Journal of Child and Family Studies · Famille
Quand une famille quitte la Somalie pour la Suède, les enfants apprennent la langue plus vite, lisent les courriers, deviennent interprètes, et la hiérarchie familiale vacille. Une équipe suédoise a réuni séparément 47 jeunes et 33 parents : leurs récits divergent, mais chaque groupe se décrit comme partie prenante d’une relation qui se renégocie, entre autorité et égalité, et entre filles et garçons.
Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de Processus dialectiques dans les relations parents-enfants au sein de familles somaliennes en Suède, par Fatumo Osman, Eva Randell, Abdikerim Mohamed et Emma Sorbring, publié dans Journal of Child and Family Studies (Springer) (2021), doi : 10.1007/s10826-021-01956-w, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Les points forts de l’original (Highlights) sont regroupés dans l’encadré du résumé. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.
Être parent dans un nouveau pays pose de nombreux défis, mais une compréhension des besoins affectifs des enfants et le développement de compétences de communication avec les enfants fournissent une base pour une interaction de meilleure qualité.
Fatumo Osman, Eva Randell, Abdikerim Mohamed et Emma Sorbring
Résumé
Il a été démontré que la migration non volontaire a des répercussions sur les relations familiales, du fait que les enfants s’acculturent au pays d’accueil plus vite que leurs parents. Des études ont rendu compte de la manière dont les parents issus de l’immigration perçoivent leur parentalité dans les pays d’accueil. On sait en revanche moins bien comment enfants et parents voient leurs relations dans ces nouveaux contextes et leur donnent sens. Cette étude qualitative exploratoire vise à saisir les processus dialectiques à l’œuvre dans les relations parents-enfants au sein de familles somaliennes en Suède. Les données ont été recueillies au moyen de groupes de discussion menés avec des jeunes (n = 47) et avec leurs parents (n = 33), puis examinées par une analyse thématique. L’analyse a dégagé deux thèmes, comportant chacun trois sous-thèmes : trouver un équilibre entre relations hiérarchiques et relations égalitaires et partager des espaces. Jeunes et parents ont décrit différents facteurs, parmi lesquels les changements de contexte, les écarts entre générations, la pression des pairs et l’absence d’une figure paternelle, qui affectent leurs relations et créent parfois des conflits au sein de la famille. Les uns comme les autres se percevaient comme des acteurs de la vie familiale après la migration en Suède. Dans l’ensemble, les jeunes ont exprimé leurs besoins affectifs, les encouragements attendus de leurs parents et leur souhait que fils et filles soient traités de la même façon. Globalement, cette étude montre la nécessité de proposer aux familles issues de l’immigration des programmes de soutien à la parentalité adaptés à leur culture, afin de renforcer les relations parents-enfants.
Points clés
Mots-clés : processus dialectiques, immigration, relation parent-enfant, recherche qualitative, familles somaliennes
Après la guerre civile de 1991 en Somalie, de nombreuses personnes somaliennes ont quitté leur pays pour différentes régions du monde, dont la Suède. Des études antérieures ont montré que des facteurs postérieurs à la migration, comme la dissonance d’acculturation et la perte des réseaux sociaux, posent plusieurs difficultés aux parents d’origine somalienne qui élèvent leurs enfants dans les pays occidentaux. Parmi ces difficultés figurent une connaissance insuffisante des pratiques parentales et des obligations sociales qui incombent aux parents dans leur nouveau pays d’accueil. Ces difficultés parentales se répercutent à leur tour sur la confiance des parents dans leur rôle et sur leurs relations avec leurs enfants (Bowie et al., 2017 ; Lewig et al., 2010 ; Mohamed et Yusuf, 2012 ; Osman et al., 2016). Des effets positifs d’une éducation parentale sensible à la culture (comprenant une information sur l’organisation de la société, les valeurs parentales et les droits de l’enfant) ont été documentés : amélioration de la santé mentale et du sentiment de compétence chez les parents, diminution des problèmes sociaux, attentionnels et de comportements extériorisés chez les enfants (Osman et al., 2019 ; Osman et al., 2017a, 2017b ; Renzaho et Vignjevic, 2011).
On sait cependant moins de choses sur la manière dont les enfants perçoivent les connaissances nouvelles que leurs parents acquièrent grâce aux programmes de soutien à la parentalité, et sur la façon dont ces perceptions rejoignent le regard que les parents portent sur leur propre parentalité. L’examen des propos recueillis en entretien auprès de jeunes et de parents d’origine somalienne permet de mieux connaître la nature des processus dialectiques dans les relations parents-enfants, connaissance qui peut servir à soutenir les processus d’acculturation des parents comme des enfants.
Près de 100 000 personnes somaliennes vivent aujourd’hui en Suède, ce qui fait d’elles le plus important groupe immigré d’origine africaine du pays d’accueil. Plus des deux tiers sont nées en Somalie, et un tiers sont nées en Suède de deux parents nés en Somalie (Statistics Sweden, 2018). La Somalie est une société traditionnelle, marquée par une orientation collectiviste et par la famille élargie, où les enfants sont valorisés pour des raisons de dépendance à la fois économique et affective. La structure familiale repose sur la hiérarchie, l’obéissance et un style parental autoritaire, et elle s’organise selon une parenté patrilinéaire aux liens familiaux forts (Luling, 2006). Dans la culture somalienne, la famille élargie et les liens sociaux apportent un soutien pour élever les enfants et maintenir les valeurs familiales (Heger Boyle et Ali, 2010). Selon la théorie du changement familial de Kagitcibasi (2013), ce type de famille correspond au modèle d’interdépendance.
En arrivant en Suède, les parents d’origine somalienne rencontrent une culture différente, typique des sociétés occidentales, industrielles et de classe moyenne, marquée par l’individualisme et l’indépendance des familles les unes par rapport aux autres. Ce type de famille correspond au modèle d’indépendance (Kagitcibasi, 2013), où l’autonomie est très valorisée, où les interdépendances économiques et, dans une certaine mesure, affectives sont moindres, et où l’on a des enfants pour des raisons affectives. Par rapport aux femmes d’autres pays, les femmes suédoises ont davantage la possibilité de concilier travail et responsabilités familiales dès les premières années de leurs enfants (Bergman et Hobson, 2002). La conviction est également forte que mères et pères doivent assumer à parts égales la responsabilité parentale (Allard, 2007). L’égalité est aussi renforcée dans les relations entre parents et enfants, jeunes et adultes étant traités sur un pied d’égalité (Harkness et al., 2011). Une étude internationale montre qu’en Suède, les parents se distinguent de ceux et celles d’autres pays par la manière de mettre en avant les droits de l’enfant dans la famille et dans la vie familiale, et par la fréquence avec laquelle cela se fait (Harkness et al., 2011).
Lorsque le modèle familial somalien d’interdépendance rencontre le modèle familial suédois d’indépendance, la théorie du changement familial suggère que les parents d’origine somalienne ne doivent pas nécessairement adopter le modèle familial occidental de l’indépendance (Kagitcibasi, 2013). On s’attend plutôt à voir émerger le modèle d’interdépendance psychologique ou affective, dans lequel les interdépendances matérielles s’affaiblissent tandis que les interdépendances psychologiques ou affectives se maintiennent. Ce modèle se caractérise par une interdépendance affective aux niveaux familial et individuel, mais appelle l’indépendance à ces deux niveaux sur le plan matériel. Il suppose aussi la coexistence, d’un côté, d’un style parental autoritaire, du lien et du contrôle et, de l’autre, d’une orientation vers l’autonomie et d’une éducation permissive (Kagitcibasi, 2013). Or beaucoup de personnes immigrées somaliennes ont laissé derrière elles le soutien collectif dont elles bénéficiaient dans leur pays d’origine, élément central du système de la famille élargie (Degni et al., 2006), et elles ne disposent plus de l’appui à l’éducation des enfants qu’apportaient la famille élargie et la société collective (Degni et al., 2006 ; Heger Boyle et Ali, 2010 ; Nilsson et al., 2012 ; Osman et al., 2016). L’absence de la famille élargie comme de la société collective engendre solitude et stress dans l’exercice de la parentalité, ainsi que des conflits entre parents et entre parents et enfants. Dans plusieurs études, des personnes immigrées somaliennes ont fait état d’une double difficulté dans leur pays d’accueil : s’acculturer au nouveau pays et à sa culture, et assurer à leur famille des moyens de vivre décents (Bowie et al., 2017 ; Degni et al., 2006 ; Heger Boyle et Ali, 2010 ; Nilsson et al., 2012 ; Osman et al., 2016).
Les personnes réfugiées qui fuient leur pays natal pour des raisons sociales ou politiques traversent en général des expériences éprouvantes : elles doivent composer avec des cultures différentes et faire face à des changements psychologiques et familiaux qui remettent en cause leurs croyances, leurs valeurs, leurs relations et leurs pratiques familiales (Kuczynski et al., 2013). Certes, les valeurs et les croyances peuvent être mises à l’épreuve et changer dans d’autres situations, mais pour les familles immigrées qui passent d’une société collective à une société individualiste, la dissonance d’acculturation est beaucoup plus présente. Les familles immigrées ont pu connaître dans leur pays d’origine le désordre social, la guerre et la violence, ce qui peut peser sur les relations familiales (Hart et al., 2006). Du fait de l’immigration dans un nouveau pays, les parents peuvent avoir du mal à adopter une nouvelle culture et avoir le sentiment que leur relation avec leurs enfants a changé et que leur capacité parentale est mise à rude épreuve de plusieurs manières (Fleck et Fleck, 2013). Par exemple, les enfants apprennent la langue du pays d’accueil à l’école et au contact de leurs pairs (Tyyskä, 2007), ce qui crée entre les générations un écart dans la communication, dans l’adoption de la culture d’accueil et dans la transmission de l’identité (Anisef et Kilbride, 2000). En outre, des études montrent que l’apprentissage rapide de la langue par les jeunes contribue à une inversion des rôles, les parents devenant dépendants de leurs enfants pour communiquer avec les services, pour l’interprétariat (par exemple, servir d’interprète à l’école), pour payer les factures, voire pour prendre des décisions financières au nom de la famille (Putman, 1993 ; Tyyskä et al., 2007). Les enfants issus de l’immigration s’acculturent ainsi et s’orientent dans le système plus vite que leurs parents (Lau et al., 2005). C’est vrai aussi des enfants de familles somaliennes : des parents d’origine somalienne ont fait état d’un écart d’acculturation avec leurs enfants, dû notamment à l’apprentissage plus efficace de la langue par ces derniers et à leur meilleure compréhension des valeurs, des normes et des institutions du pays d’accueil (Mohamed et Yusuf, 2012), facteurs qui ont contribué aux conflits entre parents et enfants (Degni et al., 2006 ; Heger Boyle et Ali, 2010 ; Nilsson et al., 2012 ; Osman et al., 2016).
Les écarts d’acculturation peuvent entraîner une inversion des rôles (Trickett et Jones, 2007) et des conflits entre parents et enfants, les enfants rejetant l’autorité parentale (Bowie et al., 2017 ; Osman et al., 2016 ; Roche et al., 2015). À mesure que les enfants endossent de nouveaux rôles et de nouvelles responsabilités, certains parents peuvent ressentir la perte de leur rôle de guide et lutter pour rétablir leur autorité sur leurs enfants, ce qui peut conduire à des conflits familiaux (Creese et al., 1999) et à une détresse psychologique accrue (Trickett et Jones, 2007). L’inversion des rôles peut en outre s’aggraver lorsque les enfants apprennent que certaines méthodes disciplinaires de la culture de leurs parents sont considérées comme maltraitantes dans la culture d’accueil, et résistent par conséquent aux pratiques disciplinaires culturelles de leurs parents (Mohamed et Yusuf, 2012), tandis que les parents voient dans cette résistance des adolescents une perte de respect et une remise en cause de leur autorité (Heger Boyle et Ali, 2010 ; Nilsson et al., 2012). Le désaccord perdure en raison des aspirations contradictoires d’adolescents en quête d’autonomie et de parents qui s’efforcent de préserver l’harmonie familiale en maintenant l’obéissance, la hiérarchie, la loyauté et l’attachement (Kwak, 2003).
Les études de Kuczynski et al. (2013) et de Kwak (2003) avancent que les conflits parents-enfants ne tiennent pas seulement à l’écart d’acculturation, mais aussi à l’écart entre générations. Kuczynski et al. (2013) décrivent la relation parent-enfant comme un processus de socialisation bidirectionnel et dialectique, dans lequel parents et enfants sont des acteurs égaux qui s’influencent mutuellement et influencent leur relation commune. Autrement dit, parents et enfants ont la capacité de construire leurs expériences, de leur donner sens et d’exercer leur capacité d’agir (agency) dans la culture et le contexte qui sont les leurs. Selon Kuczynski et Mol (2015), les actions des parents et des enfants dépendent de trois catégories de ressources de pouvoir : individuelles, relationnelles et culturelles. S’agissant des ressources individuelles, parents et enfants mobilisent leur savoir-faire, leurs capacités cognitives ou leur force physique pour obtenir ce qu’ils visent dans la relation parent-enfant. Parents et enfants recourent aux ressources relationnelles lorsqu’ils utilisent les ressources fournies par d’autres pour étayer leur capacité d’agir. Un parent peut chercher l’alliance de son conjoint ou de sa conjointe, d’amis ou de la famille élargie pour atteindre ses objectifs dans la relation. Les jeunes peuvent également chercher à renforcer leur capacité d’agir en s’appuyant sur des ressources relationnelles extérieures, comme une personne enseignante ou un autre membre de la famille sensible à leurs demandes. Parents et enfants exercent leur capacité d’agir en fonction des ressources culturelles à leur disposition. Les pratiques culturelles établies, comme les droits, les coutumes et les prérogatives, sont des sources importantes qui influent sur la capacité d’agir des parents et des enfants. Par exemple, dans un contexte culturel où l’on attend des enfants une obéissance et un respect totaux envers les adultes, les jeunes disposent de moins de ressources culturelles pour amplifier leur capacité d’agir. Ce n’est toutefois pas toujours le cas : dans certains contextes et certaines situations, la capacité d’agir des enfants n’est pas entièrement niée (Santah, 2020). Dans les sociétés où les enfants ont le droit d’exprimer leur autonomie, leur pouvoir s’exerce en vertu des normes et des règles en vigueur dans ces sociétés (Kagitcibasi, 2013 ; Kuczynski et Mol, 2015).
Selon la théorie sociorelationnelle de l’acculturation familiale (Kuczynski et al., 2013), parents et enfants forment leurs modèles internes en fonction de leur contexte de vie. Lorsque les parents vivent dans leur propre pays, la transmission intergénérationnelle des valeurs culturelles et des pratiques parentales peut être aisée, car l’environnement extérieur soutient les parents. Dans le contexte de l’immigration, en revanche, l’adaptation des parents et des enfants au nouveau contexte et à la nouvelle culture peut ne pas être synchronisée, et les enfants peuvent détenir davantage de pouvoir dans la relation parent-enfant (Kuczynski et Knafo, 2013). Les modèles internes des parents diffèrent de ceux de leurs enfants (Kuczynski et al., 2013). Dans le nouveau contexte et la nouvelle culture, les parents sont coupés de leurs ressources sociales et culturelles, et les modèles internes de leurs enfants se forment dans l’interaction avec les pairs et dans l’adaptation à la nouvelle culture.
La théorie sociorelationnelle (Kuczynski et al., 2013 ; Kuczynski et Mol, 2015) constitue un cadre efficace pour étudier les relations des familles immigrées au cours du processus d’acculturation, car elle prend en compte les points de vue des parents comme des enfants et met en lumière l’effet de plusieurs dynamiques sur les individus et sur les relations. Elle tient compte en outre du processus de changement que traversent les individus et les familles du fait de l’immigration.
Dans l’ensemble, des études antérieures menées en Suède (Osman et al., 2016 ; Osman et al., 2019) auprès de parents nés en Somalie indiquent que ces parents rencontrent plusieurs difficultés pour élever leurs enfants, comme une connaissance insuffisante des pratiques parentales et des obligations sociales des parents dans le pays d’accueil. De plus, les parents ont peu confiance en leur capacité parentale et n’entretiennent pas de bonne relation avec leurs enfants (Mohamed et Yusuf, 2012 ; Osman et al., 2016). Cette étude a donc pour objet de saisir les processus dialectiques dans la relation parent-enfant au sein de familles somaliennes en Suède et, ce faisant, de produire des connaissances qui permettent de mieux soutenir les processus d’acculturation des parents issus de l’immigration et des adolescents.
Cette étude a adopté une démarche qualitative exploratoire fondée sur des groupes de discussion (GD) (Creswell, 2013). Elle s’inscrit dans une étude plus large qui a évalué l’effet de Ladnaan (2015), un programme de soutien à la parentalité adapté à la culture, destiné aux parents nés en Somalie vivant dans une ville suédoise de taille moyenne. Le programme Ladnaan visait à améliorer la santé mentale des enfants et des parents et à renforcer la relation parent-enfant (Osman et al., 2017a, 2017b). Il comportait deux volets : le programme parental fondé sur des données probantes Connect, qui s’appuie sur la théorie de l’attachement (Moretti et al., 2009), et une information sur la société, élaborée à partir de résultats qualitatifs obtenus auprès de parents nés en Somalie vivant en Suède (Osman et al., 2016). Il se composait de 12 séances hebdomadaires réunissant de 12 à 17 parents, chaque séance durant de 1 à 2 h. La présente étude cherchait à saisir et à décrire les relations parents-enfants trois ans après la participation des parents au programme Ladnaan. Le projet de recherche a été décrit en détail dans une autre publication (Osman, 2017).
Les personnes participantes étaient des jeunes d’origine somalienne vivant en Suède (ces jeunes ont indiqué préférer l’appellation « Somali » à « Suédo-Somali »), dont les parents avaient pris part au programme Ladnaan. Ces familles ont été contactées par téléphone et informées de l’objet et du déroulement de l’étude. Les personnes intéressées ont reçu une information écrite et orale et ont été invitées à participer à un GD. Chaque jeune a donné son consentement à la participation ; pour les moins de 15 ans, le consentement a été obtenu auprès des parents. Dans presque chaque GD, un ou deux frères et sœurs d’une même famille participaient ensemble. Au total, 6 GD ont été menés avec 47 jeunes (25 filles et 22 garçons).
Les parents de ces jeunes faisaient également partie des personnes participantes. Il leur a été proposé de prendre part à des discussions de groupe avec d’autres parents. L’ensemble des parents a accepté de participer aux GD, même si 4 personnes n’ont pu se joindre à 2 GD pour cause de maladie ou pour d’autres raisons personnelles. Au total, 6 GD ont été menés avec 33 parents (23 mères et 10 pères).
Les jeunes avaient entre 14 et 18 ans, et près de la moitié vivaient en Suède depuis moins de cinq ans. Une partie de ces jeunes était arrivée en Suède avec leurs parents, une autre les avait rejoints en Suède après leur arrivée. Environ 60 % suivaient le premier cycle du secondaire. Les parents avaient en moyenne 45 ans. Au moment de l’étude, 39 % des parents vivaient en Suède depuis cinq ans au plus. Aucun parent ni aucun jeune de l’échantillon n’avait vécu dans un autre pays occidental avant d’arriver en Suède. Le nombre d’enfants vivant au foyer allait de 2 à 13, et 26 parents vivaient en couple marié. La majorité des parents avaient un niveau d’études correspondant au premier cycle du secondaire.
L’étude a reçu l’approbation éthique du comité régional d’éthique de la recherche d’Uppsala, en Suède (DNR 2014/048/2). Les données ont été recueillies en 2018 à l’aide d’un guide d’entretien semi-structuré, défini au préalable, qui a été testé lors du premier GD de chaque groupe (jeunes et parents). Le guide n’a pas été modifié après ce test. Mener des GD présente à la fois des avantages et des inconvénients. Les GD peuvent permettre de recueillir des données riches, dans lesquelles les personnes participantes décrivent leurs expériences et prolongent leur réflexion, ce qui nourrit des échanges à la fois généraux et approfondis. L’un des points forts de cette étude tient en outre au fait que les données ont été recueillies à la fois auprès des jeunes et de leurs parents, au sein des mêmes foyers. Les GD de jeunes comme ceux de parents portaient sur les pratiques parentales, sur les relations actuelles entre les parents et leurs enfants, et sur ce qui pourrait contribuer à améliorer les relations parents-enfants. Des questions de relance étaient posées aux personnes participantes, à qui l’on demandait de donner des exemples tirés de leur relation. L’ensemble des GD a été enregistrés et transcrits mot à mot.
L’ensemble des données transcrites a été analysé de manière inductive selon l’approche en six phases de l’analyse thématique de Braun et Clarke (2012). Les GD de parents et ceux de jeunes ont été analysés séparément. L’analyse a commencé par une familiarisation générale avec les données, en lisant les réponses à plusieurs reprises pour obtenir une vue d’ensemble du contenu. Cette première phase consistait à prendre des notes et à surligner les phrases et les paragraphes qui saisissaient la notion de processus dialectique dans la relation parent-enfant ou s’y rapportaient. Dans la deuxième phase, des codes ont été extraits systématiquement des données et reportés dans un tableau, qui a servi à élaborer une grille de codage appliquée aux données. Les codes portaient explicitement sur l’objet central de l’analyse et restaient à un niveau descriptif : les expériences et les perceptions qu’avaient les parents et les jeunes des processus dialectiques dans la relation parent-enfant. Dans la troisième phase, une fois l’ensemble du texte codé, l’équipe de recherche a examiné les codes et les a regroupés selon leurs ressemblances et leurs différences. Plusieurs thèmes ont été dégagés, puis regroupés sous différents sous-thèmes. Dans la quatrième phase, l’équipe a comparé et discuté les sous-thèmes possibles issus des codes. Ces sous-thèmes ont ensuite été affinés, de sorte que chaque thème soit assez large pour saisir un ensemble d’expériences et de perceptions des personnes participantes. Tous les sous-thèmes ont été fusionnés et organisés en thèmes qui en résumaient et en condensaient le cœur. À la dernière étape de l’analyse, l’équipe a réexaminé les thèmes et les sous-thèmes et les a comparés aux codes. Pour garantir la crédibilité et la confirmabilité des résultats, l’ensemble de l’équipe a discuté des résultats jusqu’à parvenir à un consensus sur les thèmes.
L’analyse a dégagé deux thèmes : 1) trouver un équilibre entre relations hiérarchiques et relations égalitaires et 2) partager des espaces. Ces deux thèmes généraux ont été déclinés à leur tour en trois sous-thèmes chacun.
Le thème trouver un équilibre entre relations hiérarchiques et relations égalitaires comprend trois sous-thèmes : décrire les relations passées et présentes entre parents et jeunes, des changements qui s’imposent et influent sur la relation et construire une influence mutuelle dans la capacité d’agir.
L’étude a relevé un décalage entre les récits des parents et ceux des jeunes au sujet des processus dialectiques dans les relations parents-enfants. Les parents évoquaient leur relation avec leurs enfants en se référant au programme Ladnaan, tandis que les jeunes comparaient les parents somaliens aux parents suédois.
Les jeunes ont expliqué que les parents somaliens pratiquaient en général une parentalité autoritaire, et que cela menait à des conflits et à la dissimulation. Comme l’a dit une participante : « Eux [les parents somaliens], ils ne savent que crier sur l’enfant ; ils disent de faire ceci et cela, alors l’enfant fait semblant d’obéir juste pour contenter ses parents » (GD1, jeune fille [JF] 1). Une partie des jeunes, surtout quand leur arrivée en Suède était récente, soutenait que la manière autoritaire d’élever les enfants pouvait être utile à certains jeunes, et que les parents somaliens veulent le meilleur pour leurs enfants :
« Mais c’est dans notre intérêt que les parents nous crient dessus, parce que si on est à la maison tout le temps sur nos téléphones, que les garçons jouent aux jeux vidéo, personne ne fait ses devoirs ; mais si les parents crient et nous prennent les téléphones, alors on prend les livres » (GD1, JF 3).
Les jeunes ont en outre souligné l’importance de fixer des règles et des limites, et montré comment leur absence pouvait créer des problèmes pour les garçons :
« Discipliner l’enfant, ça veut dire l’emmener dans de bons endroits, comme la mosquée, et lui donner des conseils. J’ai vu d’autres enfants traîner avec de mauvaises fréquentations, puis se mettre à acheter ou à vendre de la drogue. Les parents devraient demander à l’enfant comment s’est passée l’école aujourd’hui, mais certains enfants sortent, rentrent et vont dormir » (GD2, jeune garçon [JG] 5).
D’autres jeunes, hostiles au style parental autoritaire, ont en revanche décrit l’importance d’équilibrer une parentalité autoritaire et une parentalité relationnelle :
« Alors laissez-les grandir en tant que personnes, pour qu’elles puissent se découvrir. Ce sont elles qui grandissent ; alors vous avez une relation amicale avec votre fille, et vous lui demandez par exemple : qu’est-ce qui se passe aujourd’hui ? Qu’est-ce que tu as fait à l’école ?» (GD3, JF 1).
Les parents, de leur côté, attribuaient l’amélioration de leur relation avec leurs enfants au programme de soutien à la parentalité suivi auparavant. L’ensemble des parents de cette étude a déclaré avoir changé leurs pratiques parentales, passant d’une parentalité autoritaire à une parentalité démocratique (authoritative). En outre, grâce à ce changement, beaucoup de parents disaient faire preuve d’ouverture et de sensibilité face aux besoins affectifs de leurs enfants :
« J’en fais beaucoup plus maintenant, j’essaie de comprendre pourquoi mon enfant est en colère, ce qui l’a mis en colère, de comprendre ce qui le rend heureux, de respecter son opinion et de lui parler doucement. Ce n’est pas quelque chose qu’on faisait avant le cours, et ça a rendu notre relation bien meilleure » (GD2, père 4).
Les jeunes et leurs parents ont décrit différents facteurs qui affectaient leur relation et créaient parfois des conflits. Du point de vue des jeunes, la relation parent-enfant était influencée par les changements de contexte, les écarts entre générations, la pression des pairs et l’absence de figures paternelles. D’après l’expérience de ces jeunes, l’immigration dans un nouveau pays a contribué à des déséquilibres de pouvoir et à des conflits entre parents et enfants. Des jeunes ont rapporté que, parmi leurs pairs d’origine somalienne, beaucoup comprenaient de travers les droits de l’enfant dans le nouveau contexte et se mettaient à refuser d’écouter leurs parents :
« Quand tu arrives en Suède, tu entends des choses comme : “Tu peux décider ce que tu veux. C’est un pays libre, et personne [les parents] ne peut te dire quoi faire. Tu peux vivre comme tu veux.” Et puis ça leur monte à la tête, et ils pensent qu’ils peuvent faire tout ce qu’ils veulent » (GD5, JF 1).
Les déséquilibres de pouvoir et les conflits tenaient à l’adaptation plus rapide des jeunes au nouveau contexte social, par rapport à leurs parents, si bien que les jeunes devenaient pour leurs parents des intermédiaires à la fois linguistiques et culturels :
« Quand les parents et les enfants arrivent dans ce pays, ils ne se comprennent pas, surtout quand les parents ne sont pas intégrés dans le pays. Les enfants apprennent la langue plus vite » (GD6, JF 2).
« Et tu deviens l’interprète de ta mère. Tu lui lis même les lettres [des administrations]. Tu fais toutes ces choses-là. En fait… tu grandis plus vite, à lire les lettres ou à payer les factures, et on est leurs interprètes, et ça crée le déséquilibre dans la relation » (GD3, JF 1).
La pression des pairs et le manque ou l’absence de figures paternelles étaient décrits par les jeunes, en particulier par les garçons, comme sources de conflits de pouvoir qui nuisaient à leurs relations parents-enfants. Garçons et filles expliquaient que les mères seules avaient des difficultés, car elles devaient être à la fois une mère et un père pour leurs enfants :
« La plupart des enfants nés à l’étranger, leurs mères sont des mères seules. Quand les enfants arrivent à un certain âge et qu’ils ont besoin de leur père, je crois que c’est pour ça qu’on ne l’écoute pas [la mère], et la plupart des enfants nés à l’étranger n’ont pas de père » (GD5, JG 3).
Comme leurs enfants, les parents expliquaient que le changement de contexte, le passage du pays d’origine au pays d’accueil, avait introduit des écarts d’acculturation dans la relation parent-enfant. S’adapter au nouveau contexte était toutefois aussi perçu comme une occasion d’améliorer leur relation. Une mère l’a expliqué ainsi : « Comme dit le proverbe somalien, “Sois et comporte-toi comme tout le monde dans ce contexte [À Rome, fais comme les Romains]”, et nous devons élever nos enfants comme on le fait dans ce contexte » (GD1, mère 1).
Ce sous-thème rend compte de deux capacités d’agir actives dans la relation : jeunes comme parents avaient la responsabilité et la possibilité d’influer sur leurs relations, de façon positive comme négative. Les jeunes avaient conscience d’avoir prise sur leurs relations avec leurs parents et de pouvoir les orienter dans un sens jugé bénéfique pour leur propre compte. Leur capacité d’agir s’exprimait de deux manières : d’abord en tenant compte de l’humeur de leurs parents, en se calmant ou en prenant du recul lorsque leurs parents étaient contrariés ; ensuite en confrontant leurs parents ou en raisonnant avec eux lorsque ces jeunes avaient le sentiment que leurs parents n’envisageaient pas une question du point de vue de leurs enfants. Par exemple :
« Je leur dis [à mes parents] que je ne peux pas être ce qu’ils veulent que je sois. Je ne peux pas le faire et je n’ai pas la capacité d’y arriver, alors si je prends [leur] choix, je risque d’échouer. Je leur dis ce que je ressens » (GD2, JG 1).
Comme les jeunes, les parents ont aussi construit leur capacité d’agir dans le nouveau contexte, en modifiant leurs méthodes éducatives pour les accorder aux normes suédoises. Les parents ont déclaré avoir pris du recul et laissé davantage de liberté à leurs enfants pour exprimer leurs besoins et leurs idées. La motivation des parents venait toutefois de la conviction que des interactions positives avec leurs enfants modifieraient les comportements de ces derniers :
« J’ai trouvé différentes idées et façons de me comporter avec mes enfants, et quand les enfants ont vu le changement dans [ma] manière d’être parent, ils ont changé » (GD1, mère 6).
« Les parents doivent changer eux-mêmes, s’ils font ça et se montrent gentils avec leurs enfants. Je crois que les enfants se rapprochent d’eux. Maintenant, il y a de l’harmonie, et la relation a changé ; il y a de la satisfaction, du bonheur et une bonne communication » (GD6, père 1).
Le thème partager des espaces décrit le désir qu’avaient parents et jeunes d’améliorer leurs relations. Ce thème général comprend trois sous-thèmes : répondre aux besoins affectifs, communiquer et être disponible, et se faire confiance et partager les décisions.
Jeunes et parents comprenaient de manière différente les besoins affectifs des jeunes. Les jeunes exprimaient en général le souhait que leurs parents les encouragent à gagner en assurance et à se sentir acceptés. Les garçons, en particulier, insistaient sur leur besoin de soutien affectif de la part de leurs parents et décrivaient comment ce soutien les rendrait forts psychologiquement. Comme l’a dit un garçon :
« À mon avis, il manque un soutien psychologique et affectif pour les jeunes Somaliens. Ça veut dire que si les parents somaliens donnent un soutien affectif à leur enfant, il ou elle se développera psychologiquement » (GD6, JG 1).
Dans deux des GD, les filles ont dit recevoir un soutien affectif, mais elles ont aussi fait état d’un traitement inégal selon le sexe de la part de leurs parents. Les filles avaient le sentiment de recevoir un soutien affectif mais moins de liberté d’être indépendantes. Selon les filles, la liberté accordée aux garçons les conduisait à avoir des ennuis. Les filles avaient le sentiment que les parents emmenaient leurs filles en vacances à l’étranger, tandis que les garçons restaient chez d’autres membres de la famille en Suède. D’après les filles de ces deux GD, les parents craignaient la honte et ce que la communauté somalienne pourrait dire de leurs filles si elles se comportaient mal ou faisaient honte à leur famille. Dans ces deux mêmes GD, cependant, des jeunes des deux sexes ont indiqué que pour les parents somaliens, la crainte de la honte si leur enfant commettait des actes délictueux ou consommait des substances était la même pour les filles et pour les fils.
Contrairement aux jeunes, les parents n’ont jamais évoqué de différence de traitement entre leurs filles et leurs fils. Dans deux des GD, toutefois, les pères ont raconté comment ils s’étaient montrés moins durs avec leurs fils et avaient commencé à devenir leurs amis. Les parents ont décrit comment leur parentalité plus sensible leur avait permis de mieux comprendre les besoins affectifs de leurs enfants. Ces parents expliquaient avoir pris la décision consciente d’essayer d’améliorer leur relation avec leurs enfants en comprenant leurs besoins affectifs et en y répondant.
« La stratégie que j’ai utilisée pour améliorer notre relation, c’est d’être plus empathique et plus humble. Parce que l’empathie est la seule manière d’améliorer sa relation avec ses enfants ; personne ne gagne rien à être sévère » (GD1, mère 6).
Les jeunes et leurs parents s’accordaient sur l’importance de passer du temps ensemble et de communiquer régulièrement. Pour les jeunes, la communication et l’interaction supposaient que les parents interrogent leurs enfants sur leurs sentiments et sur leur journée, non pour les soumettre à un interrogatoire, mais pour les comprendre et les aider. Les jeunes soulignaient l’importance de passer du temps ensemble. « Les parents doivent passer du temps avec leurs enfants, leur parler et sortir avec eux ; alors l’enfant verra ses parents comme des personnes attentionnées » (GD6, JF 1). Les jeunes ont aussi évoqué leurs espoirs pour le jour où viendrait leur tour d’être parents. Une jeune fille a dit : « Toujours leur parler, garder le contact avec eux, faire des choses ensemble » (GD4, JF 3).
Les parents expliquaient que la communication avec leurs enfants s’était améliorée. La communication leur apparaissait aussi comme un moyen d’éviter les conflits et d’atténuer leur propre stress.
« Le stress s’en va si on a une bonne communication, si on écoute son enfant, si on lui demande comment s’est passée sa journée. Alors ça nous donne à tous un bien-être psychologique, de la stabilité à la maison, de l’amour et de la compassion » (GD3, mère 2).
Les jeunes décrivaient la confiance et le partage des décisions en se projetant dans le rôle de parent. Ces jeunes indiquaient aussi que la confiance mutuelle avait un effet positif sur leur relation avec leurs parents. Les jeunes soulignaient que se faire confiance les amènerait à confier à leurs parents leurs difficultés du moment. Sur la prise de décision, les avis des jeunes divergeaient. Si une partie insistait sur l’importance que les parents leur laissent le choix, une autre soutenait que les parents pensent toujours à ce qui est le mieux pour leurs enfants. C’étaient là quelques-unes des manières dont les jeunes souhaitaient exercer leur future parentalité.
Une fois parents à leur tour, ces jeunes voudraient être les confidents les plus proches de leurs enfants et se faire mutuellement confiance. « Une bonne relation et se faire confiance. Devenir leur meilleur ami » (GD4, JF 6). Les parents voyaient dans le partage des décisions et dans le fait de demander l’avis de leurs enfants les signes d’une confiance mutuelle accrue. Selon leurs propos, avec une réflexivité et une conscience grandissantes, leur regard avait commencé à se placer du point de vue de leurs enfants.
« J’ai beaucoup changé mes pratiques parentales. Par exemple, avant, je ne pensais pas que les enfants avaient un rôle et [leur] point de vue sur les affaires de la famille, mais maintenant j’ai commencé à écouter leurs idées et leurs suggestions. Je me suis mis à consulter mes enfants, à tenir compte de ce qu’ils aiment et de ce qu’ils n’aiment pas » (GD2, père 2).
Un autre père, allant dans le même sens, a dit : « Parents et jeunes sont amis, et la maison est stable maintenant. Nous nous sommes mis à discuter et à nous consulter sur chaque question » (GD2, père 6).
Cette étude avait pour objet de saisir les processus dialectiques dans les relations parents-enfants au sein de familles somaliennes en Suède. L’analyse a montré que jeunes et parents livraient des récits différents de ces processus dialectiques. Ni les jeunes ni les parents n’ont parlé de leur relation actuelle, sauf dans l’un des GD de jeunes, où ces jeunes ont décrit leurs relations actuelles avec leurs parents et la manière dont ces parents leur servaient de modèles. Les parents parlaient des relations parents-enfants en se référant au programme de soutien à la parentalité suivi auparavant, tandis que les jeunes exposaient leur vision de la relation parent-enfant idéale.
Comme on pouvait s’y attendre, les jeunes ont soulevé des questions liées à l’installation dans un nouveau pays, à l’effet de ce changement sur les relations familiales et à leur position sociale par rapport à leurs parents, dans la mesure où les enfants servaient souvent d’intermédiaires avec la nouvelle société. L’écart entre générations affaiblissait les possibilités de soutien, pour les parents comme pour les enfants, du fait de la perte des réseaux familiaux et des chaînes générationnelles. Il a été montré que la séparation familiale, c’est-à-dire la dispersion géographique de la famille nucléaire, est un facteur de stress postmigratoire qui nuit à la santé mentale des membres de la famille. La présence ou l’absence d’une figure paternelle joue en particulier un rôle important dans la santé mentale (Löbel, 2020). Plusieurs jeunes vivaient dans le nouveau pays avec un seul parent, en général une mère seule, et l’absence de figure paternelle pesait sur leurs relations et mettait le parent seul sous pression. Des ajustements du rôle parental étaient donc nécessaires dans le nouveau pays, et des éléments d’un rôle parental plus individualiste et plus interactif ont émergé. Les jeunes comparaient leurs parents aux parents de familles suédoises, ce qui est assurément naturel dans un nouveau contexte. L’adolescence est une période intense de socialisation et de quête d’identité, où les jeunes se comparent sans cesse les uns aux autres (Pfeifer et Berkman, 2018) et où l’attention positive ou négative reçue devient particulièrement importante pour l’image de soi et le bien-être des adolescents (Randell et al., 2016).
Les jeunes décrivaient leurs parents comme ayant fait évoluer leur style parental : d’un haut niveau d’exigence, d’une position hiérarchique et du contrôle, ces parents étaient passés à la réceptivité, à la compréhension et à l’implication. Les parents expliquaient que ces changements de style parental étaient survenus après leur participation au programme de soutien à la parentalité : leur écoute des signaux de leurs enfants et leur présence affective s’étaient accrues. Ces parents avaient en outre appris à écouter et à résoudre les problèmes au lieu de décider à la place de leurs enfants. Selon la théorie du changement familial de Kagitcibasi (2013), le changement de contexte et de culture a atténué le poids du modèle familial d’interdépendance auquel les personnes immigrées somaliennes étaient habituées. Dans le nouveau contexte, les interdépendances matérielles se sont affaiblies et les interdépendances psychologiques ou affectives se sont accrues. Les parents nés en Somalie expliquaient qu’après avoir suivi le programme de soutien à la parentalité, leur réceptivité s’était accrue et leur regard s’était ouvert aux besoins affectifs de leurs enfants. Plusieurs jeunes de l’étude ont exprimé l’importance d’une communication ouverte avec leurs parents et d’une écoute de leur part.
Après leur arrivée en Suède, les parents nés en Somalie ont vu se transformer les rapports de pouvoir au sein de leur famille. Le postulat d’un pouvoir inégal entre parents et enfants est fondamental pour décrire les relations parents-enfants (Kuczynski et al., 2013). Le processus d’acculturation des enfants est plus rapide que celui de leurs parents, et la culture s’est révélée une source importante de pouvoir pour les enfants (Kuczynski et al., 2013). Les jeunes de cette étude ont tiré de la culture et de la langue suédoises nombre de leurs attitudes, de leurs valeurs et de leurs comportements, ce qui leur permettait d’aider leurs parents à lire les lettres des administrations, de servir d’intermédiaires entre leurs parents et la société suédoise et d’endosser des rôles plus adultes. Leurs compétences linguistiques et leurs rôles plus adultes ont contribué à modifier l’équilibre des pouvoirs dans leur famille, en donnant aux jeunes, dans leur nouveau pays, un pouvoir jusque-là inconnu.
Les différences de traitement des enfants par les parents étaient fondées sur le genre, et les jeunes vivaient certaines inégalités entre garçons et filles. Les filles de l’étude indiquaient que leurs parents leur imposaient des limites plus strictes qu’aux garçons. Dans le même temps, les filles recevaient davantage de soutien affectif que les garçons. Un contrôle accru allant de pair avec un soutien affectif accru peut être vécu par les filles comme contradictoire. Si les garçons étaient décrits comme jouissant de plus de liberté mais recevant moins de soutien affectif, certains ne parvenaient pas à gérer leur liberté de manière responsable. Des limites floues et un manque de contrôle et de soutien pouvaient attirer des ennuis à certains garçons. Plusieurs jeunes ont souligné l’importance non seulement de limites claires en matière de comportement, mais aussi d’un soutien affectif.
Le genre semblait donc être un facteur sous-jacent important dans la relation parent-enfant, avec davantage de restrictions pour les filles et moins pour les garçons. Les descriptions du genre données par les parents et par les jeunes présentaient certaines différences. Les parents expliquaient ne faire aucune différence entre leurs filles et leurs fils, tandis que les jeunes soulignaient les différences de traitement selon le genre de la part de leurs parents. Ce décalage peut tenir aux normes de genre traditionnelles, comme un contrôle plus grand sur les filles que sur les garçons, profondément ancrées dans la pensée, le comportement et la culture, et sur lesquelles les adultes réfléchissent rarement. La honte était une émotion importante qui façonnait le comportement social et un facteur dans la fixation de limites pour les filles. Les émotions comme la honte sont un indicateur de la qualité d’un lien social : elles signalent un lien menacé et une aliénation (Scheff, 2003). Une étude menée auprès de garçons adolescents a montré que vivre des relations sécurisantes au sein de la famille et avec des amis proches capables d’apporter un soutien affectif est essentiel à la santé et au bien-être des garçons (Randell et al., 2016).
Quelques pères ont toutefois raconté comment ils avaient assoupli leur style parental et noué des liens d’amitié avec leurs fils. C’est là un exemple d’adoption de normes de genre plus larges dans les comportements parentaux, sous l’effet des changements de contexte.
Conformément aux théories de Kagitcibasi (2013) et de Kuczynski et al. (2013), les jeunes de cette étude se sont acculturés plus vite dans la nouvelle société, et les familles ont été contraintes de trouver de nouvelles manières de fonctionner entre deux cultures. Les parents s’efforçaient de trouver un équilibre entre approches hiérarchique et égalitaire. Leur sentiment était de ne plus pouvoir décider à la place de leurs enfants, comme dans leur pays d’origine, où leur pouvoir allait de soi et n’était pas remis en question. De nouvelles compétences étaient nécessaires pour faire face à la vie familiale et aux enfants dans un nouveau contexte culturel, comme négocier avec les enfants et prendre des décisions ensemble. De nouvelles pratiques dialectiques se sont ainsi développées, et de nouvelles relations de réciprocité se sont installées. Ce nouveau style parental s’accorde avec le modèle d’interdépendance affective ou psychologique, qui fait la synthèse entre les valeurs individualistes occidentales traditionnelles, qui renforcent l’autonomie, et le modèle familial d’interdépendance répandu dans les sociétés rurales. Ce nouveau modèle renforce à la fois l’interdépendance entre générations et les valeurs collectivistes (Kagitcibasi, 2013).
Les parents expliquaient avoir fini par comprendre les besoins affectifs de leurs enfants grâce à une conscience accrue et à une meilleure communication avec les enfants. Les réponses mettaient en avant des processus dynamiques dans les relations parents-enfants, processus auxquels enfants et parents contribuaient les uns comme les autres. Parents et jeunes partageaient un espace commun où les points de vue des jeunes comme des parents comptaient et étaient exprimés. La confiance mutuelle et la capacité de décider ensemble étaient soulignées. La confiance était la condition pour pouvoir compter les uns sur les autres et discuter ouvertement. Les parents disaient avoir conscience du lien entre leur propre comportement et les comportements et les émotions que manifestaient leurs enfants. Ces parents expliquaient avoir essayé d’améliorer leur relation avec leurs enfants en comprenant leurs besoins affectifs et en y répondant. Leur capacité à bien communiquer, à poser des questions et à négocier avec leurs enfants les aidait à gérer les conflits et à éviter de se mettre en colère. De même, les jeunes soulignaient l’importance que leurs parents les interrogent sur leur vie quotidienne et sur leurs sentiments. Les jeunes affirmaient qu’une fois parents, l’accent serait mis sur le soutien affectif, sur la présence auprès de leurs enfants et sur le fait de leur poser beaucoup de questions.
Cette étude montre que jeunes et parents sont les uns comme les autres des acteurs de la vie familiale après l’immigration dans un nouveau pays. Être parent dans un nouveau pays pose de nombreux défis, mais une compréhension des besoins affectifs des enfants et le développement de compétences de communication avec les enfants fournissent une base pour une interaction de meilleure qualité et une compétence socioculturelle accrue.
Les résultats de cette étude ont montré que parents et jeunes de familles somaliennes ont rencontré des difficultés et des changements qui ont affecté leurs relations, comme l’inégalité de pouvoir au sein de la relation. Un résultat encourageant tient cependant à ce que parents et jeunes ont construit leur relation et lui ont donné sens, de sorte que les uns comme les autres se percevaient comme des acteurs. Les parents ont trouvé une manière d’équilibrer approches hiérarchique et égalitaire, en développant et en installant de nouveaux processus dialectiques et de nouvelles relations de réciprocité. Malgré les changements positifs dans leur relation, les jeunes ont vécu des différences de traitement fondées sur le genre de la part de leurs parents, et leur souhait était que fils et filles soient traités de façon plus égale. Les jeunes souhaitaient que garçons et filles puissent être indépendants tout en recevant un soutien affectif. Les changements rapportés par les parents et les jeunes de cette étude témoignent d’une capacité à s’adapter et à construire leur relation, mais suggèrent aussi qu’il faudrait faire davantage d’efforts pour offrir aux familles issues de l’immigration des programmes de soutien à la parentalité adaptés à leur culture. Ce soutien contribuerait à renforcer les relations parents-enfants et à améliorer la santé mentale et les processus d’acculturation des parents et des enfants.
Complexe Systémique : à retenir
Ce travail a le mérite d’interroger jeunes et parents d’une même famille, et de lire leurs désaccords comme un processus dialectique plutôt que comme un simple choc de cultures. Pour la clinique, trois pistes se dégagent : repérer la parentification linguistique (l’enfant interprète, lit les courriers, paie les factures) et ce qu’elle fait à la hiérarchie ; entendre des jeunes qui réclament moins une liberté abstraite qu’un soutien affectif et des limites claires ; mettre au travail, avec la famille, les différences de traitement entre filles et garçons, que les parents ne voient pas et que les jeunes nomment. La prudence s’impose pourtant : les parents avaient suivi trois ans plus tôt un programme évalué et en partie élaboré par la même équipe, et le désignent comme la cause de leur changement ; les groupes de discussion favorisent un discours attendu, et les jeunes parlent surtout de la relation idéale plutôt que de la relation vécue. L’absence des pères, lue ici surtout comme un manque, appellerait une lecture plus large des familles dispersées par l’exil. À lire avec l’article sur le trauma intergénérationnel des personnes réfugiées est-africaines de la génération 1.5, et avec l’article sur la migration, la perte ambiguë et les rituels.
Notes de l’original
Financement. Financement du libre accès assuré par l’université de Dalarna.
Liens d’intérêts. L’équipe de recherche déclare n’avoir aucun lien d’intérêts.
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Traduction non officielle en français de Processus dialectiques dans les relations parents-enfants au sein de familles somaliennes en Suède, par Fatumo Osman, Eva Randell, Abdikerim Mohamed et Emma Sorbring, Journal of Child and Family Studies, vol. 30, no 7 (2021), doi : 10.1007/s10826-021-01956-w, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (points forts regroupés dans l’encadré du résumé). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.
Traduction française non officielle de « Dialectical Processes in Parent-child Relationships among Somali Families in Sweden », publié dans Journal of Child and Family Studies (2021) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.
Lire l’article originalComment citer cet article
Osman, F., Randell, E., Mohamed, A., et Sorbring, E. (2021). Processus dialectiques dans les relations parents-enfants au sein de familles somaliennes en Suède (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/processus-dialectiques-dans-les-relations-parents-enfants-de-familles-somaliennes-en-suede (Œuvre originale publiée en 2021 dans Journal of Child and Family Studies, 30(7), 1752-1762 (2021) ; republiée en 2021 par Journal of Child and Family Studies, https://link.springer.com/article/10.1007/s10826-021-01956-w)
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