Family Relations · Famille
Comment des hommes condamnés pour violence envers leur partenaire racontent-ils leur enfance et leurs actes ? Dans une prison du sud-est de la Turquie, Fatma Ayhan a interrogé 44 détenus : violences subies très tôt, travail des enfants, négligence, et des normes de genre traditionnelles presque partout. Mais seul un quart d’entre eux justifie ouvertement la violence.
Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de Dynamiques familiales, traumatismes de l’enfance et normes de genre chez des hommes condamnés pour violence conjugale en Turquie, par Fatma Ayhan, publié dans Family Relations (Wiley) (2026), doi : 10.1111/fare.70214, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Les deux tableaux sont présentés sous forme de listes. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.
Le traumatisme, à lui seul, ne conduit pas uniformément à la justification morale de la VPI.
Fatma Ayhan
Résumé
Objectif. Cette étude a exploré les caractéristiques sociodémographiques d’hommes condamnés pour violence entre partenaires intimes (VPI), leur exposition à la violence dans l’enfance, leurs normes de genre et les significations qu’ils attribuent à leur recours à la violence.
Contexte. Dans le cadre écologique de compréhension de la VPI, la violence est conçue comme le résultat d’interactions entre des facteurs individuels, relationnels, communautaires et sociétaux. L’étude a examiné comment les dynamiques familiales des participants, leurs interactions avec leur partenaire et les influences de leur communauté interagissent avec des facteurs individuels et sociétaux pour façonner les comportements violents. Menée dans une province du sud-est de la Turquie, où les normes patriarcales et fondées sur l’honneur restent influentes, l’étude propose une analyse ancrée dans son contexte de la manière dont les hommes construisent et justifient la VPI. Les données nationales indiquent qu’environ 38 % des femmes ayant déjà été mariées en Turquie ont subi des violences physiques ou sexuelles de la part d’un partenaire intime.
Méthode. Quarante-quatre hommes incarcérés, condamnés pour violence envers leur partenaire, ont été sélectionnés par échantillonnage raisonné. Les données ont été recueillies par des entretiens semi-directifs et analysées par une analyse de contenu qualitative inductive.
Résultats. L’analyse a dégagé sept thèmes principaux : traumatismes de l’enfance, antécédents judiciaires personnels et familiaux, comportements dans l’enfance, raisons invoquées pour la VPI, raisons invoquées pour le féminicide, attitudes envers la violence et normes de genre. Le nombre de participants ayant contribué à chaque thème est indiqué par souci de transparence. Les normes de genre traditionnelles étaient omniprésentes (37/44, 84,1 %), et une rationalisation de la violence a été relevée chez une partie des participants (11/44, 25 %). Les résultats mettent en évidence des schémas de normalisation, de justification et de cadrage socioculturel dans les récits des participants.
Conclusion. Les résultats soulignent l’importance de stratégies de prévention et d’intervention multidimensionnelles, qui s’attaquent à l’exposition précoce à la violence, aux normes de genre rigides et aux justifications socioculturelles de la VPI.
La violence envers les femmes, en particulier la violence entre partenaires intimes (VPI) et la violence sexuelle, constitue un problème majeur de santé publique et une atteinte aux droits humains des victimes. Selon les estimations de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), environ 30 % des femmes dans le monde subissent au cours de leur vie des violences physiques et/ou sexuelles de la part d’un partenaire intime, ou des violences sexuelles de la part d’une autre personne. Ces chiffres soulignent la prévalence mondiale et l’importance de la VPI comme problème de santé publique. La plupart de ces violences peuvent être évitées. Le secteur de la santé a une responsabilité importante : fournir des soins complets aux femmes victimes de violences et/ou les orienter vers les autres services de soutien dont elles peuvent avoir besoin (OMS, 2024).
La présente étude a adopté le cadre écologique de Heise (1998) comme principal fondement théorique. Ce cadre permet une compréhension à plusieurs niveaux de la VPI, en reliant les histoires individuelles à des influences sociales et culturelles plus larges. Dans le contexte turc, et en particulier dans la région du Sud-Est, de fortes traditions patriarcales, la hiérarchie entre les genres et les normes fondées sur l’honneur façonnent profondément les attitudes et les comportements des hommes envers les femmes (Dikmen et Münevver, 2020 ; Hacettepe University Institute of Population Studies, 2019 ; Sakalh-Uğurlu et Glick, 2003). En Turquie, les normes de genre patriarcales et les valeurs culturelles fondées sur l’honneur continuent de façonner les attitudes des hommes envers les relations et la masculinité (Dikmen et Münevver, 2020 ; Hacettepe University Institute of Population Studies, 2019). Le contrôle des hommes sur les femmes est souvent socialement justifié comme une protection de l’honneur familial, et l’écart par rapport aux rôles féminins traditionnels peut déclencher la violence (Kocacık et Dogan, 2006 ; Sakalh-Uğurlu et Glick, 2003). En outre, les hommes incarcérés en Turquie constituent un groupe particulièrement à risque de commettre des VPI, car l’emprisonnement est souvent associé à des traits antisociaux, à l’exposition à des traumatismes et à l’adhésion à des idéologies masculines rigides (Sehlikoğlu et al., 2025). Des études menées auprès d’hommes incarcérés dans divers pays ont montré que leur VPI tend à être plus grave et plus étroitement liée à la domination, à la jalousie et à l’usage de substances que celle des hommes non incarcérés (Henning et Feder, 2004). Examiner la VPI dans le contexte carcéral turc permet donc de mieux comprendre comment l’inégalité structurelle, les normes culturelles et l’incarcération interagissent pour façonner les comportements violents des hommes. Comprendre ces dynamiques est essentiel pour interpréter les résultats de cette étude. Selon le cadre écologique de Heise (1998), la VPI naît de l’interaction de facteurs qui opèrent à quatre niveaux : individuel (par exemple traumatismes de l’enfance, régulation des émotions, tempérament), relationnel (par exemple conflits familiaux, dynamiques de couple), communautaire (par exemple isolement social, stress économique) et sociétal (par exemple normes de genre, valeurs patriarcales). Dans le contexte de la Turquie, en particulier dans la région du Sud-Est, ces niveaux interagissent au sein d’un système socioculturel qui valorise l’honneur, l’obéissance et la masculinité traditionnelle. Ce cadre a donc guidé à la fois les questions de recherche et l’interprétation des résultats, en reliant les histoires personnelles de traumatisme des hommes aux structures culturelles plus larges qui entretiennent la violence fondée sur le genre.
Plus d’un quart (27 %) des femmes de 15 à 49 ans dans le monde ayant déjà eu une relation de couple déclarent avoir subi une forme de violence physique et/ou sexuelle de la part de leur partenaire intime (OMS, 2024). La violence psychologique est la forme la plus répandue de violence conjugale envers les femmes, suivie de la violence physique (Santos et al., 2020). La dernière enquête nationale menée en Turquie indique que, au cours des 12 mois précédents, 26 %, 8 %, 15 % et 5 % des femmes avaient subi respectivement des violences émotionnelles ou psychologiques, physiques, économiques et sexuelles de la part de leur conjoint ou partenaire intime (Research on Domestic Violence against Women in Turkey, 2015).
De nombreux actes de VPI aboutissent à un féminicide (Silva et Schermann, 2021). La VPI représente 7 % de la charge totale de morbidité observée chez les femmes de 18 à 44 ans et nuit au bien-être émotionnel et social de familles entières (Mikton, 2010). L’OMS souligne que l’exposition des femmes à la violence peut nuire à leur santé physique, mentale, sexuelle et reproductive et, dans certains contextes, accroître le risque de contracter le VIH (OMS, 2024). Les conséquences les plus délétères rapportées dans la littérature scientifique chez les femmes qui subissent des VPI sont les troubles psychologiques, les problèmes cognitifs, émotionnels et comportementaux, et les blessures physiques (Souza et Silva, 2019). L’estime de soi des femmes victimes de VPI est altérée, et leur rétablissement est compromis par les pertes qui en résultent en matière de revenus, d’emploi, de logement et d’amélioration de la participation sociale (Hing et al., 2021 ; Moulding et al., 2021). Le diabète (Stubbs et Szoeke, 2022), la dépression, l’anxiété, le trouble de stress post-traumatique et les idées suicidaires (Pico-Alfonso et al., 2006) sont plus fréquents chez ces femmes.
Les études portant sur les caractéristiques générales des hommes qui commettent des violences envers les femmes montrent que des caractéristiques individuelles (impulsivité, faible respect de soi et insécurité), comportementales (consommation d’alcool et d’autres drogues) et contextuelles (société patriarcale) associées au profil de l’agresseur peuvent expliquer les violences conjugales (Scott et Oliveira, 2018). La recherche internationale sur les hommes auteurs de VPI a de même mis l’accent sur des domaines multiples et en interaction : impulsivité individuelle et faible estime de soi, schémas comportementaux comme l’usage de substances, et influences contextuelles comme les normes patriarcales et le désavantage socioéconomique (Fulu et al., 2017 ; Scott et Oliveira, 2018). Ces schémas concordent avec le modèle écologique de Heise et justifient l’examen à plusieurs niveaux, dans la présente étude, des histoires de traumatisme, des tempéraments et des attitudes de genre des hommes dans le contexte turc. Une étude portant sur les caractéristiques d’hommes arrêtés pour des crimes violents a montré qu’il s’agissait de jeunes adultes, mariés, peu instruits et exerçant un emploi rémunéré, que la majorité avaient commis leurs violences sous l’influence de l’alcool et avaient d’autres antécédents de violence intrafamiliale (Madureira et al., 2014). On a constaté que la majorité des hommes qui commettent des violences physiques envers les femmes en Turquie présentent des attitudes inégalitaires en matière de genre, ont un faible niveau d’instruction, ont subi des violences physiques dans leur propre enfance, vivent dans un mariage arrangé, ont trois enfants ou plus, consomment de l’alcool et des substances et jouent à des jeux d’argent (Akkuş et Yıldırım, 2018). L’un des déterminants importants des attitudes envers la VPI en Turquie est l’adhésion à des attitudes inégalitaires en matière de genre (Özpınar et Acar, 2022). Une étude qualitative menée auprès d’hommes auteurs de violences a rapporté que ceux-ci se référaient aux rôles traditionnels des femmes et à l’hégémonie masculine (Sikweyiya et al., 2020). Comprendre ces facteurs est essentiel pour élaborer des stratégies de prévention efficaces.
Bien que des recherches aient été menées en Turquie et dans d’autres pays sur les hommes qui commettent des violences envers leur partenaire, je n’ai trouvé aucune étude examinant en profondeur les expériences individuelles de ces hommes, comme les traumatismes de l’enfance, les traits de tempérament et les raisons du recours à la violence. Pour réduire l’exposition des femmes à la violence et élaborer des interventions adaptées à la culture, il est essentiel de comprendre les caractéristiques et l’histoire de violence des hommes qui la commettent, ainsi que les raisons de cette violence. En inscrivant cette recherche dans le cadre écologique de Heise (1998) et dans les réalités socioculturelles du sud-est de la Turquie, cette étude visait à proposer une compréhension culturellement éclairée de la manière dont les expériences précoces des hommes, les normes de genre et les valeurs culturelles locales se croisent pour façonner leur recours à la violence envers leur partenaire. Dans cette perspective, la présente étude a été menée pour déterminer les caractéristiques sociodémographiques des hommes qui commettent des VPI, les violences qu’ils ont vécues dans l’enfance, leurs normes de genre et leur expérience de la violence infligée à leur partenaire. Cette étude apporte une contribution singulière à la littérature en offrant une compréhension approfondie et contextualisée de la manière dont les traumatismes précoces, les normes de genre et l’identité masculine se croisent pour façonner la violence des hommes envers leur partenaire en Turquie, une population rarement explorée avec la profondeur d’une approche qualitative.
À la lumière de cet objectif, l’étude cherchait à répondre aux questions suivantes :
Cette étude a reposé sur un devis de recherche qualitatif recourant à l’analyse de contenu inductive (Elo et Kyngäs, 2008). Les critères COREQ (Consolidated Criteria for Reporting Qualitative Research) ont été suivis pour rendre compte de la recherche.
La recherche a été menée dans un établissement pénitentiaire fermé situé dans une province du sud-est de la Turquie. Cette région est connue pour sa structure sociale conservatrice et patriarcale, où les rôles de genre traditionnels et les normes fondées sur l’honneur sont profondément ancrés dans la vie quotidienne. Ce contexte culturel est important pour comprendre comment les participants perçoivent et rationalisent la VPI. Le groupe étudié était composé de détenus de sexe masculin âgés de plus de 18 ans, incarcérés dans une prison fermée, condamnés pour violence envers leur partenaire, sans difficulté pour parler ou comprendre le turc et consentant volontairement à participer, sélectionnés par échantillonnage raisonné. Certains participants pouvaient avoir d’autres antécédents judiciaires, car en Turquie les personnes condamnées à moins de trois ans ne sont généralement pas incarcérées, et les crimes commis contre les femmes entraînent en général des peines plus courtes (sauf en cas de féminicide). Des informations détaillées sur ces autres infractions n’étaient cependant pas disponibles, le ministère de la Justice n’ayant pas autorisé l’accès à ces dossiers. Cinquante détenus répondant aux critères de sélection du groupe étudié se trouvaient dans la prison choisie aux dates où la recherche a été menée. Quatre ont toutefois refusé de répondre à d’autres questions que celles portant sur leurs caractéristiques sociodémographiques, et deux ont refusé toute participation. L’étude a donc été menée à son terme avec 44 détenus. Les données relatives aux caractéristiques sociodémographiques des participants figurent au tableau 1.
Tableau 1 — Caractéristiques sociodémographiques des participants
Note. Pour chaque participant : âge, profession, situation conjugale, type de mariage, niveau d’instruction, niveau d’instruction de l’épouse, niveau de revenu, nombre de frères et sœurs, consommation d’alcool, de tabac et de drogues.
Le recrutement s’est fait en collaboration avec l’unité des services psychosociaux de la prison. Les informations sur l’étude ont été communiquées à tous les détenus admissibles par les psychologues et le service social de la prison lors de réunions de groupe habituelles. La participation était entièrement volontaire, et aucune contrepartie ni aucun privilège n’étaient offerts. Afin de réduire au minimum la contrainte, la chercheuse n’est intervenue dans le recrutement qu’une fois que les participants potentiels avaient fait part de leur intérêt au personnel pénitentiaire. Les détenus ont reçu une fiche d’information écrite expliquant, dans un langage clair et accessible, l’objectif, les procédures, les risques et les bénéfices de l’étude. Les détenus intéressés ont rencontré individuellement la chercheuse et une personne psychologue de la prison pour examiner le formulaire de consentement. Un consentement éclairé écrit a été obtenu avant la participation. Les participants ont été informés qu’un refus ou un retrait n’aurait aucune incidence sur leur prise en charge, leurs privilèges ou leur situation juridique. La vérification de l’admissibilité a été effectuée par l’équipe psychosociale de la prison, sur la base des dossiers officiels et des évaluations psychologiques. Les hommes étaient inclus s’ils a) avaient 18 ans ou plus, b) avaient été condamnés pour des crimes violents envers une partenaire intime (par exemple épouse, fiancée ou compagne cohabitante) et c) pouvaient communiquer en turc et consentir volontairement. Les personnes condamnées pour d’autres crimes violents n’impliquant pas une partenaire (par exemple vol à main armée, agression d’inconnus) ont été exclues.
Aux fins de cette étude, la VPI a été définie, selon l’OMS (2021), comme « tout comportement au sein d’une relation intime qui cause un préjudice physique, psychologique ou sexuel aux personnes qui font partie de cette relation » (p. 2). Cette définition incluait à la fois des actes physiques (par exemple frapper, gifler, étrangler) et des actes non physiques (par exemple menaces, coercition, humiliation et comportements de contrôle). L’échantillon final était toutefois composé d’hommes condamnés pour violences physiques, comme l’attestaient les pièces judiciaires.
Les données de l’étude ont été recueillies à l’aide d’un formulaire d’entretien semi-directif élaboré à partir de l’examen de la littérature antérieure sur le sujet (Madureira et al., 2014 ; Özpınar et Acar, 2022 ; Scott et Oliveira, 2018 ; Sikweyiya et al., 2020). Pour explorer les significations subjectives et les interprétations personnelles des participants, la chercheuse a recouru à des techniques d’approfondissement pendant les entretiens. En plus des questions principales, des questions de relance comme « Qu’avez-vous ressenti à ce moment-là ? », « Comment voyez-vous l’effet que cela a sur vous aujourd’hui ? » et « Pourriez-vous décrire cette situation plus en détail ? » ont été utilisées pour approfondir l’exploration des perceptions des participants et de leurs constructions de sens (Morgan et Guevara, 2008 ; Prior, 2017). La version finale du formulaire a été établie en recueillant l’avis de trois spécialistes (titulaires d’un doctorat en soins infirmiers psychiatriques et ayant publié sur la violence intrafamiliale). La première partie du formulaire comportait des questions sur les caractéristiques sociodémographiques des participants (âge, années de mariage, profession, niveau d’instruction, situation économique et situation conjugale, par exemple). Ce formulaire d’entretien semi-directif posait les questions suivantes :
Les données de la recherche ont été recueillies par la chercheuse, à l’aide du formulaire d’entretien semi-directif, entre le 1er février 2024 et le 4 octobre 2024, dans une salle adaptée de la prison, au cours d’entretiens individuels en face à face avec chaque participant. Chaque personne présente dans la prison ou nouvellement arrivée pendant la période de recherche a été évaluée au regard des critères d’inclusion par le personnel de l’unité psychosociale de la prison (trois psychologues et une personne spécialiste des services sociaux). La chercheuse était avertie lorsque des participants correspondant au groupe étudié avaient été repérés, et elle les interrogeait ensuite selon un calendrier d’entretiens. Pendant les entretiens, la chercheuse était accompagnée d’une psychologue, à la fois pour des raisons de sécurité et pour atténuer l’effet de la chercheuse. Cette psychologue préparait un diplôme de troisième cycle en sociologie et, afin de ne pas influer sur le déroulement des entretiens, elle n’avait jamais interrogé auparavant aucun des participants. La chercheuse qui menait ces entretiens était une universitaire titulaire d’un doctorat en soins infirmiers psychiatriques, formée à la recherche qualitative, autrice de publications en recherche qualitative et maîtresse de conférences dans une université. Sur le plan réflexif, la chercheuse n’avait pas d’histoire personnelle de violence, mais possédait une expérience professionnelle en soins infirmiers psychiatriques et en recherche qualitative. Pour garantir la transparence et réduire au minimum les biais, des notes réflexives ont été tenues tout au long de la collecte et de l’analyse des données, consignant les attentes, les réactions émotionnelles et les réflexions suscitées par les récits de violence des hommes (Nowell et al., 2017).
La prison a refusé que les entretiens soient enregistrés. La chercheuse a donc pris des notes écrites pendant les entretiens, à partir desquelles des transcriptions ont ensuite été établies. Il a été demandé aux participants de laisser à la chercheuse le temps nécessaire pour noter leurs réponses. Les entretiens se sont poursuivis jusqu’à la saturation des données, c’est-à-dire jusqu’à ce qu’aucune catégorie ni aucun schéma substantiellement nouveaux n’émergent des entretiens suivants. Si un participant choisissait de cesser de s’exprimer avant ce point, l’entretien était conclu de manière respectueuse, et ses contributions étaient tout de même incluses dans l’analyse. À l’issue de chaque entretien, les transcriptions étaient envoyées aux participants pour qu’ils puissent faire des commentaires et/ou des corrections. Après chaque entretien, la chercheuse et la psychologue qui l’accompagnait tenaient une brève séance de débriefing pour consigner leurs impressions sur le contexte (par exemple le ton émotionnel des participants, les indices non verbaux et l’atmosphère générale de la séance). Ces notes réflexives ont servi d’appui à l’interprétation pendant l’analyse. Les entretiens duraient entre 50 et 60 minutes. Après chaque entretien, les notes écrites étaient transférées mot pour mot sur ordinateur. Les participants ont reçu des codes d’identification, de K-1 à K-44.
L’administration pénitentiaire n’ayant pas autorisé l’enregistrement audio, des notes écrites détaillées ont été prises pendant chaque entretien, puis développées immédiatement après en transcriptions complètes. Bien que les entretiens n’aient pas été enregistrés, on s’est efforcé de restituer les propos des participants aussi fidèlement que possible. Les données ont été analysées par une analyse de contenu qualitative inductive, selon les phases de préparation, d’organisation et de restitution décrites par Elo et Kyngäs (2008). Toutes les transcriptions ont été lues à plusieurs reprises, afin de s’immerger dans les données, puis codées par la chercheuse. Les codes ont été regroupés en sous-thèmes selon leurs similitudes, et les thèmes principaux ont ensuite été élaborés par abstraction. Pour renforcer la crédibilité, une personne expérimentée en psychologie clinique a examiné une sélection de transcriptions, les codes préliminaires et le cadre thématique émergent, dans le cadre d’un débriefing entre pairs. Son rôle s’est limité à fournir un retour méthodologique et n’a comporté ni codage indépendant, ni élaboration des thèmes, ni décision interprétative. Toutes les décisions analytiques finales sont restées de la responsabilité de la chercheuse.
Une vérification auprès des participants a été effectuée en leur remettant de brefs résumés écrits de chaque entretien, pour vérification et clarification. Les participants ont été invités à commenter l’exactitude du contenu résumé plutôt que les transcriptions complètes. Aucune correction substantielle n’a été demandée. La fiabilité a été assurée conformément aux critères proposés par Guba et Lincoln (1982). La crédibilité a été soutenue par un engagement prolongé, la tenue d’un journal réflexif, le débriefing entre pairs et la vérification auprès des participants. La constance et la confirmabilité ont été renforcées par une piste d’audit documentant les décisions de codage et les réflexions analytiques. La transférabilité a été prise en compte en fournissant des descriptions détaillées du contexte de la recherche et des caractéristiques des participants.
L’étude a reçu l’approbation éthique du comité d’éthique de l’université de Batman (approbation 2023/03-05). Une autorisation écrite a été obtenue de la Direction générale des prisons et maisons d’arrêt dont relevait la prison où la recherche a été menée (B.M. 2024/419). Un consentement écrit à la participation a également été obtenu auprès des détenus participants.
L’analyse de contenu qualitative inductive des entretiens a fait apparaître sept thèmes principaux et des sous-thèmes associés : traumatismes de l’enfance, antécédents judiciaires personnels et familiaux, comportements dans l’enfance, raisons invoquées pour la VPI, raisons invoquées pour le féminicide, attitudes envers la violence et normes de genre. Pour accroître la transparence, le nombre de participants ayant contribué à chaque thème et sous-thème est résumé ci-dessous. Ces décomptes reposent sur les codes d’identification des participants (K-1… K-44) figurant dans les transcriptions. Chaque thème s’appuyait sur plusieurs participants, comme le montre le tableau 2. On trouvera ci-dessous une présentation synthétique mais nuancée de chaque thème, qui intègre des propos représentatifs des participants afin de préserver la richesse des données.
Tableau 2 — Thèmes, sous-thèmes, nombre et pourcentage de participants représentés dans les résultats
Note. VPI = violence entre partenaires intimes. Les pourcentages sont calculés sur le nombre total de participants (N = 44). Les codes d’identification des participants correspondent aux transcriptions des entretiens (K-1… K-44). Les nombres et pourcentages indiquent combien de participants distincts ont tenu des propos relevant de chaque thème ou sous-thème.
Les participants ont fréquemment rapporté avoir été exposés à de multiples formes de traumatismes dans l’enfance, notamment la maltraitance physique, l’exploitation économique, le fait d’être témoin de violences conjugales et la négligence. Ces expériences étaient décrites à la fois comme structurantes et comme normales dans leur milieu familial.
De nombreux participants ont relaté une discipline sévère, venant généralement du père ou de frères aînés.
« Mon père me battait beaucoup. J’ai été beaucoup maltraité : des coups de pied, des gifles, et même des menottes. » (K-22)
« Mes frères aînés me battaient jusqu’à ce que j’aie des plaies sur le corps. Même si je faisais quelque chose de mal, je n’étais qu’un enfant. » (K-2)
Beaucoup avaient commencé à travailler très jeunes et étaient privés de leurs gains.
« Enfant, je gardais des bêtes. J’ai travaillé comme cireur de chaussures. Mes frères aînés me prenaient l’argent que je gagnais. » (K-2)
« À 12 ans, je suis parti travailler à Adana. J’y suis resté quatre ou cinq ans. » (K-22)
Plusieurs participants ont vu leur père battre leur mère, parfois avec des conséquences tragiques : « Mon père voulait épouser une deuxième femme. Ma mère s’y opposait. Mon père battait ma mère. Elle s’est suicidée quand j’avais 10 ans. Peut-être que c’est mon père qui l’a tuée » (K-41).
Les récits de négligence émotionnelle et d’absence de soins étaient fréquents.
« Mon père était complètement alcoolique. Il ne s’intéressait pas à nous. Il ne travaillait pas. » (K-15)
« J’ai grandi dans la rue… Je n’ai jamais connu mon père. Il nous a quittés quand il s’est marié pour la deuxième fois. Je le jure, je n’ai jamais connu l’amour. » (K-28)
Quelques participants ont fait état d’automutilations ou de tentatives de suicide, ce qui illustre la souffrance psychologique associée aux expériences précoces et aux conflits relationnels. Ces cas sont intégrés dans le contexte plus large des traumatismes de l’enfance et des expériences structurantes qui ont façonné les comportements ultérieurs.
« J’avais 19 ans la première fois que j’ai essayé de me tuer. J’étais amoureux d’une fille, mais ma famille ne voulait pas que je l’épouse. » (K-1)
« Je donnais des coups de poing dans les murs. Je me frappais la tête à coups de poing. » (K-4)
Ces expériences structurantes ont souvent banalisé l’agressivité et façonné la manière dont les participants géraient les conflits dans leurs relations intimes.
De nombreux participants avaient déjà été arrêtés pour vol, agression ou infractions liées à la drogue : « Je fais des allers-retours en prison depuis l’âge de 13 ans pour des vols et des agressions dans la rue » (K-39).
Certains ont rapporté que leur père ou leurs frères avaient eux aussi été emprisonnés : « Mon père était toujours en prison. Je ne l’ai jamais vu. Il avait commis un meurtre » (K-38). La présence d’antécédents judiciaires personnels ou familiaux suggère le rôle du modèle et d’une exposition précoce à des comportements déviants dans la conception que les participants se font d’une conduite acceptable.
Les participants se décrivaient fréquemment comme des enfants agressifs, rebelles ou délinquants.
« On allait voler et on ne rentrait jamais à la maison. J’étais livré à moi-même, un enfant ignorant. » (K-12)
« J’ai fugué vers 14 ans. Je me battais tout le temps. Je tabassais tout le monde. » (K-25)
Ces schémas d’agressivité et de défiance précoces ont pu contribuer au recours ultérieur à la violence, reflétant des comportements appris et des mécanismes d’adaptation façonnés par leur éducation.
Tous les participants avaient commis des VPI physiques, et la plupart justifiaient leur comportement par des explications situationnelles ou relationnelles. Les sous-thèmes comprenaient les rôles des femmes, la jalousie, la colère, l’usage de substances, l’influence de la famille, le second mariage et les difficultés financières.
« Si seulement je ne l’avais pas frappée. On allait à un mariage. Ma femme avait mal repassé mon pantalon. Puis il y a eu une dispute et beaucoup de bruit. » (K-23).
« Tu dois rester à la maison pour mon honneur, je lui ai dit, et je lui ai cassé le bras. » (K-1).
« Ma femme portait des vêtements provocants… Je lui ai dit de se couvrir les cheveux, mais elle ne l’a pas fait. » (K-22).
« Elle me comparait toujours aux autres… elle disait que les autres achetaient des voitures à leur femme, mais que moi jamais. Alors je l’ai poignardée. » (K-16).
« Nos disputes venaient de la drogue. J’insultais ma femme et je la battais sous l’emprise. » (K-19).
« Ma femme mettait ma mère à la porte… Je vénère ma mère. Je ne pouvais pas lui tourner le dos. » (K-11).
« On n’arrivait pas à payer le loyer. Ma femme m’a crié dessus et m’a dit de ramener de l’argent. Va voler, elle m’a dit. » (K-34).
Un participant a évoqué des conflits liés à son mariage avec une deuxième femme et les tensions qui en ont résulté avec sa première épouse : « J’ai épousé une deuxième femme… et puis aller la voir provoquait des conflits avec ma première femme » (K-14). Cela illustre la manière dont les attentes structurelles et familiales peuvent contribuer à des déclencheurs situationnels de la VPI.
Cinq participants ont décrit avoir tué leur partenaire, en invoquant généralement une infidélité ou une insulte perçues comme déclencheurs immédiats.
« J’aimais ma femme, mais elle m’a trompé. Je l’ai surprise avec quelqu’un d’autre… J’ai tiré sur elle et sur son amant. » (K-28)
« C’est arrivé dans un moment de colère. Ma femme m’a insulté. J’ai sorti mon arme, que j’avais avec permis, et je lui ai tiré dessus. » (K-6)
Ces récits reflètent la perception propre aux participants de menaces pesant sur l’honneur et sur le contrôle dans leur relation. Conformément à la littérature nationale et internationale sur le féminicide, les homicides entre partenaires intimes sont souvent liés à une infidélité ou à des insultes perçues, ce qui montre le cadrage culturel et relationnel de la violence (par exemple Özpınar et Acar, 2022 ; OMS, 2021).
Ce thème rend compte de la manière dont les participants rationalisaient, banalisaient ou justifiaient moralement le recours à la violence. Plutôt que de décrire des incidents précis, ces propos reflétaient des croyances générales selon lesquelles la violence était une composante nécessaire de la vie familiale, un outil disciplinaire ou une expression de la masculinité.
« Un homme doit tenir sa maison. Si une femme sort du rang, il doit la remettre dans le droit chemin. » (K-12)
« On a grandi en voyant nos pères frapper nos mères. Pour nous, c’était normal. Ça ne nous paraissait pas mal. » (K-8)
« Parfois, les mots ne marchent pas. Il faut utiliser ses mains pour qu’elles comprennent. » (K-23)
Sur les 44 participants, 11 (25 %) rationalisaient ou banalisaient explicitement la violence comme faisant partie de la vie familiale ou de la masculinité, ce qui indique que, si les normes de genre traditionnelles étaient très répandues (37/44, 84 %), la rationalisation de la violence n’était présente que chez une partie des hommes. Ces propos montrent comment les normes culturelles et familiales légitiment le recours à la violence et révèlent des croyances intériorisées sur la masculinité et l’autorité, sans impliquer que tous les hommes qui adhèrent aux normes traditionnelles justifient la violence.
Les attentes de genre traditionnelles étaient omniprésentes dans presque tous les entretiens. Les participants décrivaient l’obéissance des femmes et leur responsabilité domestique comme des faits sociaux incontestables.
« Ma femme doit s’occuper des enfants, faire la cuisine et le ménage. Si elle ne le fait pas, à quoi est-ce qu’elle sert ? » (K-8)
« Une femme doit respecter son mari. Sinon, ce n’est pas une vraie épouse. » (K-10)
Si quelques propos reflétaient des vues plus égalitaires, comme « L’homme et la femme doivent être égaux à la maison… Même notre Prophète aidait sa femme » (K-36), il s’agissait d’exceptions qui ne modifient pas la prédominance des normes traditionnelles dans l’échantillon.
La violence envers les femmes est l’une des conséquences les plus destructrices de l’inégalité de genre dans la société et nuit à des millions de femmes à travers le monde sur les plans physique, psychologique et économique. La présente recherche sur les hommes qui commettent des violences envers leur partenaire féminine a examiné les racines sociodémographiques du comportement violent, les attitudes envers la violence et les expériences de violence extrême, comme le meurtre de l’épouse, au travers de divers thèmes allant des traumatismes de l’enfance aux normes de genre. Ces caractéristiques de fond, en particulier le faible niveau d’instruction, les difficultés économiques et l’exposition à des normes patriarcales traditionnelles, ont probablement façonné la manière dont les participants percevaient, justifiaient et racontaient leurs expériences de violence. Les résultats peuvent aussi être interprétés à la lumière du cadre écologique, dans lequel les traumatismes et le tempérament, au niveau individuel, interagissent avec des forces relationnelles, communautaires et sociétales. Les traumatismes précoces peuvent altérer la régulation des émotions et accroître l’impulsivité, des mécanismes qui augmentent le risque de recourir à la violence dans les relations intimes. Mais dans des sociétés patriarcales comme la Turquie, ces vulnérabilités personnelles sont renforcées par des attentes culturelles qui normalisent l’autorité et le contrôle masculins, ce qui amplifie le risque de VPI et de féminicide. Les interventions doivent donc s’attaquer simultanément au rétablissement après le traumatisme, à la régulation des émotions et aux normes de genre socioculturelles. En outre, de futures recherches comparant plusieurs pays pourraient explorer comment des déterminants culturels et sociaux plus larges, comme les indices d’inégalité de genre et les normes nationales, interagissent avec les facteurs de risque individuels pour influer sur la prévalence de la VPI. Il importe aussi de noter que les explications que les hommes donnent de leur violence reposent sur des perceptions autodéclarées, qui peuvent relever de la justification ou de la rationalisation plutôt que d’une causalité objective. Ces récits restent néanmoins précieux pour comprendre comment les auteurs construisent le sens de leur comportement.
Des études antérieures ont établi des liens étroits entre la commission de VPI et les antécédents sociodémographiques et psychosociaux des hommes. Un faible niveau d’instruction et les difficultés économiques ont été associés de manière constante à des taux de VPI plus élevés, en partie à cause du stress, du manque de compétences de communication et de l’adhésion à des normes de genre patriarcales (Capaldi et al., 2012 ; Fulu et al., 2017). Les idéologies de genre qui assimilent la masculinité au contrôle et à la domination normalisent davantage encore les comportements violents (Jewkes et al., 2015). Par ailleurs, un vaste ensemble de données indique que l’exposition à la violence dans l’enfance, comme témoin ou comme victime, figure parmi les plus puissants prédicteurs de la commission ultérieure de VPI (Widom et Wilson, 2015). Ces résultats concordent avec les thèmes de la présente étude relatifs à la transmission intergénérationnelle de la violence : les traumatismes précoces, les normes de genre rigides et l’inégalité sociale convergent pour entretenir le comportement violent des hommes à l’âge adulte. Contrairement à la plupart des études antérieures, centrées principalement sur le point de vue des victimes ou fondées sur des devis quantitatifs, cette recherche offre un éclairage qualitatif rare sur l’expérience vécue et les processus de construction du sens d’hommes incarcérés ayant commis des VPI en Turquie. En situant les récits des hommes dans leurs contextes socioculturels et développementaux, l’étude élargit les connaissances existantes sur la transmission intergénérationnelle et culturelle de la violence.
La grande majorité des hommes interrogés dans cette étude avaient un faible niveau d’instruction et un statut économique modeste. Les femmes exposées à la violence avaient un faible niveau d’instruction et étaient sans emploi. Des recherches antérieures similaires portant sur les caractéristiques d’hommes emprisonnés pour violences envers les femmes ont également établi que ces hommes étaient peu instruits et occupaient des emplois faiblement rémunérés. Un faible niveau d’instruction et des difficultés financières chez les hommes peuvent être des facteurs qui contribuent à l’exercice de la violence. Le fait que les femmes plus instruites tolèrent moins l’agressivité concorde aussi avec le constat selon lequel les femmes peu instruites sont davantage exposées à la violence (Magrin et Oliveira, 2023). L’une des explications avancées aux taux plus élevés de violence envers l’épouse chez les hommes peu instruits est que ces hommes n’ont peut-être pas appris de modèles de comportement non violents. Des études ont d’ailleurs recommandé que l’on enseigne et montre aux hommes des modèles relationnels non violents, bénéfiques à la fois pour eux-mêmes et pour les femmes (Magrin et Oliveira, 2023).
La majorité de nos interviewés avaient été exposés à la violence et/ou en avaient été témoins dans leur famille et leur environnement social. De même, des études antérieures ont souligné que le fait d’avoir été exposé ou non à la violence dans l’enfance est l’un des plus puissants prédicteurs de la violence d’un homme envers son épouse. Des études ont aussi rapporté que les hommes qui exercent de manière répétée des violences envers les femmes et les enfants ont eux aussi des antécédents de violence intrafamiliale et ont été exposés à la violence et/ou en ont été témoins dans leur famille (Fulu et al., 2017 ; Goodman et al., 2020 ; Jeremiah et al., 2017 ; Zietz et al., 2020). Les garçons témoins de la violence de leur père ont trois fois plus de risques de battre leur propre épouse une fois mariés (Campbell, 1993). Le fait qu’être témoin de violence intrafamiliale augmente les niveaux de colère (Ayhan, 2024) ainsi que l’acceptation et la commission de violences (Ayhan et Özkan, 2016) révèle l’importance de l’apprentissage social et du traumatisme dans le contexte de la violence. Il peut donc être utile de mettre en œuvre, pour les enfants et les parents, des programmes de prévention de la violence et de développement des compétences de communication saine, afin de rompre ce cycle. Certains participants de cette recherche avaient des antécédents d’automutilation. Ces résultats indiquent la présence de facteurs de risque communs sous-jacents aux tendances violentes et aux comportements d’automutilation.
Un certain nombre d’interviewés avaient aussi été négligés dans leur propre enfance. Les études sur le sujet ont montré de manière constante que les expériences négatives de l’enfance, y compris la négligence, peuvent influer sur la tendance à recourir à la violence à l’âge adulte (Fulu et al., 2017 ; Goodman et al., 2020 ; Jeremiah et al., 2017 ; Zietz et al., 2020). Les recherches sur les motifs de la violence envers les femmes à l’âge adulte chez des hommes négligés dans leur enfance ont montré que divers facteurs psychologiques et sociaux la sous-tendent, notamment des traumatismes vécus précocement, des troubles de la personnalité antisociale et des stratégies d’adaptation inadéquates (Gauthier et al., 2024 ; White et Widom, 2003). En résumé, les effets de la négligence dans l’enfance sont complexes et multidimensionnels. Les mesures visant à réduire ces effets sont donc importantes pour diminuer le risque de VPI.
Certains participants de cette étude et leurs proches avaient des antécédents criminels, et certains membres de leur famille les encourageaient à commettre des délits. Les études sur le sujet ont établi que les hommes qui exercent des violences envers leurs parents ont aussi des antécédents d’autres violences intrafamiliales (Madureira et al., 2014) et des parcours criminels (Walby et Myhill, 2001). Par ailleurs, les résultats qui mettent en évidence des traumatismes de l’enfance et une dissonance cognitive dans les relations familiales chez des personnes impliquées dans la délinquance révèlent le rôle important de l’enfance et de la famille dans le cycle de la délinquance (Ayhan et al., 2024). La famille peut influer sur les points de vue et les dispositions des individus envers le comportement délinquant, et la structure familiale peut jouer un rôle déterminant dans le développement d’attitudes liées à la délinquance. Il est donc important de mettre en place des politiques de prévention.
Les propos de certains interviewés de cette recherche suggèrent aussi qu’ils présentaient dans l’enfance des comportements antisociaux et d’inadaptation sociale. Une étude antérieure portant sur la délinquance juvénile a montré que le tempérament et la psychopathie avaient une capacité prédictive similaire, mais qu’aucun des deux n’était plus déterminant que des antécédents de délinquance et de violence pour prédire la délinquance future (DeLisi et al., 2018). D’autres recherches sont désormais nécessaires pour mieux comprendre l’effet des comportements de l’enfance sur les tendances à la violence chez les hommes qui commettent des violences envers les femmes.
Les interviewés ont donné diverses explications aux violences exercées envers leur partenaire, notamment les rôles qu’ils attendaient d’elle, la jalousie, la consommation d’alcool et de substances, leur mère, leur belle-mère, leur seconde épouse et les difficultés financières. De même, des études antérieures menées auprès d’hommes violents envers leur épouse ont décrit comme facteurs importants la consommation d’alcool et de drogues (Madureira et al., 2014), la colère éprouvée face à l’infidélité et aux efforts des femmes pour mettre fin au mariage, et la possessivité sexuelle des hommes (Fleming et al., 2015 ; Wilson et Daly, 1996). Ces résultats montrent que non seulement les caractéristiques individuelles, mais aussi les normes culturelles, dont les rôles de genre et le sentiment de possession des hommes, sont des facteurs agissants qui sous-tendent la VPI.
L’infidélité et l’incapacité à faire face à un manque de respect perçu ont été avancées par des participants de cette étude comme explications du féminicide. Des études antérieures ont mentionné divers facteurs à l’origine des meurtres d’épouses, notamment la jalousie sexuelle et le soupçon d’infidélité, l’inégalité sociale et de genre, les procédures de séparation et de divorce, la consommation d’alcool et de substances, des violences intrafamiliales préexistantes et des problèmes psychologiques (Adinkrah, 2008 ; Chimbos, 1998). Comprendre ces facteurs est très important pour prévenir les meurtres d’épouses et élaborer des stratégies appropriées.
L’examen des attitudes des participants envers la violence a montré que certains la rationalisaient et que d’autres avaient été témoins d’une violence rationalisée. Il est important de comprendre comment les hommes qui recourent à la violence la rationalisent, afin de réduire l’exposition à la violence et d’élaborer des interventions adaptées à la culture. Les données sur la rationalisation de la violence ont révélé qu’un ensemble de facteurs sociaux, culturels et religieux patriarcaux se combinent pour construire la masculinité traditionnelle. Elles montrent aussi que le recours des hommes à la violence est une tactique destinée à contrôler les femmes et à affirmer leur autorité et leur pouvoir sur elles (Sikweyiya et al., 2020). Cela montre comment les attitudes envers la violence sont façonnées par les expériences passées des individus et par leurs contextes sociaux, et souligne que les interventions de prévention de la violence doivent viser à modifier ces attitudes.
Les participants de cette recherche ont aussi décrit des rôles de genre inégalitaires, comme les rôles des femmes à la maison et envers leur mari, ainsi que leurs rôles sociaux de genre. Des recherches similaires ont mis en évidence, chez des hommes qui recourent à la violence, des attitudes patriarcales, inégalitaires en matière de genre et une tendance à l’inégalité dans le mariage (Özpınar et Acar, 2022 ; Sikweyiya et al., 2020 ; Walby et Myhill, 2001). Il a aussi été rapporté que les hommes violents envers leur partenaire considèrent cette violence comme un moyen d’imposer une discipline à leur épouse (Sikweyiya et al., 2020). Les sociétés patriarcales peuvent indirectement normaliser la violence envers les femmes en valorisant, dans l’éducation des garçons, des valeurs comme le pouvoir, le contrôle et l’obéissance. Valoriser le recours à la violence plutôt que l’expression des émotions dans l’éducation des garçons accroît le risque qu’ils intériorisent la violence (Andrus, 2020). Ces résultats doivent aussi être interprétés dans le contexte socioculturel et historico-culturel de la Turquie. Dans les régions du Sud-Est où cette étude a été menée, les systèmes familiaux patriarcaux, les codes de l’honneur masculin et les attentes morales fondées sur la religion façonnent les relations de genre au quotidien et normalisent des structures de pouvoir inégales entre hommes et femmes (Dikmen et Münevver, 2020 ; Sakalh-Uğurlu et Glick, 2003). Fournir cet ancrage culturel aide le lectorat international à comprendre le sens des normes de genre mises en évidence dans cette étude. Il pourrait être utile de proposer aux hommes des formations de sensibilisation pour les aider à repenser les rôles de genre inégalitaires et à modifier leurs attitudes et leurs comportements à cet égard. Les hommes violents envers les femmes ont généralement un faible niveau d’instruction et sont difficiles à joindre au sein de la communauté ; le temps qu’ils passent en prison peut représenter une occasion utile de leur proposer ce type de formation de sensibilisation.
Cette étude présente un certain nombre de limites. Premièrement, comme elle a été menée dans une prison fermée, les participants pouvaient avoir été condamnés pour d’autres crimes en plus de la VPI (à l’exception de ceux qui avaient tué leur épouse). Les données détaillées sur ces infractions n’étaient cependant pas accessibles à la chercheuse, l’accès aux casiers judiciaires ayant été restreint par le ministère de la Justice. Les résultats ne peuvent donc pas être interprétés uniquement comme des caractéristiques des hommes qui commettent des VPI. Bien que la recherche ait porté sur un groupe important, sa nature qualitative empêche de la généraliser à tous les hommes qui commettent des VPI. Deuxièmement, je n’ai pas pu interroger les épouses des hommes qui avaient commis des violences, si bien que les explications données à la violence n’ont pas pu être comparées entre le point de vue des victimes et celui des auteurs. De futures études comportant des entretiens séparés avec les deux membres du couple permettraient peut-être une analyse plus détaillée de la différence entre les sexes quant aux motifs de la violence, selon le même schéma. D’autres recherches centrées spécifiquement sur des hommes qui exercent des violences envers leur partenaire sans être impliqués dans d’autres formes de comportement délinquant pourraient permettre de mieux comprendre les facteurs qui sous-tendent la VPI. En outre, des études comparatives interculturelles aideraient à élucider comment l’inégalité de genre et les normes sociales contribuent aux variations du risque de VPI selon les contextes nationaux et culturels. Ces résultats doivent être interprétés dans le contexte culturel plus large, patriarcal et fondé sur l’honneur, de la Turquie, où des normes de genre rigides continuent de façonner la perception qu’ont les hommes du pouvoir, du contrôle et de l’honneur familial. Les résultats concordent avec le cadre écologique de Heise (1998) et illustrent la manière dont la violence émerge de facteurs en interaction aux niveaux individuel, relationnel, communautaire et sociétal. Cette grille théorique aide à expliquer comment les traumatismes précoces des hommes, les valeurs patriarcales et l’environnement social façonnent conjointement leurs comportements violents.
Cette recherche révèle que les hommes qui commettent des violences envers leur partenaire ont eux-mêmes une histoire de violence profondément enracinée dans leur propre vie. Les traumatismes, la violence et la négligence vécus par les participants dans leur propre enfance occupent une place importante pour éclairer la transmission de la violence d’une génération à l’autre. Parmi les raisons pour lesquelles des hommes commettent des violences envers leur partenaire figurent une perception inégalitaire des rôles sociaux de genre, le fait que l’épouse n’adopte pas les rôles attendus d’elle, la jalousie, la colère, l’abus d’alcool et de substances, l’influence de membres de la famille, les problèmes financiers, l’infidélité et le manque de respect. L’infidélité et l’incapacité à faire face aux insultes sont apparues comme les causes fondamentales des meurtres d’épouses. Ces résultats montrent comment les tendances violentes chez les hommes sont encouragées par les inégalités de genre dans la société, la violence intrafamiliale et les traumatismes intergénérationnels. Ils soulignent à leur tour l’importance d’élever le niveau d’instruction, d’élaborer des politiques favorables à l’égalité de genre et de prendre en charge les traumatismes vécus dans l’enfance si l’on veut prévenir la violence.
Cette étude apporte des éclairages importants, susceptibles d’orienter à la fois la pratique clinique et les politiques sociales. Les équipes cliniques, en particulier en santé mentale et en travail social, gagneraient à comprendre l’interaction entre les expériences négatives précoces des hommes, les normes de genre patriarcales et les comportements violents. Rechercher, chez les patients masculins, des antécédents de traumatisme dans l’enfance et des stratégies d’adaptation inadaptées peut aider à repérer précocement les personnes à risque de commettre des VPI. Intégrer des approches tenant compte du traumatisme et visant à transformer les rapports de genre dans les programmes de réhabilitation destinés aux personnes condamnées peut améliorer les résultats du traitement et réduire la récidive. Au niveau de la société, les résultats soulignent le besoin urgent d’interventions communautaires qui s’attaquent aux rôles de genre rigides et normalisent des dynamiques relationnelles fondées sur l’égalité. Il a été montré que les campagnes d’éducation du public, les programmes scolaires sur l’égalité de genre et les programmes de dialogue communautaire qui engagent les hommes à redéfinir la masculinité réduisent les attitudes favorables à la violence. Mettre en œuvre de telles stratégies dans des régions patriarcales comme le sud-est de la Turquie pourrait aider à prévenir la transmission intergénérationnelle de la violence. D’un point de vue réflexif, j’ai observé que certains participants étaient d’abord réservés, puis devenaient plus expressifs à mesure que la relation de confiance se construisait. Bien que je n’aie pas vécu d’expériences similaires, le maintien de l’empathie et d’une écoute sans jugement a encouragé les participants à décrire non seulement leurs actes, mais aussi leurs émotions et leurs rationalisations. Les résultats indiquent que, si les traumatismes intergénérationnels étaient répandus parmi les participants (exposition à la maltraitance physique dans l’enfance, négligence, violence familiale), seule une partie d’entre eux rationalisait ou justifiait explicitement son propre comportement violent (11/44 ; 25 %). Cela suggère que le traumatisme, à lui seul, ne conduit pas uniformément à la justification morale de la VPI ; il interagit plutôt avec des normes patriarcales intériorisées pour façonner la manière dont certains hommes interprètent et rationalisent leurs actes. La coexistence du remords et de la justification observée dans les entretiens peut donc refléter cette interaction nuancée entre expériences négatives précoces et attentes de genre renforcées par la culture (Jewkes et al., 2015 ; Shakoor et al., 2022). J’ai souvent été frappée par la coexistence du remords et de la justification dans les récits des participants, qui révélait à quel point les traumatismes intergénérationnels et les normes patriarcales s’entremêlent dans la manière dont les hommes se perçoivent. Du point de vue de la recherche, de futures études devraient recourir à des devis longitudinaux et mixtes pour explorer les mécanismes causaux qui relient le traumatisme de l’enfance, la socialisation et la commission de VPI à l’âge adulte. Des études comparatives impliquant à la fois les personnes qui commettent les violences et celles qui les subissent, ainsi que des recherches interculturelles, approfondiraient encore la compréhension des chemins complexes qui entretiennent la VPI. En outre, évaluer l’efficacité des interventions psychosociales en milieu carcéral visant à modifier les normes de genre et à développer les compétences de régulation des émotions fournirait des repères fondés sur des données probantes aux responsables politiques et aux équipes de terrain.
Conformément à la littérature récente, les interventions futures pourraient porter sur les facteurs structurels et relationnels mis en avant dans le cadre écologique de Heise (1998), comme le soutien familial, les programmes de soutien à la parentalité et la stabilité économique, dont il a été montré qu’ils réduisent les facteurs de risque associés à la VPI (Grych et al., 2015 ; Jewkes et al., 2020). De tels programmes agissent sur les influences relationnelles et communautaires, en complément des stratégies centrées sur l’individu, et contribuent à créer des environnements qui préviennent la transmission intergénérationnelle de la violence.
Complexe Systémique : à retenir
Donner la parole à des hommes condamnés pour violence conjugale est rare, et c’est l’intérêt de cette étude menée dans une prison du sud-est de la Turquie. Le modèle écologique de Heise, qui articule histoire individuelle, relations, communauté et normes sociales, parle directement à une lecture systémique : la violence y apparaît comme un phénomène transmis et entretenu, pas comme un trait isolé. Le résultat le plus utile est aussi le plus nuancé : les traumatismes d’enfance sont très fréquents, mais seul un quart des hommes justifie explicitement sa violence. Le trauma éclaire donc sans excuser. Il faut pourtant lire ces « raisons » avec prudence : ce sont des récits d’auteurs, notés à la main sans enregistrement, codés par une seule chercheuse, sans le point de vue des victimes, et quelques chiffres varient entre le texte et le tableau 2. En clinique, le risque est de confondre la compréhension d’une histoire avec l’atténuation de la responsabilité. À lire avec l’entretien avec Allan Wade sur la dignité et la violence, et avec l’article sur la thérapie de couple centrée sur la violence.
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Traduction non officielle en français de Dynamiques familiales, traumatismes de l’enfance et normes de genre chez des hommes condamnés pour violence conjugale en Turquie, par Fatma Ayhan, Family Relations, vol. 75, no 4 (2026), doi : 10.1111/fare.70214, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (tableaux présentés en listes). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.
Traduction française non officielle de « Family dynamics, childhood trauma, and gender norms among men convicted of partner violence in Türkiye », publié dans Family Relations (2026) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.
Lire l’article originalComment citer cet article
Ayhan, F. (2026). Dynamiques familiales, traumatismes de l’enfance et normes de genre chez des hommes condamnés pour violence conjugale en Turquie (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/dynamiques-familiales-traumatismes-de-l-enfance-et-normes-de-genre-chez-des-hommes (Œuvre originale publiée en 2026 dans Family Relations, 75(4), 2608-2629 (2026) ; republiée en 2026 par Family Relations, https://onlinelibrary.wiley.com/doi/full/10.1111/fare.70214)
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