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OMEGA - Journal of Death and Dying · Deuil

Le soutien après un suicide : une analyse thématique de l’expérience des frères et sœurs

Après un suicide, les frères et sœurs sont souvent les « endeuillés oubliés ». Dix adultes australiens racontent ce qui les a aidés : des pairs qui ont perdu un frère ou une sœur, des proches capables d’écouter, des employeurs souples. Et ce qui les a blessés : des groupes centrés sur les parents, une police soupçonneuse, une parentification qui les prive de leur propre deuil.

Auteurs Paul Blaze et Rachel M. Roberts (School of Psychology, université d’Adélaïde, Australie)Première publication OMEGA - Journal of Death and Dying, 13 août 2023Traduction Complexe Systémique, traduction non officielle

Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de Le soutien après un suicide : une analyse thématique de l’expérience des frères et sœurs, par Paul Blaze et Rachel M. Roberts, publié dans OMEGA - Journal of Death and Dying (SAGE) (2026), doi : 10.1177/00302228231195922, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Les remerciements et les déclarations de fin d’article sont regroupés dans les notes ; les notices biographiques ne sont pas reprises. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.

La présente étude a montré que cette parentification s’étendait aux frères et sœurs adultes, y compris à celles et ceux qui vivaient séparément de leurs parents pendant et après la perte.

Paul Blaze et Rachel M. Roberts

Résumé

Le suicide est un phénomène mondial qui cause la mort de plus de 700 000 personnes chaque année. Chaque suicide laisse derrière lui des proches. La recherche sur l’expérience du deuil des frères et sœurs et sur le soutien dont ces personnes ont besoin après la perte d’un frère ou d’une sœur est limitée. Cette étude a exploré l’expérience du deuil et du soutien chez des personnes ayant perdu un frère ou une sœur par suicide. Des groupes de soutien ont transmis les informations sur l’étude aux personnes qu’ils jugeaient aptes à y participer. Dix adultes ayant perdu un frère ou une sœur ont participé à un entretien. L’analyse thématique a permis de dégager trois thèmes : la compréhension partagée, l’espace accordé au deuil et les relations. Les résultats indiquent que les frères et sœurs endeuillés souhaitent le soutien d’autres personnes ayant perdu un frère ou une sœur par suicide, ainsi qu’un soutien social exempt de stigmatisation et prêt à écouter. La relation entre la personne décédée par suicide et sa sœur ou son frère survivant avait des effets sur l’expérience du deuil, de même que la parentification et les effets des contacts avec les institutions.

Mots-clés : suicide, deuil, fratrie, soutien, relations

Introduction

On estime que plus de 700 000 personnes meurent chaque année par suicide, un phénomène qui ne se limite pas aux pays à revenu élevé mais se retrouve dans le monde entier, quelle que soit la culture (Hunt & Hertlein, 2015). Chaque suicide accompli laisse des effets durables sur les parents, les frères et sœurs, les partenaires et les communautés. Les personnes que le suicide laisse derrière lui peuvent vivre un deuil intense, qui peut se manifester sur les plans physique, émotionnel, cognitif, comportemental et spirituel (Hall, 2014). Malgré les grandes avancées dans notre compréhension de la manière dont on vit la perte d’un proche par suicide, un groupe reste largement oublié : les frères et sœurs.

Dans la littérature sur le deuil, les frères et sœurs ont été qualifiés de « endeuillés oubliés », quelle que soit la manière dont la perte est survenue ; mais les charges émotionnelle et sociale augmentent lorsque ce frère ou cette sœur est mort par suicide (Dyregrov & Dyregrov, 2005 ; Kabatchnick & Black, 2015 ; Rostila et al., 2012). Les frères et sœurs des personnes qui meurent par suicide sont exposés à une souffrance psychologique étendue et intense, dont la dépression, l’anxiété, le trouble de stress post-traumatique (TSPT), la culpabilité, le retrait social, des difficultés de concentration, une agitation psychomotrice accrue et une augmentation des idées suicidaires (Brent et al., 1993 ; Dyregrov & Dyregrov, 2005 ; Kabatchnick & Black, 2015 ; Rostila et al., 2012 ; Sethi & Bhargava, 2003).

Une revue de la littérature de 2005 a montré qu’au cours des trente années précédentes, seules huit études avaient porté sur des enfants et des adolescents ayant perdu un frère ou une sœur par suicide (Dyregrov & Dyregrov, 2005). La recherche sur les frères et sœurs adultes est plus réduite encore : nous n’avons trouvé aucun article rendant compte de l’expérience d’adultes endeuillés par le suicide d’un frère ou d’une sœur, de leurs besoins de soutien et de leur vécu de ce soutien. La présente étude porte donc sur les frères et sœurs adultes, afin d’élargir notre compréhension.

Le deuil

Le deuil aigu vécu après la perte d’un proche est une réponse psychologique instinctive à la perte (Shear, 2012 ; Young et al., 2012). Les sentiments, les pensées et les comportements associés au deuil se composent généralement d’un mélange de tristesse et de nostalgie. Les pensées et les souvenirs concernant la personne décédée, ainsi que la mort elle-même, jouent aussi un rôle dans le deuil vécu (Shear, 2012). Worden (2018) répartit les aspects du deuil en quatre catégories : les sentiments, les sensations physiques, les cognitions et les comportements. Tout en reconnaissant que cette liste n’est pas exhaustive, il explique qu’elle couvre une grande partie de ce qui peut composer un deuil normal. Si les sous-catégories de ces grandes catégories sont trop nombreuses pour être examinées en détail, Worden souligne qu’aucune de ces réactions ne doit être considérée comme pathologique dans sa forme de base ; il note aussi que ne pas vivre certaines de ces composantes du deuil peut entraîner des complications, dont le deuil compliqué et le deuil non reconnu (Worden, 2018).

Worden évoque aussi sept médiateurs du deuil, qui influent sur le déroulement du parcours de deuil d’une personne : l’identité de la personne décédée, la nature de l’attachement, la manière dont la personne est morte, les antécédents historiques, les variables de personnalité, les variables sociales et les stress concomitants. On suppose que plusieurs d’entre eux interviennent comme médiateurs du deuil dans la présente étude. Perdre un frère ou une sœur conduit normalement à une réaction de deuil plus forte que perdre un cousin ou une cousine (Worden, 2018). La nature de l’attachement peut entraîner une réaction de deuil plus complexe, car la force de l’attachement, l’ambivalence de la relation et le conflit au sein de la relation peuvent être très présents dans les relations fraternelles. Worden souligne aussi que les morts par suicide suscitent naturellement des réactions de deuil plus complexes, pour diverses raisons, et compliquent aussi les variables sociales en jeu dans le deuil. Ces médiateurs serviront donc à cadrer le deuil des personnes interrogées et fourniront un cadre pour aider à comprendre leurs réponses.

Le deuil non reconnu et le deuil compliqué

La caractéristique la plus importante du deuil aigu est sans doute que, même s’il est irrégulier et inégal, les personnes endeuillées finissent par parvenir à accepter la perte et à l’intégrer dans leur vie quotidienne. Les pertes violentes, comme le suicide, peuvent ajouter des obstacles supplémentaires au processus de deuil. Les sentiments, pensées, sensations physiques et comportements évoqués plus haut sont souvent amplifiés par le suicide, et s’accompagnent de colère, de culpabilité, de confusion, de honte et des effets de la stigmatisation sociale qui entoure cette mort (Young et al., 2012). En raison de ces complications, les personnes endeuillées par un suicide sont plus à risque de développer un deuil non reconnu, un deuil compliqué, ou les deux (Heeke et al., 2017).

On pense que plusieurs facteurs contribuent au développement de ces troubles du deuil. L’un d’eux tient au fait que les jeunes adultes ayant perdu un frère ou une sœur sont souvent amenés à s’occuper de leurs parents dans l’immédiat après-suicide. C’est une responsabilité généralement trop lourde à porter sur le plan émotionnel, surtout en faisant face à leur propre deuil, ce qui conduit à dissimuler ce deuil, non seulement à la société mais aussi aux autres membres de la famille, pour en prendre soin (Rostila et al., 2012). Il a été constaté que certains frères et sœurs repoussaient hors de leur pensée consciente les sentiments de malaise associés au deuil, ce qui entraînait à son tour des complications de santé mentale (Demi & Howell, 1991). Cette étude a aussi montré que beaucoup de frères et sœurs souffrant de nouvelles complications de santé mentale ne pouvaient pas, ou ne parvenaient pas à, repérer qu’un deuil non résolu pouvait en être la cause.

Le deuil non reconnu est le sentiment d’avoir perdu le droit d’être en deuil parce que ce deuil n’est pas reconnu par la société, ce qui est fortement associé aux morts par suicide, en raison de la stigmatisation qui pèse sur ce type de mort (Cvinar, 2005 ; Lindqvist et al., 2008). La stigmatisation peut amener les membres de la famille à craindre le jugement de leur entourage en raison de la nature de la mort, ce qui conduit à l’isolement social au moment de chercher du soutien (Kabatchnick & Black, 2015 ; Lindqvist et al., 2008). De plus, l’entourage familial et amical peut avoir du mal à aller vers les personnes endeuillées et à leur offrir du soutien, parce qu’il ressent lui-même une forme de stigmatisation liée au suicide, ou parce qu’il lui manque les compétences nécessaires pour réconforter et soutenir. S’il existe de nombreux groupes de soutien au deuil en Australie, ceux qui s’adressent spécifiquement aux personnes endeuillées par un suicide sont peu nombreux, et ceux qui s’adressent spécifiquement aux frères et sœurs le sont moins encore. La possibilité d’élaborer leur deuil, et éventuellement de le résoudre, est donc limitée ; l’absence de soutien spécifique aux frères et sœurs, par comparaison avec celui destiné aux parents et aux conjoints, peut aussi signifier aux personnes endeuillées que leur deuil compte moins.

L’objectif de la présente étude était d’interroger des personnes ayant perdu un frère ou une sœur par suicide sur leur relation avec ce frère ou cette sœur, sur la perte elle-même et sur les soutiens qu’elles ont jugés utiles ou inutiles dans l’après-coup, afin d’améliorer le soutien apporté aux frères et sœurs après la perte d’un frère ou d’une sœur par suicide.

Méthode

Personnes participantes

Les personnes participantes ont été recrutées par un échantillonnage sur réponse volontaire : l’information a été transmise à des groupes de soutien au deuil, qui l’ont relayée auprès de participantes et participants potentiels, ainsi que dans leurs lettres d’information et sur leurs réseaux sociaux. Neuf groupes de soutien au deuil situés dans toute l’Australie ont reçu par courriel des informations sur l’étude, avec la même notice d’information en langage simple que celle remise aux personnes participantes. Il leur a été demandé de transmettre l’information aux membres qu’ils jugeaient aptes à participer. Les critères d’inclusion étaient les suivants : avoir 18 ans ou plus au moment de l’entretien, parler couramment anglais et avoir perdu un frère ou une sœur par suicide au cours des 15 dernières années, mais pas au cours des 12 derniers mois. Ce dernier critère visait à laisser à la détresse psychologique potentiellement vécue par les personnes participantes le temps de s’atténuer avant un entretien sur la perte et sur leur expérience des services de soutien, tout en restant assez récent pour refléter fidèlement les services de soutien actuels et la manière de les améliorer (Ross et al., 2017).

L’échantillon comprenait neuf femmes et un homme, d’un âge allant de 21 à 49 ans, avec un âge moyen de 32,2 ans (ET 8,7 ans). Le temps écoulé entre le suicide et l’entretien allait de 13 mois à 14 ans et 11 mois, avec une moyenne de 4 ans et 1 mois (ET 4 ans et 1 mois). Toutes les personnes participantes avaient la même mère et le même père que la personne décédée. Un entretien a eu lieu en face à face et neuf par visioconférence (Zoom). Une personne participante venait de l’agglomération d’Australie-Méridionale, une de l’Australie-Méridionale régionale, six de l’agglomération du Victoria, une du Victoria régional et une de l’agglomération de Nouvelle-Galles du Sud. Le recours à Zoom a permis de mener les entretiens dans un environnement familier et confortable pour les personnes participantes (Archibald et al., 2019).

Procédure

L’approbation éthique a été accordée par le comité d’éthique de la recherche sur l’humain de l’université d’Adélaïde. Après cette approbation, les groupes de soutien ont été contactés et invités à transmettre l’information aux personnes qu’ils jugeaient aptes à participer. Les personnes intéressées étaient invitées à écrire par courriel à la personne chargée de la recherche, qui leur envoyait alors un exemplaire de la notice d’information. Après lecture de la notice, si elles souhaitaient toujours participer, des créneaux d’entretien leur étaient proposés, avec la possibilité d’un entretien en personne si elles vivaient au même endroit que la personne chargée de la recherche, ou par Zoom. Un formulaire de consentement à signer leur était ensuite envoyé. Sur les dix-sept personnes qui ont pris contact, trois ne remplissaient pas les critères d’inclusion en raison du temps écoulé depuis le suicide de leur frère ou de leur sœur. Quatre n’ont pas poursuivi le processus d’entretien pour des raisons inconnues, ce qui a abouti à dix entretiens réalisés. Une fois toutes les transcriptions terminées, elles ont été renvoyées aux personnes participantes pour qu’elles les relisent et y apportent d’éventuelles modifications avant la finalisation des résultats.

Déroulement des entretiens

La personne qui signe en premier, psychologue en formation sous statut provisoire, a mené tous les entretiens selon un format semi-directif. Les entretiens ont duré de 40 minutes à 1 heure 47 minutes. L’entretien mené en personne a fait l’objet d’un enregistrement audio, tandis que les neuf entretiens sur Zoom ont été enregistrés avec la fonction intégrée de Zoom. Tous les entretiens ont été transcrits par un service de transcription, puis vérifiés par la personne qui signe en premier. Les questions portaient sur la famille de la personne participante, sa relation avec la personne décédée, son expérience de la perte, sa réaction à la perte, son expérience du deuil, le soutien dont elle disposait et son expérience de ce soutien (voir le matériel supplémentaire). À la fin de l’entretien, les personnes participantes avaient la possibilité d’un temps de débriefing avec la personne chargée de la recherche et de donner leur avis sur le processus.

Analyse

Une analyse thématique inductive a été utilisée pour repérer les thèmes et les schémas qui émergeaient au fil des entretiens (Braun & Clarke, 2006, 2013). L’analyse thématique inductive cherche à découvrir des thèmes dans les données selon une démarche « ascendante », dans laquelle les thèmes sont issus des données et non préexistants.

Pour commencer ce processus, la personne qui signe en premier s’est d’abord familiarisée avec les données, en relisant la transcription automatique de chaque entretien et en en vérifiant l’exactitude, puis en important le fichier texte dans NVivo (version de mars 2020), un logiciel qui aide la recherche à organiser, analyser et interpréter des données non structurées ou qualitatives comme des entretiens. À partir de là, elle a lu le fichier et codé les données dans NVivo.

Le codage est un processus qui consiste à repérer le plus petit fragment de données entretenant une relation signifiante avec le phénomène étudié. Ces fragments surgissent dans les données issues des personnes participantes et sont repérés et organisés par la personne qui mène la recherche. Les thèmes sont ensuite construits à partir des codes élaborés, en combinant, en comparant et en analysant la manière dont les codes apparaissent dans les données et le message qu’ils transmettent.

Le codage des entretiens s’est fait au fur et à mesure du recueil des données, afin de pouvoir cesser le recueil une fois la saturation atteinte, c’est-à-dire lorsque de nouveaux entretiens ne produisaient plus d’informations nouvelles. Pendant que la personne qui signe en premier codait les entretiens, la seconde personne signataire, titulaire d’un agrément de psychologie clinique, relisait elle aussi les transcriptions, recoupait les codes et discutait des thèmes afin d’en garantir la cohérence et la fiabilité.

Réflexivité

Dans le choix du sujet de ce projet, l’équipe de recherche s’est appuyée sur ses propres expériences personnelles. Si la personne qui signe en premier n’a pas elle-même perdu de frère ou de sœur par suicide, une amitié proche l’a confrontée à une telle perte. Cela a largement nourri son intérêt pour ce sujet et mis en évidence le manque de recherche sur les frères et sœurs endeuillés par suicide, ce qui l’a poussée à entreprendre la présente étude.

En raison de cette exposition antérieure au sujet étudié, il était important que la personne qui signe en premier reste consciente de ses propres biais ou attentes potentiels à l’égard de l’étude. Tout au long des entretiens et de l’analyse des données, elle a donc pris soin de réfléchir à la manière dont ses expériences personnelles antérieures pouvaient influer sur sa compréhension des informations recueillies. Cela a aussi motivé le choix de comparer et de recouper les codes et les thèmes avec la seconde personne signataire, afin de rester attentive à tout biais de recherche susceptible d’affecter la compréhension finale des données.

Résultats

L’analyse thématique a dégagé trois thèmes principaux : la compréhension partagée, l’espace accordé au deuil et les relations, ce dernier thème se subdivisant en relation des personnes participantes avec leur frère ou leur sœur avant le suicide, relation avec leurs parents, et relation avec la police et le bureau du coroner. Chacun est présenté ci-dessous avec des exemples anonymisés.

La compréhension partagée

La compréhension partagée renvoie à ce qui, selon les personnes participantes, les a aidées dans leur deuil ; elle renvoie aussi à ce qui leur a semblé manquer dans leurs réseaux de soutien social, les services professionnels, les groupes de soutien au deuil et les services de soutien non centrés sur les frères et sœurs. Presque toutes les personnes participantes ont fréquenté une forme de groupe de soutien au deuil après la perte de leur frère ou de leur sœur. Les premiers services de deuil fréquentés étaient des groupes de deuil généralistes, auxquels elles se rendaient en famille. Le participant 4 racontait que « maman avait pris contact avec l’association de soutien aux personnes endeuillées par suicide, et ils avaient un groupe de soutien pour les gens qui ont perdu quelqu’un par suicide. C’était plutôt un groupe de parents. » Il ajoutait que « le groupe de frères et sœurs où je vais, c’est presque, un peu plus léger, si vous voyez ce que je veux dire. Personne n’entre autant dans les points sensibles, ce que je trouve plus utile… Je crois qu’il y a davantage un sentiment d’appartenance dans ce groupe que, que dans l’autre. » Les personnes participantes rapportaient que, dans ces groupes, le soutien était centré sur leurs parents et sur la perte d’un enfant, et qu’elles se sentaient de ce fait mises à l’écart ; la participante 10 racontait : « on y est allés en famille et tout le monde là-bas avait perdu un enfant, certains avaient perdu un partenaire. Et je crois que j’étais sans doute la seule sœur. Alors personne ne se souciait de moi. »

Les personnes participantes indiquaient que, si elles se sentaient mises à l’écart, c’était en partie parce que leurs difficultés de frère ou de sœur leur semblaient différentes de celles de leurs parents. La participante 1 soulignait : « Je pense que la douleur et les difficultés qu’on traverse en tant que frère ou sœur sont très, très différentes de la douleur et des difficultés qu’on traverse en tant que parent. Ils vivent un ensemble d’émotions complètement différent. » Elle poursuivait : « Je pense que pour moi, c’est comme perdre un ami, et il y a maintenant comme un trou dans ma vie. Mais pour moi, c’était vraiment très tourné vers l’avenir et vers ce qui en manque désormais. » Le participant 4 faisait écho à ces propos : « C’est aussi, à mon avis, mieux parce que, vous voyez, les autres frères et sœurs là-bas ont l’air de vouloir avancer sur leur chemin et faire ce qu’ils peuvent pour s’aider eux-mêmes. » Il comparait cela à la difficulté propre aux parents, qui lui semblait centrée sur la recherche de « ce qui a mal tourné » en revisitant les souvenirs de la personne décédée.

Les personnes participantes expliquaient aussi que ce besoin de compréhension ne se limitait pas aux groupes de soutien, mais concernait leurs cercles amical et familial, ainsi que les spécialistes de la santé mentale. La participante 10 faisait part de sa frustration dans sa recherche de psychologue, disant qu’elle allait « demander au médecin : est-ce qu’il y a quelqu’un qui s’occupe spécifiquement du suicide et des frères et sœurs ?… Je ne veux pas qu’on ne me comprenne pas. » La participante 7 confiait : « Il m’a fallu longtemps, pourtant, pour trouver quelqu’un en psychologie qui reconnaisse que ce n’était pas seulement du deuil… c’était un trauma profond. » La participante 9 estimait que l’entourage qui évitait de parler de la mort ne comprenait pas : « Je pense que rien que le fait que les gens n’en parlent même pas, ça montre peut-être un manque de compréhension. C’est énorme. C’est évidemment énorme. » Elle notait ensuite que les services professionnels avaient été utiles : « Je dirais quand même que les trois personnes qui m’ont accompagnée l’ont vraiment reconnu et compris. » La participante 1 parlait positivement de l’aide que sa psychologue lui avait apportée par la psychoéducation, tout en estimant que sa capacité à l’aider restait limitée : « Ils m’ont vraiment aidée à comprendre que les émotions que je ressens font partie du processus de deuil, que rien n’est inhabituel ou bizarre et qu’on peut le vivre à sa manière. Mais il y a une limite à ce qu’elle peut faire pour m’aider, parce qu’au fond elle ne l’a pas vécu. Et je pense simplement que c’est un type de deuil tellement singulier qu’on a vraiment besoin d’être avec des gens qui l’ont traversé. Pour vraiment, réellement comprendre. »

Mais pour certaines personnes, il s’agissait de trouver quelqu’un, qui que ce soit, capable de comprendre la relation fraternelle ; la participante 5 disait : « Je pense que c’est vraiment difficile de mettre en mots ce que ça représente d’avoir quelqu’un, de savoir que quelqu’un comprend, même si votre relation de frère ou de sœur est complètement différente. Oui. Que quelqu’un comprenne ça. Ça. Vous voyez, cette personne constante dans votre vie, surtout parce que c’était mon grand frère. Je n’avais jamais connu ma vie sans lui. » Le participant 4 racontait avoir appris, au travail, qu’une collègue avait perdu un frère par suicide : « une autre employée m’a contacté parce qu’elle avait perdu son frère. Et je lui ai demandé s’il était décédé d’un (sic) suicide. Et elle m’a dit que oui. Et c’était, c’était surprenant : même si je ne suis pas proche, je n’étais pas proche de cette personne, je, je ne me suis pas senti seul. »

L’espace accordé au deuil

Les personnes participantes évoquaient le souhait que leur entourage soit capable d’accueillir leur deuil, et leur gratitude envers celles et ceux qui le pouvaient. Ce thème peut être vu comme un prolongement du premier, puisque certaines personnes participantes estimaient que seules des personnes ayant vécu la même chose qu’elles pouvaient vraiment accueillir leur deuil. La manière dont un espace et du temps leur étaient accordés pour leur deuil dépassait cependant le cercle des autres frères et sœurs endeuillés.

La participante 1 expliquait qu’elle souhaitait « des gens prêts à simplement s’asseoir et vous écouter », et des gens qui ne soient pas « dans le jugement et dans les conclusions hâtives ». Le participant 4 reprenait cette idée : « avoir quelqu’un qui écoute, lui faire savoir : voilà où j’en suis. » Pour la plupart des personnes participantes, ce rôle était tenu par des amitiés proches, mais il pouvait aussi s’agir de relations amicales plus larges et de connaissances qui prenaient des nouvelles et parlaient ouvertement de la personne disparue. « Par exemple, une amie me demandait : comment ça va ? Et elle disait ouvertement : je parie que ton frère te manque… Peu de gens parlent ouvertement, en quelque sorte, de lui comme de quelque chose de réel et d’actuel. » (participante 9).

Les personnes participantes exprimaient aussi leur frustration envers les gens qui évitaient leur deuil ; la participante 8 expliquait qu’« ils ignoraient totalement le sujet… ils ne le demandaient pas sur le mode : “oh, comment tu tiens le coup ? Tu sais, j’ai appris ce qui s’est passé.” C’était juste un “comment ça va ?” ordinaire. » La participante 7 notait qu’elle voulait « exposer des photos de ma famille dans la maison et il (son partenaire) ne l’acceptait pas, n’en voulait pas vraiment ». Son partenaire lui avait dit qu’il « ne voulait pas faire entrer [son] malheur ici. Alors c’était très difficile. » Des situations comme celles-ci donnaient aux personnes participantes le sentiment qu’il n’y avait pas d’espace pour explorer leur deuil ou y faire face.

La participante 1 avait le sentiment que son cercle amical ne pouvait pas faire face à son deuil, parce qu’il était lié à un suicide : « tous mes amis ont fini par l’apprendre. Donc j’en ai parlé avec des gens, mais c’est une conversation tellement gênante qu’une fois passé le début, genre, oui, il est mort et voilà ce qu’il a fait et voilà ce que je ressens, ça disparaît en quelque sorte de la conversation et je ne veux pas le remettre sur le tapis parce que c’est un sujet inconfortable et que beaucoup de gens ne peuvent pas le supporter… Je ne suis pas sûre que mes amis soient équipés, ni qu’ils veuillent l’être, pour y faire face. » La participante 8 confiait qu’elle avait du mal à parler de son deuil avec sa famille ou son cercle amical : « D’autres peuvent se tourner vers d’autres membres de la famille pour avoir du soutien. Mais j’avais l’impression de ne pas avoir ça, parce qu’ils étaient morts ou qu’émotionnellement ils n’en étaient pas capables. Donc ça aussi, c’était dur, parce que. La plupart de mes amis n’avaient jamais rencontré mon frère non plus. Alors je faisais le deuil de quelqu’un qu’ils n’avaient jamais connu. »

Les personnes participantes ont indiqué que leur employeur avait bien facilité le soutien et l’espace accordés à leur deuil. La participante 7 racontait que sa « responsable savait très bien reconnaître quand j’avais peut-être besoin d’une pause. Elle était même très proactive là-dessus : “Hé, tu sais, comment ça va ? Viens, on discute. Tu as besoin de prendre du temps ? Et si on planifiait un peu de congé ? Oui. En fait. Planifions un peu de temps.” » D’autres personnes participantes rapportaient un vécu semblable : « Mon travail a sans doute été l’un de mes plus grands soutiens… Même quand j’ai repris le travail, ils m’ont beaucoup déchargée. » (participante 3) ; « Je n’avais commencé que deux jours avant… ils m’ont dit : quand tu seras prête… Et ensuite, ils ne m’en ont pas voulu et étaient d’accord pour que je travaille quatre heures par jour, que je parte plus tôt ou que j’arrive plus tard. » (participante 9). D’autres personnes participantes notaient en revanche que lorsque le travail était moins souple ou moins compréhensif, cela ajoutait du stress à une vie déjà stressante ; la participante 10 racontait : « Mais ensuite (nom du lieu de travail) a changé d’entreprise. Et j’ai dû, je crois que c’était un mois ou deux après avoir perdu (frère ou sœur). J’ai dû postuler à nouveau à mon propre poste. Et ils m’ont demandé : où vous voyez-vous dans cinq ans ? Et moi : je… je ne sais pas, j’essaie de tenir aujourd’hui. » La participante 7 indiquait que lorsque sa hiérarchie avait changé, elle était passée d’un environnement de travail bienveillant à un environnement extrêmement difficile : « bien que j’aie essayé d’expliquer ce qui s’était passé, j’ai compris qu’il n’y avait aucune putain de chance qu’elle comprenne. Elle ne savait même pas. Elle m’a regardée comme si je venais d’un autre monde quand j’ai dit que mon frère était mort par suicide. »

Les personnes participantes indiquaient aussi avoir trouvé utiles dans leur deuil les services professionnels, comme la psychologie, la psychiatrie et le conseil psychologique, non seulement pour l’espace accordé à leur deuil, mais aussi pour les informations et les éclairages apportés sur ce que leur frère ou leur sœur avait pu ressentir et sur la manière dont leur propre deuil pouvait les affecter. À propos de sa psychiatre, la participante 2 disait : « Elle m’a expliqué, je crois, comment la dépression affectait mon frère, mais elle savait aussi très bien m’expliquer ce que le deuil me faisait à moi. » La participante 1 ajoutait que les services professionnels étaient un lieu où elle pouvait parler sans avoir l’impression d’être un fardeau : « Donc j’ai juste besoin de quelqu’un de professionnel ici. En gros, je peux payer pour qu’on m’écoute. J’ai besoin de quelqu’un pour vider mon sac, qui reste juste assis à m’écouter, une autre épaule sur laquelle tout déposer, ce genre de chose. » La participante 9 notait aussi que le fait de contacter un service de soutien, qui l’avait mise en lien avec un service de conseil psychologique, lui avait permis d’en apprendre davantage sur son deuil : « J’aurais peut-être eu des doutes, un an ou dix-huit mois après, à contacter le service de deuil en me disant : oh, c’est arrivé à ce moment-là ? Je ne sais pas. Est-ce que je n’ai pas juste des drames relationnels ? Je ne sais pas si je suis encore en deuil. Je ne connaissais pas grand-chose au deuil, mais oui, le simple fait qu’ils vous contactent et vous disent, enfin, pas en ces termes, mais oui, vous le méritez, on va vous mettre en lien avec la bonne personne, ça peut balayer les doutes que j’avais. » Des personnes participantes mentionnaient que le fait d’avoir déjà un suivi psychologique leur avait permis d’accéder plus facilement à un soutien après la mort de leur frère ou de leur sœur : « Il y a mon psychologue. C’était assez facile de le contacter. C’était par courriel, y compris pour fixer la séance. » (participant 4) et « Je voyais une thérapeute depuis des années à ce moment-là. Donc j’ai, vous savez, commencé à la voir plus régulièrement après la mort de mon frère. » (participante 8).

La participante 5, qui vivait en région, évoquait les difficultés supplémentaires qu’elle avait rencontrées : « l’effort que ça demande d’essayer de trouver quelqu’un en psychologie et ensuite quelqu’un avec qui le courant passe, ou en travail social, ou en conseil psychologique. Ça peut être vraiment compliqué aussi. » Elle ajoutait que le manque d’informations accessibles compliquait aussi les choses : « Je n’arrivais pas vraiment à trouver grand-chose sur ce que c’était, et je voulais trouver des mots pour ce qui se passait et essayer de comprendre. » La participante 6, qui vivait en zone urbaine, parlait de ses difficultés d’accès aux services publics : « c’était juste une galère monumentale, il fallait d’abord prendre rendez-vous en médecine générale pour obtenir le plan de soins en santé mentale, et ensuite je suis allée voir quelqu’un en psychologie, mais on m’a dit que le TSPT et ce genre de choses n’étaient pas sa spécialité, donc d’aller voir quelqu’un d’autre. Et à chaque fois, il y avait un ou deux mois d’attente entre chaque rendez-vous. » Elle expliquait ensuite que, selon elle, les services devraient aller au-devant des personnes dans sa situation, en raison de la complexité de l’accès aux services publics : « Et je trouve ça tout simplement terrible, parce que j’ai le sentiment que les gens dans ma situation ne devraient pas avoir à, genre, être proactifs… Je suis assez impliquée dans la santé et tout ça, donc je sais comment fonctionne le système de santé. Je suis assez intelligente et tout, donc je peux essayer de m’y retrouver. Mais même comme ça, c’est tellement difficile que je ne vois pas comment les autres auraient la moindre chance. »

Les relations

Ce thème comprenait trois sous-thèmes : le premier portait sur la manière dont la relation des personnes participantes avec leur frère ou leur sœur avant le suicide avait influé sur leur deuil ; le deuxième, sur la manière dont leur relation avec leurs parents avait changé après le suicide ; et le dernier, sur la manière dont leurs interactions avec les services les avaient affectées, elles et leur deuil.

La relation avec le frère ou la sœur avant le suicide

La relation que les personnes participantes entretenaient avec leur frère ou leur sœur avant le suicide influait sur leur deuil. Si toutes décrivaient une relation aimante et attentionnée, le degré de conflit décrit dans la relation semblait influer sur leur deuil et leur chagrin. La participante 6 racontait que sa relation avec son frère s’était tendue dans les années précédant sa mort : « je détestais tout simplement l’effet que ça avait, surtout sur ma mère… Je crois que j’étais parfois très en colère contre lui. » Elle évoquait les étapes différentes du deuil où se trouvaient les membres de sa famille : « Je pense que maman et papa, et sans doute ma sœur aussi dans une certaine mesure, ont pu tout de suite, genre, lui pardonner… alors que moi, j’ai d’abord dû traverser toute la colère, ce qu’eux n’ont pas eu à faire. » Elle constatait que sa relation avec lui avant sa mort avait affecté sa capacité à faire son deuil, par comparaison avec sa famille, qui lui semblait avoir eu une meilleure relation avec lui. La participante 7 évoquait des difficultés : « Il s’est mis à boire… je lui en voulais un peu parce que je détestais qu’il boive. » Tout en disant qu’« (ils) s’aimaient beaucoup », elle résumait ainsi leur relation : « On s’aimait beaucoup. On était très proches. Mais c’était compliqué. » Elle ajoutait que le deuil était devenu plus dur : « la deuxième année est tellement plus dure… Je ne parle plus du deuil avec mes amis. » Tout au long de l’entretien, la participante 8 évoquait le conflit dans sa relation avec son frère : « on se battait beaucoup physiquement quand on était enfants, parce que je le trouvais très égoïste. » Elle poursuivait : « Il se sabotait lui-même et ça me mettait hors de moi parce qu’il avait, vous voyez, franchi une limite. Mais il faisait comme si j’en faisais trop. » Elle décrivait la difficulté d’avancer en regardant en arrière : « chacun de mes souvenirs d’enfance est désormais teinté de la douleur de sa perte », et disait ressentir désormais les émotions de son frère dans ses souvenirs : « C’est comme si je ressentais les émotions négatives, comme la honte et la peur. Et la honte surtout est extrêmement douloureuse. »

À l’inverse, la participante 3 disait : « On s’aimait. Comme aucun autre frère et sœur. Il n’y avait aucune rancœur. On ne se disputait jamais. » Elle ajoutait qu’elle avait repris ses passe-temps : « J’ai appris à jouer du piano… il me fait sortir de ma zone de confort. Il l’a toujours fait et il continue. » Ses souvenirs positifs et l’estime qu’elle portait à son frère lui ont permis d’élaborer son deuil avec le souvenir de son frère, plutôt que celui-ci soit un obstacle. La participante 2 parlait en termes positifs de sa relation avec son frère, en décrivant la période où ils avaient vécu ensemble : « on avait une assez bonne relation. On prenait nos repas ensemble… J’ai vraiment apprécié cette année où j’ai pu vivre avec lui à (ville). C’était vraiment bien. » Elle décrivait aussi son parcours de deuil, disant qu’elle avait pu s’engager pleinement auprès des services et comprendre son deuil : « Le suivi psychologique est très bon. À l’université, elle a été formidable » ; « J’arrivais à reconnaître quand le deuil avait un impact… ça a été très utile, parce que ça m’a simplement aidée à reconnaître quand ça arrivait et à le nommer, genre “ah, c’est une réaction de deuil”, et juste. Ne pas le repousser, mais rester avec et y faire face. »

La relation avec les parents après le suicide

Les personnes participantes évoquaient la manière dont leur relation avec leurs parents avait changé à la suite de la mort de leur frère ou de leur sœur. La participante 3 racontait comment elle avait été parentifiée : « J’ai dû m’asseoir et choisir le cercueil de mon frère, choisir ce qu’il porterait le jour même, quelles fleurs il y aurait, chaque détail… J’ai en fait pris la décision de protéger mes parents, parce que je me disais : bon, ils sont complètement dépassés en ce moment. » Elle n’était pas la seule à vivre ce changement de relation ; la participante 1 remarquait : « J’avais l’impression de devoir en quelque sorte tenir le coup pour les aider à traverser ça. Les funérailles et toutes les démarches administratives qu’il faut juste faire… je vais faire les dîners, je vais promener le chien et je vais aider pour les funérailles. » Elle ajoutait : « nos parents, c’est un peu : vous êtes toujours là pour veiller sur nous. Je pense que dans cette situation, les rôles se sont inversés. » Le participant 4 décrivait comment il s’était mis à protéger sa mère dès le premier instant : « Je me suis précipité à l’intérieur. Parce que si le pire était arrivé, je ne voulais pas que maman le trouve… Maman est arrivée du coin et elle m’a dit d’allumer la lumière de la chambre. Et je l’ai fait. Et. Maman s’est mise à crier non, encore et encore. Et puis je suis en quelque sorte sorti de l’état de choc et. Je suis entré dans la chambre et j’ai fermé la porte. Pour que maman n’ait plus à le voir. Et oui, j’ai pris le téléphone, appelé le 000, essayé de faire un massage cardiaque. » Il poursuivait : « J’ai organisé ses funérailles parce que maman n’allait pas bien et qu’il fallait qu’il ait des funérailles. Vous voyez, ça n’aurait pas été juste de ne pas lui en donner. » La participante 8 rapportait aussi avoir pris en charge l’organisation des funérailles ainsi que l’identification du corps : « J’ai passé mon anniversaire à aller voir l’endroit où il était mort… et ensuite à organiser ses funérailles. » ; « Elle vient de perdre un enfant, ce qui est aussi vraiment horrible… Je me suis chargée de prévenir les gens, j’ai tenu à être celle qui l’identifierait… Je ne vais pas laisser maman voir ça. » Elle évoquait aussi le fardeau émotionnel : « J’ai fini par, surtout la veille des funérailles, je me suis carrément mise en colère, parce que j’avais l’impression de ne pas pouvoir faire mon deuil. »

La relation avec la police et le bureau du coroner

Enfin, les interactions entre les frères et sœurs et les différents services, comme la police et le bureau du coroner, avaient un effet sur leur deuil. « Il était assez dans le jugement… on a l’impression d’une enquête criminelle. Et je crois qu’ils ont traité maman comme une suspecte » : c’est ainsi que la participante 1 décrivait ses échanges avec un enquêteur. Elle ajoutait : « Ça rend juste les choses tellement pires. Parce qu’on a l’impression d’avoir mal agi dans sa vie. » Des interactions de ce type ajoutent un niveau de culpabilité et de « responsabilité » dans la mort de l’être cher, donnant le sentiment d’un crime plutôt que d’une perte ; elles interrompent le processus de deuil et ajoutent un facteur de stress à un processus déjà éprouvant : « ça ne fait qu’aggraver toutes les émotions normales qu’on ressent. » (participante 1).

La participante 8 décrivait aussi des difficultés avec la police, en précisant qu’elle avait décidé d’identifier le corps de son frère, mais qu’« ils avaient pris une photo de son visage et j’ai encore un peu des flashbacks… je trouve intéressant que la police ne l’ait pas mis dans une autre position avant de prendre la photo pour la montrer à sa famille, parce que c’est un acte violent. »

À l’inverse, la participante 3 parlait positivement de ses échanges avec le policier chargé du dossier de son frère : « il a été vraiment incroyable, il a transmis nos coordonnées aux services de soutien, et maintenant je suis dans un groupe de frères et sœurs et je parle avec d’autres personnes qui ont dû trouver ces groupes par elles-mêmes. » Elle connaissait donc déjà les groupes de soutien qui lui étaient spécifiquement destinés au moment où elle s’est sentie prête à chercher du soutien, ce qui a rendu le processus moins éprouvant qu’il aurait pu l’être.

Les frères et sœurs évoquaient aussi la manière dont les difficultés rencontrées avec d’autres instances, comme le bureau du coroner, avaient affecté leur deuil. « Le coroner vous met un peu la pression pour récupérer le corps et vous en occuper, ce qui est assez horrible » : voilà ce que la participante 1 disait du coroner, ajoutant que la personne qui avait appelé du bureau du coroner était « très froide. Oui. Et c’est évidemment un sujet extrêmement sensible, et on est tellement au début du deuil qu’on a besoin de quelqu’un de très doux et attentionné. Et c’est ça, le problème. Et je ne pense pas qu’elle l’était du tout. »

Modifications des transcriptions par les personnes participantes

Comme prévu dans la procédure, les transcriptions terminées ont été envoyées aux personnes participantes pour qu’elles y apportent d’éventuelles modifications. Sur les dix personnes participantes, trois ont renvoyé leur transcription modifiée. Les trois ont corrigé la grammaire de leur transcription pour la rendre plus lisible, tout en ajoutant des précisions à certains passages pour rendre leurs messages plus clairs. Une personne participante a précisé une affirmation, en ajoutant que parler ouvertement de son deuil lui avait fait du bien et avait aidé à son rétablissement, ce qui s’était perdu dans l’entretien initial, soit à cause d’une mauvaise connexion internet, soit à cause de la difficulté de le formuler sur le moment, compte tenu du stress de l’entretien. Une autre personne participante a modifié le langage qu’elle employait pour parler de son frère, en supprimant les jurons qu’elle avait utilisés au départ dans l’entretien. Elle a cependant choisi de garder ces mêmes mots lorsqu’elle dirigeait sa colère contre les personnes qui, selon elle, ne comprenaient pas son deuil.

Discussion

Cette étude visait à comprendre l’expérience des personnes ayant perdu un frère ou une sœur par suicide, ainsi que le soutien qu’elles ont trouvé utile dans leur parcours. L’analyse thématique a révélé trois thèmes principaux : (1) la compréhension partagée, (2) l’espace accordé au deuil et, troisième thème, les relations, subdivisé en trois sous-thèmes.

Lorsqu’on perd une personne à qui l’on tient, on cherche souvent des soutiens sociaux pour faire face à la perte, généralement auprès de la famille et des amitiés (Cacciatore et al., 2021). Les personnes participantes décrivaient pourtant des difficultés à parler ouvertement de leur deuil avec leurs proches, que ce soit la famille ou les amitiés. Elles expliquaient que leurs parents étaient incapables de les aider, ou qu’il leur semblait injuste de chercher le soutien de leurs parents pendant le deuil de ceux-ci ; elles évoquaient aussi la difficulté de s’ouvrir à leur cercle amical en raison de la stigmatisation sociale associée au suicide. Elles disaient avoir le sentiment de mettre leur entourage amical mal à l’aise, ou que celui-ci ne saurait pas comment réagir à leur deuil ; la recherche antérieure a montré que ce sentiment est fréquent chez les personnes endeuillées (Dyregrov & Dyregrov, 2008 ; Worden, 2018).

Le besoin d’un autre soutien social était donc manifeste. Presque toutes les personnes participantes ont cherché des groupes de soutien au deuil classiques, ou ont été contactées par eux. Malheureusement, elles ont trouvé que ces groupes couvraient un champ trop large, et que la stigmatisation présente dans le soutien amical l’était aussi dans les groupes de soutien au deuil généralistes. Ce n’est pas surprenant : la recherche antérieure a montré que les personnes endeuillées accordent une grande valeur à l’idée de rencontrer des personnes ayant « vécu la même chose » qu’elles (Dyregrov & Dyregrov, 2008 ; Dyregrov et al., 2014 ; Worden, 2018 ; Young et al., 2012). L’expérience des frères et sœurs pousse toutefois plus loin cette idée de trouver soutien et réconfort auprès de personnes ayant la même expérience, puisqu’elles disent préférer de loin un groupe composé exclusivement de frères et sœurs endeuillés par suicide. Elles soulignaient que si les groupes de soutien spécifiques au suicide étaient utiles, ils se concentraient généralement sur l’expérience de la perte vécue par les parents, sur le réconfort à leur apporter quant à la vie de la personne décédée et sur leurs interrogations quant à leur propre responsabilité. Les personnes participantes y opposaient le souhait de groupes de soutien tournés vers l’avenir, consacrés à la vie qui continue après le suicide de leur frère ou de leur sœur et à ce que serait la vie sans lui ou sans elle. Elles relevaient aussi que, leur relation avec leur frère ou leur sœur étant très différente de celle de leurs parents avec cet enfant, les conversations au sein des groupes de soutien étaient différentes et plus parlantes lorsqu’elles avaient lieu entre frères et sœurs, ce qui renforçait encore le sentiment d’une expérience et d’une compréhension partagées.

Cela ne devrait pas surprendre, car la littérature sur le deuil a constamment montré que plus le groupe est homogène, plus la personne endeuillée parvient à normaliser sa propre expérience et à se sentir à l’aise dans son deuil (Dyregrov, 2002 ; Dyregrov et al., 2014 ; Jordan, 2001 ; Worden, 2018 ; Young et al., 2012). La création de groupes de soutien spécifiques pour les frères et sœurs endeuillés par suicide répondrait donc au mieux aux besoins de ces personnes, et devrait être une priorité pour les services de deuil qui n’en proposent pas encore.

Les personnes participantes ont constamment évoqué, sous une forme ou une autre, l’importance de la capacité des personnes ou des organisations à accueillir leur deuil. Comme indiqué plus haut, elles avaient du mal à parler avec leur entourage amical et familial en raison de la stigmatisation sociale, réelle ou perçue, liée au suicide de leur frère ou de leur sœur (Worden, 2018). Si un afflux immédiat de soutien venu de multiples horizons peut être épuisant, les personnes endeuillées par suicide ont tendance à vivre l’inverse : l’entourage amical et familial a du mal à aborder la perte avec elles (Dyregrov & Dyregrov, 2008). En conséquence, les personnes participantes trouvaient plus facile de se retirer de leur vie sociale et de s’isoler chez elles avec leur famille proche, elle aussi en souffrance et incapable de les soutenir. Une implication majeure en est que les frères et sœurs s’éloignent encore du peu de soutien auquel ces personnes pourraient accéder, ce qui risque de rendre leur deuil intériorisé et non reconnu, et de prolonger le processus de deuil.

Un autre facteur peut accroître le risque que le deuil des frères et sœurs ne soit pas reconnu : lorsque l’entourage qui reste en contact avec ces personnes ne mentionne pas le suicide, ni la manière dont la perte pourrait les affecter. Même si ce n’est pas une tentative explicite de l’entourage de priver la sœur ou le frère de son droit au deuil, cela peut néanmoins conduire à intérioriser la stigmatisation et la culpabilité associées au suicide, à faire de cette mort un tabou, une chose dont on ne parle pas, ou au pire une chose dont la famille, et donc la sœur ou le frère, serait en partie responsable (Wray, 2003).

Les personnes participantes décrivaient le travail comme un refuge face à la tourmente qui les avait frappées après la mort de leur frère ou de leur sœur. Elles expliquaient que le retour au travail donnait une structure à leurs journées, alors que s’isoler chez soi pouvait faire se fondre les jours en une seule et même journée de deuil continue. Elles trouvaient aussi qu’avoir autre chose que la perte sur quoi se concentrer aidait à supporter le poids psychique du deuil. Cela atténuait une partie du sentiment de non-reconnaissance éprouvé dans leurs autres réseaux de soutien social, le travail faisant preuve de souplesse dans ses attentes tout en prenant régulièrement des nouvelles de la personne pour s’assurer que le travail ne devenait pas écrasant. Des conversations ouvertes, ou du moins bien plus ouvertes et directes que celles de l’entourage amical et familial, donnaient ainsi aux personnes participantes l’occasion de parler franchement et de se sentir entendues et comprises. Cela rejoint la recherche antérieure, qui a montré que les personnes endeuillées, quel que soit le deuil, peuvent bénéficier d’un retour au travail, celui-ci structurant leurs journées tout en se montrant souple dans ses exigences (Dyregrov & Dyregrov, 2008). Il importe cependant de noter que les personnes participantes qui ont trouvé leur travail rigide et indifférent à leur égard ont mal vécu leur retour au travail, ce qui rejoint aussi la recherche antérieure dans ce domaine (Dyregrov & Dyregrov, 2008). La nécessité pour les lieux de travail de disposer de lignes directrices en matière de deuil, en particulier pour les personnes endeuillées par des morts traumatiques comme le suicide, est donc cruciale pour favoriser un parcours de deuil sain.

Enfin, l’importance de services de santé mentale plus classiques, comme la psychologie, le conseil psychologique et la psychiatrie, ne saurait être sous-estimée. Les personnes participantes disaient qu’avec ces services professionnels de santé mentale, elles avaient le sentiment de pouvoir « déverser » leurs pensées et leurs sentiments d’une manière impossible avec leurs autres soutiens sociaux. Un autre bénéfice évoqué était que ces spécialistes pouvaient expliquer comment la santé mentale de leur frère ou de leur sœur avait pu peser sur ses choix face au suicide, ou comment leur deuil actuel pouvait les affecter et ce qu’elles pouvaient faire pour s’aider. La recherche antérieure a montré des résultats semblables auprès d’autres publics, comme les parents, chez qui le soutien d’une ou d’un psychologue était le plus souhaité, mais aussi le plus souvent absent (Dyregrov, 2002 ; Jordan, 2001). Comme évoqué dans l’introduction, les personnes endeuillées par suicide peuvent connaître une multitude de problèmes de santé mentale ; un bénéfice supplémentaire du recours aux services professionnels pourrait être de traiter ces problèmes plus tôt qu’ils ne l’auraient été autrement, ce qui réduirait le risque de complications durables dans le parcours de deuil (Brent et al., 1993 ; Young et al., 2012). Comme l’ont indiqué certaines personnes participantes lors des entretiens, elles ne s’étaient pas rendu compte, plusieurs années après, que leur deuil les affectait encore, jusqu’à ce qu’elles consultent des services professionnels, ce qui souligne l’importance de ces services pour offrir un soutien thérapeutique classique ainsi que de la psychoéducation.

Malgré cette importance, les personnes participantes exprimaient leur frustration face aux tentatives d’accéder à des services professionnels par le système de santé public, et disaient que les longs délais d’attente pour consulter rendaient plus difficile encore une expérience déjà pénible. Les personnes qui consultaient déjà en psychologie pour d’autres raisons ont trouvé le plus facilement un soutien adapté et rapide, tandis que celles qui n’avaient aucun suivi ont eu le plus de mal. Simplifier l’accès à un ou une spécialiste de la santé mentale en cas de deuil par suicide d’un frère ou d’une sœur pourrait aider les personnes concernées à y accéder en temps voulu.

Un aspect important et inattendu mis en évidence par cette étude est la manière dont la relation entre la personne participante et la personne décédée a influé sur son parcours de deuil. Les personnes participantes qui décrivaient des relations peu ou pas conflictuelles semblaient avoir un regard plus positif sur leur deuil. À l’inverse, celles qui décrivaient une relation marquée par des conflits et des difficultés semblaient avoir un regard plus négatif sur leur chagrin et leur deuil. Il s’agirait là d’un facteur important à connaître pour les cliniciennes et cliniciens qui travaillent avec des personnes endeuillées par le suicide d’un frère ou d’une sœur, car il pourrait influer sur leur engagement auprès des services ainsi que sur leur propre santé mentale après la perte. Une recherche limitée a montré qu’une thérapie spécifique explorant la relation et tout conflit inconscient qui s’y attache pourrait aider à réduire la tension et la culpabilité issues de la relation qui ont pu se greffer sur le deuil de la personne (Rubin, 1999 ; Worden, 2018). Pour les personnes dont la relation comporte un conflit non résolu, cela pourrait améliorer le parcours de deuil et réduire les complications éventuelles. C’est un domaine à approfondir dans de futures études, au moyen d’une thérapie brève centrée sur l’exploration de la relation avec la personne décédée, dans laquelle l’image intériorisée de cette personne est mise au jour, investie de sens et désamorcée. Il importe d’en évaluer la faisabilité, car un conflit relationnel ne peut être résolu facilement en raison de la mort et de tout trauma supplémentaire qui lui est associé.

Un autre résultat conforme à la recherche antérieure est le changement de relation observé entre les frères et sœurs et leurs parents. La littérature a montré qu’à l’adolescence, une certaine parentification se produit : lorsque les parents ne parviennent pas à faire face à la perte de leur enfant, le frère ou la sœur prend en charge les tâches ménagères habituelles, comme la cuisine et le ménage, ainsi que des tâches émotionnellement plus difficiles, comme l’organisation des funérailles et l’identification du corps (Dyregrov & Dyregrov, 2005). La présente étude a montré que cette parentification s’étendait aux frères et sœurs adultes, y compris à celles et ceux qui vivaient séparément de leurs parents pendant et après la perte. Beaucoup de personnes participantes expliquaient avoir le sentiment que, même si elles avaient perdu leur frère ou leur sœur, la perte d’un enfant était pire pour leurs parents, et qu’il leur revenait donc d’accomplir les tâches liées au décès, comme l’identification du corps et l’organisation des funérailles, ainsi que d’informer l’entourage de ce qui s’était passé. Un effet secondaire possible en est la compréhension ou la croyance implicite que leur deuil compte moins que celui des autres, ce qui pourrait accroître le risque que ce deuil devienne non reconnu et compliqué, ou du moins différé (Byng-Hall, 2008 ; Willis, 2022). Là encore, les services devraient en être conscients, en particulier pour les jeunes adultes qui dépendent peut-être encore davantage de leurs parents ou vivent sous leur toit, car la charge qui pèse sur ces jeunes adultes sera nettement plus lourde que pour des enfants adultes plus âgés, qui dépendent peut-être moins de leurs parents ou disposent de plus d’expérience de vie et de meilleurs soutiens sociaux pour les aider.

Un autre point d’attention concerne le rôle joué par la police et par le bureau du coroner dans le deuil des personnes participantes. Celles-ci rapportaient que des membres de la police qui traitaient le suicide comme un homicide renforçaient encore la stigmatisation entourant le suicide, déjà présente pour la plupart des personnes participantes. En outre, interroger les membres de la famille comme des suspects ajoutait une couche de trauma supplémentaire à la perte. Un constat semblable figurait dans l’enquête parlementaire de 2010 sur le suicide en Australie, selon laquelle les enquêtes de police et du coroner pouvaient infliger un trauma supplémentaire aux membres de la famille (« CHAPTER 4 », 2022). Les personnes participantes qui avaient eu des échanges positifs avec la police notaient que le soutien initial et la communication continue pendant l’enquête avaient atténué leurs difficultés, en particulier lorsque la police apportait sur les lieux des informations sur les groupes de soutien. Elles expliquaient aussi que la transmission de leurs coordonnées par la police à des groupes de soutien adaptés leur avait donné un point de contact pour le moment où elles se sentiraient prêtes à chercher du soutien, ce qui simplifiait la démarche. Ces éléments, comme les conclusions de l’enquête parlementaire, indiquent qu’une formation de sensibilisation des forces de police et du personnel du bureau du coroner serait bénéfique pour les personnes endeuillées par suicide. C’est particulièrement vrai pour les frères et sœurs, qui risquent de porter la charge émotionnelle des échanges avec la police et le bureau du coroner après le suicide de leur frère ou de leur sœur. Une autre option serait d’envoyer des équipes de travail social ou d’autres spécialistes de la santé mentale avec la police sur les lieux des suicides : des personnes plus qualifiées seraient ainsi présentes pour aider les membres de la famille en deuil et guider la police dans ses échanges avec eux, ce qui permettrait aux forces de police de se concentrer sur la gestion des lieux.

À noter, plusieurs personnes participantes ont modifié la transcription de leur entretien, peut-être pour souligner l’importance de parler de son deuil avec ouverture et honnêteté, ce qui leur était difficile, disaient-elles, avec leur entourage amical et leur famille élargie. On peut aussi y voir une manière de souligner à quel point leur vie a changé à la suite du suicide, et l’importance du soutien, de l’accueil et de la compréhension qu’elles trouvaient auprès des services de soutien. La colère éprouvée par les personnes endeuillées par un suicide envers la victime est bien documentée dans la recherche (Young et al., 2012). Elle est parfois comprise comme une colère contre la victime pour s’être donné la mort et les avoir laissées derrière elle, ou comme le sentiment d’être responsable de la mort pour ne pas avoir su aider la victime (Young et al., 2012). Compte tenu du stress de l’entretien et de l’intensité émotionnelle qu’il implique, il n’est pas surprenant que la personne participante ait employé un langage bien plus colérique qu’elle ne l’aurait fait autrement. La modification de la transcription pourrait alors être vue comme l’expression d’une culpabilité d’avoir ressenti de la colère envers son frère pour son suicide ; lorsque l’occasion lui en a été donnée, elle a repris cette colère.

L’un des points forts de cette étude est la richesse des informations obtenues auprès des personnes participantes, qui permet de mieux comprendre l’expérience des frères et sœurs endeuillés par suicide et leurs besoins dans des domaines très variés. Une limite nette tient toutefois à l’échantillon, composé de personnes déjà inscrites dans des groupes de soutien ou au moins dans leur réseau ; les voix des personnes non reliées à des groupes de soutien n’ont donc pas été incluses. Dans la présente étude, les femmes étaient plus nombreuses que les hommes ; les résultats présentés ici pourraient donc ne pas refléter les besoins des frères endeuillés par suicide. On peut faire valoir que, malgré ces limites, cet échantillon est représentatif des personnes qui bénéficieraient probablement de changements apportés aux groupes de soutien ou à d’autres services destinés aux frères et sœurs endeuillés par suicide. Quoi qu’il en soit, la recherche future devrait prolonger ce travail en étudiant les besoins des personnes extérieures aux réseaux de soutien ; elle pourrait se concentrer sur les frères endeuillés par suicide, pour savoir s’il existe des différences de besoins selon le genre, et explorer les besoins des personnes vivant en région ainsi que des Aborigènes d’Australie, deux groupes surreprésentés parmi les suicides en Australie.

Complexe Systémique : à retenir

Ce petit échantillon qualitatif met des mots sur une place souvent invisible dans la famille endeuillée : celle de la sœur ou du frère. Trois enseignements intéressent directement la clinique systémique. D’abord, la parentification ne concerne pas que les enfants : des adultes choisissent le cercueil, identifient le corps et protègent leurs parents, au prix de leur propre deuil, qui se trouve différé ou non reconnu. Ensuite, la qualité de la relation fraternelle avant la mort pèse sur le deuil : là où il y avait du conflit, la colère et la honte compliquent le travail de deuil, ce qui plaide pour un espace où explorer cette relation ambivalente. Enfin, les institutions font partie du système : une enquête qui traite la famille en suspecte aggrave la stigmatisation, quand un policier attentif peut ouvrir la porte d’un groupe de pairs. L’étude reste limitée : dix personnes, presque toutes des femmes, déjà reliées à des groupes de soutien. À lire avec l’article sur l’expérience des familles qui perdent un proche par suicide, et avec l’article sur les pratiques familiales dans le deuil fraternel.

Notes de l’original

Remerciements. L’équipe remercie les personnes qui ont participé à l’étude et partagé des récits difficiles dans l’espoir que celles et ceux qui auront le malheur de perdre un frère ou une sœur par suicide vivent une expérience meilleure que la leur.

Liens d’intérêts. L’équipe de recherche ne déclare aucun conflit d’intérêts potentiel concernant la recherche, la rédaction ou la publication de cet article.

Financement. L’équipe de recherche n’a reçu aucun soutien financier pour la recherche, la rédaction ou la publication de cet article.

Matériel supplémentaire. Le matériel supplémentaire de cet article est disponible en ligne.

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Traduction non officielle en français de Le soutien après un suicide : une analyse thématique de l’expérience des frères et sœurs, par Paul Blaze et Rachel M. Roberts, OMEGA - Journal of Death and Dying, vol. 92, no 3, p. 1105-1123 (2026), doi : 10.1177/00302228231195922, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence. Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.

Traduction française non officielle de « Support After Suicide: A Thematic Analysis of Siblings’ Experience », publié dans OMEGA - Journal of Death and Dying (2026) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.

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Comment citer cet article

Blaze, P., et Roberts, R. M. (2026). Le soutien après un suicide : une analyse thématique de l’expérience des frères et sœurs (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/le-soutien-apres-un-suicide-une-analyse-thematique-de-l-experience-des-freres-et-soeurs (Œuvre originale publiée en 2023 dans OMEGA - Journal of Death and Dying, 92(3), 1105-1123 (2026) ; republiée en 2026 par OMEGA - Journal of Death and Dying, https://journals.sagepub.com/doi/10.1177/00302228231195922)

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