Australian Journal of Social Issues · Protection de l'enfance

Aider les familles aborigènes et insulaires du détroit de Torres à rester unies dès le départ (SAFeST Start) : un appel urgent à agir face à la crise des retraits de nourrissons

En Australie, un enfant aborigène ou insulaire du détroit de Torres sur cinq qui entre en placement a moins d’un an, et ces enfants sont placés onze fois plus que les autres. Trente-trois signataires, dont une majorité appartient à ces peuples, dénoncent des signalements prénataux qui font fuir le suivi de grossesse, des retraits de nouveau-nés décidés sans les parents et un racisme systémique qui prolonge les « générations volées ». Le texte demande que les communautés conçoivent elles-mêmes le soutien aux parents dès la grossesse.

Auteurs Catherine Chamberlain (Centre for Health Equity, université de Melbourne ; Judith Lumley Centre, université La Trobe ; Lowitja Institute ; université Murdoch) et 32 autres signataires d’universités, d’hôpitaux et d’organisations aborigènes et insulaires du détroit de Torres en Australie (liste complète des affiliations dans l’article original)Première publication Australian Journal of Social Issues, 26 janvier 2022Traduction Complexe Systémique, traduction non officielle

Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de Aider les familles aborigènes et insulaires du détroit de Torres à rester unies dès le départ (SAFeST Start) : un appel urgent à agir face à la crise des retraits de nourrissons, par Catherine Chamberlain, Paul Gray, Debra Bennet, Alison Elliott, Marika Jackomos, Jacynta Krakouer, Rhonda Marriott, Birri O'Dea, Julie Andrews, Shawana Andrews, Caroline Atkinson, Judy Atkinson, Alex Bhathal, Gina Bundle, Shanamae Davies, Helen Herrman, Sue-Anne Hunter, Glenda Jones-Terare, Cathy Leane, Sarah Mares, Jennifer McConachy, Fiona Mensah, Catherine Mills, Janine Mohammed, Lumbini Hetti Mudiyanselage, Melissa O'Donnell, Elizabeth Orr, Naomi Priest, Yvette Roe, Kristen Smith, Catherine Waldby, Helen Milroy et Marcia Langton, publié dans Australian Journal of Social Issues (Wiley) (2022), doi : 10.1002/ajs4.200, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Les figures 1 à 3 sont reproduites en anglais ; les corrections de l’éditeur sont traduites à leur place ; les notices biographiques des signataires ne sont pas reprises ; les remerciements sont regroupés dans les notes. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.

Tous les enfants ont le droit fondamental d’être en lien avec leur famille, leur communauté et leur culture.

Catherine Chamberlain et al.

Résumé

Réduire la surreprésentation des enfants aborigènes et insulaires du détroit de Torres dans le placement hors du foyer est un objectif clé du programme Closing the Gap, auquel tous les gouvernements australiens se sont engagés. Les stratégies actuelles échouent. L’« écart » se creuse : au 30 juin 2020, le taux d’enfants aborigènes et insulaires du détroit de Torres placés hors du foyer était 11 fois celui des enfants non autochtones. Environ un enfant aborigène ou insulaire du détroit de Torres sur cinq qui entre chaque année en placement a moins d’un an. Ces chiffres traduisent un trauma intergénérationnel et un préjudice institutionnel qui s’accumulent pour les familles et les communautés aborigènes et insulaires du détroit de Torres. Cet article expose les défaillances systémiques dans la réponse aux besoins des parents aborigènes et insulaires du détroit de Torres pendant la grossesse et après la naissance, qui causent un préjudice et un trauma cumulés aux familles, aux communautés et aux cultures. Une réforme majeure des systèmes de signalement et des services à l’enfance et à la famille, ainsi qu’un investissement important pour faire face à cette crise, sont nécessaires de toute urgence. Les Family Matters Building Blocks et les cinq éléments du principe de placement des enfants aborigènes et insulaires du détroit de Torres (prévention, participation, partenariat, placement et lien) offrent un fondement transformateur pour agir sur les causes historiques, institutionnelles, socio-économiques et de bien-être des trajectoires catastrophiques actuelles. Le moment d’agir, c’est maintenant.

Mots-clés : aborigènes et insulaires du détroit de Torres, services à l’enfance et à la famille, trauma intergénérationnel, placement hors du foyer, signalements prénataux

1 Introduction

Selon les données disponibles, avant la colonisation, les enfants aborigènes et insulaires du détroit de Torres étaient probablement en meilleure santé physique, sociale et émotionnelle que les enfants européens de 1788 (Thomson, 1984). Les nouveaux parents étaient soutenus selon les principes de la « loi des grands-mères » (Langton, 1997 ; Ramsamy, 2014). La sécurité et le bien-être des enfants aborigènes et insulaires du détroit de Torres étaient assurés au sein de systèmes de parenté et de soins communautaires (McMahon, 2017). Depuis la colonisation, la violence systémique, la dépossession des terres, la répression des pratiques culturelles, le racisme et la discrimination ont causé souffrance, maladie et mort, laissant un héritage de trauma qui touche les peuples aborigènes et insulaires du détroit de Torres (Atkinson, 2002). Cette violence systémique comprend le retrait forcé des enfants aborigènes et insulaires du détroit de Torres de leur famille, connu sous le nom de « générations volées » (Stolen Generations ; Wilson, 1997), qui a désorganisé des systèmes de parenté vitaux et atteint la capacité des parents concernés à prodiguer des soins attentifs (Chamberlain, Gee, et al., 2019). L’interface entre les communautés aborigènes et insulaires du détroit de Torres et les gouvernements souffre de relations médiocres, de responsabilités fragmentées et de priorités contradictoires, autant de facteurs qui perpétuent les inégalités. Le cadre de l’Organisation mondiale de la santé (Marmot et al., 2012) pour comprendre les causes des inégalités de santé montre comment la violence historique et la désorganisation familiale entraînent des cycles cumulatifs de trauma intergénérationnel (Chamberlain, Gee, et al., 2019) et d’adversité dans l’enfance, avec des effets majeurs sur la santé tout au long de la vie (Anda et al., 2010 ; Felitti et al., 1998 ; Hughes et al., 2017), sur le bien-être et sur la prospérité (Henry et al., 2018).

En 2007, tous les gouvernements australiens ont signé un engagement à « combler l’écart » (Closing the Gap) d’espérance de vie en améliorant la santé et l’équité pour les populations aborigènes et insulaires du détroit de Torres, les progrès au regard d’objectifs clés étant présentés chaque année au Parlement. La reconnaissance de l’importance cruciale des expériences du début de la vie pour améliorer la santé et aider les familles à prodiguer des soins attentifs (Britto et al., 2017) est un élément central du plan national de santé des peuples aborigènes et insulaires du détroit de Torres (Department of Health, 2013), élaboré pour guider les efforts de Closing the Gap. En juillet 2020, un nouvel accord national sur Closing the Gap a été signé et, pour la première fois, conclu entre les gouvernements et les organisations faîtières aborigènes et insulaires du détroit de Torres. Cet accord comprenait 17 objectifs socio-économiques nationaux dans des domaines qui influent sur les parcours de vie des peuples aborigènes et insulaires du détroit de Torres, dont un objectif de réduction de 45 % d’ici 2031 du taux de surreprésentation des enfants aborigènes et insulaires du détroit de Torres dans le placement hors du foyer (SNAICC, 2020). Réparer les cycles cumulatifs de trauma intergénérationnel, héritage de la colonisation, sera essentiel pour atteindre cet objectif.

Les tendances actuelles montrent pourtant que les taux d’enfants aborigènes et insulaires du détroit de Torres placés hors du foyer continuent d’augmenter : au 30 juin 2020, ils étaient 11 fois supérieurs à ceux des enfants non autochtones (figure 1) (Australian Institute of Health and Welfare, 2021 ; Productivity Commission, 2021). Si les projections fondées sur les tendances actuelles ont leurs limites, la poursuite des trajectoires actuelles conduirait, en 2031, à une surreprésentation des enfants aborigènes et insulaires du détroit de Torres dans le placement plus de 20 fois supérieure à celle des enfants non autochtones (voir l’illustration des projections dans la figure 1). Le rapport Family Matters estime que, sans action urgente, le nombre d’enfants aborigènes et insulaires du détroit de Torres placés hors du foyer devrait doubler d’ici 2029 (SNAICC, 2020).

Graphique des taux de placement pour 1000 enfants de 2016 à 2020, avec projections jusqu'en 2031, chez les enfants aborigènes et insulaires du détroit de Torres et chez les enfants non autochtones
Figure 1. Enfants australiens placés hors du foyer au 30 juin de chaque année, selon le statut autochtone, avec des projections fondées sur les tendances actuelles (schéma original en anglais).

Ces tendances tiennent pour une large part au nombre d’enfants aborigènes et insulaires du détroit de Torres retirés et placés peu après la naissance ou avant l’âge d’un an, souvent à la suite de signalements aux services de protection de l’enfance (SPE) faits avant la naissance. En 2019-2020, un enfant aborigène ou insulaire du détroit de Torres sur cinq admis en placement avait moins d’un an, soit un taux de 46,6 pour 1 000 enfants, plus de dix fois celui des nourrissons non autochtones (4,6 pour 1 000) (Australian Institute of Health and Welfare, 2021) (figure 2).

Histogramme du nombre et du taux pour 1000 d'enfants admis en placement en 2019-2020 selon l'âge, chez les enfants autochtones et non autochtones ; le taux atteint 46,6 avant un an chez les enfants autochtones
Figure 2. Enfants australiens admis en placement hors du foyer en 2019-2020, selon le groupe d’âge et le statut autochtone. Données extraites des tableaux de données Child Protection Australia de l’AIHW (2019-2020) (Australian Institute of Health and Welfare, 2021) (schéma original en anglais).

Les données de l’AIHW mettent en évidence l’importance des inégalités socio-économiques, masquées dans bien d’autres présentations de ces données sensibles. En 2019-2020, les taux de signalements fondés (c’est-à-dire la conclusion, après examen d’un signalement, qu’il existait des motifs raisonnables de croire qu’un enfant avait été, était ou risquait d’être maltraité, négligé ou victime d’un autre préjudice) suivaient de nettes inégalités selon les zones socio-économiques (Australian Institute of Health and Welfare, 2021) (voir la figure 3). Les gradients socio-économiques des signalements fondés étaient plus marqués chez les enfants aborigènes et insulaires du détroit de Torres. Les inégalités socio-économiques sont souvent masquées dans les données de santé publique, et il est vital que les causes profondes de tout problème social ou de santé soient clairement mises en lumière, comprises et traitées (Thurber et al., 2021).

Histogramme du pourcentage d'enfants concernés par un signalement fondé selon le quintile socio-économique, plus élevé dans les zones les plus défavorisées, chez les enfants aborigènes et insulaires du détroit de Torres et chez les enfants non autochtones
Figure 3. Enfants concernés par un signalement fondé, selon la zone socio-économique et le statut autochtone (pourcentage), 2019-2020 (schéma original en anglais).

Le devenir des enfants aborigènes et insulaires du détroit de Torres admis en placement en Australie est très préoccupant. Le rapport Our youth, our way: Inquiry into the over-representation of Aboriginal children and young people in the Victorian youth justice system décrit une trajectoire qui mène du placement au système de justice des mineurs et constate de graves défaillances des systèmes de protection de l’enfance et de placement, en particulier de l’accueil en établissement (Commission for Children and Young People, 2021). La santé physique, développementale et psychologique des enfants aborigènes et insulaires du détroit de Torres placés est elle aussi très préoccupante (Shmerling et al., 2020). Plus largement, dans une étude longitudinale menée auprès de jeunes en Australie, 37,5 % ont déclaré avoir fait une tentative de suicide dans les quatre ans suivant la sortie du placement (Cashmore et Paxman, 2007). Les enfants retirés à leurs parents connaissent aussi souvent, toute leur vie, des contacts avec les systèmes de protection de l’enfance et de justice, un désavantage et une institutionnalisation durables, et une coupure d’avec leur culture, leur communauté et leur famille (Herrman et al., 2016 ; Tune, 2017).

La situation actuelle ne peut être décrite que comme une crise nationale, reflet de défaillances systémiques, de discriminations, des effets de la colonisation et de politiques préjudiciables (O’Donnell et al., 2019). Dans son rapport Family is Culture, la professeure Davis se demande si l’Australie respecte ses obligations en tant que membre des Nations unies et signataire de la Convention des Nations unies relative aux droits de l’enfant (Davis, 2019), ainsi que celles de la législation sur la protection de l’enfance, qui imposent de préserver l’intérêt supérieur de l’enfant et l’intégrité des familles et des communautés autochtones.

Dans cet article, nous exposons nos inquiétudes quant aux défaillances systémiques et à celles des SPE dans la réponse aux besoins des parents qui vivent une complexité sociale et/ou émotionnelle. Nous plaidons pour une réforme urgente et appelons à agir en investissant de façon substantielle pour infléchir ces trajectoires. Notre argumentation s’appuie sur une expertise fondée sur les données probantes et informée par la culture, et appelle à transformer les systèmes de santé, d’action sociale et d’aide sociale, ainsi que leurs fondements épistémologiques, pour qu’ils soutiennent la réussite, et non l’échec, des familles aborigènes et insulaires du détroit de Torres.

Défaillances systémiques qui ne répondent pas aux besoins des parents vivant une complexité sociale et émotionnelle :

Un nombre croissant d’enfants aborigènes et insulaires du détroit de Torres placés hors du foyer, séparés de leur famille, de leur communauté et de leur culture. Cela ne correspond pas à l’intention du principe de placement des enfants aborigènes et insulaires du détroit de Torres (Davis, 2019 ; Guthrie et al., 2020 ; SNAICC, 2019, 2020) ni aux engagements du gouvernement australien dans le cadre de Closing the Gap (Australian Government, 2021).

Les services de protection de l’enfance (SPE) sont un obstacle important à l’accès des parents à un soutien qui préviendrait les ruptures familiales et le trauma de l’enfant. Des lignes directrices encadrant l’intervention des SPE avant la naissance ont été mises en place dans la plupart des juridictions australiennes, officiellement pour permettre un soutien précoce des parents afin de prévenir les ruptures familiales et le trauma de l’enfant (Harrison et al., 2016 ; Taplin, 2017). Pourtant, la peur des SPE reste un obstacle important à l’accès des parents au soutien (Langton et al., 2020). Les signalements aux SPE peuvent être déclenchés par un large éventail de « risques potentiels » pour l’enfant à naître, ce qui a contribué à une forte hausse des retraits de nourrissons au cours de la dernière décennie (Wise et Corrales, 2021). Par exemple, en Australie-Occidentale, l’intervention des SPE avant la naissance peut être déclenchée par un signalement antérieur d’un autre enfant au service ; la condamnation d’un membre de la famille pour une infraction contre un enfant ; la consommation de drogues et d’alcool ; une maladie mentale grave ; des violences familiales et conjugales (VFC) ; le jeune âge de la mère ; une déficience cognitive ; l’absence de logement ; ou le fait que la mère soit elle-même placée. Ces mesures de « dépistage » grossières manquent souvent de spécificité, ce qui peut conduire à un grand nombre de « faux positifs », au prix d’un préjudice important pour les familles aborigènes et insulaires du détroit de Torres. Une analyse récente en Nouvelle-Galles du Sud a relevé que « près d’un enfant aborigène sur dix en Nouvelle-Galles du Sud, entré à l’école maternelle en 2012, avait fait l’objet d’un signalement [de risque de préjudice grave] avant sa naissance » (Davis, 2019). Fait capital, rien ne permet de dire si le signalement prénatal améliore l’offre d’un soutien acceptable et efficace, améliore le devenir de l’enfant et de la mère (SNAICC, 2019), ni s’il réduit la probabilité que l’enfant soit retiré à la naissance ou peu après (Davis, 2019).

Les pratiques coercitives sont surutilisées par les maternités et les SPE, au risque de nuire et de déclencher des réactions protectrices de « menace ». Des spécialistes s’inquiètent de ce que, dans bien des cas, les « interventions » risquent de faire plus de mal que de bien aux enfants et aux parents aborigènes et insulaires du détroit de Torres. Par exemple, une attention accrue aux VFC est importante, mais, dans le contexte de la grossesse, elle peut servir d’« arme » supplémentaire contre les mères qui subissent ces violences (Langton et al., 2020). L’ultimatum qui exige des mères qu’elles quittent la relation, faute de quoi leur enfant leur sera retiré, est souvent vécu comme une violence systémique de plus, plutôt que comme un « soin » soutenu par les SPE. Effet pervers, les menaces de retrait et la peur croissante de perdre un bébé rendent moins probable la révélation des VFC, ce qui risque de mettre davantage de vies en danger (Langton et al., 2020). En outre, de nombreuses données montrent l’intérêt et l’importance de maintenir ensemble, en sécurité, les parents et leurs enfants en s’attaquant à la perpétration des VFC (Cramp et Zufferey, 2020 ; Humphreys et al., 2020). Le Power Threat Meaning Framework (cadre pouvoir-menace-signification) explique comment, en tant qu’êtres humains, nous avons appris à réagir aux menaces qui reposent sur un abus de pouvoir (Johnstone et al., 2018). Les réactions naturelles de survie (lutte, fuite ou sidération, par exemple) sont plus facilement réactivées, ou « déclenchées », chez les personnes qui ont subi un trauma antérieur (Blue Knot Foundation, 2021 ; Kozlowska et al., 2015). Ces réactions de « menace » ou de « stress » peuvent nuire à la santé de la mère comme à celle du fœtus (Sandman et Davis, 2012) et au comportement maternel, augmentant le risque et créant une spirale préjudiciable et dangereuse qui s’auto-renforce. La « sécurité » pendant la grossesse et l’accouchement est essentielle pour les parents ; pourtant, beaucoup de parents aborigènes et insulaires du détroit de Torres jugent le suivi prénatal « dangereux », en raison de la peur d’une intervention des SPE, du manque de sécurité culturelle, du racisme et d’autres facteurs (Varcoe et al., 2013). Quelle que soit la raison du signalement aux SPE, la peur accrue peut aussi réduire le recours au suivi prénatal, faisant courir d’autres risques au bébé à naître et à la mère pendant la grossesse (Sandman et Davis, 2012). Paradoxalement, dans certains cas, le fait qu’un parent ne se présente pas au suivi prénatal a été invoqué comme motif de signalement aux SPE. Et ce, alors même que la participation au suivi prénatal est reconnue comme un choix de la femme (Clinical Excellence Queensland, 2020).

Le racisme et la discrimination systémiques sont inhérents à l’intervention des SPE (Edwards et al., 2021). Des « facteurs de risque » peuvent déclencher un signalement prénatal aux SPE, et beaucoup sont directement liés au trauma intergénérationnel, aux effets persistants de la colonisation et à la privation socio-économique (dont l’absence de logement), reflétant un racisme systémique. Les gouvernements et les SPE ne reconnaissent pas que le racisme persistant et le nombre écrasant d’enfants retirés à leur famille au fil des générations représentent un préjudice cumulé infligé par le système aux personnes. Ces autorités blâment au contraire les victimes elles-mêmes. Le manque d’engagement auprès des SPE est l’une des principales « raisons » du retrait des nourrissons ; or l’héritage historique des politiques gouvernementales a nourri la méfiance envers le gouvernement, d’où ce manque d’engagement. Les services publics refusent pourtant toute responsabilité dans cette situation et laissent des familles vulnérables en porter seules toute la responsabilité, avec des conséquences catastrophiques. Les directives des SPE statutaires et les « réponses réglementaires ritualisées » (Davis, 2020) qui déterminent la pratique dans les lieux de suivi de la grossesse et de la petite enfance font que ces facteurs liés au racisme systémique sont, pour beaucoup trop de parents aborigènes et insulaires du détroit de Torres, présentés avant tout comme des risques de préjudice pour l’enfant à naître (Harrison et al., 2016), plutôt que comme des besoins sociaux et émotionnels de soutien. L’absence de logement est un exemple clair de facteurs structurels qui ont un effet profond sur les familles (Aboriginal Housing Victoria, 2020) et qui peuvent servir à justifier le retrait des enfants. Il faut y répondre par des politiques en amont.

Le retrait des nourrissons peu après la naissance a lieu sans qu’un soutien acceptable et efficace ait été apporté aux parents, malgré le signalement aux SPE pendant la grossesse. Trop souvent, il a lieu sans discussion préalable avec les parents, ce que les systèmes de services appellent un « retrait de nourrisson non annoncé » (Davis, 2019 ; Marsh et al., 2019 ; SNAICC, 2020). Cette pratique inacceptable prive les parents d’information et de toute possibilité d’agir sur leurs soins et sur le bien-être de leur nourrisson, de leur droit et de leur possibilité d’aimer, de guérir et de se rétablir, et de l’accès à un soutien thérapeutique efficace fondé sur les données probantes. Elle va en outre à l’encontre des lois et des « principes de bonnes pratiques » de la protection de l’enfance, qui demandent d’accorder la protection et l’assistance les plus larges possibles au parent et à l’enfant, et de préserver la culture. Elle aggrave aussi le manque de confiance des parents aborigènes et insulaires du détroit de Torres dans le système et les prive de leur droit d’être associés aux processus de décision des SPE sur l’intérêt supérieur de leur nourrisson.

Le soutien thérapeutique culturellement sûr est insuffisant pour les parents qui ont des besoins sociaux et émotionnels complexes. L’Organisation mondiale de la santé définit la santé comme un « état de complet bien-être physique, mental et social, et [qui] ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité » (Organisation mondiale de la santé, 1946). Les services de santé peuvent exceller dans le traitement d’un large éventail de problèmes de santé physique complexes et émergents (soins aux bébés prématurés et réponse au nouveau coronavirus, par exemple). Pourtant, les problèmes de santé sociale et émotionnelle complexes que vivent les peuples aborigènes et insulaires du détroit de Torres sont trop souvent classés comme des « facteurs de risque », et les parents sont orientés « hors » des services de santé vers les SPE pour être « soutenus », au lieu de recevoir des soins de santé sociale et émotionnelle culturellement sûrs. Dans une enquête nationale auprès de prestataires de soins périnatals, 98 % ont désigné le trauma, le stress et le deuil comme pesant fortement sur les mères aborigènes et insulaires du détroit de Torres, mais près de la moitié (43 %) jugeaient insatisfaisante la capacité de leur service à y répondre (Highet et Goddard, 2014).

Les parents vulnérables qui ont des besoins sociaux et émotionnels complexes sont « revictimisés » par le système, avec un soutien thérapeutique limité ou inexistant après l’expérience hautement traumatisante et psychologiquement destructrice qu’est le retrait de leur bébé (Davis, 2019).

Les SPE et les maternités consignent souvent mal les signalements concernant des enfants à naître, d’une manière non conforme aux normes professionnelles reconnues, ce qui produit des données de piètre qualité pour le contrôle et la redevabilité (Davis, 2019). Dans certaines juridictions, comme le Victoria, l’Aboriginal Child Specialist Advice and Support Service (ACSASS) doit être consulté à chaque étape des décisions des SPE concernant un enfant aborigène et/ou insulaire du détroit de Torres. Mais les obligations ne sont pas toujours respectées, l’engagement des familles est faible et le pouvoir de décision reste aux SPE. Trop souvent, des décisions cruciales pour la vie de familles aborigènes et insulaires du détroit de Torres vulnérables sont prises sans transparence, redevabilité, expertise, données probantes ni évaluation suffisantes, et surtout sans associer adéquatement les parents au processus ni considérer en priorité les besoins de soutien de la famille, malgré les mandats législatifs et politiques.

Le personnel de santé, le personnel de soutien aux familles et la police sont exposés à un risque de « blessure morale ». La blessure morale se définit comme « la forte réaction cognitive et émotionnelle qui peut survenir à la suite d’événements qui violent le code moral ou éthique d’une personne » (Williamson et al., 2021). Travailler au sein d’un système qui nuit aux familles et ne répond pas aux besoins sociaux et émotionnels complexes des parents met en danger l’ensemble du personnel. Les personnels aborigènes et insulaires du détroit de Torres (Davis, 2019) et le personnel jeune et inexpérimenté (Shergill, 2018) qui apportent un soutien direct aux mères, aux bébés et aux familles sont les plus exposés à la « blessure morale ». Outre un grave problème de sécurité au travail, cela risque de réduire la capacité à recruter et à fidéliser le personnel, en particulier aborigène et insulaire du détroit de Torres, dont une grande partie est touchée par le trauma hérité de la colonisation. Comme le note la professeure Davis dans le rapport Family is Culture :

Les retraits de nouveau-nés posent aussi des « défis cliniques, moraux et éthiques » aux sages-femmes, qui, dans certaines circonstances, contestent la nécessité du retrait et vivent mal de ne pas pouvoir informer la mère d’une prise en charge imminente. Les sages-femmes peuvent aussi être frustrées de ne pas avoir la possibilité de collaborer avec le service [de protection de l’enfance] pour garantir la sécurité et le bien-être de la mère et de son enfant. (Davis, 2019)

Le traitement injuste et la discrimination envers les parents en détention sont répandus. Si les données relatives aux parents en détention, très vulnérables, sont difficiles à obtenir (Dowell et al., 2018), le rapport Family is Culture relève qu’une mère s’est vu refuser la possibilité de s’occuper de son nouveau-né dans un environnement sûr et encadré, parce que les SPE n’avaient pas réalisé d’évaluation de sécurité et de risque avant la naissance de l’enfant (Davis, 2019). Le droit des enfants à être avec leurs parents et leur famille est mal compris, et les occasions de soutenir le droit des parents en détention à passer du temps avec leur bébé sont très limitées. Et ce, alors qu’il y a là une occasion unique d’offrir un soutien à plein temps en résidence, à l’écart d’environnements potentiellement dangereux et d’influences néfastes qui peuvent avoir contribué à l’incarcération du parent. [Correction ajoutée le 15 février 2022 après la première publication en ligne : les mots « and this » ont été remplacés dans la phrase par « that », pour lire « that may have contributed… ».] Les données montrent que les programmes en milieu carcéral ont des effets positifs pour les mères comme pour les nourrissons (Shlonsky et al., 2016). D’autres données issues d’études longitudinales aux États-Unis montrent que devenir parent est, pour les personnes confrontées très jeunes au système judiciaire, l’occasion la plus importante du parcours de vie pour se rétablir et échapper à une trajectoire de bien-être social et émotionnel extrêmement dégradé (Abram et al., 2017).

Les facteurs en interaction décrits ci-dessus ont des effets dévastateurs et cumulatifs disproportionnés sur les familles aborigènes et insulaires du détroit de Torres, effets qui servent à leur tour à justifier les interventions politiques (Harrison et al., 2016). Par exemple, une intervention antérieure des SPE expose davantage les parents à de futures interventions ; les femmes victimes de violences familiales sont « blâmées » ou tenues pour responsables de la sécurité de leurs enfants face à un partenaire ou à un membre de la famille violent. Ces positions politiques renforcent les discours dominants, et sont renforcées par eux, qui présentent les difficultés que peuvent vivre les parents aborigènes et insulaires du détroit de Torres sous l’angle de la pathologisation et/ou de la criminalisation, nourrissant les sous-entendus racistes et discriminatoires qui imprègnent les professions d’aide, dans les services communautaires comme dans les services statutaires (Bond, 2017). Si les citations ci-dessous concernent la Nouvelle-Galles du Sud, les problèmes qu’expose le rapport Family is Culture de la professeure Davis (2019) trouvent un fort écho dans notre équipe de signataires.

Les retraits de nouveau-nés sont hautement traumatisants pour les parents de naissance : les mères de naissance décrivent des sentiments de choc, de douleur, de chagrin, d’incrédulité, d’anxiété, de culpabilité, de honte et de vide au moment du retrait de leur bébé. Les mères et les pères de naissance restent dans un « entre-deux où leur enfant est parti mais n’est pas mort », et la complexité et la profondeur de leur deuil peuvent entraîner des dommages psychologiques graves et durables. Cela peut ensuite avoir un effet très néfaste sur leurs expériences ultérieures de la grossesse et de la parentalité. Il est largement reconnu dans la littérature sur les retraits obligatoires d’enfants que beaucoup de femmes connaissent « une dégradation de leur fonctionnement » après le retrait. Des témoignages anecdotiques indiquent que les femmes peuvent « chercher du réconfort dans une nouvelle grossesse ». Cela peut conduire à des retraits successifs de nouveau-nés confiés aux soins de la femme. (Davis, 2019)

Cette situation est inacceptable : elle est très en deçà des normes en matière de droits humains et des exigences éthiques qui s’imposent aux équipes professionnelles concernées. Le travail social, les maternités et les services de soutien à la petite enfance sont directement impliqués dans des pratiques qui contribuent au trauma complexe et doivent prendre la responsabilité d’y remédier. La situation actuelle à laquelle sont confrontées trop de familles aborigènes et insulaires du détroit de Torres est extrêmement préjudiciable aux bébés et à leur famille, n’est pas fondée sur le plan thérapeutique, n’est pas étayée par les données probantes, et aggrave au lieu de les résoudre les cycles de trauma intergénérationnel et de désavantage des peuples aborigènes et insulaires du détroit de Torres. Des alternatives sûres, justes, thérapeutiquement fondées et efficaces existent.

1.1 Appel à l’action

Il y a unanimité sur le fait que la sécurité, l’amour et les soins attentifs dus aux enfants sont primordiaux (Department of Social Services, 2018). Le débat porte sur les manières dont la sécurité, l’amour et les soins attentifs peuvent et doivent être garantis.

La grossesse et la première année après la naissance offrent une occasion unique d’intervention thérapeutique, différente des circonstances ordinaires de la vie. Les données montrent que le passage à la parentalité est un temps d’optimisme et d’espoir, qui offre une occasion unique dans le parcours de vie de guérir et de se rétablir, même après un trauma grave (Chamberlain, Ralph, et al., 2019). C’est un état connu de malléabilité psychologique accrue, que l’on pense dû en partie aux changements hormonaux nécessaires à la grossesse et à l’attachement (Kim, 2021). Aider les parents à prodiguer des soins attentifs (Britto et al., 2017) peut favoriser un « cercle vertueux » d’amour qui se renforce mutuellement et favorise le rétablissement après le trauma, par un processus appelé « sécurité acquise » (earned security) (Segal et Dalziel, 2011). C’est une occasion clé d’interrompre les cycles de trauma intergénérationnel, de réduire le taux de nourrissons admis en placement et d’infléchir les trajectoires actuelles pour réduire la surreprésentation des enfants aborigènes et insulaires du détroit de Torres dans le placement. Des interventions préventives efficaces permettront aussi des économies substantielles sur les coûts directs et indirects élevés du placement.

Les Family Matters Building Blocks (SNAICC, 2016) et les cinq éléments clés du principe de placement des enfants aborigènes et insulaires du détroit de Torres (prévention, participation, partenariat, placement et lien) (SNAICC, 2019) offrent un cadre organisateur pour coordonner une réponse globale, avec les enfants et les familles au centre. [Correction ajoutée le 15 février 2022 après la première publication en ligne : le pluriel a été supprimé dans le mot « Partnerships », pour lire « Partner ».] Nous présentons ci-dessous des exemples d’actions pour chacun des principes de placement des enfants.

Prévention

Repenser les services de maternité et de néonatalogie pour que tous les parents aient accès, pendant la grossesse, l’accouchement et le post-partum immédiat, à un soutien expérimenté, culturellement adapté et intégrant le trauma (Kildea et al., 2019). Cela doit inclure des modèles de continuité des soins portés par les communautés, dont les études montrent qu’ils peuvent accroître considérablement la fréquentation et l’engagement dans le suivi prénatal, et réduire de 50 % les naissances prématurées (Kildea et al., 2021). Bâtir des relations de confiance entre parents et équipes professionnelles est le trait essentiel de ces modèles : cela permet une communication efficace dans les deux sens, qui rend possibles la compréhension des besoins sociaux et émotionnels complexes et l’accès à des soins thérapeutiques qualifiés et à un soutien pratique. Ces modèles de soins culturellement adaptés devraient inclure des approches intégrant le trauma, telles que :

  • Des ressources pour aider les parents à comprendre la parentalité et à s’y former, à connaître les manières culturelles de favoriser le bien-être social et émotionnel des enfants, les effets du trauma, les stratégies pratiques qui aident et les services de soutien culturellement sûrs disponibles.
  • L’accès à des services de soutien holistiques et culturellement acceptables, pour favoriser l’autonomisation et le soin de soi, offrir des soins et un soutien bienveillants, tisser des liens, proposer une éducation parentale et des occasions de développer des compétences, apporter une aide pratique et un soutien pour acquérir des compétences de vie, réduire l’isolement et offrir un éventail d’approches de guérison et thérapeutiques (Arabena, 2014 ; Austin et Arabena, 2021).
  • La formation des équipes soignantes pour développer une expertise des soins culturellement adaptés et intégrant le trauma. Cela comprend des formations standard pour acquérir les compétences de base, mais aussi du mentorat et de la supervision pour développer l’expertise et la sagesse qui permettent les meilleures pratiques dans le soutien aux parents ayant des besoins sociaux et émotionnels complexes (Chamberlain et al., 2016). Intégrer et réapprendre les manières aborigènes et insulaires du détroit de Torres de communiquer efficacement sur des sujets sensibles, notamment le dadirri, le yarning et le récit, est essentiel (Chamberlain et al. 2020).

Partenariat

Les communautés aborigènes et insulaires du détroit de Torres doivent piloter l’élaboration et la mise en œuvre de modèles de soins culturellement ancrés pour les nouveaux et futurs parents, y compris la conception et l’administration des services, les modèles Aboriginal Family Led Decision Making (décision menée par la famille aborigène, en cours d’évaluation en Nouvelle-Galles du Sud et en Australie-Occidentale) et d’autres soutiens. Les Aboriginal Community Controlled Organisations (organisations communautaires aborigènes) devraient diriger la conception et la mise en œuvre des systèmes, des services et des pratiques. Les communautés aborigènes et insulaires du détroit de Torres ont montré leur capacité à diriger des réponses de crise très efficaces pendant la pandémie de COVID-19 (Crooks et al., 2020) et sont les mieux placées pour diriger une réponse globale à ce problème complexe (Chamberlain et al., 2016). Les services et solutions préventifs portés par les communautés aborigènes et insulaires du détroit de Torres présentent un excellent rapport coût-efficacité (Harris-Short et Tobin, 2019). Les rapports économiques sur l’efficacité des services préventifs portés par les communautés montrent un retour sur investissement nettement accru pour les familles aborigènes et insulaires du détroit de Torres vulnérables (SNAICC, 2020).

Placement

Lorsque les parents sont repérés comme ayant besoin d’un soutien plus intensif, toutes les alternatives au retrait de l’enfant doivent être explorées. Cela comprend un soutien pratique, rapide et actif pour faire face aux risques liés aux inégalités structurelles et à la privation socio-économique, comme le logement. Cela pourrait aussi inclure l’accès à des modes de garde de qualité et culturellement sûrs et à d’autres soutiens familiaux nécessaires pendant la période périnatale et la petite enfance (Sandner et Thomsen, 2018), comme le Bubup Wilam Aboriginal Child and Family Centre à Melbourne. Il faut investir d’urgence dans l’élaboration et l’évaluation d’interventions pilotes d’hébergement accompagné en résidence pour les parents, de qualité et culturellement sûr, co-conçu avec les communautés, qui offre un soutien sûr, attentif et réparateur. Des exemples comme le He Korowai Trust (2021) en Aotearoa montrent que cela peut être une stratégie acceptable pour offrir un soutien à plein temps en résidence, et des recherches pour élaborer et tester ces stratégies sont nécessaires de toute urgence. Saisir l’occasion unique d’offrir aux parents en détention un soutien à plein temps en résidence pour prendre soin de leur nourrisson est une autre stratégie importante, pour laquelle il faut élaborer et évaluer un programme pilote.

Participation

Les parents, les familles et les communautés doivent être au centre des décisions de protection de l’enfance. Les discussions et les décisions doivent être transparentes et ouvertes avec la famille, en présence d’une personne de soutien de son choix (par exemple le Waminda’s Program [Nouvelle-Galles du Sud] et le projet pilote Aboriginal Family Led Decision Making (Western Australian Government, 2021)), y compris pour identifier des membres de la famille ou de la parenté qui pourraient prendre l’enfant en charge. En aucun cas des plans de retrait de nourrissons de la garde de leur famille ne devraient être établis avec le personnel hospitalier sans discussion ni plans de prévention élaborés avec les parents et les familles (Marsh et al., 2019). Une approche éthique exige que les parents aient droit à l’information et à la possibilité de s’engager dans le soutien et les soins, et d’être associés aux décisions sur l’intérêt supérieur de leur enfant. Dans tout service de santé qui dispense des soins fondés sur les données probantes, on attend des prestataires le repérage des risques et des stratégies pour les atténuer. L’argument dominant en faveur de la pratique de la dissimulation autour des signalements prénataux aux SPE et des retraits de nouveau-nés est qu’informer le parent pourrait accroître le risque d’un retrait du suivi de maternité ou d’une tentative de le quitter (Davis, 2019). Or considérer les parents comme présentant un « risque de fuite » n’est pas une justification étayée par les données (Davis, 2019, p. 189). Le risque de fuite et de trauma est bien plus grand en cas de dissimulation (Davis, 2019). Rien ne montre que tromper les parents sur le projet de leur retirer de force leur bébé après la naissance réduise le risque d’un départ prématuré de l’hôpital. Des systèmes de soutien ouverts, honnêtes et transparents permettraient au contraire aux parents et aux familles de participer à l’élaboration d’options claires et réalisables.

Il faudrait envisager d’élaborer et d’évaluer, c’est essentiel, un modèle de soins pilote dans lequel les SPE et les prestataires de soins périnatals travaillent ensemble sous la direction d’organisations communautaires aborigènes (The Victorian Aboriginal Children and Young People’s Alliance, 2019) pour élaborer des plans de soutien complets et favoriser la redevabilité, la transparence et le professionnalisme dans la planification du soutien, en présence d’une personne de soutien choisie (par exemple Aboriginal Family Led Decision Making). Cela est cohérent avec un modèle de soins de justice thérapeutique (Marsh et al., 2019), qui associe l’expertise et le « sage conseil » de la communauté pour favoriser l’accès à un soutien approprié et garantir la transparence de processus de décision complexes. Cela aidera à garantir que les meilleures décisions possibles soient prises avec les membres des familles, à accroître la confiance dans le système et à constituer la base de données probantes nécessaire pour soutenir les parents ayant des besoins sociaux et émotionnels complexes. De plus, le lien étroit avec la famille et la connaissance intime de celle-ci ne seraient pas perdus.

Tout signalement devrait s’accompagner d’une évaluation des besoins et d’un plan de soutien pour réduire le risque et apporter le niveau d’intervention thérapeutique nécessaire pour favoriser une issue positive, qu’il s’agisse de maladie mentale, de consommation de drogues, de violence, de trauma ou de handicap. Pendant cette transition parentale cruciale, l’accent devrait porter sur la situation présente plutôt que sur les inquiétudes passées (The Victorian Aboriginal Children and Young People’s Alliance, 2019). C’est particulièrement important pour les jeunes parents qui sortent à leur tour du système de placement et qui expriment souvent un désir ardent de « nouveau départ » et d’« être parent autrement » (Chamberlain, Ralph, et al., 2019). Les services de soutien doivent apporter aux parents un soutien pratique, structurel et économique, fondé sur les forces, pour réaliser ces espoirs et ces rêves d’une famille heureuse et en bonne santé.

Lien

Lorsque des nourrissons sont retirés à leurs parents par les SPE, il est vital d’assurer un soutien continu aux parents et aux familles pour renforcer les relations, répondre aux inquiétudes identifiées et permettre une réunification rapide. La culture reste un élément clé du bien-être et de la résilience (Gee et al., 2014). Tous les enfants ont le droit fondamental d’être en lien avec leur famille, leur communauté et leur culture (Harris-Short et Tobin, 2019 ; Krakouer et al., 2018 ; Nations unies, 1989). Les stratégies peuvent consister à veiller à ce que les parents reçoivent des souvenirs et des moyens de favoriser le lien avec leur bébé (photographies, nouvelles, vêtements, par exemple), un soutien pour tirer le lait maternel si ce choix est fait, et un soutien émotionnel qui comprenne le développement de liens soutenants. Les modalités de contact doivent être établies le plus tôt possible pour permettre aux enfants de rester en lien avec leur famille. Il importe de travailler de manière holistique avec toute la famille pour que les soutiens de la famille élargie et de la communauté soient à la disposition des parents. Cela peut consister à demander aux parents l’autorisation de contacter des membres de la famille élargie à des fins de soutien, conformément aux pratiques culturellement appropriées d’éducation collective des enfants.

2 Conclusion

Le système actuel continue d’échouer et de perpétuer les préjudices infligés aux familles aborigènes et insulaires du détroit de Torres. Des outils d’« évaluation du risque » culturellement dangereux, inappropriés et non validés ; des approches punitives qui empêchent l’accès aux soins ; le manque de personnel hautement qualifié et formé pour soutenir les familles aborigènes et insulaires du détroit de Torres vulnérables ; des offres de soutien thérapeutique de mauvaise qualité, inefficaces et inacceptables ; et l’absence d’évaluation rigoureuse et de données probantes produisent des résultats alarmants et qui s’aggravent en matière de retrait de bébés aborigènes et insulaires du détroit de Torres à leur famille. Nous devons développer les compétences et les ressources pour faire face à ces effets cumulatifs pendant cette « fenêtre d’opportunité » cruciale, afin que les familles et les communautés aborigènes et insulaires du détroit de Torres puissent garantir la sécurité et le bien-être de leurs enfants.

Nous devons nous engager à dire la vérité, ouvertement et courageusement, sur les systèmes et les pratiques actuels de protection de l’enfance, pour garantir la sécurité et le bien-être des familles et des enfants aborigènes et insulaires du détroit de Torres. Une réforme urgente s’impose, avec des mesures concrètes et significatives pour mettre pleinement en œuvre l’intention et les recommandations du principe de placement des enfants aborigènes et insulaires du détroit de Torres (SNAICC, 2019), du rapport Family Matters 2020 (SNAICC, 2020) et du rapport Family is Culture (Davis, 2019). Nous devons maximiser les résultats thérapeutiques et promouvoir des interventions et des pratiques thérapeutiques, fondées sur les données probantes, portées par les communautés, culturellement adaptées et intégrant le trauma. Cela implique d’identifier des alternatives réalistes au retrait des bébés à leurs parents aborigènes et insulaires du détroit de Torres après la naissance, et d’investir dans leur mise en œuvre immédiate et leur évaluation.

Nous mesurons la complexité et les difficultés d’un changement urgent dans ce domaine des politiques et des pratiques. Faire face à la complexité dans les soins périnatals n’est pas nouveau. Depuis des millénaires, les communautés aborigènes et insulaires du détroit de Torres disposent de systèmes de mentorat des personnes qui prodiguent les soins de maternité (sages-femmes et guérisseurs ou guérisseuses traditionnels) pour développer et transmettre une expertise technique et émotionnelle, avec des circuits d’orientation intégrés. Les services périnatals comptent aujourd’hui plus de spécialistes formés que jamais. Pourtant, les parents qui vivent une complexité sociale et émotionnelle sont orientés du secteur de santé thérapeutique vers le secteur statutaire des SPE pour être « soutenus ». Nous soutenons que cela fait obstacle à l’accès des parents à un soutien efficace et relève de la punition plutôt que du soin. Si l’intervention des SPE est nécessaire, ces services devraient être « intégrés » à l’équipe pluridisciplinaire de soins thérapeutiques culturellement adaptés, pour contribuer à des processus de décision partagés et transparents avec la famille.

Des recherches sont nécessaires de toute urgence pour élaborer et évaluer des réponses sûres, acceptables et efficaces pour les familles aborigènes et insulaires du détroit de Torres, qui garantissent que les bénéfices de tout soutien prénatal l’emportent sur ses préjudices, et pour identifier les problèmes structurels systémiques au-delà de la Nouvelle-Galles du Sud. Ces recherches doivent être menées par les communautés et les équipes de recherche aborigènes et insulaires du détroit de Torres. Elles doivent aussi prendre en compte les droits et les besoins des bébés, des parents et des familles aborigènes et insulaires du détroit de Torres, en associant les prestataires de soins, les équipes publiques de protection de l’enfance et les responsables politiques.

Répondre à des besoins sociaux et émotionnels complexes est aussi difficile que répondre à des besoins physiques, et c’est essentiel en période périnatale : des stratégies visant à améliorer des soins sociaux et émotionnels culturellement sûrs, avec la participation de personnels de soutien aux familles, ont montré un effet important sur des résultats physiques comme les naissances prématurées (Kildea et al., 2021). Des investissements comparables en ressources et en expertise sont nécessaires pour obtenir des succès comparables, en termes de meilleurs résultats et d’économies associées, dans les soins et le soutien aux nourrissons et aux parents.

Mener ces réformes ne sera pas facile. Cela exige un changement fondamental des relations entre les communautés aborigènes et insulaires du détroit de Torres, les services de santé et les SPE, avec les familles au centre. L’autodétermination des communautés aborigènes et insulaires du détroit de Torres doit devenir réalité, pour leur permettre de rétablir les systèmes de parenté et de soins communautaires qui favorisent la sécurité et le bien-être des enfants aborigènes et insulaires du détroit de Torres. Les services de santé doivent travailler avec les communautés pour élaborer des modèles de soins thérapeutiques qui soutiennent les familles ayant des besoins complexes de santé sociale et émotionnelle. Les SPE doivent aussi être réformés d’urgence, pour permettre aux communautés aborigènes et insulaires du détroit de Torres de concevoir et d’administrer des systèmes ancrés dans leurs valeurs, leurs perspectives et leurs aspirations, et de promouvoir à travers eux, avec les familles, une pratique transparente, bienveillante et centrée sur la guérison, conforme à la justice sociale et qui réduise la survenue de blessures morales. La qualité de vie des enfants aborigènes et insulaires du détroit de Torres pris dans le système des SPE en dépend, tout comme leurs chances de vivre une vie entière. La véritable réconciliation commence ici.

Complexe Systémique : à retenir

L’article n’est pas une étude mais une prise de position, et il faut le lire comme tel : un appel collectif, porté en majorité par des personnes aborigènes et insulaires du détroit de Torres, qui s’appuie sur des données nationales et sur le rapport Family is Culture. Sa force, pour une lecture systémique, est de décrire un circuit qui s’auto-entretient : le signalement prénatal réveille la mémoire des générations volées, la peur éloigne du suivi de grossesse, ce retrait devient à son tour un motif de signalement, et le retrait du nouveau-né confirme la méfiance qui l’a préparé. Le problème n’est plus seulement dans la famille, il est dans la relation entre les familles et les institutions. Pour la clinique de la périnatalité et de la protection de l’enfance, la leçon est double : la transparence avec les parents n’est pas un risque mais une condition de sécurité, et le soutien doit être conçu avec les communautés plutôt que pour elles. On regrettera que les solutions proposées restent à évaluer. À lire avec l’article sur les perspectives des Premières Nations dans le travail avec le nourrisson, et avec l’article sur une thérapie systémique culturellement sûre.

Notes de l’original

Correction. [Correction ajoutée le 15 février 2022 après la première publication en ligne : l’affiliation d’Elizabeth Orr a été corrigée de « 21 » en « 22 ».]

Remerciements. L’équipe remercie SNAICC – National Voice for our Children pour son rôle moteur et son plaidoyer dans ce domaine. Elle remercie aussi les membres du groupe SAFeST Start d’avoir soutenu l’élaboration de cette prise de position, ainsi que les familles, le personnel de terrain et les autres personnes engagées qui travaillent à aider les familles aborigènes et insulaires du détroit de Torres à rester unies dès le départ. Catherine Chamberlain bénéficie d’une bourse de développement de carrière du National Health and Medical Research Council (1161065). La recherche au Murdoch Children’s Research Institute est soutenue par l’Operational Infrastructure Support Program du gouvernement de l’État de Victoria.

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Traduction non officielle en français de Aider les familles aborigènes et insulaires du détroit de Torres à rester unies dès le départ (SAFeST Start) : un appel urgent à agir face à la crise des retraits de nourrissons, par Catherine Chamberlain, Paul Gray, Debra Bennet, Alison Elliott, Marika Jackomos, Jacynta Krakouer, Rhonda Marriott, Birri O'Dea, Julie Andrews, Shawana Andrews, Caroline Atkinson, Judy Atkinson, Alex Bhathal, Gina Bundle, Shanamae Davies, Helen Herrman, Sue-Anne Hunter, Glenda Jones-Terare, Cathy Leane, Sarah Mares, Jennifer McConachy, Fiona Mensah, Catherine Mills, Janine Mohammed, Lumbini Hetti Mudiyanselage, Melissa O'Donnell, Elizabeth Orr, Naomi Priest, Yvette Roe, Kristen Smith, Catherine Waldby, Helen Milroy et Marcia Langton, Australian Journal of Social Issues, vol. 57, no 2 (2022), doi : 10.1002/ajs4.200, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (figures en anglais, notices biographiques non reprises). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.

Traduction française non officielle de « Supporting Aboriginal and Torres Strait Islander Families to Stay Together from the Start (SAFeST Start): Urgent call to action to address crisis in infant removals », publié dans Australian Journal of Social Issues (2022) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.

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Chamberlain, C., Gray, P., Bennet, D., Elliott, A., Jackomos, M., Krakouer, J., Marriott, R., O'Dea, B., Andrews, J., Andrews, S., Atkinson, C., Atkinson, J., Bhathal, A., Bundle, G., Davies, S., Herrman, H., Hunter, S.-A., Jones-Terare, G., Leane, C., … Langton, M. (2022). Aider les familles aborigènes et insulaires du détroit de Torres à rester unies dès le départ (SAFeST Start) : un appel urgent à agir face à la crise des retraits de nourrissons (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/aider-les-familles-aborigenes-et-insulaires-du-detroit-de-torres-a-rester-unies (Œuvre originale publiée en 2022 dans Australian Journal of Social Issues, 57(2), 252-273 (2022) ; republiée en 2022 par Australian Journal of Social Issues, https://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1002/ajs4.200)

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