The British Journal of Social Work · Migration
À Hong Kong, 99 % des demandes de protection contre le refoulement sont rejetées, et les familles attendent des années sans droit de travailler. Douze parents racontent la privation, l’incertitude, la solitude, mais aussi la décision de vivre ici et maintenant avec leurs enfants. Pour Wai Ka Lam et Hok Bun Ku, la parentalité devient alors ce qui donne sens et espoir.
Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de Endurer le séjour en tant que parents réfugiés : étude phénoménologique de l’expérience parentale de personnes en demande de non-refoulement à Hong Kong, par Wai Ka Lam et Hok Bun Ku, publié dans The British Journal of Social Work (Oxford University Press) (2026), doi : 10.1093/bjsw/bcag099, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Les paroles des personnes participantes, fondues dans les paragraphes de la version en ligne, sont présentées en citations détachées ; les remerciements, la déclaration de liens d’intérêts et le financement sont regroupés dans les notes. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.
Les théories de la parentalité doivent s’intéresser davantage au « pourquoi » de la parentalité, et pas seulement à son « comment », pour mieux en saisir la complexité.
Wai Ka Lam et Hok Bun Ku
Résumé
Malgré le nombre important de parents en demande de non-refoulement (NRC, non-refoulement claimants) à Hong Kong, la recherche sur cette population reste rare. Les théories établies de la parentalité ne rendent peut-être pas pleinement compte des réalités d’une population marginalisée. Nourrie par dix années de pratique du travail social auprès de parents NRC menées par la personne qui signe en premier, cette étude adopte une perspective phénoménologique pour saisir l’apparaître originaire de la parentalité des personnes NRC pendant leur séjour à Hong Kong. Une approche phénoménologique interprétative heideggérienne a été retenue. Douze parents NRC originaires de cinq pays différents ont été interrogés entre juin et juillet 2023. Les données ont été analysées selon l’analyse phénoménologique interprétative, complétée par des méthodes réflexives d’analyse des thèmes. L’analyse a fait apparaître cinq thèmes clés : (1) lutter contre la privation, dans la culpabilité et la honte, (2) dériver dans le séjour, (3) s’ancrer dans l’immédiateté de la vie, (4) affronter la solitude par la parentalité et (5) un espoir qui perdure dans la parentalité. Les significations de l’acte d’être parent, qui fait durer les liens, les espoirs et le sens de la vie, ont aussi été saisies. Les facettes temporelles et centrées sur le sens de l’expérience parentale des parents NRC suggèrent que les théories de la parentalité devraient accorder davantage de place à ces dimensions existentielles. L’étude recommande en outre d’intégrer ces facettes à la pratique du travail social pour lui donner plus de profondeur et de pertinence clinique.
En novembre 2024, Hong Kong comptait 15 782 personnes en demande de non-refoulement (NRC) (Security Bureau 2025). Les personnes NRC sont des personnes qui ont déposé une demande auprès du département de l’Immigration de Hong Kong (ImmD) en faisant valoir un risque de torture, de traitements inhumains et/ou de persécution en cas de renvoi dans leur pays d’origine (Immigration Department 2021). Dans le cadre du mécanisme unifié d’examen (USM, Unified Screening Mechanism) mis en place en 2014, l’ImmD examine les demandes au regard de la définition de la torture de l’article 37U de l’ordonnance sur l’immigration (chap. 115), des droits absolus et non dérogeables de l’ordonnance sur la Déclaration des droits de Hong Kong (chap. 383) et du risque de persécution au sens de la Convention relative au statut des réfugiés (Immigration Department 2024). Les personnes dont la demande est fondée sont orientées vers le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) en vue d’obtenir le statut de réfugié et une réinstallation, tandis que celles dont la demande n’est pas fondée sont exposées à l’expulsion ou à l’éloignement. Entre 2014 et 2021, environ 99 % des demandes ont été rejetées (Legislative Council Commission 2022), ce qui indique un taux de succès extrêmement faible.
Les personnes NRC à Hong Kong venaient majoritairement de pays d’Asie du Sud-Est, dont 3 154 personnes venues d’Indonésie (20 %), 3 028 du Viêt Nam (19 %), 2 312 du Pakistan (14,6 %), 2 140 d’Inde (13,6 %), 1 884 du Bangladesh (11,9 %), 1 382 des Philippines (8,8 %) et d’autres, notamment du Sri Lanka et du Nigeria (11,9 %) (Security Bureau 2025). Comme la population NRC comprend à la fois des adultes et des enfants (Immigration Department 2024), et que certaines personnes ont fondé une famille pendant leur séjour à Hong Kong, les services répondant aux besoins des familles NRC, notamment en matière de parentalité, sont devenus un enjeu majeur de la pratique du travail social.
Cette recherche est partie de l’étonnement de Wai Ka Lam, qui signe en premier. Il compte une décennie d’expérience de travail social de première ligne auprès de parents et de familles NRC à Hong Kong, par le suivi direct (par exemple conseil, visites à domicile, gestion de cas) et la supervision de jeunes collègues. Il jugeait cependant partielle et incomplète la compréhension, issue de sa pratique, de l’expérience parentale des parents NRC. Par exemple, les récits recueillis dans la pratique sont souvent fragmentaires, en raison des contraintes de temps de l’intervention et de l’omission sélective, par les personnes accompagnées, d’informations sensibles (par exemple des infractions à la loi) lorsqu’elles s’adressent à des services financés par l’État. En outre, lorsqu’elles demandent de l’aide, les personnes accompagnées ont tendance à mettre en avant leurs expériences négatives plutôt que les régularités et le quotidien de la parentalité, sauf si ceux-ci sont liés à leur demande. Cette compréhension incomplète peut conduire à une évaluation et à une intervention superficielles, notamment à des difficultés à saisir pleinement, avec empathie, la situation des personnes accompagnées et à reconnaître leur sagesse et leurs forces dans leur quotidien. Par ailleurs, la littérature existante a elle aussi prêté une attention insuffisante aux besoins et aux caractéristiques propres des parents NRC. Cette étude visait donc à saisir l’apparaître originaire de l’expérience parentale des parents NRC pendant leur séjour à Hong Kong, ainsi que ses implications pour la pratique du travail social.
Une revue de la littérature sur les théories de la parentalité a été menée pour repérer les concepts et les cadres utiles à la compréhension de l’expérience parentale. Compte tenu du peu de recherches sur l’expérience parentale des personnes NRC à Hong Kong, des études portant sur des populations proches, comme les personnes migrantes internationales et réfugiées, et les minorités ethniques à Hong Kong, ont aussi été examinées.
La parentalité est une construction aux multiples facettes, façonnée par des facteurs culturels et contextuels, qui comprend diverses composantes (par exemple les soins, la chaleur affective, la discipline) qui, ensemble, orientent le développement de l’enfant (Lansford 2022). Dans le travail social familial, diverses théories et divers modèles offrent des grilles de lecture de la pratique parentale qui éclairent l’évaluation et les interventions du travail social auprès des parents.
Certaines théories portent sur les méthodes parentales, à partir desquelles le travail social peut évaluer la pratique parentale des personnes accompagnées et les guider. Par exemple, les théories de l’apprentissage social mettent l’accent sur le conditionnement opérant et le modelage pour renforcer les comportements souhaités de l’enfant ou réduire les comportements indésirables, tandis que les théories des styles parentaux décrivent les caractéristiques et l’efficacité de différents styles parentaux (par exemple autoritaire, démocratique, permissif, négligent) (Asmussen 2011). Ces cadres permettent au travail social d’évaluer la pertinence et l’efficacité des approches parentales des personnes accompagnées compte tenu de leur contexte et des caractéristiques de leurs enfants, et de proposer des repères concrets.
En outre, certains outils pratiques sont utilisés dans l’intervention directe. Par exemple, les Family Assessment Risk Variables (Walker et Tabbert 1997) recensent seize facteurs de risque de maltraitance envers l’enfant dans cinq domaines (l’incident déclencheur, l’enfant, la personne qui prend soin de l’enfant, la famille et l’interaction entre la famille et le service). Le triangle du cadre d’évaluation (Assessment Framework Triangle, London Safeguarding Children Partnership 2022) classe la capacité parentale en six dimensions : soins de base, sécurité, chaleur affective, stimulation, guidance et limites, et stabilité. Ces outils offrent des cadres structurés pour une évaluation complète de la capacité parentale et du risque de maltraitance envers l’enfant.
Au-delà de la méthode ou de la compétence parentale, certaines théories s’intéressent aux tâches parentales selon les étapes. Par exemple, la théorie du cycle de vie familial (Carter et McGoldrick 1980) décrit les tâches familiales clés au fil de six étapes du développement de la famille, qui orientent la pratique parentale : par exemple, assumer les responsabilités éducatives dans les familles avec de jeunes enfants (étape 3), et équilibrer l’autonomie de l’adolescence avec la guidance et les soins parentaux dans les familles avec adolescents (étape 4). De même, les six étapes de la parentalité de Galinsky (1987) décrivent l’évolution des tâches parentales au fil de l’étape de la construction d’images, de l’étape du maternage, de l’étape de l’autorité, de l’étape interprétative, de l’étape interdépendante et de l’étape du départ. Ces perspectives rappellent aux équipes de terrain de tenir compte des changements dans le temps et de l’évolution des exigences qui pèsent sur les parents.
Si ces théories mettent en lumière diverses facettes de la parentalité, elles peuvent aussi limiter la compréhension lorsqu’elles sont appliquées sans esprit critique. Certains aspects importants de la parentalité qui sortent des cadres établis risquent d’être négligés, en particulier pour des populations non dominantes et marginalisées. De fait, la parentalité est une construction fluide, qui peut évoluer selon les époques et les cultures (Lansford 2022). Cela souligne la nécessité, pour le travail social, de saisir l’expérience parentale propre aux groupes accompagnés afin d’en obtenir une compréhension originaire. En l’occurrence, celle des parents NRC.
Au cours de la migration, les orientations parentales des parents migrants (par exemple valeurs, croyances et styles), élaborées dans le contexte d’origine, subissent des modifications (par exemple être maintenues, abandonnées ou adoptées) en réponse aux normes, aux valeurs et aux styles parentaux de la société d’accueil (Ochocka et Janzen 2008), et leurs pratiques et leur sagesse en évolution peuvent à leur tour influencer la société d’accueil et y contribuer. Le concept de multivocalité (Bergset et Ulvik 2021) rend compte des multiples sources de voix (par exemple le passé, le présent, de nouvelles impulsions) qui interviennent, chez les parents migrants, dans la construction de leur pratique parentale du fait du changement culturel. En tant que personnes migrantes, les parents NRC devraient présenter des expériences parentales singulières, issues de leur passage d’un contexte culturel à un autre.
Pour les parents réfugiés, outre les difficultés culturelles, comme la contradiction entre leurs propres pratiques parentales et celles qui prévalent dans la société d’accueil (par exemple Ramsay 2016) et les conflits entre les valeurs parentales et celles que transmettent l’école ou d’autres instances de socialisation (par exemple Moinolmolki et al., 2020 ; Rivalland 2020), s’ajoutent souvent l’impuissance et l’absence de choix dans la parentalité aux différentes étapes de la migration forcée : changements soudains des systèmes et des structures familiales dus aux conflits, aux guerres et aux séparations familiales avant la fuite, puis adaptation des familles aux camps de réfugiés, aux procédures d’examen ou aux services de réinstallation pendant le processus de réinstallation (Williams 2010). Des études antérieures montrent aussi que des procédures d’asile inefficaces et l’insuffisance de la protection sociale et du soutien à l’intégration peuvent engendrer des stress psychosociaux dans les familles réfugiées (Pezerović et al., 2019). Les enfants de ces familles sont aussi exposés au développement de problèmes physiques, émotionnels et psychologiques liés à la pauvreté et à l’isolement social (Grant et Guerin 2014). Sur cette base, les parents NRC sont susceptibles de connaître, en tant que personnes en migration forcée, une impuissance et un stress parental supplémentaires dans leur rôle de parents.
Sur la parentalité des personnes NRC à Hong Kong, la littérature fait défaut. Les études sur les enfants de personnes en demande d’asile et réfugiées vivant à Hong Kong manquaient (Choy et Shi 2021), et il n’existait à Hong Kong que quelques études sur la santé et le recours aux soins des personnes africaines en demande d’asile et réfugiées (par exemple Wong et al., 2016 ; Wong et al., 2017 ; Wong et al., 2018) et sur la santé mentale des personnes en demande d’asile et réfugiées (par exemple Ng et al., 2023). Pour comprendre les caractéristiques culturelles susceptibles de concerner les parents NRC, des études sur l’expérience parentale de minorités ethniques ont donc été examinées. Il a par exemple été constaté que les parents pakistanais de Hong Kong privilégient une parentalité centrée sur le foyer et s’impliquent moins dans les rencontres et les activités scolaires, pour des raisons culturelles (Chee et Ullah 2020). Une recherche interculturelle suggère en outre que les parents pakistanais ont des aspirations scolaires plus élevées pour leurs enfants que les parents hongkongais, dans l’espoir d’une ascension sociale par l’éducation (Chan et Li 2020). Une autre étude a montré que des mères issues de minorités ethniques insistent sur l’apprentissage du chinois pour favoriser l’ascension sociale de leurs enfants, tout en craignant que l’exposition à la culture chinoise n’érode leur culture d’origine. Ces résultats suggèrent que les parents NRC de Hong Kong pourraient eux aussi connaître des tensions autour de l’éducation et de l’identité culturelle de leurs enfants (par exemple dans le choix de la langue d’apprentissage).
En résumé, la recherche sur la parentalité en migration met en évidence l’importance des facteurs culturels, tandis que les études sur la parentalité des personnes réfugiées soulignent l’impuissance et le stress supplémentaires que vivent les parents en migration forcée. En l’absence de recherche directe sur les parents NRC à Hong Kong, cet examen signale des caractéristiques possibles de leur expérience parentale, mais indique la nécessité de les saisir de plus près. En outre, alors que les études existantes sur la parentalité des minorités ethniques à Hong Kong portent surtout sur les considérations des parents relatives au développement des enfants, la présente étude est centrée sur l’expérience parentale des parents eux-mêmes.
Compte tenu de cette lacune considérable, cette étude cherche à mettre au jour l’expérience parentale des personnes NRC à Hong Kong et les significations qui la sous-tendent. Nous avons posé deux questions centrales :
Cet article est issu des résultats les plus marquants de la thèse de doctorat de la personne qui signe en premier, dirigée par la personne qui signe en second, qui insistait sur la valeur de la phénoménologie pour comprendre en profondeur l’expérience humaine vécue. La phénoménologie, en tant qu’étude des phénomènes, commence par un étonnement devant la manière dont les phénomènes se présentent à nous (Van Manen 2016), ce qui la rend particulièrement apte à saisir le « quoi » des expériences humaines vécues.
La phénoménologie interprétative heideggérienne a été retenue comme approche de recherche. Il s’agit d’une démarche d’investigation qui donne sens (Van Manen 2016). Alors que la phénoménologie descriptive husserlienne s’attache à saisir l’essence, les structures essentielles, d’un phénomène dans des expériences vécues particulières (Polkinghorne 1989), la phénoménologie interprétative heideggérienne cherche à comprendre le Dasein, qui signifie « être-là » et « être-au-monde » (Horrigan-Kelly et al., 2016), pour mettre au jour l’être de l’étant (Van Manen 2016).
Heidegger a soutenu que la question du sens de l’être a été oubliée, délaissée ou dissimulée (Heidegger 1962). Parce que le Dasein est toujours déjà « dans » le monde et se montre à nous chaque jour sur le mode de l’évidence, nous pouvons croire et supposer naïvement que nous le comprenons déjà (Macann 1993). Pour comprendre le Dasein, il faut revenir aux activités mondaines et aux interactions quotidiennes moyennes qui constituent l’engagement quotidien du Dasein avec le monde, notamment la manière dont le Dasein est « auprès du monde », « avec les autres » et « soi-même » (Horrigan-Kelly et al., 2016). La phénoménologie signifie donc « laisser voir à partir de lui-même ce qui se montre, tel qu’il se montre à partir de lui-même » (Heidegger 1962 : 58).
Dans cette étude, en explorant le quotidien des parents NRC, il ne s’agit pas de saisir une structure ou une essence universelle de la parentalité. Le but est plutôt de discerner la complexité, la singularité et les significations de l’expérience parentale des parents NRC, en prêtant attention au contexte et à la temporalité de leur séjour à Hong Kong, et de voir comment ces parents sont « auprès du monde », « avec les autres » et « eux-mêmes ».
Un échantillonnage raisonné a été utilisé. Ont été recrutés des parents résidant actuellement à Hong Kong, ayant déposé une demande de non-refoulement et élevant leurs enfants à Hong Kong depuis au moins un an. Cette durée minimale d’un an visait à garantir une expérience parentale suffisante à Hong Kong, laissant le temps d’ajuster sa parentalité et de mener une réflexion significative. L’approbation éthique a été obtenue auprès du comité d’éthique de la recherche sur les personnes de l’université concernée (référence HSEARS20230423002).
Les personnes participantes ont été recrutées par des actions de proximité, des orientations et le réseau personnel. Un consentement éclairé écrit, couvrant l’objet de l’étude, la confidentialité et l’organisation pratique, a été recueilli avant les entretiens. Chaque entretien semi-directif en face à face a duré environ une heure. Chaque personne participante a reçu 150 dollars de Hong Kong en espèces à titre de dédommagement, en reconnaissance de son temps et de sa contribution. Bien qu’il leur ait été proposé de mener les entretiens à l’université, toutes ont choisi d’être interrogées chez elles ou à proximité, pour limiter les frais de transport et par commodité. Les entretiens ont eu lieu de juin à juillet 2023 : quatre dans des parcs ou des aires de jeux, deux dans des restaurants et six au domicile des personnes participantes. Tous les entretiens ont été menés en anglais par la personne qui signe en premier.
Douze parents NRC, trois pères et neuf mères, ont participé à l’étude. Cinq venaient des Philippines, quatre d’Indonésie, une personne du Pakistan, une d’Inde et une du Maroc. Six étaient des mères seules, et les six autres vivaient dans des foyers biparentaux. Leur âge allait de trente-deux à cinquante-trois ans, avec une moyenne de quarante ans. L’âge des enfants allait de un à dix-huit ans, avec une moyenne de cinq ans. Bien que l’âge des enfants ait varié considérablement, l’étude portait sur les parents eux-mêmes, et en particulier sur leur expérience parentale. La variété des approches parentales a été traitée comme la manifestation des essences et des significations de leur expérience parentale.
La durée du séjour des personnes participantes à Hong Kong allait de 6,5 à 25 ans, avec une moyenne de 11,8 ans, et leur durée en tant que personnes NRC allait de 7 mois à 14 ans, avec une moyenne de 7 ans. Toutes les participantes avaient été employées de maison à Hong Kong avant de déposer leur demande de non-refoulement. Les motifs de leur demande comprenaient des questions politiques (trois personnes), des problèmes religieux ou familiaux (six personnes) et une crise financière (une personne). Une personne a fait état d’un motif sans lien avec une menace vitale.
Toutes les personnes participantes bénéficiaient de l’aide humanitaire du Service social international, branche de Hong Kong (ISS). Toutes vivaient dans des logements subdivisés d’immeubles anciens, grâce à des aides au loyer relevant de l’aide humanitaire.
Les entretiens ont été enregistrés et intégralement transcrits. Des pseudonymes ont été utilisés pour protéger l’identité des personnes participantes. Les données ont été analysées selon les procédures de l’analyse phénoménologique interprétative (API ; Smith et al., 2009), complétées par les méthodes réflexives d’analyse des thèmes décrites par Van Manen (2016).
Le « quoi » de l’expérience parentale des parents NRC pendant leur séjour a été saisi dans les cinq thèmes suivants : (1) lutter contre la privation, dans la culpabilité et la honte, (2) dériver dans le séjour, (3) s’ancrer dans l’immédiateté de la vie, (4) affronter la solitude par la parentalité et (5) un espoir qui perdure dans la parentalité. Ils sont illustrés ci-dessous.
La parentalité des parents NRC était un processus de lutte contre la privation, empreint de culpabilité et de honte. Les lois et les politiques d’immigration leur interdisaient de travailler à Hong Kong, sauf autorisation du gouvernement. Sans revenu, ces parents vivaient dans la pauvreté. Tous les parents NRC de cette étude bénéficiaient de l’aide humanitaire du gouvernement de Hong Kong. Eva (trente-six ans, mère seule indonésienne) a souligné :
« La vie est très dure, parce qu’il n’y a pas de travail. Vivre à Hong Kong coûte très cher. La vie est très chère. Alors ici, il n’y a que le gouvernement, l’ISS (c’est-à-dire le Service social international, branche de Hong Kong, l’organisme mandaté par le gouvernement de Hong Kong pour gérer l’aide humanitaire aux personnes en demande de non-refoulement), qui nous aide… C’est vraiment dur. »
De plus, comme l’aide humanitaire était fournie en nature et non en argent, les parents NRC manquaient, dans l’éducation de leur enfant, de la souplesse nécessaire pour consacrer de l’argent à certains besoins raisonnables des enfants, comme des couches jetables, des jouets et des vêtements, ce qui suscitait leur culpabilité. Lydia (quarante et un ans, mère seule philippine) a confié :
« Nous ne pouvons pas donner à nos enfants ce dont ils ont besoin. S’ils ont besoin de quelque chose, on peut seulement dire la prochaine fois. Parfois ça fait vraiment mal. Ça fait vraiment mal. Parfois ils veulent juste acheter des jouets, ou ils veulent manger. Mais je ne peux pas acheter. »
Les parents NRC cherchaient donc activement des dons auprès d’organisations non gouvernementales et d’Églises, ou sollicitaient l’aide d’amis. Ils finissaient par connaître parfaitement les ressources locales. Demander de l’aide suscite pourtant un sentiment de honte, surtout quand on se rend compte qu’on ne pourra peut-être jamais rendre la gentillesse reçue. Kala (quarante ans, mère seule indonésienne) a confié :
« C’est dur de demander aux autres, parce que quand on n’a pas de travail, comment rendre… Pour moi, c’est trop dur. Si on a un gros problème, parfois on doit emprunter. (Intervieweur : Est-ce qu’on vous prête de l’argent ou est-ce qu’on vous le donne ?) Mendier. »
Lorsque les parents NRC ne parvenaient pas à faire face aux exigences de la vie par des moyens légaux, certains parents se tournaient vers des activités indésirables ou illégales. Kala a raconté que son mari népalais, lui aussi NRC, avait été « en prison pendant deux ans » pour travail illégal, parce que « l’enfant allait commencer l’école » et qu’il faudrait faire face à davantage de dépenses liées à la scolarité. Elle a insisté sur les difficultés financières insupportables qu’entraîne le fait d’être parent NRC :
« Si tu es réfugié, et sans travail, tu deviens rien. C’est tellement triste… Je veux dire, c’est mieux pour un réfugié de rentrer. Surtout si tu as un bébé, c’est très dur ici… Tu ne peux pas vivre ici. Très dur. »
Par ailleurs, la nature temporaire du séjour des personnes NRC à Hong Kong faisait apparaître l’impuissance et le désespoir dans leur expérience parentale de personnes de passage. Une fois leur demande jugée non fondée, elles pouvaient être expulsées ou placées en rétention à tout moment. Frances (quarante ans, mère philippine) a raconté ce qu’elle avait observé en se présentant à l’ImmD :
« Ils (les agents de l’immigration) les ont (les personnes NRC) soudain empêchées de rentrer chez elles. Ils nous ont dit : “Attendez, attendez un moment !” Mais ensuite ils ne les laissent pas partir, et ils les mettent dedans (c’est-à-dire au centre de rétention). »
Tous les parents de cette étude excluaient donc toute possibilité d’établir des projets à long terme pour leurs enfants. Frances a confié :
« S’ils t’envoient le papier qui dit que ton dossier est terminé, même si ton enfant est encore en train d’étudier, s’ils disent que tu dois rentrer, alors tu dois rentrer. »
George (quarante-six ans, père pakistanais) a abondé dans ce sens :
« Quel projet ? On ne peut rien prévoir ! Même si je fais des projets, ça ne sert à rien, parce que je ne peux pas les suivre. Si demain, quand je vais signer, ils me mettent dedans. “Rentre chez toi !” Alors, qu’est-ce que je peux faire ? Rien. »
En outre, leurs enfants, bien que nés à Hong Kong, héritaient du même statut d’immigration que leurs parents et n’auraient pas le droit de travailler, même après avoir terminé leur scolarité à Hong Kong. Les parents NRC reconnaissaient cette réalité désespérante. George a exprimé son mécontentement :
« Le bébé né ici, comment ça, une demande pour torture ? Comment on invente une histoire sur elle ? Si elle est née ici, comment elle peut avoir une histoire de problème au Pakistan (pays d’origine du père) ou de problème aux Philippines (pays d’origine de la mère) ? »
Certaines familles NRC portaient le fardeau supplémentaire d’une séparation familiale subie lors de l’expulsion, lorsque les parents venaient de pays différents. Ann (quarante-cinq ans, mère indonésienne), dont le mari est indien, a confié :
« Nous avons une famille, mais ils (nous) séparent du père. Parfois, quand je pense à ça, parfois je pleure. Mon mari devra retourner dans son pays, et moi aussi je devrai aller dans mon pays. »
Après le départ, il n’était jamais facile d’obtenir le regroupement familial. Kala a confié :
« S’il se marie avec moi en Indonésie, il doit devenir musulman aussi. Alors, s’il ne veut pas changer de religion, ce serait difficile… Mon mari est bouddhiste. Mon mari dit toujours qu’on ne peut pas se marier, parce que sa famille ne m’acceptera pas, parce que je suis musulmane. »
Face à un avenir incertain et à la dure réalité que même leurs enfants seraient privés du droit de travailler, les parents NRC étaient perdus et submergés par le désespoir, l’accablement et la colère dans leur parcours de parents.
Contrairement aux parents qui travaillent et doivent concilier les exigences du travail et de la famille, les parents NRC pouvaient se consacrer entièrement à leurs responsabilités parentales. La majorité des parents NRC ont admis franchement avoir choisi de se concentrer sur le présent, pour ne pas trop penser aux difficultés du séjour. Betty (quarante ans, mère indonésienne) a confié :
« Je pense juste à m’occuper de mes fils… Je ne pense pas à la suite, la suite, la suite… Je pense juste à ce que je fais maintenant, ce que j’ai, ce que je peux faire pour mes fils… Plus tard, c’est plus tard ; maintenant, c’est maintenant. C’est ma vie… Je ne pense pas à la suite. Je pense à maintenant. »
Sans projets pour leurs enfants, les parents NRC mettaient davantage l’accent, dans leur philosophie éducative, sur l’épanouissement personnel présent des enfants que sur les résultats scolaires. Par exemple, Ivanna (trente-neuf ans, mère philippine) a expliqué qu’elle accordait de la valeur au développement moral des enfants, comme vivre « dans une bonne morale », être « aimable » et « humble », et « respecter les autres ».
De plus, vivant dans le contexte de Hong Kong, les parents NRC ont développé des pratiques parentales singulières, qui associaient leurs propres traditions culturelles et religieuses à des éléments de la parentalité locale hongkongaise. Hector (trente-trois ans, père indien) a expliqué qu’il apprenait à sa fille « l’hindi » et les coutumes indiennes, comme « les vêtements indiens, comment les porter et comment se maquiller », tandis que Desmond (cinquante-trois ans, père marocain) a dit qu’il considérait sa fille comme une « fille de Hong Kong » et qu’il « voulait qu’elle soit comme ça à Hong Kong, parce qu’elle est née ici, dans ce pays ». Ivanna, elle, a dit qu’elle voulait que son fils « apprenne davantage les deux cultures, celle des Philippines et celle de Hong Kong ».
Les parents montraient aussi des signes d’adaptation aux restrictions hongkongaises en matière de parentalité. Par exemple, George a expliqué qu’il ne recourrait pas aux châtiments corporels pour discipliner les enfants, strictement interdits à Hong Kong :
« J’utilisais la main très vite, mais ici, ce n’est pas permis. Mais dans mon pays, mon père ou ma mère, ils n’aimaient pas trop parler avec moi, parce qu’ils étaient soupe au lait, eux aussi. Ici, on les appellerait des gens avec un problème mental. »
On le voit, les parents NRC choisissaient de se concentrer sur l’immédiateté de la vie, en intégrant les pratiques parentales hongkongaises et leurs coutumes culturelles et religieuses (ici) et en se consacrant aux questions parentales quotidiennes et présentes (maintenant). Ce choix conscient leur permettait de protéger leur esprit d’une spirale d’anxiété face à un avenir incertain et du désespoir qu’il pouvait entraîner.
La parentalité des parents NRC était aussi un parcours de solitude et d’isolement, faute d’un réseau de soutien de la famille ou de parents par le sang à Hong Kong. La solitude commençait parfois dès le moment où la mère venait d’accoucher. Eva a par exemple confié :
« Et avant, j’ai eu une césarienne. Et c’était très dur pour moi… Personne ne m’a rendu visite. Même ma famille ne peut pas venir ici. C’était vraiment si dur et si triste. »
Jasmine (trente-deux ans, mère philippine), bien qu’elle ait déjà élevé deux enfants par le passé dans son pays d’origine, a elle aussi trouvé difficile d’élever seule sa fille à Hong Kong :
« C’était très dur pour moi, parce que c’était la première fois que j’étais seule… Quand le bébé pleurait, je pleurais aussi, parce que je ne savais pas quoi faire. »
Certains parents NRC pouvaient heureusement compter sur le soutien limité d’amis capables d’apporter une aide à la fois pratique et émotionnelle dans leur parentalité. Par exemple, Kala a sollicité l’aide d’une amie pendant la période où son mari était en rétention pour travail illégal :
« Après l’opération, je ne peux pas contrôler mon corps, et je dois le porter seule. Et j’habitais au 7e étage à ce moment-là… J’ai juste demandé à mon amie, que je connais depuis longtemps. Je lui demande toujours de monter et de m’aider pour les courses, parce qu’il n’y avait que moi et lui à la maison pendant deux ans. »
Betty a aussi raconté comment sa seule et unique amie l’avait accompagnée dans cette période difficile :
« Je suis seule ici. Qui m’aide ? Quand il est né, j’étais seule. C’est si difficile, si triste. Parce que personne n’aide. Rien du tout, personne n’aide dehors. Pas de maison. Seulement une amie, qui parle et puis m’aide. »
Sur ce chemin de solitude, les parents NRC ont trouvé leur source de soutien la plus sûre : la famille qu’ils ont formée avec leurs enfants. Lydia a dit à son fils et à sa fille que « quoi qu’il arrive », ils sont la « vraie famille » et doivent « prendre soin les uns des autres ». Elle a ajouté :
« Mon fils sait ce que j’ai traversé depuis que je suis ici… J’ai connu des gens qui vous rabaissent… Je suis vraiment reconnaissante parce que mon fils me comprend vraiment. »
Betty a aussi raconté à quel point ses fils l’avaient soutenue pour traverser toutes les souffrances et les difficultés :
« Avant, j’étais seule. Qui peut me rendre heureuse ? Qui peut me sourire comme ça ? Maintenant mon fils grandit. Je peux parler, je peux partager… Il comprend qu’à l’intérieur j’ai trop mal. »
Pour faire face à la souffrance et à la solitude de la parentalité, les parents NRC recevaient non seulement le soutien de leurs amis, mais surtout celui de la famille qu’ils avaient formée avec leurs enfants en les élevant.
Les parents NRC maintenaient l’espoir dans leur parentalité. Une fois l’enfant né, leur identité changeait : ils étaient désormais parents NRC. Les besoins des enfants comptaient plus que les leurs. Lydia faisait passer l’amour pour ses enfants avant ses besoins personnels :
« Chaque parent a des histoires différentes, une expérience différente, mais le plus important, c’est d’aimer ses enfants, parce que c’est plus important que tout le reste… Même si je me sacrifie pour eux, du moment qu’ils sont heureux… Ils sont plus importants que n’importe qui. Même sans guide ou quoi que ce soit, je les choisis quand même. »
Si la vie de personne NRC à Hong Kong était dure, passive et sans espoir, la vie de parent NRC semblait raconter une autre histoire. Clara (trente-cinq ans, mère philippine) a dit :
« Être parent, c’est heureux… Parce que chaque jour, quand tu te réveilles, tu penses à ce que tu devrais faire, à ce que tu vas faire avec elle, avec ton enfant. Faire de nouvelles découvertes, ou plus d’activités qu’elle peut faire. »
Frances a aussi confié :
« Quand j’ai accouché d’elle… L’une des choses mémorables, tu sais, c’est le bonheur et la douleur qu’on ressent le même jour… (Quand elle a grandi) On est allées dans beaucoup d’endroits ensemble… C’est mémorable pour moi parce qu’on est toujours ensemble, et je la vois sourire quand elle voit les choses. »
Avec leur nouvelle identité de parents, ils avaient tendance à ne se soucier que de leurs enfants et à négliger leurs propres problèmes. Desmond a par exemple confié :
« Pour moi, mon problème, c’est ma fille… Pour nous, pas de problème, on peut rester réfugiés jusqu’à notre mort… Mais pour l’enfant… Je peux vraiment juste penser à elle. Je ne pense pas à moi. Moi ? Peu importe, moi. »
Hector partageait ce point de vue :
« Je ne pense jamais à moi maintenant. J’espère juste qu’elle grandira et qu’elle aura une belle vie à Hong Kong. Je ne pense jamais à ce que je fais, ou à ce que ma vie peut être. Je pense juste à elle. »
Leur parentalité était pleine d’espoir, ce qui transformait soudain leur vie de parents. Lydia a par exemple dit :
« Je suis motivée, parce que je me dis toujours que j’ai de la chance. J’ai beaucoup de chance d’avoir deux enfants. C’est une bénédiction pour moi. »
Ils avaient aussi une raison de s’améliorer. George a dit :
« Elle m’apprend à me calmer. Parfois elle me met en colère, mais qu’est-ce que je peux faire ? Je ne peux pas la frapper. Juste me contrôler. Alors elle me donne une grande leçon : comment se contrôler, comment gérer la colère. »
Surtout, il leur fallait tenir bon pour leurs enfants. Frances a dit :
« Parce que qu’est-ce qui va lui arriver si tu es faible ? Alors, tu dois être forte. Pas pour toi, pour ton enfant ! »
Lydia a aussi montré sa détermination :
« Il faut juste se battre ! Du moment que tu es avec tes enfants… N’abandonne pas… Du moment que tu crois en toi, ou que tes enfants croient en toi, c’est ça le plus important. »
Jasmine a aussi fait preuve de résilience dans le récit de ses souffrances :
« J’ai perdu mon logement parce que je n’avais pas les moyens de payer… On a essayé, avec ma fille, de dormir par terre sans rien… Je pleurais, parce que je la voyais, ma fille, dormir par terre sans rien. Il faisait froid. Elle n’était pas bien. Et il y avait même des cafards par terre. Si j’étais seule, je pourrais le supporter. Mais voir ma fille avec moi comme ça, dans cette situation, c’est la pire chose qui soit. Ça n’arrivera plus jamais… J’essaie juste d’être très forte pour elle et pour moi aussi. De ne pas tomber malade, pour pouvoir bien m’occuper d’elle. Nous n’attendons de personne qu’on s’occupe de nous… J’assume ce que j’ai fait. J’assume les erreurs que j’ai faites… Ma vie va bien ! »
En assumant leurs rôles et leurs responsabilités de parents, et par l’amour qu’ils portaient à leurs enfants, les parents NRC y puisaient motivation et force. Ils maintenaient l’espoir dans la parentalité.
Cette étude comporte plusieurs limites. Premièrement, bien que toutes les personnes participantes aient déclaré pouvoir communiquer couramment en anglais, ce n’était pas leur langue maternelle. Cela peut limiter la profondeur et la nuance de leur expression. Pour y remédier, l’intervieweur a posé des questions de clarification et d’approfondissement pour faciliter le développement des propos et vérifier sa compréhension du sens de leurs messages. Deuxièmement, l’échantillon était relativement petit, avec seulement douze personnes participantes. Dès le dixième entretien, cependant, la saturation thématique semblait atteinte, les entretiens suivants n’apportant plus guère d’éclairages nouveaux. Après discussion avec la personne qui signe en second, deux entretiens supplémentaires ont été menés pour confirmer la saturation. Troisièmement, la plupart des personnes participantes venaient de pays d’Asie du Sud-Est, en raison des difficultés de recrutement. Cette composition correspondait toutefois au profil des personnes NRC à Hong Kong, dont près de 90 % sont originaires d’Asie du Sud-Est (Security Bureau 2025). Enfin, les résultats sont par nature provisoires. Puisque le Dasein ne peut être saisi absolument comme un tout que lorsque la mort met un terme à la vie (Macann 1993), l’expérience parentale des parents NRC ne pourra être conclue qu’une fois leur séjour à Hong Kong terminé. Leurs expériences et leurs significations restent donc ouvertes et susceptibles d’évoluer avec le temps.
Les concepts d’évaluation de Sundler et al. (2019), réflexivité, crédibilité et transférabilité, ont servi à guider et à contrôler le processus de recherche. La réflexivité a été assurée par le maintien d’une attitude phénoménologique, notamment la mise entre parenthèses des présupposés, en particulier pendant les entretiens et l’analyse des données, afin de réduire les biais. La personne qui signe en premier avait d’abord l’intention d’utiliser un cadre existant de la parentalité pour explorer l’expérience parentale. Sur les conseils de la personne qui signe en second, il s’est tourné vers une compréhension phénoménologique, en saisissant le quotidien et l’apparaître originaire des expériences étudiées. Des méthodes réflexives pour voir les significations (Van Manen 2016) ont aussi été adoptées, avec des rappels délibérés à soi-même pour rester ouvert et « s’étonner » lors de l’analyse et de la réanalyse du matériau, afin que les messages originaires des personnes participantes soient bien saisis. Le dialogue avec la littérature existante et avec l’expérience pratique antérieure de la personne qui signe en premier auprès des personnes NRC n’a commencé qu’une fois la section des résultats élaborée et achevée. Des séances de supervision régulières avec la personne qui signe en second ont en outre soutenu un contrôle réflexif continu et la réduction des biais. La crédibilité a été obtenue en rendant transparents et explicites pour le lectorat le raisonnement, le positionnement et le cheminement de pensée de l’équipe, notamment le parcours de la personne qui signe en premier, son étonnement initial face aux expériences étudiées, sa relation avec la personne qui signe en second et les raisons du choix de la méthodologie. La transférabilité a été assurée en ancrant les implications de l’étude dans la décennie d’expérience de suivi de familles NRC de la personne qui signe en premier, dans la littérature pertinente et dans la concertation avec la personne qui signe en second.
Cette étude a porté directement sur l’apparaître originaire de l’expérience parentale des parents NRC, dans leurs horizons temporels et contextuels concrets. Elle n’a été ni déduite de thèmes particuliers de la littérature sur la parentalité ni limitée à ces thèmes. L’examen de leur quotidien, « auprès du monde », « avec les autres » et « soi-même », a fait émerger plusieurs résultats inattendus : la décision délibérée, et non passive, des parents NRC de s’engager dans la parentalité ici et maintenant, compte tenu d’un séjour sans espoir (être auprès du monde) ; leur résistance active à l’isolement par la formation d’une famille en élevant leurs enfants, en l’absence de soutien de la famille élargie ou avec un soutien minimal (être avec les autres) ; et l’importance de la parentalité pour insuffler espoir et sens à la vie dans des circonstances par ailleurs marquées par le désespoir (être soi-même). Ces aspects de la parentalité centrés sur le sens sont souvent sous-estimés dans les théories existantes de la parentalité. Par exemple, les théories de l’apprentissage, les théories de l’attachement et les théories des styles parentaux s’intéressent surtout à l’efficacité des pratiques parentales (Asmussen 2011), tandis que les cadres d’évaluation (par exemple Walker et Tabbert 1997 ; London Safeguarding Children Partnership 2022) portaient surtout sur la compétence parentale et le risque de maltraitance. Les théories de la parentalité comme la théorie du cycle de vie familial (Carter et McGoldrick 1980) et les six étapes de la parentalité de Galinsky (1987) s’attachent davantage aux tâches parentales aux différentes étapes du développement familial. Ensemble, ces théories mettent au premier plan la parentalité dans son rapport au développement de l’enfant et tendent à supposer que le but principal de la parentalité est d’élever l’enfant, sans prêter suffisamment attention aux paysages intérieurs, aux motivations et à la résilience des parents, qui façonnent tous leurs décisions parentales.
Dans cette étude, la conscience qu’avaient les parents NRC des contraintes liées à leur condition de personnes de passage a suscité des reconfigurations souples de leurs philosophies et de leurs pratiques parentales. Cela montre qu’il n’existe pas de but ni de norme unique ou universelle de la parentalité. La parentalité dépend au contraire du contexte et de la temporalité. Les théories de la parentalité doivent donc s’intéresser davantage au « pourquoi » de la parentalité, et pas seulement à son « comment », pour mieux en saisir la complexité.
Les expériences parentales relevées dans cette étude reflètent des éléments clés du modèle de la parentalité immigrée d’Ochocka et Janzen (2008), en ce que les parents ont modifié leurs pratiques en décidant ce qu’ils gardaient de leurs pratiques d’origine et ce qu’ils adoptaient de nouvelles pratiques pendant leur séjour à Hong Kong. Pour les parents NRC, cependant, ces modifications étaient façonnées non seulement par l’interaction culturelle, mais aussi par la durée perçue de leur séjour et par leurs projets quant à leur destination future. Intégrer ces considérations temporelles enrichirait donc le modèle en y incluant la manière dont le temps et l’orientation vers l’avenir structurent le processus de modification de la parentalité.
Par ailleurs, cette étude fait aussi écho à la réflexion de Williams (2010) sur la parentalité des personnes réfugiées avant leur installation. La prise en compte, par les parents NRC, des valeurs culturelles et de la privation matérielle dans leur pratique parentale, la formation d’une famille par la parentalité pour affronter l’isolement, et les facteurs de stress liés à la procédure d’examen du département de l’Immigration rejoignent l’accent mis par Williams sur les interactions familiales, le bagage culturel des parents, la privation matérielle et les facteurs de stress liés à la migration dans le travail avec des parents réfugiés. L’effet important de la durée perçue du séjour des parents NRC et de leurs projets correspondants, qui influençaient leurs choix parentaux, n’était cependant pas explicitement abordé par Williams. Intégrer la temporalité perçue par les parents enrichirait l’analyse de Williams en prêtant attention au caractère souple et imprévisible de la parentalité des personnes réfugiées dans un monde en mouvement.
Il est apparu que le Dasein des parents NRC en tant que personnes de passage à Hong Kong façonne une parentalité singulière, différente de celle des parents de minorités ethniques au statut plus stable à Hong Kong. Alors que la littérature existante suggère que les parents de minorités ethniques à Hong Kong vivent souvent des tensions autour de l’éducation (par exemple Chan et Li 2020) et de l’identité culturelle de leurs enfants (par exemple Tam et Chan 2015 ; Gu et ToNg 2020), les parents NRC de cette étude formaient rarement des projets à long terme pour leurs enfants et exprimaient rarement des aspirations à une ascension sociale par l’éducation à Hong Kong. Ils se concentraient plutôt délibérément sur le présent et faisaient preuve d’ouverture et de souplesse dans leurs choix parentaux. Cela peut s’expliquer par leur absence d’espoir et par les possibilités formelles de développement restreintes dont ils disposent à Hong Kong, compte tenu de leur statut de personnes NRC de passage.
Cette étude a mis en évidence l’effet profond de l’exercice du rôle parental sur les parents NRC, qui a transformé leur expérience de la vie, du désespoir vers le sens. Alors que l’élaboration du sens dans l’expérience parentale est souvent négligée dans la pratique du travail social, ces résultats suggèrent que les équipes devraient engager avec les parents, dans la pratique, un dialogue sur le sens de la parentalité. Fait notable, le recueil des données lui-même a servi, sans que ce soit voulu, d’intervention. Pendant les entretiens, en réfléchissant au quotidien de leur parentalité, les personnes participantes ont commencé à reconnaître les histoires mémorables vécues avec leurs enfants, l’évolution personnelle importante accomplie en chemin et leurs convictions intimes de parents, autrefois négligées mais devenues des sources vitales de nourriture et de motivation dans leur parentalité. Plusieurs personnes participantes semblaient plus soulagées et plus motivées après avoir reconnu ces significations apportées par la parentalité. Comme l’a soutenu Löbel (2020), pour des parents réfugiés, avoir un enfant peut donner davantage de sens à la vie, ce qui peut en retour améliorer leur santé mentale. Pour les parents NRC, à qui il est interdit de travailler et qui restent bloqués à Hong Kong sans perspectives, l’acte d’être parent donnait un but et du sens à leur vie. Il est donc conseillé au travail social auprès des parents NRC d’intégrer le dialogue sur le sens de la parentalité à sa pratique.
Par ailleurs, cette étude souligne aussi l’importance des considérations temporelles propres aux personnes de passage dans la parentalité des parents NRC, notamment leur état d’esprit consistant à « suivre le courant », la valeur qu’ils accordent au temps et leur choix délibéré d’une parentalité ici et maintenant (par exemple en privilégiant l’épanouissement moral et la relation avec les enfants plutôt que le parcours scolaire et professionnel), autant d’éléments qui reflètent leur souplesse malgré les contraintes existantes. Dans la pratique, si le travail social néglige la temporalité qui sous-tend les choix de ces parents, il risque d’intervenir avec zèle pour renforcer les compétences, les connaissances et la motivation parentales afin de cultiver la compétitivité des enfants. Ces efforts peuvent pourtant ne pas correspondre aux horizons temporels ni aux priorités des parents. Il est donc conseillé au travail social auprès des parents NRC d’adopter une approche sensible à la temporalité, en explorant explicitement le rapport des parents au temps et à l’avenir, et en élaborant des interventions qui répondent à leur positionnement temporel et à leurs préférences.
Cette étude a mis en évidence diverses difficultés que vivent les parents NRC : l’autonomie limitée pour affecter des ressources aux besoins de leurs enfants et à la discipline (par exemple l’usage de récompenses matérielles) en raison d’une aide humanitaire restrictive fournie en nature ; l’absence de perspectives d’avenir pour les enfants NRC, qui n’auront pas non plus le droit de travailler à leur majorité ; et le risque de séparation familiale subie lors de l’expulsion pour les familles NRC formées à Hong Kong par des parents NRC de pays d’origine différents. Ces difficultés sont étroitement liées à la lenteur et à l’inefficacité de la procédure d’examen du département de l’Immigration. Un séjour prolongé à Hong Kong accentue ces difficultés. Avec le temps, les parents NRC doivent sans cesse adapter leur parentalité aux étapes du développement de leurs enfants, les enfants NRC ont besoin de projets d’avenir de plus en plus concrets, et les adultes NRC sont plus susceptibles de fonder une famille avec d’autres personnes NRC de la communauté, ce qui accroît la complexité de leurs difficultés.
Il est donc suggéré que le gouvernement de Hong Kong accélère l’ensemble de la procédure d’examen pour traiter les problèmes à la racine, ou qu’il apporte un soutien plus global à la population NRC afin d’alléger ses difficultés. Il s’agirait notamment de rendre l’aide humanitaire plus souple (par exemple sous forme d’aide en espèces) pour soutenir la capacité des parents NRC à répondre aux besoins continus des enfants et à exercer une parentalité efficace, d’élaborer des politiques d’autorisation de travail et de soutien pour les jeunes NRC afin de permettre leur développement futur, et d’étudier des solutions à la séparation familiale subie lors de l’expulsion. Le gouvernement concerné devrait s’attaquer de manière proactive aux problèmes que rencontrent des personnes réelles, en chair et en os, plutôt que de perpétuer une politique des réfugiés qui favorise de fait l’exclusion sociale (Ng 2020).
Forte d’une décennie d’expérience de suivi auprès de la population NRC, la personne qui signe en premier estime que la présente étude saisit les essences de l’expérience parentale des parents NRC dans leurs situations temporelles et contextuelles, comme le reflètent les cinq thèmes examinés ci-dessus. Dans le même temps, l’étude a produit de nouveaux éclairages pour la pratique, notamment sur l’importance des facteurs temporels et sur le sens de la parentalité pour maintenir l’espoir des parents eux-mêmes.
La recherche sur les populations réfugiées est cruciale, non seulement en raison de l’ampleur mondiale de la migration forcée, mais aussi parce que les personnes réfugiées forment un groupe marginalisé marqué par une souffrance, des difficultés et des vulnérabilités profondes. Cette étude de l’expérience parentale des parents NRC constitue une première tentative d’investigation auprès de ce groupe vulnérable et saisit « un écran » de ce phénomène social à ce moment de l’histoire. Compte tenu du nombre important de personnes NRC à Hong Kong, de nouveaux travaux empiriques dans ce domaine sont vivement recommandés.
Cette étude montre aussi la valeur de la recherche phénoménologique pour saisir l’apparaître originaire des expériences vécues par une enquête sur le quotidien. Comme l’affirme la logothérapie (Frankl 1986), le sens personnel de la vie n’est accessible que de manière dynamique, à travers les expériences et les choix faits dans les mondes subjectifs des personnes participantes, dans une situation concrète, et non à partir de significations de la vie définies à l’avance. Par ailleurs, comme le souligne Furman (2007), n’étudier que l’extraordinaire peut conduire à déformer, voire à ignorer, la véritable nature des phénomènes sociaux. De même, Tsang (2014) rappelle au travail social de prêter attention aux dimensions ordinaires de la vie des personnes accompagnées, qui peuvent leur conférer sens et importance. Par une réflexion dialectique sur la coexistence des contraires (Tsang 2000), comme « l’extraordinaire et l’ordinaire de la parentalité » et « les thèmes particuliers de la littérature sur la parentalité et l’apparaître originaire de l’expérience parentale », on peut produire des éclairages plus profonds, qui risqueraient d’être négligés si l’on ignorait la dimension ordinaire.
La recherche phénoménologique a été appliquée dans diverses disciplines professionnelles, comme la pédagogie, la médecine, la psychiatrie et la psychologie (Van Manen 2016). En soins infirmiers, elle a été reconnue comme précieuse pour comprendre l’expérience des personnes soignées, qui ne se mesure pas aisément (Thomas et Pollio 2002). Compte tenu du manque d’études phénoménologiques en travail social, nous appelons à davantage d’études phénoménologiques sur l’expérience vécue des personnes accompagnées dans les divers contextes du travail social.
Complexe Systémique : à retenir
L’étude déplace utilement la question de la parentalité en exil : au lieu de mesurer des compétences ou des risques, elle demande ce que le fait d’être parent signifie pour des personnes privées d’avenir. La réponse a une portée systémique. Quand le temps social est suspendu par une procédure sans fin, la famille se replie sur le présent et devient elle-même la ressource : l’enfant console, motive, fait tenir, au risque d’une inversion des places que l’article n’explore pas. Pour la clinique et le travail social, deux repères : interroger le rapport des parents au temps avant de proposer des objectifs éducatifs pensés pour un futur qu’ils n’ont pas, et ouvrir un dialogue sur le sens de la parentalité, que les entretiens eux-mêmes ont rendu soutenant. Limites : douze parents, des entretiens dans une langue seconde, une analyse menée par un praticien qui connaît le terrain de longue date, et des politiques propres à Hong Kong ; les enfants ne sont pas entendus. À lire avec l’article sur la migration, la perte ambiguë et les rituels, et avec l’article sur la visite à domicile auprès de familles réinstallées.
Notes de l’original
Remerciements. GPT-5.5 a été utilisé uniquement pour la révision linguistique. L’équipe a relu toutes les modifications et assume l’entière responsabilité du manuscrit final.
Liens d’intérêts. Aucun déclaré.
Financement. L’équipe n’a reçu aucun soutien financier extérieur pour cette recherche.
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Traduction non officielle en français de Endurer le séjour en tant que parents réfugiés : étude phénoménologique de l’expérience parentale de personnes en demande de non-refoulement à Hong Kong, par Wai Ka Lam et Hok Bun Ku, The British Journal of Social Work, vol. 56, no 6 (2026), doi : 10.1093/bjsw/bcag099, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (paroles des personnes participantes détachées ; déclarations regroupées dans les notes). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.
Traduction française non officielle de « Enduring sojourn as refugee parents: A phenomenological study on the parenting experience of non-refoulement claimants in Hong Kong », publié dans The British Journal of Social Work (2026) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.
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Lam, W. K., et Ku, H. B. (2026). Endurer le séjour en tant que parents réfugiés : étude phénoménologique de l’expérience parentale de personnes en demande de non-refoulement à Hong Kong (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/endurer-le-sejour-en-tant-que-parents-refugies-etude-phenomenologique-de-l-experience (Œuvre originale publiée en 2026 dans The British Journal of Social Work, 56(6), 3121-3141 (2026) ; republiée en 2026 par The British Journal of Social Work, https://academic.oup.com/bjsw/article/56/6/3121/8715749)
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