Red Sistémica · Famille et parentalité

Contextes et circonstances de la nouvelle paternité. À la recherche de l’instinct paternel : implications pour la thérapie familiale

Qu’est-ce que la paternité ? Comment faut-il la définir ? Quels sont le rôle et la responsabilité d’un père aujourd’hui ? Partant du constat qu’il n’existe pas de réponse universelle, Raúl Medina Centeno suit les transformations du rôle paternel à travers la famille traditionnelle, la modernité et la postmodernité, puis explore les paternités qui débordent la famille nucléaire : pères homosexuels, pères après le divorce, pères célibataires, paternités de la culture de la pauvreté latino-américaine. Il y ajoute le récit de sa propre expérience de père seul et en tire des implications concrètes pour la thérapie familiale.

Auteur Raúl Medina CentenoPremière publication Perspectivas Sistémicas, n° 63, septembre-octobre 2000Traduction Complexe Systémique, avec l’accord de Red Sistémica

« Il n’existe pas une manière d’être père, mais plusieurs, et elles dépendent des circonstances et des contextes des familles. »

Raúl Medina Centeno

Note de la rédaction

Le texte mis en ligne par Red Sistémica est une version de travail, où subsistent des marques de révision restées visibles : mots dédoublés, titres alternatifs juxtaposés, une section reprise deux fois, quelques notes de l’auteur à lui-même. La traduction restitue la version lisible ; les arbitrages sont détaillés dans les notes de traduction et aucun contenu n’a été ajouté.

Introduction

Qu’est-ce que la paternité ? Comment faut-il la définir ? Quels sont le rôle et la responsabilité d’un père aujourd’hui ? Il faut d’abord reconnaître qu’il est désormais plus courant de voir les hommes manifester ouvertement leurs sentiments envers leurs enfants qu’il ne l’était aux générations précédentes, et que la relation avec leur conjointe est plus égalitaire sur le versant de l’élevage. Ce nouvel archétype de père est en train de produire des changements dans la vie familiale et de défier la notion traditionnelle de masculinité.

Je crois cependant qu’il n’existe pas de réponse universelle à la paternité, non seulement en raison de sa condition historico-culturelle, mais aussi de sa complexité sociale.

Circonstances

Être père est lié à des circonstances spécifiques qui définissent et exigent une grande variété de rôles. Par exemple, ce n’est pas la même chose d’affronter la paternité quand on est adolescent ou à un âge avancé, ni d’être le père d’un bébé ou celui d’un adolescent ; ce n’est pas la même chose d’être père d’un enfant ou de quatre ; ce n’est pas la même chose d’être père seul ou en couple ; ni d’être père avant ou après un divorce ; ce n’est pas la même chose de partager la paternité dans une relation hétérosexuelle ou avec un partenaire du même sexe, ni d’être père occasionnel ou à temps plein ; ce n’est pas la même chose d’être père au Mexique ou en Angleterre ; ce n’est pas la même chose d’avoir des enfants d’une seule partenaire ou de plusieurs, ni d’être le père d’un enfant handicapé ou d’un enfant sans difficulté physique ; ce n’est pas la même chose d’être père d’enfants biologiques ou adoptifs, ni d’être père d’une fille ou d’un garçon, etc. Chacune de ces modalités d’être père exige des réponses différentes. La paternité comme discours enveloppe une complexité sociale énorme, qu’il est impossible de concevoir comme une variable indépendante.

Il existe actuellement une grande variété de publications sur le thème de la paternité, désormais situé comme problème et comme objet d’analyse de genre. C’est le résultat de la multiplication des changements socio-économiques qui ont placé le père devant une position de responsabilité différente, et de l’augmentation du nombre de pères seuls, en particulier dans les pays riches. Les chiffres des pères seuls augmentent aujourd’hui dans les pays d’Occident, pour de multiples raisons : par décision propre, par décision forcée, à la faveur d’une transition lente, inattendue ou soudaine. Par ailleurs, le thème de la paternité a toujours été latent dans les écrits sur la famille, spécialement dans ceux d’orientation féministe.

Contextes

En tant que thérapeutes familiaux utilisant la narrative systémique, nous devons comprendre la paternité, en termes généraux, comme une interaction sociale à plusieurs directions et à plusieurs niveaux de complexité : par exemple dans le couple, dans la famille nucléaire et élargie, dans la communauté et dans la culture. En ce sens, la nouvelle paternité doit toujours être située dans son contexte social et circonstanciel, familial pour le moins, et surtout dans la forme de vie des nouvelles familles. Par conséquent, il est impossible de parler de paternité ou de masculinité sans nous référer au moins à leurs contreparties immédiates : la maternité et la famille.

Nous utilisons également comme contexte d’analyse la tension entre la modernité et la postmodernité. Nous parlerons ainsi de pères traditionnels, de pères modernes et de pères postmodernes. Ce cadre contextuel d’analyse nous a conduit aussi à reconnaître un autre type de paternités, celles qui se déploient dans les contextes pauvres d’Amérique latine, et spécialement au Mexique.

Dans ce bref travail, nous étudierons plusieurs manières d’être père. D’une part, nous analyserons les changements du rôle paternel comme conséquence de la modernité ; d’autre part, nous passerons en revue quelques discours alternatifs qui se réfèrent à d’autres types de paternité, situés hors de la famille nucléaire.

À la fin, j’inclus une brève réflexion sur mon expérience de père seul et je propose quelques points généraux sur les implications de la nouvelle paternité pour la thérapie familiale.

Le père traditionnel

Avant d’examiner les nouvelles formes de pères apparues au cours des dernières décennies, il est nécessaire de nous arrêter un moment sur la famille traditionnelle et sur la manière dont la paternité s’y est exprimée. En premier lieu, l’origine du terme famille est curieuse, car elle est étroitement liée à une conception traditionnelle : il procède d’un mot latin dérivé de famulus (serviteur), qui désignait à l’origine le lieu où tous les esclaves et les serviteurs vivaient sous un même toit ; ensuite, le vocable en est venu à désigner le foyer où vivaient le maître de maison, l’épouse et leurs enfants, ainsi que les serviteurs. Il représente ce que l’on connaît communément comme la culture patriarcale traditionnelle, laquelle part d’un discours qui définit les rôles à l’intérieur de la famille, paternité comprise, comme s’ils étaient préétablis pour des raisons naturelles ou divines ; ils étaient donc assumés et ne faisaient l’objet ni de réflexion ni d’étude.

Pour de multiples raisons, économiques en particulier, dans les autres classes sociales également, l’homme de la maison était celui qui détenait le pouvoir absolu et dictait les règles et les normes du foyer. Cette manière d’organiser la famille est dite patriarcale.

L’impact de la modernité sur la paternité

Le mouvement moderne naît en réponse au savoir traditionnel qui organisait la vie quotidienne dans l’Europe du XVIIe siècle. Fondée sur la raison scientifique, la modernité se distingue principalement par son orientation vers le changement, au moyen d’une culture de création de connaissances et de technologies conduisant à la transformation et au développement de la vie sociale : ce que l’on appelle communément le progrès.

Les sociétés modernes fondent leur développement sur la science, laquelle a rendu possible l’industrialisation et, tout particulièrement, la création de nouvelles technologies de communication. Les sociétés modernes établissent en même temps leurs changements sociaux par l’institutionnalisation de leurs organisations, parmi lesquelles se trouve la famille. De fait, la famille, en tant qu’institution centrale de la société moderne, y est jour après jour objet d’étude et de réflexion.

Les études sociales pionnières sur la famille apparaissent dans les quatre premières décennies du XXe siècle en Europe et aux États-Unis ; les travaux des anthropologues et des sociologues s’y détachent tout particulièrement. La majorité des études s’accordaient à considérer la famille nucléaire, dans sa forme patriarcale, comme l’axe sur lequel s’appuient les sociétés modernes (Murdock, 1949 ; Goldthorpe, 1987). Talcott Parsons lui-même (1994) a situé la famille nucléaire comme le type de structure idéal, celui qui n’entre pas en conflit avec les exigences de l’économie industrielle. Par ailleurs, la plupart des études sociales défendaient également l’idée que la famille nucléaire patriarcale remplissait quatre fonctions de base : sexualité, reproduction, socialisation et économie (Murdock, 1949).

Le couple complémentaire

Compte tenu de cette conceptualisation structurelle et fonctionnelle de la famille, on définissait implicitement les rôles parentaux qui revenaient au père et à la mère. Parsons (1994), par exemple, indiquait dans les années quarante que l’époux-père était celui qui fournissait les ressources économiques par un emploi, tandis que l’épouse-mère restait à la maison pour veiller sur les besoins émotionnels des membres de la famille et en prendre soin ; il décrivait ainsi l’époux comme le leader instrumental et l’épouse comme le leader expressif. Une telle différenciation des rôles au sein du couple était, de l’avis de cet auteur, indispensable, « tant pour les besoins de la structure sociale elle-même que pour ne pas établir entre les conjoints une relation de compétition qui pourrait miner la solidarité de leur relation » (p. 55).

« Le père, dans cette tradition, est vu comme un membre périphérique quant au soin et à la socialisation des enfants. Et lorsqu’il interagit, il transmet son rôle de pourvoyeur et de protecteur, celui de la personne idéalement forte et contrôlante » (Lupton et Barclay, 1997).

La recherche sociale sur la famille sous la bannière de la théorie structuro-fonctionnaliste a dominé pendant plus de trente ans et a directement influencé la production et le développement de politiques destinées à encourager la famille nucléaire dans sa forme patriarcale, ainsi que la création de nouveaux champs d’intervention professionnelle comme la thérapie familiale systémique (Medina, 2001).

Le couple symétrique

Plus tard, en 1974, contredisant cette idée, Young et Willmott ont prédit l’apparition du couple symétrique en Angleterre comme produit de la modernité. Ils faisaient l’hypothèse que la technologie, en prenant en charge les travaux les plus pénibles et les plus ennuyeux, étendrait les emplois et les tâches des familles de la classe moyenne vers le bas de l’échelle sociale. Cela conduirait les femmes de la classe ouvrière à choisir entre le travail au foyer et le travail au-dehors, et augmenterait le choix de carrières professionnelles ; le travail des conjoints serait ainsi chaque jour plus semblable et il s’engendrerait entre eux une relation plus symétrique, surtout dans les tâches domestiques et le soin des enfants.

Dans le même sens, C. Díaz (1999) souligne qu’en Espagne, les familles fondées sur la relation symétrique ont considérablement augmenté et se sont substituées à la relation patriarcale. Cela tient principalement au changement de comportement des femmes : leur intégration dans les universités et le travail, l’usage des contraceptifs, la décision d’avoir peu d’enfants et à un âge avancé.

De même, en Grande-Bretagne, J. Lewis (1998) présente l’avancement d’une recherche intéressante, « Mariage et cohabitation sur deux générations », où elle relève que, d’une génération à l’autre, d’une part la négociation du travail domestique, du soin des enfants, de l’usage de l’argent et du temps devient explicite ; d’autre part, on observe un changement dans le discours du couple : on y parle d’avoir plus de « liberté et d’indépendance personnelle ».

Par ailleurs, la surinformation et la protection dans les sociétés modernes sont un autre des aspects qui s’ajoutent à la production de nouveaux pères. Les enfants, dans la société actuelle, sont sacrés, et leur venue au monde est hautement planifiée, en vue d’éduquer des personnes qui réussiront dans l’avenir (Lupton et Barclay, 1997) ; on exige donc aujourd’hui davantage d’investissement en temps et en argent, ce qui implique davantage le père – même si j’ai le léger soupçon que cette surinformation sur le « bon » soin des enfants est une autre invention de l’économie de consommation.

Le couple complémentaire

Époux-père leader instrumental, pourvoyeur et protecteur ; épouse-mère leader expressif, chargée des besoins émotionnels. Le père y est un membre périphérique du soin et de la socialisation.

Le couple symétrique

Travail des conjoints de plus en plus semblable, négociation quotidienne des tâches domestiques et du soin des enfants. Le père y investit du temps et découvre des sentiments et des responsabilités inédits.

À retenir

En résumé, dans la culture moderne sont apparus des couples fondés sur la relation symétrique, où la négociation constante est une pratique quotidienne, spécialement quant aux responsabilités dans le soin et l’élevage des enfants. Cela a conduit les pères à investir plus de temps auprès de leurs enfants et à éprouver, par conséquent, des sentiments et des responsabilités paternelles nouveaux, que les dernières générations n’ont pas connus. Tel est, en termes généraux, le nouveau père au sein de la famille nucléaire moderne.

L’impact de la postmodernité sur la paternité

Le problème fondamental de cette tradition est de tenir les résultats de la recherche pour anhistoriques et universels, en érigeant ses propres institutions en norme.

Bien que le concept de postmodernité soit très large, nous ne nous référerons ici, pour les besoins du présent travail, qu’à l’acception qui établit un cadre critique pour la science positive. L’épistémologie postmoderne repose sur les quatre propositions suivantes.

1

Réhabiliter les discours exclus

Elle repêche des types de discours que la connaissance scientifique n’inclut pas.

2

Introduire la réflexion éthique

Elle propose d’introduire dans le travail scientifique la réflexion éthico-morale comme élément substantiel garantissant le respect de la diversité et de la différence : un aspect nécessaire aujourd’hui, en raison de la manière dont certains groupes usent et abusent des produits de la science au nom de la vérité universelle et du progrès.

3

Partir des acteurs

Méthodologiquement, elle propose en termes généraux l’analyse d’un discours qui, en principe, cherche ses réponses dans les explications que donnent les acteurs qui construisent leur propre réalité locale.

4

Tout ne se vaut pas

Parce que tout ne se vaut pas, elle situe la connaissance dans un cadre critique qui permette d’engendrer de nouvelles possibilités de vie.

La postmodernité a généré de nouvelles perspectives sociales et tente de repêcher, de reconnaître et de valoriser d’autres types de discours et de formes de vie que le discours dominant n’inclut pas. La famille est un objet d’étude qui a bénéficié de ce nouveau contexte critique. On a ainsi démythifié la famille nucléaire comme organisation normale et universelle, pour reconnaître d’autres formes de vie que l’on appelle également des familles, ce qui a produit « une sorte de big bang dans la sociologie de la famille » (Cheal, 1991, p. 8). Aujourd’hui, spécialement dans les pays riches, il existe une tendance à parler de « familles alternatives » (Weeks, Donovan et Heaphy, 1999), différenciées par la classe, la race, l’ethnie, la culture, l’histoire ou les préférences, et l’on reconnaît d’autres types de structure familiale, comme celles qui se fondent sur la monoparentalité ou les familles d’élection. Dans plusieurs pays, spécialement en Europe et en Amérique du Nord, on accepte aujourd’hui politiquement une grande diversité de types de familles, à l’exemple des familles monoparentales.

L’impact du mouvement féministe sur la nouvelle paternité

La pensée qui représente probablement le mieux les idées que défend la postmodernité est le féminisme. Ce sont de nouveau Young et Willmott qui, en 1974, prédisaient que le mouvement féministe influencerait les générations suivantes et que les rôles traditionnels du couple s’en trouveraient affectés ; le soin des enfants, tout particulièrement, serait un thème fondamental qui produirait des changements substantiels dans la culture patriarcale.

Il faut reconnaître aujourd’hui que les études féministes ont mis en évidence beaucoup des mythes construits sur la famille nucléaire dans sa forme patriarcale, que défendait la sociologie structuro-fonctionnaliste. Par exemple, le travail pionnier de Jessie Bernard (1972) a démontré que, dans l’union maritale, il existe deux mariages à la fois : le sien à elle et le sien à lui. Cela met en lumière non seulement l’importance des différences entre les genres, mais aussi et surtout la relation de pouvoir que l’homme a imposée à la femme dans une culture de l’homme et pour l’homme.

Plus que d’une dénonciation politique, je crois que la grande contribution des études féministes est d’avoir redéfini le champ de recherche des rôles sociaux entre les individus, rendant ainsi possible l’inclusion d’une grande variété de styles de rôles qui ne sont pas nécessairement liés au sexe, mais à des préférences et à des pratiques socioculturelles. Elles ont ainsi offert un nouveau cadre conceptuel où le féminin et le masculin peuvent être explorés dans leur condition historico-culturelle.

La grande variété des études féministes sur le genre a directement influencé le concept de masculinité et produit de nouveaux styles d’être père. Les relations au sein du couple sont devenues plus symétriques, et la négociation quotidienne de ce que signifie être père-homme et mère-femme a créé une parentalité plus égalitaire et, par conséquent, de nouvelles manières d’être père et mère.

L’un des aspects qui ont probablement contribué à engendrer des changements spectaculaires dans la structure et les fonctions de la famille au cours des dernières années est l’augmentation du divorce. Elle a fait proliférer les deuxièmes et troisièmes mariages, et fait entrer en scène les mères seules et les pères seuls.

Pères homosexuels

Il faut reconnaître que, d’une génération à l’autre, les espaces quotidiens où l’on accepte la diversité et la complexité culturelles sont plus nombreux. L’un des avantages de situer la recherche sur la paternité dans le cadre des études de genre est qu’elle permet de voir et de reconnaître une grande variété de façons d’être père ; l’une de ces variétés est celle des pères homosexuels.

Aujourd’hui, les familles fondées sur une relation lesbienne ou gay sont une réalité, mais elles continuent d’être stigmatisées et ne sont pas reconnues légalement, si bien qu’elles affrontent de graves problèmes de marginalisation. Par exemple, l’absence d’une législation qui régule, comme elle le fait pour les couples hétérosexuels, les droits de succession, les pensions, l’assurance maladie et sociale, les prêts au logement, l’immigration, etc., ainsi que le droit à l’adoption et à la garde des enfants lorsqu’un couple se sépare, sont des problèmes actuels.

La paternité dans la relation gay est une réalité qu’il faut reconnaître sous une perspective nouvelle, qui permette de la comprendre à travers les acteurs eux-mêmes qui la produisent jour après jour, et qui n’a rien à voir avec la relation hétérosexuelle. À ce sujet, Weeks, Donovan et Heaphy (1999) soulignent que l’absence de reconnaissance, tant sociale que légale, de la parentalité fondée sur l’homosexualité a conduit ce type de couples à affronter des questions d’obligation, d’engagement et de responsabilité envers les enfants et envers le partenaire plus complexes que celles des couples hétérosexuels. Par exemple, des couples de lesbiennes discutent aujourd’hui avec des amis gays de l’insémination artificielle et conçoivent des enfants de cette manière ; cela a créé une série de questions particulièrement complexes sur le rôle du père donneur dans la coparentalité, et fait parfois l’objet de discussions véritablement compliquées. Ce type d’accords parentaux est complexe : y sont impliqués des parents biologiques, des amants, d’anciens amants et même toute la famille.

Ces auteurs donnent des exemples de cette classe de familles. Ils analysent le type de relation qu’entretiennent les pères gays d’une fillette de douze ans et deux mères lesbiennes qui vivent à proximité (ibid., p. 96). Dans ce cas, la fille parle de ses papas et de ses mamans, qui sont ceux qui composent son groupe familial.

Actuellement, en Angleterre, un débat s’est ouvert au Parlement sur le droit à l’adoption des couples homosexuels. L’un des points avancés en sa faveur est que les enfants ont besoin, avant toute chose, d’un contexte familial où ils soient respectés, écoutés, aimés, reconnus et valorisés – et que les parents hétérosexuels, dans le cadre de la famille nucléaire traditionnelle, ne garantissent pas toujours un tel contexte.

À la surprise de beaucoup, le 22 juin 2000, le Parlement de Navarre (Espagne) a adopté une loi qui permet aux couples gays et lesbiens d’adopter des enfants. Ce que l’on a principalement fait, c’est reconnaître d’autres types de couples ayant droit à l’adoption, qui ne soient pas nécessairement hétérosexuels : « la loi forale de Navarre accorde le statut de couple stable, lequel, indépendamment de son orientation sexuelle, est défini comme l’union de deux personnes majeures qui cohabitent depuis un an » (Pastor, 2000).

La paternité depuis la relation homosexuelle se vit et se construit d’une autre manière ; ce type de discours des relations non hétérosexuelles sur la responsabilité, le soin, la socialisation, l’éducation, l’amour et les besoins paternels a engendré de nouvelles manières de masculinité et, avec elles, de famille.

L’impact du divorce sur la nouvelle paternité

Ces dernières années, un autre des aspects qui ont contribué à engendrer des changements spectaculaires dans la paternité est l’augmentation du divorce.

En Grande-Bretagne, entre 1980 et 1990, un débat a eu lieu autour de la paternité, et spécialement du problème du rôle du père après le divorce. L’augmentation du divorce a mis en crise la paternité traditionnelle, surtout celle qui procède de la culture patriarcale, car beaucoup d’enfants perdaient leur père. La rupture n’était pas seulement avec l’épouse, mais aussi avec les enfants, qui perdaient tout contact affectif et social avec le père. Bien qu’il ait produit une crise sociale, ce débat a débouché sur une loi, que l’on a nommée The Children Act 1989, destinée à redéfinir les engagements et les obligations de la paternité après le divorce, mais qui a également affecté le rôle de la maternité. En termes généraux, on tentait d’établir une nouvelle conception de la paternité.

Bien qu’elle se soit révélée bénéfique dans les grandes lignes, C. Smart (1999) signale que cette loi présente de graves insuffisances : la nouvelle paternité, malgré le divorce, s’y construit sur la base de la relation avec l’ex-épouse et non avec les enfants, surtout lorsque ceux-ci sont mineurs ; apparaît ainsi un nouveau style de relation entre les ex-conjoints qui affecte avant tout la paternité. « Les nouveaux pères sont plus communicatifs et plus flexibles » devant les indications de la mère concernant l’alimentation, le soin, les routines, l’hygiène, la maladie des enfants, etc. (ibid., p. 103).

Pères seuls

Les chiffres des pères seuls augmentent actuellement dans les pays d’Occident, pour de multiples circonstances : le divorce, l’émigration pour raisons de travail, la maladie ou la mort de l’épouse, l’abandon du père et des enfants, etc. Ces circonstances peuvent tenir à une décision propre ou forcée, et se caractériser par une transition lente, inattendue ou soudaine. Aux États-Unis d’Amérique, par exemple, il existe 1,4 million de pères seuls, que l’on classe selon la variété suivante : les pères qui ont une épouse mais qui travaillent ailleurs, les pères divorcés qui partagent la garde des enfants ou qui les ont à temps plein, les pères qui affrontent une maladie sévère de leur épouse ou de leur partenaire, et le veuf qui devient père seul (Davis et Borns, 1998).

Cela a engendré des changements radicaux chez certains pères, surtout chez ceux qui ont assumé la responsabilité totale des enfants. On a détecté chez ces pères une sensibilité nouvelle que nous appelons instinct paternel.

Le récit d’une expérience personnelle : construire l’instinct paternel

Par d’étranges circonstances, et avec l’aide de mes amis, cette conférence sur la nouvelle paternité a coïncidé avec ma condition actuelle de père seul, à la suite de la mort de mon épouse. Je suis le père d’un garçon de quatre ans, Alex, et d’une fille de deux ans, Nicole.

Le récit qui suit relate mon expérience de père seul. Bien qu’il n’ait aucun fondement scientifique, je crois qu’il complète le présent travail : à mon avis, sur certains thèmes, il est impossible de délier le discours scientifique de la biographie personnelle et, dans bien des cas, une telle expérience ne contamine pas la connaissance scientifique, mais l’enrichit et lui donne vie.

Chacun connaît l’expression instinct maternel, qui évoque une particularité naturelle féminine touchant la maternité et qui, du même coup, nie la possibilité qu’un homme puisse avoir un tel instinct.

En mai 1996, la naissance de mon fils Alex m’a fait père. À l’époque, mon épouse et moi avions convenu que je continuerais à travailler à temps plein hors du foyer et qu’elle se chargerait de prendre soin d’Alex à la maison. Cela ne veut pas dire que je n’interagissais pas avec lui, que nous n’établissions pas une relation émotionnelle étroite et que je ne me rendais pas responsable de lui en certaines occasions, surtout lorsque j’étais à la maison.

Bien que je reconnusse entre Alex et mon épouse une relation particulière (elle l’a allaité plus de huit mois), je voyais et je sentais durant cette période qu’ils partageaient un monde à part, au moyen d’un langage corporel qu’eux seuls pouvaient comprendre : par exemple, quand Alex avait faim, soif, chaud, froid, une colique, etc. Mon explication et ma consolation, comme père, devant cette entente entre eux, étaient qu’elle tenait à l’instinct maternel.

Un autre de nos accords était que, pendant la nuit, ce serait elle qui se lèverait quand Alex pleurerait. C’est étrange : je me rendais rarement compte qu’Alex se réveillait pendant la nuit (je ne l’entendais pas), alors que mon épouse me racontait qu’il se réveillait parfois jusqu’à six fois. De nouveau, ma justification était l’instinct maternel.

En février 1998, Nicole est née et nous avons maintenu nos accords, bien que ma responsabilité et mon temps aient augmenté, principalement auprès de mon fils Alex. Ce fut un moment important, où j’ai vécu ma paternité d’une autre manière. J’avais devant moi un enfant de deux ans qui s’exprimait avec une logique particulière, que j’ai apprise dans mon interaction quotidienne avec lui.

En juin de la même année, un cancer du sein a été diagnostiqué à mon épouse. Ce fut un autre moment où ma pratique quotidienne de père a changé radicalement, car j’ai consacré davantage de temps à mon épouse et à mes enfants. Pendant un an et demi, nous avons lutté ensemble contre cette maladie maligne, bien que le pronostic fût chaque jour plus sombre et que, selon les médecins, la mort fût inévitable, tôt ou tard. Cette circonstance m’a conduit à prendre en charge mes enfants à temps plein et a radicalement changé mes responsabilités de père.

Chaque jour, j’apprenais quelque chose de différent : du changement des couches à l’art d’entonner une berceuse. Aujourd’hui, mes enfants et moi formons une relation étroite où nous partageons un langage commun. Par exemple, la nuit, même endormi, j’entends chacun de leurs mouvements, j’interprète quand ils sont fatigués, malades, quand ils ont faim ou soif, quand ils veulent jouer, dormir ou se reposer. Curieusement, eux aussi m’écoutent et sont attentifs à moi, ce qui explique la nature interactive de la paternité.

Par ailleurs, j’ai également expérimenté des changements radicaux dans la manière d’exprimer mes sentiments envers eux ; je suis surpris de voir qu’une caresse et un mot d’amour sont différents pour Alex et pour Nicole, et je suis certain que cela ne tient pas seulement à la différence d’âge, mais aussi à la différence de sexe.

Tout cela me fait penser qu’a probablement surgi en moi un instinct paternel.

Cette nouvelle manière d’affronter ma masculinité, à travers la pratique paternelle, est certainement liée à mon histoire personnelle, c’est-à-dire à la mère qui a toujours été à mes côtés lorsque j’étais un bébé puis un enfant et qui fait aujourd’hui partie de mon identité d’homme, ainsi qu’à mes circonstances actuelles, qui – avec la maladie de mon épouse puis sa mort – m’ont fait interagir jour après jour avec mes enfants d’une autre façon, en découvrant non seulement une forme de vie difficile et accablante, mais aussi fascinante, stimulante, intéressante et hautement satisfaisante.

Au-delà de la modernité et de la postmodernité : la pauvreté et la nouvelle paternité en Amérique latine

La modernité et la postmodernité comme formes de vie ne trouvent pas de sens logique en Amérique latine. Il n’est pas possible d’appliquer la nette évolution des pratiques paternelles traditionnelles, modernes et postmodernes des pays anglo-saxons à une réalité comme la réalité latino-américaine. L’histoire même de cette région nous fait voir qu’il existe une série de préconditions économiques et culturelles qui font de la paternité un hybride impossible à catégoriser d’une seule manière. La pauvreté, en particulier, a engendré des styles de vie qui placent beaucoup de familles en situation de désavantage, créant une dynamique familiale singulière.

Par exemple, l’anthropologue Oscar Lewis a identifié, dans les années cinquante, toute une culture de la pauvreté dans des familles qui avaient émigré de la campagne vers la ville sous l’effet de la misère. Sa recherche, de style méthodologique sociobiographique, a permis de reconnaître une série de paternités sui generis. Ainsi, dans la famille Sánchez (1997), Jesús Sánchez, bien qu’il ait eu des enfants avec quatre femmes différentes, dont chacune avait des enfants de mariages antérieurs, a toujours eu un sens de la responsabilité envers ses diverses femmes et ses enfants ; il n’en a abandonné aucun et a toujours exprimé à leur égard une affection particulière. Cette structure atypique de famille traditionnelle, qui n’a rien à voir avec la famille nucléaire moderne ni avec les familles postmodernes, ne fait pas renoncer Jesús à sa paternité ; et il exprime son soutien et son amour à ses enfants et à ses beaux-enfants moins mal que bien des pères qui vivent dans le contexte d’une famille nucléaire de classe moyenne supérieure.

Cette brève analyse d’un type de famille mexicaine, qui va croissant depuis les années cinquante jusqu’à aujourd’hui, sert seulement à réfléchir sur la complexité sociale et culturelle qui enveloppe la paternité, thème d’étude impossible à analyser comme variable indépendante et dont on ne saurait faire, à partir des résultats de recherche, une connaissance universelle et anhistorique.

Implications de la nouvelle paternité pour la thérapie familiale

Comme nous l’avons vu, il n’existe pas une manière d’être père, mais plusieurs, et elles dépendent des circonstances et des contextes des familles. Ce nouveau contexte familial requiert de nouveaux thérapeutes, qui aillent au-delà du savoir traditionnel et incorporent dans leurs connaissances et leurs pratiques de nouvelles manières de voir et de traiter la famille. Nous voulons dire par là ce qui suit.

1

Ne rien tenir pour acquis

Ne pas assumer ni tenir pour acquis un discours particulier de masculinité – ici de paternité –, toujours articulé autour de la famille nucléaire, qui organise dangereusement de manière implicite nos pratiques thérapeutiques.

2

De nouvelles symboliques de genre

Engendrer de nouvelles symboliques de genre qui dessinent des génogrammes allant au-delà de la distinction sexuelle, et nous conduisent à voir de nouvelles cartes et de nouvelles relations.

3

Reconnaître la diversité

Accepter et reconnaître la diversité des formes de familles, et avec elle des paternités, ce qui permet d’enrichir la pratique clinique. Il importe cependant de soumettre la connaissance de cette nouvelle diversité paternelle à une réflexion éthique et critique, afin de ne pas faire du thème un risque pour les membres de la famille : tout ne se vaut pas.

4

Le cadre thérapeutique comme terrain de recherche

Faire du contexte thérapeutique un champ de recherche empirique exceptionnel, où l’on sache explorer et comprendre les nouvelles formes de père qui surgissent jour après jour, et spécialement les nouvelles manières de masculinité dans le contexte de la famille.

5. Faire de la paternité une ressource. La paternité étant entendue comme une pratique discursive diverse, y trouver une ressource attrayante pour créer des changements dans tout le système familial. Par exemple :

Pour reconnaître, dans les familles, leur propre manière d’entendre et de traiter la paternité, afin de comprendre la dynamique familiale autour de ce thème.

Pour faire de la nouvelle paternité un discours alternatif qui puisse se conjuguer avec de nouvelles formes de maternité, en engendrant chez les enfants de nouveaux styles de genre qu’ils reproduiront possiblement aux générations suivantes. Par exemple, si nous voulons faire de la paternité une ressource, il est nécessaire d’analyser les moments où un père traditionnel a montré envers ses enfants des sentiments et des comportements qui ont laissé toute la famille surprise : ces moments alternatifs peuvent être utiles en thérapie.

Et pour explorer avec la famille de nouvelles manières de paternité, afin non seulement de résoudre des problèmes, mais d’engendrer de nouveaux styles de vie à moyen et à long terme.

Note de l’original

(*) Travail présenté aux Ves Journées internationales IKAS-DICTIA de thérapie familiale, à Bilbao (Espagne), du 19 au 24 juin 2000.

Références

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Cet article est la traduction française de « Contextos y circunstancias de la nueva paternidad. En busca del instinto paterno. Implicaciones para la terapia familiar », publié par Red Sistémica (première parution : Perspectivas Sistémicas, n° 63, septembre-octobre 2000). Traduit et republié avec l’accord de la revue.

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Comment citer cet article

Medina Centeno, R. (2022). Contextes et circonstances de la nouvelle paternité. À la recherche de l’instinct paternel : implications pour la thérapie familiale (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/contextes-et-circonstances-de-la-nouvelle-paternite-a-la-recherche-de-l-instinct-paternel (Œuvre originale publiée en 2000 dans Perspectivas Sistémicas, n° 63, septembre-octobre 2000 ; republiée en 2022 par Red Sistémica, https://redsistemica.ar/2022/06/29/contextos-y-circunstancias-de-la-nueva-paternidad-en-busca-del-instinto-paterno-implicaciones-para-la-terapia-familiar/)

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