Couple · Relations

Ce que le calme ne dit pas de votre couple

Quand un couple me dit avec fierté qu’il ne se dispute jamais, j’ai envie de savoir ce qui se passe lorsqu’un désaccord apparaît. Est-ce que chacun peut dire ce qu’il pense ? Est-ce qu’il reste de la place pour ce qui dérange un peu ?

Certains couples ont trouvé une manière assez sereine de parler de leurs différences. D’autres ont progressivement appris à éviter les sujets qui fâchent. De l’extérieur, le résultat peut se ressembler. Pourtant, la vie à deux n’a pas tout à fait la même saveur.

C’est pour cela que je me méfie des quelques repères auxquels on s’accroche pour se rassurer : on ne s’engueule pas, on est ensemble depuis longtemps, on a construit une famille. Tout cela compte, bien sûr. Mais j’ai besoin de comprendre comment chacun se sent dans cette histoire commune.

Il arrive qu’à force de discussions qui n’aboutissent pas, on renonce à faire entendre une partie de soi. On sait déjà comment la conversation va se terminer. Alors on laisse passer. On garde son envie, sa déception ou son désaccord pour soi, et la soirée se poursuit tranquillement.

Faire ce choix de temps en temps appartient à la vie ordinaire. Je suis davantage attentif au moment où cela devient la seule manière de préserver la tranquillité du couple. Quand quelqu’un doit constamment retenir ce qui compte pour lui, une part de la relation échappe à la discussion. L’autre peut même continuer à croire que tout va bien.

Je ne cherche pas une égalité parfaite dans chaque décision. Certains couples fonctionnent très bien avec une répartition des rôles qui paraîtrait déséquilibrée à leurs voisins. Ce qui m’intéresse, c’est de savoir si chacun s’y retrouve et si cet arrangement peut être discuté. Le problème commence lorsque le maintien du couple exige de l’un qu’il efface durablement ses besoins.

Les années passées ensemble ne répondent pas, à elles seules, à cette question. J’ai vu des couples avec une longue vie commune continuer à se reprocher de ne pas être la personne que l’autre avait imaginée. On peut rester longtemps ensemble tout en attendant obstinément que l’autre devienne quelqu’un d’autre.

Cette durée mérite pourtant qu’on s’y intéresse. Elle raconte aussi des épreuves traversées et des façons de tenir auxquelles les partenaires ne pensent parfois même plus. Je retrouve ici l’attention de Guy Ausloos à la compétence des familles : prendre au sérieux les ressources des personnes que l’on accompagne.

Un couple qui traverse les années a aussi besoin de pouvoir revoir ses accords. Ce qui convenait au début de la relation peut devenir pesant vingt ans plus tard. Nous évoluons, nos envies changent, et il faut parfois du temps pour accepter que l’autre ait changé lui aussi. Je trouve dommage qu’une histoire commune finisse par servir à empêcher cette évolution.

Il y a aussi ce moment où les compromis commencent à laisser un goût amer. On accepte quelque chose, mais on en ressort avec le sentiment d’avoir encore cédé une partie de soi. Le désaccord du jour peut sembler anodin. Il arrive pourtant après beaucoup d’autres renoncements dont on a l’impression que personne n’a pris la mesure.

La balance du donner et du recevoir, développée dans l’approche contextuelle d’Iván Boszormenyi-Nagy, aide à regarder ce qui se joue là. Cette réflexion sur la justice dans les relations traverse notamment Between Give and Take, écrit avec Barbara R. Krasner.

Chacun arrive avec sa perception de ce qu’il a donné et reçu. Ces perceptions peuvent être très différentes. L’un pense avoir énormément soutenu le couple ; l’autre peut éprouver exactement la même chose, pour d’autres raisons. Quand les efforts de chacun deviennent invisibles pour son partenaire, le ressentiment peut prendre beaucoup de place.

À partir de là, il devient tentant de regarder exclusivement ce que l’autre devrait changer. On connaît ses défauts par cœur. On pourrait expliquer pendant des heures pourquoi il ou elle rend la vie si difficile. Notre propre manière de réagir devient, à nos yeux, une conséquence parfaitement justifiée.

En thérapie, j’essaie de rouvrir la réflexion sur ce que les réactions de chacun produisent dans la relation. Cela ne signifie pas que les responsabilités seraient toujours égales. Il s’agit de retrouver une marge de mouvement là où tout semble dépendre du changement de l’autre. Parfois, il faut aussi reconnaître qu’on demande à son partenaire de réparer une blessure dont il n’est pas à l’origine.

Une autre attente me paraît particulièrement lourde à porter : celle de devoir deviner. « Après toutes ces années, il devrait savoir. » Je comprends ce désir d’être connu suffisamment bien pour ne plus avoir à tout expliquer. Il y a quelque chose de réconfortant dans cette idée.

Mais nous ne partageons jamais exactement la même expérience du monde. Une situation qui me blesse peut paraître anodine à l’autre. Une attention qui compte énormément pour lui peut m’échapper. Notre proximité n’efface ni notre histoire ni nos différences.

Dire ce que l’on vit reste donc nécessaire, même après longtemps. Cela peut demander un effort, surtout lorsqu’on aurait voulu que l’autre comprenne spontanément. Il peut cependant apprendre à tenir compte de ce qui nous touche, sans éprouver exactement la même chose. Cette attention a déjà beaucoup de valeur.

Si je parle de ces situations, c’est aussi avec une certaine prudence. Je n’ai aucune envie de transformer cinq observations cliniques en un nouveau contrôle technique du couple. Reconnaître plusieurs de ces fonctionnements chez soi ne permet pas de prédire la suite de son histoire.

Dans une lecture systémique, je cherche à comprendre ce qu’un fonctionnement permet de préserver. Le silence a peut-être évité des affrontements devenus épuisants. Une répartition figée des rôles a peut-être aidé à traverser une période difficile. Avant de vouloir tout changer, j’ai besoin de savoir comment cet équilibre s’est construit et ce qu’il coûte aujourd’hui à chacun.

Mon travail consiste alors à aider le couple à retrouver assez de liberté pour réexaminer ses arrangements. Cela peut commencer modestement, en reprenant un sujet abandonné ou en reconnaissant un effort que l’on avait cessé de voir. Je m’intéresse à la possibilité, pour chacun, de reparler de ce qui compte et de voir si la relation peut lui faire une place, aujourd’hui.

Je développe ces cinq repères dans la vidéo ci-dessous.

Pour aller plus loin

Comment citer cet article

Besse, J. (2026, 4 octobre). Ce que le calme ne dit pas de votre couple. Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/ce-que-le-calme-ne-dit-pas-de-votre-couple

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