Journal of Family Violence · Violences

« C’est tellement bénéfique de pouvoir arrêter le cycle » : perceptions de la transmission intergénérationnelle de la violence et des pratiques parentales chez des femmes enceintes et leurs partenaires violents

Que font des futurs parents de la violence qu’ils ont connue enfants ? Une équipe londonienne a interrogé, pendant deux ans, 26 mères enceintes victimes de violences conjugales et 13 pères auteurs de ces violences, dans le cadre du programme périnatal For Baby’s Sake. Leurs récits montrent la transmission de la violence d’une génération à l’autre, mais aussi ce qui aide à la rompre : un cadre sans jugement, la régulation de la colère et la vidéo des interactions avec le bébé.

Auteurs Federica Taccini (Section of Women’s Mental Health, King’s College London ; université de Padoue, Italie) ; Jill Domoney, Louise M. Howard et Kylee Trevillion (Section of Women’s Mental Health, King’s College London) ; Josephine Ocloo (King’s College London et NIHR ARC South London) ; Margaret Heslin et Sarah Byford (King’s Health Economics, King’s College London) ; Debra Bick (Warwick Clinical Trials Unit, université de Warwick) ; Harriet MacMillan (université McMaster, Canada) ; Stefania Mannarini (université de Padoue, Italie) ; Paul Ramchandani (université de Cambridge) ; Nicky Stanley (université du Central Lancashire)Première publication Journal of Family Violence, 10 février 2024Traduction Complexe Systémique, traduction non officielle

Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de « C’est tellement bénéfique de pouvoir arrêter le cycle » : perceptions de la transmission intergénérationnelle de la violence et des pratiques parentales chez des femmes enceintes et leurs partenaires violents, par Federica Taccini, Jill Domoney, Josephine Ocloo, Margaret Heslin, Sarah Byford, Debra Bick, Louise M. Howard, Harriet MacMillan, Stefania Mannarini, Paul Ramchandani, Nicky Stanley et Kylee Trevillion, publié dans Journal of Family Violence (Springer) (2025), doi : 10.1007/s10896-024-00685-0, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Le tableau est présenté sous forme de liste. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.

Mères comme pères se sont dits très motivés pour briser le cycle de la violence et éviter à leurs enfants les événements traumatiques qu’ils avaient eux-mêmes vécus.

Federica Taccini, Jill Domoney, Josephine Ocloo, Margaret Heslin, Sarah Byford, Debra Bick, Louise M. Howard, Harriet MacMillan, Stefania Mannarini, Paul Ramchandani, Nicky Stanley et Kylee Trevillion

Résumé

Objectif. Cette étude visait à explorer comment des femmes enceintes qui subissent des violences et maltraitances domestiques (VMD) et des hommes qui commettent des VMD comprennent l’impact de leur environnement d’enfance sur leurs relations avec leurs enfants et avec l’autre parent, et comment une intervention psychologique ciblant les VMD peut façonner leur parentalité.

Méthode. Des entretiens qualitatifs individuels répétés ont été menés avec des mères enceintes et des pères qui déclaraient des VMD et participaient à une intervention psychologique visant à y remédier. Les entretiens ont eu lieu au début (pendant la grossesse) et à la fin de l’intervention (deux ans après la naissance). Une analyse thématique réflexive a été utilisée pour analyser les entretiens.

Résultats. 56 entretiens (26 mères, 13 pères) ont été analysés. Cinq thèmes ont été dégagés : (1) reconnaître les expériences de VMD vécues dans l’enfance ; (2) les cicatrices des expériences traumatiques ; (3) remettre en cause le silence imposé sur la maltraitance ; (4) la transmission des styles et des comportements parentaux d’une génération à l’autre ; (5) devenir le meilleur parent possible. La transmission intergénérationnelle de la violence était repérable dans la plupart des récits. Malgré cela, plusieurs personnes participantes ont décrit des compétences acquises pendant l’intervention (par exemple des stratégies de régulation émotionnelle) comme une aide pour interrompre la violence et améliorer leurs relations avec leurs enfants.

Conclusions. Les personnes participantes qui reconnaissaient avoir subi de la maltraitance dans l’enfance y voyaient l’un des nombreux facteurs de risque de VMD à l’âge adulte. Elles ont aussi évoqué la capacité des interventions informées par le trauma à s’attaquer à la transmission intergénérationnelle de la violence et de pratiques parentales défaillantes.

Mots-clés : violences et maltraitances domestiques, transmission intergénérationnelle, parentalité, trauma, intervention

Introduction

Les violences et maltraitances domestiques (VMD) consistent en l’usage de la violence, de la maltraitance et de menaces par un membre de la famille ou par une personne partenaire, actuelle ou passée, contre une personne âgée de 16 ans ou plus (Oliver et al., 2019). Selon les estimations mondiales, environ 23 à 31 % des femmes (15-49 ans) subissent des violences conjugales physiques ou sexuelles au moins une fois dans leur vie (WHO, 2021). En Angleterre et au pays de Galles, le nombre de femmes qui subissent des VMD serait plus de deux fois supérieur à celui des hommes (1,7 million de femmes et 699 000 hommes) (ONS, 2022). Aucune différence statistiquement significative n’a été constatée dans les taux de prévalence des VMD entre femmes de différents groupes ethniques (blanches, métisses, noires ou britanniques noires, asiatiques ou britanniques asiatiques) (ONS, 2022). Toutefois, les femmes issues de minorités ethniques sont moins susceptibles que les Britanniques blanches de révéler la violence et la maltraitance aux services publics (Femi-Ajao, 2018). Des femmes déclarent aussi subir des VMD pendant la grossesse, avec des estimations de prévalence allant de 3 à 30 % (Bacchus et al., 2004 ; Bowen et al., 2005 ; Devries et al., 2010 ; Mojahed et al., 2021 ; Salari et Nakhaee, 2008 ; Van Parys et al., 2014). La variabilité de ces chiffres reflète celle des taux de prévalence mondiaux (Van Parys et al., 2014). Les taux de prévalence semblaient notamment plus élevés dans les pays africains et latino-américains que dans les pays européens et asiatiques étudiés (Devries et al., 2010 ; Van Parys et al., 2014). Il faut toutefois souligner que les estimations de prévalence variaient considérablement au sein des régions comme des pays (Devries et al., 2010 ; Van Parys et al., 2014). En outre, la prévalence et cette variation peuvent tenir aux définitions, à la méthodologie et au plan d’étude employés (Román-Gálvez et al., 2021). Pour le Royaume-Uni, où notre étude a été menée, Bowen et al. (2005) ont examiné la prévalence de la violence domestique dans un échantillon de 7 591 femmes. Les résultats indiquaient une incidence plus faible de la victimisation par violence domestique pendant la grossesse que dans la période post-partum : pendant la grossesse (à 18 semaines de gestation), 5,1 % de l’échantillon déclaraient une forme quelconque de victimisation, 1 % des violences physiques et 4,8 % des violences psychologiques ; pendant le post-partum (à 33 mois après la naissance), 11 % de l’échantillon déclaraient une forme quelconque de victimisation, 2,9 % des violences physiques et 10,8 % des violences psychologiques. Selon une étude de cohorte internationale plus récente portant sur les VMD subies pendant la grossesse en Suède, 2,5 % (n = 40/1573) des participantes déclaraient avoir subi des VMD, quels qu’en soient le type ou la gravité (Finnbogadóttir et Dykes, 2016).

Outre de nombreux effets négatifs sur la santé physique, les personnes qui subissent des VMD risquent de développer toute une série de problèmes de santé mentale, comme la dépression, l’anxiété, des problèmes de consommation de substances et des tentatives de suicide (Bailey et al., 2019 ; Beck et al., 2011 ; Beeble et al., 2009 ; Mantovani et al., 2023 ; Oram et al., 2022 ; Trevillion et al., 2012 ; Trombetta et Rollè, 2022). En outre, lorsqu’elles surviennent pendant la grossesse, les VMD sont associées à la dépression prénatale et postnatale (Howard et al., 2013) et à de mauvaises issues obstétricales, dont un faible poids de naissance et la prématurité (Hill et al., 2016).

Les VMD peuvent aussi toucher les enfants. Les enfants qui vivent dans un environnement violent peuvent subir directement ou indirectement les VMD entre les personnes qui s’occupent d’eux (Henry, 2018), environ un enfant sur cinq rapportant de telles expériences (Radford et al., 2011). Depuis le Domestic Abuse Act de 2021, la législation britannique reconnaît l’impact des VMD sur les enfants : ceux-ci sont considérés comme victimes de maltraitance domestique lorsqu’ils voient, entendent ou subissent les conséquences des VMD. En outre, dans les foyers où sévissent des VMD, le risque de maltraitance des enfants serait de 30 à 60 % plus élevé (Hester et al., 2007 ; Humphreys et Thiara, 2002). Il a été montré que les expériences adverses de l’enfance (EAE), dont la maltraitance dans l’enfance et l’exposition à la violence domestique, contribuent à de mauvais devenirs à l’âge adulte, comme les problèmes d’abus de substances, le TSPT, la dépression et les maladies chroniques (Anda et al., 2006 ; Chang et al., 2019 ; Felitti, 2009 ; Felitti et al., 1998). Ces EAE contribuent aussi, chez les enfants, à de mauvaises relations avec les pairs, à de faibles résultats scolaires, à des comportements à risque pour la santé, à l’abus de substances et à des problèmes de santé mentale (Guss et al., 2020 ; Kalmakis et Chandler, 2015 ; Lange et al., 2019 ; Murphy et al., 2014 ; Thornberry et al., 2012). Par ailleurs, le risque de polyvictimisation, qui peut consister à subir au moins deux types de victimisation interpersonnelle (par exemple la victimisation par une figure parentale, la négligence parentale), semble élevé dans cette population (Jackson-Hollis et al., 2015 ; Tura et al., 2022). À cet égard, l’étude de Jackson-Hollis et al. (2015) a montré que 3,57 % des jeunes Britanniques ayant participé aux quatre vagues d’enquête (sur un échantillon total de 364) avaient subi une polyvictimisation de façon constante au cours de ces quatre années. Pour d’autres tranches d’âge, Radford et al. (2013) ont montré qu’au cours de l’année précédente, 2,5 % des enfants de moins de 11 ans et 6 % des jeunes de 11 à 17 ans déclaraient avoir subi un ou plusieurs épisodes de maltraitance physique, sexuelle ou psychologique, ou de négligence, de la part d’un parent ou d’une personne qui s’occupait d’eux. En outre, au moins une fois dans leur enfance, 8,9 % des enfants de moins de 11 ans, 21,9 % des jeunes de 11 à 17 ans et 24,5 % des jeunes adultes avaient vécu de telles expériences. Les résultats de Radford et al. (2013) montraient par ailleurs des écarts minimes entre garçons et filles dans les taux de maltraitance infantile déclarés lorsqu’elle était commise par des parents ou des personnes chargées de l’enfant. Pour les autres formes de victimisation dans l’enfance, les garçons subissaient davantage de victimisation par les pairs, plus de violences physiques non liées aux figures parentales et une exposition plus forte à la violence dans leur quartier. À l’inverse, dans les deux tranches d’âge les plus élevées, les filles déclaraient plus souvent que les garçons des expériences de victimisation sexuelle. De telles expositions cumulées à des événements traumatiques peuvent être particulièrement nocives, un plus grand nombre d’événements négatifs dans l’enfance étant associé à une moins bonne santé physique et mentale à l’âge adulte (Merrick et al., 2017).

Les VMD vécues dans l’enfance ou l’adolescence constituent un facteur de risque majeur de commettre des violences ou d’en être victime à l’âge adulte (Rikić et al., 2017 ; Tyler et al., 2011), phénomène que l’on a appelé transmission intergénérationnelle de la violence (Black et al., 2010 ; Rikić et al., 2017 ; Taccini et al., 2021 ; Tyler et al., 2011). L’étude prospective sur vingt ans d’Ehrensaft et al. (2003) montre que les enfants exposés directement ou indirectement aux VMD entre les personnes qui s’occupent d’eux peuvent adopter des modes dysfonctionnels similaires de gestion des conflits dans leurs relations amoureuses adultes. Tyler et al. (2011) ont aussi trouvé des associations entre l’exposition aux VMD dans l’enfance et la violence dans les relations amoureuses à l’adolescence. En outre, une revue de Lomanowska et al. (2017) montre que les adversités précoces semblent affecter la parentalité à l’âge adulte. Plus précisément, les résultats de Newcomb et Locke (2001) montrent que la maltraitance subie dans l’enfance est associée à des pratiques parentales ultérieures défaillantes : peu de chaleur, agressivité, rejet indifférencié et négligence.

Certains résultats ne confirment toutefois pas une continuité de la violence et de la maltraitance dans les relations intimes d’une génération à l’autre (Ertem et al., 2000 ; Langevin et al., 2021 ; Thornberry et al., 2012 ; Tracy et al., 2018). En particulier, de nombreux facteurs de protection peuvent entrer en jeu pour les enfants exposés aux VMD, comme un soutien social élevé de la mère dans la période post-partum (Tracy et al., 2018), la chaleur maternelle (Jaffee et al., 2013), l’implication paternelle (Tracy et al., 2018), un statut socio-économique élevé (Jaffee et al., 2013), une plus grande satisfaction à l’égard de la parentalité (Thornberry et al., 2013) et une relation saine avec le ou la partenaire (Jaffee et al., 2013). Plusieurs facteurs de protection peuvent aussi contribuer à briser le cycle de la parentalité maltraitante, comme la stabilité financière et le soutien social (Crouch et al., 2001 ; Dixon et al., 2009) et la présence de souvenirs d’expériences positives dans l’enfance (Narayan et al., 2019 ; Radford et al., 2019).

En outre, une revue de Radford et al. (2019) recense plusieurs études qui ont cherché à savoir si les personnes calquent leur comportement sur celui de la figure parentale de même sexe ; ainsi, la violence du père envers la mère pourrait prédire l’usage de la violence par un enfant de sexe masculin et la victimisation d’un enfant de sexe féminin dans leurs relations intimes adultes. Les résultats étaient contrastés : certaines études, comme celle de Kwong et al. (2003), ne trouvaient aucune association entre la configuration genrée des VMD vécues dans l’enfance et les VMD dans les relations adultes. D’autres (par exemple Heyman et Slep, 2002) confirmaient une approche genrée de la transmission intergénérationnelle de la violence en montrant que les personnes interrogées vivaient, à l’âge adulte, des expériences de violence (commises ou subies) semblables à celles de la figure parentale de même sexe (homme ou femme).

À la lumière de cette littérature, cette étude vise à explorer l’impact perçu des expériences de maltraitance dans l’enfance sur les pratiques parentales de femmes et d’hommes, du point de vue de personnes qui ont subi et de personnes qui ont commis des VMD, et à examiner comment une intervention psychologique ciblant les VMD peut s’appuyer sur ces perceptions pour façonner les pratiques parentales des parents.

Méthode

Les lignes directrices des critères consolidés pour la publication de recherches qualitatives (COREQ) ont été suivies (Tong et al., 2007). Cette recherche est une analyse secondaire d’entretiens qualitatifs individuels répétés, menés avec des mères enceintes et des pères qui déclaraient des VMD, dans le cadre d’une évaluation plus large, à méthodes mixtes, de la phase prototype d’une intervention psychologique parentale britannique ciblant les VMD, appelée For Baby’s Sake [Pour le bien du bébé] (Domoney et al., 2019 ; Trevillion et al., 2020).

Divers termes sont couramment utilisés pour désigner les personnes qui subissent des VMD, comme « victime », « survivante » ou « personne ayant une expérience vécue de la maltraitance domestique ». Perot et Chevous (2018) suggèrent que beaucoup de personnes peuvent ne pas se sentir à l’aise avec les termes employés dans la littérature scientifique, comme « victime » ou « survivante ». En effet, elles peuvent ne jamais avoir entendu ces mots, ou ne pas trouver qu’ils décrivent correctement leurs expériences. Cet article adopte donc l’expression « personnes ayant subi des VMD » pour désigner les femmes qui ont participé à ce projet et qui ont subi des violences de la part de leur partenaire. En outre, aux fins de cette étude, nous désignerons les pères inclus dans le projet comme des « hommes qui commettent des VMD ».

Procédure

For Baby’s Sake est une intervention psychothérapeutique qui s’adresse à toute la famille, destinée aux mères enceintes et aux pères dont la relation est marquée par des VMD. Elle a été conçue et mise en œuvre au Royaume-Uni. Selon cette approche familiale globale, les deux parents sont inclus dans l’intervention, qu’ils cohabitent ou non et qu’ils forment ou non un couple. Cette approche inclusive part du constat que séparer un parent maltraitant de ses enfants n’est pas toujours faisable, ni le choix que préfèrent les familles vivant avec des VMD (Stanley et Humphreys, 2017). Une autre perspective émerge à la place, qui promeut des interventions ciblant tous les membres de la famille. Ces stratégies s’accordent avec l’accent croissant mis sur la responsabilité des auteurs de violences quant aux effets de l’exposition des enfants aux VMD, et prennent en compte les recherches qui indiquent que la paternité pourrait être un puissant catalyseur de transformation des comportements (Meyer, 2018 ; Stanley et al., 2012). Chaque parent a sa propre personne référente For Baby’s Sake, qui travaille avec ce parent de manière indépendante lors de séances individuelles. L’équipe For Baby’s Sake est hébergée dans les locaux des services sociaux locaux, mais fonctionne comme une organisation indépendante ; ce partage de locaux aide à faire connaître l’intervention et encourage les orientations par les partenaires des services sociaux publics. En outre, l’équipe For Baby’s Sake fait activement connaître l’intervention auprès d’autres organisations locales concernées (par exemple les services de santé publics, les services de la justice pénale et les services associatifs), en participant à leurs réunions d’équipe. Les parents qui remplissent les critères d’admissibilité peuvent s’adresser d’eux-mêmes au programme (N.B. : l’équipe For Baby’s Sake diffuse des supports de marketing social pour faire connaître le programme au public), ou être orientés par les services de sage-femmes et de puériculture à domicile, les services sociaux à l’enfance, les cabinets de médecine générale, la police, la probation ou les services associatifs et communautaires locaux. Pendant cette recherche, les services sociaux à l’enfance ont été les principaux organismes à orienter vers For Baby’s Sake, et les familles participantes rapportaient une diversité d’expériences de VMD, dont des violences physiques, sexuelles, psychologiques et du contrôle coercitif.

Les objectifs de l’intervention sont : « (1) mettre fin à la maltraitance domestique ; (2) surmonter l’impact des expériences traumatiques de leur propre enfance ; (3) opérer des changements durables dans leur comportement ; et (4) créer, par leurs techniques parentales et l’environnement familial, les conditions permettant de prévenir de mauvais devenirs pour les nourrissons » (Domoney et al., 2019, p. 127). Les séances psychothérapeutiques ont lieu en présentiel et intègrent plusieurs techniques issues de différentes théories thérapeutiques : thérapie cognitivo-comportementale (TCC) (Beck, 2011) ; gestalt-thérapie (Kellogg, 2014) ; analyse transactionnelle (Berne, 2016) ; entretien motivationnel (Rollnick et Miller, 1995) ; thérapie fondée sur la pleine conscience (Whitaker et al., 2014) et travail sur l’enfant intérieur (Bradshaw, 1992). Ce dernier est au cœur du programme, puisqu’il vise à aider les parents à affronter les EAE et à se rétablir du trauma. Le programme For Baby’s Sake est manualisé et se déroule en modules. Parmi ces modules, la « guidance par l’interaction vidéo » (Video Interaction Guidance, VIG) (Kennedy et al., 2011) vise à évaluer et à améliorer la communication parent-enfant et une parentalité sensible et accordée, grâce à des enregistrements vidéo des interactions parent-enfant. Dans ce module, les parents sont guidés par leur personne référente For Baby’s Sake (formée à la guidance par l’interaction vidéo) pour analyser les enregistrements et y réfléchir afin d’améliorer la communication avec leurs enfants. « L’expression saine des sentiments » constitue un autre module du programme. Ce module comporte deux parties : la première explore les émotions de culpabilité et de honte et la dissociation, et vise à renforcer les stratégies de régulation émotionnelle des mères et des pères ; la seconde vise à renforcer l’identification des émotions et leur expression de manière saine. La seconde partie vise aussi à améliorer la capacité des mères et des pères à répondre avec sensibilité aux sentiments des enfants.

L’évaluation a mesuré les résultats quantitatifs et qualitatifs des mères et des pères sur deux ans, depuis leur entrée dans le programme d’intervention (en début ou milieu de grossesse) jusqu’à la fin de l’intervention (environ deux ans après la naissance). On trouvera plus d’informations sur la conception et la méthodologie du projet, y compris sur les mesures de sécurité pour les personnes participantes, dans Domoney et al. (2019) et dans le rapport final d’évaluation (Trevillion et al., 2020).

Les critères d’inclusion dans l’intervention étaient les suivants : les deux parents avaient l’intention de participer à l’intervention dès la grossesse ; les deux parents étaient âgés de 17 ans ou plus ; la mère subissait des VMD de la part du père de l’enfant à naître, avec la possibilité que la violence et la maltraitance deviennent récurrentes, se prolongent ou s’aggravent ; les parents résidaient dans les zones où l’intervention était proposée (un arrondissement du centre de Londres ou un comté du sud de l’Angleterre). En outre, même s’ils ne formaient pas un couple, les parents devaient vouloir exercer ensemble la parentalité de leur enfant à naître. D’autres facteurs d’exclusion, évalués au cas par cas comme compromettant la capacité à s’engager dans l’intervention, comprenaient la nature particulière d’un diagnostic de santé mentale (comme des problèmes aigus d’abus de substances) ou d’autres besoins ou difficultés, ainsi que le retrait définitif confirmé de l’enfant à naître de la garde du parent après l’accouchement. Les critères d’exclusion de la recherche étaient les mêmes que ceux de l’intervention, avec en plus l’incapacité des personnes à donner un consentement éclairé au moment de l’entretien.

Le programme évoluait pendant la phase prototype et a continué de se développer depuis l’évaluation. Ces évolutions ont notamment inclus des séances thérapeutiques à distance par vidéo et par audio, issues de l’expérience et des apprentissages des confinements pendant la pandémie mondiale de COVID-19. Les critères de cohorte incluent désormais explicitement les familles où la mère exerce une maltraitance envers le père, ainsi que les parents de même sexe. Les critères d’exclusion ne font plus référence à un niveau de diagnostic de santé mentale, d’abus de substances ou d’autres besoins complexes qui pourraient empêcher un parent de s’engager, car, dans la pratique, le programme excluait rarement des parents pour ces raisons. De même, le programme travaille désormais avec des parents dont le bébé risque d’être placé et, si cela se produit, les parents se voient proposer un soutien pendant une période après le placement, afin d’aboutir à une fin d’accompagnement planifiée et informée par le trauma.

Entretiens

Les mères et les pères ont été interrogés séparément à trois moments distincts de leur participation à l’évaluation : (1) l’entretien initial, dans les 10 premiers mois suivant le début de l’intervention For Baby’s Sake ; (2) un an après l’inscription au programme ; et (3) deux ans après l’inscription au programme. Pour les entretiens initiaux, l’équipe d’évaluation visait à les réaliser pendant la grossesse, ce qui a été le cas pour 14 personnes suivies. Toutefois, des retards dans l’accès aux personnes à interroger ont fait que la plupart des entretiens initiaux ont eu lieu après la naissance (dans les 2 mois suivant l’inscription au programme pour environ la moitié de l’échantillon). Cela signifie que certaines personnes pouvaient déjà réfléchir aux bénéfices du programme lors de l’entretien initial. Les entretiens ont été menés en face à face, soit dans les services de proximité où les familles recevaient l’intervention, soit, si cela pouvait se faire en sécurité, au domicile des personnes ; ils ont été enregistrés et transcrits mot pour mot. Si une personne ne souhaitait pas être enregistrée, l’équipe de recherche prenait des notes écrites pendant l’entretien, et ces notes ont été analysées. Les entretiens ont été conduits par des membres de l’équipe ayant une formation en recherche qualitative (JD, KT, Lauren Carson, Danielle Megranahan), et les personnes participantes étaient informées que l’étude visait à comprendre l’impact de l’intervention sur leurs relations intimes et parentales. Des guides d’entretien ont été utilisés, avec des thèmes de discussion comprenant les démarches de recherche d’aide, les perceptions, attentes et expériences de l’intervention, ainsi que les objectifs des parents pour le programme et leurs réflexions à son sujet. Ces guides n’interrogeaient pas explicitement sur l’impact des expériences d’enfance sur la parentalité actuelle, mais ce sujet a émergé au fil de l’exploration des thèmes ci-dessus. Cela peut tenir au fait que le lien entre les expériences d’enfance et la parentalité actuelle était un axe central de l’intervention For Baby’s Sake. Les guides d’entretien sont disponibles sur demande. Chaque personne participante a reçu un bon d’achat de 20 £ par entretien.

Un test pilote a été mené pour déterminer s’il était faisable d’administrer l’ensemble du protocole d’entretien initial. Il s’agissait de repérer les items que les personnes participantes trouvaient difficiles, le temps nécessaire pour réaliser les évaluations initiales et les retours oraux des personnes participantes sur le contenu et le déroulement de l’entretien. Certains ajustements ont donc été apportés au protocole d’entretien.

L’équipe de recherche a élaboré des procédures opérationnelles standardisées et des protocoles de sécurité afin de donner la priorité à la sécurité et au bien-être de toutes les personnes participantes. Ces documents comprenaient des consignes sur la manière de prendre contact en toute sécurité avec les personnes susceptibles de participer, d’adapter les lieux d’entretien pour garantir la confidentialité et de discuter avec les personnes interrogées des risques potentiels et des moyens de les atténuer (Ellsberg et Heise, 2002 ; WHO, 2001). Voici quelques exemples de ces procédures : pendant la phase de recrutement, l’équipe For Baby’s Sake évaluait les risques que la participation pouvait présenter pour chaque personne et, si la participation était jugée sûre, lui fournissait des informations sur les objectifs de l’étude, ses procédures et le processus de consentement éclairé, et répondait à ses éventuelles questions ou inquiétudes. Une fois que la personne avait manifesté son intérêt (si elle le faisait), elle indiquait un moyen de communication sûr (par exemple courrier, appel sur téléphone portable) par lequel l’équipe de recherche pouvait la contacter pour discuter du projet et planifier les entretiens. Avant l’entretien initial, un consentement éclairé écrit couvrant tous les aspects de l’étude était recueilli auprès de chaque personne par le membre de l’équipe de recherche. Les pères et les mères étaient interrogés séparément dans des lieux sûrs et privés, et aucune information sur l’entretien de l’un n’était communiquée à l’autre parent.

La présente étude porte uniquement sur les entretiens initiaux et sur ceux réalisés deux ans après l’inscription ; le thème des expériences d’enfance et de la parentalité n’est pas apparu lors des entretiens à un an, qui n’ont donc pas été inclus dans cette étude. Les entretiens ont tous été analysés ensemble, puisque ce travail ne vise pas à examiner les différences entre les deux temps de mesure.

Éthique

L’approbation d’un comité d’éthique de la recherche du NHS a été accordée pour l’évaluation à méthodes mixtes le 25 janvier 2016 par le London-Camberwell St Giles Research Ethics Committee (numéro de référence : 15/LO/2006).

Analyse qualitative

Une analyse thématique réflexive a été utilisée pour repérer les schémas de sens récurrents dans les entretiens (Braun et Clarke, 2022). Les données ont été analysées par une personne de l’équipe [FT], et toutes les données ont été gérées dans NVivo 12 Pro. Une méthode inductive et guidée par les données a été employée : l’attention ne portait pas seulement sur le contenu sémantique, qui correspond aux significations manifestes des entretiens, mais aussi sur les construits latents, c’est-à-dire le sens implicite. Les six phases suivantes de l’analyse thématique réflexive (Braun et Clarke, 2022) ont été suivies : (1) la « familiarisation » avec les données, qui a consisté à lire et relire les transcriptions des entretiens ; (2) l’élaboration de la grille de « codage » initiale ; (3) la génération de thèmes initiaux, qui consistait à coder des schémas de sens à travers les transcriptions ; (4) l’étape « développer et réviser les thèmes », qui comprenait des lectures détaillées des données pour affiner les thèmes, notamment en fusionnant les codes porteurs d’informations proches et en affinant les intitulés thématiques pour qu’ils reflètent fidèlement les codes révisés. Tout au long de ces phases, la grille de codage a été affinée par itérations successives, et les premières transcriptions ont été recodées si nécessaire. Lors des deux dernières phases, (5) affiner, définir et nommer les thèmes, une autre personne de l’équipe [KT] a évalué de manière indépendante la pertinence de la grille de codage ; les deux personnes se sont ensuite réunies à plusieurs reprises pour discuter d’une grille de codage thématique définitive et s’accorder sur elle ; (6) la rédaction a été assurée par FT (Braun et Clarke, 2022 ; Yapp et al., 2019).

Une approche réflexive a mis en avant les caractéristiques individuelles (par exemple l’âge, le genre) et les motivations idéologiques (le féminisme). Plus précisément, FT est une femme ; elle a effectué deux stages dans deux centres de lutte contre les violences accueillant des femmes ayant subi des maltraitances. Ces expériences et sa motivation idéologique (le féminisme intersectionnel) ont pu influencer l’analyse. Le processus de réflexivité a toutefois été mené tout au long de l’analyse.

Résultats

Personnes participantes

Données démographiques

Au total, 56 entretiens ont été menés avec 39 personnes, 26 mères et 13 pères. Plus précisément, des entretiens initiaux ont été réalisés avec 38 personnes entre juillet 2016 et août 2017. Parmi ces entretiens, 24 ont été menés avec les deux parents (12 couples), 13 avec des mères seules et un avec un père seul. Deux ans après l’inscription, 18 personnes ont réalisé l’entretien : 8 de ces entretiens concernaient les deux parents (4 couples), 8 des mères seules et 2 des pères seuls. Sur ces 18 personnes, une seule n’avait pas réalisé l’entretien initial. Les caractéristiques sociodémographiques des personnes participantes sont résumées dans le tableau 1.

Les motifs d’abandon lors des entretiens deux ans après l’intervention comprenaient l’abandon ou la non-réalisation complète de l’intervention, et l’impossibilité pour l’équipe de recherche de reprendre contact avec la famille.

Tableau 1 — Caractéristiques sociodémographiques des mères (N = 26) et des pères (N = 13)

  • Âge, moyenne (ET). Mères : 27,71 (7,64) ; pères : 29 (7,7).
  • Niveau d’études, n (%). Aucun diplôme : mères 2 (8,0), pères 2 (15,4) ; GCSE : 2 (8,0) et 4 (30,8) ; A-Level/NVQ/BTEC : 13 (52,0) et 5 (38,5) ; HND/licence/master** : 8 (32,0) et 2 (15,4).
  • Situation d’emploi***, n (%). Pères : travail rémunéré à temps plein 7 (53,8) ; sans emploi 6 (46,2).
  • Origine ethnique, n (%). Blanche britannique : mères 19 (73,07), pères 11 (84,6) ; blanche autre : 5 (19,23) et 1 (7,7) ; noire caribéenne : 1 (3,85) et 0 ; métisse blanche et asiatique : 1 (3,85) et 0 ; métisse autre : 0 et 1 (7,7).
  • Trouble psychique autodéclaré (oui), n (%). Mères : 12 (48,0) ; pères : 7 (53,8).
  • Tabagisme actuel (oui), n (%). Mères : 8 (32,0) ; pères : 10 (76,9).
  • Situation conjugale, n (%). Célibataire : mères 5 (20,0), pères 0 ; en couple sans cohabitation : 8 (32,0) et 6 (46,1) ; marié ou en cohabitation : 9 (36,0) et 7 (53,8) ; séparé ou divorcé : 3 (11,1) et 0.
  • Problèmes de santé physique (oui), n (%). Mères : 9 (36) ; pères : 4 (30,8).

* N mères = 25 pour certaines variables en raison de données manquantes ; ** seules des mères avaient un master ; *** la situation d’emploi des mères n’est pas indiquée, car plusieurs entretiens initiaux ont eu lieu pendant la période postnatale, où les femmes ne travaillaient pas : les données manquantes sont donc nombreuses pour cette variable. GCSE, A-Level, NVQ, BTEC et HND : diplômes britanniques du secondaire et du professionnel. ET : écart type.

Résultats de l’analyse thématique réflexive

Cinq thèmes ont été dégagés : (1) reconnaître les expériences de VMD vécues dans l’enfance ; (2) les cicatrices des expériences traumatiques ; (3) remettre en cause le silence imposé sur la maltraitance ; (4) la transmission des styles et des comportements parentaux d’une génération à l’autre ; (5) devenir le meilleur parent possible.

Reconnaître les expériences de VMD vécues dans l’enfance

Beaucoup de mères et de pères ont décrit les événements traumatiques vécus dans leur environnement familial pendant l’enfance, la manière dont ces expériences précoces les avaient conduits à considérer les comportements maltraitants comme normaux, et leur impact sur leur compréhension ultérieure de ce qui est acceptable dans les relations intimes :

« J’ai eu l’impression que ma relation avec mon père est ce qui a déclenché mes mauvaises relations avec tous les hommes… Je n’avais jamais su comment un père aurait dû être. Le voir maltraiter ma mère et ma belle-mère, c’est ce que je connaissais, alors j’ai simplement accepté que c’était comme ça que ça devait être » (ID06 ; mère ; entretien initial).

Quelques mères ont aussi expliqué comment la normalisation de la violence dans les relations intimes s’étendait à leurs réseaux sociaux et aux membres de leur famille :

« Si j’en parlais à quelqu’un, on me disait : “Ce n’est rien. Vu d’où tu viens, c’est juste normal”… C’est comme ça que les gens sont élevés là-bas, au pays, à croire que c’est acceptable d’être maltraitée, en gros » (ID08 ; mère ; entretien initial).

« Ma mère a vécu la même chose, alors je pense qu’elle trouve ça normal elle aussi, d’une certaine façon » (ID04 ; mère ; entretien initial).

Ce père parlait lui aussi explicitement des effets normalisateurs des expériences de violence dans l’enfance, mais on trouve aussi ici, dans l’attention qu’il porte au comportement d’autres hommes, l’indice qu’une histoire de violence familiale peut servir de moyen pour nier sa responsabilité personnelle dans des comportements maltraitants :

« Le fait est qu’on ne se rend pas compte qu’on est violent à la maison. Si tes parents étaient comme ça, si ta famille était comme ça, ils [les hommes qui commettent des violences dans leurs relations intimes] pensent que c’est normal. Ils pensent que c’est normal de frapper sa femme, ils pensent que c’est normal de tout contrôler et de contrôler l’argent. Pour eux, ils ne savent pas qu’il y a un problème » (ID05 ; père ; entretien initial).

Un père a décrit l’impact de la maltraitance subie dans l’enfance sur la façon dont il avait recours à la violence et à la maltraitance, en expliquant que les comportements adoptés à l’âge adulte étaient un moyen de reprendre le pouvoir perdu lors des expériences passées de victimisation :

« Parfois l’auteur a été cette victime, en fait dans beaucoup de cas l’auteur a été la victime à un moment donné… C’est une question de pouvoir, ce n’est pas différent que ce soit une relation ou un cadre domestique… On t’a retiré tout ton pouvoir [quand tu étais victime] et tu es déterminé à ne plus jamais, jamais donner cette occasion à qui que ce soit, alors tu deviens une personne écrasante, qui contrôle, et malheureusement ça s’accompagne de beaucoup de traits que tu trouves acceptables parce que tu te protèges. Tu trouves que c’est acceptable et tu as ta raison si quelqu’un te dit que tu as tort » (ID05 ; père ; entretien initial).

Les cicatrices des expériences traumatiques

Certaines personnes participantes ont rapporté des problèmes de santé mentale et une consommation abusive de drogues comme conséquences du trauma vécu dans l’enfance. En outre, des pères ont désigné l’abus d’alcool et de drogues comme un déclencheur des épisodes violents :

« Il [son partenaire qui commet des VMD] portait beaucoup de choses venant de ses parents et de son enfance, ce qui pesait sur sa consommation d’alcool » (ID28 ; mère ; après l’intervention).

« Ce qui nous a amenés [le père et sa partenaire] là [à l’intervention], c’est que je me soûlais et que j’étais agressif et violent » (ID02 ; père ; après l’intervention).

Plusieurs mères ont exprimé un sentiment d’autoaccusation lié aux VMD vécues dans l’enfance, et ont évoqué les effets positifs du travail que le programme avait mené sur cette autoaccusation :

« J’étais une enfant qui vivait au milieu de la violence domestique, […]. Quand j’étais plus jeune, je me le reprochais, parce que je ne comprenais pas vraiment ce qui se passait. Depuis que je suis à For Baby’s Sake, ça m’a aidée à apprendre, juste ma façon de penser, on apprend des choses sur le cerveau du bébé. Tout petit, on n’y peut rien, alors ça m’a aidée à devenir plus forte » (ID11 ; mère ; après l’intervention).

Remettre en cause le silence imposé sur la maltraitance

Plusieurs personnes participantes ont décrit certaines des façons dont l’intervention For Baby’s Sake les avait aidées à travailler leur compréhension et leurs besoins liés à des expériences passées de maltraitance. Mères comme pères ont rapporté que l’écoute sans jugement avait été l’un des premiers pas pour surmonter le trauma de l’enfance et les VMD :

« Je me sens soutenue, parce que… on parle, genre, de ton passé, et je n’ai pas vraiment eu une bonne éducation. […] Je peux parler de mon enfance à [l’intervenante qui suit les femmes], et elle écoute. C’est bien qu’on prenne le temps d’écouter, même si c’est leur travail, mais c’est agréable d’être écoutée » (ID11 ; mère ; entretien initial).

« C’est juste bien d’avoir cette personne en plus vers qui je peux aller, qui ne juge pas et qui peut aider, au lieu de me rabaisser et tout ça. Je peux tout lui dire » (ID27 ; mère ; entretien initial).

« Il y a un très gros stigmate pour les hommes quand il s’agit d’aller vraiment dire à quelqu’un : j’ai des problèmes de violence domestique. Il n’existe pas vraiment de lieu où l’on sent qu’on ne va pas être jugé. C’est bien que ce stigmate soit levé et de savoir qu’on peut s’asseoir et parler des problèmes qu’on sait avoir, et des problèmes qu’on veut régler, dans un cadre où il n’y a pas de stigmate attaché à ça » (ID05 ; père ; entretien initial).

Les personnes participantes trouvaient difficile de raconter les épisodes violents vécus et craignaient de revivre le trauma. Elles voyaient toutefois aussi dans cette démarche un moyen important de travailler le trauma :

« Parfois c’est difficile de parler de… mon enfance, et, mais parfois ça aide d’en parler, parce que si on garde tout à l’intérieur, ça ne va pas nous faire aller mieux. Parce que j’ai été en train de briser la chaîne familiale. Genre, la chaîne familiale est un peu abîmée, mais je ne veux rien de mal pour [le bébé], et je veux qu’il ait le meilleur possible » (ID11 ; mère ; entretien initial).

La transmission des styles et des comportements parentaux d’une génération à l’autre

Toutes les personnes participantes ont exprimé la volonté d’être attentives à l’impact de leurs pratiques parentales sur leurs enfants et de protéger leurs enfants des EAE qui avaient marqué leur propre enfance :

« Je ne m’étais pas rendu compte non plus que la manière dont j’ai été élevée a un effet sur la manière dont j’élèverai mon enfant, ce qui m’a vraiment choquée. Alors j’ai beaucoup changé dans mes efforts de parent, parce que je ne suis pas d’accord avec la manière dont j’ai été élevée » (ID01 ; mère ; après l’intervention).

« [Le bébé] est ce qu’il y a de plus important dans ma vie, je le dirais assez fermement. En partie d’un point de vue égoïste, parce que j’ai eu une enfance vraiment horrible. Je ne voudrais jamais, jamais infliger ça à un autre être humain. Alors oui, je crois que ce qui s’est passé et qui nous a amenés dans ce programme [For Baby’s Sake] m’a pas mal traumatisé. Je n’aurais jamais pensé pouvoir franchir cette ligne. […] Et c’était assez difficile à vivre à l’époque. J’étais complètement bouleversé. Alors avoir quelque chose pour m’assurer que ça ne se reproduise pas, c’était vraiment positif » (ID02 ; père ; entretien initial).

La plupart des mères et des pères ont décrit une prise de conscience accrue grâce à l’intervention, notamment une meilleure compréhension du développement et de la pensée des enfants, de la transmission intergénérationnelle de la violence et des pratiques parentales, et du risque de reproduire leurs propres expériences d’enfants élevés par leurs parents. Ces connaissances les ont aidés, disaient-ils, à prendre des mesures pour briser le cycle :

« Surtout avec mes enfants. Je n’ai jamais vraiment été un père affectueux, peut-être à cause de mon passé. Mon père n’était pas affectueux ; il était très strict et très contrôlant. Ça m’a fait regarder en arrière et me rendre compte à quel point j’étais contrôlant… Faire ce programme m’a fait prendre conscience que j’étais très contrôlant sans m’en rendre compte. Pour moi, c’était normal » (ID20 ; père ; après l’intervention).

« Je pense que [l’intervention For Baby’s Sake] est capable d’empêcher ce cycle de se produire, en donnant aux enfants qui naissent dans ces familles une chance de ne pas vivre ces choses-là, et je trouve ça incroyable, vraiment » (ID02 ; mère ; entretien initial).

Certaines mères ont rapporté qu’elles comprenaient mieux les effets physiologiques et psychologiques de la maltraitance sur les enfants, et que ces connaissances les motivaient à éviter d’exposer leurs propres enfants au même type de trauma d’enfance qu’elles avaient vécu :

« [Avoir un enfant] vous fait en quelque sorte prendre conscience de ce qui se passe vraiment ; à quel point ils sont intelligents, à quel point ils captent facilement les choses et ce qui se passe s’ils sont trop stressés et des choses comme ça. Je ne m’étais jamais rendu compte que ça avait ce genre d’effet sur le cerveau. Ça m’a un peu bouleversée. Une partie [du travail dans l’intervention]… m’a frappée assez durement, avec la manière dont j’ai grandi et comment je réagis maintenant en tant qu’adulte. Ça m’a en quelque sorte fait comprendre que certaines des choses que je fais viennent probablement de la manière dont j’ai grandi. Ça m’a juste donné envie de me dire : “Je ne veux jamais que mon bébé vive ça” » (ID12 ; mère ; entretien initial).

« On a fait beaucoup d’activités […] : le développement de l’enfant, comment ils se développent, leurs compétences sociales. C’est très intéressant et ça m’a beaucoup appris, en fait. Il y a des choses que je ne savais vraiment pas, surtout comment le cerveau se développe chez un enfant et, quand l’enfant voit de la maltraitance ou en subit, qu’en fait ce cerveau se forme différemment d’un cerveau normal » (ID05 ; mère ; après l’intervention).

Des pères ont décrit comment l’intervention les avait aidés à changer leur regard sur eux-mêmes et sur leurs comportements, dans un environnement sûr :

« En quelque sorte, traverser tout ce processus de compréhension, l’assimiler. Guérir certains de ces moments jusqu’au degré où on peut guérir quelque chose comme ça. Juste prendre conscience d’où viennent certains comportements. Créer un peu de choix dans la façon dont on se comporte l’un envers l’autre. Je pense que ça n’a probablement pas de prix » (ID02 ; père ; entretien initial).

« Comprendre comment j’ai repris certaines choses que mes parents m’avaient en quelque sorte imposées. Et pouvoir ensuite vraiment me détacher de leurs opinions ou de leurs jugements » (ID028 ; père ; après l’intervention).

Dans le même ordre d’idées, plusieurs pères ont décrit comment le travail psychologique mené dans l’intervention les avait aidés à partager leurs émotions et à développer de nouvelles stratégies de régulation émotionnelle, pour éviter de recourir à des stratégies dysfonctionnelles devant leurs enfants. Ils ont souligné à cet égard l’importance d’apprendre à réguler leur colère :

« Tout ce qu’ils abordent, comme le travail sur l’enfant intérieur autour de la colère et des déclencheurs, à peu près tout ce pour quoi j’avais besoin de soutien » (ID13 ; père ; entretien initial).

« Travailler sur ma colère d’enfance m’a vraiment aidé » (ID02 ; père ; après l’intervention).

Devenir le meilleur parent possible

Plusieurs parents ont décrit comment l’intervention leur avait permis de développer de nouvelles compétences et pratiques parentales dont ils espéraient qu’elles éviteraient à leurs enfants de grandir, eux aussi, dans un foyer maltraitant. Plusieurs mères ont décrit le développement de meilleures stratégies d’adaptation et l’apprentissage de l’identification et de la communication de leurs sentiments et de leurs émotions à leurs enfants :

« Parce que maintenant je vois un peu de lumière au bout du tunnel. Avant, je me disais : “Pourquoi j’ai eu ce bébé ?” Et : “Pourquoi je suis enceinte ?” Faire venir un autre enfant dans cette vie avec tout ça. Et maintenant je commence vraiment à faire face un peu, et il y a plus de soutien » (ID11 ; mère ; entretien initial).

« On rit beaucoup et on s’amuse beaucoup à la maison, mais on n’est pas toujours comme ça, et donc ça nous a aidés tous les deux [la mère et le père] à être très ouverts pour dire : “Oh, maman était un peu grognon aujourd’hui”, et j’ai dit ça à [l’enfant] : “Oh, j’étais un peu grognon ce matin, hein ? Oh, je suis désolée. Voilà pourquoi, mais ce n’est pas terrible, et je vais vraiment faire de gros efforts pour ne pas être grognon.” Vous voyez, et on en a parlé […] J’ai remarqué que [la première fille] arrive mieux à identifier ses émotions, et même [la deuxième fille], toute petite. Si on lit un livre, elle remarque quand quelqu’un est triste et elle dit : “Oh, triste, pleure.” Alors ça nous a aidés à être simplement plus honnêtes et plus ouverts sur nos émotions avec les enfants » (ID28 ; mère ; après l’intervention).

Grâce à l’intervention, des pères avaient appris à accroître leur conscience d’eux-mêmes et leurs stratégies de régulation émotionnelle. Cela, conjugué à l’apprentissage de pratiques parentales positives, marquées par l’affection, la sécurité et la chaleur, les a aidés dans leurs efforts pour éviter une parentalité dure ou négligente :

« On ne peut pas être le meilleur parent possible si on ne regarde pas en soi, si on n’analyse pas et si on n’améliore pas le genre de personne qu’on est. Alors je pense que c’est une conséquence : une meilleure parentalité est la conséquence du fait de me regarder moi et la façon dont je suis » (ID28 ; père ; après l’intervention).

« Je suis devenu beaucoup moins explosif. Je pense vraiment que ça tient aussi beaucoup au fait que [prénom de l’enfant] fait désormais partie du tableau et que je voulais, plus que tout au monde, être un bon père, mais oui, clairement, j’ai récupéré des outils [grâce à For Baby’s Sake] pour m’aider à y arriver » (ID02 ; père ; après l’intervention).

Mères comme pères ont dit avoir pris confiance dans leurs capacités parentales après avoir vu, en vidéo, les liens qu’ils avaient su tisser avec leurs enfants. Ces interactions parent-enfant avaient été filmées dans le cadre de l’intervention For Baby’s Sake :

« Elle [l’intervenante] cherchait plutôt à me remonter le moral en tant que mère. Elle parlait de faire le truc avec la vidéo, parce qu’elle disait : “Vous savez, quand on est maman, on a parfois l’impression de ne pas bien faire son travail, mais en le voyant en vidéo, vous verrez que ce n’est pas si mal et vous pourrez vous en attribuer un peu le mérite.” Et je pense que ça va m’aider pas mal » (ID07 ; mère ; entretien initial).

Discussion

Ce travail avait pour but d’explorer comment des femmes qui subissent des VMD et des hommes qui commettent des VMD perçoivent l’impact de leurs expériences précoces sur leurs relations avec leurs enfants et avec l’autre parent, et comment une intervention psychologique ciblant les VMD peut façonner leurs pratiques parentales. L’analyse de 56 entretiens a permis de dégager cinq thèmes.

La transmission intergénérationnelle de la maltraitance

Les personnes participantes ont décrit leurs EAE comme hautement traumatiques, au point que ces expériences pouvaient être conçues comme un facteur de risque de subir de la violence et de la maltraitance à l’âge adulte. Mères comme pères ont décrit comment le fait de grandir dans un environnement violent avait normalisé l’usage de la violence dans les relations intimes. L’analyse a donc mis en évidence une transmission intergénérationnelle de la violence dans plusieurs récits. Ce résultat rejoint d’autres travaux menés avec des pères qui commettent des VMD (Domoney et Trevillion, 2021). Il importe en outre de souligner que, pour certaines personnes, le fait de s’ouvrir sur leurs EAE a marqué un tournant important dans leur cheminement vers la guérison. Cela leur a permis non seulement de partager leurs expériences, mais aussi de reprendre la main sur leur propre récit. Ce déplacement, qui fait passer du fait de subir sa propre histoire au fait de la conduire activement, peut être profondément émancipateur pour les personnes ayant vécu un trauma. À l’inverse, il faut reconnaître que, pour d’autres, replonger dans ces expériences passées douloureuses peut être une tâche difficile, chargée de détresse émotionnelle. Cela souligne la nature complexe et profondément personnelle du rétablissement après un trauma. Cela met aussi en relief le rôle essentiel des équipes d’intervention dans la création d’un environnement sûr et soutenant. Comprendre et respecter les besoins et les préférences propres à chaque personne est primordial pour offrir des soins efficaces en matière de trauma. Il s’agit notamment de reconnaître quand la communication verbale n’est pas l’approche la plus adaptée ni la plus confortable. Dans ces cas, d’autres formes d’expression, comme l’écriture (Frattaroli, 2006 ; Pennebaker et Beall, 1986), peuvent offrir une voie précieuse pour travailler et mettre en mots les émotions complexes associées au trauma.

Du point de vue du genre, il est apparu que les pères comme les mères qui évoquaient une expérience de violence entre leurs parents dans l’enfance rapportaient que la violence était commise par le père. Ce résultat semble conforme à la littérature qui plaide pour une perspective genrée de la transmission intergénérationnelle de la violence (Radford et al., 2019) : lorsque des enfants sont témoins, à la maison, de violences du père envers la mère, cela peut avoir des effets durables. Pour les garçons, cela peut accroître la probabilité de recourir à la violence dans leurs propres relations intimes plus tard. Pour les filles, cela peut accroître la probabilité de subir une victimisation dans leurs relations intimes adultes. Il est essentiel de reconnaître que des structures patriarcales et des déséquilibres de pouvoir peuvent sous-tendre ces schémas intergénérationnels de violence. Les pères peuvent être perçus comme des figures d’autorité et de pouvoir au sein de l’unité familiale et, dans ces dynamiques de pouvoir, avoir recours à des comportements contrôlants ou agressifs. En observant et en intériorisant ces dynamiques, les garçons peuvent, consciemment ou non, les reproduire dans leurs propres relations une fois adultes. Ces comportements et attitudes appris peuvent se manifester dans leurs relations adultes et perpétuer le cycle de la violence (McCormack et Lantry, 2022 ; Mihalic et Elliott, 1997). En outre, certains pères semblaient utiliser leurs expériences adverses de l’enfance comme un moyen de rationaliser leur violence. Cette interprétation s’appuie sur les travaux de Hearn (1998) et sur d’autres études récentes (par exemple Kelly et Westmorland, 2016 ; Seymour et al., 2021), selon lesquels les hommes qui parlent de violence cherchent souvent à établir leur crédibilité auprès de la personne qui mène l’entretien, en proposant des explications, des excuses et des justifications de leur comportement agressif. Certains « justifiaient » ainsi leurs actes violents en établissant des parallèles avec la conduite d’hommes de leur passé. Dans cette perspective, on peut soutenir que la culture fournit la toile de fond de la violence, ou en construit la norme. En ce sens, ces hommes trouvaient un « appui », voire une validation, auprès de ces hommes et dans les récits et souvenirs qui leur étaient associés. Pour eux, la violence commise par d’autres hommes peut être vue comme partie intégrante d’une trajectoire et d’une culture de l’agression qui s’étend finalement à la violence contre les femmes (Hearn, 1998). Il est essentiel de noter que ce schéma ne s’applique pas toujours : certains hommes de l’étude ont montré qu’ils comprenaient leur comportement violent et ont assumé la responsabilité de leurs actes. Bien que ce ne soit pas l’objet principal de cette étude, il est essentiel de le reconnaître et de prendre en compte le langage qu’emploient les hommes pour décrire un comportement violent, car il peut constituer un indicateur de changement thérapeutique (Seymour et al., 2021).

Par ailleurs, des mères ont dit être aux prises avec des sentiments d’autoaccusation à propos de leurs expériences négatives d’enfance. L’autoaccusation consiste à attribuer un événement à ses propres actes (Rancher et al., 2022) ; c’est une expérience répandue chez les femmes qui ont subi des violences. La recherche indique que ce sentiment de culpabilité pourrait servir de mécanisme d’adaptation, en permettant aux femmes de rationaliser les événements traumatiques vécus et de leur trouver une raison (Ullman et al., 2007). En outre, les réactions négatives d’autrui, comme les attitudes qui rejettent la faute sur la victime, peuvent aggraver, voire provoquer, cette autoaccusation (Taccini et Mannarini, 2023 ; Ullman et al., 2007). Cela peut avoir un effet néfaste sur le bien-être psychique des femmes et entraver leur capacité à demander de l’aide, entretenant ainsi un cycle nocif qui dégrade le bien-être psychologique des femmes (Beck et al., 2011 ; McLean et Foa, 2017). Certaines mères participant au programme For Baby’s Sake ont noté que l’intervention avait eu un impact positif sur leurs sentiments d’autoaccusation. En particulier, apprendre, lors de séances de psychoéducation, comment la violence affecte les enfants a non seulement amélioré leur compréhension de l’environnement dans lequel elles voulaient élever leurs enfants, mais a aussi éclairé certains de leurs propres comportements et émotions pouvant être attribués à leurs EAE. Leur sentiment d’être responsables de ces événements traumatiques s’en est trouvé réduit. En outre, l’environnement du programme For Baby’s Sake a contribué à atténuer les sentiments de culpabilité. De fait, la création d’un environnement inclusif et sans jugement au sein du programme a joué un rôle important en permettant aux personnes participantes de parler ouvertement de leurs expériences négatives et de leur place de personnes ayant subi des violences, en leur offrant un espace où elles pouvaient se sentir en sécurité et soutenues. L’expérience d’une atmosphère sans jugement est particulièrement importante pour les femmes qui ont subi des VMD, car dans un tel cadre, elles sont plus susceptibles de se sentir à l’aise pour partager leurs expériences sans craindre d’être tenues pour responsables des violences subies. Cet environnement sans jugement s’accorde aussi avec les bonnes pratiques des soins informés par le trauma (Raja et al., 2015), qui reposent sur « la compréhension que la plupart des personnes en contact avec les services à la personne ont vécu un trauma, et que cette compréhension doit imprégner les relations de service et la manière dont les services sont fournis » (Sweeney et al., 2016, p. 174). En conséquence, le programme a pris en compte la nature complexe et sensible des VMD, et le travail a donné la priorité au bien-être émotionnel et à l’autonomie des femmes. En créant un espace où les femmes peuvent parler de leurs expériences sans craindre d’être blâmées, le programme leur donne les moyens de reprendre la main sur leur récit et d’engager le processus de guérison et de rétablissement.

De la même manière, les pères ont souligné l’impact profond d’un environnement sans jugement. Ce cadre leur a permis de faire face à la violence qu’ils avaient infligée à leur partenaire. L’importance accordée à un tel environnement montre qu’aborder les comportements violents exige un espace dépourvu de condamnation sociale ou de jugement. Cela peut, à son tour, favoriser un environnement dans lequel les hommes qui ont commis des VMD se sentent plus enclins à affronter leurs actes et à les élaborer, ce qui ouvre sur une compréhension plus profonde et une possibilité de changement. Le programme a ainsi trouvé un équilibre délicat entre l’absence de jugement et la remise en cause des croyances néfastes des hommes quant à l’acceptabilité du recours à la violence. Ce fragile équilibre a joué un rôle central dans la création d’un environnement soutenant où les personnes participantes se sentaient à la fois reconnues et responsables de leurs actes. En favorisant une atmosphère de compréhension et de confrontation constructive, le programme visait à faciliter un processus de transformation dans lequel chaque personne pouvait se confronter aux racines de son comportement violent. Cela pourrait, à son tour, ouvrir la voie à un passage plus profond et plus durable à des façons non violentes d’être en relation. Ce résultat rejoint des recherches antérieures (par exemple Knight et Modi, 2014 ; Morrison et al., 2019). Ainsi, Morrison et al. (2019) ont mené des entretiens avec 76 hommes qui avaient commis des violences au sein du couple (VPI) et participaient à une intervention visant à réduire la maltraitance, afin de comprendre leur point de vue sur les personnes qui animaient le programme. L’un des six grands thèmes issus de leur étude était l’expérience d’une animation sans jugement. Ce terme désignait des personnes animatrices qui faisaient preuve d’ouverture d’esprit et d’une approche non condamnatoire envers les participants. Une telle attitude était reconnue comme un élément crucial pour instaurer un sentiment de sécurité, permettant aux participants de se sentir à l’aise pour s’exprimer pendant les séances et recevoir des retours de l’animation.

Mères comme pères se sont demandé si de telles expériences négatives dans l’enfance représentaient aussi un facteur de risque de troubles psychiques ou de problèmes de consommation de substances. Cela rejoint les données de la recherche (par exemple Dube et al., 2003 ; He et al., 2022 ; Merrick et al., 2017), qui montrent que plus le nombre d’événements traumatiques vécus dans l’enfance est élevé, plus la probabilité de connaître des problèmes de santé mentale et de consommation de substances à l’âge adulte est grande. Il importe toutefois de noter que subir de la violence et de la maltraitance dans l’enfance n’implique pas, de manière causale, d’en subir à l’âge adulte. En effet, la violence et la maltraitance dans l’enfance sont l’un des nombreux facteurs de risque de violence et de maltraitance à l’âge adulte. Parmi les autres facteurs de risque de passage à l’acte violent figurent par exemple les difficultés financières, les troubles psychiques, dont les troubles de la personnalité (comme le trouble de la personnalité antisociale), et les problèmes d’alcool et de drogues (Capaldi et al., 2012 ; Schluter et al., 2008 ; Slep et al., 2010).

Il faut reconnaître que cet échantillon était composé de parents participant à un programme thérapeutique intensif et que, de ce fait, les points de vue des personnes participantes peuvent ne pas refléter ceux de la population plus large touchée par les VMD, puisque le programme aborde explicitement l’impact de la violence et de la maltraitance. En outre, il est apparu que le langage et le type de discours sans jugement employés dans le programme ont aidé les personnes participantes à s’ouvrir aux membres de l’équipe, et ont amélioré la compréhension du recours aux comportements maltraitants et le développement d’une prise de conscience.

La transmission intergénérationnelle des pratiques parentales

Les mères et les pères de cette étude ont souligné leur ferme engagement à briser le cycle de la violence et à protéger les enfants de toute exposition directe ou indirecte aux VMD, principale motivation de leur participation à For Baby’s Sake. Ils espéraient que leur participation à l’intervention leur permettrait d’acquérir des stratégies saines pour protéger leurs enfants des événements adverses.

Les personnes participantes reliaient la parentalité qu’elles avaient connue dans leur enfance à leurs pratiques parentales actuelles, décrivant ainsi ce que l’on appelle la transmission intergénérationnelle de la parentalité (Madden et al., 2015). Elles avaient pris de plus en plus conscience de l’impact des styles et des comportements parentaux vécus enfants sur la construction de leurs styles parentaux actuels. Cette prise de conscience a contribué à renforcer leur détermination à éviter à leurs enfants les traumas vécus dans leur propre enfance. En conséquence, au fil de l’intervention For Baby’s Sake, mères comme pères ont décrit l’usage de techniques de parentalité positive, marquées par le soin, la chaleur parentale, la sécurité, l’affection et l’implication auprès des enfants. En outre, lors de l’entretien de suivi à deux ans, la plupart des mères décrivaient leur relation avec leurs enfants comme marquée par l’attention à la socialisation des émotions des enfants, que l’on peut définir comme un processus complexe et multiforme visant à développer ou à améliorer la compréhension, l’expression et la régulation des sentiments et des émotions chez l’enfant (Eisenberg et al., 1998).

Pour ce qui est des pères, cette étude a mis en évidence une attention accrue des hommes à leur régulation émotionnelle et à l’usage de stratégies adaptatives et positives de régulation des émotions en présence de leurs enfants. La régulation émotionnelle se caractérise par « a) la conscience et la compréhension des émotions, b) l’acceptation des émotions, c) la capacité à contrôler les comportements impulsifs et à se comporter conformément aux objectifs visés lorsqu’on éprouve des émotions négatives, et d) la capacité à utiliser avec souplesse des stratégies de régulation émotionnelle adaptées à la situation pour moduler les réponses émotionnelles comme souhaité, afin de répondre aux objectifs individuels et aux exigences de la situation » (Gratz et Roemer, 2004, p. 43-44). Bien que la littérature sur le rôle des pères dans la régulation des émotions des enfants soit rare, les données suggèrent que l’expérience d’un père émotionnellement dérégulé peut nuire à la régulation émotionnelle d’un enfant (Bariola et al., 2011). La régulation émotionnelle des deux parents est donc essentielle à la socialisation émotionnelle des enfants (Bariola et al., 2011 ; Eisenberg et al., 1998 ; Morelen et al., 2016). À cet égard, les pères ont souligné l’intérêt d’acquérir de nouvelles compétences pour identifier et réguler leur colère, afin de briser le cycle de la violence et de ne pas le perpétuer avec leurs partenaires et leurs enfants. En outre, les pères ont indiqué que la psychoéducation sur le développement de l’enfant avait renforcé leur motivation à briser le cycle de la violence, parce qu’ils avaient pu comprendre les conséquences que l’expérience de la violence dans un environnement familial peut avoir sur les enfants.

Implications pour la pratique

Une approche informée par le trauma auprès de personnes qui ont vécu un trauma devrait commencer par la compréhension de leurs besoins particuliers (Anyikwa, 2016 ; Campbell et al., 2019 ; Wilson et al., 2015). L’analyse nous a permis de repérer quels aspects de l’intervention For Baby’s Sake les personnes participantes jugeaient les plus utiles, et quels besoins elles souhaitaient travailler pour se remettre des VMD et améliorer leurs relations parentales.

Plus précisément, les personnes participantes à cette étude ont exprimé le besoin de faire l’expérience d’un environnement sûr et sans jugement, où elles pourraient parler librement de leurs expériences adverses de la parentalité reçue et changer leur regard sur elles-mêmes et sur leurs compétences parentales. À cet égard, les données suggèrent que la culpabilité et la honte, fortement associées au trouble de stress post-traumatique et à la dépression (McLean et Foa, 2017 ; Owens et al., 2009 ; Taccini et al., 2022), devraient être particulièrement travaillées dans toute intervention psychologique. Les pères ont souligné l’utilité d’acquérir de nouvelles manières de réguler la colère.

L’intervention abordait aussi les pratiques parentales, et la plupart des personnes participantes à cette étude ont trouvé que le retour vidéo sur les interactions parent-enfant les aidait à améliorer leurs comportements parentaux et leur accordage avec leurs enfants. Il a aussi contribué à améliorer leur estime de soi et leur sentiment d’efficacité parentale. L’estime de soi et le sentiment d’efficacité ont aussi été renforcés par la psychoéducation sur le développement de leurs enfants, les personnes participantes estimant disposer d’un espace sûr où acquérir des informations utiles sur le développement de l’enfant et poser des questions sur la parentalité. Le retour vidéo sur les interactions parent-enfant et la psychoéducation sur le développement de l’enfant ont donc été reconnus comme des techniques utiles pour les pères comme pour les mères confrontés à des VMD.

Limites et pistes futures

Certaines limites de cette recherche doivent être signalées. Premièrement, bien que le nombre d’entretiens qualitatifs recueillis dans le cadre de l’évaluation soit important, en particulier pour ce qui est des entretiens avec des personnes ayant eu recours à des comportements maltraitants, davantage d’entretiens ont été menés avec des mères qu’avec des pères. Cela peut tenir au fait que moins de pères se sont inscrits au programme For Baby’s Sake, d’où un plus petit nombre de participants masculins. Deuxièmement, il y a eu des abandons (N = 20) lors des entretiens de suivi à deux ans. Plus précisément, le taux de suivi atteint lors de l’entretien à deux ans était de 47 %. Troisièmement, cette étude ne visait pas à examiner les changements dans le temps selon une perspective longitudinale. Ce point fera toutefois l’objet de travaux futurs.

L’un des principaux points forts de cette étude est l’approche longitudinale étendue adoptée, avec des entretiens répétés avec les personnes participantes sur une durée conséquente (deux ans au total). Cette approche renforce la solidité de la recherche et offre aussi à d’autres interventions ciblant les VMD l’occasion d’en tirer des enseignements précieux. Cette portée plus large tient à l’idée qu’étudier la violence et la parentalité dans la durée peut offrir une évaluation complète de l’évolution des relations parent-enfant au fil du temps. En outre, une analyse aussi étendue permet de repérer les bénéfices potentiellement durables de l’intervention, et contribue ainsi à une compréhension plus nuancée de son efficacité à long terme.

Conclusions

Cette recherche visait à explorer comment des mères enceintes qui subissent des VMD et des hommes qui commettent des VMD, participant à un programme thérapeutique centré sur la parentalité, percevaient l’impact des EAE sur leurs comportements et leurs styles parentaux.

Les résultats ont montré que les personnes participantes considéraient les événements traumatiques de l’enfance comme un facteur de risque de la violence et de la maltraitance vécues dans leurs relations intimes à l’âge adulte. En outre, plusieurs personnes ont rapporté avoir développé des problèmes de santé mentale et d’abus de substances en conséquence de leurs expériences négatives d’enfance.

Pour ce qui est des styles et des comportements parentaux, la plupart des mères ont rapporté que l’intervention avait renforcé leurs pratiques de parentalité positive et leur attention à la socialisation des émotions des enfants. La plupart des pères ont fait état d’une attention croissante à l’usage de stratégies adaptatives de régulation émotionnelle devant les enfants, et de l’impact positif que cela avait sur leurs relations avec eux. Mères comme pères se sont dits très motivés pour briser le cycle de la violence et éviter à leurs enfants les événements traumatiques qu’ils avaient eux-mêmes vécus.

Un enseignement clé de For Baby’s Sake est que les interventions visant à rompre la continuité de la violence devraient porter sur le développement de stratégies de régulation émotionnelle chez les personnes participantes, sur le renforcement de leur conscience d’elles-mêmes et de leurs pratiques de parentalité positive. En outre, les interventions devraient inclure une formation, une éducation et un renforcement thérapeutique sur le développement psychologique de l’enfant, pour aider les parents à mieux s’accorder aux besoins de leurs enfants et à comprendre les effets de l’environnement familial sur le développement de l’enfant.

Complexe Systémique : à retenir

L’étude a l’intérêt rare d’entendre, dans un même programme, les mères qui subissent la violence et les pères qui l’exercent, et de le faire autour de la naissance, ce moment où la famille se réorganise et où l’histoire de chaque parent revient au premier plan. Le programme For Baby’s Sake travaille avec les deux parents, séparément, sans exiger qu’ils restent ou non ensemble, et parie sur l’enfant à naître comme levier de changement. Pour la clinique, trois éléments comptent : l’autoaccusation des mères, qui recule quand on comprend ce que la violence fait au développement de l’enfant ; la régulation de la colère chez les pères ; le retour vidéo sur les interactions avec le bébé, qui redonne confiance. L’équipe signale aussi un risque bien connu dans ce champ : l’histoire d’enfance peut devenir une excuse, et l’absence de jugement ne doit pas dispenser de confronter la responsabilité. La protection des femmes et des enfants reste la condition de ce travail. Les limites tiennent à un échantillon engagé dans un programme intensif, à moins d’entretiens avec les pères et à un taux de suivi de 47 %. À lire avec l’article sur l’AEAI pour rompre le cycle du trauma intergénérationnel, et avec l’article sur les hommes condamnés pour violence conjugale en Turquie.

Notes de l’original

Remerciements. L’équipe de recherche remercie toutes les familles qui ont participé à cette étude. KT, MH, NS et JD ont été financées par la Stefanou Foundation pour mener l’étude d’évaluation indépendante. Les autres membres de l’équipe n’ont reçu aucun financement spécifique pour cette étude. Josephine Ocloo (King’s College London) bénéficie du soutien du National Institute for Health and Care Research (NIHR) Applied Research Collaboration South London (NIHR ARC South London), au King’s College Hospital NHS Foundation Trust. Les opinions exprimées n’engagent que l’équipe de recherche, et pas nécessairement le NIHR ni le Department of Health and Social Care. Harriet MacMillan bénéficie du soutien de la Chedoke Health Chair in Child Psychiatry. Aux fins du libre accès, une licence Creative Commons Attribution (CC BY) a été appliquée à toute version du manuscrit accepté issue de cette soumission.

Financement. The For Baby’s Sake Trust (appelé Stefanou Foundation au moment du financement).

Conflit d’intérêts. Sans objet.

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Traduction non officielle en français de « C’est tellement bénéfique de pouvoir arrêter le cycle » : perceptions de la transmission intergénérationnelle de la violence et des pratiques parentales chez des femmes enceintes et leurs partenaires violents, par Federica Taccini, Jill Domoney, Josephine Ocloo, Margaret Heslin, Sarah Byford, Debra Bick, Louise M. Howard, Harriet MacMillan, Stefania Mannarini, Paul Ramchandani, Nicky Stanley et Kylee Trevillion, Journal of Family Violence, vol. 40, no 6 (2025), doi : 10.1007/s10896-024-00685-0, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (tableau présenté en liste). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.

Traduction française non officielle de « ‘It’s so Beneficial to be Able to Stop the Cycle’: Perceptions of Intergenerational Transmission of Violence and Parenting Practices Among Pregnant Women and their Abusive Partners », publié dans Journal of Family Violence (2025) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.

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Comment citer cet article

Taccini, F., Domoney, J., Ocloo, J., Heslin, M., Byford, S., Bick, D., Howard, L. M., MacMillan, H., Mannarini, S., Ramchandani, P., Stanley, N., et Trevillion, K. (2025). « C’est tellement bénéfique de pouvoir arrêter le cycle » : perceptions de la transmission intergénérationnelle de la violence et des pratiques parentales chez des femmes enceintes et leurs partenaires violents (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/c-est-tellement-benefique-de-pouvoir-arreter-le-cycle-la-transmission-intergenerationnelle (Œuvre originale publiée en 2024 dans Journal of Family Violence, 40(6), 1091-1107 (2025) ; republiée en 2025 par Journal of Family Violence, https://link.springer.com/article/10.1007/s10896-024-00685-0)

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