Journal of Family Violence · Violences
Que vivent au quotidien, avec leur jeune enfant, des pères qui suivent une thérapie pour les violences exercées sur leur partenaire ? L’équipe norvégienne de Henning Mohaupt a interrogé 14 d’entre eux. Leurs récits montrent une paternité pensée comme présence et contrôle, un corps qui sert à se rapprocher comme à contraindre, et une grande difficulté à se représenter ce que ressent l’enfant.
Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de Comment les hommes en traitement pour violence conjugale vivent-ils leur rôle de parent auprès de leur jeune enfant ? Une analyse phénoménologique descriptive, par Henning Mohaupt, Fanny Duckert et Ingunn Rangul Askeland, publié dans Journal of Family Violence (Springer) (2020), doi : 10.1007/s10896-019-00083-x, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.
Nos résultats invitent à comprendre les pratiques paternelles préjudiciables des hommes violents envers leur partenaire comme des compétences relationnelles insuffisamment développées.
Henning Mohaupt, Fanny Duckert et Ingunn Rangul Askeland
Résumé
Les hommes qui exercent des violences conjugales rencontrent souvent des difficultés dans leur rôle de figure de soin, par exemple une mauvaise compréhension des besoins et des émotions des enfants. On sait peu de choses de la manière dont ils vivent au quotidien le fait d’être parent. Nous avons interrogé 14 hommes en thérapie pour violence conjugale sur la façon dont ils vivaient leur relation avec l’un de leurs enfants (âge moyen : 4,5 ans). Nous avons mené une analyse phénoménologique descriptive. Les informateurs exploraient rarement l’expérience de leurs enfants. Ils estimaient que leur paternité était influencée par leurs relations passées et par des attentes négatives quant à l’avenir. Ils décrivaient leur vécu corporel de l’activation émotionnelle comme difficile à contrôler et à comprendre, et ce vécu ne leur servait que de façon limitée à donner du sens à la relation père-enfant. Le sentiment d’être un bon père était lié à la présence et au contrôle du comportement de l’enfant. Les informateurs avaient le sentiment que ce qu’ils vivaient comme une bonne parentalité manquait de reconnaissance de la part des autres. Les interventions destinées aux hommes violents envers leur partenaire devraient aborder leur paternité et s’intéresser à l’expérience de vie et au contexte des pères en tant qu’ils influencent leur paternité. Les interventions thérapeutiques devraient renforcer la conscience qu’ont ces pères de leur activation émotionnelle et leur capacité à lui donner du sens. Lorsque la sécurité le permet, les services de thérapie devraient envisager des interventions dyadiques visant à rétablir chez l’enfant un sentiment de sécurité dans la relation père-enfant, en complément des interventions établies auprès des hommes violents envers leur partenaire.
Mots-clés : relations père-enfant, violence conjugale, représentations parentales, phénoménologie
Beaucoup d’hommes qui demandent de l’aide pour les violences qu’ils exercent envers leur partenaire sont pères et ont des contacts réguliers avec leurs enfants (Askeland et Heir 2014). C’est une source d’inquiétude, pour plusieurs raisons : les pères peuvent se servir des contacts avec l’enfant pour maintenir leur domination et leur contrôle sur la mère des enfants (Bancroft et al. 2011). Le contrôle coercitif exercé sur les membres de la famille empiète sur la vie sociale des enfants et sur le développement de leur sentiment d’être des acteurs sociaux, et leur apprend de fait que partager leurs propres pensées et sentiments peut être dangereux (Katz 2016). Vivre avec la violence conjugale expose les enfants à un risque de maltraitance physique et émotionnelle, et elle est corrélée à une moins bonne santé mentale chez les enfants et les adolescents (Lanius et al. 2013). Les enfants sont vulnérables aux effets de la violence conjugale dont ils sont témoins, car ils sont souvent exposés à des traumatismes relationnels multiples (Stover et al. 2017) : la violence des hommes envers leur partenaire féminine est en effet corrélée aux problèmes de santé mentale des pères (Askeland et Heir 2014), aux problèmes d’alcool et de consommation de substances (Stover et Spink 2012) et à l’hostilité comme trait (Birkley et Eckhardt 2015). Comparés aux pères non violents, les pères violents envers leur partenaire s’attribuent des scores plus élevés de colère et se disent plus susceptibles d’exprimer leur colère de manière agressive envers leurs enfants (Fox et Benson 2004 ; Francis et Wolfe 2008). Les hommes qui exercent des violences conjugales obtiennent des scores faibles aux mesures de la fonction réflexive parentale (Stover et Kiselica 2014), notion qui désigne la capacité d’un parent à se représenter l’intentionnalité à partir du comportement, et à former des représentations des états mentaux de l’enfant et du parent, comme les sentiments, les croyances et les désirs, dans le but d’assurer la sécurité et le bien-être de l’enfant (Slade 2005). Les pères violents envers leur partenaire montrent souvent une capacité limitée à adopter le point de vue de l’enfant (Stover et Spink 2012) et peuvent se servir de ce qu’ils savent des émotions vulnérables de leurs enfants pour les punir ou les intimider (Maliken et Fainsilber Katz 2013). Toutefois, les pères violents envers leur partenaire diffèrent aussi dans la mesure où ils envisagent les conséquences de la violence pour leurs enfants et en assument la responsabilité (Rothman et al. 2007). Les études qualitatives sont plus sensibles à la diversité interne des phénomènes et tendent donc à trouver davantage de variation dans la capacité des hommes violents envers leur partenaire à comprendre l’impact négatif de leur violence sur leurs enfants, et dans leurs efforts pour en atténuer les effets (Bourassa et al. 2016). Par exemple, Perel et Peled (2008) ont constaté que des hommes violents envers leur partenaire, dans un échantillon non clinique, pouvaient reconnaître l’impact négatif de la violence conjugale sur les enfants tout en relativisant cet impact pour ce qui concernait leur propre enfant. De même, une étude finlandaise a montré que des pères en traitement pour violence conjugale adhéraient souvent à l’idéal du père impliqué et sensible, mais décrivaient malgré tout leur paternité comme socialement passive, émotionnellement distante, et pourtant dominatrice et contrôlante, conformément aux valeurs de la masculinité traditionnelle (Veteläinen et al. 2013). Heward-Belle (2014) a souligné que les pères violents envers leur partenaire diffèrent quant à leurs conduites parentales préjudiciables. Elle a constaté que le degré d’adhésion aux valeurs de la masculinité hégémonique, le contrôle perçu sur le recours à la violence, la santé et la classe sociale se combinaient pour former chez ces hommes une identité plus ou moins fondée à dominer dans la famille, ce qui contribuait à des schémas variés de maltraitance et de négligence (Heward-Belle 2014). On a soutenu que, même lorsque les hommes violents envers leur partenaire parviennent à mieux contrôler leur agressivité et comprennent que vivre avec la violence conjugale nuit à leurs enfants, leur parentalité manque encore d’éléments de soin comme la conscience affective (Stover et Spink 2012), la fonction réflexive parentale (Stover et Kiselica 2014), l’accompagnement émotionnel (Katz et Windecker-Nelson 2006) et le soutien émotionnel (Fox et Benson 2004). Pour améliorer les interventions thérapeutiques auprès des hommes violents envers leur partenaire qui sont pères, nous devons mieux comprendre la manière dont ils vivent au quotidien le fait d’être parent. À partir de notre revue de la littérature et de nos résultats antérieurs (Mohaupt et Duckert 2016), nous savions que les hommes qui exercent des violences conjugales tendent à obtenir des scores faibles aux mesures de la fonction réflexive parentale. Ces résultats indiquent qu’ils avaient des représentations simplistes des processus mentaux de leurs enfants, comme les intentions, les sentiments et les croyances. Le présent volet qualitatif de notre projet a approfondi ces résultats au moyen d’une approche phénoménologique. Notre question de recherche était : comment les hommes en traitement pour violence conjugale vivent-ils la relation père-enfant ?
Le but de cette étude était d’interroger des hommes violents envers leur partenaire sur la façon dont ils vivaient au quotidien la relation père-enfant, la violence restant l’arrière-plan implicite sur lequel on parlait de la paternité. La recherche phénoménologique examine comment l’expérience humaine se crée et se module dans la conscience (Giorgi 2009). La méthode phénoménologique descriptive (Giorgi 2009) recourt à la réduction phénoménologique, c’est-à-dire à la mise entre parenthèses de la compréhension théorique et scientifique pendant l’analyse des données, afin que la personne qui fait la recherche réduise au minimum l’interprétation et décrive la présentation que les informateurs font de leur expérience de façon à ouvrir une perspective nouvelle sur le phénomène étudié. On peut soutenir qu’une telle approche pose un problème éthique dans notre étude, puisque des recherches antérieures ont montré que les pères violents envers leur partenaire tendent à minimiser l’ampleur et les effets néfastes de leur violence. Toutefois, en suspendant ce savoir pendant l’analyse, nous pouvions accéder ouvertement à leur expérience psychologique. Les connaissances théoriques, issues de la recherche et cliniques sur la parentalité des hommes violents envers leur partenaire n’ont pas été mises entre parenthèses dans la discussion de nos résultats.
Le présent article décrit le volet qualitatif d’une étude à méthodes mixtes reposant sur un devis emboîté émergent, quantitatif et qualitatif (Creswell et Plano 2011). Les données qualitatives et quantitatives ont été recueillies en parallèle. Pour l’étude plus large, nous avons recruté un échantillon stratégique de 36 participants dans une antenne de l’ouest de la Norvège d’Alternative to Violence (ATV), une organisation non gouvernementale nationale qui propose une psychothérapie aux adultes qui exercent des violences conjugales. Les hommes étaient inclus dans l’étude s’ils vivaient avec leur enfant ou bénéficiaient d’un droit de visite au moins deux fois par mois. Comme ATV ne propose pas de thérapie dans les situations exigeant des soins psychiatriques aigus ni en cas de dépendance à l’alcool ou à d’autres substances selon la CIM-10 (OMS 1992), ces conditions sont aussi devenues des critères d’exclusion pour cette étude. Pendant la phase de recrutement, 153 hommes y étaient en traitement pour violence envers leur partenaire. Sur les 46 hommes qui remplissaient les critères d’inclusion, cinq n’ont pas souhaité participer, huit n’ont pas été sollicités par leur thérapeute en raison de préoccupations aiguës de sécurité ou de la présence d’un nouveau-né, et un a donné son accord mais ne s’est pas présenté à l’entretien. Pour assurer la participation d’hommes en traitement pour violence conjugale issus de zones urbaines, cinq hommes ont été recrutés au hasard à l’antenne d’ATV à Oslo ; l’un d’eux a ensuite annulé l’entretien. Tous les hommes suivaient volontairement une thérapie pour violence envers une partenaire féminine entre mars 2012 et décembre 2014. Ils recevaient une psychothérapie intégrative centrée sur la violence, qui s’appuyait sur une approche cognitivo-comportementale informée par le trauma, en insistant sur la façon dont les comportements violents peuvent être liés à des difficultés de régulation émotionnelle, de mentalisation et d’attachement, ainsi qu’à des schémas dysfonctionnels sur les relations et le genre (Askeland et Råkil 2017). L’accent mis sur le travail du trauma découle de recherches qui ont montré la présence relativement élevée de traumatismes relationnels précoces (Stover 2013) et de TSPT (Maguire et al. 2015) chez les hommes en traitement pour violence conjugale. La psychothérapie était assurée par des psychologues du champ clinique qui travaillaient à plein temps avec des adultes exerçant des violences conjugales. Nous avons évalué les types et l’ampleur de la violence envers la partenaire et les enfants à partir des entretiens d’accueil et des orientations, la fonction réflexive parentale (Parent Development Interview-R2 ; Slade et al. 2003), la consommation d’alcool (AUDIT ; Babor et al. 2001), la consommation de substances (DUDIT ; Berman et al. 2007) et les antécédents traumatiques (TEC ; Nijenhuis et al. 2002). Les résultats et les procédures du volet quantitatif de notre étude ont été présentés dans une publication distincte (Mohaupt et Duckert 2016).
Nous voulions que le présent échantillon reflète la diversité des résultats du volet quantitatif de notre étude. Nous avons donc inclus 14 cas qui couvraient tout l’éventail des scores de fonction réflexive parentale, des profils de consommation d’alcool et de substances et du dépistage du trauma, ainsi que des pères qui vivaient avec leurs enfants et d’autres qui bénéficiaient d’un droit de visite. L’âge moyen des participants était de 32,1 ans (étendue : 22 à 46 ans). Tous étaient d’origine caucasienne et norvégiens, au sens d’avoir été élevés en Norvège par au moins un parent norvégien. La durée moyenne de scolarité totale était de 12,6 ans (étendue : 9 à 19 ans). Les participants venaient de communes urbaines et rurales. Trois hommes ont déclaré être pères d’un enfant, huit de deux enfants et trois de trois enfants. Deux hommes ont déclaré avoir d’une autre relation un enfant avec qui ils n’avaient pas de contact. Un participant était en prison et bénéficiait de visites régulières hors de la prison. Sept hommes vivaient encore avec la mère de leur enfant, les autres avaient un droit de visite au moins deux fois par mois. Dans neuf cas, les services de protection de l’enfance étaient en contact avec la famille pendant le traitement du père. Les participants étaient invités à parler de leur plus jeune enfant et de la relation avec l’un de leurs enfants biologiques. Aucun homme de cet échantillon ne vivait avec des enfants non biologiques. Six des enfants concernés étaient des filles, huit des garçons. L’âge moyen de ces enfants était de 4,5 ans (étendue : 2 à 8 ans). La durée moyenne du traitement au moment de l’entretien était de 20,6 séances (étendue : 4 à 67 ; ET = 20,8). Être en traitement ne garantissait pas que la violence avait cessé. L’étude a été approuvée par les comités régionaux d’éthique de la recherche médicale et en santé (REC).
Nous avons utilisé la traduction norvégienne du Parent Development Interview-Revised (PDI-R2 ; Slade et al. 2003), un entretien semi-structuré qui associe une attention aux forces et aux difficultés perçues dans la relation parent-enfant à des questions sur la colère, la culpabilité et les besoins à l’égard de l’enfant. Il est conçu pour évaluer la fonction réflexive parentale à l’aide d’une grille de codage et d’un score (Slade et al. 2003). Il a toutefois aussi servi à recueillir des données qualitatives pour des analyses de contenu (Stover et Spink 2012). Nous estimons que la formulation des questions du PDI-R2 est suffisamment ouverte pour permettre une analyse phénoménologique des données qui en sont issues. Aucune question de l’entretien ne portait directement sur le recours à la violence ; elles exploraient le vécu quotidien de la relation père-enfant. Les entretiens ont été menés par le premier auteur, psychologue clinicien hétérosexuel, expérimenté dans le travail sur la violence familiale, marié et père de trois fils, ainsi que par cinq thérapeutes femmes et un thérapeute homme formés à ATV. C’est un problème, car les caractéristiques de la personne qui mène l’entretien, comme le genre, l’âge et le style d’entretien, influencent en elles-mêmes le processus (Shaw 2010). Toutefois, le format semi-structuré du PDI-R2 permettait aux informateurs d’aborder les mêmes thèmes tout en laissant place aux expériences personnelles de chacun. Mener les entretiens dans un cadre clinique a pu faire écho au rôle de thérapeute des personnes qui interrogeaient et au rôle de client des informateurs. Les hommes interrogés avaient ainsi le sentiment de parler à quelqu’un qui connaissait la violence familiale, mais qui se montrait aussi non jugeant à son égard et explorait ouvertement leurs pensées et leurs réflexions. Cela garantissait que le recours des informateurs à la violence conjugale restait implicite, tandis que le vécu quotidien de la relation père-enfant passait au premier plan. Les participants ont été dédommagés à hauteur de 250 couronnes norvégiennes. Deux membres de l’équipe d’assistance de recherche ont transcrit les fichiers audio mot à mot. Le premier auteur a vérifié l’exactitude des transcriptions en les comparant aux fichiers audio.
Le premier auteur a découpé chaque entretien en unités de sens, a transposé chaque unité de sens d’énoncés à la première personne en énoncés à la troisième personne (par exemple, le fragment de données « Je ne comprends pas mon fils quand il se met en colère. J’essaie de lui parler, mais ça ne marche pas, alors je dois le repousser. » a été transposé en « La personne A dit qu’elle ne comprend pas son fils quand son fils se met en colère. Elle dit qu’elle essaie de lui parler, mais que parler ne marche pas. Elle dit qu’elle doit repousser le fils. »). Il les a ensuite traduites en anglais et en a résumé le contenu essentiel au moyen de la variation imaginaire libre, un processus qui désigne la modification imaginaire d’un énoncé dans le but de l’explorer sous différentes perspectives et d’aboutir à son contenu essentiel (Giorgi 2009). Avec cet exemple, la personne qui fait la recherche peut se demander : « Ce fragment de données perd-il son sens essentiel si l’on remplace la colère du fils par de la tristesse, ou si le père, au lieu de repousser, tient ou gifle ? ». Nous estimons que c’est le cas pour le premier changement, mais que le second ne modifie pas le contenu essentiel du fragment. Nous pouvons aussi demander : « Qu’est-ce qui aurait le plus probablement donné à la personne A le sentiment que quelque chose “marchait” ? » Il nous reste alors une formulation du contenu essentiel qui comprend l’émotion particulière du fils, l’orientation du père vers le but de faire cesser cette émotion, et un acte physique non spécifié : « La personne A dit qu’elle trouve vaines ses tentatives de s’intéresser à ce que vit son fils quand il est en colère, et qu’elle se sent contrainte de faire cesser la colère de son fils en le maîtrisant physiquement. ». Pour chaque participant, un résumé de son expérience idiographique a été rédigé, et les structures de chaque expérience psychologique individuelle ont été formulées et codées. Les codes, le contenu de sens essentiel et les étiquettes ont été discutés par l’ensemble de l’équipe de recherche. Les thèmes qui composaient les structures psychologiques individuelles ont ensuite été comparés d’un cas à l’autre (par exemple : Plusieurs participants ont décrit des difficultés à comprendre leur enfant quand l’enfant était contrarié, et ne parvenaient pas à interagir d’une manière aidante pour l’enfant. Ils ont décrit comment ils recouraient à la force physique pour faire cesser l’émotion de l’enfant) et décrits comme une structure psychologique générale de l’expérience de paternité de nos participants. Chaque étape de ce processus a été consignée par écrit afin que le cheminement des données brutes à la structure psychologique générale puisse être retracé et soumis à l’examen.
Nous avons décrit la structure psychologique générale de l’expérience parentale de notre échantillon de pères violents envers leur partenaire à l’aide de cinq thèmes principaux comportant plusieurs sous-thèmes. D’abord, nous avons décrit leur expérience parentale comme ancrée dans le temps, et influencée par l’expérience passée, les changements en cours et les attentes pour l’avenir. Ensuite, nous avons décrit comment les hommes de notre échantillon présentaient leur vécu corporel comme une source de proximité et d’insécurité dans la relation père-enfant. Troisièmement, nous avons décrit les idées de nos informateurs sur ce qui faisait un bon et un mauvais père. Quatrièmement, nous avons décrit comment les pères de notre échantillon percevaient leurs enfants. Enfin, nous avons décrit comment l’expérience que nos informateurs avaient d’eux-mêmes en tant que pères était affectée par leur perception du jugement d’autrui sur leur paternité.
Tous les participants ont décrit comment leur agressivité avait eu un effet négatif sur les relations familiales, dans le passé comme dans le présent. Les pères qui parlaient de leur premier enfant ont décrit le passage à la paternité comme une fracture dans leur vie, qui exigeait de choisir de s’engager dans la parentalité. La relation père-enfant actuelle était décrite comme de plus en plus instable en raison des conflits perçus. On s’attendait à ce que l’avenir réserve des problèmes à la relation père-enfant.
Tous les pères ont souligné que l’arrivée d’un enfant les avait obligés à affronter leur histoire d’agressivité. Johan a dit qu’il avait le sentiment d’avoir été agressif depuis tout petit. Il a décrit comment il cachait son agressivité dans la sphère sociale, et comment il avait vécu le rejet de ses parents en réponse à ses colères d’enfant :
J’ai ressenti du rejet par rapport à mes colères hystériques, quand je donnais des coups de pied, que je frappais et que je cassais des choses, et je me suis senti blessé parce que je n’avais des réactions que pour ce que je faisais et jamais de questions sur ce que je ressentais […] J’étais toujours gentil à l’école et pas gentil à la maison, très en colère à la maison, et c’est pareil à l’âge adulte : j’ai mon problème de colère à la maison alors que ça va dans les autres domaines. (Johan)
Johan décrivait son agressivité comme un danger, car elle pouvait faire du mal à l’enfant : « Je vois qu’elle devient triste et qu’elle a peur, et alors je deviens triste parce que j’ai l’impression de lui transmettre mes problèmes. » Son exemple illustre la façon dont les informateurs décrivaient leurs problèmes d’agressivité comme antérieurs au fait de devenir parent : ils savaient que leur agressivité était socialement réprouvée, se présentaient consciemment comme non agressifs dans la sphère sociale, mais ne parvenaient pas à contrôler leur agressivité dans leurs relations intimes et envers leurs enfants. Le sentiment d’être agressif semblait en contradiction avec leur idée de ce qu’est une parentalité sûre.
Tous nos informateurs ont dit avoir vécu le passage à la paternité comme un bouleversement de leur vie : alors qu’ils se vivaient comme agressifs et dangereux pour leurs proches intimes, devenir père était décrit comme une possibilité de changer. Les informateurs ont évoqué la façon dont ils avaient pris davantage soin d’eux-mêmes et des autres après l’arrivée de l’enfant. Mats a décrit comment la perspective de la paternité l’avait placé devant un choix entre un mode de vie destructeur et une existence qui ait davantage de sens :
J’ai dû faire un choix quand il est arrivé, et c’était soit le gamin, soit les gens avec qui j’étais. Ça m’a changé. Je les ai coupés de ma vie et j’ai commencé à m’occuper de lui. Dieu sait où je serais aujourd’hui si je n’avais pas eu de gamin […] J’ai l’impression d’avoir appris à gérer les problèmes. Avant, je buvais, et l’alcool me faisait faire de mauvaises choses. (Mats)
Mats présentait le fait d’avoir choisi le rôle de père plutôt qu’une vie faite d’amis et d’alcool comme un changement fondamental. Il semblait vivre ses efforts de changement comme la preuve de son intention d’être un bon père. En présentant un contraste avec son choix, les gens qu’il avait cessé de fréquenter, il se dépeignait aussi, par comparaison, comme mûr. C’est un exemple de la manière dont les bonnes intentions des informateurs quant à leur paternité contribuaient à une évaluation positive d’eux-mêmes en tant que parents.
La plupart des pères de notre échantillon ont rapporté un changement dans la relation père-enfant à mesure que l’enfant se développait et devenait plus autonome. Ils décrivaient cette évolution comme négative et évoquaient le sentiment général d’une relation plus conflictuelle :
Pendant les 18 premiers mois, j’avais l’impression d’avoir une relation extrêmement proche, et c’était vers moi qu’elle venait quand il y avait quoi que ce soit. Mais ça a changé avec le temps […] dans le sens où on se dispute souvent […] il y a peu de jours maintenant où tout va bien […] ça commence déjà à la crèche, elle ne veut pas rentrer à la maison et elle fait des histoires […] Elle me donne plus de travail, en me rendant les choses difficiles. (Kenneth)
Kenneth décrivait la relation père-enfant comme quelque chose qui était passé de pur à gâché par le conflit. Les manifestations de volonté de l’enfant semblaient liées à davantage de conflits. La citation montre comment les informateurs se débattaient avec l’autonomie croissante de leurs enfants : au lieu d’accepter cette évolution comme normale et positive, elle semblait être pour eux une source d’insécurité. À mesure que l’enfant gagnait en indépendance, son comportement semblait vécu comme de plus en plus provocateur, et délibérément.
La plupart de nos informateurs ont rapporté que leur agressivité nourrissait l’attente d’une dégradation future de la relation père-enfant. Hans a dit qu’il s’attendait à ce que ses problèmes abîment la relation proche qu’il pensait avoir avec son enfant : « Je ne crois pas l’avoir laissée tomber concrètement pour l’instant. Ça arrivera sans doute. À un moment donné, ça arrivera » (Hans). Tous les informateurs qui reconnaissaient des violences physiques envers l’enfant ont décrit leur peur d’avoir abîmé la relation père-enfant de façon irréparable :
J’espère qu’il se souviendra de moi pour ce que je fais de bien plutôt que pour ce que je fais de mal. Qu’il s’en souvienne comme d’une bonne période (il pleure). […] Il a été abîmé par les épisodes où je n’avais pas, genre, le contrôle total de moi-même et de mes sentiments […] J’aimerais n’avoir jamais été en colère au point de le frapper. Ce que je ne changerais pas en tant que père, c’est tout le reste, au moins 90 % de tout ça. (Preben)
Il semblait que, pour Preben, c’était à l’enfant de rendre un verdict sur la qualité de la relation père-enfant après la violence de Preben. Preben n’envisageait pas qu’il puisse aider son fils à faire face à la violence, mais espérait que l’enfant pourrait reconnaître ses efforts de parent. Cette citation illustre comment nos informateurs pensaient la violence comme étant avant tout physique, et comment la violence envers un enfant était présentée comme séparée de la parentalité non violente. Les informateurs qui avaient battu leurs enfants semblaient attendre de l’enfant une vision tout aussi peu intégrée de la violence paternelle, la violence physique étant une exception involontaire. L’exemple de Preben montre comment les informateurs semblaient croire que mettre fin aux violences physiques suffisait pour devenir un parent adéquat, et souligne le peu de cas qu’ils faisaient des effets psychologiques durables de la violence sur l’enfant.
Tous les pères de notre échantillon ont décrit comment ils exprimaient, par épisodes, la proximité et le conflit entre eux et leurs enfants de manière non verbale, corporelle et apparemment non réciproque. Le corps était aussi décrit comme un danger : l’agressivité était difficile à contrôler, pouvait faire du mal à l’enfant, abîmer la relation et susciter chez les informateurs honte et culpabilité. Les informateurs ont dit qu’ils utilisaient leur corps pour imposer l’obéissance et l’intimité lorsqu’ils se sentaient en insécurité.
Tous nos informateurs ont décrit une proximité avec leurs enfants, souvent dans des situations où ils étaient seuls avec l’enfant et où ils n’éprouvaient pas le besoin de parler. Les pères de l’échantillon associaient rarement l’échange verbal à la proximité. Ils évoquaient plutôt des interactions corporelles, comme les jeux de bagarre, le sport, ou le fait de tenir l’enfant dans leurs bras et de le câliner, comme des moments proches et intimes.
Elle et moi, on était allés à la piscine […] après, on avait terriblement sommeil. Alors elle est venue vers moi au café et s’est appuyée contre moi. On est restés assis là, elle et moi, à moitié endormis, quinze, trente minutes. C’était un état tellement agréable. Ensuite, elle et moi, on a un peu parlé. Pas beaucoup, on était juste assis là […] Elle est heureuse et détendue, je suis heureux et détendu, et tout est juste agréable […] J’espère qu’elle l’a ressenti de la même façon. (Hans)
Hans décrivait un moment partagé seul avec son enfant. Il semblait se détendre, et cet état de détente sonnait comme une exception par rapport à ce qu’il ressentait d’habitude. La citation montre comment les informateurs vivaient souvent un lien sans paroles avec leurs enfants tout en exprimant une incertitude quant à la façon dont l’enfant vivait cette proximité.
Dix des hommes ont décrit des épisodes où ils avaient éprouvé de l’agressivité envers l’enfant. Le vécu corporel de l’agressivité était décrit comme menaçant, les informateurs disant qu’ils n’étaient pas sûrs de pouvoir contenir leur agressivité.
Ma réaction immédiate est complètement tordue. Spontanément, on a envie d’attraper cette main et juste de faire ça, parce que c’est juste un petit merdeux et que je peux juste faire ça (il imite un bruit d’écrasement), et je peux dominer, mais c’est quelque chose qui me ferait froid dans le dos, alors je ne le fais pas, mais c’est une réaction spontanée. (Ola)
Ola décrivait un besoin de domination et, en même temps, de l’aversion à l’idée d’avoir cette impulsion envers son tout-petit. Il semblait vivre son agressivité comme déplacée et inexplicable. Une conscience d’une dimension de pouvoir semblait revenir de façon récurrente dans la relation d’Ola à son fils. Le vécu de l’agressivité chez Ola illustre le malaise des informateurs à se décrire comme en colère vis-à-vis de leurs enfants. Souvent, ils semblaient fragmenter leur agressivité et la décrivaient comme épisodique. Ils disaient aussi n’avoir jamais atteint le sommet de leur colère avec leurs enfants, en s’appuyant sur des définitions subjectives de l’agressivité et en laissant entendre qu’ils avaient le sentiment de maîtriser leurs émotions. Ola a dit qu’il ne se mettait jamais en colère contre son enfant. Invité à préciser, il a employé différents mots pour décrire des degrés d’émotion négative envers son fils : « Je deviens grognon, genre, irrité, énervé, qu’est-ce que j’en sais, il y a plein de mots pour dire en colère, je deviens… quand je me mets en colère, je dirais que je suis furieux, fou furieux. C’est là que je suis en colère. » (Ola).
Ces informateurs ont décrit comment ils ne s’intéressaient pas à la façon dont l’enfant percevait la colère de son père :
J’essaie de cacher que je suis en colère […] mais il me perçoit comme en colère à cause de ma voix grave […] alors il croit que je suis en colère et donc j’essaie de le cacher et de lui expliquer que je ne suis pas en colère […] En fait je suis en colère à l’intérieur, mais je ne veux pas qu’il le voie. (Lars)
Lars niait explicitement sa colère tout en sachant que l’enfant la percevait. Lars n’envisageait pas que reconnaître sa colère puisse contribuer à davantage de sécurité pour son fils. La citation illustre le besoin qu’ont les pères de cacher leurs émotions négatives à leurs enfants. Pour Lars, son projet d’être un père qui ne soit pas perçu comme en colère semblait l’emporter sur le besoin de son enfant de voir reconnue sa perception de la colère de Lars. Il semblait s’agir davantage d’une tentative inconsciente de se présenter sous un certain jour que d’une tentative consciente de manipuler l’enfant.
Beaucoup de nos informateurs ont dit que leurs insécurités vis-à-vis de leurs enfants étaient rarement mises en mots, mais s’exprimaient par le corps. Certains pères ont dit se sentir blessés quand leurs enfants ne répondaient pas positivement à leurs offres de proximité. Preben a décrit comment son insistance pour obtenir des marques concrètes d’affection de l’enfant pouvait provoquer un rejet encore plus fort de sa part : « Je ne sais pas s’il remarque [mes sentiments de culpabilité]. Je surcompense en le câlinant et en le serrant dans mes bras, et c’est là qu’il me repousse, il s’en rend sûrement compte […] quand je suis complètement à côté. »
Preben semblait éprouver un besoin d’être rassuré par son enfant. Il n’utilisait pas les mots pour exprimer ce besoin, mais l’exprimait corporellement en imposant des câlins à l’enfant. Il semblait ne pas se représenter ce que ressentait l’enfant, mais percevoir le caractère inadapté de son comportement à travers la réaction de l’enfant.
Plusieurs de nos informateurs ont aussi décrit comment ils agissaient sur les émotions négatives de l’enfant envers le père, plutôt que de se les représenter. Ils reconnaissaient les réactions émotionnelles négatives de l’enfant, mais s’abstenaient de les élaborer en représentations porteuses de sens de ce que vivait l’enfant. Ils décrivaient plutôt le comportement de l’enfant. Les sentiments de l’enfant étaient décrits comme sans importance, et l’enfant comme un objet à contrôler. Ainsi, l’interaction corporelle semblait devenir non réciproque et perdre la qualité relationnelle présente dans les descriptions de proximité : « Je le remets à sa place. Je le soulève sur son lit. Ensuite, il n’a pas le droit de quitter son lit avant d’avoir cédé et de s’être calmé. Et s’il essaie, je le soulève pour le remettre dans le lit. Et j’élève la voix. » (Arne) Arne semblait vivre les réactions de son enfant comme un trait inadéquat de sa personnalité. Il décrivait un besoin de faire cesser l’émotion de l’enfant plutôt que de s’y intéresser. Arne laissait entendre que, dans l’idéal, les enfants ne perdent pas le contrôle de leurs sentiments, et l’explosion émotionnelle de son enfant était décrite comme un défaut de l’enfant qu’il fallait faire cesser plutôt que comprendre.
La plupart des pères de notre échantillon ont décrit l’obligation de faire comprendre à l’enfant ce qui était bien et mal. Ils laissaient entendre que ce but justifiait le recours à la force et à la punition : « Je dois le calmer. Peut-être que je dois lui faire comprendre que ce qu’il fait n’est pas bien. Alors l’enfant réagit. Alors les choses dérapent. » (Arne) Arne semblait penser que, s’il faisait comprendre les règles à son fils, l’enfant parviendrait à se calmer. Tous ces pères évoquaient le recours à la punition avec remords, et exprimaient le sentiment de devoir agir malgré eux : « J’ai essayé toutes les astuces du manuel, j’ai fini par le forcer à s’asseoir dans un coin, et j’ai dû crier, j’ai, genre, dû le faire, je n’aime pas prendre cette voix-là […] Je n’aime pas être en colère. » (Preben).
Preben et Arne ont décrit comment ils forçaient le corps de l’enfant à l’immobilité pour lui faire comprendre une règle. Ils semblaient estimer que le comportement de l’enfant appelait une réponse agressive socialement consacrée. La description que fait Preben de son recours aux cris traduit un glissement du mental et de l’abstrait (le contenu verbal) vers le physique et le concret (le volume). Ces citations illustrent comment les informateurs disaient avoir d’abord tenté ce qu’ils pensaient être une parentalité sensible, sans la trouver efficace. Ils ont exprimé comment ils en venaient à se servir de leur corps, souvent sans préméditation, pour retrouver leur sentiment de contrôle sur l’enfant. La punition était décrite comme une parentalité plus conforme au bon sens, peut-être parce qu’elle semblait avoir un effet immédiat sur le comportement indésirable.
La plupart de nos informateurs parlaient de leur paternité comme d’un effort pour éviter de paraître faibles. Ils décrivaient comment ils cachaient leur insécurité, et la peur de l’échec imprégnait les descriptions de leur paternité. Ils disaient que l’échec consistait notamment à ne pas avoir le contrôle de l’enfant ou d’une situation impliquant l’enfant. Tous les pères ont évoqué un sentiment de culpabilité lorsqu’ils avaient l’impression de faire souffrir leurs enfants. La culpabilité était explicitement liée à l’agressivité et à la séparation. Les pères disaient gérer seuls leurs sentiments de culpabilité.
Nos informateurs ont décrit comment leur sévérité était liée au sentiment d’être respectés et d’avoir le contrôle. Neuf participants se décrivaient comme rigides et dominants envers leurs enfants. Ils décrivaient des situations quotidiennes liées aux repas, à la préparation pour l’école maternelle ou au coucher, dans lesquelles ils se montraient délibérément dominants sans essayer d’adopter le point de vue de l’enfant.
Je suis un type dominateur aussi en matière de parentalité. […] Je me demande si c’est plus présent chez moi que chez d’autres, mais on a aussi peur d’échouer […] Je ne m’ouvre pas aux avis des autres comme je le devrais peut-être. Une fois que j’ai décidé d’une ligne, elle reste comme ça […] même quand je sens que je pourrais céder. (Geir)
Geir décrivait comment reconnaître ses erreurs ou céder équivalait à de la faiblesse. Il semblait que, pour lui, l’échec consistait à devoir reconnaître ses erreurs, tandis qu’être dominant n’était pas considéré comme un échec, mais comme une manière d’éviter que les autres le perçoivent comme faible. Quatre pères de notre échantillon se décrivaient comme généralement dominants mais incohérents, car ils laissaient souvent leurs enfants transgresser leurs règles. Ils décrivaient comment ces transgressions suscitaient à leur tour de la colère envers leurs enfants. Ils disaient avoir le sentiment de ne pas réussir à être assez stricts.
J’essaie d’être strict et puis ils vous charment, genre, et vous vous dites « bon, d’accord, vas-y ». Je n’ai pas le courage de les arrêter, alors souvent ça finit par que j’interviens et que je suis strict après coup, je savais ce qu’ils allaient faire, mais je me mets quand même en colère. (Preben)
Preben semblait poser des limites floues à ses enfants. Quand ses enfants devenaient trop agités à son goût, il se mettait en colère et devenait autoritaire. L’expérience de Preben illustre les difficultés qu’avaient les pères à être des adultes prévisibles et stables.
Là où l’agressivité était devenue une composante fixe de la relation père-enfant, les pères disaient anticiper de nouveaux conflits. Kenneth a décrit comment il vivait l’absence de conflit comme une pause entre deux conflits avec son enfant. « Tout est harmonie […] mais ensuite je pense : “bon, quand est-ce que ça va tourner ?” » (Kenneth).
La plupart des informateurs ont évoqué le fait que se concentrer sur le fait de ne pas être agressif, et ne jamais savoir à quel moment on le devenait trop, contribuait à un sentiment d’insécurité :
Tout le temps il y a de l’insécurité par rapport à… est-ce que c’est bien de faire ça, ou est-ce que c’est bien de faire ça, et… crier maintenant, est-ce que c’est bien ? Et d’une certaine façon… est-ce que je dois laisser passer ça, est-ce que c’est bien de… ouais, n’importe quoi en fait, lié à l’insécurité. (Johan)
Johan exprimait des doutes sur le fait d’être trop permissif, ce qui traduisait la crainte que cela ait à long terme des conséquences négatives pour l’enfant. La possibilité de l’agressivité semblait définir la parentalité de nos informateurs même quand l’agressivité était absente. Une parentalité sûre n’était pas décrite comme le fait d’explorer l’esprit de l’enfant, mais comme le fait de contrôler son comportement. On semblait s’attendre à ce que l’enfant profite de la permissivité et s’engage sur une trajectoire de développement négative en l’absence de contrôle. Quand les pères de notre échantillon se mettaient en colère contre leurs enfants, neuf d’entre eux ont décrit comment ils entraient dans des luttes de pouvoir : « Au milieu de tout ça, je suis tellement en colère que, par-dessus tout, je ne dois pas montrer de faiblesse. » (Karl) Karl exprimait l’idée que, s’il s’intéressait à ce que vivait son enfant, il serait faible. Il semblait plus important que l’enfant comprenne et respecte la position du père que l’inverse. Cet exemple illustre comment l’insécurité des informateurs ne s’exprimait pas verbalement, mais par la domination.
Les pères de notre échantillon qui ne vivaient pas avec leurs enfants décrivaient le fait d’être présent dans la vie de l’enfant comme une bonne parentalité. Accepter des contacts limités avec l’enfant était qualifié de manque d’intérêt pour l’enfant.
Si tu as un enfant et que ça t’est égal de l’avoir ou non, alors tu ne devrais sûrement pas avoir d’enfant. Alors tu devrais te faire tabasser […] si quelqu’un est dans ma situation et que ça lui va de ne pas être avec l’enfant pendant une semaine, il devrait brûler en enfer. (Ola)
Pour Ola, la présence physique dans la vie de l’enfant équivalait au soin, et semblait importante pour son sentiment d’être un bon père. Il n’envisageait pas ouvertement la possibilité que peu de contacts puissent être plus sûrs pour l’enfant, compte tenu de sa consommation de substances et de ses problèmes d’agressivité. Les sept pères qui avaient un droit de visite ont tous décrit un besoin de contacts proches et sans nuages avec l’enfant pendant les visites. Leur discours portait sur le fait que l’enfant devait s’adapter à un divorce et attribuait les problèmes des enfants à la rupture plutôt qu’à la violence. Ces pères décrivaient comment ils ne voulaient pas gâcher le peu de temps qu’ils avaient avec leurs enfants en abordant la façon dont la violence avait affecté l’enfant : « J’ai l’impression de ne pas être assez là pour elle […] d’être un mauvais père […] J’essaie d’être positif et joyeux quand elle est là. Je ne veux pas qu’elle ait de sentiments négatifs. » (Tim).
L’exemple de Tim illustre le besoin qu’avaient ces pères d’offrir à leurs enfants une expérience positive pendant les visites pour se sentir bien eux-mêmes. Pour ces pères, positif semblait équivaloir à absence de sentiments négatifs, plutôt qu’à une intégration sécure des expériences positives et négatives de l’enfant.
Les informateurs disaient avoir un lien particulier avec l’enfant. Leur discours montrait comment ils essayaient d’accueillir l’enfant comme un agent intentionnel, mais rejetaient sa subjectivité et son intentionnalité lorsqu’elles étaient dirigées contre le père : l’expérience de l’enfant était alors décrite comme sans importance ou mal interprétée. Leurs récits assimilaient souvent l’expérience de l’enfant pour la faire correspondre à l’expérience que le père avait de la situation.
Six pères de notre échantillon ont décrit des difficultés générales à parler des émotions, et reconnaissaient là une vulnérabilité dans leur relation à leurs enfants : « Je n’aime pas parler des sentiments […] ce qu’on peut saisir, tenir et sentir dans sa main, ça va […] Je sais que les sentiments […] je ne suis pas doué pour gérer ça avec les enfants. » (Karl) Karl décrivait les sentiments comme étrangers et inconfortables, et semblait avoir du mal à les vivre comme porteurs de sens. Il présentait cela comme une incapacité plutôt que comme un choix. Pour d’autres informateurs, les sentiments négatifs de l’enfant n’étaient pas évoqués comme une source d’information sur l’enfant : ces pères décrivaient le sentiment que les émotions de l’enfant manifestaient leur échec à être un bon père. Tous nos informateurs ont laissé entendre que le sens qu’ils tiraient des émotions de l’enfant concernait d’abord le père, et seulement ensuite l’enfant. Nos informateurs ont décrit comment les émotions négatives de l’enfant étaient perçues comme une critique du père. Ils disaient qu’ils en venaient souvent à faire cesser l’émotion de l’enfant plutôt qu’à s’y intéresser. Certains pères décrivaient leur colère envers leurs enfants comme s’ils étaient en relation avec un adulte :
Elle pense sans doute que je suis un idiot et moi je pense qu’elle est une idiote. Ça arrive quand je commence à crier et qu’elle commence à hurler et qu’on n’arrive pas à s’arrêter […] Je deviens tellement furieux et en colère que […] j’aurais pu tabasser la gamine […] Et elle ne s’arrête pas […] et je deviens de plus en plus en colère […] quand ce n’est pas à propos de moi, je peux être compréhensif et essayer de l’amener à penser à autre chose, et je lui donne des alternatives […] Je peux tout faire comme il faut parce que je n’en fais pas partie. Question : « Et quand vous en faites partie ? » Alors je ne peux rien faire de tout ça. (Kenneth)
Kenneth semblait vivre comme intolérable que l’enfant s’oppose à lui. Alors, bien que Kenneth comprenne que son enfant avait besoin de son soutien, il avait le sentiment de ne pas parvenir à le lui apporter. De même, douze des pères ont décrit comment ils pouvaient tolérer que l’enfant exprime certains sentiments, mais pas d’autres :
Elle est très indépendante et mûre […] elle ne pleurniche pas […] et je n’ai jamais connu d’ingratitude […] elle peut devenir, genre… ouais, sèche et insolente. Jouer les dures. Et alors je la prends à part et je lui dis « tu n’as pas besoin de jouer les dures ; je te donne tout ce que tu montres du doigt, et on est potes ». (Thomas)
Thomas décrivait comment il éprouvait le besoin d’empêcher son enfant d’exprimer un sentiment qui lui déplaisait, plutôt que de s’intéresser à ce qu’elle vivait. Il présentait la docilité de sa fille comme quelque chose qu’il récompensait, et comme une condition pour être son « pote ». Cette citation illustre comment les pères de notre échantillon exerçaient une coercition sur leurs enfants apparemment sans la vivre comme telle.
Quatre des pères esquissaient des modèles de l’expérience émotionnelle de leurs enfants comme distincte et porteuse de sens, même lorsqu’elle mettait le père en difficulté : « Et elle se recroqueville parce qu’elle a peur que papa se mette en colère si vite pour quelque chose qu’elle ne comprend pas. Et alors toute cette honte et cette culpabilité montent en moi, et tout ce qui fait mal. » (Johan) Johan semblait remarquer l’émotion de sa toute-petite et la replacer dans son contexte. Percevoir que l’enfant le vivait comme en colère semblait déclencher chez lui de la culpabilité. S’il se représentait les sentiments de son enfant, il ne pouvait pas l’aider dans la situation, car il semblait submergé par la culpabilité.
Les informateurs ont évoqué combien il était déstabilisant pour eux que l’enfant soit différent d’eux : « J’aime qu’elle soit très différente de ce que j’étais à son âge, parce que j’étais un gamin sacrément difficile […] Elle est tellement prudente et sage […] Je réagis à ça. Je la trouve pas naturelle. » (Thomas) Thomas disait souhaiter pour sa fille une enfance différente de la sienne. En même temps, le fait qu’elle soit différente de lui le faisait réagir. Il semblait avoir du mal à reconnaître leurs différences.
Dans leur discours, huit de nos informateurs assimilaient l’expérience perçue de l’enfant à la leur. « Elle a du mal à se concentrer […] pas de problème pour moi, je la trouve un peu hyperactive, mais j’étais comme ça enfant et je suis encore un peu comme ça, alors on va plutôt bien ensemble, nous deux. » (Peder) Ici, les problèmes de l’enfant n’étaient pas explorés comme de possibles signes d’inadaptation liés à des expériences de vie défavorables, mais considérés comme normaux puisque Peder pouvait s’y reconnaître. Il semblait assimiler l’expérience de son enfant à la sienne, plutôt que de la considérer comme unique et différente de la sienne.
Tous les pères de notre échantillon ont souligné des ressemblances entre eux et leurs enfants : « Lui et moi, on se ressemble tellement, on est têtus tous les deux, on veut tous les deux avoir raison. Je ne le comprends pas assez bien alors qu’on se ressemble tellement. » (Preben) Pour Preben, la ressemblance perçue entre lui et son fils semblait procurer un sentiment de connexion. Preben n’envisageait pas que son fils puisse ne pas ressentir la ressemblance que lui éprouvait. La contradiction inhérente entre ressemblance et manque de compréhension soulignait que comprendre l’enfant semblait secondaire.
Cinq hommes de l’étude ont souligné qu’ils se sentaient semblables à leurs enfants en matière d’agressivité. Ils craignaient de leur avoir transmis leur agressivité problématique : « Quand elle me rappelle moi-même, quand elle devient furieuse, c’est ce qu’il y a de plus difficile pour moi, quand je me vois en elle. » (Johan) Johan disait que, lorsque son enfant était extrêmement en colère, elle était comme lui. La citation illustre comment les informateurs préoccupés de transmettre leurs problèmes à leurs enfants ont pu vivre la colère de l’enfant comme la colère du père apparaissant chez l’enfant, ce qui brouillait les frontières entre l’expérience du père et celle des enfants.
Sept de nos informateurs décrivaient l’intentionnalité de leurs enfants principalement dans un contexte de conflit : « Parfois j’ai l’impression qu’il n’arrive pas à faire les choses parce qu’il ne veut pas. Et je peux ressentir de l’irritation, parce que je sais qu’il peut le faire. Et il sait qu’il peut le faire […] et ça devient une bagarre » (Geir). Geir semblait éviter d’explorer les intentions de son fils d’âge préscolaire. Son discours illustre comment les pères comprenaient souvent l’opposition de l’enfant comme dirigée contre eux, et ne comprenaient pas le comportement comme l’expression des besoins sous-jacents de l’enfant.
Ceux de nos informateurs dont les enfants ne parlaient pas encore exprimaient de la frustration de ne pas comprendre l’enfant : « Je deviens frustré quand je vois qu’elle veut quelque chose. Je ne comprends pas ce qu’elle veut […] J’ai l’impression de la laisser tomber dans ces situations. » (Tim) Tim décrivait le langage corporel et la prosodie d’un petit enfant comme inintelligibles, ce qui semblait déclencher sa frustration. L’enfant semblait être à la fois un sujet que Tim peinait à comprendre et un objet irritant qui suscitait chez lui un sentiment d’insuffisance.
Deux de nos informateurs décrivaient l’agentivité de leurs enfants comme porteuse de sens : « Si je suis quelqu’un de colérique, il devient quelqu’un de colérique. Il devient très triste quand je me mets en colère. Je vois qu’il devient triste et ensuite il se met en colère contre moi en retour. Il se sent rejeté, lui aussi. » (Ben) Ben reconnaissait les sentiments de son enfant et distinguait ce qu’il pensait que l’enfant ressentait de la manière dont l’enfant réagissait. Il disait aussi comprendre comment son agressivité influençait négativement le développement de son fils. Johan, en revanche, décrivait comment l’agentivité de sa fille déclenchait son agressivité lorsqu’elle entrait en conflit avec ses intentions :
Elle est censée dormir et voilà que cette petite personne saute dans son lit et ne veut pas se coucher […] et j’en ai tellement marre et je suis tellement en colère et alors je lui fais peur pour qu’elle retourne dans son lit, vraiment en colère. (Johan)
Bien qu’il la comprenne de façon adéquate, Johan semblait incapable d’accepter l’agentivité de sa fille. Qu’elle refuse de faire ce qu’il pensait qu’elle devait faire semblait provoquer chez lui une colère qu’il ne pouvait pas réguler.
Les informateurs ont décrit comment la conscience de la manière dont les autres les voyaient en tant que pères leur faisait prendre conscience de leurs difficultés de parentalité. Les doutes explicitement exprimés par les enfants sur les capacités parentales des pères semblaient déstabiliser ces derniers. Si d’autres personnes exprimaient de tels doutes, ceux-ci étaient souvent ignorés. Les informateurs disaient impliquer rarement d’autres personnes dans leurs difficultés émotionnelles.
Le discours des informateurs révélait que leur identité de bon père était liée au fait que l’enfant partage l’expérience du père. Beaucoup de pères décrivaient la relation père-enfant comme purement positive.
C’est de moi qu’elle parle, elle ne parle jamais de sa mère, et quand elle est avec sa mère, elle parle toujours de moi. Et elle a dit « papa » bien avant d’apprendre à dire « maman », et la plupart des mots qu’elle a appris, elle les a appris de moi. On a ce contact qui est de la pure magie. (Peder)
Peder affirmait être plus important que la mère pour l’enfant, malgré un droit de visite très limité. Le besoin apparent de Peder d’occuper une place spéciale dans la vie de son enfant semblait influencer la façon dont il percevait le regard que l’enfant portait sur leur relation. Il semblait déstabilisant pour les pères que l’enfant rende explicites leurs manquements.
Et il y a eu cette situation qui m’a fait peur. Ma femme était en colère contre moi […] et elle se plaint, et je réponds […] l’enfant se tourne vers sa mère. « Ne lui réponds pas », dit l’enfant. « Alors il s’arrête. […] si tu arrêtes maintenant, il va s’arrêter. Si tu ne lui réponds pas, il va s’arrêter. ». Et je me demande… est-ce que l’enfant pense la même chose ? Que c’est moi qui suis difficile ? (Hans)
Hans semblait trouver difficile que l’enfant le vive non comme un sujet que l’on pouvait comprendre, mais comme un objet qu’il fallait gérer. Il décrivait combien il vivait cela comme déstabilisant. Il semblait plus difficile de se défendre contre l’expérience de l’enfant que contre celle de la partenaire adulte, et celle-ci obligeait le père à l’envisager comme une vérité possible.
Hans a aussi décrit comment, selon lui, sa femme manipulait l’enfant pour l’éloigner d’une relation sûre avec lui : « La mère a complètement pris l’enfant sous son emprise […] elle est en train de creuser un abîme entre l’enfant et moi. » (Hans) Le comportement de la mère n’était pas mis en relation avec son agressivité à lui ni avec sa consommation d’alcool périodique. Cela, semble-t-il, permettait à Hans de le vivre comme un acte purement hostile envers le père. Cette citation illustre comment les informateurs tenaient souvent la mère de l’enfant pour responsable des problèmes de la relation père-enfant. Les institutions pouvaient aussi être évoquées comme une menace :
Les services de protection de l’enfance ont dit que j’étais genre violent envers ma femme, le gamin, et, genre, que les autres avaient peur de moi et patati et patata […] J’avais vraiment envie de tabasser tous ceux qui étaient dans cette pièce, d’arracher ma chemise et de rester là en marcel pour leur montrer une vraie raclée de racaille, les démolir. Je me suis dit : « Bon sang, qu’est-ce que vous pensez de moi ? » (Ola)
Ola semblait vivre comme une provocation le fait que d’autres le perçoivent comme un homme violent. Il écartait la possibilité d’être un père dangereux et réagissait en semblant vouloir détruire la représentation négative que les autres avaient de lui. La citation illustre l’impulsion de certains de nos informateurs à rejeter la façon dont d’autres les percevaient comme des parents dangereux.
Les hommes de notre échantillon avaient du mal à se représenter l’expérience de leurs enfants et à mesurer l’impact de leur comportement sur eux. Cela rejoint l’affirmation de la théorie de la mentalisation selon laquelle une faible représentation des sentiments, des intentions et des croyances d’autrui est associée à une parentalité peu sensible (Slade 2005) et au recours à la violence dans les relations intimes (Fonagy 1999). Les pères ont aussi décrit une capacité limitée à prêter attention au langage corporel de l’enfant, à le décoder et à s’y ajuster avec sensibilité, et leurs exemples d’atteintes à l’intégrité corporelle de l’enfant indiquaient une faible mentalisation incarnée implicite (Shai et Belsky 2011). En outre, nos résultats confortent les études empiriques sur la capacité limitée des hommes violents envers leur partenaire à décoder adéquatement l’interaction sociale en général (Fite et al. 2008) et, en particulier, avec les enfants (Francis et Wolfe 2008). Nos informateurs avaient peut-être une capacité limitée à saisir les indices ostensifs, décrits par Fonagy et Allison (2014) comme des signaux émotionnels porteurs d’un contenu relationnel, et à leur donner du sens. Dans cette perspective, les difficultés de nos informateurs à comprendre les indices ostensifs ont pu contribuer à leur insécurité dans la relation à leurs enfants, à leur représentation des autres comme indignes de confiance, à leur tendance à se sentir rejetés et à leur propension à éviter le contenu relationnel (Fonagy et Allison 2014). Les pères de notre échantillon ont décrit comment ils traitaient souvent l’enfant comme un corps concret plutôt que comme un sujet qui ressent et qui pense. On a suggéré qu’agir et se représenter pourraient mobiliser des processus nerveux centraux différents, et que le sens tiré de ces processus pourrait différer selon que l’on agit sur l’émotion et le comportement de l’enfant ou qu’on se les représente mentalement (Merleau-Ponty 1945). Par exemple, lorsque certains pères décrivaient le fait de « devoir tenir » ou de « devoir repousser » leurs enfants, les actes de tenir et de repousser ont pu renforcer le besoin qu’ils ressentaient de contrôler d’abord le corps et le comportement de l’enfant, et entraver la compréhension de son esprit, de ses pensées et de ses sentiments.
En outre, nos résultats rejoignent les études empiriques qui ont montré que la rage chez les adultes qui exercent des violences envers leur partenaire peut se comprendre comme une régulation inadaptée de leur propre anxiété (George et al. 2000), et que les hommes violents envers leur partenaire ont souvent du mal à comprendre et à réguler leur propre peur et leur propre colère, ce qui fait d’eux de piètres modèles de régulation des affects pour leurs enfants (Katz et Windecker-Nelson 2006 ; Maliken et Fainsilber Katz 2013). Nos informateurs réagissaient souvent par la colère aux émotions de l’enfant ou les écartaient comme sans importance. Le besoin qu’ils exprimaient de contrôler l’enfant et leur sentiment d’être des parents rigides faisaient écho à la lecture des hommes violents envers leur partenaire proposée par la théorie de l’attachement (Fonagy 1999 ; Gormley 2005). Les hommes de notre échantillon craignaient de perdre la proximité avec leurs enfants et s’y attendaient, conformément à ce que l’on observe dans les schémas d’attachement anxieux (Gormley 2005). Leur incapacité ou leur refus de s’intéresser aux états mentaux sous-jacents de leurs enfants est typique des adultes au style d’attachement évitant (Gormley 2005). Les schémas d’attachement anxieux comme évitants à l’âge adulte ont été conceptualisés comme des stratégies relationnelles pour faire face à la peur de perdre un lien relationnel précieux, et ont été associés à la violence envers la partenaire (Babcock et al. 2000) ainsi qu’à une paternité dure et peu sensible (Madigan et al. 2011). En outre, les autres personnes qui exprimaient des inquiétudes au sujet de la relation père-enfant étaient couramment perçues comme critiques et menaçantes, et leurs inquiétudes étaient ignorées. La conscience qu’avaient nos informateurs de la perception d’autrui sur leur paternité contribuait ainsi à leur compréhension d’eux-mêmes et de leur relation à l’enfant, ce qui illustre le concept sartrien d’être-pour-autrui (Sartre 1943 / 2003, p. 245-452).
Dans une perspective de genre, l’expérience que nos informateurs avaient de la relation père-enfant reflétait des normes de masculinité traditionnelles qui normalisent l’indifférence aux émotions d’autrui (Freeman 2008). Plutôt que de reconnaître leurs insécurités ou leurs manquements perçus et d’adopter une position intersubjective, les hommes de notre échantillon invoquaient leurs prérogatives culturellement consacrées de domination dans la famille en faisant fi de la subjectivité d’autrui, ce que les théories du genre ont décrit comme des stratégies masculines typiques (Freeman 2008 ; Josephs 2007). De plus, le constat que les pères se comportaient de manière dominante dans la famille et se sentaient de plus en plus exclus du domaine émotionnel que partageaient la mère et les enfants illustre encore ce que décrivent les théories du genre et de la parentalité (Freeman 2008 ; Josephs 2007). Le fait qu’ils ne reconnaissent pas leurs erreurs et vivent le fait de céder comme une perte de face s’accorde aussi avec les théories de la domination masculine comme composante établie des sociétés patriarcales (Freeman 2008). Les résultats de notre étude reflètent également les recherches antérieures sur la façon dont les normes de masculinité traditionnelles contribuent aux tactiques coercitives des pères violents envers leur partenaire à l’égard de leurs enfants (Heward-Belle 2014 ; Katz 2016).
Il existe tout un éventail d’interventions thérapeutiques ciblant la paternité dans le contexte de la violence des hommes envers les femmes, mais peu ont été évaluées et les résultats sur l’efficacité de la plupart des programmes ne sont pas concluants (Labarre et al. 2016). La plupart des interventions se font en groupe, sont limitées dans le temps et visent à réduire l’agressivité et à faire prendre conscience des conséquences de la violence conjugale sur les enfants (Bourassa et al. 2016). Si certaines interventions ont donné des résultats prometteurs quant au changement autodéclaré de la parentalité et de la coparentalité, nos résultats suggèrent que les interventions doivent aller au-delà de ces objectifs et aborder la paternité dans les situations de la vie quotidienne. Dans notre échantillon, la mauvaise compréhension de l’intentionnalité et de l’agentivité de l’enfant contribuait à une paternité défaillante, y compris dans les interactions père-enfant non violentes. Les difficultés de nos informateurs à se représenter mentalement leurs enfants plaident pour l’élargissement des formats de thérapie fondés sur la représentation de l’enfant et sur le changement autodéclaré, par l’ajout de séances dyadiques réunissant le père et l’enfant, comme c’est le cas par exemple dans Fathers for Change (Stover 2013) ou la psychothérapie parent-enfant (Child Parent Psychotherapy ; Lieberman et al. 2006). Ces approches sont attentives à la façon dont l’histoire personnelle et le contexte des pères influent sur leur expérience générale de la paternité et sur leur perception de l’enfant. Les séances dyadiques permettent aux thérapeutes d’observer la parentalité des pères et d’en aborder les difficultés dans la pièce même. Cela peut être plus aidant pour des hommes qui ont du mal à parler des émotions de l’enfant et à leur donner du sens, et plus sûr pour l’enfant que de laisser les pères essayer sans supervision, à la maison, ce qu’ils ont reçu en thérapie. Parmi les arguments contre la thérapie dyadique figurent les préoccupations de sécurité, le risque de peser sur le bien-être émotionnel de l’enfant et de sa mère, et la possibilité qu’une telle thérapie soit invoquée pour obtenir un droit de visite élargi. Pour un exposé détaillé des conditions préalables à une thérapie dyadique entre des hommes violents envers leur partenaire et leurs enfants, voir par exemple Stover (2013). Lorsque les préoccupations de sécurité ne permettent pas de séances dyadiques, la subjectivité de l’enfant et son impact sur le père devraient être au centre de la thérapie, puisque nous avons constaté que les difficultés des pères à comprendre et à accepter les émotions des enfants contribuaient à des relations père-enfant peu sûres.
L’expérience que le père a de la relation père-enfant doit être comprise comme fonctionnelle pour son identité. Toute tentative de changer cette relation de l’extérieur peut dès lors être vécue comme une menace existentielle. L’importance de la relation père-enfant pour l’identité des hommes qui exercent des violences conjugales, leurs difficultés de régulation émotionnelle, leurs insécurités de pères et leur prétention à être importants pour le développement de leurs enfants pourraient avoir des conséquences néfastes pour l’enfant et sa mère. La thérapie devrait rendre conscient le fait que les pères ont besoin de la relation père-enfant pour réguler leur estime de soi, et la façon dont l’enfant peut peu à peu être contraint d’occuper cette fonction, au détriment de sa subjectivité et de son développement, qui devraient être au cœur de la relation.
La thérapie des hommes qui ont été violents envers leur partenaire devrait aider les pères à être plus conscients de leur corps dans la relation à l’enfant, et viser une meilleure tolérance, une meilleure conscience et une meilleure régulation des émotions. Il faudrait en particulier travailler l’expression de l’insécurité et de l’impuissance par l’agressivité. Comprendre comment la violence avait affecté l’enfant suscitait de la honte chez ces pères. Leurs difficultés à tolérer et à réguler la honte et la culpabilité peuvent entraver leur capacité à faire preuve d’empathie envers ce que vit leur enfant. La rigidité et la dissimulation de l’insécurité faisaient partie de l’expérience de nos informateurs et étaient liées à la persistance d’une parentalité peu sûre et peu sensible, notamment parce que ces hommes pouvaient les considérer comme des atouts. La thérapie devrait donc travailler les attitudes culturellement façonnées des hommes à l’égard de l’insécurité et de la faiblesse dans le rôle de père.
Les hommes de cette étude suivaient une thérapie après des violences conjugales de leur plein gré, sans obligation judiciaire ni autre obligation officielle. Même si une telle participation volontaire peut aussi résulter de la pression de la partenaire ou d’autres personnes, nous estimons qu’elle suppose aussi une certaine conscience des problèmes que le recours à la violence pose à la famille. L’absence de cette conscience pourrait être associée à une violence plus grave et à d’autres facteurs de risque, et pourrait affecter la capacité des participants à réfléchir ouvertement à la relation parent-enfant. En outre, comme les données ont été recueillies à un seul moment, les conclusions qui en sont tirées sont limitées et ont pu être influencées par la situation de vie des informateurs à ce moment-là. Par ailleurs, nous n’avons examiné ici que brièvement le rôle de l’expérience de la coparentalité chez les informateurs, dont on peut soutenir qu’elle influe fortement sur l’expérience parentale des hommes violents envers leur partenaire. Enfin, les hommes en traitement pour violence conjugale peuvent se présenter sous un jour favorable. Étant donné la nature phénoménologique de cette étude, nous n’avons pas vérifié de l’extérieur la présentation de la vie familiale donnée par nos informateurs.
Nos résultats invitent à comprendre les pratiques paternelles préjudiciables des hommes violents envers leur partenaire comme des compétences relationnelles insuffisamment développées. Des valeurs sous-jacentes de masculinité traditionnelle peuvent renforcer ces manques et permettre aux hommes violents envers leur partenaire de les présenter comme des atouts paternels. Les difficultés des pères comprenaient une mauvaise compréhension des sentiments et des intentions des enfants. Cela semblait contribuer à leurs difficultés à construire des relations sûres avec leurs enfants, qui semblaient s’aggraver à mesure que les enfants développaient une volonté propre. Les interventions thérapeutiques auprès des pères violents envers leur partenaire devraient donc aller au-delà des objectifs de contrôle comportemental de l’agressivité et de reconnaissance de la façon dont la violence affecte leurs enfants et la relation père-enfant, et inclure la construction de compétences relationnelles de base. Dans l’ensemble, nos résultats suggèrent que la représentation mentale générale que les pères avaient de l’intentionnalité et de la subjectivité de l’enfant était pauvre et instable. Les services de thérapie devraient donc envisager des interventions dyadiques en complément de la thérapie de groupe ou individuelle des hommes violents envers leur partenaire.
Complexe Systémique : à retenir
Cette étude déplace la question habituelle : non plus seulement « comment arrêter la violence ? », mais « quel père est-on quand on a été violent ? ». Les récits recueillis décrivent un lien à l’enfant pensé en termes de présence et de contrôle, où les émotions de l’enfant sont lues comme une critique du père, et où l’autonomie qui grandit devient une provocation. Pour une lecture systémique, deux points retiennent l’attention. D’abord, l’enfant est enrôlé dans une fonction : réguler l’estime de soi du père, au détriment de sa propre subjectivité. Ensuite, la mère et les services sont souvent vécus comme des ennemis, ce qui ferme la boucle et protège la représentation du « bon père ». L’équipe plaide pour des séances dyadiques père-enfant lorsque la sécurité le permet, avec une vigilance explicite : ne pas en faire un argument pour élargir les droits de visite. Les limites sont celles d’un petit échantillon norvégien volontaire, sans vérification extérieure de ce que disent les pères, et sans la voix des enfants ni des mères. À lire avec l’article sur les normes de genre chez des hommes condamnés pour violence conjugale, et avec l’article sur le parcours vers une thérapie de couple centrée sur la violence.
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Traduction non officielle en français de Comment les hommes en traitement pour violence conjugale vivent-ils leur rôle de parent auprès de leur jeune enfant ? Une analyse phénoménologique descriptive, par Henning Mohaupt, Fanny Duckert et Ingunn Rangul Askeland, Journal of Family Violence, vol. 35, no 8 (2020), doi : 10.1007/s10896-019-00083-x, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence. Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.
Traduction française non officielle de « How Do Men in Treatment for Intimate Partner Violence Experience Parenting their Young Child? A Descriptive Phenomenological Analysis », publié dans Journal of Family Violence (2020) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.
Lire l’article originalComment citer cet article
Mohaupt, H., Duckert, F., et Askeland, I. R. (2020). Comment les hommes en traitement pour violence conjugale vivent-ils leur rôle de parent auprès de leur jeune enfant ? Une analyse phénoménologique descriptive (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/comment-les-hommes-en-traitement-pour-violence-conjugale-vivent-ils-leur-role-de-parent (Œuvre originale publiée en 2019 dans Journal of Family Violence, 35(8), 863-875 (2020) ; republiée en 2020 par Journal of Family Violence, https://link.springer.com/article/10.1007/s10896-019-00083-x)
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