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Adoption & Fostering · Protection de l’enfance
Après le retrait d’un enfant, les parents de naissance se méfient souvent de tout ce qui ressemble à un service. Comment construire malgré tout une relation thérapeutique ? Lizette Nolte et Caoimhe Forbes ont interrogé l’équipe d’un service anglais d’accompagnement des familles de naissance : persévérer dans l’aller-vers, « plier le cadre », travailler ses propres préjugés, et s’appuyer sur une équipe qui prend soin de ses thérapeutes.
Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de Construire la confiance relationnelle et l’espoir : l’expérience de thérapeutes d’un service destiné aux familles de naissance dont les enfants ont été adoptés ou placés, par Lizette Nolte et Caoimhe Forbes, publié dans Adoption & Fostering (SAGE) (2023), doi : 10.1177/03085759231162110, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Les déclarations de fin d’article sont regroupées dans les notes. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.
Une approche relationnelle, dans la salle de consultation, au sein de l’organisation et entre les organismes, est apparue comme un cadre capable de répondre à ces nombreuses difficultés.
Lizette Nolte et Caoimhe Forbes
Résumé
Les effets profonds et durables de la perte d’un enfant par l’adoption ou le placement en famille d’accueil ont été décrits avec force, et l’obligation d’offrir un soutien thérapeutique aux familles de naissance s’impose dans la plupart des régions du Royaume-Uni. On sait pourtant peu de choses sur l’accompagnement thérapeutique (counselling) efficace auprès de ce public. Dans cet article, nous rendons compte de l’expérience de quatre thérapeutes et d’une personne chargée de projet qui proposent un accompagnement à des membres de familles de naissance dont les enfants ont été retirés à l’issue d’une procédure judiciaire de placement. Nous présentons leurs réflexions autour de quatre thèmes : « Tout tient à la personne, tout tient à la relation » ; « Rejoindre les personnes là où elles en sont » ; « Avoir le sentiment d’accomplir quelque chose » ; et « Ce travail peut vraiment vous habiter ». Ces témoignages offrent des pistes de réflexion précieuses à d’autres praticiens qui accompagnent des familles de naissance et aux personnes qui les supervisent, ainsi qu’aux instances qui commandent et conçoivent ces services.
Mots-clés : familles de naissance, parents de naissance, procédure de placement, engagement thérapeutique, relation thérapeutique, adoption, placement familial, accompagnement thérapeutique
Dans le cadre d’une récente évaluation (Wright et al., 2022) d’un service d’accompagnement thérapeutique destiné aux familles de naissance, des thérapeutes ayant une longue expérience du soutien aux familles de naissance après la perte imposée de leur enfant ont participé à des entretiens. Dans cet article, nous dégageons de leurs réflexions quelques thèmes susceptibles de guider les praticiens et les personnes qui développent des services d’accompagnement thérapeutique pour les familles de naissance.
Les effets importants, et qui durent toute la vie, de la perte involontaire d’un enfant par une adoption ou un placement imposés ont été montrés à maintes reprises : tristesse et expériences de deuil compliqué et non reconnu (Battle, Bendit et Grey, 2014 ; Robinson, 2002), sentiments de colère, de culpabilité et de honte (Memarnia et al., 2015 ; Neil et al., 2010), perte de dignité (Kielty, 2008 ; Morgan et al., 2019 ; Sykes, 2011), détresse psychologique persistante (Broadhurst et Mason, 2013 ; Neil et al., 2010) et problèmes de santé physique (Robinson, 2002). Sykes (2011), Kielty (2008) et d’autres ont aussi souligné les conséquences du retrait de l’enfant sur l’image que les parents de naissance ont d’eux-mêmes comme « bons parents », avec des effets potentiellement très destructeurs sur l’ajustement et l’intégration psychologiques et sociaux, pouvant conduire à des stratégies d’adaptation qui attirent à leur tour de nouveaux jugements, professionnels et sociaux. La littérature souligne en outre que beaucoup de parents de naissance dont les enfants sont placés ont connu l’adversité ou le trauma dans l’enfance (Broadhurst et Mason, 2013) et font face à de multiples difficultés persistantes, dont la pauvreté, l’addiction, les violences conjugales et des problèmes de santé mentale (Broadhurst et Mason, 2013 ; Cox et al., 2017 ; Neil, 2000 ; Neil et al., 2010). Le fait même de traverser une procédure de placement a aussi été décrit comme potentiellement traumatique (Broadhurst et Mason, 2017 ; Cossar et Neil, 2010 ; Henderson, Sass et Carlson, 2007). La procédure est souvent longue et a été décrite comme conflictuelle (Ghaffar, Manby et Race, 2011 ; Smeeton et Boxall, 2011), éprouvante et douloureuse (Memarnia et al., 2015). Des parents de naissance ont rapporté avoir du mal à comprendre les raisons pour lesquelles leurs enfants leur avaient été retirés, et avoir vécu leurs relations avec les services de protection de l’enfance comme frustrantes, dépossédantes et humiliantes (Mason et Selman, 1997 ; Syrstad et Slettebø, 2019).
D’autres raisons ont été avancées pour soutenir les familles de naissance après la perte imposée de leurs enfants : la fréquence des procédures de placement répétées (Broadhurst et Mason, 2013 ; 2014 ; 2017 ; Broadhurst et al., 2015a ; Broadhurst et al., 2015b ; Cox et al., 2017), et le fait que, le plus souvent aujourd’hui, les enfants gardent des contacts avec leurs parents de naissance (Cossar et Neil, 2010) et que les parents de naissance auront d’autres enfants ou seront en contact avec d’autres enfants (Battle, Bendit et Gray, 2014). Il est donc aussi dans l’intérêt des enfants retirés à un parent, et de tout autre enfant en contact avec ce parent, que les besoins émotionnels et psychologiques de ce parent soient pris en compte.
Cela montre les nombreuses raisons pour lesquelles il est essentiel qu’un soutien psychologique soit accessible aux familles de naissance. L’Adoption and Children Act de 2002, en Angleterre et au pays de Galles, et l’Adoption and Children Act de 2007, en Écosse, affirment que les familles de naissance ont droit à un ensemble de services de soutien indépendants, pendant et après la procédure d’adoption. Depuis l’entrée en vigueur de cette législation, différents modèles de service et différentes interventions ont été développés, tant par les collectivités locales que par des organismes du secteur associatif. Les familles de naissance restent pourtant un groupe négligé au sein du système de l’adoption (Siverns et Morgan, 2021). Il a été montré que le soutien proposé varie considérablement, quant à son contenu, au moment où il intervient dans le processus et à l’organisme qui l’assure (Sellick, 2007), et que les besoins psychologiques des parents de naissance ne sont souvent pas satisfaits (Siverns et Morgan, 2021). En outre, de nombreux facteurs font obstacle à un soutien efficace des parents de naissance après la perte de leurs enfants. Des parents de naissance ont décrit le jugement et la stigmatisation qui entourent souvent les procédures de placement et le retrait imposé d’un enfant comme sources d’isolement social et de secret, ce qui peut freiner la demande d’aide (Robinson, 2002 ; Scourfield et Hendry, 1991 ; Slettebø, 2013). De plus, on observe souvent une perte de confiance et une colère intense envers les organismes liés aux procédures de placement, qui entravent encore la recherche de soutien (Cossar et Neil, 2010 ; Neil, 2006).
À mesure que certains modèles de service s’installent et que leur efficacité est étudiée (par exemple Boddy et al., 2014 ; Cox et al., 2017), des effets positifs ont été montrés, comme une amélioration du fonctionnement psychologique et du sentiment de pouvoir agir. Parmi les caractéristiques des services utiles, on a relevé une démarche active d’aller-vers (Sellick, 2007), un service souple (Neil et al., 2010), une approche empathique (par exemple Brodzinsky et Smith, 2014), une orientation centrée sur la relation et des praticiens qui ne jugent pas (Scourfield et Hendry, 1991). Quelques témoignages à la première personne sur un accompagnement efficace de parents de naissance ont aussi mis en évidence l’intérêt potentiel de ces services (par exemple Morgan et al., 2019 ; Scourfield et Hendry, 1991 ; Syrstad et Slettebø, 2019). Les connaissances sur ce qui fonctionne restent toutefois encore assez provisoires (Syrstad et Slettebø, 2019).
Les personnes qui soutiennent des parents de naissance sont donc une source potentiellement riche d’éclairages et de données issues de la pratique, susceptibles d’orienter le développement des services.
Cette petite étude qualitative visait à répondre à la question suivante : quelle est l’expérience des thérapeutes d’un service destiné aux familles de naissance après le placement de leurs enfants ?
Le service dans lequel l’étude a recruté ses participants est mandaté depuis 2004 par dix collectivités locales pour proposer un accompagnement thérapeutique aux membres de familles de naissance qui ont perdu, ou risquent de perdre, un enfant par l’adoption ou le placement familial. Il cherche à offrir un service souple, en proposant un accompagnement en face à face et par téléphone ; un service « en attente », qui permet aux personnes d’accéder au service lorsqu’elles sont prêtes ; un service de « pré-accompagnement », qui reconnaît que la confiance peut avoir besoin de se construire lentement avant qu’une personne se sente capable de commencer un accompagnement ; et la possibilité de revenir vers le service lorsque les collectivités locales n’ont commandé qu’un accompagnement de courte durée.
Quatre thérapeutes (trois femmes et un homme) travaillent dans ce service ; l’équipe entière a participé aux entretiens, de même que la personne chargée de la gestion du projet, premier contact des familles de naissance, qui fait fonctionner le service « en attente ». Toutes ces personnes étaient d’origine blanche. Ces thérapeutes avaient une solide expérience, de 12 à 17 ans de pratique, qui travaillaient avec des familles de naissance depuis 5 à 13 ans. Outre leurs qualifications personnelles en accompagnement thérapeutique, ces thérapeutes avaient suivi une formation spécifique à l’accompagnement fondé sur l’attachement et tenant compte du trauma.
Les données ont été recueillies par des entretiens semi-directifs et analysées selon l’analyse phénoménologique interprétative (API) (Smith, Flowers et Larkin, 2009). Des pseudonymes ont été attribués pour préserver la confidentialité.
L’approbation éthique de l’étude a été obtenue auprès du comité d’éthique Health, Science, Engineering and Technology de l’université du Hertfordshire, par délégation de pouvoir.
Les résultats seront discutés autour de quatre thèmes issus de l’API :
Établir une relation thérapeutique solide est un élément essentiel de tout travail thérapeutique. Les thérapeutes ont souligné l’importance particulière d’établir ce lien et de construire confiance et espoir dans la relation thérapeutique avec les familles de naissance, ainsi que le temps nécessaire pour y parvenir. Ces thérapeutes comprenaient que les familles de naissance forment un public pour lequel établir une telle relation avec une personne thérapeute peut être particulièrement difficile :
… on reconnaît que beaucoup de personnes de ce public ont beaucoup de mal à accéder au soutien, s’en méfient beaucoup, peuvent le rejeter assez fortement et avoir aussi assez peur … (Drew)
Les thérapeutes considéraient donc qu’il leur revenait (plutôt qu’à la famille de naissance) d’établir et de maintenir un contact régulier et fiable, et de persévérer même sans avoir au départ le sentiment de pouvoir y arriver, par exemple face à l’hostilité de membres de familles de naissance ou à des absences répétées. Parlant du temps important passé à amener une personne vers l’accompagnement, Alex a expliqué que « par moments, c’est comme la pêche », et Taylor a dit qu’il fallait « juste vraiment continuer à proposer le lien ». Le service soutenait cette façon de travailler, puisqu’aucun obstacle procédural n’empêchait les tentatives répétées pour entrer en relation avec les familles de naissance.
Les thérapeutes ont parlé de la nécessité de construire progressivement la confiance, « d’une manière qui ne soit ni menaçante ni jugeante » (Sam). Pour y parvenir, constataient ces thérapeutes, il leur fallait affronter et dissiper pour leur propre compte les regards professionnels et sociaux portés sur les parents de naissance, notamment en supervision et grâce au soutien entre pairs lors des réunions d’équipe. Les thérapeutes ont dit percevoir vraiment la vie émotionnelle des membres des familles de naissance, reconnaître l’ampleur des pertes que décrivaient les personnes accompagnées et se laisser éprouver la tristesse et la douleur des parents. Cela leur permettait de trouver compassion et empathie, et de voir les familles de naissance sous un jour nouveau :
… quelque chose dont on se dirait tout de suite : « Comment ont-ils pu négliger un enfant, comment ont-ils pu frapper un enfant, ou comment ont-ils pu exposer leur enfant à un partenaire aussi violent ? », mais quand on lit l’histoire et qu’on commence à leur parler, ça prend tout son sens. On a presque l’impression, ce n’est pas le cas, mais on a presque l’impression que c’était inévitable. (Drew)
Pour les thérapeutes, il était essentiel de comprendre que des relations d’attachement positives n’étaient peut-être pas la norme pour beaucoup de membres des familles de naissance, et de garder à l’esprit leur histoire relationnelle (qui comprend souvent des maltraitances dans l’enfance, des violences conjugales, une expérience personnelle du placement, etc.) :
… le travail consiste alors à les aider à avoir une relation avec vous … (Drew)
Je pense que [pour les familles de naissance] savoir simplement qu’il y a quelqu’un, quelque part, qui revient toujours et qui se soucie vraiment d’eux, c’est très important … (Sam)
Le participant de l’étude a aussi parlé de sa manière de proposer activement un autre modèle d’homme dans le monde, et de répondre aux éventuelles réticences à travailler avec un homme. Cela semble très important, dans le travail avec les mères comme avec les pères de naissance :
… [des personnes accompagnées disent] « En fait, j’ai un problème avec les hommes, mais pas avec vous », ou « J’ai un problème avec certains hommes, ou les hommes agressifs, ou les hommes qui crient, ou les hommes qui jurent », ou quoi que ce soit, donc ça ouvre aussi sur quelque chose. (Pseudonyme non indiqué pour préserver l’anonymat)
Reconnaissant que les relations avec les professionnels avaient probablement été conflictuelles pour les familles de naissance pendant la procédure de placement, et que ces familles se sentent souvent impuissantes face à des professionnels perçus comme tout-puissants, les thérapeutes ont souligné l’importance de reconnaître les différences de pouvoir (et la méfiance envers les professionnels), de « démystifier » (Alex) qui sont ces thérapeutes et de trouver des occasions de donner aux personnes accompagnées la maîtrise des décisions et des processus :
… même si on ne veut pas avoir le pouvoir, on peut donner cette impression. Je pense que c’est encore plus difficile dans cette situation, parce que les gens se sentent dépossédés ; j’en ai conscience, et il s’agit d’être plus souple pour davantage suivre leur rythme … (Taylor)
Enfin, les thérapeutes ont réfléchi attentivement au sens et à la difficulté particuliers des fins d’accompagnement pour ce public, et donc à la nécessité de les mener, quand c’est possible, avec une délicatesse particulière :
… souvent, ils ne font pas de fin. C’est en fait assez rare de faire une vraie fin. Surtout s’ils sont venus sur une longue durée, ils arrêtent sans doute simplement, ou ils ne viennent sans doute simplement [pas]. (Taylor)
Les thérapeutes ont dit s’efforcer de faire en sorte que les fins soient positives et ne réactivent pas le trauma, en « port[ant] la douleur de l’au revoir » (Taylor) aux côtés des familles de naissance.
Les thérapeutes ont insisté à plusieurs reprises sur la nécessité d’un service souple, qui réponde au contexte et à la situation propres des familles de naissance. Il faut, selon ces thérapeutes, rejoindre les familles de naissance « là où elles en sont » (Drew), plutôt que d’attendre d’elles qu’elles s’adaptent aux règles du service, à des procédures et à des processus rigides qui rendent l’engagement plus difficile, ou aux conventions de l’accompagnement thérapeutique.
Les thérapeutes ont souligné l’importance de reconnaître et d’accueillir la situation mouvante, difficile, souvent chaotique de beaucoup de membres des familles de naissance, en voyant « les forces de la vie qui pèsent sur … les gens » (Alex). Parmi elles :
… [une] enfance chaotique, peut-être de la négligence, de la maltraitance, ou il peut [y avoir] des difficultés d’apprentissage ou des difficultés cognitives, vous voyez … plus de difficultés que ce qu’on voit dans un accompagnement classique, ça c’est sûr. (Taylor)
Les thérapeutes ont aussi souligné l’importance de travailler avec les espoirs et les attentes que les parents peuvent avoir à l’égard de l’accompagnement, en particulier l’espoir de « récupérer leurs enfants » (Sam). Ces thérapeutes disaient percevoir souvent un espoir désespéré, qu’il fallait accueillir avec beaucoup de soin et de délicatesse dans le travail thérapeutique : « Certains pensent que ça cochera une case, que ça fera bonne impression et qu’ils auront plus de chances de récupérer leurs enfants s’ils viennent en accompagnement » (Sam).
Les thérapeutes ont aussi insisté sur l’importance de « suivre un peu le mouvement » (Sam), soulignant la nécessité d’offrir des services souples et réactifs, capables de s’ajuster aux besoins et à la situation des familles de naissance :
… on a aussi beaucoup de souplesse sur les personnes qu’on reçoit, ça peut être des gens dont les enfants ont été retirés il y a vingt ans, ou ça peut s’être passé le mois dernier. On a donc des gens qui viennent, peut-être que leurs enfants les ont retrouvés sur Facebook et qu’ils ont maintenant 18 ans … donc il y a une vraie variété de situations … donc je pense que c’est la souplesse, le fait qu’on peut suivre ce qui se passe dans la procédure d’adoption … (Jo)
Cela demandait de lâcher certaines conventions de l’accompagnement thérapeutique, notamment en recourant à des façons de travailler « créatives » et à « l’humour » (Alex). Les thérapeutes ont souligné que, lorsque les services ou les modes de commande ne permettaient pas cette souplesse, par exemple en limitant le nombre de séances pouvant être proposées, cela leur paraissait contraignant et pesait sur le travail possible.
Une fois le lien établi, et en travaillant avec souplesse pour rejoindre les familles de naissance là où elles en sont, les thérapeutes ont décrit un réel sentiment de pouvoir être utiles aux familles de naissance et de trouver de la satisfaction dans ce travail. Ces thérapeutes tenaient à pouvoir offrir de « l’humanité » aux personnes accompagnées et à être témoins du changement.
Les thérapeutes avaient le sentiment d’apporter une humanité souvent absente de la vie des familles de naissance ou de leur expérience de la procédure de placement, et que cela ouvrait la possibilité de retrouver une dignité et de construire une image de soi plus positive :
Je pense qu’il faut, d’une certaine manière, même si on a le rôle professionnel dans la pièce, il faut en quelque sorte ne pas tenir ce rôle à certains moments clés, [il faut] juste être un autre être humain dans la pièce. C’est vraiment être témoin de leur souffrance et des difficultés qu’ils affrontent, et il y a quelque chose dans le fait d’être simplement un autre humain et d’apporter quelque chose de ça, ce lien avec un autre être humain. Il y a quelque chose … dans le fait d’être aux côtés de quelqu’un, pas dans une position d’expertise qui, vous voyez, distribue des conseils, ou je ne sais quoi, c’est vraiment être témoin, de la chaleur et de l’humanité. (Taylor)
Les thérapeutes ont décrit l’accompagnement comme l’un des rares lieux où les parents de naissance peuvent apporter « ces sentiments de parent » (Drew), en les encourageant à parler depuis leur place de parent et en accueillant comme précieuse la possibilité de répondre à des expressions puissantes de perte, de honte, de colère et de regret : « Et ce qui me touche vraiment, ce sont les tristesses, quand ils touchent à leur tristesse et à cette désolation et que la personne accepte de prendre ce risque … » (Drew).
Les thérapeutes ont dit croire au potentiel propre des familles de naissance à se développer et à grandir, et voir dans l’accompagnement ce qui permet à de nouvelles possibilités (par exemple l’ouverture et la confiance) de devenir accessibles. De plus, ces thérapeutes voyaient leur rôle comme celui d’« avoir une relation où je peux confronter » (Sam), afin d’aider les personnes accompagnées à faire des liens entre contexte, actes et conséquences, et de favoriser une prise de responsabilité équilibrée :
… la capacité à prendre ses responsabilités, à regarder, à prendre du recul et à se dire : « Oui, ce sont ces choses-là qui ont mal tourné et voilà pourquoi elles ont mal tourné », et à comprendre ma propre enfance, mon aptitude et ma capacité à être parent en faisant face peut-être à un trauma. (Sam)
Enfin, les thérapeutes ont décrit l’accompagnement comme consistant souvent à offrir une aide concrète :
… il s’est trouvé qu’elle était en thérapie avec moi au moment du Letterbox [le Letterbox Contact désigne un accord formel par lequel parents de naissance et parents adoptifs peuvent échanger des nouvelles de l’enfant], et on l’a fait ensemble, et elle a dit : « C’est la première fois que j’ai l’impression d’avoir écrit une lettre que je voulais écrire, d’avoir envoyé une lettre que je voulais écrire », alors que pendant toutes ces années elle avait essayé de le faire, mais écrire la lettre avait été traumatisant … et elle a eu le sentiment d’avoir écrit les choses qui avaient du sens pour elle et qu’elle avait voulu dire … (Drew)
Les thérapeutes trouvaient du réconfort à remarquer des changements, même minimes : « … ça l’a aidé, dans un sens ça l’a aidé à prendre confiance et ça l’a fait tenir … » (Taylor). Cela rendait le travail plus personnel à leurs yeux, les aidait à en percevoir les satisfactions et leur donnait le sentiment d’accomplir quelque chose.
Les thérapeutes ont souligné les difficultés importantes rencontrées dans leur travail, non seulement avec les familles de naissance, mais aussi avec le système plus large. Pour pouvoir faire ce travail, il leur fallait, selon leurs dires, garder les pieds sur terre, s’appuyer sur le soutien reçu et trouver un équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle.
Il ressortait que ce travail demandait beaucoup sur le plan personnel ; une personne a déclaré : « C’est exigeant, et je me demande souvent si ce travail a une date de péremption » (Sam). Les thérapeutes ont décrit les moments où les nombreuses difficultés du travail étaient dures à porter, comment « des choses surgissent et vous font trébucher » (Alex) et comment « ce travail pourrait vous faire croire que le monde est un endroit pourri » (Taylor).
Les thérapeutes ont décrit le poids qu’il y a à « porter » la personne accompagnée, à garder les séances ouvertes et disponibles et à gérer les risques. Ces thérapeutes ont expliqué que des limites complexes les mettaient souvent à l’épreuve, lorsque des personnes accompagnées pouvaient être très en colère contre leur thérapeute ou lorsqu’il fallait rester auprès de quelqu’un « de si désespéré et de si inconsolable » (Alex), et qu’« il faut trouver une façon d’être avec eux, d’être à leurs côtés… mais sans que ce soit trop pour soi non plus » (Taylor). Sam a dit qu’il pouvait être « très facile de s’enfoncer trop loin », au risque de « se laisser submerger » (Sam). Taylor l’a redit :
Parfois on se surprend, à des moments inattendus de la semaine, à se souvenir de quelqu’un… c’est la nature du travail, c’est très, vous voyez, ce n’est pas si facile de lâcher quand on sort de la pièce. (Taylor)
Certaines des personnes interrogées ont parlé de leur vigilance face au traumatisme vicariant :
J’ai eu recours à la supervision [avec une personne collègue indépendante, praticienne expérimentée] … et ça … m’a appris … le traumatisme vicariant, et comment il peut s’insinuer tout doucement et, tout à coup, être là. On ne regarde plus la vie comme avant, on peut commencer à voir les choses de façon très négative, à ne plus faire confiance, et on peut commencer à adopter des comportements négatifs … (Alex)
Le travail avec le système plus large et avec d’autres organismes mettait aussi les thérapeutes à l’épreuve. Ces thérapeutes s’interrogeaient sur la valeur et le rapport coût-efficacité de l’approche à court terme, centrée sur la crise, qui est souvent commandée. Il leur semblait devoir sans cesse composer avec les transformations des services au gré de politiques gouvernementales en perpétuel changement, et le lien avec le système plus large de protection de l’enfance ne leur paraissait pas aisé : « … quand on appelle l’interlocuteur extérieur, on ne sait jamais sur quoi on va tomber » (Taylor).
Pour faire face à ces multiples difficultés, les thérapeutes s’appuyaient sur la supervision et, dans certains cas, sur leur propre thérapie personnelle. Ces thérapeutes appréciaient de travailler dans une organisation soutenante et de faire partie d’une équipe animée par une éthique du soin, où il était possible de dire : « Voilà ce qui se passe, qu’est-ce que vous en pensez ? » (Taylor). La supervision et le soutien de la direction étaient appréciés lorsque la formation continue et le développement professionnel y étaient valorisés et encouragés :
Je pense que [la personne qui dirige le service] a toujours eu ce côté : « Oh, prenons soin de vous », donc on a toujours des scones à nos réunions. C’est agréable, ce sont ces petites attentions … (Taylor)
Par ailleurs, les thérapeutes trouvaient une certaine sécurité et « quelque chose de vraiment solide » (Drew) dans leurs connaissances et leur expérience thérapeutiques, en s’appuyant sur ce que des années de pratique leur avaient appris. Enfin, la nécessité d’une bonne conscience de soi, de stratégies pour faire face et d’un moyen de laisser le travail derrière soi a été soulignée : « Donc, si mon sommeil commence à être perturbé, je sais que l’équilibre s’est déréglé quelque part, alors [je réagis en] prenant simplement soin de moi » (Drew). Toutes les personnes interrogées ont dit que, sans un système organisationnel soutenant ni la chaleur et l’attention de collègues, ce travail ne serait peut-être pas tenable.
Ces témoignages de thérapeutes offrent des pistes précieuses, tant pour le développement des services que pour les thérapeutes et les superviseurs qui travaillent avec des familles de naissance. Quatre des points saillants mis en évidence vont maintenant être discutés.
Le fil le plus fort qui traversait tous les témoignages était une attention puissante aux relations. Les principaux points d’orientation de leur travail étaient : l’histoire relationnelle et le contexte actuel des familles de naissance, y compris les situations où ces personnes avaient elles-mêmes subi des maltraitances ou vécu dans des conditions qui n’étaient ni sûres ni contenantes ; les relations que les familles de naissance continuent d’entretenir avec les enfants absents ; la relation thérapeutique entre ces praticiens et les familles de naissance dans le cadre de l’accompagnement ; et enfin leur propre contexte relationnel, et la nécessité qu’il soit émotionnellement sûr et soutenant.
Établir une relation thérapeutique est une condition première de tout travail thérapeutique efficace, mais, selon les thérapeutes, cela pose des défis particuliers avec les familles de naissance. C’est un thème familier de la littérature (par exemple Battle, Bendit et Gray, 2014 ; Harris, 2005 ; Morgan et al., 2019 ; Neil et al., 2010 ; Syrstad et Slettebø, 2019). Il faut souvent faire évoluer la perception que les familles de naissance peuvent avoir des professionnels, lorsqu’elles ont vécu par le passé une relation négative avec les institutions et que la confiance a été rompue (voir aussi Cox et al., 2017 ; Morgan et al., 2019 ; Neil et al., 2010). Les thérapeutes ont aussi mis en avant une perspective tenant compte du trauma, attentive aux effets de traumas multiples sur l’attachement et l’engagement. En accord avec les résultats de Lewis-Brooke et de ses collègues (2017), les thérapeutes estimaient que les familles de naissance s’engagent souvent lorsque les bons services sont proposés par les bons organismes, de la bonne manière. Il fallait, selon ces thérapeutes, que l’organisation des services permette aux thérapeutes de se consacrer délibérément à établir, encourager et maintenir une alliance thérapeutique. Un service souple était jugé essentiel : il permet aux thérapeutes de continuer à aller vers les personnes et à proposer le lien, même face au non-engagement ou à l’hostilité, et de construire la confiance de manière proactive et lente. Les thérapeutes ont aussi souligné l’importance de rendre la maîtrise aux familles de naissance chaque fois que possible, par exemple pour l’engagement, les rendez-vous et le contenu du travail, ce qui exige là encore de la souplesse dans l’organisation et les procédures des services.
Selon les thérapeutes, maintenir cette posture ouverte et accueillante n’était pas toujours facile ; ces thérapeutes ont mis en évidence plusieurs obstacles possibles au maintien du lien, dans un contexte d’intensité, d’instabilité et de complexité des relations avec les familles de naissance. Il s’agissait notamment de porter attention à ses propres perceptions et idées préconçues. Il a été montré que les discours stigmatisants et pathologisants sur les familles de naissance, ainsi que la notion d’« intérêt supérieur de l’enfant », peuvent masquer, invalider ou éroder la compassion et la compréhension à l’égard de la souffrance et des difficultés des familles de naissance, et engendrer ainsi souvent jugement et dénigrement (voir Broadhurst et Mason, 2017 ; Carolan et al., 2010 ; Featherstone, Gupta et Mills, 2018 ; Neil, 2013). À l’inverse, les thérapeutes de l’étude s’attachaient à remettre en question leurs propres biais pour que la compassion puisse grandir. Ces thérapeutes proposaient de mettre au jour, de reconnaître et de valider les facteurs sociaux et contextuels complexes de la vie des familles de naissance, et d’encourager une élaboration du sens qui permette aux familles de naissance elles-mêmes de faire des liens entre ces expériences et le retrait de leurs enfants, dans un espace soutenant, sans jugement et émotionnellement sûr.
Les thérapeutes ont décrit une relation différente des conceptions plus traditionnelles de la relation thérapeutique. Cela rejoint les résultats de Morgan et de ses collègues (2019), qui s’appuient sur la notion de « plier le cadre » (bending the frame) d’Eversole (1997) pour montrer combien les parents de naissance apprécient, par exemple, un accueil chaleureux, avec une tasse de thé ou un câlin. Eversole décrit le fait de plier le cadre comme une approche souple du cadre thérapeutique, qui s’ajuste aux circonstances toujours changeantes de la personne accompagnée. Cela peut consister à être disponible de façon constante, à proposer des séances plus longues ou en dehors des cadres habituels, des conversations réciproques, à partager une tasse de thé ou à offrir une aide concrète (voir aussi Lewis-Brooke et al., 2017). Une telle relation thérapeutique peut contraster avec d’autres relations que les parents de naissance ont pu connaître (Broadhurst et Mason, 2014). Morgan et ses collègues (2019) décrivent le pouvoir potentiellement transformateur et réparateur de l’établissement de ce type de relation.
Les thérapeutes ont aussi dit ajuster leurs attentes de changement, accorder de la valeur aux petits pas et garder l’espoir que le changement était possible. Cet espoir était souvent récompensé par le sentiment d’accomplir quelque chose dans leur travail. Cela concorde avec les effets positifs du travail thérapeutique rapportés par des familles de naissance (par exemple Battle, Bendit et Gray, 2014 ; Cox et al., 2017 ; Morgan et al., 2019), comme le sentiment d’avoir plus de pouvoir d’agir et d’être plus capable de gérer ses émotions, des relations plus positives et de nouvelles compréhensions. Broadhurst et Mason (2014) ont rapporté d’autres changements, touchant à la capacité à élever les enfants dont les parents ont la charge, au renforcement des mécanismes d’adaptation et à une évolution des relations avec les professionnels.
Malgré ces satisfactions, il était clair que l’accompagnement des familles de naissance comportait de nombreuses difficultés. Les thérapeutes ont souligné l’importance d’une organisation soutenante, d’un bon travail d’équipe, de la supervision et, dans certains cas, d’une thérapie personnelle, d’un équilibre entre travail et vie personnelle, et de la capacité à laisser le travail derrière soi en fin de journée. Les thérapeutes appréciaient leur formation et les cadres théoriques sur lesquels s’appuyer. L’expérience de la pratique thérapeutique, ainsi que la formation continue et le développement professionnel, étaient particulièrement valorisés (voir aussi Battle, Bendit et Gray, 2014).
Cela a des implications pour la conception des services comme pour la posture thérapeutique, et montre l’intérêt potentiel de certaines approches thérapeutiques.
Les témoignages des thérapeutes de cette étude concordent avec la littérature existante (Cox et al., 2017 ; Morgan et al., 2019 ; Neil et al., 2010), qui montre la nécessité d’un service pragmatique et souple, attentif aux difficultés relationnelles que rencontrent les familles de naissance pour accéder à un accompagnement thérapeutique : manque de confiance dans les institutions, absence possible de toute expérience de relations d’attachement positives, histoires de trauma qui entravent un attachement sécure, absence de réseau de soutien. La conception des services devrait permettre un engagement lent et collaboratif, à l’initiative du service et des praticiens, pour que la confiance puisse se développer avec le temps (Syrstad et Ness, 2021), et devrait laisser aux familles de naissance la maîtrise du moment et des modalités de recours au service. Parmi les exemples de mise en œuvre par les thérapeutes dans leur service : appels téléphoniques et SMS, service « en attente », choix entre séances en présence ou par téléphone, « prises de nouvelles », « plier le cadre », recours à l’humour, ouverture et transparence, et souci d’être concrètement utile.
Les services qui proposent un accompagnement thérapeutique aux familles de naissance doivent prendre le même soin du contexte relationnel de leurs équipes. Les nombreuses difficultés personnelles et relationnelles du travail avec les familles de naissance sont apparues clairement : gérer le risque, offrir un espace à des émotions intenses et submergeantes, être témoin de récits douloureux de perte, de difficultés et d’injustice, affronter l’ambivalence et la mise à l’épreuve des limites dans la relation thérapeutique. Les thérapeutes ont décrit avec force la valeur accordée au fait de travailler dans une organisation bienveillante et de faire partie d’une équipe accueillante et reconnaissante. On pense à la notion d’« équipes de solidarité » (solidarity teams) de Reynolds (2010 ; 2011), décrite comme la construction d’une communauté de soin qui permet de créer un espace très soutenant, guidé par des valeurs, où les praticiens trouvent une sécurité relationnelle, à l’abri du jugement, mais où des collègues qui les soutiennent peuvent aussi les interpeller et leur demander des comptes. Cette approche nourrit une pratique riche, éthique et réflexive, tout en répondant avec beaucoup de soin à l’expérience personnelle des praticiens qui sont témoins des récits de douleur, de difficultés et d’injustice sociale des personnes accompagnées. En outre, les thérapeutes appréciaient d’avoir accès à une bonne supervision et de recevoir un soutien pour accéder à des possibilités de formation continue.
Enfin, le contexte relationnel plus large du travail, et en particulier la relation du service d’accompagnement avec les autres organismes impliqués dans la protection, comme le logement et les prestations sociales, a aussi été souligné comme important. Il est préoccupant que les thérapeutes aient décrit ces relations comme souvent fragiles ou problématiques. La littérature a souvent souligné (voir par exemple Cox, McPherson et Blumenfeld, 2021 ; Syrstad et Ness, 2019) que les réalités matérielles de la vie des familles de naissance peuvent déterminer si une intervention thérapeutique peut être mise en place, se maintenir et être utile. Par conséquent, des questions comme les demandes de prestations, le logement, l’emploi, les contacts avec l’enfant, le contact par Letterbox et les relations avec les services sociaux devraient être définies comme faisant partie du rôle des praticiens. Une tension a été relevée entre la nécessité, pour les thérapeutes, d’offrir un service indépendant aux familles de naissance et le besoin d’une collaboration étroite avec les autres organismes. Syrstad et Ness (2019) montrent que la collaboration exige souvent de composer avec ce qui peut être vécu comme des valeurs, des engagements, des points de vue et des priorités contradictoires, et peut conduire à des clivages et à une polarisation. Pour les services d’accompagnement des familles de naissance, investir dans de bonnes relations de travail avec les organismes locaux concernés, et être transparent avec les familles de naissance sur la nature de ces relations, semble essentiel. Le modèle de consultation collaborative (Fredman, Papadopoulou et Worwood, 2018) est une façon de construire de tels partenariats. Il encourage les équipes à créer des liens entre organismes et à collaborer pour élaborer une compréhension collective du contexte relationnel organisationnel, en développant une compréhension bienveillante des difficultés et des possibilités de chacun. L’intérêt d’un travail interinstitutionnel efficace est solidement établi (The Family Rights Group et The Nuffield Foundation, 2018).
Les thérapeutes qui ont établi un lien thérapeutique avec un membre d’une famille de naissance sont bien placés pour promouvoir une compréhension contextuelle et relationnelle de la situation familiale, et pour remettre en question une perception étroite, saturée par le problème, en élargissant le récit à ses forces, à ses valeurs et à ses intentions. Cela pourrait produire, d’un service à l’autre, une formulation plus psychologique, plus attentive au trauma et plus contextuelle des difficultés des familles, permettre une relation plus collaborative avec les familles de naissance et décourager les réponses plus réactives du système élargi. La formulation en équipe (Hartley, 2021 ; Johnstone, 2013) serait une façon d’y parvenir. Il s’agit d’une approche tenant compte du trauma, dans laquelle une équipe identifie collectivement les difficultés que rencontre une personne ou une famille et leurs raisons, puis s’appuie sur cette compréhension partagée pour envisager des réponses utiles (Johnstone, 2019). La formulation en équipe reste sous-utilisée dans le système d’aide sociale et pourrait constituer un outil utile dans ce contexte.
Les thérapeutes de cette étude accordaient de la valeur au développement d’une relation humanisante, en « offrant un lien humain » et en validant et contextualisant les expériences, et y voyaient un moyen d’établir le lien et de restaurer, pour les familles de naissance, la dignité et une image de soi déstigmatisée. Syrstad et Slettebø (2019) ont souligné l’importance de permettre aux parents de naissance d’être autre chose que des individus déviants ou des parents défaillants : cela peut réduire la honte et favoriser la collaboration plutôt que la défensive et la résistance. S’appuyer sur les forces et les capacités des familles de naissance, y compris dans leur identité parentale, a été présenté comme une manière d’y parvenir (par exemple Boddy et al., 2014 ; Syrstad et Ness, 2019). De plus, l’idée de « plier le cadre » de l’accompagnement (Morgan et al., 2019) pour bousculer les différences de pouvoir et favoriser la réciprocité et l’aisance relationnelles résume la posture que les thérapeutes cherchaient à adopter.
Les thérapeutes ont aussi souligné l’importance d’offrir aux familles de naissance, dans la relation thérapeutique, un lien accueillant et sans jugement, en ayant conscience qu’un tel lien n’est peut-être pas facilement accessible dans le reste de leur vie. Par moments, cependant, ce lien devait être conquis plutôt que tenu pour acquis. Les familles de naissance forment un groupe très stigmatisé (Otterlei et Engebretsen, 2021), et les thérapeutes de l’étude, comme dans les résultats de Syrstad et Ness (2019), ont dit devoir garder leur vigilance et remettre en question leurs propres attitudes stigmatisantes envers les familles de naissance. Il peut s’agir de réactions de colère, de moralisme ou de jugement susceptibles d’empêcher d’agir conformément à leurs propres valeurs et à leurs convictions sur ce dont le travail thérapeutique a besoin. Les thérapeutes ont rapporté qu’en s’intéressant aux histoires de vie des familles de naissance et en établissant un lien humain, il leur devenait possible de s’éloigner du jugement et de trouver de la compassion. Les services devraient garder à l’esprit combien il importe que les praticiens restent attentifs à leurs propres attitudes, biais et angles morts et les remettent en question (Wiley et Baden, 2005). Des espaces réflexifs d’équipe réguliers (dont les équipes de solidarité et la formulation en équipe, évoquées plus haut) et la supervision peuvent être d’une aide inestimable, en offrant des espaces accueillants où les thérapeutes peuvent examiner honnêtement leurs réactions envers les familles de naissance et interroger leurs propres biais et leurs obstacles à l’acceptation.
Les thérapeutes ont dit offrir aux familles de naissance un espace pour « apporter leurs sentiments de parent », en soulignant combien les familles de naissance se sentent souvent incapables de parler de leur enfant, si bien que leur chagrin après la perte d’un enfant reste caché, méconnu et non reconnu (Geddes, 2021 ; Memarnia et al., 2015 ; Siverns et Morgan, 2021). Il pourrait donc être précieux de concevoir le travail thérapeutique comme un travail de deuil. Robinson (2002), Wiley et Baden (2005) et d’autres ont décrit le soulagement que peuvent ressentir des parents de naissance lorsqu’on les encourage enfin à parler de leur enfant et de leurs sentiments de perte en tant que parents. Les thérapeutes ont toutefois souligné le coût potentiel de l’accueil, dans cet espace, de l’intensité souvent submergeante des émotions exprimées par les familles de naissance. Là encore, une supervision et un travail d’équipe soutenants, le sentiment que l’organisation prend soin de ses équipes, et une frontière nette entre le travail et le reste de la vie étaient jugés essentiels pour permettre aux praticiens à la fois d’offrir ce travail et de tenir dans la durée. Cela peut comprendre une thérapie personnelle.
Les approches thérapeutiques qui privilégient une posture contextuelle, désindividualisante et dépathologisante, et qui placent les relations au centre, semblent bien convenir au travail thérapeutique avec les familles de naissance, et s’accordent avec les intentions et les valeurs exprimées par les thérapeutes de cette étude. Deux de ces approches vont maintenant être brièvement examinées.
Une approche de l’accompagnement tenant compte du trauma, qui met l’accent sur la sécurité relationnelle, la confiance, la collaboration et le choix ainsi que sur le pouvoir d’agir de la personne, a été jugée utile dans le travail avec les familles de naissance (Battle, Bendit et Gray, 2014 ; Enlander, Simonds et Hanna, 2021). Une telle approche prend en compte l’histoire de trauma souvent complexe des familles de naissance, ainsi que l’exclusion et la marginalisation contextuelles qu’elles continuent de subir (Carolan et al., 2010). Beaucoup de notions classiques qui font peser à la fois la responsabilité et le blâme du non-engagement et de l’échec thérapeutiques sur l’individu, comme le fait de qualifier les personnes accompagnées de « non engagées » ou de « non coopératives » (Featherstone et Fraser, 2012), de « déconnectées » ou de « peu portées à l’introspection » (Memarnia et al., 2015), sont remises en cause par une approche tenant compte du trauma. Dans ce cadre, ces réponses sont vues comme des réactions compréhensibles au trauma et aux difficultés. De fait, cette approche donne la priorité à l’établissement de la confiance et de la sécurité relationnelles, en offrant un espace émotionnellement soutenant et constant pour trouver du sens aux expériences traumatiques, y compris la perte d’un enfant. En outre, une approche tenant compte du trauma invite à penser un pont entre le réseau relationnel du membre de la famille de naissance (par exemple le ou les enfants retirés, la famille, les amis et la communauté) et sa vie quotidienne, au-delà du retrait de son ou ses enfants.
De même, une approche de thérapie narrative (White, 2007 ; White et Epston, 1990) a été présentée comme potentiellement utile dans le travail avec les familles de naissance (Kielty, 2008 ; Robinson, 2002 ; Syrstad et Slettebø, 2019), et elle semble s’accorder avec les valeurs et les intentions des thérapeutes pour leur travail. Cette approche invite « les thérapeutes à jouer dans la même “équipe” que les parents, de sorte que les parents n’aient pas à dépenser leur énergie à convaincre les thérapeutes et à les rallier à leur cause » (Syrstad et Ness, 2019 : 209). La thérapie narrative a été considérée comme permettant de restaurer la dignité et une image de soi préférée par un processus de réécriture (re-authoring) (White, 2007), qui soutient l’élaboration d’un récit riche et à histoires multiples de la vie des familles de naissance, au-delà de l’histoire unique, saturée par le problème, du « parent mauvais ou déviant » (Morgan et al., 2019). Selon les personnes ayant participé à l’étude de Morgan et de ses collègues, cela comprenait le fait de « renforcer un autre fil narratif, fait d’amour et de dévouement envers leurs enfants absents, qui leur permet de se situer plus pleinement et avec plus d’assurance dans une identité préférée de “mère” » (2019 : 150).
Cet article cherche à donner vie à l’expérience d’un petit groupe de thérapeutes d’expérience qui soutiennent des familles de naissance après le retrait imposé de leur ou leurs enfants. Il faut garder à l’esprit que seul un petit nombre de thérapeutes, issus d’un même service d’accompagnement des familles de naissance, ont participé à l’étude ; les résultats ne sont donc ni concluants ni généralisables. L’étude offre cependant des résultats potentiellement transférables, utiles aux instances qui commandent ou conçoivent des services d’accompagnement thérapeutique pour les familles de naissance et aux personnes qui travaillent avec elles sur le plan thérapeutique.
Il faut noter que toutes les personnes qui ont participé à cette étude se définissent comme d’origine ethnique blanche. Il est bien établi que les personnes issues de minorités racisées sont surreprésentées dans le système de protection de l’enfance (Harris, 2005), et que les organismes manquent de représentation culturelle dans leurs équipes et peuvent proposer des services et des interventions culturellement inaccessibles ou peu dignes de confiance, insensibles ou inadaptés (par exemple Harris, 2004). Il est urgent d’améliorer la représentation au sein des équipes des services de protection et d’adoption, et de développer des équipes compétentes, capables de répondre de manière appropriée aux besoins des communautés qu’elles servent.
Si le service dans lequel exercent ces thérapeutes s’adresse à l’ensemble des familles de naissance (y compris les pères de naissance, les grands-parents, les frères et sœurs et d’autres proches), on sait que l’expression « familles de naissance » est encore le plus souvent lue et comprise comme désignant les « mères de naissance », et plus des deux tiers des orientations reçues par le service concernaient ce groupe. De plus, parmi les personnes orientées, les pères de naissance étaient moins susceptibles d’accepter la proposition d’accompagnement. Les effets du retrait d’un enfant sur les pères de naissance restent moins reconnus, moins compris et moins étudiés par la recherche (Clapton, 1997 ; Clapton et Clifton, 2016 ; Clifton, 2012 ; Deykin, Patti et Ryan, 1988). De même, les effets sur le réseau familial élargi restent peu documentés, et ses besoins sont souvent négligés (Broadhurst et Mason, 2017 ; Hipple et Haflich, 1993 ; Neil, 2006 ; Neil et al., 2010).
Des recherches restent nécessaires, à la fois sur les moyens efficaces de répondre aux besoins de l’ensemble des familles de naissance confrontées à la perte imposée de leur enfant, et sous forme d’évaluations rigoureuses des modèles de service en usage. Il s’agit notamment de mieux comprendre les obstacles structurels et idéologiques à la mise en place de services efficaces. En outre, un grand nombre de membres de familles de naissance ne s’adressent pas à des services d’accompagnement comme celui décrit ici, et ce groupe reste hors d’atteinte et inaudible, tant pour les services que pour la recherche.
Les témoignages de thérapeutes présentés ici ont mis en lumière avec force les nombreuses difficultés vécues à la fois par les familles de naissance après le retrait imposé de leur ou leurs enfants et par les praticiens qui s’engagent à les soutenir. Une approche relationnelle, dans la salle de consultation, au sein de l’organisation et entre les organismes, est apparue comme un cadre capable de répondre à ces nombreuses difficultés. Elle peut ouvrir la voie à un travail thérapeutique susceptible de transformer la vie des familles de naissance.
Complexe Systémique : à retenir
Ce petit article dit clairement ce que la systémique sait depuis longtemps : l’engagement n’est pas une qualité de la personne accompagnée, c’est un produit de la relation et du contexte. Après une procédure de placement vécue comme humiliante, la méfiance des familles de naissance est une réponse compréhensible ; c’est au service de persévérer, d’offrir un cadre souple (attente, téléphone, retour possible) et de rendre la maîtrise aux personnes. L’article rejoint la thérapie narrative et l’approche tenant compte du trauma, et propose des outils concrets : formulation en équipe, consultation collaborative entre organismes, « équipes de solidarité » de Vikki Reynolds pour soutenir des thérapeutes face au traumatisme vicariant. Les limites sont importantes : cinq personnes d’un seul service, toutes blanches, aucune parole de familles de naissance, et des pères largement absents. À lire avec l’étude norvégienne sur le travail systémique avec des parents dont les enfants sont placés, et avec l’article sur le contact avec les parents de naissance vécu par les parents d’adoption.
Notes de l’original
Remerciements. L’équipe remercie les thérapeutes qui ont pris part à cette recherche pour leur temps et pour avoir partagé leur expérience, ainsi que la personne qui dirige le service d’accompagnement et qui a soutenu l’étude.
Liens d’intérêts. L’équipe de recherche ne déclare aucun lien d’intérêts potentiel concernant la recherche, la rédaction et/ou la publication de cet article.
Financement. L’équipe de recherche n’a reçu aucun soutien financier pour la recherche, la rédaction et/ou la publication de cet article.
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Traduction non officielle en français de Construire la confiance relationnelle et l’espoir : l’expérience de thérapeutes d’un service destiné aux familles de naissance dont les enfants ont été adoptés ou placés, par Lizette Nolte et Caoimhe Forbes, Adoption & Fostering, vol. 47, no 1, p. 77-93 (2023), doi : 10.1177/03085759231162110, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence. Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.
Traduction française non officielle de « Building relational trust and hope: The experiences of counsellors in a service for birth relatives whose children have been adopted or taken into care », publié dans Adoption & Fostering (2023) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.
Lire l’article originalComment citer cet article
Nolte, L., et Forbes, C. (2023). Construire la confiance relationnelle et l’espoir : l’expérience de thérapeutes d’un service destiné aux familles de naissance dont les enfants ont été adoptés ou placés (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/construire-la-confiance-relationnelle-et-l-espoir-l-experience-de-therapeutes-d-un-service (Œuvre originale publiée en 2023 dans Adoption & Fostering, 47(1), 77-93 (2023) ; republiée en 2023 par Adoption & Fostering, https://journals.sagepub.com/doi/10.1177/03085759231162110)
Pour aller plus loin