-être et la santé mentale des ERP (Antia et al., 2020 ; C. V. Nguyen, 2016).
Les résultats indiquent aussi qu’une partie des enfants pourrait ne pas faire face positivement au processus et présenter des troubles du comportement. Cela concorde avec des recherches antérieures qui ont documenté des troubles du comportement chez des ERP de Chine, d’Indonésie et de Thaïlande, comme de faibles résultats scolaires, le décrochage scolaire, des conflits avec le personnel enseignant et les pairs, et la consommation de substances (par exemple Graham et Jordan, 2011 ; Valtolina et Colombo, 2012). Il faut toutefois noter que l’enfant rapporté comme punissant sa mère en ne travaillant pas à l’école était un garçon, ce qui pourrait appuyer l’affirmation de Vanore et al. (2015) selon laquelle les troubles des conduites tendent à être plus fréquents chez les garçons, tandis que les troubles émotionnels sont plus fréquents chez les filles.
Les résultats indiquent que les ERP vivent de la négligence, de la parentification, de la tristesse, de la solitude, de la colère, une perte ambiguë et de l’envie envers leurs camarades qui vivent avec leurs parents, des réponses comparables à celles observées en cas de divorce ou de décès. Ces réponses montrent qu’il importe de traiter la question selon différentes dimensions structurelles. Une action concertée et une sensibilisation accrue des gouvernements, des organisations non gouvernementales, des parents, du personnel enseignant et des spécialistes de la santé mentale sont essentielles pour répondre aux besoins particuliers des ERP et pour reconnaître et atténuer les conséquences possibles auxquelles ces enfants et leurs familles font face. Si la Turquie ne dispose peut-être pas encore de programmes bien établis et spécifiquement adaptés aux besoins des ERP, d’autres pays, comme la Chine, ont développé des modèles qui pourraient être adaptés. La Chine a par exemple mis en œuvre le « Children’s Companion Mothers Program » (CCMP), une intervention communautaire de trois ans visant à construire un système de protection et de bien-être de l’enfance pour les nourrissons, les enfants et les jeunes des zones rurales jusqu’à 18 ans, en mettant l’accent sur les ERP et les enfants en situation difficile. Ce programme innovant a été élaboré grâce à une collaboration entre le gouvernement, une fondation nationale et un grand institut de recherche, et mis en œuvre dans 213 villages ruraux du sud-est de la Chine (Guan et Deng, 2019).
Les organisations gouvernementales internationales devraient souligner l’effet d’un développement économique inégal sur la réalité vécue des ERP et œuvrer à son élimination. Les organisations non gouvernementales pourraient plaider pour la mise en place d’un soutien éducatif, social et émotionnel et la faciliter, en particulier dans les pays à revenu faible ou intermédiaire comme la Turquie. Par exemple, l’UNICEF s’est associé à la direction générale des services à la famille et à la communauté de Turquie pour créer le « Programme modulaire d’éducation familiale », qui aide les parents à améliorer leurs compétences en communication et en éducation des enfants, à faire face aux risques numériques, à gérer les problèmes scolaires et à développer des compétences de résolution de problèmes au service de la résilience familiale (ministère de la Famille et des Services sociaux, 2024). Étendre de telles collaborations au soutien des ERP et de leurs familles serait une avancée précieuse. De même, les gouvernements devraient donner la priorité au développement économique local et créer des emplois dans les régions d’où partent les migrations de travail, afin de réduire la migration de travail des parents. Ils devraient en outre consacrer des ressources au financement de programmes de soutien psychologique, émotionnel, pratique et éducatif pour les ERP et leurs familles, dans les écoles et dans la communauté. La Chine a par exemple mis en œuvre plusieurs programmes d’intervention qui répondent aux difficultés ou aux besoins sociaux, psychologiques, physiques, développementaux et sexuels des ERP, dans les écoles et dans la communauté, ce qui pourrait apporter des enseignements précieux à la Turquie (voir la revue de Zhuang et Wu, 2024).
Les personnes qui exercent dans le travail social, l’enseignement et la santé mentale devraient être formées pour repérer et traiter les difficultés particulières auxquelles font face les ERP et leurs familles. Leurs interventions devraient viser à atténuer les difficultés sociales, émotionnelles et scolaires vécues par ces enfants et à favoriser des dynamiques familiales saines malgré l’absence paternelle. Puisqu’une communication père-enfant régulière et saine joue un rôle protecteur dans la manière dont les ERP font face à l’absence paternelle, il est essentiel de former les pères aux compétences parentales à distance et à une communication de qualité, et de leur donner des stratégies pour renforcer la cohésion familiale et le bien-être émotionnel. Ces programmes peuvent être mis en œuvre par le personnel enseignant et/ou les services sociaux au moyen de plateformes en ligne, puisque beaucoup de pères sont souvent absents du foyer à cause de leur emploi à l’étranger. Par exemple, la Turquie a mis en place des programmes en ligne de soutien éducatif et psychosocial destinés aux parents d’enfants en situation de handicap, qui pourraient être adaptés à ces programmes de communication père-enfant (voir TÜBİTAK et université Anadolu, 2020). Enfin, les résultats indiquent qu’il est vital d’apporter un soutien émotionnel et pratique aux mères restées au pays, compte tenu de l’évolution de leurs rôles et de leurs responsabilités accrues. Des programmes peuvent être mis en œuvre dans différents cadres, dont les écoles, les centres communautaires et les plateformes en ligne, en proposant des ressources comme des ateliers de parentalité, des services de santé mentale et des réseaux communautaires. Ces ressources aideront les mères à assumer efficacement leurs responsabilités, ce qui soutiendra leur bien-être et bénéficiera probablement à la dynamique familiale dans son ensemble, tout en renforçant la résilience des ERP.
Première étude menée auprès des ERP de pères migrants turcs, cette recherche contribue de manière importante à la compréhension de l’expérience vécue de ce public particulier. Elle comporte aussi certaines limites, dont la principale tient à la composition de l’échantillon : des enfants de Turquie de 10 à 13 ans, surtout des filles, qui vivent dans la même ville de la région d’Anatolie centrale. Les conditions socio-économiques modestes des familles du terrain d’étude, ainsi que le déséquilibre entre les genres (surtout des filles) et l’éventail d’âges relativement étroit des enfants, doivent être pris en compte pour évaluer la transférabilité des résultats à des contextes plus larges. Des recherches futures pourraient être menées avec un échantillon plus diversifié et plus représentatif.
Compte tenu du jeune âge des enfants et du double rôle de l’intervieweuse, conseillère scolaire dans leur établissement, les écarts d’âge et de pouvoir ont pu influencer les résultats. Le rôle de conseillère scolaire de l’intervieweuse, s’il a apporté familiarité et relation de confiance avec les enfants, a pu influencer leurs réponses par un biais de désirabilité sociale. Les enfants ont pu modifier leurs réponses pour les accorder aux attentes ou aux préférences prêtées à la conseillère. De plus, les entretiens ont eu lieu dans le bureau de la conseillère, un cadre que la plupart des élèves associent aux entretiens de conseil confidentiels. Malgré les efforts pour créer un environnement confortable, une partie des élèves a pu se sentir intimidée par ce cadre formel et par le fait d’être interrogée par la conseillère scolaire. Il faut donc tenir compte, dans l’interprétation des résultats, des interactions complexes entre genre et dynamiques de pouvoir, susceptibles d’avoir influencé la qualité de nos données qualitatives.
La dernière limite de l’étude tient au fait d’avoir mené des entretiens avec des enfants de 10 à 13 ans. Plusieurs enfants ont fait preuve de timidité pendant les entretiens individuels, peut-être en raison de leur jeune âge et de normes socioculturelles régionales qui incitent les enfants à la réserve, par respect, face aux adultes. Si des questions et des relances supplémentaires ont aidé une partie des enfants à s’exprimer plus clairement, l’hésitation a persisté chez d’autres. Pour y remédier, nous avons organisé un groupe de discussion qui, selon nous, a bien encouragé les enfants à développer leurs expériences. Ce cadre collectif a toutefois pu introduire un biais de désirabilité sociale supplémentaire. Une différence notable avec les entretiens individuels est que quelques enfants (n = 3), qui n’avaient d’abord rien dit de positif sur le travail de leur père à l’étranger, ont ensuite parlé positivement des motivations de leur père, probablement sous l’influence de pairs qui partageaient des points de vue positifs dans le groupe. Ces dynamiques, ajoutées aux difficultés initiales liées à l’âge et aux normes culturelles, ont pu influer sur les résultats de l’étude.
Menée pour comprendre de manière approfondie l’expérience vécue d’enfants de Turquie qui restent au pays en raison de l’emploi de leur père à l’étranger, cette étude met en évidence les effets défavorables des changements du système familial dus à l’absence du père, comme la parentification et la négligence. Les enfants ont rapporté des difficultés émotionnelles et psychologiques, dont le chagrin, la perte, un sentiment d’éloignement, des inquiétudes pour la sécurité du père et de l’envie à l’égard des pairs. Malgré ces difficultés, la qualité et la continuité de la relation père-enfant sont apparues comme un facteur de protection important, et les enfants ont mobilisé divers mécanismes d’adaptation. Les résultats soulignent l’importance de sensibiliser les responsables politiques, à l’échelle internationale comme locale, les parents, le personnel enseignant, les services sociaux et les spécialistes de la santé mentale aux conséquences émotionnelles et comportementales de la migration de travail paternelle pour les ERP. Surtout, ils montrent la nécessité d’offrir à ces enfants et à leurs familles des services et des interventions ciblés, aux niveaux national et international.
Complexe Systémique : à retenir
L’étude donne la parole aux enfants plutôt qu’aux adultes qui parlent à leur place, et c’est sa force. On y voit le système familial se réorganiser autour d’un absent : la mère absorbe les tâches du père, la famille élargie prend une place d’autorité, et une partie de la charge glisse vers les enfants, les filles à la maison et auprès de la fratrie, les garçons aux champs et aux bêtes. La perte ambiguë, un père ni parti ni présent, et l’éloignement qui rend les retrouvailles gênantes parleront à quiconque suit des familles transnationales. La principale ressource repérée est la continuité du lien : appels vidéo, intérêt pour l’école, attention à distance. Pour la pratique, cela invite à interroger ce qui circule entre les visites et à reconnaître la parentification sans la pathologiser d’emblée, car elle s’inscrit aussi dans des normes culturelles et de genre. L’échantillon est petit, surtout féminin, et l’intervieweuse était la conseillère de l’école : les résultats restent exploratoires. À lire avec l’article sur la parentification, et avec l’article sur la migration, la perte ambiguë et les rituels.
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Traduction non officielle en français de L’effet de l’emploi des pères à l’étranger sur les enfants qui restent au pays en Turquie : une exploration phénoménologique, par Duygu Türker et Elif Çimşir, Family Relations, vol. 74, no 2 (2025), doi : 10.1111/fare.13146, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (tableau présenté en liste, légende de la figure traduite). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.
Traduction française non officielle de « The impact of fathers' overseas employment on left‐behind children in Turkey: A phenomenological exploration », publié dans Family Relations (2025) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.
Lire l’article originalComment citer cet article
Türker, D., et Çimşir, E. (2025). L’effet de l’emploi des pères à l’étranger sur les enfants qui restent au pays en Turquie : une exploration phénoménologique (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/l-effet-de-l-emploi-des-peres-a-l-etranger-sur-les-enfants-qui-restent-au-pays-en-turquie (Œuvre originale publiée en 2025 dans Family Relations, 74(2), 870-890 (2025) ; republiée en 2025 par Family Relations, https://onlinelibrary.wiley.com/doi/full/10.1111/fare.13146)
Pour aller plus loin