Journal of Family Issues · Famille

Comment de jeunes pères noirs perçoivent la paternité : une lecture par les systèmes familiaux

En Afrique du Sud, être père, c’est encore d’abord rapporter de l’argent, et le chômage massif fait de ce modèle une source d’humiliation. Huit jeunes pères noirs de Durban, âgés de 20 à 29 ans, racontent une paternité arrivée sans prévenir, portée par la famille élargie, encadrée par des coutumes comme l’inhlawulo, et qui leur donne pourtant un sens nouveau. L’équipe lit ces récits avec la théorie de Bowen.

Auteurs Zimbini Ncayiyane ; Lindi Nel (département de psychologie, faculté des sciences humaines, université de l’État-Libre, Bloemfontein, Afrique du Sud)Première publication Journal of Family Issues, 28 avril 2023Traduction Complexe Systémique, traduction non officielle

Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de Comment de jeunes pères noirs perçoivent la paternité : une lecture par les systèmes familiaux, par Zimbini Ncayiyane et Lindi Nel, publié dans Journal of Family Issues (SAGE) (2024), doi : 10.1177/0192513x231172955, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Le tableau est présenté sous forme de liste. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.

Quand un père n’a pas d’argent, il peut se sentir vaincu et prendre ses distances. De l’extérieur, c’est de la négligence ; c’est plutôt une capitulation devant la défaite.

Sfiso, cité par Zimbini Ncayiyane et Lindi Nel

Résumé

Dans le contexte historique de l’Afrique du Sud, le père est largement considéré comme le soutien de famille, une idéologie liée à la capacité financière. Ce titre de soutien de famille peut conforter la masculinité de certains, mais il signifie un sentiment d’impuissance pour ceux qui n’ont pas de poids financier. C’est particulièrement vrai pour les jeunes pères noirs sud-africains, qui font encore face à des difficultés socio-historiques, dont un chômage qui reste très élevé. Cette étude qualitative a cherché à explorer la manière dont de jeunes pères noirs perçoivent et comprennent la paternité, à partir de leurs expériences individuelles et compte tenu de leurs difficultés socio-historiques et culturelles. Les données ont été recueillies par des entretiens semi-directifs et des groupes de discussion. Huit participants ont été sélectionnés par un échantillonnage raisonné non probabiliste. Une analyse thématique a été menée en prenant pour fondement le cadre théorique des systèmes familiaux. Les résultats indiquent que la perception de la paternité se construit à travers (a) l’insécurité financière, (b) l’inattendu et la détresse psychologique, (c) la responsabilité partagée, (d) les dynamiques culturelles et (e) un sens de soi renouvelé. L’étude a le mérite de recueillir la voix de jeunes pères noirs à travers leur expérience vécue. Les résultats suggèrent qu’un investissement important reste nécessaire pour comprendre les différents angles et dynamiques de la situation des jeunes pères noirs en Afrique du Sud.

Mots-clés : paternité, expériences paternelles, pères noirs sud-africains, théorie des systèmes

Introduction

Être le père d’une nation est un grand honneur, mais être le père d’une famille est une joie plus grande encore.

Nelson Mandela

Traditionnellement, les pères étaient perçus comme des soutiens de famille, puisque leurs rôles et leurs responsabilités se définissaient uniquement par le fait de pourvoir aux besoins (Richter, 2006). Au cours des 150 dernières années, les familles noires sud-africaines ont été formées et restructurées par la colonisation, les expulsions et les déplacements forcés, la discrimination raciale, la coercition et l’émasculation raciale (Townsend et al., 2006), les hommes étant pour la plupart séparés de leur famille pour trouver un emploi dans des lieux éloignés. À l’inverse, la garde des enfants était exclusivement une tâche de femmes. Tout cela a conduit à ce que les principes traditionnels de la paternité soient systématiquement sapés à l’époque du colonialisme et de l’apartheid (Lesejane, 2006). Au sein de la communauté noire, la construction écrasante du père comme simple pourvoyeur matériel a empêché le développement d’autres rôles paternels (Mavungu, 2013). Au cours de la dernière décennie, toutefois, les conceptions traditionnelles de la paternité ont quelque peu changé, du fait de l’entrée croissante des femmes sur le marché du travail et d’autres facteurs (Mavungu, 2013).

La paternité peut être pensée sous divers angles, dont les rôles biologiques, sociaux et culturels. Comme la paternité est une notion aux multiples facettes, certains travaux regardent au-delà de la dyade père-enfant et s’intéressent plutôt à l’identité masculine. Mkhize (2004) considère la paternité comme un projet identitaire, étroitement mêlé au processus par lequel les hommes comprennent qui ils sont dans la société. Les jeunes pères (âgés de 20 à 29 ans) présentent un ensemble de dynamiques particulières. Elles comprennent les contestations de paternité (Swartz et al., 2013), une représentation médiatique négative qui les dépeint comme peu enclins à assumer leurs responsabilités (Ratele et al., 2012), un conflit entre la pratique plus traditionnelle et des conceptions contemporaines de la paternité, ainsi qu’un statut social renouvelé, lié au fait qu’un homme devient père (Chili et Maharaj, 2015). À l’opposé de cette image négative des jeunes pères noirs, la recherche montre aussi que certains pères non mariés et non cohabitants assument de plus en plus des rôles de soin au-delà des difficultés économiques, comme aider aux devoirs ou transmettre des enseignements moraux (Makusha et al., 2012 ; Swartz et Bhana, 2009). Malgré le stéréotype public tenace qui présente les jeunes pères noirs comme détachés et irresponsables (Montgomery et al., 2006), la littérature fait état d’une évolution.

Malgré ces perspectives et ces rôles, la plupart des enfants noirs d’Afrique du Sud ne grandissent pas en présence de leur père biologique. En Afrique du Sud, un tiers seulement (34,2 %) des enfants vivent avec leurs deux parents, et environ un cinquième (19,7 %) ne vivent avec aucun des deux. La proportion d’enfants qui vivent avec leur mère (41,7 %) est bien plus élevée que celle des enfants qui vivent avec leur père (4,4 %) (Statistics South Africa, 2021). Cela indique une possible perturbation de la structure de la famille et de la société, et peut montrer la complexité particulière de la paternité dans les communautés noires sud-africaines. Il est établi que l’importance de l’implication du père, d’un point de vue développemental, va d’étapes de développement socio-émotionnel, cognitif et comportemental mieux franchies (Sarkadi et al., 2008) à la formation d’habitudes d’attachement plus fortes. L’intérêt de cette étude tient donc à l’espoir qu’une perception renouvelée et plus juste de l’identité paternelle puisse faire évoluer positivement la perception et l’exercice concret du rôle.

Situer la paternité dans son contexte

La notion de paternité et ses dynamiques demandent à être comprises dans leur contexte et dans leur temps, compte tenu d’un mouvement socioculturel en perpétuel changement (Richter et al., 2011). La notion de temps et de transformation dans le temps a une portée universelle. Sa définition et sa pratique, en revanche, sont liées au contexte ; il est donc essentiel de reconnaître que la paternité n’est ni universelle ni statique, mais plutôt dynamique et interactive (Lamb, 1997 ; Mkhize, 2004). À mesure que les normes et les pratiques changent, les perceptions, les expériences et les attentes liées à la paternité changent aussi (Makusha et al., 2013). En Afrique, l’accent est généralement mis, en matière de paternité, sur le fait de reconnaître l’enfant, d’être un modèle et de prendre en charge l’enfant (surtout financièrement) (Chideya et Williams, 2013 ; Richter et Morell, 2006). Une grande partie de la recherche sud-africaine sur la paternité documente plusieurs dynamiques à l’œuvre dans le fait d’être père, dans la paternité et dans le rôle qui s’y rattache. Ces dynamiques complexes comprennent les migrations des hommes des zones rurales vers les villes (Richter et Morell, 2006), l’héritage de pratiques de travail qui ont empêché les hommes de vivre avec leurs enfants, la pauvreté et la pandémie de VIH/sida (Townsend et al., 2006).

Historiquement, l’absence des pères a été fortement façonnée par le système politique sud-africain (Lesejane, 2006). C’est toujours le cas. Selon Van den Berg et Makusha (2018), la plupart des hommes subissent une pression intense pour répondre à l’attente d’être le pourvoyeur économique, et donc le responsable du bien-être financier de leur enfant ; or cette attente est hors d’atteinte pour beaucoup d’hommes sud-africains. Des rôles contradictoires et des exigences pressantes ont sans doute conduit à ce que les études actuelles décrivent comme une crise de la paternité dans les communautés noires. Elle se manifeste par le grand nombre d’enfants qui vivent dans des foyers sans père et grandissent sans leur père (Baskerville, 2002 ; Richter et al., 2010). Les pères sans emploi subissent de longues périodes de chômage et de perte de revenus (Kalil et Ziol-Guest, 2008). Le bien-être parental, les relations conjugales et les pratiques de socialisation en sont les plus affectés. Jacobson et al. (1993) affirment que le chômage des pères nuit à la sécurité économique de la famille. Cela se traduit par des familles qui réduisent leurs dépenses et dépendent de l’aide publique, ce qui, au bout du compte, amoindrit le prestige de la paternité.

Le chômage affecte le bien-être physique et mental des pères au point qu’ils n’arrivent plus à faire face au stress de l’absence d’emploi. En Afrique du Sud, la plupart des pères au chômage sont exposés à l’abus de drogues et d’alcool, et passent donc moins de temps avec leur famille. En outre, cet abus de substances augmente la probabilité de divorce chez les pères mariés, ce qui affecte encore la paternité (Nduna et Sikweyiya, 2015). Même si l’emploi des femmes a progressé, il est possible que la perte involontaire d’emploi d’une mère n’ait pas sur la qualité conjugale un effet aussi négatif que celle d’un père (Kalil et Ziol-Guest, 2008).

À travers le monde, des valeurs culturelles différentes influencent les conceptions de la paternité. Il semble exister une variation importante du comportement des hommes à l’égard de la paternité : dans les cohortes récentes, les pères déclarent plus souvent qu’autrefois s’occuper de leurs enfants, les nourrir et les baigner (Yeung, 2010). En Afrique australe, des pratiques coutumières comme l’ilobolo et les « dommages », ainsi que divers types de problèmes relationnels, ont influencé la paternité chez les pères noirs (Mazembo et al., 2013). Makusha et Richter (2015) soulignent de même que des normes culturelles comme l’inhlawulo (le paiement de dommages par un homme à la famille d’une femme pour l’avoir mise enceinte avant le mariage) et la lobola (le prix de la fiancée) ont contribué à séparer certains pères du lieu de vie de leurs enfants biologiques. Il en résulte que beaucoup d’enfants vivent dans la famille élargie, loin de leur père, à qui l’accès à ses enfants a été refusé en raison de prescriptions culturelles sur la manière dont les couples et les enfants sont intégrés aux familles. Les exigences de la famille de la mère doivent être satisfaites avant qu’un père n’ait accès à ses enfants. Dans certains cas, si les dommages ne sont pas payés, l’homme peut ne pas être reconnu comme le père de l’enfant, et il peut être décidé que l’enfant ne portera pas le nom de famille du père (Mazembo et al., 2013).

Une lecture par les systèmes familiaux

La pensée systémique évalue la partie d’un système en relation avec le tout, et la pensée systémique familiale indique que le comportement est souvent informé par le fonctionnement de la famille d’origine et indissociable de celui-ci (Baege, 2005). Cela suggère donc que la perception d’un phénomène comme la paternité pourrait être façonnée et influencée par le savoir et la pratique intergénérationnels de la paternité dans les communautés noires. Deux forces fondamentales opèrent dans la théorie des systèmes familiaux : la force d’unité et la force d’individualité. La force d’unité conduit les gens à attendre des autres qu’ils pensent, agissent et ressentent de manière semblable à eux. Dans la paternité, la fusion des pères avec leur famille symbolise la reconnaissance et l’appréciation de l’implication de celle-ci dans leur parcours de père. C’est à travers elle que les jeunes pères développent leur singularité et leur sentiment d’individualité. Au regard des épreuves et des critiques que subissent certains pères, leur capacité à résister aux difficultés externes et internes est probablement liée à leur niveau de différenciation. Bowen (1978) note que divers processus émotionnels se produisent dans une société étendue sous l’effet de stress chroniques comme le chômage, la pauvreté, les catastrophes et les conflits politiques. En ce qui concerne la paternité, les jeunes pères vivent un stress chronique et de la frustration à cause des facteurs qui limitent l’exercice de leur rôle.

La théorie de Bowen a été choisie pour guider le cadrage théorique de cette étude, parce qu’elle permettait de situer la paternité dans le contexte des fils théoriques fondamentaux proposés par Bowen (1978). Les perceptions de la paternité constituent une question familiale, façonnée par le processus de projection familiale, le processus émotionnel de la famille nucléaire et la coupure émotionnelle. On notera que les processus émotionnels sociétaux façonnent eux aussi la paternité et comprennent, à cet égard, les questions de culture et de religion. Dans cette perspective, la société contribue à déterminer la manière dont les hommes perçoivent la paternité et dont la paternité est liée aux processus émotionnels du socle socioculturel.

Démarche de recherche

La présente étude a adopté une approche qualitative (Bailey et al., 2011), qui permettait de comprendre la paternité du point de vue des participants. Un devis exploratoire et descriptif (Chili et Maharaj, 2015), visant à établir des perceptions de la paternité authentiques et fondées sur l’expérience, a été utilisé. Décrire les perceptions de la paternité chez de jeunes pères noirs sud-africains exigeait de décrire les thèmes explorés. Plus précisément, un devis de recherche descriptif a aidé à mettre au premier plan le point de vue des pères qui racontaient leurs expériences de vie. C’est ainsi que nous avons pu comprendre le cheminement des pères vers la paternité et leur perception de ce que signifie être père.

Considérations éthiques

Après approbation et enregistrement de l’étude, une autorisation éthique a été demandée au comité d’éthique de la recherche en sciences humaines de l’université de l’État-Libre, en Afrique du Sud (UFS-HSD2018/0874). L’autorisation d’accéder à une organisation non gouvernementale (ONG) pour le recrutement des participants a été accordée par la direction de l’ONG après approbation du projet d’étude. Les participants ont reçu des informations détaillées leur permettant de décider en connaissance de cause de participer volontairement. L’anonymat était garanti, sauf à l’égard des personnes relais de l’ONG qui ont fait connaître l’étude aux participants intéressés. Aucune détresse psychologique n’était visée ni n’a été observée, mais les participants se sont vu offrir la possibilité de bénéficier d’un entretien de soutien s’ils le souhaitaient. Les enregistrements des données, comprenant les fichiers audio, les données brutes et les transcriptions, ont été conservés en sécurité (protégés par mot de passe) dans un espace de stockage accessible uniquement à l’équipe de recherche.

Participants

Huit participants ont été sélectionnés de manière raisonnée dans une ONG de Durban, en Afrique du Sud. L’ONG travaille avec divers membres de la communauté, dont de jeunes pères, pour mettre en œuvre des programmes de développement communautaire visant à réduire les maux sociaux. Les participants étaient tous des pères noirs sud-africains âgés de 20 à 29 ans, ayant au moins un enfant biologique. Des pères mariés et non mariés, vivant ou non avec leur enfant, ont participé. Les participants maîtrisaient l’isiZulu ou l’anglais (tableau 1).

Tableau 1 — Caractéristiques des participants

Pour chaque participant (pseudonyme) : âge ; profession ; situation conjugale ; nombre d’enfants ; âge des enfants ; résidence (partagée ou non avec l’enfant).

  • Sfiso (P1). 24 ans ; sans emploi ; célibataire ; 1 enfant ; 5 ans ; résidence non partagée.
  • Simon (P2). 28 ans ; agent de sécurité ; célibataire ; 1 enfant ; 6 ans ; résidence non partagée.
  • Lungisani (P3). 26 ans ; sans emploi ; célibataire ; 2 enfants ; 3 et 5 ans ; résidence non partagée.
  • Senzo (P4). 24 ans ; agent de sécurité ; célibataire ; 1 enfant ; 3 ans ; résidence non partagée.
  • Hlelo (P5). 29 ans ; employé de bureau ; célibataire ; 1 enfant ; 2 ans ; résidence partagée.
  • Khetha (P6). 22 ans ; sans emploi ; célibataire ; 1 enfant ; 3 ans ; résidence partagée.
  • Lungani (P7). 29 ans ; sans emploi ; célibataire ; 2 enfants ; 6 et 4 ans ; résidence non partagée.
  • Siyabonga (P8). 27 ans ; infirmier ; célibataire ; 2 enfants ; 4 et 7 ans ; résidence partagée.

Recueil des données

La direction de l’ONG a été contactée au sujet du projet de recherche et du besoin de participants. Une personne chargée de l’administration de l’ONG a alors été désignée pour participer au recrutement et assurer la liaison entre l’équipe de recherche et les participants. Elle a organisé une rencontre entre l’équipe et les participants afin de leur présenter la personne chargée de la recherche et l’étude. Un entretien semi-directif a ensuite été mené avec chaque participant dans les locaux de l’organisation. Le caractère semi-directif des entretiens permettait des descriptions et des récits spontanés et souples de l’expérience vécue des participants. Après l’analyse des entretiens, un ensemble de thèmes communs a été dégagé et présenté à un groupe de discussion (Krueger et Casey, 2014) réunissant six des huit participants initiaux, pour une discussion et un approfondissement plus poussés. Compte tenu du caractère socialement construit de la notion explorée, et pour tenter d’en saisir les nuances plus profondes, il était essentiel pour nous de recourir à un groupe de discussion afin de recueillir des données supplémentaires.

Analyse des données

L’analyse thématique (Braun et Clarke, 2008) a servi de méthode pour dégager un ensemble de thèmes. Les six phases d’analyse présentées par Braun et Clark (2006) ont été suivies pour repérer des motifs de sens récurrents : (a) familiarisation avec les données ; (b) transcription des données verbales ; (c) production des codes initiaux ; (d) recherche des thèmes ; (e) révision des thèmes ; et (f) définition et dénomination des thèmes. Ce type d’analyse a produit une synthèse de thèmes fondée sur l’expérience individuelle et sur le contexte social plus large, ce que sont venus compléter les thèmes issus des discussions du groupe. Premièrement, pour nous familiariser avec les données, nous avons écouté les enregistrements des entretiens. Cela a aidé à comprendre les données et à se les approprier. Deuxièmement, nous avons procédé à la transcription des données recueillies. La transcription a été relativement aisée, parce qu’une personne de l’équipe de recherche parle couramment l’isiZulu. Le processus n’en a été que plus intéressant, en raison de la richesse d’un contenu magnifiquement exprimé dans une langue que comprenaient à la fois les participants et la personne chargée de la recherche. Au début du processus inductif d’analyse, des codes initiaux ont été créés à partir des données transcrites, ce qui a donné sept codes ouverts. Des thèmes et des sous-thèmes ont été dégagés des codes émergents. Ce processus n’était pas linéaire : les thèmes ont été revus, renommés et affinés afin de refléter fidèlement le corpus de données. Il en est résulté cinq thèmes principaux, identifiés de manière déductive à travers le prisme de la théorie des systèmes familiaux (Bowen, 1978).

Résultats

Cinq thèmes ont émergé du recueil des données : (a) l’insécurité financière ; (b) l’inattendu et la détresse psychologique ; (c) la responsabilité partagée ; (d) les dynamiques culturelles ; et (e) un sens de soi renouvelé.

(In)sécurité financière

Les pères fondaient fortement leur identité paternelle sur le récit traditionnel du soutien de famille. Cette perception, partagée par tous les participants de l’étude, conduisait à l’idée commune qu’un solide poids financier est un déterminant important de la réussite de la paternité.

Avoir un enfant, c’est difficile, parce qu’en tant que père, c’est ma responsabilité de subvenir aux besoins. Si mon enfant me demande quelque chose, à moi, son père, et que je n’ai pas les moyens, ça fait mal. (Sfiso)

Siyabonga partage cette idée de la nécessité de se sacrifier pour l’enfant :

Tu vois, quand l’enfant est arrivé, tu sais qu’il y a quelqu’un qui dépend de toi. Forcément, il va falloir aller chercher tout ce qui peut t’aider à faire en sorte que l’enfant ne souffre pas. C’est plutôt toi, le père, qui dois souffrir, pour que l’enfant ait tout ce dont il a besoin. (Siyabonga)

Il est apparu clairement qu’être un jeune père dans le contexte économique très instable de l’Afrique du Sud constituait un obstacle pour ces jeunes pères.

J’ai essayé d’étudier, et l’enfant grandissait aussi. Au bout d’un moment, je n’arrivais plus à trouver l’équilibre. Les frais de scolarité étaient trop chers et, de l’autre côté, l’enfant avait ses propres besoins, coûteux. J’ai fini par abandonner l’école supérieure. Je ne pouvais plus continuer. À la place, j’ai continué à élever l’enfant. (Senzo)

Je peux dire qu’en ce moment, je suis en difficulté dans mon parcours de père, puisque je n’ai plus d’emploi et que je ne peux rien offrir aux enfants. Je n’arrive pas à réaliser mes rêves : je voulais donner de l’amour à mes enfants, mais maintenant je ne peux plus le faire, parce que je suis au chômage. (Lungani)

L’un des pères a apporté un éclairage sur l’instabilité financière et son lien avec l’absence paternelle.

La réalité, c’est que nous, les jeunes pères, on est connus pour être absents. Quand un père n’a pas d’argent et [n’est] pas capable de répondre aux besoins financiers, il peut se sentir vaincu et prendre ses distances. De l’extérieur, c’est de la négligence ; mais du point de vue des hommes et des pères, ce n’en est pas. C’est plutôt une capitulation devant la défaite. (Sfiso)

L’inattendu et la détresse psychologique

L’ensemble des données montrait avec constance que les participants étaient devenus pères de manière inattendue. Ces jeunes pères ont été submergés par le choc, la confusion et le déni. Ce bouleversement émotionnel et psychologique avait plusieurs raisons, la principale étant que la plupart de ces jeunes pères nourrissaient alors d’autres rêves.

Avant ça, j’avais des projets qui ont dû changer quand la grossesse est arrivée. Alors j’ai compris que si je voulais étudier maintenant, il faudrait étudier tout en travaillant. Parfois c’est dur, parce qu’il y a des choses que j’aurais aimé accomplir avant de devenir père, mais maintenant ce n’est plus possible. (Simon)

Il est apparu que les jeunes pères hésitaient à informer leur famille de la grossesse non planifiée dont ils étaient à l’origine. C’était manifestement une préoccupation majeure pour les participants, parce qu’ils dépendaient encore de leurs parents et des membres de leur famille pour le soutien et les soins dans tous les domaines.

Il y avait la peur liée au fait qu’être père, ça veut dire que j’entre dans une autre étape de la vie et qu’à la maison, on ne me considère plus comme un enfant. (Simon)

Khetha a apporté, à partir de son expérience, un regard plus chargé émotionnellement :

Parfois, je pensais juste aux dépenses à venir. À la maison, on me rappelait sans arrêt que j’avais mis quelqu’un enceinte. C’était connoté négativement. Du coup, j’avais honte d’être père si tôt, et j’ai commencé à penser que j’avais fait honte à ma famille. (Khetha)

Une responsabilité partagée

L’étude a mis en évidence un thème récurrent chez tous les participants : les membres de la famille élargie jouent un rôle dans l’éducation des enfants, ce qui influence l’expérience que les pères ont de la paternité. Les participants ont aussi raconté comment les aînés de la famille prenaient la responsabilité d’enseigner, de discipliner et de guider les enfants, ainsi que les pères eux-mêmes. Certains pères ont indiqué qu’ils comptaient sur les membres de la famille élargie pour transmettre certains enseignements à leurs enfants.

C’est comme ça qu’on élève un enfant africain ; nous, on a été élevés par les grands-parents, les tantes et les oncles. Chacun a un rôle à jouer dans l’éducation d’un enfant, parce que l’enfant appartient à la famille, mais ça ne veut pas dire que le père est déchargé de cette responsabilité. C’est toujours le père qui est le parent biologique de l’enfant, alors c’est lui qui sera à la tête. Mais la famille va soutenir le père et mener avec lui. (Khetha)

Rejoignant d’autres participants, Simon a partagé une perspective plus large :

Ça fait partie de notre culture qu’un enfant appartienne à toute la famille, et donc la famille va aussi participer à l’éducation de l’enfant. Mais une famille n’est pas obligée de le faire : elle montre l’ubuntu, le fait qu’en tant qu’Africains, les enfants sont élevés au sein du foyer familial, pas seulement par le père. (Simon)

Senzo a évoqué son expérience d’enfance avec son père :

Je peux dire que mon père a eu une grande influence sur mon parcours de père. Il voulait toujours le meilleur pour moi. Quand j’étais petit et que je rentrais de jouer et le trouvais en train de manger, je m’asseyais à côté de lui et il me donnait à manger, en disant qu’il voulait que je mange et que je grandisse pour devenir un homme. (Senzo)

Les membres de la famille élargie considèrent l’éducation d’un enfant comme leur responsabilité, et pas simplement comme une aide apportée au père. La citation suivante exprime ce phénomène :

On ne parle pas seulement de l’aspect financier : la famille apporte aussi ses enseignements et ses connaissances pour former l’enfant. Mes tantes ont appris à ma fille comment se tenir en tant que fille qui grandit au village. Elles la guident aussi sur des choses comme l’hygiène. Alors tu vois, en tant que père, je ne suis pas seul dans ce parcours ; ma famille me permet de jouer mon rôle de père. (Simon)

Dynamiques culturelles

Il est apparu dans cette étude que les pères s’appuient sur la connaissance de leur culture pour donner sens à ce qu’ils sont en tant que pères, tout en utilisant ces mêmes scénarios pour comprendre la paternité et s’y orienter.

Être père, ça veut d’abord dire que je ne suis plus un garçon. Je suis peut-être jeune en âge, mais on ne peut plus me compter parmi les garçons. Je suis maintenant un parent, et il y a quelqu’un dont je suis responsable. (Khetha)

La préservation de la culture paraissait essentielle aux yeux des jeunes pères noirs. Ces pères semblent enracinés dans leur culture et en tirent une fierté visible. Tous les participants ont souligné l’importance de la culture dans leur parcours de père.

C’est important que l’enfant connaisse ses racines. Au bout du compte, si l’enfant a seulement une éducation scolaire, il va rejeter tout ce qu’il a besoin de savoir. C’est pour ça que c’est important qu’il connaisse toutes ces choses. (Lungani)

De même, Sfiso a déclaré :

C’est important que l’enfant connaisse ses racines. Si nous avons été élevés selon certaines coutumes, ma génération doit elle aussi suivre ces coutumes. (Sfiso, 1, p. 4, para. 58)

Les jeunes pères pensaient que leur façon d’être parent était influencée par la manière dont ils avaient eux-mêmes été élevés, et que celle-ci reposait sur leur culture. La notion de coutumes, telle que la met en lumière la citation ci-dessous, inclut un lien spirituel avec des êtres surnaturels, comme moyen de préserver la culture.

C’est important que l’enfant soit connu des ancêtres, selon notre culture zouloue. Quand on accomplit les cérémonies culturelles, on relie les vivants et les morts. Ce lien cherche à créer l’harmonie et la protection entre l’enfant et les aînés du clan. Il cherche aussi à enraciner l’enfant dans sa culture. (Lungisani)

Il est apparu dans cette étude que la pratique culturelle consistant à payer des « dommages » à la famille de la mère de l’enfant est une priorité chez les pères noirs africains. Cette pratique est toutefois un fardeau pour les jeunes pères, parce qu’ils sont souvent incapables de s’acquitter de ce paiement.

En tant que père, je dois m’assurer d’avoir payé pour l’enfant selon ma culture. C’est contraire à ma culture de vivre avec mon enfant sans avoir d’abord payé l’inhlawulo. Je crois qu’on devient un membre digne de confiance de la communauté, et [un membre] de la famille maternelle de l’enfant, dès que l’inhlawulo est payé. Ils te regardent comme quelqu’un de sincère, qui suit encore la culture. (Hlelo)

Khetha a déclaré dans le même sens :

Je dois m’assurer d’avoir payé pour l’enfant selon ma culture. Je ne peux pas vivre avec mon enfant sans avoir d’abord payé les dommages. (Khetha)

Lungani, lui, a évoqué un autre rituel :

Tu vois, la pose de l’isiphandla est une autre forme de rituel culturel, aussi importante que le paiement des dommages. Quand l’enfant reçoit l’isiphandla, ça veut dire qu’il a culturellement le droit de porter le nom de famille de son père. (Lungani)

Un sens de soi renouvelé et un sens nouveau

Au milieu du doute et de la frustration, les jeunes pères ont d’une manière ou d’une autre trouvé un sens et un but dans le fait de devenir pères.

La personne que tu as mise au monde va se sentir en sécurité sous la conduite d’un père. Les pères sont les protecteurs de leur famille, même s’ils sont jeunes. Mais quand tu es père, tu dois faire ce que font les autres adultes ; c’est important de protéger ta famille et tes enfants en tant que père. (Lungisani)

Sfiso, en accord, a partagé son point de vue :

Être père, c’est comme être un chef ; c’est comme avoir du pouvoir. Il y a maintenant quelqu’un à qui tu vas apprendre la vie et toutes ces choses. (Sfiso)

Certains pères ont évoqué un sentiment de maturité après être devenus pères. Cela impliquait sans doute un changement dans leur perception du monde et de leur environnement. Étant donné l’ampleur de la transition que représente le fait de devenir père, un changement de perspective est inévitable.

Siyabonga a développé son expérience :

Finalement, tu te pardonnes ton ignorance et tu trouves des moyens d’avancer, parce que tu te convaincs que ça fait partie de la croissance et de la vie. On ne peut pas être prêt à tout dans la vie, y compris à être père. Parfois, on fait les choses sans faire attention, mais maintenant, en tant que père, je dois être attentif à tout ce que je fais. Je dois d’abord analyser, et voir en quoi c’est bien ou en quoi ça peut nuire à la personne à côté de moi. (Siyabonga)

Hlelo a rejoint Siyabonga et a déclaré :

Oui, c’est un nouveau chapitre, un nouveau parcours vers l’âge adulte, quel que soit mon âge. Je veux dire par là que l’âge n’est qu’un chiffre. J’ai appris que ce sont les actes qu’on accomplit pour remplir son rôle de père qui montrent à quel point on est mûr. Maintenant, je suis motivé pour travailler dur, parce que je travaille à élever un être humain : mon fils, qui va grandir et devenir un homme. (Hlelo)

Senzo a abondé dans ce sens :

Je suis d’accord. C’est une occasion de changer sa façon de vivre. Quand on est jeune, il y a des comportements auxquels on reste accroché, comme passer du temps avec les copains, boire et faire la fête. Quand un enfant arrive, tu comprends qu’un nouveau sens à la vie est arrivé, et donc ma façon de vivre va changer pour faire de la place à cette nouvelle vie. (Senzo)

Les extraits suivants peuvent être rapprochés du phénomène du « nouveau père ». Senzo a souligné l’importance de passer du temps de qualité et d’investir dans l’attachement pour parvenir à un lien émotionnel dans la dyade père-enfant. Lungisani et Simon ont exprimé des points de vue singuliers, rarement rapportés dans la littérature sur les jeunes pères.

C’est très important de passer du temps avec mon enfant, parce que c’est là qu’on a l’occasion de créer un lien. C’est là que ton enfant apprend à connaître et à comprendre le genre de personne que tu es, et ce que tu veux pour lui. (Senzo)

Je conseillerais aux pères de se rapprocher de leurs enfants. Les enfants doivent arrêter de se demander [et de] regarder de tous les côtés [sans] voir où sont leurs pères. Au bout du compte, ces pères auront besoin de leurs enfants, et peut-être qu’à ce moment-là, les enfants ne seront plus intéressés par cette relation. (Lungisani)

À mon avis, c’est une erreur de traiter différemment le garçon et la fille, comme le veut la culture. Le rôle que peuvent jouer les pères d’aujourd’hui, c’est de veiller à ne pas utiliser la culture pour priver nos enfants de pouvoir à cause de leur genre. Par exemple, autrefois, les femmes n’avaient pas le droit d’étudier, mais aujourd’hui, on voit que c’est la femme qui fait tenir le foyer debout. Donc un garçon et une fille doivent être traités pareil. Ils doivent être soutenus de la même manière ; il ne devrait pas être question de faire passer le garçon avant la fille. (Simon)

Discussion

La dimension financière reste centrale

Il est apparu dans cette étude que la plupart des jeunes pères assimilent le manque de stabilité financière à une incapacité à être un bon père. Le motif récurrent de l’insécurité financière a été souligné par tous les participants, signe d’une vision partagée de l’importance de l’argent pour tenir leur rôle de pourvoyeur. Les participants ont toutefois exprimé leur difficulté à tenir ce rôle en raison d’une situation financière globalement précaire. Comme on l’a dit, cette difficulté était aggravée par plusieurs facteurs, dont certains ont été transmis de l’injustice historique jusqu’au XXIe siècle. Il n’est cependant pas surprenant que ces jeunes hommes aient eu du mal sur ce plan, puisque la plupart d’entre eux poursuivaient encore leurs études. Par conséquent, la progression dans la formation et l’obtention d’un emploi constituaient les aspects dominants du discours du père pourvoyeur financier (Enderstein et Boonzaier, 2015). Il était manifeste que le récit traditionnel du père pourvoyeur était ancré dans l’esprit des jeunes et nouveaux pères. Ces jeunes pères se trouvaient accablés par ce stéréotype dominant, qui dicte encore le sens de la paternité. Cette étude a ainsi constaté qu’une situation financière précaire limite l’efficacité que le père s’attribue dans la vie de l’enfant.

Interrogés sur les raisons profondes qui poussent les hommes à renoncer à leur rôle, ces pères ont indiqué que l’abandon du rôle est un acte de défense contre le sentiment d’humiliation et d’émasculation des hommes. Ramphele (2002) s’est penché sur ce phénomène et affirme que l’abandon par les pères est souvent provoqué par leur incapacité à supporter la souffrance liée au fait d’être pourvoyeur. De même, Hunter (2006) note que l’incapacité des pères à assumer la responsabilité sociale et financière de leur famille a conduit à l’abandon d’enfants. Cela rejoint Mkhize (2006), selon qui la souffrance de l’échec devient insupportable pour ceux qui n’ont pas la capacité de gagner leur vie, en tant que travailleurs illettrés et sans expérience. La discussion du groupe a réaffirmé la douleur intérieure de devoir supporter un sentiment de soi qui s’affaiblit, faute d’être à la hauteur de l’identité dominante de soutien de famille. Dans ses résultats, Mkhize (2006) note que le sentiment de virilité se perd du fait d’un faible poids financier. Cela renvoie à ce qu’affirme Bowen (1978) à propos du système émotionnel de la famille nucléaire : le schéma émotionnel est une réplique de celui de la génération précédente. Si l’on élargit cela au niveau sociétal, on peut dire que la crise et la détresse associées aux limites financières se sont transmises à la jeune génération. Ce que vivent les jeunes pères dans ce parcours de paternité n’est pas nouveau : cela reflète la manière dont les générations précédentes ont vécu le fait d’être père (Lesejane, 2006).

On peut tirer de Bowen (1978) que la réplique historique laisse prévoir le même schéma pour la génération suivante. La crise associée à la dimension financière de la parentalité risque d’être enracinée et de durer toute la vie. Cela tient à la faiblesse du patrimoine transmis entre générations dans les communautés noires de faible statut socio-économique. Dans la paternité, l’argent a été considéré comme le déterminant clé de la réussite dans le rôle. Une recherche menée en Afrique du Sud et au Rwanda a constaté que le faible nombre d’hommes impliqués dans la santé maternelle, néonatale et infantile est associé à l’idée largement partagée selon laquelle la grossesse et l’éducation des enfants sont des affaires exclusivement féminines (Van den Berg et al., 2015). Il est apparu dans cette étude, et il importe de le souligner, que les jeunes pères étaient submergés par l’identité glorifiée de « pourvoyeur », qui s’est révélée être un facteur de renforcement de leur identité masculine.

Quand la parentalité n’est pas planifiée

Une parentalité inattendue et non planifiée ajoute des difficultés particulières à une tâche déjà exigeante (Kavanaugh et al., 2017). La littérature sur le sujet suggère que cette prise de conscience se glisse souvent dans les préoccupations inconscientes des hommes, avec pour effet des niveaux accrus d’anxiété, de tension, de culpabilité et d’appréhension. Dans une étude sur la jeune paternité en contexte sud-africain, Chili et Maharaj (2015) ont de même observé que les jeunes pères n’étaient pas préparés à la paternité et que la plupart des grossesses n’étaient pas planifiées. Au regard de la théorie des systèmes familiaux, Bowen (1978) propose la notion d’anxiété chronique. Il avance que l’anxiété chronique, qui est une réaction à une situation stressante, se transmet de génération en génération. Si l’on élargit cette notion et qu’on l’applique à l’histoire systémique de la paternité noire en contexte sud-africain, cela pourrait suggérer l’existence d’un lien générationnel d’anxiété chronique inscrit dans cette histoire. Quand on considère la responsabilité imminente d’élever un enfant sur fond de ressources limitées et de faible statut socio-économique, l’apparition d’une détresse psychologique comme l’anxiété chronique est inévitable. Bowen (1978) affirme en outre que la société se met au diapason de l’anxiété chronique des familles et régresse ensuite vers un niveau de fonctionnement inférieur. Les émotions envahissantes suscitées par l’inattendu, vécues par les deux parents, affectent inévitablement l’enfant. Bowen (1978) précise que, dans les processus émotionnels, la projection intergénérationnelle s’applique aussi. Le processus de projection intergénérationnelle laisse prévoir l’apparition d’anxiété et de stress dans la génération suivante, du fait d’une crise non résolue.

Quand un village prend le relais…

Le rôle de la famille dans la paternité ne saurait être sous-estimé dans la société noire (Mkhize, 2006). Les jeunes pères et leurs enfants font partie d’un système plus large et en dépendent pour leur survie. Cette approche collective de la paternité reflète le communalisme africain qu’on retrouve dans bien d’autres domaines de la vie sociale. Mkhize (2006) affirme que les sociétés subsahariennes tendent vers le collectivisme, qui implique un système de famille élargie. Le système de famille élargie consacre une paternité collective, dans laquelle la responsabilité d’élever et de soutenir un enfant ne repose pas uniquement sur le père biologique, mais s’étend à d’autres hommes de la famille, comme les frères, les oncles et les grands-pères (Mkhize, 2006). La famille apporte beaucoup en dehors des biens matériels, et l’on fait confiance aux aînés pour faire respecter la discipline, enseigner et préparer l’enfant. La notion d’interdépendance et d’interconnexion propre à la théorie des systèmes familiaux reflète cette approche communautaire. Les résultats de cette étude montrent clairement qu’aucune partie du système familial ne pouvait fonctionner séparément. La relation étroite entre paternité et implication familiale était essentielle dans la manière dont les jeunes pères percevaient et comprenaient leur rôle. L’engagement de la famille allégeait la pression et le fardeau de l’éducation d’un enfant. Il était clair que la famille, en tant que système de soutien, faisait partie de la riche perception de la jeune paternité. Mkhize (2006) affirme que l’éducation des enfants est la responsabilité collective de la famille élargie. En ce qui concerne l’interdépendance, la théorie des systèmes familiaux (Bowen, 1978) souligne que les individus ne peuvent être compris en dehors du contexte existant de la famille et de la culture.

Cette interdépendance fait intervenir d’elle-même la notion d’unité émotionnelle de la théorie des systèmes familiaux (Michael, 2000) : par exemple, quand un membre de la famille se sent dépassé, isolé et sans prise sur la situation, la famille peut lui faire une place pour réduire la tension. C’est ce qui est apparu dans la présente étude, les pères soulignant comment la famille absorbait leur anxiété et leur peur en assumant avec eux le rôle parental. Mkhize (2006) souligne d’ailleurs que, dans le système de famille élargie, la responsabilité de prendre soin des enfants et de les soutenir n’est pas une tâche exclusive des parents biologiques. Les membres de la famille élargie sont censés prendre une part active au bien-être des enfants de leurs proches. Bowen (1978) appelle cela la triangulation, l’effet d’équilibrage du processus émotionnel sur le bien-être émotionnel des pères.

La culture comme boussole de la paternité

Si l’on considère les pratiques culturelles intergénérationnelles et leur influence sur la parentalité, on peut établir que la paternité s’enracine dans une idéologie systémique ancrée dans la culture. Marsiglio (2008) affirme que la paternité est une manifestation culturelle qui s’exprime à travers différents processus socioculturels enracinés dans un contexte écologique plus large. Les résultats de cette étude reflètent fortement ce phénomène, puisque les jeunes pères noirs ont désigné la culture comme le socle fondamental dans lequel s’inscrit la pratique de la paternité. Les participants ont présenté la culture comme la base de leur sagesse. Il était manifeste que la culture donnait une impulsion qui aiguisait la compréhension et la pratique de la paternité, même chez de jeunes pères noirs. Bowen (1978) désigne par processus de transmission multigénérationnelle le processus par lequel des schémas et des thèmes des générations précédentes sont transmis par les aînés à une nouvelle génération. De plus, il existe une identité culturelle sous-jacente que les pères adoptent et qui les guide, liée à un sentiment de connexion avec la puissance surnaturelle, la famille et la communauté. Au regard de Bowen (1978), cette connexion supérieure ne relève pas particulièrement de processus familiaux comme la fusion (Bell et al., 2001 ; Chung et Gale, 2006 ; Neff et al., 2008). Une forte connexion favorise plutôt une identité saine, un sentiment d’appartenance et le développement de la famille.

Aussi fondamentale que fût la culture à leurs yeux, il était également manifeste qu’elle servait d’instrument pour imposer des principes rigoureux dans la paternité. La pratique culturelle de l’inhlawulo pesait lourdement sur les jeunes pères encore financièrement instables. La probabilité que les pères ne parviennent pas à s’acquitter de ce paiement était élevée, ce qui limitait l’exercice de leur rôle. Hauari et Hollingworth (2009) affirment de même que la paternité est surtout influencée par l’origine culturelle. Dans leur étude, Swartz et al. (2013) ont également constaté que l’implication des pères noirs dans la vie de leurs enfants était entravée par les attentes culturelles. De même, Nduna et Jewkes (2011) ont constaté que le défaut de paiement de l’inhlawulo et l’insistance sur son règlement peuvent avoir des effets préjudiciables sur l’enfant. Les résultats de la présente étude montrent que l’approche parentale des jeunes pères ressemblait à celle de leurs propres pères (et des membres de leur famille). La plupart des pères de cette étude ont déclaré ne pas être présents dans les interactions quotidiennes avec leurs enfants, pour les mêmes raisons qui les avaient séparés de leur propre père biologique. Ratele et al. (2012) précisent que la position historique et moderne de l’homme en tant que pourvoyeur de soins doit être considérée à la lumière de l’histoire sud-africaine de suprématie, d’oppression et de violence, en particulier à l’encontre des familles, des femmes et des hommes africains. Contrairement à l’idée que les jeunes pères sont irresponsables, des études ont montré que la plupart des pères sont en réalité impliqués et engagés dans leur rôle (Swartz et al., 2013).

Le nouveau moi

Devenir père signifie inévitablement perdre certaines libertés et le sentiment de jeunesse. Dans la présente étude, c’est ce qu’ont rapporté certains participants, qui ont déclaré qu’une fois devenus pères, ils ne pouvaient plus se livrer aux activités insouciantes de la jeunesse. Cela concorde avec les résultats de Chili et Maharaj (2015), qui ont montré que les enfants avaient une influence considérable sur le comportement de leurs pères, lesquels semblaient plus responsables et avaient renoncé à leurs habitudes insouciantes. Malgré le caractère bouleversant et inattendu de l’expérience de la paternité, la présente étude a constaté que ces jeunes hommes exprimaient de la fierté à l’idée de devenir pères. C’était un éveil chargé de sens et de but. Les participants ont décrit l’expérience comme le fait d’être « le guide de quelqu’un ». Tous les participants ont repris cette idée et déclaré que devenir père avait non seulement donné un sens à leur vie, mais aussi renforcé leur masculinité. Van den Berg et al. (2015) affirment que la paternité améliore la santé et le bien-être des hommes. La paternité confirmait qu’ils avaient atteint le stade de l’âge d’homme et qu’ils pouvaient procréer. De même, Morrell (2006) conclut que la paternité est un élément constitutif de la construction de la masculinité. Malgré les difficultés, les résultats de cette étude montrent que la paternité a fait grandir l’ego et affirmé la virilité, augmentant ainsi la confiance en soi. En outre, cette étude a montré que les pères se guident sur leur identité masculine, ce qui consolide leur position d’autorité et de pouvoir. Au regard du concept central de la théorie de Bowen, la différenciation du soi, on peut avancer qu’un sentiment d’individualité se reflétait dans l’identité masculine émergente. La capacité à résister aux épreuves, aux critiques et aux conflits systémiques reflétait un soi bien différencié.

Conclusion et implications pour la pratique

Les résultats de la présente étude montrent que, chez les jeunes pères noirs, la stabilité financière est un déterminant important de la réussite de la paternité. Cela confirme sans doute que le récit traditionnel du père « soutien de famille » reste intact. Cet aspect tendait à l’emporter sur tous les autres facteurs essentiels, comme le bien-être émotionnel et psychologique. Ces résultats concordent avec ceux de la littérature sud-africaine, qui souligne l’importance de la stabilité financière pour accéder à la paternité et y rester impliqué. Un autre facteur, dominant chez tous les jeunes pères, était le caractère inattendu de l’arrivée d’un enfant. Les jeunes pères se sont trouvés engagés dans un parcours de paternité non planifié, à la suite d’une grossesse imprévue. Cette grossesse non planifiée pesait lourdement sur ces jeunes hommes, sur le plan financier comme émotionnel. Leur manque de préparation s’accompagnait d’un vécu intérieur négatif, source d’une faible estime de soi, d’insécurité, d’anxiété et d’ambivalence.

Le thème de l’implication de la famille dans la paternité est ressorti avec force et a été repris par tous les participants de l’étude. Dans la communauté noire, la paternité est une expérience partagée entre le père et les membres de la famille élargie. Les pères ont raconté combien la famille est essentielle pour alléger leur fardeau. En outre, les membres de la famille ont aussi été présentés comme des personnes qui nourrissent, prennent soin et disciplinent, dans l’éducation des enfants. Le processus de fusion et de différenciation émotionnelle qui existait entre les pères et la famille est le signe d’un processus de paternité sain et stabilisé. Enfin, les résultats montrent que devenir père a eu un impact positif sur l’identité masculine. Cela nourrissait un sentiment de fierté lié à la capacité de procréer. C’était un symbole de virilité, marquant la transition du garçon à l’homme et au père.

Les personnes engagées dans l’action sociale, y compris en psychologie clinique, devraient promouvoir une parentalité saine dans leurs champs de pratique respectifs. Comme la clinique rencontre des pères de milieux différents, il est nécessaire d’investir du temps et des ressources pour mieux comprendre ces expériences vécues par les pères et l’impact de la paternité sur la vie des enfants. Sur le plan pratique, cela implique que les institutions de santé publique promeuvent des initiatives en faveur d’une parentalité saine, même à petite échelle. En outre, des modèles de rôle devraient être proposés dans le cadre de programmes d’intervention, pour promouvoir une conception plus large de l’expérience masculine de la paternité tout en favorisant le bien-être psychologique des enfants. Promouvoir une autre conception de la paternité pourrait réduire la pression qui pèse sur les jeunes pères. Les pères auraient alors plus de chances d’être appréciés et reconnus au-delà de la notion de pourvoyeur. De futures initiatives pourraient s’appuyer sur les résultats de cette étude pour renouveler la conception de la paternité.

Complexe Systémique : à retenir

L’intérêt de l’étude est de faire entendre des pères qu’on décrit surtout par leur absence. Leur récit dessine une boucle que la clinique systémique connaît bien : l’injonction à être le pourvoyeur, impossible à tenir dans un pays marqué par l’apartheid et le chômage, produit la honte, et la honte produit le retrait, que la société lit ensuite comme de l’irresponsabilité. La famille élargie apparaît à l’inverse comme une ressource, qui absorbe l’anxiété et partage l’éducation des enfants, et la culture comme une boussole ambivalente : elle enracine, mais le paiement de l’inhlawulo peut aussi tenir un père à distance de son enfant. Pour les cliniciens, la leçon est de ne pas réduire l’implication paternelle à la cohabitation ou à l’argent, et d’interroger avec les familles le récit de pourvoyeur transmis entre générations. On restera prudent : huit participants recrutés dans une seule ONG, une lecture bowénienne parfois plaquée sur les données, et un éloge de la masculinité affirmée peu discuté. À lire avec l’article sur un paradigme afrocentré en thérapie familiale, et avec l’article sur la masculinité et l’attachement dans le travail avec les pères.

Notes de l’original

Approbation éthique. Toutes les procédures de cette étude impliquant des participants humains ont respecté les normes éthiques du comité de recherche de l’institution.

Consentement éclairé. Un consentement éclairé a été obtenu de chacun des participants inclus dans l’étude.

Liens d’intérêts. L’équipe de recherche ne déclare aucun lien d’intérêts en rapport avec la recherche, la rédaction ou la publication de cet article.

Financement. L’équipe de recherche n’a reçu aucun soutien financier pour la recherche, la rédaction ou la publication de cet article.

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Traduction non officielle en français de Comment de jeunes pères noirs perçoivent la paternité : une lecture par les systèmes familiaux, par Zimbini Ncayiyane et Lindi Nel, Journal of Family Issues, vol. 45, no 6 (2024), doi : 10.1177/0192513x231172955, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (tableau présenté en liste). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.

Traduction française non officielle de « Young Black Fathers’ Perceptions of Fatherhood: A Family Systems Account », publié dans Journal of Family Issues (2024) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.

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Ncayiyane, Z., et Nel, L. (2024). Comment de jeunes pères noirs perçoivent la paternité : une lecture par les systèmes familiaux (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/comment-de-jeunes-peres-noirs-percoivent-la-paternite (Œuvre originale publiée en 2023 dans Journal of Family Issues, 45(6), 1431-1452 (2024) ; republiée en 2024 par Journal of Family Issues, https://journals.sagepub.com/doi/10.1177/0192513X231172955)

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