Frontiers in Developmental Psychology · Migration
Invitées à raconter à leurs enfants d’âge préscolaire une histoire sur la science ou la nature, sept mères vénézuéliennes arrivées à Chicago et à New York ont choisi de raconter la traversée de la jungle du Darién. Certaines en ont fait un souvenir partagé, d’autres un conte où l’enfant devient « el superhéroe morenito », le superhéros à la peau brune. L’équipe d’Andrea Buhler-Wassmann y repère six manières de faire face ensemble : nommer les dangers, les recadrer, s’appuyer sur les autres, sur la nature et sur la foi, affirmer la force de l’enfant.
Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de Comment des mères vénézuéliennes et leurs jeunes enfants se servent du récit pour élaborer leur parcours migratoire, par Andrea C. Buhler-Wassmann, Anele Villanueva, Jennifer Navarro Chavez, Gigliana Melzi, Maureen A. Callanan et Catherine A. Haden, publié dans Frontiers in Developmental Psychology (Frontiers Media) (2026), doi : 10.3389/fdpys.2026.1910152, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Le tableau 1 est présenté sous forme de liste. Dans les extraits de conversation entre mères et enfants, chaque réplique est traduite en français à partir de l’original espagnol, avec l’aide de la traduction anglaise de l’article ; l’original espagnol est conservé entre parenthèses, en italique. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.
Par les récits, les familles peuvent réinterpréter, plutôt qu’effacer, des expériences dangereuses et traumatiques.
Andrea C. Buhler-Wassmann, Anele Villanueva, Jennifer Navarro Chavez, Gigliana Melzi, Maureen A. Callanan et Catherine A. Haden
Résumé
Introduction. La population vénézuélienne vivant aux États-Unis a fortement augmenté entre 2010 et 2023, en réponse à la crise économique, politique et humanitaire au Venezuela, qui a provoqué le déplacement massif de 6 millions de personnes fuyant la violence généralisée, la pauvreté, l’insécurité alimentaire, la perte de pouvoir économique, le manque d’accès aux soins et à l’éducation, et la persécution politique. Pour arriver aux États-Unis, beaucoup de personnes migrantes vénézuéliennes ont emprunté des routes dangereuses à travers le bouchon du Darién, une jungle tropicale d’environ 10 000 milles carrés qui s’étend du nord de la Colombie au sud du Panamá, sans routes ni ponts. La présente étude explore le récit comme une stratégie centrale par laquelle des mères immigrées vénézuéliennes aident leurs jeunes enfants à élaborer leur migration du Venezuela vers les États-Unis.
Méthodes. Dans le cadre d’un projet plus large sur la science dans les récits (Ciencia en relatos), des figures parentales latines de New York, de Chicago et de San José, en Californie, ont été invitées à partager avec leurs enfants de 3 à 5 ans une histoire liée à la science ou à la nature. Sept mères récemment arrivées du Venezuela à Chicago et à New York ont choisi de partager des histoires sur leur expérience de l’immigration, et plus précisément sur la traversée de la jungle du Darién avec leur famille. Dans cette analyse thématique approfondie, nous avons cherché à comprendre comment les mères et les enfants se servaient du récit pour élaborer leur parcours migratoire.
Résultats. Quatre mères ont raconté des histoires de remémoration autobiographique, c’est-à-dire des récits de souvenirs personnels d’expériences partagées avec leurs enfants, et trois ont raconté des histoires romancées fondées sur des événements réels. En construisant et en recadrant de manière sélective le récit de l’immigration, les mères utilisent peut-être le récit pour aider les enfants à élaborer leurs expériences passées et à leur transmettre des stratégies adaptatives de régulation émotionnelle et des scripts de résilience. D’un récit à l’autre, nous avons repéré six stratégies d’adaptation (coping) : la transparence sur les facteurs de stress, la réévaluation cognitive, le recours au soutien social, l’utilisation de la nature comme ressource, la spiritualité et des messages d’empowerment, pour protéger leurs jeunes enfants pendant ce qui a été décrit comme une période éprouvante et difficile.
Discussion. Ces résultats soulignent le rôle crucial que le récit peut jouer comme mécanisme d’adaptation dans les périodes de stress intense. Cette recherche offre un éclairage inédit sur les pratiques narratives des familles immigrées vénézuéliennes et contribue à la littérature des sciences du développement sur la manière dont le récit partagé entre parent et enfant constitue un outil efficace pour favoriser la force socioémotionnelle dans la petite enfance.
Mots-clés : adaptation, stress culturel, bouchon du Darién, récit familial, immigration et migration, enfants d’âge préscolaire, États-Unis, Venezuela
Les enfants des familles en migration de crise, qui fuient leur pays d’origine pour des raisons liées à la sécurité et à la survie, affrontent des parcours migratoires stressants qui menacent leur santé mentale et physique (Barajas-Gonzalez et al., 2021 ; Salas-Wright et al., 2024 ; Vos et al., 2021). Une parentalité protectrice et bienveillante peut préserver les enfants des conséquences émotionnelles et physiques du stress précoce, d’une manière qui favorise la résilience et un développement positif dans des contextes d’adversité (Masten, 2018 ; Parmar et al., 2023). Lorsque les mères parlent des émotions et donnent à leurs enfants des explications cohérentes sur des événements stressants vécus ensemble, les enfants construisent une compréhension qui soutient, à terme, leur bien-être psychologique (Sales et Fivush, 2005). Par le récit familial, les figures parentales peuvent aider leurs enfants à élaborer leurs émotions et favoriser leur pouvoir d’agir face aux expériences complexes et stressantes de leur vie (Koenig Kellas et Trees, 2006 ; Pereñíguez et al., 2025). Autrement dit, la construction de sens par les récits facilite l’adaptation (Graci et al., 2018). Dans la présente étude qualitative, nous avons exploré la manière dont des mères immigrées vénézuéliennes et leurs enfants d’âge préscolaire se servaient du récit pour élaborer leur expérience et y faire face, en racontant leur migration à travers la forêt tropicale du bouchon du Darién, au moment de leur fuite devant les crises au Venezuela, jusqu’à leur arrivée aux États-Unis.
La population vénézuélienne vivant aux États-Unis est passée de 184 000 personnes en 2010 à 770 000 en 2023 (Amaya et Batalova, 2025). Cette augmentation répondait à la crise économique, politique et humanitaire au Venezuela, qui a provoqué le déplacement massif de 6 millions de personnes fuyant la violence généralisée, la pauvreté, l’insécurité alimentaire, la perte de pouvoir économique, le manque d’accès aux soins et à l’éducation, et la persécution politique (Freier et Doña-Reveco, 2022 ; Salas-Wright et al., 2025 ; Sobczak-Szelc et al., 2025), des préoccupations que les parents vénézuéliens placent, selon leurs propres dires, au centre de leur décision de partir (Alpysbekova et al., 2024).
Pour arriver aux États-Unis, beaucoup de personnes migrantes vénézuéliennes ont emprunté des routes dangereuses à travers le bouchon du Darién, une jungle tropicale d’environ 10 000 milles carrés qui s’étend du nord de la Colombie au sud du Panamá, sans routes ni ponts (Yates et Pappier, 2023). Les traversées par voie terrestre, les plus courantes, exigent de payer des guides, durent de 4 à 10 jours et consistent à gravir des montagnes, à descendre dans des vallées et à franchir des rivières (Yates et Pappier, 2023). Les dangers comprennent la noyade, les maladies et la déshydratation liées à la consommation de l’eau des rivières, les blessures sur des sentiers dangereux, et le risque de vol, de viol et d’abus sexuels. Les routes maritimes sont plus rapides, mais elles coûtent de 1 000 à 2 000 dollars, ce qui les rend beaucoup moins accessibles. Après la traversée, les personnes migrantes atteignent des communautés autochtones du Panamá où elles sont enregistrées et reçoivent une aide de base, que Yates et Pappier (2023) jugent toutefois tout à fait insuffisante au regard de l’ampleur et des périls du voyage, avec de graves manques en matière de soins médicaux, de nourriture, d’eau potable et de services d’interprétariat.
Les traversées du bouchon du Darién sont passées de 130 000 personnes en 2021 à près de 250 000 en 2022, et ont dépassé 500 000 à la fin de 2023 (Yates et Pappier, 2023). Les personnes vénézuéliennes ont porté une grande part de cette hausse, avec plus de 150 000 traversées en 2022 et plus de 209 000 entre janvier et août 2023 seulement, davantage que toute autre nationalité. Les moins de 18 ans représentaient 21 % de l’ensemble des traversées en 2023, contre 16 % en 2022, ce qui reflète le grand nombre de familles qui entreprennent ce voyage (Yates et Pappier, 2023). Les mères migrantes voyageant avec des enfants comptaient parmi les personnes les plus vulnérables, car le genre, les responsabilités de soin, le statut migratoire et un contrôle des frontières racialisé aggravaient leur exposition aux dangers de l’environnement, aux violences sexuelles, à l’extorsion et à des besoins de santé non satisfaits (Yates et Pappier, 2023).
Une grande partie de la littérature existante sur la manière dont les familles font face au stress lié à l’immigration porte sur le stress culturel post-migratoire au sein des communautés d’origine latino-américaine, et des recherches émergentes s’intéressent spécifiquement à la diaspora vénézuélienne (Salas-Wright et al., 2024). La théorie du stress culturel postule que les facteurs de stress liés à l’immigration et à l’acculturation, en particulier ceux qui tiennent aux expériences d’altérisation, de rejet ou d’hostilité dans le pays d’accueil, compromettent le fonctionnement familial et le bien-être psychologique (Hill et al., 2024 ; Meca et Schwartz, 2024 ; Salas-Wright et al., 2021). Or, pour les familles vénézuéliennes en migration de crise qui ont de jeunes enfants, ces facteurs de stress post-migratoires s’ajoutent à l’exposition à la crise avant la migration et à des parcours migratoires dangereux. Les familles font face à des difficultés matérielles, à un désespoir psychologique, à des dangers physiques, à un départ non planifié et à des discriminations qui peuvent retentir sur leur santé mentale et entraîner une anxiété accrue et des symptômes de TSPT (Carroll et al., 2025 ; Galvez et al., 2025 ; Rodriguez et al., 2021 ; Salas-Wright et al., 2021, 2024). Dans ce contexte à haut risque, les mères qui voyagent avec de jeunes enfants sont particulièrement exposées aux atteintes à la santé physique et aux traumatismes émotionnels (Pineros-Leano et al., 2025). Les jeunes enfants ont une capacité limitée à faire face au stress par leurs propres moyens ; la co-régulation maternelle leur sert donc d’appui pour traverser la détresse émotionnelle et physiologique (Buhler-Wassmann et Hibel, 2021).
L’adaptation, c’est-à-dire les efforts cognitifs et comportementaux mis en œuvre pour gérer la détresse et soutenir le bien-être, constitue un rempart essentiel contre le stress lié à la migration (Chaaya et al., 2025). Pour les familles immigrées, cette adaptation est souvent collective : elle implique de communiquer au sujet des facteurs de stress, d’élaborer ensemble les émotions et de résoudre les problèmes en collaboration (Lyons et al., 1998 ; Wlodarczyk et al., 2016). La réévaluation cognitive est une stratégie d’adaptation de premier plan, par laquelle on réinterprète une situation stressante afin d’en modifier le sens et d’en changer l’impact émotionnel (Okumura et al., 2022). Les personnes immigrées vénézuéliennes qui bénéficiaient d’un fort soutien social déclaraient être davantage capables de réévaluer les événements stressants, de manière à favoriser les émotions positives et à réduire les émotions négatives (Okumura et al., 2022). Recevoir un soutien émotionnel ou matériel par les relations interpersonnelles et les réseaux de soutien communautaires permet de faire face au stress, en partie en parlant des émotions difficiles avec des personnes de confiance (Galvez et al., 2025 ; Okumura et al., 2022). En l’absence de ces relations de soutien, les personnes immigrées vénézuéliennes déclaraient une suppression émotionnelle plus élevée (Okumura et al., 2022). De même, la spiritualité est une autre manière dont les personnes immigrées vénézuéliennes font face au stress : leur foi et leur relation avec Dieu leur offrent un exutoire pour exprimer leurs peurs et leurs émotions négatives, et leur permettent de rester positives (Abrams et al., 2022). La spiritualité et la religiosité protègent contre les traumatismes liés à l’immigration et favorisent le bien-être émotionnel (Holle, 2025). On sait aussi que l’exposition aux milieux naturels réduit le stress physiologique et psychologique (Shuda et al., 2020) ; en revanche, la manière dont les personnes mobilisent ces paysages comme mécanisme d’adaptation au cours de parcours migratoires périlleux est moins documentée. Dans l’ensemble, les stratégies d’adaptation des familles immigrées puisent dans des ressources intrinsèques, comme la réévaluation cognitive, la spiritualité et le courage, et dans des ressources externes, comme l’appui sur une famille soutenante, sur les relations communautaires et sur les milieux naturels (Garcini et al., 2022 ; Gonzalez et al., 2022 ; Holle, 2025 ; Salas-Wright et al., 2021 ; Shuda et al., 2020).
Comprendre comment les stratégies d’adaptation se transmettent d’une génération à l’autre, entre mères et enfants, est essentiel pour penser l’adversité que vivent les familles immigrées. Les recherches existantes suggèrent que les mères latinas sont plus enclines à encourager l’expression émotionnelle de leurs jeunes enfants, à les aider à résoudre des problèmes et à les accompagner dans les émotions difficiles qu’à ignorer, distraire ou punir les enfants qui expriment de la détresse (Buhler-Wassmann et Hibel, 2026 ; Gamble et al., 2007). Lorsque les mères latinas ont un fort sentiment d’efficacité personnelle dans les stratégies d’adaptation actives, notamment la validation émotionnelle et la résolution de problèmes, elles étayent efficacement les réponses au stress et les comportements prosociaux de leurs enfants d’âge scolaire (Power et al., 2022). L’engagement des mères latinas envers le bien-être et la sécurité de leurs enfants adolescents leur permettait de trouver force et persévérance dans les moments de stress (Alvarez-Frank et al., 2026). Elles utilisaient cependant des stratégies différentes pour protéger leurs enfants dans les contextes de stress. Certaines mères pratiquaient une protection par tampon (protective buffering), en taisant sélectivement des informations sur les facteurs de stress liés à l’immigration et sur la discrimination, tandis que d’autres, en particulier des mères afro-latinas, affrontaient le stress systémique par une discussion explicite et directe (Alvarez-Frank et al., 2026). Prise dans son ensemble, cette littérature souligne que parler des expériences stressantes avec leurs enfants ouvre aux mères immigrées latinas des occasions de modéliser des stratégies d’adaptation, de valider les émotions et de transmettre une sagesse, des valeurs et des leçons de vie (Alvarez-Frank et al., 2026 ; Power et al., 2022). Les données empiriques sur les stratégies d’adaptation précises que les mères immigrées vénézuéliennes utilisent pour étayer le stress de leurs jeunes enfants lié à leurs parcours migratoires réels restent rares.
Les histoires sont des véhicules façonnés socialement et culturellement pour communiquer des expériences vécues ou imaginées, et le processus du récit familial construit des savoirs culturels, façonne les relations sociales et consolide l’identité (Bruner, 1996 ; Fivush, 2019 ; Fivush et Haden, 2003 ; Fivush et Merrill, 2016). Au-delà du simple récit du passé, raconter la migration est une autre manière de faire face à l’adversité (Cáceres-Titos et al., 2025). En co-construisant des histoires sur des expériences migratoires partagées, les enfants apprennent à structurer et à organiser les événements qui bouleversent une vie, et à leur donner sens (Fivush et al., 2006). Dès 3 ou 4 ans, les enfants prennent une part active au récit en posant des questions et en ajoutant des éléments clés à l’histoire, ce qui contribue à leur compréhension naissante du monde, de leur famille et de leur communauté (Bohanek et al., 2006 ; Fivush et Merrill, 2016).
Les figures parentales racontent ces histoires de parcours migratoire d’une manière qui s’accorde avec leurs objectifs propres, parmi lesquels peuvent figurer la transmission de certaines valeurs et de certains savoirs, l’ancrage des enfants dans l’héritage familial ou culturel, et une aide active pour élaborer des expériences familiales difficiles (Kulkofsky et al., 2009 ; Koenig Kellas et Trees, 2006 ; Wang et Fivush, 2005). Par les récits, les familles peuvent réinterpréter, plutôt qu’effacer, des expériences dangereuses et traumatiques. Raconter les parcours migratoires peut faciliter le soulagement émotionnel de la souffrance sociale, valider les émotions complexes des enfants et favoriser le pouvoir d’agir au milieu de la vulnérabilité structurelle (Pereñíguez et al., 2025). En guidant leurs enfants à travers des récits stressants et incertains, avec des soins chaleureux et attentifs, les mères font médiation dans la détresse de leurs enfants et transforment un traumatisme partagé en résilience collective (Parmar et al., 2023).
Les familles construisent des histoires selon des genres narratifs distincts, notamment la remémoration autobiographique et les histoires familiales romancées, qui offrent des mécanismes socioémotionnels propres pour élaborer le stress et le traumatisme. La remémoration autobiographique consiste, pour les figures parentales et les enfants, à co-construire le récit d’événements passés vécus ensemble (Fivush, 2019). Dans les histoires autobiographiques, les mères invitent souvent leurs enfants à collaborer activement au récit et développent les événements partagés en les interrogeant sur leur vécu. Sur le plan conceptuel, ce genre place l’enfant en participant direct d’un événement réel et partagé, ce qui lui demande d’intégrer explicitement des souvenirs potentiellement stressants dans le sentiment de soi en cours de construction. Les histoires familiales romancées constituent, à l’inverse, un genre narratif distinct. Les figures parentales, en particulier dans les familles latines, élaborent fréquemment des récits romancés à partir d’expériences familiales, qui recourent à des éléments inventés ou merveilleux et font souvent de l’enfant ou de ses pairs des personnages (Melzi et Caspe, 2005). Sur le plan thématique et thérapeutique, ce genre fictionnel fournit un cadre essentiel de distance narrative. En transformant des expériences vécues de stress et de traumatisme en récit romancé, les figures parentales créent un tampon psychologique protecteur, qui permet aux enfants d’aborder et d’élaborer de biais, plutôt que de front, des expériences hautement éprouvantes. Des histoires comportant des expériences subjectives semblables à celles que l’enfant a vécues lui permettent de s’identifier aux personnages, d’explorer sans danger la réalité présentée, d’exprimer des émotions et de trouver de nouvelles significations aux expériences difficiles (Valenzuela-Pérez et al., 2014). Les deux genres narratifs apparaissent nettement dans les présentes données et la distinction a un sens analytique (Buhler-Wassmann et al., 2026) : elle montre comment les familles recourent à la fois à l’élaboration directe et à la mise à distance protectrice pour raconter leurs parcours migratoires.
Nous adoptons une approche émique, de l’intérieur de la culture, qui place au centre l’expérience vécue des familles vénézuéliennes et reconnaît leur expertise sur leur propre réalité (Jahoda, 1989 ; Yosso, 2005). La présente étude s’appuie sur les théories socioculturelles selon lesquelles le développement cognitif et la régulation émotionnelle sont socialement médiatisés et se produisent au fil des interactions dynamiques et quotidiennes avec la famille et la communauté (Rogoff, 2003 ; Vygotsky, 1978). Dans ce cadre, le langage et le récit familial sont les principaux mécanismes par lesquels les enfants apprennent à donner sens à l’adversité selon des modalités culturellement spécifiques. Lorsque mères et enfants construisent ensemble les récits de parcours migratoire, les enfants élaborent activement ces expériences et intériorisent peu à peu les outils de communication, les scripts émotionnels et les stratégies d’adaptation que leurs mères leur montrent (Fivush, 2019). Plutôt que de voir dans ces interactions de simples reflets d’événements passés, nous concevons les histoires orales partagées entre les mères vénézuéliennes et leurs enfants comme des ressources familiales, linguistiques et culturelles essentielles, des formes de richesse culturelle communautaire qui étayent explicitement la résilience psychologique et l’adaptation des enfants face au stress lié à l’immigration (González et al., 2013 ; Meca et Schwartz, 2024 ; Rogoff, 2003 ; Salas-Wright et al., 2021 ; Yosso, 2005).
La perspective de la richesse culturelle communautaire (community cultural wealth, CCW) (Yosso, 2005) explique que les familles immigrées aux ressources financières limitées possèdent un capital d’aspiration, un capital linguistique, familial, social, un capital de navigation et un capital de résistance. Ce cadre prolonge l’approche des fonds de connaissances (Funds of Knowledge) (Moll et al., 1992), qui reconnaît les savoirs, savoir-faire et pratiques socioculturels des familles comme des sources essentielles de l’apprentissage et du fonctionnement adaptatif des enfants. La CCW valorise le récit, les histoires transnationales et les testimonios (témoignages) comme des pédagogies fondées sur les ressources, qui guident le développement moral et social et l’autonomie des enfants (Díaz Lara et al., 2025 ; Yosso, 2005). Par les histoires, les mères transmettent à leurs enfants des stratégies d’adaptation et des valeurs culturelles essentielles (Elias et Brown, 2022). Le récit intergénérationnel mobilise des formes de richesse culturelle qui favorisent le bien-être communautaire face aux difficultés, en apportant le soutien matériel et émotionnel nécessaire pour traverser des structures sociales hostiles (Yosso, 2005). Plutôt que de lire ces récits sous l’angle du déficit, la CCW nous permet d’interpréter les histoires orales partagées comme des outils actifs pour favoriser la résilience face au stress anti-immigrés et pour entretenir les liens familiaux (Ayón et al., 2010 ; Bylund, 2003 ; Elias et Brown, 2022). En définitive, la CCW offre une grille critique pour interpréter les histoires que se racontent mères et enfants sur leurs expériences dans le bouchon du Darién comme des formes de richesse culturelle, entretenues par les figures parentales vénézuéliennes pour aider leurs jeunes enfants à élaborer des contextes stressants.
La présente étude explore le récit comme une stratégie centrale par laquelle des mères immigrées vénézuéliennes aident leurs jeunes enfants à élaborer l’expérience traumatique et stressante de la migration du Venezuela vers les États-Unis. Insérée dans une étude plus large sur le récit et l’apprentissage des sciences dans les contextes familiaux et communautaires latins (n = 226), cette étude qualitative porte sur un sous-ensemble de sept mères vénézuéliennes vivant à Chicago et à New York. Invitées à partager avec leurs enfants une histoire liée à la science ou à la nature, ces mères, et elles seules, ont saisi la consigne pour raconter leur propre parcours migratoire à travers le bouchon du Darién. Guidée par l’analyse thématique, la présente étude aborde la question de recherche suivante : quelles stratégies d’adaptation les mères utilisent-elles dans ces récits partagés pour aider leurs enfants d’âge préscolaire à élaborer leur parcours migratoire ?
Les sept mères vénézuéliennes de cette étude et leurs enfants vivaient à Chicago, dans l’Illinois (n = 5), et à New York, dans l’État de New York (n = 2), pendant la collecte des données en 2023-2024, période où les personnes vénézuéliennes pouvaient bénéficier du statut de protection temporaire (Temporary Protected Status) et de programmes de libération conditionnelle humanitaire (humanitarian parole) qui leur accordaient une autorisation légale de vivre et de travailler aux États-Unis. Les familles sont arrivées aux États-Unis entre 2022 et 2024, et les deux villes figuraient parmi les principales aires métropolitaines de résidence des personnes immigrées vénézuéliennes pendant cette période (Amaya et Batalova, 2025). Les mères avaient en moyenne 29,71 ans (ET = 2,69) au moment de la collecte des données. Elles ont indiqué leurs années de scolarité au Venezuela, ce qui équivalait en moyenne à 12,64 années (ET = 2,75 ; étendue = 8-16) de scolarité aux États-Unis. Deux des mères ont déclaré occuper un emploi à temps partiel aux États-Unis (n = 1 à Chicago, n = 1 à New York). Deux des cinq familles de Chicago ont déclaré un revenu annuel du ménage « inférieur à 25 000 dollars » et une un revenu compris entre 25 000 et 49 999 dollars ; les deux autres ne connaissaient pas leur revenu familial annuel. Les deux familles de New York étaient inscrites dans un programme Head Start et remplissaient le critère de pauvreté exigé pour l’inscription dans ce centre de la petite enfance.
Les enfants de l’échantillon (n = 3 filles ; n = 4 garçons) avaient entre 3 et 6 ans (M = 53,57 mois, ET = 13,72, étendue : 38-71 mois) et le Venezuela était le pays de naissance de chaque enfant, à une exception près : de parents vénézuéliens, cet enfant a vu le jour en Colombie pendant le parcours migratoire de la famille. Dans six familles, les enfants parlaient et entendaient davantage l’espagnol que l’anglais à la maison ; dans une famille, l’espagnol était la seule langue utilisée.
Toutes les procédures de la présente étude faisaient partie d’un projet plus large (Buhler-Wassmann et al., 2026 ; Haden et al., 2023) approuvé par le comité d’éthique institutionnel (Institutional Review Board) de l’université de New York. L’équipe de recherche a collaboré avec des partenaires communautaires pour diffuser des prospectus bilingues espagnol-anglais invitant des figures parentales latines à participer à une étude sur la manière dont les enfants apprennent, en particulier au sujet de la science et de la nature. Les familles de Chicago ont été recrutées entre octobre 2023 et octobre 2024 grâce à des partenariats communautaires avec un musée local, des centres préscolaires et des organismes à but non lucratif au service des familles latines. Les familles de New York ont été recrutées entre mai et novembre 2023 par l’intermédiaire d’un centre Head Start partenaire, qui accueille des familles latines hispanophones ayant des enfants d’âge préscolaire. Les visites de l’étude se déroulaient dans un espace privé de centres communautaires, une famille à la fois.
Chaque famille a participé à deux visites menées en espagnol, la langue choisie par les familles, par des membres de l’équipe d’origine latino-américaine, bilingues espagnol-anglais et de double culture, et programmées selon les disponibilités des familles, généralement à une semaine d’intervalle. Les membres de l’équipe se présentaient, exprimaient leur gratitude et leur reconnaissance envers les figures parentales, établissaient un lien de confiance avec les familles, et gardaient à l’esprit les rapports de pouvoir entre recherche et personnes participantes, en reconnaissant délibérément aux figures parentales l’expertise sur les expériences et les apprentissages de leurs enfants. Lors de la première visite, les mères participantes donnaient leur consentement pour elles-mêmes et leur autorisation pour la participation de leurs enfants. La première séance se déroulait avec la mère seule et comprenait un entretien semi-structuré sur le récit et l’apprentissage des sciences. Lors de la deuxième visite, les mères faisaient avec leurs enfants trois activités (histoire orale, lecture partagée d’un livre, adivinanzas/devinettes), puis répondaient à deux questionnaires, sur les données sociodémographiques et sur les activités de littératie. Chaque visite durait entre 45 et 60 minutes. Les familles recevaient une carte-cadeau de 20 dollars après la première visite et une carte-cadeau de 25 dollars après la deuxième.
La présente étude porte sur une activité, au début de la deuxième visite, au cours de laquelle les mères étaient invitées à partager avec leurs enfants d’âge préscolaire une histoire orale liée à la science ou à la nature, avec un enregistrement audio et vidéo. Toutes les mères de cette étude sauf une avaient reçu, à la fin de la première visite, la consigne de réfléchir à une histoire orale liée à la science ou à la nature à raconter lors de la visite suivante. Une mère a été invitée à inventer une histoire au début de la deuxième visite, après une modification de la procédure suggérée par l’équipe de coordination des familles du Head Start de New York, qui souhaitaient réduire au minimum les sentiments d’anxiété ou de pression pouvant accompagner l’obligation de préparer une histoire à l’avance. Les familles étaient enregistrées en audio et en vidéo pendant le récit et encouragées à s’engager librement et à interagir comme à leur habitude. À la fin de la deuxième visite, les mères répondaient à une question ouverte sur le choix de leur histoire orale : « Quelle histoire avez-vous racontée, et pourquoi ? »
Le projet plus large, portant sur 226 familles (Buhler-Wassmann et al., 2026 ; Haden et al., 2023), comprenait au total 16 familles vénézuéliennes, toutes arrivées aux États-Unis entre 2022 et 2024 (deux figures parentales vénézuéliennes n’ont pas indiqué leur année d’arrivée aux États-Unis). La présente étude ne retient que les sept figures parentales vénézuéliennes qui ont choisi de raconter une histoire sur leur parcours migratoire en réponse à la consigne d’histoire orale. Les neuf autres figures parentales vénézuéliennes ont raconté des histoires orales sur la science ou la nature portant sur d’autres sujets (par exemple, des souvenirs d’une ferme familiale, d’animaux et de loisirs en plein air, ou des histoires fictives sur le respect de l’environnement) ; nous ne connaissons donc pas les détails de leur histoire migratoire (par exemple, si elles ont ou non traversé le bouchon du Darién).
Sur les six membres de l’équipe qui signent l’article, quatre s’identifient comme des femmes latinas bilingues espagnol-anglais, d’origine mexicaine, nicaraguayenne et péruvienne. Les trois premières sont des filles de parents immigrés. Nos liens personnels avec le bien-être des familles immigrées latines et notre engagement pour leur représentation dans la recherche ont sans aucun doute façonné notre cadre théorique et le processus d’analyse des données de la présente étude. Nous avons adopté une approche fondée sur les forces pour placer au centre et amplifier la voix des mères et des enfants vénézuéliens, d’une manière qui mette en valeur leur richesse culturelle communautaire et leurs expériences authentiques.
Les deux premières signataires ont collaboré avec les familles et les partenaires communautaires pour recueillir les données du projet plus large, et les trois dernières personnes signataires en assuraient la direction scientifique. En tant qu’équipe multiculturelle, composée de personnes latines et de personnes blanches non latines, l’équipe s’est réunie chaque semaine, puis toutes les deux semaines après la fin de la collecte des données, tout au long de la conception, de la collecte et de l’analyse. Dans ces échanges, nous avons travaillé ensemble à représenter avec exactitude et de manière éthique, par la recherche, les expériences des familles participantes.
Les histoires orales et les réponses des personnes participantes ont été transcrites dans leur langue d’origine et vérifiées par du personnel de recherche bilingue espagnol-anglais formé à cet effet. Les transcriptions ont été réalisées avec le logiciel ELAN (version 5.2 ; Max Planck Institute for Psycholinguistics, The Language Archive, Nimègue, Pays-Bas), selon les conventions CHAT (Codes for the Analysis of Human Language) (MacWhinney, 2014). Pour que les nuances linguistiques et culturelles soient fidèlement saisies pendant l’analyse, tout le codage des vidéos accompagnées de leurs transcriptions a été mené collectivement par des chercheuses latinas bilingues et biculturelles, qui ont aussi choisi et traduit les citations retenues pour cet article. Lorsque des expressions culturellement spécifiques ou des tournures idiomatiques résistaient à une traduction directe, l’équipe de recherche bilingue et biculturelle discutait plusieurs traductions possibles et retenait celle qui préservait le plus fidèlement le sens voulu par la personne qui parlait, en consignant les choix d’interprétation dans le registre de codage.
Nous avions auparavant analysé, avec le projet plus large, l’échantillon complet des histoires orales afin de comprendre comment des familles latines vivant aux États-Unis construisaient du sens par le récit familial à propos de la science, de la nature et de l’identité (Buhler-Wassmann et al., 2026 ; Bühler-Wassmann et al., 2026), et nous avions remarqué un motif récurrent : des mères vénézuéliennes partageaient avec leurs enfants des histoires orales sur leur parcours migratoire. Pour répondre à notre question sur les manières dont les mères vénézuéliennes aidaient leurs enfants à élaborer ces parcours migratoires, nous avons mené une analyse qualitative combinant un cadrage théorique déductif sur les processus de stress et d’adaptation et une élaboration inductive des codes. Pour mieux saisir le contexte des expériences des familles et nous familiariser avec les données, les trois premières signataires se sont réunies pour regarder les vidéos de parcours migratoire, lire les transcriptions et rédiger des mémos sur le contenu et la structure des histoires, en notant les moments saillants des interactions entre figure parentale et enfant, y compris les reconstitutions incarnées. Nous avons aussi lu les transcriptions des entretiens de la première visite des mères et leurs réponses après le récit, dans lesquelles elles expliquaient pourquoi elles avaient choisi leur histoire. Au fil d’une immersion répétée dans les données narratives et des discussions d’équipe, nous avons dégagé des motifs récurrents issus des données en lien avec notre question de recherche sur la manière dont les histoires soutiennent les processus d’adaptation au stress. Nous avons repéré six catégories de codage distinctes, correspondant à des stratégies d’adaptation : (1) la transparence sur les dangers et les facteurs de stress de leurs parcours, (2) la réévaluation cognitive, (3) les liens sociaux et le soutien pendant les parcours, (4) la nature comme ressource, (5) l’empowerment et (6) la spiritualité et la religion. En utilisant la version web 26 d’ATLAS.ti1 pour faciliter la collaboration de l’équipe en temps réel, nous avons tenu des réunions en ligne et codé ensemble les 7 histoires, en consignant nos décisions dans nos notes de codage (Coulston et al., 2025). L’unité d’analyse principale était l’énoncé unique (défini comme une phrase complète ou un tour de parole distinct). Pour garantir des frontières nettes entre catégories, les codes ont été appliqués de manière mutuellement exclusive au niveau de l’énoncé. Nous avons privilégié le consensus qualitatif et l’accord interprétatif. Toute divergence initiale d’interprétation a été discutée en détail, à la lumière du contexte vidéo et du texte des transcriptions, jusqu’à obtenir un consensus de 100 % sur tous les énoncés codés. Cette démarche collaborative de construction du consensus a renforcé la validité interprétative et garanti que l’application des codes, le choix des citations et leurs traductions rendaient fidèlement les nuances de la dynamique narrative des mères et des enfants.
La durée des interactions de récit variait. Une histoire durait 57 secondes, deux histoires entre 2 et 4 minutes, trois histoires entre 4 et 6 minutes, et une histoire 17 minutes 57 secondes.
Quatre dyades mère-enfant ont raconté des histoires de remémoration autobiographique, dans lesquelles les mères partageaient avec leurs enfants des récits de souvenirs personnels d’expériences réellement vécues lors de la traversée du bouchon du Darién. Trois dyades mère-enfant ont raconté des histoires romancées fondées sur les expériences réelles de leur famille pendant le parcours migratoire. Dans les histoires familiales romancées, mères et enfants passaient régulièrement de la troisième personne (par exemple, la mamá/la maman, la niña/la petite fille) à la première personne (par exemple, nosotros/nous, tú/tu, ou yo/je). Nous avons interprété ces passages de la troisième à la première personne comme le reflet des similitudes entre les expériences des personnages et celles des familles. Le choix de romancer leurs histoires peut être en soi une stratégie d’adaptation. Les mères créent probablement un tampon psychologique protecteur qui permet aux enfants de s’identifier aux personnages, d’explorer sans danger ce qui a pu être une expérience hautement éprouvante et d’y trouver de nouvelles significations.
Lorsqu’on leur a demandé pourquoi elles avaient choisi de raconter cette histoire-là en réponse à la consigne de partager une histoire orale liée à la science ou à la nature, les mères ont établi des liens explicites entre la nature et les expériences de leurs enfants pendant la migration à travers la jungle.
Mère : Et oui, il y avait la petite histoire… de la jungle, oui, et tout ce qu’elle, comme pour qu’elle ait une idée des rivières, des animaux, et de tout ce qu’elle a vu. (Y sí está el cuentecito…de la selva sí y todo lo que ella, como que tuviera como una idea de los ríos, de los animales, y todo eso que vio.)
Toutes ont mentionné qu’il s’agissait d’une expérience vécue avec leurs enfants, et certaines mères ont souligné les hauts et les bas de l’expérience émotionnelle de leurs enfants pendant le voyage.
Mère : Tout ce que nous avons vécu à ce moment-là, quand nous avons pris la route, quand nous avons décidé de quitter notre pays. Parce que lui aussi était surpris par tout ce que nous traversions. Il y avait des moments où il avait peur, il y avait des moments où il en profitait, parce qu’il vivait comme une traversée. (De todo lo que vivimos en el entonces cuando venimos, decidimos salir de nuestro país. Porque él también se quedaba sorprendido por todo lo que pasabamos. Había momentos que se asustaba, había momentos que lo disfrutaba, pues estaba viviendo como una travesía)
Les mères ont précisé qu’elles avaient raconté l’histoire pour aider leurs enfants à comprendre leur vécu. Une mère, qui avait raconté une histoire romancée, a indiqué plus précisément qu’elle avait ressenti le besoin d’aider son enfant psychologiquement pour le protéger du traumatisme de l’expérience.
Mère : Ça a été une expérience dure, parce qu’elle a laissé en nous une marque émotionnelle. Une marque de bien des manières. C’est pour ça que je la lui ai racontée. Et parce qu’il l’a vécue avec moi, lui aussi, d’une façon plus innocente. Du coup, là aussi, il nous revient de faire tout un travail psychologique avec les enfants, parce que c’est quelque chose de nouveau qu’ils vivent, ils se heurtent à un inconfort qu’ils n’ont jamais vu, jamais vécu, et il faut éviter que ce soit trop traumatisant pour eux. (Fue una experiencia fuerte porque nos marcó emocionalmente. Nos marcó de muchas maneras. Por eso se la conté. Y porque la vivió conmigo también de una manera más inocente. Por lo que también uno allí le toca a uno trabajarles a ellos psicológicamente porque es algo que están viviendo nuevo, les toca la incomodidad que no han visto que no han vivido pues y para que ellos no se traumen tanto.)
En partageant ces récits d’expérience, les mères agissent en pédagogues critiques qui transmettent des messages d’espoir et d’identité tout en recadrant de manière stratégique la tonalité émotionnelle des moments éprouvants.
Comme le définit le tableau 1, nous avons repéré au total six stratégies d’adaptation que les mères mettaient en œuvre pendant le récit, en élaborant leurs expériences de parcours migratoire avec et pour leurs enfants. Plus précisément, les histoires comprenaient (1) la transparence sur les dangers et les facteurs de stress de leurs parcours, (2) la réévaluation cognitive, (3) les liens sociaux et le soutien pendant les parcours, (4) la nature comme ressource, (5) des moments d’empowerment et, dans l’histoire d’une famille, (6) la spiritualité et la religion comme stratégie d’adaptation possible. On trouvera ci-dessous une description approfondie de nos résultats concernant les six stratégies d’adaptation qui se sont dégagées des données.
Tableau 1 — Description des catégories de codage
Fuyant la crise politique et économique au Venezuela, ces familles ont entrepris le dangereux passage du bouchon du Darién pour rejoindre les États-Unis. Dans quatre des histoires, les mères parlaient franchement à leurs enfants de la détresse et des dangers qui avaient chassé leur famille du Venezuela et qu’il avait fallu affronter pendant le voyage : marcher pendant des jours, traverser des rivières, croiser des animaux dangereux et, au Mexique, voyager sur le toit de La Bestia (la Bête), aussi appelée El Tren de la Muerte (le Train de la mort), un réseau de trains de marchandises qui relie le sud du Mexique à la frontière des États-Unis (Castillo, 2023). Avec des mots adaptés à l’âge des enfants, les mères expliquaient les raisons et les conséquences du départ de leur pays, y compris les conditions sociopolitiques qui avaient contraint les familles à quitter le Venezuela et à entreprendre la traversée de la jungle.
Mère : Mais à ce moment-là, à cette époque, dans leur pays, il se passait beaucoup de mauvaises choses, n’est-ce pas ? La situation. Ça allait très mal pour eux, n’est-ce pas ? Eh bien, cette maman a décidé de quitter son pays pour parcourir d’autres pays… Et puis il s’est passé autre chose, il a fallu partir plus loin, et dans ce plus loin, il leur a fallu traverser une jungle. (Pero en ese momento en ese tiempo en su país estaban pasando muchas cosas malas, ¿verdad? Las situaciones. Estaban pasando por un muy mal momento, ¿verdad? Bueno, esa mamá decidió irse de su país para recorrer otros países…Entonces pasó otra situación que tuvieron que irse más lejos y en esa más lejos les tocó pasar por una selva.)
En racontant l’histoire ainsi, les mères font comprendre que ce sont des conditions géopolitiques extérieures, et non un choix personnel, qui ont fait de leur famille une famille en migration de crise.
Dans une autre histoire de remémoration autobiographique, une mère a raconté le départ de sa famille du Venezuela vers la Colombie, pays de naissance de son plus jeune enfant, avec qui elle racontait l’histoire. Lorsqu’il n’a plus été possible de rester en Colombie (la mère n’en a pas donné de raison explicite), la famille a laissé derrière elle les sœurs et la grand-mère de l’enfant et a entrepris le voyage vers le nord à travers le Darién. Pendant l’histoire, la mère a interrogé son enfant sur ce qu’elle ressentait à être loin de sa famille. Lorsque l’enfant a répondu qu’elle se sentait bien, la mère a répondu : « ¿Ya no te duele el corazón? » (« Tu n’as plus mal au cœur ? »), puis a confié plus tard à l’équipe de recherche que son enfant avait été très triste et ne mesurait peut-être pas l’immense distance physique qui la séparait de ses sœurs et de sa grand-mère. Ensemble, le récit de la mère et sa lecture de l’état émotionnel de son enfant éclairent la manière dont des facteurs de stress sociopolitiques et migratoires entrecroisés remodèlent les structures familiales, les soins et le bien-être psychosocial.
Les familles évoquaient aussi des facteurs de stress naturels rencontrés pendant le voyage. Dans une histoire de remémoration autobiographique, une mère a rappelé un moment où son enfant avait entendu un grognement qui ressemblait à celui d’un lion ou d’un tigre.
Mère : Et le lion ? Tu l’as entendu, comment il faisait, le lion ou le tigre ? Moi, je ne sais pas quel animal c’était, mais il faisait un énorme (grognement), pas vrai ? (¿Y el león? ¿Tú lo escuchaste cómo hacía el león o el tigre.? Yo no sé qué animal era ese pero hacía todo (gruñendo) grande, ¿cierto?)
De même, dans une histoire familiale romancée, la mère et l’enfant entendaient les bruits d’animaux effrayants, dont un puma qui tournait autour de leur campement. L’enfant a développé l’histoire en décrivant leurs rencontres avec el lobo feroz (le grand méchant loup), un lien imaginaire avec un méchant de livre d’histoires que l’enfant a établi pour donner forme aux dangers qu’il avait vécus. Les personnages de l’histoire entendaient aussi les cris de personnes mortes pendant le voyage et voyaient les traces laissées par des milliers de personnes avant elles, dont des tentes et des couvertures abandonnées. De forts courants menaçaient la vie des personnages ; l’enfant et sa mère se réfugiaient plus haut, parmi les arbres, hors de portée de la rivière. Dans une autre histoire familiale romancée, celle d’une petite fille vivant sur une montagne, une enfant de 4 ans a co-construit avec sa mère un récit dans lequel la petite fille avait peur des crocodiles en traversant la rivière. Cet échange montre comment les dangers naturels avivaient les peurs des enfants, et comment les histoires présentaient les traversées comme quelque chose qu’il fallait faire malgré tout :
Enfant : La rivière est pleine de crocodile(s). (El río está lleno de cocodrilo(s).)
Mère : Oui. (Sí.)
Enfant : Et la rivière, (elle) a peur de se baigner (avec) les crocodiles. (Y el río, (ella) tiene miedo para bañarse (con) los cocodrilos.)
Mère : Et la petite fille devait traverser la rivière. (Y la niña tenía que cruzar el río.)
D’une histoire à l’autre, les mères nommaient directement les dangers (animaux prédateurs, terrain périlleux, la peur elle-même) au lieu d’en protéger les enfants. Cette transparence narrative peut remplir plusieurs fonctions : faire mesurer aux enfants tout ce qui a été traversé et surmonté, créer un espace d’expression émotionnelle et affirmer que la peur était une réponse partagée et raisonnable à une menace réelle.
Si les mères étaient transparentes au sujet des dangers, quatre d’entre elles recouraient aussi à la réévaluation cognitive dans leurs histoires, en particulier en réponse à la peur ou à la détresse des enfants. Plutôt que de s’attarder sur la menace, les mères recadraient le voyage comme surmontable, voire positif, et réorientaient les histoires vers la sécurité et la protection. En recadrant le voyage comme une aventure plutôt que comme une épreuve, les mères protégeaient peut-être leurs enfants des conséquences du stress et de la peur. Par exemple, dans une histoire romancée, une mère a fait de son enfant « el superhéroe morenito » (le superhéros à la peau brune), une réinvention de son propre enfant fondée sur les forces et culturellement signifiante. Elle encourageait son enfant à voir le voyage comme une sortie de camping chaque fois qu’il avait peur, en tournant délibérément son attention vers la nage et les baignades dans les rivières. Bien que romancée, l’histoire puise clairement dans l’expérience vécue ; les rivières sont réelles, et l’identification de l’enfant au superhéros créé par sa mère se voit à la manière dont il rejoint et prolonge le récit.
Mère : Et le superhéros à la peau brune avait peur, mais chaque fois qu’il était avec sa maman, sa maman lui disait de ne pas avoir peur, que c’était un voyage de camping. Puis ils sont entrés dans cette jungle. Nous avons découvert beaucoup de rivières. (Y el superhéroe morenito tenía miedo pero siempre cuando estaba con su mamá, su mamá le decía que no tuviera miedo que era un viaje de campamento. Luego entraron en esa selva. Conocimos muchos ríos.)
Enfant : Je m’y suis baigné. (Que me bañe.)
Mère : Ce superhéros à la peau brune aimait beaucoup se baigner dans l’eau des rivières. (Ese superhéroe morenito le gustaba bañarse mucho en el agua de los ríos.)
Les mères répondaient aussi aux expressions de peur ou de danger des enfants en réorientant le récit vers la sécurité et le dénouement. Lorsque, dans une histoire romancée, l’enfant a décrit un crocodile qui essayait de manger la petite fille, la mère a riposté en racontant la scène autrement. Plutôt que de rejeter la contribution de l’enfant, la mère l’a intégrée et en a transformé l’issue, dans un acte discret mais significatif de co-régulation narrative.
Mère : Et tout à coup, qu’est-ce qui est sorti tout à coup ? (Y de repente, ¿qué salió de repente?)
Enfant : Les (Las)
Mère : Un crocodile. (Un cocodrilo.)
Enfant : Ça, c’est un crocodile, comme ça. (Este es un cocodrilo así.)
Mère : Et il voulait la manger. (Y se la quería comer.)
Enfant : Rawr rawr rawr. Il l’a mangée et il lui a dit. (Rawr rawr rawr. Se la comió y la dijo.)
Mère : Non, non, il ne l’a pas mangée. La petite fille s’est battue avec le crocodile. (No, no se la comió. La niña peleó con el cocodrilo.)
Enfant : Oui. (Sí.)
Mère : Et le crocodile est parti apeuré. (en pleurnichant) Il est parti apeuré comme ça. Et fin. (Y el cocodrilo se fue asustado. (llorando) Así se fue asustado. Y fin.)
D’une histoire à l’autre, les mères faisaient participer activement les enfants au récit tout en ancrant les souvenirs partagés dans des moments de plaisir et de découverte plutôt que de danger. Dans l’une d’elles, une mère a reconstitué physiquement le voyage : elle a pris son enfant sur son dos et a rejoué avec humour la marche dans la jungle, la rencontre avec des animaux et l’exploration de la rivière. Dans une autre, une mère a invité son enfant à se souvenir des poissons qu’il avait vus en se baignant dans la rivière, ce qui a donné lieu à un échange simple mais chaleureux.
Mère : Quand tu allais te baigner dans la rivière, tu voyais plein de petits poissons. Tu les voyais ? (Cuando te metías a bañarte en el río veías muchos pececitos. ¿Sí los veías?)
Enfant : Oui. (Sí.)
Mère : Oui, tu te souviens ? (Sí, ¿te acuerdas?)
Enfant : Oui. (Sí.)
Mère : Et ça te plaît ? (¿Y te gusta?)
Enfant : Oui. (Sí.)
Une mère a invité sa fille à réfléchir à l’expérience de la petite fille de l’histoire romancée qu’elles partageaient, en lui demandant si elle avait été « muy divertida » (« très amusante »). La mère a été visiblement surprise lorsque sa fille a répondu que c’était si amusant qu’elle voulait y retourner. La clôture narrative rapide de la mère (« Y fin », « Et fin ») après cette réponse inattendue laisse penser qu’elle composait en temps réel avec l’interprétation émotionnelle de son enfant, sans la rejeter ni la développer.
Mère : Et ça a été une expérience qui… (Y fue una experiencia que …)
Enfant : Au Darién. (En Darién.)
Mère : Ah oui, mais toi, comment tu crois qu’elle a été, cette expérience qu’a vécue cette petite fille ? Très amusante ? (Ajá pero ¿cómo piensa(s) tú que sea esa experiencia que pasó esa niña? ¿Muy divertida?)
Enfant : Oui. (Sí.)
Mère : Oui. (Sí.)
Enfant : Oui, très amusante. Moi, je veux aller là-bas. (Sí. muy divertida. Yo me quiero ir para allá.)
Mère : Comment ça, tu veux y aller ? Et fin. Et elle est arrivée ici au Mexique, et elle est arrivée aux États-Unis. (¿Cómo te vas a querer ir? Y fin. Y llegó aquí a México y llegó a los Estados Unidos.)
Dans l’un des moments les plus saisissants des données, un enfant de 5 ans s’est engagé de lui-même dans une réévaluation positive au cours du récit du superhéros. L’enfant a ajouté une scène dans laquelle le superhéros envoie El Tren de la Muerte (le Train de la mort) très loin et le remplace par un train de corazoncitos (petits cœurs) pour sauver les personnes qui font le voyage.
Enfant : Mais le superhéros à la peau brune était très curieux, alors il a envoyé le train de la mort très loin et il en a mis un de petits cœurs pour les sauver. (Pero el superhéroe morenito tenía mucha curiosidad que mandó al tren de muerte lejano y puso uno de corazoncitos para que los salvara.)
En transformant une icône du danger et de la mort en icône de l’amour et du sauvetage, cet enfant a fait plus que recadrer : il s’est servi du récit pour mettre en acte le soin. Qu’un enfant de 5 ans se tourne vers ce renversement semble indiquer que la réévaluation cognitive n’était pas seulement modélisée par les mères dans ces contextes de récit, mais qu’elle était parfois intériorisée et prolongée par les enfants à leur tour.
Dans quatre des histoires, les relations entre figure parentale et enfant et les relations communautaires servaient de sources de lien et de soutien qui entretenaient l’adaptation dans un contexte de stress. La relation entre figure parentale et enfant offrait en elle-même une protection, comme source stable de courage, de sécurité, de réconfort physique et de soutien émotionnel mutuel. Fait notable, le soutien semble circuler dans les deux sens. Par exemple, un enfant donnait à sa mère le soutien émotionnel nécessaire pour continuer (« Le daba ánimo a su mamá para que siguieran adelante, ¿verdad? », « Il donnait du courage à sa maman pour continuer d’avancer, n’est-ce pas ? »), tandis que la mère, dans le même temps, donnait de la force à son fils. Au sein de cette relation de soin mutuel, il a trouvé du courage et s’est défait de sa peur, non pas malgré le danger, mais parce qu’il avait les bras de sa mère pour l’envelopper.
Mère : Et ces nuits-là, le superhéros à la peau brune… (Esas noches el superhéroe morenito.)
Enfant : N’avait pas peur. (No tenía miedo.)
Mère : Il n’avait pas peur parce qu’il se serrait contre sa maman. (No tenía miedo porque se abrazaba de su mami.)
Enfant : Oui ! (¡Sí!)
Mère : Ce qui lui donnait beaucoup, beaucoup de courage. (Que le daba mucho, mucho valor.)
Enfant : Beaucoup de courage. (Mucho valor.)
Mère : Beaucoup de câlins, beaucoup d’amour, beaucoup de tendresse. (Muchos abrazos, mucho amor, mucho cariño.)
Le caractère bidirectionnel de ce soutien émotionnel suggère que les relations familiales sont un bien commun qui engendre l’espoir et l’endurance dans les moments de désespoir et de peur. En s’encourageant l’un l’autre, la mère et l’enfant contribuent activement à une réserve collective de force émotionnelle et de survie.
Les figures parentales répondaient aussi aux besoins développementaux des enfants tout au long du voyage. Par exemple, elles portaient leurs enfants sur le dos pour leur permettre de se reposer. Une mère a décrit le fait de tenir son enfant contre elle pendant qu’il se reposait comme « recargando las baterías » (recharger ses batteries), une tendre image de soin et de soutien. Une autre mère a intégré cela à l’histoire de façon ludique, en imaginant son enfant comme un petit singe accroché à ses parents pendant qu’ils gravissaient la montagne :
Mère : Pendant que maman montait la montagne, [le petit garçon] faisait comme un petit singe… Tout le long du chemin, il était perché sur le dos de maman et sur le dos de papa, et il s’endormait. (Mientras mamá subía la montaña, [el niño] iba como un monito…Iba todo el tiempo del camino montado atrás de mami y atrás de papi y se quedaba dormido.)
L’articulation entre soin physique et récit ludique montre comment les figures parentales transforment un lieu d’épuisement physique profond en lieu de soutien familial coordonné. Cet exemple éclaire notamment la capacité d’improvisation de la mère, qui traduit une expérience migratoire difficile en un récit adapté au développement de l’enfant.
Le lien social et le soutien venaient aussi de membres de la communauté rencontrés en chemin. Les histoires comprenaient des exemples de personnes inconnues qui fournissaient aux familles de la nourriture, des couvertures, des chaussures, des vêtements, et des lieux où se laver et se reposer. Dans une histoire familiale romancée, une mère et son enfant se remémoraient avoir reçu ces provisions pendant trois jours et demi de voyage en train :
Enfant : Et ils nous ont aussi donné des vêtements, une couverture. (Y también nos dieron ropa, cobija.)
Mère : Oui, on lui donne beaucoup à manger. (Sí le dan mucha comida.)
Enfant : Des tongs, ils nous ont donné des tongs. (Chancleta, unas chancletas nos dieron.)
Une autre histoire décrivait une nuit passée dans un village où une communauté autochtone avait offert de la nourriture, un bain et du repos avant que la famille poursuive sa route.
Mère : On est arrivé dans un endroit où il y avait une petite population de personnes autochtones qui leur sont venues en aide. Elles leur ont donné à manger. Ils ont pu se laver. Ils se sont reposés pour poursuivre leur traversée le lendemain. (Llegamos a un sitio donde había una población pequeña de personas indígenas que los ayudaron a ellos. Les dieron comida. Se pudieron bañar. Descansaron para seguir su travesía el día siguiente.)
Enfant : Le lendemain, il faisait nuit et ils ont campé dans leur tente. (Al día siguiente fue de noche y se encamparon en su carpa.)
Mère : Et la nuit, on a de nouveau campé sous la tente pour se reposer. (Y de noche otra vez acampamos en la carpa nuevamente para descansar.)
Dans les moments de danger aigu, des personnes inconnues devenaient des sources de sécurité physique. Lorsqu’une rivière a gonflé et que le courant a commencé à emporter des gens, les membres de la communauté se sont tenus les uns aux autres :
Mère : La rivière s’est mise à monter et elle emportait les gens dans la rivière ! Fort, le courant. Et tout le monde s’accrochait. « Entraidez-vous ! Tenez bien les cordes ! » (¡Empezó una crecida del río y se estaba llevando a las personas al río! Fuerte la corriente. Y todos se agarraban. “¡Ayudense! ¡Sujétense fuerte las cuerdas!”)
À la frontière, une mère et son fils, dans une histoire familiale romancée, ont rencontré deux inconnus, réinventés en « superhéros » comme eux, qui les ont aidés à franchir le mur en sécurité.
Mère : Et ils ont marché jusqu’à trouver deux messieurs superhéros qui les ont aidés à franchir ce mur. (Y caminaron hasta que consiguieron dos señores superhéroes que los ayudaron a cruzar ese muro.)
Si les familles immigrées manquent souvent de réseaux sociaux établis et de ressources économiques lorsqu’elles traversent des pays aux politiques et aux pratiques migratoires différentes, ces histoires portent un contre-récit, dans lequel des personnes inconnues deviennent des alliées et l’entraide se substitue au soutien institutionnel. La communauté, dans ces récits, n’est pas donnée d’avance : elle se construit en mouvement, entre des personnes engagées sur le même chemin périlleux.
Dans leurs histoires, cinq mères décrivaient la nature comme une ressource pour l’hygiène des familles, pour se soulager de la chaleur, pour le jeu, l’exploration et l’orientation. Les familles comptaient sur les rivières pour se laver pendant le long voyage, pour se rafraîchir et, parfois, pour s’orienter (« se guiaban en el camino del rio », « en se guidant sur le chemin de la rivière »). Ces mêmes rivières présentaient aussi de graves dangers, avec des courants menaçants, des crocodiles redoutés et des bruits mystérieux. Le choix narratif des mères de mettre au premier plan la rivière comme lieu de jeu et de fraîcheur reflète les mêmes stratégies de réévaluation que celles décrites plus haut, désormais étendues au monde naturel lui-même. Par ces choix narratifs délibérés, les mères reconnaissent les risques de leur parcours migratoire tout en présentant le paysage naturel comme une réserve de savoirs écologiques et de débrouillardise.
Dans les histoires, les enfants exploraient la nature et y jouaient, avec des cailloux, des feuilles, des plumes d’animaux et l’eau de la rivière. Une mère a mimé de tout son corps la joie de son enfant :
Mère : (Le petit garçon) trempait ses petits pieds et faisait comme ça. C’est bien ? Mmm, que c’est amusant ! Il prenait de l’eau comme ça… Il attrapait les feuilles qui tombaient, et il attrapait les feuilles… et les plumes des animaux. ((El niño) metía los piecitos y hacía así. Está bien? Mhmm que divertido! Agarraba agua así…Agarraba las hojas que se caían y agarraba las hojas… y las plumas de los animales.)
En racontant ces moments de plaisir sensoriel à côté de dangers bien réels, les mères offraient à leurs enfants un récit du voyage dans lequel le monde naturel n’était pas seulement menaçant, mais aussi merveilleux.
Une mère a puisé dans la spiritualité et la religion pour donner sens à la fois au danger et à l’émerveillement tout au long du voyage. Ensemble, la prière, la présence divine et le mystère formaient un cadre pour comprendre des expériences qui dépassaient les explications ordinaires. Lorsqu’un puma est apparu, la mère a décrit les personnages en train de demander à Dieu sa protection, et le puma qui s’en allait.
Mère : Il a demandé à Dieu de calmer ce puma et de le faire partir. Et il est parti. (Le pidió a Dios que tranquilizara a esa puma y se fuera. Y se fue.)
Dans l’histoire de cette famille, le monde naturel n’était pas seulement une source de danger, mais aussi de sens divin. Lorsque l’enfant de l’histoire a demandé « ¿Por qué había tantas estrellas? » (« Pourquoi il y avait autant d’étoiles ? »), la réponse de la mère a entrelacé l’émerveillement et la foi.
Mère : Parce que Dieu était joyeux, et c’était pour qu’il voie que l’éclat des yeux de Dieu se reflétait dans les étoiles. (Porque Dios estaba alegre y eso era para que él viera que el brillo de los ojos de Dios se reflejaba en las estrellas.)
À côté de la prière et de l’explication divine, l’histoire laissait place à l’inconnu véritable, en décrivant des pleurs de femmes entendus dans la rivière alors que personne n’était là :
Mère : Quand la rivière montait, autrefois, ils entendaient des voix. (Cuando crecía el río anteriormente, escuchaban voces.)
Enfant : De loups. (De lobos.)
Mère : De femmes qui pleuraient. Et il n’y avait personne. Tout était un mystère. (De mujeres llorando. Y no había nadie. Todo era un misterio.)
Plus loin, elle a décrit des bruits venus des montagnes, qui pouvaient être des arbres en train de tomber ou peut-être de marcher. Lorsque l’enfant a objecté que les arbres ne marchent pas, la mère ne l’a pas ramené vers l’empirique : elle a laissé le mystère ouvert.
Mère : Puis le jour s’est levé et nous avons entendu un bruit très fort qui venait des montagnes. C’étaient les arbres qui se détachaient, ou peut-être qu’ils étaient en train de marcher. (Luego amaneció y escuchamos un ruido muy fuerte que venía desde las montañas. Eran los árboles que se estaban desprendiendo o posiblemente estaban caminando.)
Enfant : Les arbres, ça ne marche pas. (Los árboles no caminan.)
Mère : Là-bas, on dit qu’il y a des histoires d’arbres qui marchent, ou alors ils étaient en train de tomber. Boum ! Ça a fait un bruit très fort. (Ahí dicen que hay historias de que los árboles caminan o se estaban cayendo. ¡Boom! Sonó duro.)
Enfant : Boum ! Mais ce qu’ils ne savaient pas, c’est qu’ils étaient en train de marcher. (¡Boom! Pero lo que no sabían es que estaban caminando.)
En invitant son enfant dans ce mode de connaissance, la mère offrait un cadre spirituel et imaginaire à des expériences qui échappaient à toute explication simple.
Au fil des histoires de parcours migratoire, trois mères ont partagé des messages d’empowerment sur leurs enfants, sur elles-mêmes et sur leurs communautés. Les mères soulignaient les qualités de leurs enfants (par exemple, la joie, feliz/alegre, l’intelligence, inteligente, ou les nombreuses amitiés, tenía muchas amistades) et affirmaient leur identité raciale et ethnique (par exemple, « morenito es bien bonito », « la peau brune, c’est beau »). Les mères mobilisaient ainsi leur richesse culturelle et reconstruisaient stratégiquement l’environnement émotionnel de l’histoire en mettant en avant les forces de leurs enfants, ce qui peut soutenir une image de soi positive plutôt que fragile.
Les histoires plaçaient aussi au centre la résilience des familles, leur persévérance et leur détermination à survivre. Lorsqu’un enfant a nommé directement leur pauvreté, la mère a transformé ce constat en déclaration de force. L’insistance de la mère sur la persévérance semble souligner son intention d’apprendre à son enfant à voir leur voyage comme une forme de force familiale et de richesse culturelle plutôt que comme une marque de vulnérabilité. L’enfant a repris ses mots en écho, semblant intégrer le recadrage en temps réel. De fait, la répétition par l’enfant de fuertes, fuertes, fuertes; luchando y luchando semble montrer une intériorisation qui se produit dans le récit même, l’enfant prolongeant le récit de force que lui offre sa mère.
Enfant : Oui, mais on n’a pas pu, on n’avait pas d’argent parce qu’on était pauvres. (Sí pero no pudimos, no tuvimos plata porque eramos pobres.)
Mère : Ils étaient pauvres, mais forts. (Ellos eran pobres pero fuertes.)
Enfant : Forts, forts, forts. (Fuertes, fuertes, fuertes.)
Mère : Ils étaient pauvres, mais forts, et ils ont continué à se battre. (Eran pobres pero fuertes y siguieron luchando.)
Enfant : À se battre et à se battre. (Luchando y luchando.)
Mère : Pour leur vie et pour sauver d’autres personnes. (Por su vida y por salvar a otras personas.)
Cet échange s’inscrivait dans le contexte plus large d’une migration à deux, mère et enfant, un voyage entrepris avec des inconnus, sans le tampon de réseaux familiaux plus larges, ce qui renforçait la dépendance mutuelle du duo. La mère a aussi décrit son propre courage à franchir la frontière tout en sachant que des « enemigos » (ennemis) attendaient de l’autre côté. Pourtant, plutôt que de mettre au centre l’impuissance ou les manques, elle reconstruisait constamment le récit autour de la force, de la persévérance et de l’identité.
Les histoires affirmaient finalement que les familles avaient réussi. Elles avaient traversé la jungle et étaient arrivées aux États-Unis. Pour une famille, l’arrivée signifiait les retrouvailles avec le père de l’enfant, et la mère a clos l’histoire dans la langue des contes de fées :
Mère : Pour pouvoir arriver à destination et retrouver leur père. Et quand ils ont retrouvé leur père, tous les trois, la maman, le fils, le superhéros à la peau brune, avec leur papa, ils se sont serrés fort, fort, fort dans les bras. Et ils ont pleuré, et ils se sont beaucoup aimés, et maintenant ils sont heureux pour toujours. Fin. (Para poder llegar a su destino y encontrarse con su padre. Y cuando se encontraron con su padre, los tres, la mamá, el hijo, el superhéroe morenito, con su papá se abrazaron fuerte, fuerte, fuerte. Y lloraron y se quisieron mucho y ahora son felices para siempre. Fin.)
En choisissant « ils vécurent heureux pour toujours » pour encadrer un voyage réel à travers la pauvreté et le danger, cette mère a refondu leur endurance en une histoire familiale partagée d’arrivée, de retrouvailles et d’appartenance. Ce choix s’accorde avec l’intention de la mère d’entretenir l’espoir et les possibles tournés vers l’avenir ; il sert d’outil pédagogique fondé sur les ressources pour apprendre à son enfant à atteindre des objectifs et à garder des aspirations malgré de graves épreuves. En terminant délibérément le récit sur une note positive, la mère s’assurait peut-être que ce que l’enfant en retiendrait en définitive serait ancré dans la sécurité et le lien familial, faisant ainsi d’un contexte migratoire stressant un chapitre temporaire de peur plutôt qu’un état permanent.
Cette étude montre que les récits familiaux sont un moyen puissant de comprendre comment les familles font face à leurs expériences migratoires. Par les récits, les mères ont favorisé la réflexion sur les expériences des familles, et ont raconté et (ré)interprété pour leurs enfants des événements difficiles et potentiellement traumatiques. Les mères ont utilisé différentes structures narratives, soit pour parler directement des expériences des familles par la remémoration autobiographique, soit pour romancer les histoires de manière à créer une distance psychologique entre les expériences des familles et celles des personnages. Comme dans des recherches antérieures auprès de mères latinas immigrées ayant des adolescents (Alvarez-Frank et al., 2026), les mères vénézuéliennes de cette étude semblent faire preuve d’un engagement clair envers le bien-être et la sécurité de leurs enfants d’âge préscolaire et d’une attention constante à les protéger du stress lié à la migration. Les mères ont vraisemblablement renforcé le pouvoir d’agir de leurs enfants en mettant l’accent sur les forces de la famille, les relations de soutien et des perspectives positives sur le voyage, ainsi que sur leur réussite finale, l’arrivée aux États-Unis. Certaines mères étaient transparentes au sujet des dangers et des facteurs de stress liés au voyage. Cette transparence était souvent suivie d’une réorientation vers la sécurité et la protection, qui instaurait une sécurité physique et psychologique. Cette vulnérabilité assortie de soutien pourrait faire partie d’une stratégie visant à construire avec leurs enfants des relations proches, honnêtes et confiantes, et à aider les enfants à donner sens à des expériences familiales difficiles (Alvarez-Frank et al., 2026 ; Koenig Kellas et Trees, 2006). En définitive, partager ces histoires avec leurs enfants pourrait offrir aux mères des occasions de transmettre et de modéliser des stratégies d’adaptation susceptibles de donner aux enfants les outils nécessaires pour s’épanouir face à l’adversité liée à l’immigration.
Ces histoires mettent en lumière les facteurs de stress qui surgissent pendant les parcours migratoires des familles, la peur malgré la nécessité, et l’importance des ressources individuelles, familiales et communautaires comme mécanismes de résilience et d’adaptation positive. Nous soutenons que la théorie du stress culturel devrait inclure les facteurs de stress liés au parcours migratoire (par exemple, les facteurs de stress sociopolitiques, émotionnels et naturels) et les facteurs de protection (par exemple, le récit, le recadrage cognitif, l’empowerment, et le soutien de la famille, de la communauté, de la spiritualité et du monde naturel). À l’heure actuelle, le stress culturel est compris comme une construction multidimensionnelle du stress post-migratoire, issue du stress acculturatif, du stress biculturel, de la discrimination et d’un contexte d’accueil défavorable dans le pays hôte (Meca et Schwartz, 2024). Salas-Wright et al. (2024) ont avancé qu’une théorie du stress culturel éclairée par la situation des personnes en migration de crise devrait inclure les facteurs de stress pré-migratoires, puisqu’ils retentissent aussi sur le fonctionnement familial. Des facteurs de stress pré- et post-migratoires comme l’instabilité politique, la précarité économique, la séparation familiale et des systèmes migratoires restrictifs se croisent pour façonner les motivations migratoires et les décisions familiales dans les familles immigrées vénézuéliennes. D’autres facteurs de stress surgissent pendant la migration et retentissent eux aussi sur la santé mentale des personnes immigrées (Galvez et al., 2025). Par conséquent, pour mieux comprendre les expériences des familles immigrées dans leur globalité et proposer des traitements de santé mentale adaptés et informés par le trauma, la théorie du stress culturel doit inclure le parcours migratoire (Cruz et al., 2024 ; Meca et Schwartz, 2024).
Dans la perspective de la richesse culturelle communautaire (Yosso, 2005), les histoires partagées par les mères et les enfants vénézuéliens sont riches en capital linguistique, d’aspiration, familial, social, de navigation et de résistance. En invitant les enfants à s’engager activement dans les interactions de récit, les mères soutiennent peut-être des compétences linguistiques qui donnent aux enfants la capacité d’élaborer leurs émotions par les histoires. Les histoires montrent les fortes aspirations des mères à offrir une meilleure qualité de vie à leurs enfants, par des messages d’empowerment et une réévaluation cognitive positive en réponse aux multiples obstacles rencontrés pendant leurs parcours. Le capital social est présent dans les histoires à travers les références à des liens chaleureux et de grande qualité entre figures parentales et enfants, qui offrent amour, encouragement et soin, ainsi qu’à travers une adaptation collective faite d’aide matérielle et de résolution collective des problèmes. Le capital de résistance des mères est particulièrement visible lorsqu’elles transforment leurs expériences vécues singulières en ressource pédagogique, contestant activement les récits dominants sur ce qui compte comme savoirs et savoir-faire valables pour leurs enfants (Paulick et al., 2023). Cela implique de se réapproprier des sujets souvent jugés « inappropriés » ou « dangereux » dans les espaces éducatifs traditionnels, comme la pauvreté, le racisme, la dynamique des familles à statut migratoire mixte, l’immigration et le rôle d’interprète que jouent les enfants (language brokering), qui constituent des réalités centrales de la vie de ces enfants (Fránquiz et al., 2021). En outre, ces histoires orales pourraient soutenir chez les enfants une identité ethnique et raciale positive, qui peut les aider à traverser le stress culturel et à résister aux messages déshumanisants. En faisant de son enfant le superhéros à la peau brune de l’histoire, une mère a affirmé son identité et s’est opposée à l’exclusion racialisée et à la marginalisation anti-immigrés, en situant le voyage non seulement comme une survie, mais comme une dignité. Des messages d’empowerment dans le récit, qui associent la peau brune à la beauté et à la force, peuvent renforcer le sentiment de soi des enfants et les protéger des conséquences du stress lié au racisme et à la discrimination (Curenton et al., 2022).
L’étude plus large portant sur le récit et la science ou la nature, les histoires mère-enfant de la présente étude mettent au premier plan le monde naturel, en particulier l’expérience de la marche dans la jungle, au milieu des arbres, des rivières et de la faune. Dans ces récits, la nature apparaît comme une force paradoxale : à la fois menace mortelle et ressource pour les familles qui font face à l’adversité pendant le voyage. Tout en traversant des terrains périlleux, les familles mobilisaient ces mêmes milieux pour favoriser le jeu et l’exploration de leurs enfants dans des écosystèmes naturels, des comportements connus pour favoriser la créativité, l’imagination, l’estime de soi et le développement cognitif (Summers et al., 2019). Face aux animaux dangereux et aux courants de rivière à haut risque, les familles s’appuyaient sur le soutien communautaire, le courage et la spiritualité. Ces stratégies ont été associées au bien-être émotionnel dans d’autres contextes (Garcini et al., 2022 ; Gonzalez et al., 2022 ; Holle, 2025 ; Salas-Wright et al., 2021). Le lien spirituel était indissociable du paysage pour l’une des mères, qui attribuait à Dieu la création de la nature et voyait dans l’éclat des étoiles le reflet du bonheur de Dieu. Bien qu’aucune mesure quantitative du développement des enfants n’ait été incluse, ces récits soulignent combien l’environnement pourrait servir de vecteur à une résilience adaptée au stress et à l’apprentissage culturel (Ellis et al., 2022 ; Marin et al., 2020). En repérant comment les familles utilisent les ressources naturelles pour faire face à l’adversité vécue dans des milieux naturels, ces résultats prolongent les recherches qui établissent un lien entre l’exposition à la nature et un moindre stress physiologique et psychologique (Shuda et al., 2020).
Plusieurs limites de la présente étude méritent d’être prises en compte. L’échantillon est petit et géographiquement circonscrit, avec sept familles vénézuéliennes dans deux villes des États-Unis, ce qui limite la généralisation à d’autres populations immigrées vénézuéliennes ou à d’autres communautés en migration de crise. Les familles incluses forment en outre un sous-ensemble autosélectionné : celles qui, invitées à partager une histoire liée à la science ou à la nature, ont choisi de raconter leur parcours migratoire ; les familles qui ont fait d’autres choix d’histoire ne sont pas représentées ici. Les récits ont été construits rétrospectivement, dans une activité cadrée autour de la science et de la nature, ce qui a probablement orienté les aspects du voyage que les mères ont choisi de mettre en avant (par exemple, l’environnement physique, les rivières, le terrain de la jungle), et a pu limiter la visibilité d’autres formes de stress et d’adaptation sans rapport avec le monde naturel. Les recherches futures devraient recourir à des consignes plus ouvertes sur les expériences migratoires des familles avec de jeunes enfants, afin d’obtenir une compréhension plus large des processus d’adaptation au stress. La durée des histoires variait considérablement, de moins d’une minute à près de 18 minutes, de sorte que les histoires les plus courtes offraient moins d’occasions à toutes les catégories de codage d’émerger, ce qui limite les comparaisons directes entre familles. Enfin, comme des variables telles que le traumatisme, la régulation émotionnelle, l’adaptation et le bien-être des enfants n’ont pas été évaluées directement, nous présentons les fonctions psychologiques du récit comme des possibilités et des pistes pour la recherche future plutôt que comme des résultats démontrés. Les travaux empiriques gagneraient aussi à recourir à des cadres fondés sur les ressources pour examiner comment la richesse culturelle et les expériences vécues des familles transnationales façonnent l’apprentissage et la résilience des enfants.
Le déplacement forcé depuis le Venezuela, la migration prolongée à travers la Colombie et les parcours ultérieurs des familles à travers la jungle du Darién montrent comment l’instabilité politique, la précarité économique et des systèmes migratoires restrictifs structurent collectivement les trajectoires migratoires des familles immigrées vénézuéliennes et produisent des formes douloureuses de séparation familiale transnationale, dans lesquelles la sécurité physique et l’unité familiale deviennent des nécessités concurrentes (Salas-Wright et al., 2025). Les récits des mères révèlent comment elles composent à la fois avec la survie, le soin, le déplacement et la détresse émotionnelle de leurs enfants au sein des systèmes migratoires. Fait important, les réponses des enfants suggèrent que les enfants ne sont pas des témoins passifs de l’adversité liée à la migration. Au contraire, les enfants intériorisent émotionnellement la rupture des relations familiales et transnationales et le stress de la migration, même lorsque toute la profondeur de cette perte ne peut pas être pleinement exprimée. Dans ces récits, les souvenirs qu’ont les enfants d’une adaptation collective, faite de soutien donné et reçu, révèlent une immersion précoce dans la résilience collective. En tissant des épreuves romancées dignes des contes de fées, comme les combats contre des crocodiles, le grand méchant loup, ou la victoire sur le Train de la mort remplacé par un train de petits cœurs, les enfants se servent de leur imagination pour transformer la violence systémique en obstacles franchissables et surmontables. Avec l’étayage de leurs mères, ces victoires heureuses représentent une forme d’agentivité psychologique dans un contexte où, par ailleurs, leur prise sur les événements est bien faible. En définitive, prêter attention à l’engagement actif des enfants dans le récit met au jour leurs fonds de connaissances politisés (Oliveira et Gallo, 2023), un ensemble de compréhensions subtiles et souvent négligées qui place les enfants non pas simplement en position de personnes à charge dans la migration, mais en partie prenante active de la co-construction du récit de survie de la famille.
Les histoires de voyage représentent le début de l’expérience des familles en tant qu’immigrées aux États-Unis, car les conséquences de l’immigration persistent longtemps après la fin du parcours migratoire lui-même (Meca et Schwartz, 2024). La séparation familiale, le stress post-traumatique, le stress acculturatif, les barrières linguistiques et la précarité juridique agissent comme des facteurs de stress chroniques et continus qui ne peuvent être pleinement compris sans attention aux contextes sociopolitiques, aux perspectives des systèmes familiaux et aux identités sociales entrecroisées (Cáceres-Titos et al., 2025). Les personnes immigrées vénézuéliennes font face à ces facteurs de stress de manières hétérogènes (Stonawski, 2025). Les familles de cette étude ont participé pendant une période de protection juridique relative pour les personnes immigrées vénézuéliennes, protection qui a depuis été en grande partie révoquée. La recherche montre de manière constante que l’instabilité et les changements incessants des politiques migratoires créent des conditions qui aggravent les dangers auxquels enfants et familles sont exposés à un niveau systémique (Barajas-Gonzalez et al., 2021 ; Danaher et al., 2022 ; Wood, 2018). Les familles de cet échantillon représentent celles qui ont survécu à ce voyage ; d’autres n’y ont pas survécu, ou y ont perdu des proches. Créer des voies légales, élargir l’accès à l’asile et au statut de réfugié et renforcer les efforts d’intégration pourraient réduire ces préjudices et mieux protéger les enfants (American Immigration Council, 2023 ; Yates et Pappier, 2023). En définitive, alors que les protections institutionnelles restent insuffisantes, les mères de cette étude ont activement repris une capacité d’agir, en recourant à un récit délibéré et adaptatif pour protéger et soutenir le bien-être de leurs jeunes enfants.
Complexe Systémique : à retenir
Cette étude intéresse la clinique pour une raison simple : elle donne à voir un récit familial en train de se faire, réplique après réplique. On y observe la co-régulation à l’œuvre quand une mère reprend la scène où le crocodile mange la petite fille pour en changer l’issue, ou quand un garçon de 5 ans remplace de lui-même le Train de la mort par un train de petits cœurs. Le détour par la fiction offre une distance protectrice que les thérapies narratives connaissent bien, et l’enfant y apparaît moins comme un témoin que comme une partie prenante du récit familial. Deux réserves s’imposent. L’échantillon est minuscule et autosélectionné, et aucune mesure ne dit si ces récits protègent effectivement les enfants. Surtout, la clôture rapide d’une mère (« Et fin ») face à une fille qui veut « aller là-bas » rappelle que recadrer peut aussi refermer une conversation : la question clinique reste de savoir quand soutenir l’émerveillement et quand laisser place à la peur. À lire avec Padres Ayudando a Padres, une intervention co-construite avec des parents immigrés d’Amérique centrale, et avec la revue sur les processus sensoriels et narratifs dans l’exil des jeunes.
Notes de l’original
1 ATLAS.ti Scientific Software Development GmbH. (2023). ATLAS.ti Mac (version 26) [logiciel d’analyse de données qualitatives]. Disponible en ligne : https://atlasti.com
Financement. L’équipe de recherche déclare avoir reçu un soutien financier pour ce travail et/ou sa publication. Cette recherche a été soutenue par la National Science Foundation (NSF) des États-Unis, au titre d’une subvention collaborative DRL no 2055382 (direction scientifique : Melzi), no 2055345 (direction scientifique : Haden) et no 2055426 (direction scientifique : Callanan).
Éthique. Les études impliquant des êtres humains ont été approuvées par le comité d’éthique institutionnel (Institutional Review Board) de l’université de New York. Elles ont été menées conformément à la législation locale et aux exigences institutionnelles. Le consentement éclairé écrit à la participation à cette étude a été donné par la représentation légale ou la famille proche des personnes participantes.
Contributions. AB-W : rédaction du premier jet, relecture et révision. AV : rédaction du premier jet, relecture et révision. JN : rédaction du premier jet, relecture et révision. GM : obtention du financement, relecture et révision. MC : obtention du financement, relecture et révision. CH : obtention du financement, relecture et révision.
Liens d’intérêts. L’équipe de recherche déclare que ce travail a été mené en l’absence de toute relation commerciale ou financière susceptible d’être interprétée comme un lien d’intérêts potentiel.
Intelligence artificielle générative. L’équipe de recherche déclare avoir eu recours à une IA générative pour ce manuscrit : un outil d’IA a servi à corriger la grammaire de la version finale. Tout texte alternatif accompagnant les figures de cet article a été généré par Frontiers avec l’aide de l’intelligence artificielle ; des efforts raisonnables ont été faits pour en garantir l’exactitude, y compris une vérification par l’équipe de recherche lorsque c’était possible.
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Traduction non officielle en français de Comment des mères vénézuéliennes et leurs jeunes enfants se servent du récit pour élaborer leur parcours migratoire, par Andrea C. Buhler-Wassmann, Anele Villanueva, Jennifer Navarro Chavez, Gigliana Melzi, Maureen A. Callanan et Catherine A. Haden, Frontiers in Developmental Psychology, vol. 4, art. 1910152 (2026), doi : 10.3389/fdpys.2026.1910152, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (tableau présenté en liste ; répliques des extraits traduites de l’espagnol, original conservé entre parenthèses). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.
Traduction française non officielle de « How Venezuelan mothers and their young children use storytelling to process immigration journeys », publié dans Frontiers in Developmental Psychology (2026) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.
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Buhler-Wassmann, A. C., Villanueva, A., Navarro Chavez, J., Melzi, G., Callanan, M. A., et Haden, C. A. (2026). Comment des mères vénézuéliennes et leurs jeunes enfants se servent du récit pour élaborer leur parcours migratoire (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/comment-des-meres-venezueliennes-et-leurs-jeunes-enfants-se-servent-du-recit-pour-elaborer (Œuvre originale publiée en 2026 dans Frontiers in Developmental Psychology, 4, 1910152 (2026) ; republiée en 2026 par Frontiers in Developmental Psychology, https://www.frontiersin.org/journals/developmental-psychology/articles/10.3389/fdpys.2026.1910152/full)
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