European Journal of Psychotraumatology · Migration

Le contexte d’après-réinstallation compte : une étude qualitative des réponses de parents réfugiés au trauma de leurs enfants en milieu à faibles ressources

Comment la détresse des enfants est-elle perçue par des parents réfugiés qui portent leur propre trauma, quand le quotidien se résume à survivre ? En Iran, une équipe britannique et iranienne a interrogé 30 mères et pères, venus surtout d’Afghanistan, qui vivent dans des quartiers pauvres. Le trauma de l’enfant reste presque invisible : seuls comptent le pain, le loyer, les symptômes physiques. Les privations de l’exil durcissent la parentalité, et les enfants se taisent pour protéger leurs parents.

Auteurs Mohsen Rajabi, Rachel Calam, Fatemeh Bagherifard, Victoria Williamson, Fatemeh Ashrafi, Anke Karl et Sarah L. Halligan (département de psychologie, université de Bath ; division de psychologie et de santé mentale, université de Manchester ; Institute of Child Health, University College London ; Institute of Psychology, Psychiatry and Neuroscience, King’s College London ; Association pour la protection des femmes et des enfants réfugiés (HAMI), Téhéran ; psychologie, faculté des sciences de la santé et de la vie, université d’Exeter ; département de psychiatrie, université de Stellenbosch, et département de psychiatrie et de santé mentale, université du Cap, Afrique du Sud)Première publication European Journal of Psychotraumatology, 21 juillet 2026Traduction Complexe Systémique, traduction non officielle

Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de Le contexte d’après-réinstallation compte : une étude qualitative des réponses de parents réfugiés au trauma de leurs enfants en milieu à faibles ressources, par Mohsen Rajabi, Rachel Calam, Fatemeh Bagherifard, Victoria Williamson, Fatemeh Ashrafi, Anke Karl et Sarah L. Halligan, publié dans European Journal of Psychotraumatology (Taylor & Francis) (2026), doi : 10.1080/20008066.2026.2693362, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Le tableau est présenté sous forme de liste ; les échanges d’entretien sont regroupés en dialogues ; les déclarations de fin d’article sont regroupées dans les notes ; les documents supplémentaires en ligne (figure S1, tableaux S1 à S6, annexes S1 à S4) ne sont pas repris. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.

Les priorités des parents portaient entièrement sur les besoins matériels indispensables à la survie de leurs enfants, et non sur le soutien psychosocial.

Mohsen Rajabi, Rachel Calam, Fatemeh Bagherifard, Victoria Williamson, Fatemeh Ashrafi, Anke Karl et Sarah L. Halligan

Résumé

Contexte. Bien que l’on sache que les facteurs socio-environnementaux qui suivent la réinstallation influencent la parentalité, l’expérience des parents réfugiés qui doivent répondre aux besoins de leurs enfants après un trauma, dans des contextes pauvres en ressources, reste très peu explorée dans les pays à revenu faible et intermédiaire (PRFI).

Objectif. Cette étude visait à explorer la compréhension que les parents ont de la détresse post-traumatique de leur enfant et leurs réponses de soin, dans un contexte de déplacement et de ressources limitées en Iran, l’un des pays qui accueillent le plus de personnes réfugiées au monde.

Méthode. Le recrutement a porté sur trente parents réfugiés vivant dans des quartiers défavorisés d’Iran. Les données ont été recueillies par des entretiens semi-structurés et des questionnaires. Les parents venaient pour la plupart d’Afghanistan, la majorité ne savait ni lire ni écrire, et l’ensemble des parents a rapporté des symptômes de TSPT au moins modérés. Les données ont été examinées par analyse thématique.

Résultats. Quatre thèmes ont été dégagés : (1) la compréhension et l’interprétation de la détresse des enfants par les parents ; (2) la parentalité en situation de déplacement ; (3) les dynamiques intrafamiliales ; et (4) les besoins de soutien, la recherche d’aide et les parcours de soins. Les parents n’avaient pas de compréhension élémentaire des difficultés liées au trauma de leur enfant et décrivaient une incertitude extrême sur la manière de répondre à ses besoins émotionnels et une perception limitée de ces besoins, associées à une capacité très réduite de soutenir leurs enfants et à un manque d’accès à des ressources plus larges. Les stresseurs persistants après la réinstallation semblaient épuiser les capacités d’adaptation des parents et déclencher une parentalité dure et réactive, en contraste avec les pratiques parentales plus soutenantes décrites avant le déplacement. La privation matérielle influençait aussi les interactions parent-enfant : beaucoup d’enfants taisaient les conséquences psychiques ou physiques du trauma pour éviter des frais de santé, et des enfants endossaient parfois des rôles quasi parentaux, en rapportant un revenu, en s’occupant de leurs frères et sœurs ou en apportant un soutien émotionnel à leurs parents en détresse. Enfin, les priorités des parents portaient entièrement sur les besoins matériels indispensables à la survie de leurs enfants, et non sur le soutien psychosocial.

Conclusion. Nos résultats éclairent de manière inédite l’influence profonde qu’exercent une très faible littératie en santé mentale, la privation matérielle et des ressources de soutien internes et externes limitées sur la manière dont les parents réfugiés comprennent les besoins post-traumatiques de leur enfant et y répondent, dans des contextes de réinstallation défavorisés et pauvres en ressources.

Mots-clés : TSPT, parents réfugiés, contexte après la réinstallation, trauma de l’enfant, parentalité, santé mentale, Iran

1 Introduction

Les enfants et les adolescents représentent une part importante de la population déplacée de force, et beaucoup courent un risque accru de TSPT et d’autres formes de détresse post-traumatique après la guerre et le déplacement (Blackmore et al., 2020). Pour les enfants qui vivent dans les zones pauvres en ressources des pays à revenu faible et intermédiaire (PRFI), les expositions traumatiques liées à la guerre s’accompagnent généralement de privation matérielle et d’un accès restreint aux services de base, ce qui peut entraver le rétablissement et éroder les ressources d’adaptation après le trauma (par exemple Ermansons et al., 2023). Lorsque les soins de santé sont inaccessibles et que les enfants sont séparés de leurs réseaux de soutien plus larges (pairs, enseignants, par exemple), les réponses parentales peuvent devenir particulièrement décisives, comme source immédiate de soutien émotionnel pour l’enfant après le trauma (Betancourt et al., 2010 ; Sriskandarajah et al., 2015). Cependant, lorsque parents et enfants ont vécu ensemble des traumas de guerre, ce contexte relationnel partagé peut miner la capacité des parents à réguler leurs propres états émotionnels et à co-réguler ceux de leurs enfants, accroître les réponses parentales inadaptées (discipline sévère, parentalité réactive, par exemple) et réduire la sensibilité des parents aux besoins post-traumatiques de leur enfant (TSPT relationnel ; El-Khani et al., 2016 ; Scheeringa et Zeanah, 2001). Cela peut à son tour réduire les échanges sur le trauma et le soutien émotionnel au sein de la famille, à une étape de la réinstallation où répondre aux besoins de soutien des enfants est vital pour leur intégration et leur rétablissement (Kevers et al., 2024).

L’association entre l’exposition parentale au trauma et une probabilité accrue de parentalité dure, de moindre chaleur et sensibilité, d’attachement désorganisé et de contrôle parental plus marqué a été documentée dans des échantillons de parents réfugiés et réinstallés (par exemple Bryant et al., 2018 ; Eltanamly et al., 2022 ; van Ee et al., 2016). La recherche qualitative a aussi mis en évidence une croissance post-traumatique chez des parents réfugiés, qui se traduisait par davantage d’engagement chaleureux, de compassion et d’indulgence (par exemple Eltanamly et al., 2022). Les données disponibles sur la réponse parentale à la détresse post-traumatique de l’enfant portent toutefois soit sur des groupes homogènes de parents réfugiés (familles syriennes en Jordanie ou au Liban, par exemple), soit sur des contextes de réinstallation bien dotés, dans des pays à revenu élevé (PRE). Fait important, aucune de ces études n’a interrogé de parents réfugiés présentant un diagnostic probable de TSPT et dont l’enfant avait été exposé à des traumas, ce qui peut limiter la portée clinique des observations de la littérature. En outre, ces résultats ne peuvent sans doute pas être extrapolés aux familles réfugiées socio-économiquement défavorisées et ethniquement diverses des PRFI, dont beaucoup vivent dans la pauvreté. Par exemple, l’étude d’Eltanamly et al. (2022) s’appuyait sur un échantillon relativement très instruit et ethniquement homogène aux Pays-Bas, et Sim et al. (2023) ont recruté au Canada des parents réfugiés bénéficiant d’une prise en charge gouvernementale, avec un revenu public et une aide à l’installation. On sait donc relativement peu de choses sur la manière dont l’intersection du trauma de guerre et des facteurs contextuels peut influencer la façon dont les parents perçoivent les besoins post-traumatiques de leur enfant et y répondent (Perzow et al., 2018).

Ce manque de données sur l’expérience des familles réfugiées dans les PRFI est crucial, alors que l’on reconnaît de plus en plus que les caractéristiques matérielles, sociales et politiques de l’écologie qui suit le déplacement, en particulier les stresseurs de niveau macro, jouent un rôle clé dans la parentalité en exil, par leurs effets sur la santé mentale des parents (par exemple Ermansons et al., 2023 ; Khraisha et al., 2024). La recherche qualitative a montré que l’adaptation et les réponses parentales ne peuvent être dissociées des contextes sociaux et économiques de l’environnement post-migratoire, et qu’elles peuvent être affaiblies ou renforcées selon les ressources du pays d’accueil (Khraisha et al., 2024 ; Miller et Rasmussen, 2017). Ainsi, d’une étude à l’autre, les restrictions de logement qui conduisaient à des conditions de vie surpeuplées dans des familles réfugiées somaliennes et palestiniennes contribuaient à leur tour à une parentalité plus dure et plus contrôlante (Ahmad et Smetana, 2021 ; Hickman et al., 2008), tandis que des parents réfugiés syriens rapportaient une parentalité plus communicative après avoir retrouvé une stabilité à la suite de leur réinstallation (Eltanamly et al., 2022). Malgré ces exemples, qui montrent que les facteurs socio-environnementaux sont liés à la parentalité en situation de déplacement, les voies par lesquelles ces stresseurs et ces soutiens interconnectés de l’après-réinstallation façonnent ensemble les réponses parentales restent mal comprises.

L’Iran accueille actuellement plus de 2,5 millions de personnes réfugiées afghanes, irakiennes et pakistanaises, ce qui en fait l’un des pays qui accueillent le plus de personnes réfugiées au monde. L’afflux de personnes réfugiées venues d’Afghanistan est particulièrement marqué : il s’agit d’une population qui a connu des décennies de guerre, de pauvreté et de graves restrictions de ses droits fondamentaux, dont l’accès à l’éducation. Par exemple, on estime que 2,2 millions de filles sont actuellement privées d’enseignement secondaire en Afghanistan, et des taux élevés d’analphabétisme avaient déjà été rapportés chez les personnes réfugiées réinstallées en Iran (Abbasi-Shavazi et al., 2008). L’Iran lui-même est confronté à de grandes difficultés économiques et politiques, et sa population réfugiée vit en conséquence de graves privations. Malgré l’importance remarquable et la grande vulnérabilité de la population réfugiée en Iran, celle-ci est très sous-représentée dans les données existantes (Rajabi et al., 2026). Nous avons donc cherché à comprendre de manière nuancée les réponses parentales aux besoins de soutien de l’enfant après la réinstallation, dans un contexte de déplacement et de ressources limitées en Iran. Nous avons centré l’étude sur des parents réfugiés vivant dans des quartiers pauvres en ressources, typiques de l’Iran, où des facteurs structurels comme la pauvreté chronique et le manque d’accès aux services de base croisent l’histoire traumatique et la détresse propres des parents (Naseh et al., 2018). Plus précisément, cette étude a exploré : (1) comment ces parents réfugiés comprennent et interprètent la détresse post-traumatique de leur enfant ; (2) leur expérience du soutien apporté à leur enfant après le trauma et le déplacement, y compris les obstacles perçus et les ressources disponibles ; et (3) comment le trauma propre des parents et les stresseurs liés au déplacement influencent la manière dont ces parents comprennent les besoins des enfants et y répondent par leurs soins.

2 Méthode

2.1 Recrutement des personnes participantes et cadre de l’étude

L’échantillon comprenait 30 parents réfugiés réinstallés en Iran. Les parents ont été recrutés grâce à un partenariat établi avec l’Association pour la protection des femmes et des enfants réfugiés (HAMI), une organisation non gouvernementale (ONG) internationale qui apporte un soutien multimodal aux familles réfugiées dans des contextes pauvres en ressources en Iran. Le recrutement s’est déroulé d’avril à novembre 2023 dans trois provinces, dont Semnan, Mashhad et Téhéran. Outre les implantations marginales proches de Téhéran, Mashhad et Semnan sont toutes deux des pôles majeurs d’installation des personnes réfugiées, principalement en raison des possibilités d’emploi, du faible coût de la vie et de la proximité géographique avec l’Afghanistan et le Pakistan. Ces villes logent les personnes réfugiées dans des habitats formels et informels. En raison de taux de chômage élevés et d’une pauvreté généralisée, la majorité de ces familles vivent dans des quartiers socio-économiquement défavorisés.

Pour participer à l’étude, les parents devaient : (i) avoir 18 ans ou plus ; (ii) avoir trouvé refuge en Iran avec le statut de réfugié ou de demandeur d’asile ; (iii) être le parent biologique ou la principale personne qui prend soin d’un enfant réfugié de 6 à 17 ans ; (iv) être en mesure de comprendre les procédures de l’étude et d’y consentir ; (v) ne faire l’objet d’aucune préoccupation connue en matière de protection de l’enfance. La limite d’âge inférieure de 6 ans a été choisie parce que les réponses parentales et la détresse liée au trauma se présentent probablement de manière différente chez les très jeunes enfants que chez les enfants plus âgés et les adolescents, comme en témoignent les critères distincts du TSPT prévus par le DSM-5 pour les enfants de 6 ans et moins.

Le recrutement a été mené par l’équipe de recherche de HAMI dans ses bureaux locaux, au sein des communautés réfugiées. L’équipe de recherche de HAMI a organisé des réunions de sensibilisation individuelles et collectives avec des parents réfugiés pour présenter l’étude, y compris auprès de parents vivant dans des campements informels sous tente et dans des logements formels. Les parents qui manifestaient leur intérêt étaient invités à laisser leurs coordonnées et recevaient les fiches d’information de l’étude. Compte tenu des difficultés possibles de lecture dans les populations réfugiées, l’équipe de HAMI lisait la fiche d’information à voix haute pour s’assurer que tous les aspects de l’étude étaient bien compris. L’équipe de HAMI recontactait ensuite les parents dans un délai de 3 à 5 jours pour connaître leur décision et convenir d’un moment pour l’évaluation. Toutes les personnes intéressées ont eu la possibilité de poser des questions sur la recherche et sur leur participation avant de donner leur consentement. L’équipe de recherche de HAMI parlait farsi, mais une interprétation était assurée au besoin, pendant le recrutement et le recueil des données, pour les personnes participantes non farsiphones.

Sur les 84 parents réfugiés potentiellement éligibles d’abord sollicités par l’équipe de HAMI, 51 ont décliné ou ont manqué l’entretien prévu. En outre, trois personnes ont demandé le retrait de leurs données dans les trois semaines qui ont suivi leur participation. Au total, 30 parents ont mené à terme les évaluations de l’étude (voir la figure S1 du fichier supplémentaire pour le processus de recrutement). Aucune autre personne n’a été sollicitée après le recrutement de 30 parents, car la personne responsable principale de la recherche (MR) a estimé que de nouveaux entretiens avaient peu de chances de faire émerger de nouveaux thèmes (Hennink et Kaiser, 2022).

2.2 Mesures

2.2.1 L’échelle diagnostique post-traumatique 5 (PDS-5 ; Foa et al., 2016)

La PDS-5 est un auto-questionnaire de 24 items pour adultes, qui comprend un dépistage des antécédents traumatiques suivi de 20 items mesurant la sévérité des symptômes de TSPT au cours du dernier mois, selon les critères diagnostiques du DSM-5. Le score total de la PDS-5 va de 0 à 80, un score ≥ 28 suggérant un diagnostic probable de TSPT (Habib et Zulfiqar, 2025). Nous avons suivi les repères cliniques utilisés dans un échantillon de personnes réfugiées pour classer la sévérité des symptômes : minimale (0–10), légère (11–23), modérée (24–42), sévère (43–59) et très sévère (60–80). L’échelle présente une bonne fiabilité interne et une bonne validité (alpha = 0,90) et a été utilisée auprès de populations réfugiées (par exemple Renner et al., 2021). Dans cette étude, les scores à la PDS-5 ont servi de manière descriptive, pour caractériser la charge actuelle de symptômes de TSPT des parents et pour situer les récits qualitatifs sur la parentalité, la détresse et la capacité de prendre soin.

2.2.2 Le dépistage traumatique de l’indice de réaction au TSPT de l’UCLA (UCLA-RI ; Pynoos et al., 1998)

La version parentale de l’indice de réaction au TSPT de l’université de Californie à Los Angeles (UCLA-RI) recense l’exposition de l’enfant au trauma et ses symptômes de TSPT. Les personnes participantes ont rempli la partie 1 de la version parentale de l’UCLA-RI, qui consiste en une liste oui/non de 13 expositions traumatiques possibles, dont la guerre, les catastrophes naturelles, les violences physiques ou sexuelles, les accidents graves et les traumas médicaux. Le score obtenu est un nombre d’événements. Cette information a servi de manière descriptive, pour caractériser l’exposition traumatique de l’enfant concerné et pour situer les récits des parents en entretien. Les parents qui avaient plusieurs enfants dans la tranche d’âge de l’étude devaient choisir un seul enfant, sur lequel se concentrer tout au long de l’évaluation.

2.2.3 Entretien semi-structuré

Un entretien semi-structuré a été conçu pour cette étude. L’élaboration du guide d’entretien s’est appuyée sur les données existantes concernant les réponses parentales au trauma de l’enfant dans les familles réfugiées, ainsi que sur un groupe de discussion avec l’équipe de recherche de HAMI pour garantir sa pertinence et sa sensibilité culturelles. La version initiale a été testée auprès de deux parents et a fait apparaître des problèmes (relances trop longues ou trop complexes, par exemple), discutés lors d’un second groupe de discussion avec HAMI, après quoi le guide d’entretien a encore été affiné. L’entretien final comprenait des questions démographiques, suivies de questions explorant : (i) la perception qu’avaient les parents des réactions de leur enfant liées au trauma et la manière dont les parents répondaient à sa détresse ; (ii) l’impact du trauma propre des parents sur leur parentalité ; et (iii) l’expérience que faisaient les parents des stresseurs de l’après-réinstallation et des contraintes structurelles en Iran, et leur influence sur leur capacité à soutenir leur enfant (voir l’annexe S1 du fichier supplémentaire pour une version détaillée du guide d’entretien).

La version originale du guide d’entretien a été rédigée en anglais, puis traduite en farsi par la personne qui signe en premier (MR), qui est bilingue. La version farsi a ensuite été rétrotraduite en anglais par deux personnes bilingues chargées de la traduction en Iran. Au besoin, l’équipe de HAMI a traduit le guide d’entretien dans d’autres langues pour les personnes participantes non farsiphones.

2.3 Procédure de recueil des données

Avant le recueil des données, la personne qui signe en premier (MR) a assuré six séances de formation auprès de l’équipe de recherche de HAMI (n = 5, toutes des femmes), portant sur l’éthique de la recherche, la procédure de consentement, les méthodes d’entretien qualitatif, la relation avec des personnes exposées au trauma, le débriefing, et l’évaluation des risques et l’orientation. En outre, pendant le recueil des données, MR se trouvait en Iran pour superviser une partie des entretiens, en donnant des retours détaillés sur leur contenu lors de réunions quotidiennes, afin d’assurer une attention et des relances appropriées sur les sujets pertinents. Des notes de terrain ont également été prises, consignant les observations contextuelles. Le bien-être émotionnel de l’équipe de recherche de HAMI a aussi été régulièrement discuté, et un soutien a été apporté lorsque c’était nécessaire (voir le tableau S1 du fichier supplémentaire pour plus de détails sur l’équipe de HAMI).

Tous les entretiens avec les parents ont été menés en personne dans les bureaux de HAMI (Semnan = 21, Mashhad = 6, Téhéran = 3), enregistrés en audio seulement, puis transcrits en farsi par la personne qui signe en premier (MR) et par l’équipe de HAMI. Compte tenu du faible niveau de lecture des personnes participantes, les questions démographiques et les questionnaires de l’étude ont été administrés oralement par l’équipe de recherche de HAMI, avant les questions de l’entretien semi-structuré. Les entretiens ont duré en moyenne 37 min (de 22,3 à 73,1 min), et l’ensemble de l’évaluation, questionnaires compris, n’a pas dépassé 90 min. La plupart des entretiens ont été menés en farsi, langue préférée de la majorité des personnes participantes, à l’exception de deux entretiens menés en arabe (n = 1) et en ourdou (n = 1) avec l’aide d’interprètes sur place. Après leur participation, les parents ont bénéficié d’un débriefing approfondi et d’un dédommagement pour leur temps (8 £).

2.4 Analyse des données

Les données qualitatives ont été examinées par une analyse thématique inductive (Braun et Clarke, 2006). Nous avons choisi cette méthode parce qu’elle se prête bien à l’exploration des expériences et des points de vue des personnes, et qu’elle offre un cadre systématique mais souple pour une analyse rigoureuse des données qualitatives (Braun et Clarke, 2022). Nous avons adopté une approche principalement inductive, laissant les régularités et les significations émerger directement des données, ancrées dans les récits des personnes participantes. Pour éviter les « problèmes courants » de l’analyse thématique et renforcer la clarté et la cohérence méthodologiques de l’analyse et de la présentation des données, nous avons suivi la liste de contrôle en 15 points de Braun et Clarke (2006) pour une bonne analyse thématique. On trouvera plus d’informations sur le respect des critères de qualité dans le tableau S2 du fichier supplémentaire, qui situe cette étude au regard de la grille COREQ pour la présentation des recherches qualitatives.

Nous avons suivi le processus d’analyse en six phases de Braun et Clarke (2006, 2023). Deux membres bilingues de l’équipe (MR et FB) ont conduit l’analyse des données. La phase 1 a consisté à se familiariser avec le corpus en écoutant tous les enregistrements, en lisant les transcriptions et en relisant les notes de terrain. Dans la phase 2, MR et FB ont généré de façon systématique les codes initiaux, à partir de lectures et relectures des transcriptions, selon une démarche inductive. Dans la phase 3, MR et FB ont tenu une réunion et commencé à regrouper les données codées en thèmes provisoires. Dans les phases 4 et 5, les codes initiaux et les thèmes provisoires ont été discutés avec l’équipe de recherche et l’équipe de HAMI, et présentés par HAMI à un groupe de parents réfugiés pour aider à les affiner. Dans la phase finale, MR a rédigé l’analyse définitive, en intégrant plusieurs cycles de relecture et de retours de l’ensemble de l’équipe signataire (voir les annexes S2 à S4 du fichier supplémentaire pour la déclaration de positionnement, le parcours des membres de l’équipe et leur orientation épistémologique).

2.5 Considérations éthiques et de sécurité

La procédure de consentement éclairé insistait sur la confidentialité, sur le droit des personnes participantes à se retirer et sur le caractère volontaire de la participation, indépendante de tout soutien social reçu de HAMI ou d’un organisme public. Si les évaluations faisaient apparaître des inquiétudes concernant le bien-être du parent ou de la famille, l’équipe de HAMI suivait les protocoles de risque habituels et orientait directement vers ses services cliniques lorsque c’était nécessaire. Ces services étaient immédiatement accessibles et gratuits pour les personnes mineures réfugiées, les adultes et les autres membres de la famille des personnes participantes. L’ensemble des procédures de protection et le protocole de l’étude ont été examinés conjointement par l’équipe de recherche et l’équipe de HAMI, et approuvés par le comité d’éthique de la recherche en psychologie de l’université de Bath (PREC ID : 23-022).

2.6 Retour à la communauté et validation des résultats

Pour renforcer la crédibilité et l’intégrité méthodologique de l’analyse, une version simplifiée des résultats préliminaires a été présentée, après l’élaboration initiale des thèmes, à un petit groupe de personnes réfugiées afghanes, comprenant des personnes ayant participé à la recherche (n = 3) et des membres de la communauté réfugiée (n = 4). Sous la conduite de l’équipe de HAMI, un résumé bref et visuel des thèmes émergents et des sous-thèmes associés a été montré aux personnes présentes. L’équipe de HAMI les a invitées à dire si les interprétations reflétaient leur expérience vécue en Iran, si quelque chose méritait d’être davantage souligné ou manquait, et si d’autres significations devaient être envisagées. Il s’agissait de vérifier la justesse des interprétations, mais aussi de recueillir des éclairages socio-contextuels supplémentaires sur les données. Au cours de cette séance, les personnes présentes ont aussi discuté des implications possibles des résultats pour les politiques et la pratique. Les retours de cette séance ont été consignés dans des mémos analytiques et partagés avec l’équipe de recherche. Ce processus a permis de s’assurer que les thèmes initiaux étaient bien ancrés dans les données et que les éléments contextuels de l’expérience vécue des parents étaient correctement représentés dans l’analyse en cours.

3 Résultats

3.1 Caractéristiques de l’échantillon

L’échantillon comptait 30 parents réfugiés résidant dans trois provinces d’Iran, soit 21 mères (70 %) et neuf pères, âgés de 25 à 59 ans (M = 41,6, ET = 8,53), l’ensemble étant parents biologiques. La majorité des personnes participantes (83 %) ne savait ni lire ni écrire, 80 % étaient originaires d’Afghanistan et 56 % étaient sans emploi. La durée de séjour en Iran allait de 1 à 54 mois (médiane = 15) (voir le tableau 1 pour l’ensemble des données démographiques). Les tableaux supplémentaires S3 et S4 détaillent, pour chaque personne participante, les expositions traumatiques de l’enfant et les scores de symptômes à la PDS, afin de situer les résultats. Toutes les personnes participantes ont rapporté une exposition à au moins un type de trauma (voir le tableau supplémentaire S5 pour une synthèse des traumas principaux et des scores totaux à la PDS-5 de l’ensemble des personnes participantes). Les scores moyens des parents à la PDS-5 se situaient dans la zone modérée à sévère (M = 39,7, ET = 7,98), et l’ensemble des parents rapportait des symptômes de TSPT au moins modérés (de 26 à 61).

Tableau 1 — Caractéristiques de l’échantillon (N = 30)

  • Âge des parents en années, M (ET). 41,6 (8,53).
  • Proportion de mères, n (%). 21 (70).
  • Pays d’origine, n (%). Afghanistan : 24 (80) ; Pakistan : 4 (13,3) ; Irak : 2 (6,7).
  • Niveau d’instruction, n (%). Ne sait ni lire ni écrire : 25 (83,3) ; école primaire : 4 (13,3) ; école secondaire : 1 (3,3).
  • Proportion sans emploi, n (%). 17 (56,7).
  • Durée de résidence en Iran (mois), médiane (étendue). 15 (1–54).
  • Personne demandeuse d’asile ou réfugiée sans papiers, n (%). 17 (56,7).
  • Nombre d’enfants par foyer, M (étendue). 4,63 (2–10).
  • Scores de sévérité des symptômes de TSPT (M, ET). 39,7 (7,98).
  • Nombre d’expositions traumatiques du parent, médiane (étendue). 2 (1–6).
  • Enfants — âge en années, M (ET). 10,4 (2,93).
  • Enfants — proportion de filles, n (%). 17 (56,7).
  • Enfants — nombre d’expositions traumatiques, médiane (étendue). 4,50 (1–9).

3.2 Résultats qualitatifs

L’analyse thématique inductive a fait émerger quatre thèmes relatifs à l’expérience des parents pour comprendre et soutenir les besoins de leur enfant réfugié, ainsi qu’aux difficultés liées au déplacement auxquelles ces parents faisaient face dans des contextes aux ressources limitées. Quatre thèmes ont été élaborés : (1) L’expérience des parents pour comprendre et interpréter la détresse des enfants ; (2) La parentalité en situation de déplacement : ressources épuisées et pratiques héritées ; (3) Les dynamiques intrafamiliales ; et (4) Besoins de soutien, recherche d’aide et parcours de soins. Une synthèse de ces thèmes principaux et de leurs sous-thèmes figure dans le tableau S6 du fichier supplémentaire.

3.2.1 Thème un : l’expérience des parents pour comprendre et interpréter la détresse des enfants

Dans ce thème, les parents réfugiés décrivaient leur manière de percevoir et d’interpréter les émotions et les besoins de leurs enfants à la suite du trauma, et la manière dont, selon leur compréhension, leur propre trauma, leurs croyances et leurs conceptions façonnaient leur disponibilité et leur parentalité quotidienne. Les sous-thèmes suivants ont été dégagés : (1) L’incertitude sur le moment et la manière d’apporter du soutien, (2) Une faible compréhension de la santé mentale en tant que notion, (3) Un soutien apporté aux symptômes physiques des enfants seulement au moment de la crise, et (4) La résilience spirituelle : une ressource pour donner du sens et se relever. Nous décrivons ci-dessous chacun de ces sous-thèmes.

3.2.2 Sous-thème un : l’incertitude sur le moment et la manière d’apporter du soutien

Lorsqu’on demandait aux parents réfugiés d’expliquer leurs réactions aux changements d’émotions et de comportements de leur enfant après des événements très éprouvants, la quasi-totalité disait ne pas savoir quoi faire ni ce qu’il est « juste » de faire. Tout au long des entretiens, une incertitude considérable sur la réponse appropriée aux besoins émotionnels de l’enfant revenait de manière constante.

Personne qui mène l’entretien : Dans ces jours-là, qu’avez-vous fait pour que l’enfant se sente mieux ?

Personne participante : On n’a rien fait. Maintenant, je pense qu’il va bien. Un moment il va bien, un moment il va mal. C’est devenu comme ça, mon fils. Je ne savais pas ce que je devais faire.

Personne qui mène l’entretien : Et maintenant ? Comment l’aidez-vous ?

Personne participante : Rien. Maintenant, je ne sais pas. Je pense qu’il va bien. (Mère de quatre enfants, 44 ans, Afghanistan)

Les parents décrivaient aussi un sentiment d’incapacité à répondre efficacement aux besoins de leurs enfants liés au trauma et l’impression de n’avoir aucune maîtrise sur leurs propres réponses, le désengagement comportemental ou un fort sentiment d’impuissance constituant un trait fondamental de leurs mécanismes d’adaptation.

Personne qui mène l’entretien : Que faisaient vos enfants ?

Personne participante : Ils pleuraient.

Personne qui mène l’entretien : Et vous ?

Personne participante : Je pleurais aussi.

Personne qui mène l’entretien : Qu’avez-vous fait pour que vos enfants se calment et s’apaisent ?

Personne participante : Je ne savais pas quoi faire avec eux. Je n’ai rien fait. Je pleurais, c’est tout. (Mère de deux enfants, 25 ans, Afghanistan)

Une minorité de parents (n = 2), avec davantage d’instruction que les autres, faisaient preuve de plus d’initiative pour apporter un soutien de manière positive, par exemple en rassurant, par des gestes physiquement chaleureux (des câlins) ou par leur présence pour calmer leur enfant.

Personne qui mène l’entretien : Quand vous êtes arrivés [en Iran], avez-vous parlé avec eux de ce qu’ils avaient traversé pendant le voyage ?

Personne participante : Oui, je connaissais mon enfant. Je les ai pris dans mes bras et je me suis assis avec eux pour [les aider à] avoir moins peur. (Père de deux enfants, 54 ans, Irak)

3.2.3 Sous-thème deux : une faible compréhension de la santé mentale en tant que notion

Les descriptions des parents témoignaient d’un important manque de littératie en santé mentale : la complexité de la détresse psychique et de la maladie mentale n’était ni clairement distinguée ni bien comprise par les parents réfugiés. Plusieurs parents avaient du mal à comprendre les questions sur le bien-être de leurs enfants, ou n’avaient de cette notion qu’une idée très sommaire. Beaucoup manquaient de mots pour décrire des émotions, des états et des symptômes plus complexes ou liés au trauma. De ce fait, les parents trouvaient déroutantes les questions sur le bien-être de leurs enfants et donnaient des réponses très larges et simplifiées, par exemple pour dire si l’enfant était « content » ou « pas bien » après le trauma.

Personne qui mène l’entretien : D’après vous, avec ces événements, qu’auriez-vous pu faire pour que les enfants se sentent mieux, et que vous n’avez pas fait ?

Personne participante : Je ne sais pas.

Personne qui mène l’entretien : Avez-vous fait quelque chose pour qu’il pleure moins ou soit moins bouleversé ?

Personne participante : Pardon, je ne comprends pas ce que vous demandez. Je ne comprends pas. (Père de quatre enfants, 45 ans, Afghanistan)

Les parents réfugiés avaient aussi du mal à distinguer la détresse émotionnelle et psychique des problèmes de santé physique. Par exemple, dans la plupart des cas, lorsqu’on demandait aux parents comment apporter ou chercher du soutien si leur enfant n’allait pas bien sur le plan émotionnel, les parents répondaient n’agir qu’en présence de signes physiques (un rhume, de la fièvre ou un mal de tête, par exemple).

Personne qui mène l’entretien : À votre avis, quand ils sont comme ça, vos enfants ont-ils besoin d’un accompagnement psychologique [ou] de l’aide d’un psychologue ?

Personne participante : Non, ils n’en ont pas [besoin]. S’ils attrapent froid ou quelque chose comme ça, je les emmène chez le médecin. Ma fille avait un très fort mal de tête, [alors] je l’ai emmenée. (Mère de sept enfants, 34 ans, Afghanistan)

3.2.4 Sous-thème trois : un soutien apporté aux symptômes physiques des enfants seulement au moment de la crise

D’après les parents, beaucoup d’enfants réfugiés avaient connu une détresse physique, des blessures et des événements mettant leur vie en danger, aussi bien dans leur pays d’origine que pendant le parcours migratoire. Les parents évoquaient des incidents qui avaient laissé aux enfants des séquelles physiques, et disaient avoir remarqué peu après des changements dans le comportement de l’enfant. Leurs descriptions faisaient pourtant apparaître des seuils très élevés pour apporter un soutien ou recourir à des services formels, notamment des symptômes graves et aigus, clairement visibles. En conséquence, les parents ne cherchaient généralement des soins pour leurs enfants qu’en cas de symptômes physiques sérieux ; les rendez-vous de routine, la surveillance et la demande d’aide précoce étaient souvent repoussés, en particulier lorsque les symptômes de l’enfant fluctuaient ou ne paraissaient pas immédiatement dangereux.

Mon fils est resté évanoui tout un jour et toute une nuit… ensuite on l’a emmené à l’hôpital pour faire une image de sa tête. (Mère de quatre enfants, 44 ans, Afghanistan)

Mes jumeaux ont une thalassémie[ ;] ils ont souvent de la fièvre et tombent malades. Sauf si on y est obligés, on ne les emmène pas chez le médecin. (Mère de quatre enfants, 36 ans, Afghanistan)

Dans plusieurs cas où le recours aux soins était décrit comme repoussé ou impossible, des mères réfugiées racontaient avoir reçu des conseils transmis de génération en génération, notamment de la part des membres plus âgés de la famille, pour utiliser des remèdes maison ou des pratiques simples afin de soulager temporairement les symptômes.

On avait déjà pris quelque chose à la pharmacie. J’ai aussi appelé ma mère [pour lui demander] ce que je devais lui donner pour qu’elle ait moins mal. On a essayé, pour le moment, de la soigner nous-mêmes. (Mère de trois enfants, 36 ans, Afghanistan)

Dans les familles réfugiées qui avaient cherché de l’aide pour les symptômes physiques de leur enfant, une fois ces symptômes traités, aucun soutien supplémentaire (non physique) n’était recherché pour les pleurs ou le repli de l’enfant, même lorsque le besoin d’un tel soutien était manifeste.

Personne qui mène l’entretien : Avez-vous emmené votre enfant voir quelqu’un pour un accompagnement psychologique après ça ? Parce qu’il pleurait beaucoup ?

Personne participante : Non. Le jour où je l’ai emmené à l’hôpital, il est allé mieux. Ça suffisait. (Mère de dix enfants, 37 ans, Afghanistan)

3.2.5 Sous-thème quatre : la résilience spirituelle, une ressource pour donner du sens et se rétablir

Un motif récurrent dans les entretiens était la manière dont les parents s’appuyaient sur leurs croyances spirituelles pour donner sens aux traumas passés et faire face aux épreuves continues dans des quartiers défavorisés après leur arrivée. Si les parents parlaient parfois d’abord de leur propre souffrance, leurs récits révélaient un cadre d’interprétation plus large à travers lequel se comprenaient les difficultés émotionnelles et physiques de leurs enfants. Les parents voyaient souvent le trauma de guerre et les difficultés liées au déplacement comme une partie du « plan de Dieu », avec la conviction que Dieu leur avait donné la patience et la force de faire face à l’adversité. Ainsi, les croyances spirituelles rendaient la souffrance liée au déplacement plus compréhensible, aidaient les parents à tolérer l’incertitude quant aux besoins de leurs enfants, les soutenaient pour donner un sens positif aux épreuves présentes et renforçaient leur conviction de pouvoir continuer à prendre soin de leurs enfants malgré des ressources limitées. Les pratiques de foi, comme la prière quotidienne, la lecture du Coran et la visite des lieux saints, n’étaient donc pas seulement des stratégies d’adaptation : elles faisaient aussi partie de la manière dont les parents interprétaient la souffrance, gardaient espoir et comprenaient leur rôle face à la détresse de leurs enfants.

Je m’inquiète de ce qui va arriver à mes enfants… J’ai moi-même traversé beaucoup d’épreuves, mais Dieu aide, et ces difficultés passeront aussi. La nuit, je prie pour mes enfants et je demande à Dieu qu’ils réussissent et qu’ils soient fiers, [et que] je puisse les soutenir. L’imam Reza (que la paix soit sur lui) et l’imam Hussein (que la paix soit sur lui) nous ont beaucoup aidés. (Mère de dix enfants, 50 ans, Afghanistan)

Personne qui mène l’entretien : D’accord, comment l’avez-vous surmonté ? Qu’avez-vous fait ?

Personne participante : J’ai mis ma confiance en Dieu. Je prie et je lis le Coran, et je fais des prières… Si j’ai surmonté tous les problèmes, je le dois à Dieu, qui [m’]a aidée ; et plus les problèmes augmentaient, plus ma foi en Dieu augmentait. J’ai vraiment trouvé le calme auprès de Dieu et je ressens beaucoup de satisfaction. Il m’a donné beaucoup de force pour passer ce cap. (Mère de cinq enfants, 49 ans, Afghanistan)

Si les croyances religieuses étaient pour la plupart des parents réfugiés une source puissante de sens et un moteur pour avancer après le trauma, une minorité adoptait aussi une position plus passive. Ces parents attribuaient les épreuves à la « volonté de Dieu » et attendaient son aide, au lieu d’agir. Cette croyance, ou cette manière fataliste de faire face, freinait chez ces parents la recherche de soutien.

Personne qui mène l’entretien : À votre avis, que pourriez-vous faire pour aider [vos] enfants à se sentir mieux [en Iran] ?

Personne participante : C’est la décision de Dieu…

Personne qui mène l’entretien : Avez-vous demandé de l’aide pour eux à quelqu’un ou quelque part, pour que ces problèmes diminuent ?

Personne participante : Non, ce n’était pas nécessaire. (Mère de sept enfants, 55 ans, Pakistan)

3.2.6 Thème deux : la parentalité en situation de déplacement, ressources épuisées et pratiques héritées

Les récits des parents montraient que l’expérience du déplacement n’avait pas seulement modifié les réponses parentales après le trauma : elle avait aussi remodelé leur capacité globale à prendre soin en tant que parents réfugiés. Les personnes participantes illustraient les multiples facteurs qui influençaient leurs comportements de soin tout au long du parcours migratoire, en soulignant le rôle des influences familiales, des conséquences physiques du trauma et des limitations fonctionnelles dans l’environnement post-migratoire. Ce thème comprenait trois sous-thèmes : (1) La parentalité s’apprend de génération en génération, elle ne s’enseigne pas, (2) La douleur chronique et les problèmes de santé entravent la capacité de prendre soin, et (3) Quand les stresseurs de l’après-réinstallation provoquent une parentalité dure. Nous décrivons ci-dessous chacun de ces sous-thèmes.

3.2.7 Sous-thème un : la parentalité s’apprend de génération en génération, elle ne s’enseigne pas

Dans l’ensemble, les parents réfugiés faisaient preuve d’une capacité limitée à réfléchir à leur propre parentalité. À l’absence de réflexion approfondie sur la manière dont leurs réactions ou leurs comportements parentaux pouvaient influencer l’expérience intérieure de leur enfant (ses pensées, ses émotions) s’ajoutait le fait que les mères en particulier disaient suivre, en grande partie sans les remettre en question, les conseils éducatifs de leurs sœurs, de leurs mères ou de leurs grands-mères, même lorsqu’elles ne savaient pas ce qui justifiait ces pratiques. Le faible niveau de lecture et l’absence de services de proximité dans la société d’accueil réduisaient les occasions, pour les parents, d’apprendre d’autres réponses ou de chercher conseil au-delà des relations familiales intergénérationnelles.

Personne qui mène l’entretien : Est-ce que quelqu’un vous a aidée sur la manière d’aider votre fils [après la réinstallation] ?

Personne participante : Non ; enfin, ma mère m’a toujours appris. Par exemple, elle disait que je devais [les] nourrir et les élever. Je n’avais personne [en Iran]. (Mère de trois enfants, 27 ans, Afghanistan)

Beaucoup de parents réfugiés exprimaient leur frustration de ne plus pouvoir apporter à leur enfant le même soutien quotidien qu’avant le déplacement, compte tenu des exigences écrasantes de la réinstallation. Selon ces parents, répondre aux besoins élémentaires des enfants (les nourrir, par exemple) devait suffire après le déplacement ; l’escalade des conflits parent-enfant ne leur échappait pas, sans que les raisons en soient bien saisies. En dehors d’un petit nombre de réponses traditionnelles (comme arranger un mariage pour les filles, ou faire travailler les garçons pour gérer les disputes), les parents ne décrivaient aucune initiative ni aucune stratégie pour faire face aux difficultés parentales accrues et aux nouveaux besoins de l’enfant en Iran. Au contraire, à une exception près, lorsqu’on leur demandait si leurs façons d’être parents avaient dû changer après le déplacement, les parents soulignaient continuer de s’appuyer sur les traditions et les ressources familiales d’avant.

Personne participante : Je n’ai pas changé [mes comportements], puisqu’on ne sait ni lire ni écrire.

Personne qui mène l’entretien : Vous les traitiez en Iran exactement comme en Afghanistan ?

Personne participante : Oui… qu’est-ce que je pouvais faire ? Ils [me] dérangent beaucoup. Ici non plus, je n’ai pas l’énergie. (Mère de trois enfants, 55 ans, Afghanistan)

Dans les échanges sur la parentalité après le déplacement, les mères réfugiées décrivaient souvent les pères comme très peu engagés dans les soins quotidiens, à l’image de leurs propres pères : « silencieux », voire « inattentifs ».

Mon mari est silencieux. En général, il ne fait rien [à la maison], et il ne s’en prend pas beaucoup à mon enfant. (Mère de quatre enfants, 36 ans, Afghanistan)

3.2.8 Sous-thème deux : la douleur chronique et les problèmes de santé entravent la capacité de prendre soin

Beaucoup de parents réfugiés soulignaient que s’occuper de leurs enfants était physiquement et émotionnellement exigeant, surtout pendant les premiers mois après la réinstallation. Plusieurs parents avaient subi des blessures physiques ou faisaient état de difficultés physiques aiguës et durables, comme des maladies cardiovasculaires, des « maux de tête et une fatigue » récurrents, des « vertiges », des « maux de ventre » et des troubles du sommeil. Les parents reliaient ces symptômes physiques chroniques à une capacité réduite de prendre correctement soin de leur famille : gérer les tâches domestiques, emmener l’enfant à ses rendez-vous, suivre son travail scolaire, et accomplir d’autres tâches courantes ainsi que leur travail.

Oui, quand on était dans le camp de Mashhad, tout le monde était malade. J’étais malade moi aussi. J’avais un prolapsus de l’utérus. J’ai beaucoup souffert. J’ai [aussi] une maladie de la vésicule biliaire et un problème d’estomac. Bref, je souffrais beaucoup à cause de la maladie. [Alors] je ne pouvais pas faire les tâches ménagères [ni] m’occuper des enfants. (Mère de quatre enfants, 44 ans, Afghanistan)

Pour certains parents, les problèmes de santé physique étaient décrits comme si graves que ces parents se sentaient dans l’incapacité de garder une attention et une disponibilité émotionnelles pour leur enfant. Outre le poids émotionnel du trauma et le deuil d’un enfant ou d’un mari perdu pendant la migration, ces parents décrivaient la douleur persistante et les limitations fonctionnelles comme des obstacles majeurs pour passer du temps de qualité avec leur enfant ou répondre à ses besoins.

Personne participante : Longtemps après mon arrivée, j’avais de fortes accélérations du cœur [palpitations]. Quand ça [ces jours-là] me revient en tête, je deviens tout à coup très stressée. J’ai aussi de la tension [élevée] avec des vertiges.

Personne qui mène l’entretien : Est-ce que cela a eu un impact sur votre comportement avec les enfants ?

Personne participante : Oui. Quand on est malade, on ne peut pas bien s’occuper de ses enfants [ni] les emmener jouer dehors… Je n’ai plus le cœur à ça. (Mère de huit enfants, 45 ans, Afghanistan)

Une hypersensibilité était un trait persistant chez les parents réfugiés aux prises avec des blessures dues au trauma et des douleurs chroniques ; certains parents disaient s’irriter ou se mettre en colère facilement à cause des bruits ordinaires de la maison, comme les rires ou les cris de leurs enfants.

Personne qui mène l’entretien : Et maintenant, pensez-vous que ces maladies affectent vos enfants ?

Personne participante : Oui, ça [les] affecte. Dès qu’ils font du bruit, mes nerfs lâchent. (Mère de deux enfants, 59 ans, Afghanistan)

3.2.9 Sous-thème trois : quand les stresseurs de l’après-réinstallation provoquent une parentalité dure

Bien que nous n’ayons pas demandé directement aux parents de comparer leur parentalité avant et après le déplacement, beaucoup décrivaient rétrospectivement leurs soins quotidiens dans leur pays d’origine comme soutenants et attentifs lorsque les enfants ne se sentaient pas en sécurité, par exemple à cause de la guerre ou d’un conflit régional ; quelques parents seulement (n = 3) faisaient état d’antécédents de discipline sévère. Les parents donnaient des exemples : serrer leur enfant contre soi et le rassurer lorsque l’enfant vivait des événements terribles avant la migration (des fusillades visant des personnes amies dans la communauté, la mort soudaine de proches, par exemple), tout en l’encourageant à la vigilance.

Personne qui mène l’entretien : À ce moment-là, quand vos enfants avaient peur des talibans, qu’est-ce que vous faisiez ?

Personne participante : Quand j’étais en Afghanistan, je lui apportais quelque chose pour qu’il n’ait pas peur. Je le calmais. Je disais qu’on ne devait pas sortir, que ce n’était pas sûr. (Mère de trois enfants, 36 ans, Afghanistan)

Pendant le déplacement, l’ensemble des parents réfugiés avait connu de graves adversités et à des traumas de guerre. Après leur réinstallation dans des zones défavorisées d’Iran, ces parents faisaient face à des stresseurs supplémentaires : difficultés de logement, pression financière et coût de la vie élevé, malnutrition, travail mal payé, obstacles à l’inscription des enfants dans les écoles locales, et expériences de discrimination ou de maltraitance de la part de la société d’accueil. Les récits des parents suggéraient que l’exposition à la guerre, conjuguée aux stresseurs persistants de la réinstallation, était liée à une réactivité émotionnelle accrue et à des réponses plus dures ou plus punitives envers leurs enfants. Contrairement à leurs récits de l’avant-migration, beaucoup de parents décrivaient comment les stresseurs quotidiens de l’après-réinstallation, plutôt que les traumas de guerre passés, leur faisaient perdre leur sang-froid. Les demandes de leurs enfants leur devenaient insupportables, et leurs récits décrivaient une frustration qui conduisait à des châtiments corporels ou à des privations. Certains pères rapportaient aussi user de pratiques tout aussi dures envers leur partenaire après la réinstallation.

Parfois, c’est la pression de la vie ; je me mets à [trop] ruminer. Je peux le supporter jusqu’à un certain point… Je n’ai pas de travail ici pour gagner de l’argent, rien. La plupart du temps, quand on n’a pas d’argent ici, ou quand la vie est devenue dure, je les frappe [les enfants]. (Mère de sept enfants, 34 ans, Afghanistan)

Je n’étais pas comme ça avant. Maintenant, quand ils [mes enfants] font trop de bruit, je les frappe. J’en ai assez, à la maison. (Mère de dix enfants, 37 ans, Afghanistan)

Personne qui mène l’entretien : Quand ils pleuraient beaucoup et que vous ne compreniez pas leur douleur, comment les calmiez-vous ?

Personne participante : Rien, ou je le frappais… ou, je ne sais pas… Il fallait que je [le frappe], qu’est-ce que je pouvais faire ? J’étais épuisé. On n’avait rien. Il n’y avait pas de médecin pour soulager son mal de ventre. (Père de quatre enfants, 45 ans, Afghanistan)

Dans l’ensemble de l’échantillon, seules deux mères réfugiées reliaient explicitement leurs symptômes liés à la guerre à des sentiments de colère, et décrivaient comment cela contribuait parfois à des pratiques parentales dures. Les difficultés de logement et l’exiguïté des conditions de vie apparaissaient aussi comme des facteurs importants qui intensifiaient ces réponses.

Personne participante : Parce que je n’ai pas les nerfs pour ça [le bruit] non plus, et ça me retombe sans cesse sur la nuque et sur l’estomac.

Personne qui mène l’entretien : Ah, depuis cette attaque [des talibans] dont vous avez parlé ?

Personne participante : Oui. Quand ils font du bruit à la maison, mes nerfs se détraquent, et j’ai envie de les jeter dehors ou de les frapper. Ici, notre maison est petite, et on ne peut pas sortir… Il n’y a pas de cour. (Mère de six enfants, 36 ans, Afghanistan)

3.2.10 Thème trois : les dynamiques intrafamiliales

Ce thème portait principalement sur la manière dont les stresseurs répétés liés au déplacement, la privation et les difficultés économiques du contexte d’après-réinstallation affectaient les processus relationnels du soin familial, notamment par leur influence sur les réponses parentales courantes, la communication parent-enfant et les interactions quotidiennes au sein du foyer. Ce thème comprenait deux sous-thèmes principaux : (1) Des failles de communication dans la compréhension des besoins de soutien des enfants, et (2) Les enfants endossent des responsabilités quasi parentales au sein de la famille, décrits ci-dessous.

3.2.11 Sous-thème un : des failles de communication dans la compréhension des besoins de soutien des enfants

Les échanges sur les expériences difficiles ou la détresse des enfants étaient décrits comme limités : les parents réfugiés soulignaient que leurs enfants partageaient rarement leurs sentiments négatifs, leurs pensées ou les signes physiques de ce qu’ils avaient traversé. La plupart des enfants étaient décrits comme gardant leurs histoires personnelles pour soi, et les parents ne tentaient pas d’encourager l’enfant à se confier, ou disaient manquer de stratégies efficaces pour le faire. Selon leurs dires, les parents supposaient souvent que si l’enfant ne parlait pas de ses sentiments, ce silence signifiait qu’il allait « bien », sans chercher à en savoir davantage.

Personne qui mène l’entretien : Vos enfants partagent-ils leurs sentiments avec vous ?

Personne participante : Non.

Personne qui mène l’entretien : Est-ce que vous parlez [avec eux] ? Et avec votre fille ? Est-ce qu’elle partage ses sentiments avec vous ?

Personne participante : Ma fille et mon fils vont bien [tous les deux]. Ils n’ont pas besoin de dire quoi que ce soit. (Père de quatre enfants, 45 ans, Afghanistan)

L’une des raisons possibles de cette faible communication sur les incidents traumatiques était un souhait de protection mutuelle au sein de la famille. Les parents décrivaient diverses occasions où il leur était apparu que leurs enfants gardaient pour soi des histoires bouleversantes ou des symptômes graves pour ne pas alourdir les difficultés déjà vécues par leurs parents.

Il s’est blessé à la main plusieurs fois [au travail]. J’ai compris qu’il ne me l’avait pas dit parce qu’il ne voulait pas qu’on dépense de l’argent chez le médecin. (Père de quatre enfants, 45 ans, Afghanistan)

Plus tard, mon fils m’a dit : « Maman, je ne l’ai pas dit parce que tu es malade, pour que ton état ne s’aggrave pas. » Il ne nous avait rien dit. (Mère de quatre enfants, 44 ans, Afghanistan)

Les parents réfugiés ne se parlaient pas non plus explicitement, au sein de la famille, de leur propre expérience vécue de la guerre, de la douleur chronique et des difficultés du déplacement. Ce silence servait à protéger les plus jeunes enfants et le conjoint ou la conjointe, et, pour certaines mères, à éviter de raviver des émotions douloureuses. Des parents ont raconté pour la première fois leurs histoires traumatiques au cours de cette étude.

Personne qui mène l’entretien : Vous n’avez rien dit ?

Personne participante : Non. Pour que les enfants ne soient pas bouleversés, je n’ai rien dit, que j’aie mal [physiquement] ou pas. (Mère de sept enfants, 55 ans, Pakistan)

3.2.12 Sous-thème deux : les enfants endossent des responsabilités quasi parentales au sein de la famille

Du fait des difficultés persistantes de précarité et de pauvreté matérielle dans l’environnement d’après-réinstallation, la plupart des pères réfugiés étaient sans emploi ou incapables d’assurer des soins réguliers et de subvenir aux besoins financiers de leur famille. Certains avaient aussi besoin d’une personne aidante en raison de graves séquelles physiques liées à la guerre. En conséquence, les enfants endossaient souvent des responsabilités quasi parentales, pratiques et émotionnelles, pour répondre aux besoins de la famille. Beaucoup d’enfants devaient travailler dans des environnements durs et inadaptés à leur âge (des briqueteries, par exemple) pour répondre aux besoins financiers élémentaires de leur famille. Si les parents voyaient d’un œil positif cette contribution financière de l’enfant, comme source de revenu d’appoint, les parents en reconnaissaient aussi les conséquences négatives, parmi lesquelles un accès limité à l’éducation en raison de longues heures de travail, une fatigue extrême et des symptômes physiques.

Leur père a fait un AVC et [il est] maintenant handicapé. Mais mon fils travaille. Il gagne 8 millions [54 £] par mois, [et] on [les] dépense pour la nourriture et pour manger… Mon fils s’est découragé d’aller à l’école. Il était très fatigué. (Mère de cinq enfants, 49 ans, Afghanistan)

Les enfants étaient aussi décrits comme apportant un soutien émotionnel à leurs parents et à leurs frères et sœurs plus jeunes dans les situations de stress. La plupart des parents donnaient des exemples d’enfants qui essayaient de calmer les membres de la famille, de « s’occuper » de leurs frères et sœurs ou de rester tout près quand la détresse montait, aussi bien après des événements graves que pendant les difficultés persistantes liées au déplacement.

Non, j’avais très mal au début. Mon mari est mort en martyr (il est décédé). J’avais mal à la tête, je ne pouvais pas aller chez le médecin. Mon fils a dit : « Viens, je vais t’emmener chez le médecin. » Il m’emmenait toujours chez le médecin et prenait soin de moi… Oui, [à cette époque-là] il était beaucoup avec moi. Il était gentil. (Mère de sept enfants, 55 ans, Pakistan)

3.2.13 Thème quatre : besoins de soutien, recherche d’aide et parcours de soins

Lorsqu’on interrogeait les parents sur les personnes sollicitées pour du soutien, sur les ressources utilisées et sur ce que serait à leurs yeux un soutien idéal, les réponses soulignaient de manière répétée que les stresseurs quotidiens et les mauvaises conditions de vie maintenaient ces familles dans un état prolongé de liminalité, accaparées par les besoins de survie plutôt que par un soutien actif aux besoins émotionnels et développementaux des enfants. Nous avons dégagé trois sous-thèmes : (1) Répondre aux besoins élémentaires des enfants prime sur tous les autres besoins de soutien, (2) Le rôle protecteur des réseaux de soutien informels, et (3) Accessibilité, coût et utilité des services psychosociaux.

3.2.14 Sous-thème un : répondre aux besoins élémentaires des enfants prime sur tous les autres besoins de soutien

Lorsqu’on leur demandait comment on pourrait les aider à répondre à la détresse émotionnelle ou aux changements de comportement de leurs enfants après le déplacement, pères et mères insistaient sur le fait qu’une aide financière pour répondre aux besoins quotidiens de leur enfant était leur toute première priorité, et la condition préalable à toute autre forme de soutien. La plupart des familles luttaient pour obtenir un logement sûr, payer le loyer, acheter de la nourriture et accéder aux soins de santé essentiels ; dans ce contexte, les formes de soutien psychosocial, non financières, n’étaient pas perçues comme un « besoin ». Lorsque leurs besoins élémentaires étaient couverts, les parents réfugiés faisaient généralement part de leur « satisfaction » quant à leur parentalité et de leurs réponses à l’enfant.

Personne qui mène l’entretien : Après ces épreuves que vos enfants ont vues, de quelle aide pensez-vous que vous ou votre mari avez besoin [pour que vos enfants se sentent mieux] ?

Personne participante : L’aide la plus importante, c’est juste la nourriture et ce genre de choses. (Mère de trois enfants, 34 ans, Afghanistan)

Tant qu’il y a au moins un peu de pain… à leur donner [à mon enfant], je suis satisfait. (Père de deux enfants, 44 ans, Pakistan)

Bien que les personnes qui menaient les entretiens aient essayé de simplifier la notion de soutien psychosocial après une expérience stressante de l’enfant (en présentant les séances d’accompagnement psychologique, les ateliers éducatifs et les programmes de soutien à la parentalité comme des moyens de mieux comprendre les besoins de leur enfant), la plupart des personnes participantes répétaient que leur première priorité après la réinstallation restait de répondre aux besoins élémentaires de leur enfant, comme la nourriture et les vêtements.

Personne qui mène l’entretien : D’après vous, de quoi vos enfants ont-ils davantage besoin de votre part, pour les aider ? Par exemple, des choses que vous pouvez apprendre pour comprendre leur humeur et leurs sentiments, ou leur parler davantage.

Personne participante : Un peu de nourriture ou quelque chose… On n’a rien à la maison. S’il y a de la nourriture, c’est mieux. S’il y a de l’argent, c’est mieux. Juste [quelque chose comme] ça. (Mère de quatre enfants, 37 ans, Afghanistan)

Les parents expliquaient que leur situation financière difficile les amenait à négliger les besoins socio-émotionnels de leur enfant, même lorsqu’un soutien susceptible de rendre l’enfant plus heureux était identifié. Dans certains cas, les parents disaient savoir ce dont leur enfant avait besoin et vivre comme une torture le fait de manquer de ressources pour y répondre. Ce sentiment d’impuissance avait un effet profondément négatif sur leur propre bien-être et les amenait à douter d’être de bons parents.

Personne participante : Il aime quand je l’emmène au parc pour qu’il se sente mieux, pour jouer avec lui. Moi aussi, j’aime vraiment ça. Mon cœur s’ouvre [je me sens mieux].

Personne qui mène l’entretien : Est-ce que vous l’avez emmené ?

Personne participante : Non, on n’a pas les moyens. Qu’est-ce que je peux faire [ ?] Notre situation est comme ça… Je me sens mal de ne pas pouvoir. (Père de quatre enfants, 35 ans, Irak)

3.2.15 Sous-thème deux : le rôle protecteur des réseaux de soutien informels

Les échanges sur les réseaux de soutien des parents réfugiés après la réinstallation portaient à la fois sur des soutiens formels (associations locales, ONG) et informels (proches, liens communautaires, par exemple). Malgré cette diversité, la tonalité de fond sur le soutien social perçu était constante : tout soutien reçu « immédiatement » après l’arrivée était très apprécié, car il aidait les parents à s’adapter à un nouvel environnement, à s’orienter dans les systèmes de santé et d’éducation iraniens, et à assurer les besoins élémentaires et la scolarité de leurs enfants dans des contextes aux ressources limitées et aux services débordés. Bien que la plupart des parents aient une santé mentale fragile après la migration, le soutien reçu, selon leurs dires, de proches issus de l’exil était, sans surprise, plutôt instrumental (hébergement temporaire, aide en argent ou en nourriture, par exemple) et informationnel (conseils pour l’inscription à l’école, par exemple), ce qui correspondait aux besoins prédominants des parents réfugiés dans les premiers mois après leur arrivée.

Pendant ces un an et demi, on a été trois mois chez la sœur de mon mari et ils payaient nos dépenses… ils nous guidaient. Pour les enfants, l’école, les médicaments et le médecin. Au bout de trois mois, on a emprunté de l’argent à des proches et à des connaissances… et ils nous ont aidés à avoir cette maison. (Mère de quatre enfants, 36 ans, Afghanistan)

Parmi les différents types de soutien social qui influençaient positivement la manière dont les parents réfugiés répondaient aux besoins de leur enfant, le soutien du corps enseignant était le plus souvent cité. La quasi-totalité des parents d’enfants d’âge scolaire avaient eu au moins un contact avec l’équipe enseignante de leur enfant ou le personnel de l’école au moment de l’inscription, ce qui avait ouvert un canal de communication pour partager leurs inquiétudes et discuter du soutien scolaire disponible et des services extérieurs (orientation vers des services psychologiques, par exemple). La plupart des parents réfugiés appréciaient le soutien à la fois social et éducatif apporté par le corps enseignant. Fait notable, l’impact positif du soutien scolaire était particulièrement net pour les parents qui faisaient état d’une exclusion par la société d’accueil, y compris d’expériences de racisme.

Personne participante : Oui. Mme Shojaei [l’enseignante de l’enfant à l’école] est aussi une femme très bien et très gentille.

Personne qui mène l’entretien : Comment vous a-t-elle aidée ?

Personne participante : Pour inscrire les enfants. Et dans les premiers temps, [des conseils sur] quoi faire pour les maux de ventre des enfants et pour nos problèmes ici. (Mère de trois enfants, 34 ans, Afghanistan)

3.2.16 Sous-thème trois : accessibilité, coût et utilité des services psychosociaux

Presque aucun parent réfugié n’avait eu recours, à quelque moment que ce soit de son parcours migratoire, à des services humanitaires de santé mentale ou de soutien psychosocial, cliniques, non cliniques ou communautaires. Certaines mères étaient manifestement en détresse et se décrivaient comme submergées par leurs expériences traumatiques de réfugiées, mais concluaient qu’elles n’avaient pas besoin d’un soutien en santé mentale pour se rétablir. Pères et mères rapportaient aussi que les difficultés financières les empêchaient de fréquenter régulièrement les centres de santé, ou estimaient leurs symptômes physiques et les soins associés pris en charge, et donc ne pas avoir besoin d’autres formes de soins (des services psychologiques, par exemple), ce qui reflète la tendance courante, dans l’échantillon, à somatiser la détresse émotionnelle.

Personne qui mène l’entretien : Pensez-vous que depuis votre arrivée d’Afghanistan, il serait nécessaire qu’une personne conseillère ou spécialiste parle davantage avec vos enfants ? Par exemple, que vous ayez quelqu’un en psychologie qui parle avec les enfants.

Personne participante : Mon fils a quelques problème[s]. Il a un problème cardiaque. Mais moi, j’ai fait des examens, je n’avais pas de problème. (Mère de quatre enfants, 37 ans, Afghanistan)

Lorsque nous interrogions les parents sur leur manière de faire face aux changements émotionnels et comportementaux de leur enfant après la réinstallation (irritabilité ou accès de colère, troubles du sommeil ou pleurs fréquents, par exemple), la plupart soit ne pensaient pas que l’enfant avait un problème nécessitant un soutien professionnel, soit estimaient pouvoir y faire face à la maison, soit s’attendaient à ce que les choses s’améliorent avec le temps sans soutien spécialisé.

Personne participante : C’est la vie de tous les jours, il y a des problèmes et on doit les résoudre nous-mêmes. Je n’ai jamais pensé qu’on en avait besoin. (Mère de quatre enfants, 53 ans, Afghanistan)

Alors que beaucoup de parents réfugiés ignoraient l’existence de ces services de soutien, leurs enfants plus jeunes facilitaient ou encourageaient parfois l’accès aux soins de santé mentale. Par exemple, un père réfugié expliquait que son enfant l’avait encouragé à chercher de l’aide auprès de services spécialisés pour pouvoir parler à quelqu’un de son stress.

Personne qui mène l’entretien : Vous y êtes allé de vous-même, ou quelqu’un vous l’a suggéré ?

Personne participante : Mes enfants m’avaient dit : « Va voir quelqu’un en psychologie et écoute ce qu’on te dit, toi aussi, pour que tes nerfs soient un peu plus calmes. » (Père de cinq enfants, 35 ans, Afghanistan)

Beaucoup de parents percevaient leur détresse comme une conséquence inévitable des stresseurs liés au déplacement et doutaient de l’utilité d’en parler à une personne conseillère, avec la conviction que leur détresse ne serait soulagée que si leurs besoins élémentaires étaient satisfaits. Les parents voyaient donc peu d’intérêt aux services de santé mentale tant que leur logement, leur nourriture et leur revenu n’étaient pas d’abord assurés.

Personne qui mène l’entretien : Pensez-vous qu’un accompagnement psychologique vous aiderait si vous y alliez ?

Personne participante : Non, ça n’aide pas du tout… Supposons que j’aille voir quelqu’un pour un accompagnement. Qu’est-ce qu’on peut faire pour moi tant que je n’ai pas une liasse d’argent ? (Père de quatre enfants, 37 ans, Afghanistan)

4 Discussion

Cette étude visait à explorer comment des parents réfugiés exposés à des stresseurs liés à la guerre et au déplacement comprennent la détresse post-traumatique de leurs enfants et y répondent, ainsi que leur expérience du soutien et de l’adaptation dans des conditions de privation multidimensionnelle, dans des contextes pauvres en ressources en Iran. À cette fin, nous avons interrogé des parents réfugiés afghans, pakistanais et irakiens vivant dans des quartiers socio-économiquement défavorisés, produisant ainsi des données empiriques sur une population historiquement peu étudiée. Quatre thèmes principaux ont été dégagés : la compréhension et l’interprétation de la détresse des enfants par les parents ; la parentalité en situation de déplacement ; les dynamiques intrafamiliales ; et les besoins de soutien, la recherche d’aide et les parcours de soins. Nos résultats montrent que, dans les quartiers pauvres en ressources étudiés, de multiples formes de privation formaient une grille complexe de déterminants sociaux et économiques à travers laquelle la pauvreté, l’accès limité aux services, la faible littératie en santé mentale et des ressources de soutien restreintes constituaient, en interaction, les réponses parentales aux besoins post-traumatiques des enfants dans les familles réfugiées (voir la figure 1 pour les voies interreliées identifiées dans cette étude). Ces éclairages peuvent orienter l’adaptation des interventions familiales et parentales, et fournir des pistes de politiques publiques qui s’attaquent aux difficultés de niveau macro pour les populations réfugiées touchées par les conflits en Iran et dans d’autres contextes semblables aux ressources limitées.

Carte conceptuelle reliant le contexte structurel d’après-réinstallation (privation matérielle, sociale et informationnelle, obstacles institutionnels), son impact sur les parents (faible littératie en santé mentale, accès nul ou tardif aux services spécialisés, détresse accrue après la réinstallation), la parentalité (soutien seulement au moment de la crise, priorité excessive donnée aux besoins de survie, réponses dures ou réactives), les conséquences pour l’enfant et la famille (silence protecteur, parentification) et les ressources protectrices (soutien scolaire, proches et liens avec la communauté réfugiée, résilience spirituelle)
Figure 1. Carte conceptuelle des facteurs contextuels qui influencent les réponses parentales aux besoins post-traumatiques de l’enfant dans les familles réfugiées en contexte pauvre en ressources. Flèches pleines : voies interconnectées entre thèmes et sous-thèmes ; flèches pointillées : effets protecteurs (schéma original en anglais).

L’analyse qualitative des récits des personnes aidantes sur la manière dont elles prenaient soin de leurs enfants après le trauma a dégagé des thèmes relatifs à la perception que ces personnes avaient de l’adaptation de leurs enfants, aux stratégies utilisées pour les soutenir, à l’impact de l’événement sur elles-mêmes, à leur expérience du soutien et aux stratégies d’adaptation mises en œuvre. Les résultats détaillent les difficultés majeures rencontrées par les personnes aidantes pour soutenir leurs enfants après une exposition traumatique dans un contexte de forte adversité. Les enfants connaissaient une détresse importante après le trauma, et les personnes aidantes tentaient de les soutenir par des stratégies qui n’étaient pas toujours entièrement cohérentes. Compte tenu des nombreux obstacles au traitement psychologique, les personnes aidantes avaient souvent du mal à obtenir un traitement pour leurs enfants, et se sentaient anxieuses et incapables de prendre correctement soin des enfants ou de les protéger après le trauma. L’implication des personnes aidantes dans le traitement psychologique de leurs enfants, et leur compréhension de ce traitement, étaient limitées. Enfin, la détresse propre des personnes aidantes pouvait faire obstacle au soutien apporté. Ces résultats pourraient avoir des implications pour les interventions familiales après un trauma.

Un thème majeur issu des données concernait la compréhension qu’avaient les parents réfugiés des réponses post-traumatiques des enfants. Alors que la plupart des personnes participantes décrivaient de profonds changements dans les comportements et les émotions de leurs enfants après ces expériences, aucun parent ne décrivait la détresse de son enfant en référence au trauma, au TSPT ou à un quelconque trouble de santé mentale. Si cela concorde globalement avec des travaux antérieurs montrant les limites de la compréhension des symptômes liés au trauma chez les personnes aidantes, dans des échantillons réfugiés comme non réfugiés (par exemple Christie et al., 2020 ; Slewa-Younan et al., 2014), ce manque de compréhension était particulièrement profond dans notre échantillon. Les parents de notre étude n’avaient même pas une compréhension élémentaire des conséquences émotionnelles du trauma, ni de vocabulaire émotionnel courant pour décrire les sentiments des enfants, ce qui semblait contribuer à l’impuissance parentale et à l’incapacité de répondre (Ehlers et Clark, 2000).

Nos résultats semblent contredire les données recueillies auprès de parents réfugiés vivant dans des environnements riches en ressources, où des personnes réfugiées afghanes et irakiennes étaient capables de reconnaître, dans des vignettes, des symptômes liés au trauma ou au TSPT (May et al., 2014 ; Slewa-Younan et al., 2014 ; Yaser et al., 2016), et rapportaient certaines stratégies d’adaptation efficaces, comme le recadrage positif et la planification (Sim et al., 2023). Pour comprendre cet écart, il est essentiel de prendre en compte la situation contextuelle particulière des personnes réfugiées qui vivent dans des conditions de privation chronique dans les PRFI. Dans de tels contextes, le soutien à l’acculturation et à l’adaptation est généralement rare. Des études antérieures suggèrent qu’une réinstallation dans des environnements stimulants, avec une plus grande exposition à des ressources d’information (consultations régulières avec des professionnels de santé, programmes de sensibilisation, par exemple), peut aider les personnes réfugiées à mieux comprendre les besoins de santé mentale de leur famille et influencer favorablement leur attitude envers la recherche d’aide (Ermansons et al., 2023 ; Glorius et al., 2020 ; Siddiq et al., 2023). Le vide contextuel de l’échantillon actuel se manifestait encore dans les réponses des parents lorsqu’on les interrogeait sur le soutien à la détresse de leur enfant : elles évoquaient la satisfaction des besoins physiques élémentaires de l’enfant plutôt que d’éventuelles réponses ou services psychosociaux. Tout au long des entretiens, l’attention des parents se portait de façon frappante sur les symptômes physiques ou somatiques, même lorsqu’on les interrogeait directement sur la détresse émotionnelle. Le statut socio-économique et le niveau d’instruction comparativement plus faibles des parents de notre échantillon contrastent avec les études menées dans des contextes de réinstallation des PRE, qui ont souvent recruté des parents réfugiés au niveau d’instruction plus élevé, une caractéristique associée à une fonction réflexive parentale plus élevée et à une compréhension plus élaborée des besoins émotionnels des enfants (Eltanamly et al., 2022 ; Sim et al., 2023). Notamment, la majorité des parents de l’échantillon actuel ne savaient ni lire ni écrire et venaient d’Afghanistan, un pays où l’accès aux ressources éducatives est sévèrement restreint ; ces facteurs ont pu limiter davantage encore leur littératie en santé mentale.

Un deuxième thème concernait la manière dont la combinaison du trauma de guerre et de la privation extrême affectait négativement des processus interreliés au sein de la famille. La plupart des parents mettaient rétrospectivement en avant des réponses parentales soutenantes, comme la chaleur et les gestes physiquement chaleureux, en évoquant leur parentalité avant la migration, malgré les difficultés liées à la guerre et à la violence. Cependant, dans le contexte d’après-réinstallation, la vulnérabilité des parents face aux stresseurs persistants et leur incapacité à répondre aux besoins élémentaires de la famille accentuaient la frustration, la colère et la réactivité émotionnelle. La plupart des parents reportaient leur colère sur leurs enfants en criant, en hurlant et par des châtiments corporels, ce qui renforce l’idée que les épreuves dues à la pauvreté dans le contexte d’après-réinstallation peuvent exercer sur les interactions familiales une influence plus puissante que le trauma de guerre (Meyer et al., 2019 ; Miller et Rasmussen, 2017). Ce résultat rejoint aussi un travail qualitatif mené auprès de personnes aidantes afghanes non déplacées, exposées à une guerre prolongée, chez qui la pauvreté chronique, les difficultés de logement et les inégalités sociales avaient un impact plus important sur les comportements violents au foyer que les effets directs de la guerre (Eggerman et Panter-Brick, 2010). Malheureusement, les données restent cruellement insuffisantes sur les bénéfices, en santé mentale, des interventions qui ciblent les stresseurs quotidiens dans les contextes pauvres en ressources. Les réponses programmatiques visant à prévenir la violence dans les familles réfugiées devraient donner la priorité à la réduction des risques socio-économiques associés au stress de l’après-réinstallation, tout en renforçant les relations parent-enfant.

Un impact notable de l’adversité sur les interactions parent-enfant se reflétait dans la communication des enfants sur le trauma et dans les changements de rôles familiaux. Les enfants étaient décrits comme taisant les conséquences émotionnelles ou physiques du trauma pour éviter la détresse de leurs parents et des frais pour le foyer (des soins de blessures hors de portée financière, par exemple). D’autres recherches ont montré que la révélation du trauma par l’enfant peut être influencée par des facteurs propres à l’enfant, par les processus relationnels familiaux et par des variations culturelles (Dalgaard et Montgomery, 2015 ; Kevers et al., 2024 ; Sloover et al., 2024). Notre étude souligne en outre le rôle du contexte macro-environnemental de l’enfant, en particulier les difficultés économiques de la famille et les contraintes plus larges, qui font du silence de l’enfant une réponse intentionnelle à plusieurs niveaux, susceptible d’être négociée en fonction des facteurs socio-économiques. Cette démarche protectrice apparaissait aussi dans l’adoption par les enfants de rôles parentaux : les enfants devenaient des « adultes fonctionnels » qui assuraient les besoins de survie de la famille lorsque la pauvreté et les symptômes de TSPT compromettaient la capacité des parents après la réinstallation, mais se trouvaient de ce fait exposés à des préjudices supplémentaires (Chase, 1999). L’évitement perçu, chez l’enfant, des échanges sur le trauma était aggravé par le fait que les parents n’exploraient pas le bien-être de leurs enfants, le silence étant pris comme le signe qu’un enfant allait « bien », malgré des indices évidents du contraire. Les études futures devraient recruter des dyades parent-enfant, ou recueillir d’une autre manière la parole des enfants réfugiés des quartiers pauvres en ressources, pour mieux démêler les mécanismes qui façonnent la communication sur le trauma et la parentification (c’est-à-dire un processus d’inversion des rôles dans lequel les enfants assument des responsabilités émotionnelles ou de soin inadaptées à leur développement, qui reviennent normalement aux parents) dans les familles réfugiées (Hooper, 2007).

Enfin, en accord avec des recherches antérieures, la privation matérielle et sociale dans l’environnement des parents réfugiés façonnait la hiérarchie de leurs besoins de soutien et leur capacité à y répondre (Williams, 2008). Dans l’échantillon actuel, il était particulièrement évident que les parents avaient du mal à penser au-delà de la satisfaction des besoins élémentaires des enfants. Lorsque la capacité parentale à assurer les éléments de base des soins physiques était compromise, les parents décrivaient une perte de pouvoir dans leur rôle de parent et des réponses plus dures, avec pour conséquence une érosion de leur sentiment d’efficacité parentale et des doutes sur le fait d’être un bon parent. Une recherche portant sur l’expérience parentale de personnes réfugiées afghanes et pakistanaises réinstallées dans des PRE a montré que, lorsque leurs ressources étaient suffisantes, les parents disaient éprouver du soulagement à pouvoir passer des préoccupations élémentaires à l’épanouissement socio-émotionnel de leurs enfants (Rosenberg et al., 2022). Notre étude souligne que les déterminants sociaux propres au lieu, dans le contexte post-migratoire, peuvent produire des trajectoires parentales divergentes : une partie des parents mobilise les ressources du contexte dans une spirale de gains aux effets plus positifs, tandis qu’une autre voit s’accumuler les stresseurs quotidiens dans une spirale descendante (Hobfoll, 1989). Fait notable, améliorer le bien-être des enfants est susceptible d’alléger le stress parental malgré les difficultés contextuelles persistantes, puisque les difficultés et les échecs parentaux deviennent un stresseur supplémentaire. Néanmoins, pour les familles réinstallées en Iran, un soutien psychologique aux parents a peu de chances d’être efficace s’il n’est pas adapté pour prendre en compte les stresseurs concomitants et le manque fondamental de compréhension, chez les parents, des facteurs et des manifestations de l’adaptation des enfants.

4.1 Limites de l’étude

Notre étude comporte plusieurs limites. Les personnes participantes ont été sélectionnées de façon raisonnée, ce qui peut limiter la généralisation. Les taux élevés de refus et d’abandon peuvent aussi limiter la représentativité et la transférabilité des résultats. Les parents ayant des liens plus forts avec l’ONG, ou une plus grande capacité à parler d’expériences sensibles, ont pu occuper une place excessive dans l’échantillon. Il faut en tenir compte dans l’interprétation des résultats. L’ensemble des parents de l’étude présentait des symptômes de TSPT au moins modérés, ce qui a pu limiter notre capacité à distinguer les résultats selon le niveau d’adaptation, bien qu’il faille noter que les parents n’ont pas été recrutés sur cette base. Notre évaluation du soutien parental aux enfants reposait uniquement sur le point de vue des parents ; recueillir directement le point de vue des enfants est essentiel pour obtenir une image complète de leur expérience. Enfin, tous les entretiens ont été menés par des membres locaux de l’équipe de recherche d’une ONG reconnue à l’international. Malgré une formation et une supervision à l’entretien qualitatif, ces membres de l’équipe manquaient d’expérience. Certains entretiens ont été difficiles en raison du faible niveau de lecture des personnes participantes, ce qui a conduit à insister davantage sur certaines relances ou à poser des questions fermées lorsque les personnes participantes peinaient à répondre. Une autre limite tient au recours à des interprètes et à des données d’entretien traduites. Bien que des personnes chargées de la traduction sur place aient été mobilisées pour réduire les erreurs de traduction, leur intervention et l’analyse ultérieure de transcriptions traduites ont pu accroître le risque que certaines significations soient perdues, altérées ou mal interprétées au cours du processus d’entretien.

4.2 Implications et recommandations pour les politiques publiques

Les résultats de cette étude ont des implications pratiques importantes. D’abord, si des interventions en santé mentale ont montré leur potentiel pour améliorer la santé mentale des parents réfugiés (par exemple la thérapie par exposition narrative), nos données et d’autres données émergentes sur les personnes réfugiées dans les PRFI suggèrent que lorsque de graves stresseurs post-migratoires ne sont pas pris en charge, les risques structurels propres au contexte peuvent continuer d’avoir des effets directs et indirects sur la parentalité. Agir sur ces risques devrait conduire à des améliorations plus durables des relations familiales et du devenir psychosocial des enfants dans les contextes pauvres en ressources. Notamment, dans la population étudiée, la littératie en santé mentale était si faible que la santé mentale n’était pratiquement pas reconnue comme un besoin par les familles, malgré des niveaux élevés de détresse. Surmonter cet obstacle pourrait exiger des manières créatives d’entrer en relation avec les familles, comme intégrer les soins psychologiques au traitement des symptômes physiques ou à d’autres formes de soutien, y compris des réseaux en milieu scolaire capables de repérer les besoins et d’orienter les familles vers les soins (Rajabi et al., 2025 ; Akbari Zardkhaneh et al., 2023). À ce jour, beaucoup d’interventions sur le trauma reposent sur des recherches menées dans des PRE, et leur adaptation aux PRFI reste surtout superficielle (langue et terminologie, par exemple) (Ennis et al., 2020). Notre recherche montre que même les recherches menées auprès de populations réfugiées équivalentes réinstallées dans des PRE ne saisissent probablement pas les conditions fondamentales, ancrées dans des variables économiques, culturelles et sociopolitiques, qui constituent le rétablissement familial des familles réinstallées en Iran et dans d’autres contextes pauvres en ressources. Dans cette perspective, nous appelons les équipes qui conçoivent les interventions à entreprendre des adaptations culturelles substantielles et profondes de la forme, du contenu et des modalités de mise en œuvre des interventions, en préservant leurs fonctions fondamentales tout en veillant à ce que les principaux facteurs contextuels propres à la population d’accueil soient réellement pris en compte.

Complexe Systémique : à retenir

L’étude déplace le regard. On attribue volontiers la parentalité dure des familles exilées au trauma de guerre ; ici, ce sont les stresseurs de l’après-réinstallation, la faim, le loyer, l’exiguïté, la maladie sans soins, qui font perdre patience aux parents, alors que leurs récits décrivent une parentalité plus chaleureuse avant l’exil. Pour la clinique systémique, deux boucles retiennent l’attention. Le silence protecteur est réciproque : les enfants taisent leurs blessures pour épargner à leurs parents la dépense et l’inquiétude, les parents taisent leur propre histoire pour épargner les enfants, et la famille prend ce silence pour un « ça va ». La parentification, ensuite, apparaît comme une réponse adaptative de la famille à la privation, avec un coût réel pour l’enfant qui travaille au lieu d’aller à l’école. L’article rappelle enfin qu’une offre psychologique qui ne tient pas compte du pain et du toit n’a aucune chance d’être entendue : le soin passe par l’école, par le médecin, par la réponse aux besoins de base. Les limites tiennent à un échantillon choisi par une ONG, à des entretiens menés par des équipes peu expérimentées, et à l’absence de la parole des enfants. À lire avec l’article sur le trauma intergénérationnel dans les familles réfugiées, et avec l’article sur l’expérience émotionnelle de la parentification.

Notes de l’original

Remerciements. L’équipe de recherche remercie tous les parents qui ont participé à cette étude, ainsi que l’équipe de recherche de HAMI, les personnes chargées de la traduction et les équipes de santé mentale pour leur soutien au recrutement.

Financement. Ce travail s’inscrit dans un projet doctoral financé par l’Economic and Social Research Council (ESRC), dans le cadre du SWDTP [subvention no 2689613].

Liens d’intérêts. L’équipe de recherche n’a déclaré aucun conflit d’intérêts potentiel.

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Traduction non officielle en français de Le contexte d’après-réinstallation compte : une étude qualitative des réponses de parents réfugiés au trauma de leurs enfants en milieu à faibles ressources, par Mohsen Rajabi, Rachel Calam, Fatemeh Bagherifard, Victoria Williamson, Fatemeh Ashrafi, Anke Karl et Sarah L. Halligan, European Journal of Psychotraumatology, vol. 17, no 1, 2693362 (2026), doi : 10.1080/20008066.2026.2693362, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (tableau présenté sous forme de liste). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.

Traduction française non officielle de « Post-resettlement context matters: a qualitative study of refugee parents’ responses to child trauma in low-resource settings », publié dans European Journal of Psychotraumatology (2026) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.

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Comment citer cet article

Rajabi, M., Calam, R., Bagherifard, F., Williamson, V., Ashrafi, F., Karl, A., et Halligan, S. L. (2026). Le contexte d’après-réinstallation compte : une étude qualitative des réponses de parents réfugiés au trauma de leurs enfants en milieu à faibles ressources (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/le-contexte-d-apres-reinstallation-compte-une-etude-qualitative-des-reponses-de-parents (Œuvre originale publiée en 2026 dans European Journal of Psychotraumatology, 17(1), 2693362 (2026) ; republiée en 2026 par European Journal of Psychotraumatology, https://www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/20008066.2026.2693362)

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