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International Journal of Environmental Research and Public Health · Famille

De la perspective à la pratique : les cadres théoriques du trauma, de la violence et de la maltraitance intergénérationnels et leurs implications pour la réponse thérapeutique

Pourquoi le trauma d’une génération resurgit-il dans la suivante ? Selon la réponse qu’on donne, on ne soigne pas de la même façon. L’équipe de Crysta Bowe, à l’université Charles Sturt (Australie), passe en revue dix familles de théories, de l’inconscient à l’épigénétique, des récits familiaux aux savoirs autochtones, et montre pour chacune l’intervention qu’elle appelle. Elle plaide pour un pluralisme théorique assumé.

Auteurs Crysta Bowe, Cate Thomas et Patricia Mackey (School of Social Work and Arts, université Charles Sturt, Barton, Territoire de la capitale australienne, Australie)Première publication International Journal of Environmental Research and Public Health, 21 février 2025Traduction Complexe Systémique, traduction non officielle

Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de De la perspective à la pratique : les cadres théoriques du trauma, de la violence et de la maltraitance intergénérationnels et leurs implications pour la réponse thérapeutique, par Crysta Bowe, Cate Thomas et Patricia Mackey, publié dans International Journal of Environmental Research and Public Health (MDPI) (2025), doi : 10.3390/ijerph22030321, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Le tableau 1 est présenté sous forme de liste ; les déclarations de fin d’article sont regroupées dans les notes. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.

Chaque perspective a ses forces et ses limites, et ce qui est efficace dans une relation thérapeutique peut se révéler impuissant ou inopérant dans une autre.

Crysta Bowe, Cate Thomas et Patricia Mackey

Résumé

Le trauma, la violence et la maltraitance intergénérationnels, dans lesquels les symptômes ou les expériences du trauma d’un ascendant se répètent ou se manifestent d’une autre manière dans les générations suivantes, représentent un défi sociétal de poids, auquel une multitude de stratégies d’intervention thérapeutique ont été appliquées. Les perspectives théoriques précèdent l’intervention clinique et sociale et orientent les décisions, tant dans les politiques publiques que dans la pratique. Elles restent pourtant souvent sous-jacentes, voire imperceptibles, dans le discours, si bien que les interventions demeurent en partie coupées de leurs fondements théoriques. Cette revue narrative cherche à résumer et à discuter chacune de ces théories telles qu’elles s’appliquent au trauma, à la violence et à la maltraitance intergénérationnels, et à mettre au jour leur lien possible avec des modèles ou des approches d’intervention particuliers. Elle présente la souplesse entre les théories et leur intégration comme des occasions d’atteindre des compréhensions nouvelles et enrichies et de faire naître des interventions thérapeutiques originales. Il en résulte une compréhension enrichie des théories qui expliquent le trauma, la violence et la maltraitance intergénérationnels, une appréciation plus fine de la pertinence de la théorie pour la pratique, et une incitation à combiner les perspectives théoriques de manière inédite.

Mots-clés : maltraitance envers les enfants, cycle de la maltraitance, trauma intergénérationnel, perspectives théoriques, thérapie

1. Introduction

Le trauma intergénérationnel désigne des symptômes traumatiques, comme une réponse au stress suractivée, une symptomatologie ou un diagnostic en santé mentale, ou des difficultés relationnelles et interpersonnelles, qui se manifestent dans la descendance de personnes ayant survécu à un trauma, en l’absence d’expérience traumatique directe [1,2]. La violence ou la maltraitance intergénérationnelle, notion voisine, désigne la répétition, au fil des générations, de l’expérience de la maltraitance ou de la négligence (souvent interpersonnelle et intrafamiliale) [3,4]. Le trauma, la violence et la maltraitance intergénérationnels ont été étudiés dans plusieurs populations, dont les familles de personnes touchées par un génocide [5,6], la colonisation [7,8], la guerre [9], l’esclavage [10], le déplacement géographique [11,12], ou par des violences et négligences interpersonnelles comme les violences conjugales et la maltraitance envers les enfants [13,14]. Les études animales et la recherche biologique ont en outre apporté à ce champ de connaissances des études contrôlées ainsi que des données biologiques et épigénétiques [15,16].

La littérature propose diverses perspectives théoriques pour expliquer pourquoi la descendance de personnes traumatisées peut connaître des symptômes et des événements émotionnels et comportementaux éprouvants. Selon certaines, le trauma entraîne des modifications directes chez la descendance d’une personne, au niveau cellulaire et biologique, qui la prédisposent à certaines vulnérabilités ou à des réponses adaptatives particulières [17,18]. D’autres avancent que le trauma entrave de nombreux domaines du fonctionnement d’une personne, dont sa capacité parentale, exposant ainsi ses enfants au risque d’une adversité relationnelle ou environnementale directe pendant leur éducation [19,20]. D’autres encore mettent l’accent sur les facteurs communautaires et systémiques qui perpétuent le préjudice et l’adversité, en soutenant que ce sont le désavantage systémique, la pauvreté ou l’oppression qui affectent les générations suivantes ou entravent la guérison, plutôt que le trauma lui-même (ou en plus de lui) [21,22]. Les cadres théoriques sont indissociables des approches thérapeutiques : ils orientent la conception et la hiérarchisation des interventions cliniques et professionnelles mises en œuvre dans différentes situations. Cette discussion résume les perspectives théoriques que l’on rencontre dans la littérature pour expliquer le trauma, la violence et la maltraitance intergénérationnels, y compris les perspectives intégrées, ainsi qu’un certain nombre de modèles ou d’approches d’intervention associés, en encourageant une posture réflexive qui rend visibles les correspondances entre théorie et intervention thérapeutique.

La souplesse d’une revue narrative pour explorer les implications cliniques de la théorie permet de synthétiser un large corpus de connaissances sur le sujet et de proposer des interprétations et des analyses qui l’éclairent. Si, comme il est d’usage dans les revues narratives, aucun critère d’inclusion ou d’exclusion des sources n’a été fixé à l’avance [23], l’équipe a cherché à répondre aux questions de recherche « quelles théories la littérature mobilise-t-elle pour expliquer le trauma, la violence et la maltraitance intergénérationnels » et « quelles approches d’intervention sont associées à ces théories ». Les connaissances citées proviennent de sources savantes évaluées par les pairs, couvrant un large éventail (non exhaustif, ce qui dépasserait le cadre de l’article) de périodes, de bases de données et de revues. Les termes de recherche portaient sur le trauma, la violence et la maltraitance intergénérationnels, sur les théories ou conceptualisations, et sur les interventions, thérapies et approches, souvent répartis sur trois lignes de la fonction de recherche avancée. L’exploration des citations et des bibliographies pertinentes dans les articles clés, ainsi que la recherche manuelle dans les revues et les ouvrages collectifs consacrés au sujet, ont complété les connaissances présentées dans cette revue. Des lectures étendues, la contribution de l’ensemble de l’équipe de recherche et une démarche réflexive dans le choix des sources et l’élaboration de la revue ont permis de reconnaître et de gérer les biais et la subjectivité inhérents aux revues narratives.

2. Les perspectives théoriques et leurs implications pour l’intervention

Les approches de pratique sont souvent bien formulées et conceptualisées par les thérapeutes et les autres professions de l’aide, ainsi que par les organisations et les systèmes qui promeuvent, utilisent ou financent des modalités de traitement particulières. Les affiliations théoriques qui sous-tendent ces approches sont en revanche moins souvent énoncées, voire reconnues. Elles exercent pourtant une influence considérable par leurs présupposés sur les canaux par lesquels le trauma, la violence et la maltraitance peuvent se transmettre ou se manifester au fil des générations : elles conditionnent les interventions thérapeutiques ou de soutien proposées et orientent les objectifs et les approches du travail clinique. Les positions théoriques, celles des équipes cliniques comme celles des forces structurelles dans lesquelles elles s’inscrivent, doivent donc être mises en lumière et examinées, pour un choix plus réfléchi et plus délibéré de la modalité de traitement dans le travail avec le trauma, la violence et la maltraitance intergénérationnels.

Plusieurs cadres théoriques ou conceptuels établis, dont des théories intégrées, tentent d’expliquer pourquoi la descendance de personnes ayant survécu à un trauma ou à de la maltraitance peut rencontrer des difficultés expérientielles, psychologiques, sociales ou comportementales (voir le tableau 1). Selon ces interprétations, le trauma se transmet aux générations suivantes par divers canaux : des processus inconscients ou subconscients issus d’un trauma non reconnu, des ruptures dans les récits familiaux, des comportements appris, des perturbations des relations intrafamiliales, la formation de croyances fondamentales, des caractéristiques développementales, des modifications épigénétiques, des facteurs systémiques, des éléments issus des visions du monde et des expériences autochtones, et (fait important et fréquent) des perspectives intégrées.

Les affiliations théoriques, bien sûr, sont rarement figées. Elles se modèlent au contraire sur les valeurs, les besoins et les priorités axiologiques sans cesse changeants des thérapeutes, de la société et des personnes usagères [24,25]. Reconnaître cette plasticité théorique et s’y appuyer, en acceptant de combiner plusieurs perspectives théoriques ou d’y puiser simultanément, favorise des approches de traitement sur mesure et ajustées, et fait naître des compréhensions nouvelles de l’expérience intergénérationnelle ainsi que des approches de pratique originales. L’attention portée aux théories qui expliquent le trauma, la violence et la maltraitance intergénérationnels souligne aussi le contexte politique et structurel du traitement thérapeutique, et peut susciter ou étendre une pratique de niveau macro, qui plaide pour un changement systémique de la manière dont les thérapies sont choisies, financées et hiérarchisées [26].

Tableau 1 — Perspectives théoriques expliquant le trauma, la violence et la maltraitance intergénérationnels

Pour chaque perspective : cadres théoriques, compréhension du mécanisme de transmission, position théorique sur les interventions.

  • Perspectives des processus inconscients. Cadres : théories psychanalytiques et psychodynamiques [27,28] ; reviviscence traumatique [29,30] ; dissociation [31]. Transmission : les souvenirs traumatiques peuvent être inhibés ou refoulés et resurgir alors par des processus comportementaux ou relationnels inconscients, notamment la projection du trauma sur l’enfant, la dissociation, ou la reviviscence du trauma ou de la maltraitance. Interventions : aider les personnes à reconnaître leur trauma, à lui donner sens et à le maîtriser le fera passer dans la partie consciente de leur psychisme et interrompra sa transmission aux générations suivantes.
  • Perspectives narratives. Cadres : théories du stress traumatique secondaire [32] ou du trauma vicariant [33] ; théories de la communication du trauma [34]. Transmission : l’expérience du trauma ou de la maltraitance peut être communiquée de manière excessive ou insuffisante dans les récits familiaux. Pour les enfants, il en résulte soit une exposition vicariante à l’expérience traumatique, soit le sentiment d’un secret de famille saturé de honte. Interventions : aider les personnes survivantes à proposer des récits familiaux du trauma sécurisants et contenus, attentifs aux besoins propres de l’enfant et du parent, atténuera les risques de trauma intergénérationnel.
  • Perspectives de l’apprentissage. Cadre : théorie de l’apprentissage social [35]. Transmission : elle passe par les comportements que les parents donnent en modèle, parfois renforcés par les attitudes de la communauté et de la société. Les enfants imitent et reproduisent ces comportements tout au long de leur vie, y compris dans leur propre parentalité. Interventions : offrir aux enfants le modèle d’autres comportements, en soutenant le changement des comportements parentaux ou par une exposition alternative aux comportements souhaités, rompra la continuité intergénérationnelle.
  • Perspectives relationnelles. Cadres : théorie de l’attachement [36,37] ; théorie des systèmes familiaux de Bowen [38]. Transmission : l’enfant élabore un style de schémas relationnels et un sentiment de soi à la fois autonome et relié à travers ses premières relations avec les membres de sa famille. L’expérience traumatique d’un parent affecte la relation parent-enfant, avec des répercussions sur la parentalité ultérieure de l’enfant. Interventions : faire évoluer le style relationnel du parent et son sentiment de soi dans les relations, et l’aider à offrir à son enfant d’autres expériences relationnelles, entravera la transmission du trauma, de la violence et de la maltraitance à la génération suivante.
  • Perspectives des croyances fondamentales. Cadres : théorie des schémas [39,40] ; théories du traitement de l’information [41]. Transmission : elle passe par les croyances négatives profondes d’un parent traumatisé sur lui-même et sur son environnement social. Ces croyances affectent sa parentalité et conduisent ses enfants à développer des croyances fondamentales négatives semblables ou compensatoires. Interventions : aider les parents à reconnaître et à remettre en question les croyances fondamentales inutiles, et à développer d’autres croyances centrales qui façonnent leur rapport au monde, préviendra la transmission du trauma, de la violence et de la maltraitance aux générations futures.
  • Perspectives développementales. Cadres : psychopathologie développementale [42] ; traumatologie développementale biologique [43,44]. Transmission : le trauma, surtout s’il survient pendant des périodes sensibles du développement, entrave le développement des traits de personnalité, des compétences de régulation émotionnelle, des motivations relationnelles et de la santé mentale les plus propices à une parentalité bienveillante. La descendance est alors exposée à des approches parentales adverses et potentiellement traumatisantes. Interventions : des interventions qui tiennent compte des processus neurologiques et biologiques entravés par le trauma et les compensent, et qui introduisent d’autres processus organiques par la pharmacologie, réduiront les risques de trauma, de violence et de maltraitance intergénérationnels.
  • Perspectives de l’héritabilité. Cadres : hérédité génétique et épigénétique [45] ; programmation épigénétique fœtale [46] ; reprogrammation épigénétique au cours de la vie [47]. Transmission : le trauma affecte l’expression épigénétique du matériel génétique d’une personne. Cela prédispose le parent traumatisé à certaines difficultés comportementales, régulatrices et cognitives, qui peuvent aboutir au trauma ou à la maltraitance de sa descendance et aux modifications épigénétiques de son ADN qui en découlent, y compris dans l’environnement prénatal. Les modifications épigénétiques peuvent aussi être héritées par l’enfant à travers les changements survenus dans la cellule germinale (spermatozoïde ou ovocyte [pré-ovule]). Interventions : viser l’allègement des facteurs de stress environnementaux, et/ou la thérapie et le soutien individuels, y compris pendant la période prénatale, produira des changements épigénétiques positifs susceptibles de se manifester chez la personne comme dans les générations suivantes.
  • Perspectives systémiques. Cadre : théorie des systèmes écologiques [48]. Transmission : elle résulte d’une combinaison de facteurs relevant des domaines individuel, familial, communautaire et sociétal. Les interactions entre ces éléments du système amortissent ou intensifient la transmission du trauma aux générations suivantes et déterminent la manière dont se manifestent les symptômes et les facteurs de résilience. Interventions : prêter attention à tous les éléments du système d’une personne, y compris sociopolitiques, allégera la détresse individuelle et familiale et réduira la probabilité que la descendance des personnes survivantes connaisse un trauma et une maltraitance intergénérationnels.
  • Perspectives autochtones. Cadre : théorie du point de vue autochtone (Indigenous standpoint theory) [49]. Transmission : l’importance accordée aux relations (avec la famille, la parenté, la terre, l’esprit et les ancêtres) dans les visions du monde autochtones fait que le trauma se diffuse largement et endommage la guérison communautaire, le savoir traditionnel et les pratiques d’éducation des enfants. L’intrusion des modèles d’intervention occidentaux fragilise encore la guérison et le rétablissement autochtones. La combinaison de ces facteurs accroît la vulnérabilité des générations futures. Interventions : un retour à la culture et la possibilité de pratiquer la guérison autochtone, conjugués à une décolonisation systémique et individuelle, aideront les personnes et les communautés autochtones à guérir du trauma et à prévenir sa transmission aux générations futures.

2.1. Les perspectives des processus inconscients

Selon les perspectives des processus inconscients, « ériger des barrières contre le savoir » [50] est une réponse au trauma courante mais délétère, qui fait resurgir la souffrance refoulée sous forme de symptômes. Les personnes dont le trauma n’est pas reconnu peuvent avoir du mal à développer un sentiment de soi intégré [51], vivre ce trauma non reconnu sous forme de symptômes somatiques, psychologiques ou comportementaux [52], rejouer instinctivement le trauma [29,53] ou projeter inconsciemment sur leur enfant la détresse qu’elles désavouent [51,54].

2.1.1. Les théories psychanalytiques et psychodynamiques

Les théories psychodynamiques partent du principe que la transmission intergénérationnelle se fait par un déplacement inconscient, sur l’enfant, de souvenirs intolérables et non reconnus, ce qui entrave son développement psychologique autonome et provoque, tout au long de sa vie, des manifestations inexplicables de mémoire, de détresse et de symptômes [55,56]. C’est peut-être là qu’est né l’intérêt initial pour le trauma intergénérationnel [57], avant même la recherche sur la descendance des personnes ayant survécu à la Shoah, par laquelle on considère souvent que ce champ d’étude a commencé [6,58]. Dès 1932, le psychanalyste Sándor Ferenczi évoquait une transplantation inconsciente du trauma, de la passion et de la culpabilité du parent dans le psychisme de l’enfant [57,59]. D’autres travaux ont ensuite parlé du trauma non élaboré comme d’un « fantôme » (ghost) [60] ou d’un « fantôme » (phantom) [55,61] qui se répercute à travers les générations, et du transfert de la détresse parentale non résolue sur l’enfant, qui interrompt le développement de sa personnalité et de son soi [54,62].

Une lecture psychanalytique formule aussi des hypothèses sur la transmission des traumas collectifs, en suggérant que le trauma partagé se cristallise en mémoire sociale ou en conscience collective. Lorsque cette mémoire n’est pas reconnue, qu’elle est refoulée ou oubliée au fil des générations, elle devient un inconscient collectif qui se manifeste sous forme de motifs, de peurs, de désirs et d’instincts innés et subliminaux, partagés par les communautés et les sociétés [63,64].

2.1.2. Implications pour l’intervention des théories psychanalytiques ou psychodynamiques

Du point de vue de la psychanalyse et des théories psychodynamiques, les objectifs de la thérapie avec les personnes ayant vécu un trauma, une violence ou une maltraitance intergénérationnels consistent notamment à faciliter l’accès aux traumas non métabolisés du psychisme, afin de les élaborer et de les résoudre [65]. Cela peut passer par la thérapie par la parole, qui consiste à soutenir l’enrichissement du fonctionnement réflexif à l’égard du trauma (développer une compréhension du lien entre les traumas passés et les émotions, croyances et comportements actuels [66,67]) et à faire prendre conscience à la personne accompagnée de l’influence de son passé. On peut tout autant recourir à des approches non verbales fondées sur le symbole et la reviviscence, comme la thérapie par le jeu de sable [68] et l’analyse des rêves [69], qui passent par des méthodes moins directes pour rendre visible le récit du trauma et le réécrire. Les approches psychodynamiques et psychanalytiques supposent un travail thérapeutique de plus long terme (et plus coûteux), qui traite la personne dans sa globalité au lieu de se contenter de gérer les symptômes ; on leur reproche parfois un manque de preuves empiriques, ce qui les rend moins attrayantes au regard des priorités positivistes, coûts-bénéfices et néolibérales de nombreux modèles de santé publique [70,71].

2.1.3. La reviviscence traumatique

Le concept freudien de « compulsion de répétition » [30,72], et ses applications ultérieures, souvent appelées reviviscence ou remise en acte (reenactment) [29,73], suggèrent que le trauma désavoué peut être revécu sous forme de cauchemars, de reviviscences (flashbacks) et de mises en acte comportementales ou situationnelles (dans le rôle de la victime ou de l’auteur). La personne survivante peut s’exposer inconsciemment à des circonstances qui reproduisent le trauma initial, soit pour tenter de modifier l’expérience et de maîtriser le trauma, soit comme conséquence involontaire de ses défenses psychologiques [29,53]. Les enfants de parents pris dans une reviviscence traumatique vivent alors le trauma, soit indirectement (à travers les comportements et les états émotionnels des parents), soit directement (dans la mise en acte comportementale et situationnelle). La littérature suggère aussi que la reviviscence traumatique peut se produire de manière intergénérationnelle, la descendance répétant inconsciemment les situations et les expériences de ses ancêtres [53].

2.1.4. Implications pour l’intervention de la théorie de la reviviscence traumatique

Une approche issue de la théorie de la reviviscence traumatique consiste à recréer, de manière délibérée et consciente, l’expérience du trauma ou ses séquelles dans la sécurité de la relation thérapeutique, dans le but d’aboutir à de nouvelles interprétations ou à d’autres issues. Avec les enfants, on peut recourir à la thérapie par le jeu, qui consiste à leur offrir le langage du jeu, puis à être témoin et à guider le passage de la reviviscence à l’autonomisation et à la réécriture de leur histoire [74,75]. L’accent est mis également sur l’usage de la relation thérapeutique pour rendre visibles les schémas relationnels inconscients et offrir à la personne accompagnée une autre expérience relationnelle [76,77], ce qui peut passer par l’usage délibéré du transfert, où les schémas d’interaction de la personne et ses émotions à l’égard d’autrui sont rejoués, et possiblement résolus, dans la relation thérapeutique [78].

2.1.5. La dissociation

La dissociation [31], et les notions associées de déréalisation et de dépersonnalisation, implique une déconnexion d’avec soi, ses souvenirs, ses émotions et son environnement, en guise de défense psychologique contre un trauma accablant [79,80]. Une application intergénérationnelle de cette théorie suggère que la dissociation affecte l’état affectif des parents traumatisés dans la relation parent-enfant [81,82]. Plusieurs études ont présenté la dissociation chez les parents ayant vécu un trauma comme un facteur de risque de trauma et de maltraitance pour leurs propres enfants [80,83]. Traditionnellement rattachée aux théories psychodynamiques [59,81], la dissociation comme réponse au trauma, voire comme aspect non pathologique et ordinaire de la personnalité [84], s’est imposée dans les théories et les thérapies courantes. La littérature reconnaît assurément des tendances dissociatives chez les personnes survivantes [85], notamment une mise à distance émotionnelle ou psychologique des souvenirs de l’événement traumatique [53,83], des souvenirs traumatiques fragmentés, incomplets, difficiles à rappeler et à exprimer [73,86], et des émotions émoussées ou non ressenties [87].

Plusieurs conceptualisations rattachent la dissociation à un clivage du soi, ou à des « états du soi multiples » [88]. La dissociation structurelle implique la séparation entre des parties « apparemment normales » du soi, qui permettent à la personne de fonctionner en société, et des parties qui revivent sous une forme ou une autre les souvenirs traumatiques [89,90]. Le modèle des états comportementaux discrets soutient que les personnes passent d’un état comportemental à un autre pour répondre aux attentes de celles avec qui elles sont en relation à ce moment-là, la dissociation survenant lorsque les états liés au trauma sont trop éloignés (en mémoire, en symptômes somatiques et en stimuli environnementaux) des autres états [91]. La dissociation structurelle liée au trauma désigne la séparation entre la « personnalité ou les parties apparemment normales » (engourdissement, amnésie et détachement) et la « personnalité ou les parties émotionnelles » (reviviscence traumatique de souvenirs traumatiques non intégrés) [89,90]. Le modèle des états comportementaux discrets de Putnam [91] postule que les personnes passent d’un état comportemental à un autre pour répondre aux attentes des personnes avec qui elles sont en relation à ce moment-là, ou pour obtenir de ces personnes la réponse souhaitée. Le modèle suggère que ces transitions entre états comportementaux induisent un « état proche de la transe » [91] et que la dissociation pathologique survient lorsque les personnes passent à des états comportementaux propres au trauma, très éloignés (en mémoire, en symptômes somatiques associés et en stimuli environnementaux) des états normaux [91]. Appliquer ces perspectives des parties au concept de trauma intergénérationnel met l’accent sur les parties parentales fluctuantes et non intégrées (parfois d’une intensité émotionnelle forte, parfois absentes) que l’enfant observe, ainsi que sur la propension du comportement parental à éveiller certaines parties chez l’enfant, peut-être au détriment du développement d’autres parties, plus aidantes.

2.1.6. Implications pour l’intervention des théories de la dissociation

Les théories de la dissociation ont contribué à l’essor des thérapies centrées sur les parties, qui normalisent la nature dissociative de la personnalité, en particulier dans les contextes traumatiques, et favorisent l’acceptation de ses parties et de leur origine pour réduire la tension interne. La thérapie des systèmes familiaux intérieurs (IFS) [84], la thérapie du dialogue des voix (voice dialogue) [92] et la thérapie de stabilisation informée par le trauma [93] sont des exemples de modèles thérapeutiques fondés sur le travail avec les parties.

2.2. Les perspectives narratives

Les styles de communication parentaux, en particulier le silence ou au contraire la divulgation excessive des récits de trauma, ont également été avancés pour expliquer le trauma, la violence et la maltraitance intergénérationnels [5,34]. Cette perspective suggère que les récits familiaux sont des « messages codés » [94] sur des notions comme la sécurité, la valeur personnelle et l’identité, transmis de génération en génération.

2.2.1. Les récits restreints

Une perspective qui recoupe les théories psychodynamiques et dissociatives, et en dérive en partie, suggère que le fait de taire les récits de trauma dans une génération contribue à sa manifestation dans la suivante [95]. La différence subtile entre les perspectives du trauma non élaboré et celles des récits restreints tient à ce que, dans ces dernières, le trauma est connu mais n’est ni exprimé ni expliqué dans le discours familial. On suppose que ce silence s’enracine dans des émotions comme la culpabilité et la honte, ou dans la conviction que taire le trauma protège les enfants [73,96]. Plusieurs travaux relèvent la fragmentation et l’évitement du récit du trauma chez les personnes survivantes, en parlant de récits « appauvris » [97,98], « stériles » [99] et « dissociés » [100], et de la « mort du langage » [86]. D’une génération à l’autre, ces récits absents sont « vécus comme une absence profonde » [50], ce qui produit des identités familiales confuses et incomplètes et intensifie ainsi les effets du trauma sur les générations suivantes [34,101]. Les parents qui gardent le silence sur leurs expériences traumatiques peuvent aussi éviter d’aborder d’autres aspects de l’identité familiale, si bien que les enfants grandissent sans les histoires familiales qui nourrissent l’identité, ni les contextes qui expliquent les réactions de leurs parents aux éléments déclencheurs et aux stimuli [102,103].

2.2.2. Implications pour l’intervention de la théorie des récits restreints

Les théories des récits restreints impliquent la nécessité de traiter la honte, étroitement associée aux difficultés de communication et aux obstacles à l’établissement de relations proches et nourrissantes [104,105]. Permettre l’émergence des souvenirs du trauma (un processus souvent long en soi, la sécurité psychologique étant fréquemment considérée comme une condition préalable à la remémoration [73]), puis l’acceptation et le recadrage des événements dans de nouvelles significations, est au cœur de ce travail thérapeutique.

Reconnaître et respecter le rôle du silence est aussi jugé utile dans certaines situations. Les personnes survivantes peuvent considérer le silence comme une marque de respect, trouver l’expérience de décrire le trauma trop accablante et trop réactivante pour être thérapeutique à certains moments, ou vivre les attentes occidentales en matière de divulgation comme incompatibles avec leurs valeurs culturelles [106,107]. Certains travaux suggèrent que manifester une disponibilité à écouter sans pousser à parler [107], ainsi que la métacommunication, c’est-à-dire l’attention portée au processus et aux obstacles de la communication du trauma plutôt qu’au récit du trauma lui-même [108,109], peuvent être réparateurs. En outre, compte tenu de l’effet délétère du trauma sur le langage et la parole [86], une conceptualisation en termes de récits restreints pourrait favoriser l’expression non verbale du trauma, par le travail somatique [110], l’art-thérapie [111] ou le mouvement [112].

2.2.3. Les récits excessifs

À l’autre bout du continuum, plusieurs travaux suggèrent que le trauma intergénérationnel peut résulter de l’exposition à une divulgation excessive des récits de trauma. Cette théorie dérive des modèles du stress traumatique secondaire ou du trauma vicariant [32,33] et se rencontre souvent dans la littérature sur la transmission intergénérationnelle du trauma de guerre [113,114]. Les personnes survivantes peuvent éprouver une compulsion à témoigner et à répéter leur histoire pour honorer les personnes qui n’en sont pas revenues [102], souvent associée à une incapacité à moduler leur détresse et leurs affects [114]. Les enfants, émotionnellement et psychologiquement liés aux adultes de leur vie [115], vivent par procuration cette souffrance émotionnelle verbalisée, avec le sentiment d’impuissance de ne pas pouvoir soulager cette détresse [9,116]. Les récits familiaux du trauma ont été envisagés comme une source possible des cauchemars liés au trauma que rapporte la descendance [117] et corrélés à des niveaux de culpabilité plus élevés dans la deuxième génération [118].

2.2.4. Implications pour l’intervention de la théorie des récits excessifs

Les implications thérapeutiques des récits excessifs ne diffèrent guère de celles des récits restreints : il s’agit d’offrir un espace pour élaborer, recadrer et faire le deuil de manière efficace. Ainsi, ces processus intenses ne restent pas confinés au foyer et peuvent être menés à leur terme, pour atténuer le débordement incontrôlé d’émotions et de récit qui caractérise la théorie des récits excessifs. Selon des variables comme l’âge de l’enfant, ses propres expériences traumatiques directes et les croyances culturelles sur la divulgation [101,119], les approches de thérapie familiale peuvent être plus adaptées, du fait de l’importance qu’elles accordent à la construction de sens partagée [104,105]. Les interventions peuvent inclure le travail thérapeutique sur le récit de vie [120], la connexion narrative [121] et les approches de thérapie narrative qui recadrent l’expérience et développent d’autres perspectives, plus porteuses de pouvoir d’agir [122,123].

2.3. Les perspectives de l’apprentissage

Selon les perspectives de l’apprentissage, le trauma, la violence et le préjudice intergénérationnels se produisent par le modelage, l’imitation et le renforcement des comportements [35,124]. Elles invoquent la nature fondamentalement sociale de l’humanité et font du contexte familial et communautaire une source première de connaissance sur l’acceptabilité des pratiques et des actes.

2.3.1. La théorie de l’apprentissage social

Appliquée au trauma intergénérationnel, la théorie de l’apprentissage social [35] suggère que les comportements de soin parentaux, y compris les réactions émotionnelles issues du trauma comme la colère, la peur et le retrait, se répètent dans la parentalité ultérieure de l’enfant, perpétuant ainsi la transmission intergénérationnelle [125]. Ce cadre théorique est surtout mobilisé dans la littérature sur la répétition des violences conjugales et familiales au fil des générations [4,126], mais aussi à propos des enfants de personnes survivantes qui intériorisent et reproduisent les angoisses de leurs parents face à un monde extérieur perçu comme menaçant et dangereux [127,128]. Au-delà des conceptualisations portant sur l’imitation, ce cadre théorique implique que l’acceptabilité sociale ou culturelle de certaines pratiques ou de certains comportements renforce et normalise les comportements appris dans le premier environnement familial [129,130].

L’apprentissage social s’applique à la fois au passage à l’acte violent après y avoir été exposé [124,129] et à une conceptualisation de la théorie en termes d’ « impuissance apprise », selon laquelle des personnes et des communautés peuvent accepter ou croire qu’aucune de leurs actions ne parviendra à modifier leur situation ; elles acceptent et endurent alors la violence ou l’oppression au lieu de s’y soustraire ou de la remettre en question [127,131]. La littérature suggère aussi que des mécanismes d’adaptation inadaptés adoptés pour faire face au trauma dans une génération, comme l’addiction, l’automutilation et l’isolement social, peuvent être normalisés dans les familles et les communautés et se répéter au fil des générations [132,133].

2.3.2. Implications pour l’intervention de la théorie de l’apprentissage social

La théorie de l’apprentissage social sous-tend pour l’essentiel les thérapies comportementales et les programmes de soutien à la parentalité, réponses courantes aux préoccupations de protection de l’enfance, qui cherchent à introduire, à modéliser et à renforcer d’autres comportements parentaux [134,135]. Parmi les nombreux modèles que les théories de l’apprentissage peuvent promouvoir figurent la thérapie d’interaction parent-enfant (PCIT) [136], le programme Triple P [137] et les stages de gestion de la colère [138]. Le modèle peut aussi proposer des interventions à l’échelle de toute la population, comme la législation et la psychoéducation par les médias, pour faire évoluer les croyances sur l’acceptation ou le rejet publics de certains comportements [139,140]. Les approches fondées sur la théorie de l’apprentissage reposent moins sur la communication réciproque et le travail en profondeur, et davantage sur des méthodes directives et éducatives et sur le modelage et l’entraînement de comportements, souvent liés à la parentalité ou à la régulation émotionnelle [135,141]. L’approche se prête à un travail à court terme structuré et manualisé, souvent en groupe ou à l’échelle de populations [141]. Cela, avec une solide base de preuves [142,143], fait de la théorie de l’apprentissage social un cadre privilégié des modèles de santé publique, comme intervention thérapeutique au bon rapport coût-efficacité [141,144].

2.4. Les perspectives relationnelles

Selon les perspectives relationnelles, le fondement d’un développement psychosocial sain réside dans les relations familiales, en particulier pendant les années de développement. Cette position suggère que les expériences traumatiques d’une génération perturbent ces dynamiques familiales, entravant le développement et la capacité relationnelle de l’enfant et perpétuant ainsi le trauma et la maltraitance au fil des générations [145,146].

2.4.1. La théorie de l’attachement

La théorie de l’attachement soutient que le type, la constance et la qualité des interactions parent-enfant produisent des styles d’attachement sécures ou insécures (évitant, anxieux ou désorganisé) qui se répètent ensuite dans les relations ultérieures, y compris avec ses propres enfants [36,37,147]. Cette théorie est fréquemment mobilisée dans la littérature pour expliquer la continuité intergénérationnelle du trauma et de la maltraitance [148,149]. Les cultures collectivistes appliquent à la théorie de l’attachement une focale plus large, qui prend en compte les interactions entre l’enfant et sa communauté élargie, y compris ses pairs et la terre [150,151]. Lorsque les parents ou les figures d’attachement élargies, telles que les définit une perspective collectiviste, ont vécu un trauma, ces interactions peuvent être entravées par le deuil, la peur ou la détresse.

Une perspective intergénérationnelle de l’attachement envisage la parentalité comme un facteur de stress potentiel, qui réactive les traumas d’attachement non résolus de l’adulte et suscite de nouvelles détresses psychologiques [152,153]. La relation parent-enfant peut donc être affectée par l’engourdissement émotionnel du parent [9,154], par sa dépression ou son anxiété [155], ou par des interactions hostiles et effrayantes [153], ce que Main et Hesse [156,157] ont appelé le comportement parental « effrayé, effrayant et dissociatif ». De tels comportements placent l’enfant dans un dilemme d’attachement insoluble, une « frayeur sans solution » [156], où l’enfant ressent instinctivement à la fois un élan vers son parent, source de sa survie, et un mouvement de recul face à ce même parent, source de peur, de mal et d’incertitude. Outre que les perturbations de l’attachement constituent en elles-mêmes une expérience relationnellement traumatique pour l’enfant [149,158], ces comportements forment un plan d’attachement, ou « modèle interne opérant » [159], qui oriente la compréhension que l’enfant a de soi et des relations tout au long de sa vie, y compris avec ses propres enfants.

2.4.2. Implications pour l’intervention de la théorie de l’attachement

Les interventions fondées sur l’attachement visent à accroître l’accordage et la sensibilité du parent envers l’enfant [146] et peuvent recourir à une psychoéducation sur le processus d’attachement et attirer l’attention sur les liens entre les expériences précoces et la parentalité actuelle. Elles cherchent à développer la capacité parentale de mentalisation et le fonctionnement réflexif dans la parentalité, c’est-à-dire à garder simultanément à l’esprit sa propre expérience psychologique et celle de l’enfant pour interpréter les comportements [160,161]. Elles visent aussi à développer à l’âge adulte une « sécurité acquise » ou une « réorganisation de l’attachement » (la réparation d’attachements auparavant insécures) [19,162]. La théorie de l’attachement est souvent combinée à la théorie de l’apprentissage social et, de la même manière, proposée en groupe dans des programmes de soutien à la parentalité structurés, manualisés et fondés sur des preuves [135,143], dont le Cercle de sécurité (Circle of Security) [163] et le programme Mothers and Toddlers [164] sont des exemples connus. Les approches fondées sur la théorie de l’attachement sont donc largement financées et proposées dans de nombreux contextes et pays du monde [165].

2.4.3. Les théories des systèmes familiaux

Les théories des systèmes familiaux, qui soulignent l’interdépendance psychologique et l’interrelation des membres de la famille, sont aussi très présentes dans la littérature sur le trauma intergénérationnel [145,166]. Elles considèrent les rôles, les énergies et les responsabilités sociales de chaque membre de la famille les uns envers les autres, et tiennent que ces éléments se déplacent et se réorganisent constamment à mesure que les familles changent et se développent [146,167]. La théorie des systèmes familiaux de Bowen [38] met particulièrement l’accent sur les schémas intergénérationnels : les angoisses et la détresse, chez les personnes comme dans les unités familiales, proviennent d’un déséquilibre entre les deux besoins d’autonomie et de lien, et de la tendance qui en résulte à une proximité excessive (« fusion ») ou à une distance excessive (« coupure », cut-off) dans les relations familiales [168]. La théorie décrit en outre le « processus de transmission multigénérationnelle » [169], par lequel les angoisses et les difficultés relationnelles se répercutent au fil des générations.

La littérature sur le trauma intergénérationnel, en particulier celle qui porte sur les personnes ayant survécu à la Shoah et à d’autres génocides, note que les parents ayant vécu un trauma sont souvent surprotecteurs et hypervigilants quant à la sécurité de leurs enfants, et maintiennent le système familial physiquement et émotionnellement soudé, à l’abri des dangers extérieurs perçus [5,170]. Ces caractéristiques rendent un système familial plus exposé à un déséquilibre entre proximité et distance relationnelles, et des difficultés d’individuation et de séparation chez les enfants de personnes survivantes ont de fait été fréquemment relevées dans la recherche sur ces familles [171,172].

2.4.4. Implications pour l’intervention de la théorie des systèmes familiaux

La théorie des systèmes familiaux implique par nature des interventions familiales, qui associent simultanément plusieurs membres de la famille et s’intéressent aux relations et à la communication au sein de l’unité familiale. La théorie des systèmes familiaux de Bowen fait de la « différenciation du soi » (la capacité à équilibrer le lien avec la famille et le développement d’un soi autonome) ce qui allège la souffrance individuelle et familiale [168,173] ; elle cherche à faire prendre conscience des schémas familiaux de proximité excessive (fusion) ou de distance excessive (coupure) et à les faire évoluer [174]. Le questionnement réflexif, la psychoéducation sur le modèle, ainsi que les génogrammes et autres schémas familiaux sont des approches courantes en thérapie familiale [174,175].

2.5. Les perspectives des croyances fondamentales

Selon les perspectives des croyances fondamentales, les comportements sont guidés par des croyances centrales, souvent subliminales, issues à la fois du tempérament et des messages explicites et implicites qu’une personne a reçus et intériorisés [40]. Une lecture intergénérationnelle suggère que ces croyances fondamentales se manifestent dans la communication familiale et peuvent alors se reproduire dans les générations futures.

2.5.1. La théorie des schémas

La théorie des schémas s’intéresse aux croyances fondamentales d’une personne sur le monde (perçu, par exemple, comme sûr ou dangereux) et sur soi (perçu, par exemple, comme digne ou indigne de valeur) [39,40]. Ces perceptions deviennent universelles et généralisables : elles organisent les interprétations, la compréhension et les actions de la personne, et se concrétisent dans tous les domaines de sa vie, y compris la parentalité [176].

Plusieurs schémas précoces inadaptés (SPI), ou « schémas émotionnels et cognitifs autodestructeurs » [177], ont été décrits, dont (entre autres) l’attente que les autres feront du mal (schéma de méfiance/abus), la croyance en sa propre imperfection ou infériorité (schéma d’imperfection/honte) et une attention et une vigilance excessives aux aspects négatifs de la vie (schéma de négativité/pessimisme) [177]. Appliquée à la transmission intergénérationnelle, la théorie suggère que les SPI des parents affectent les interactions parent-enfant, des études trouvant des corrélations entre les SPI parentaux et le développement ultérieur de SPI semblables ou compensatoires chez les enfants [178,179].

2.5.2. Implications pour l’intervention de la théorie des schémas

La notion de schéma a été conçue lors de l’élaboration de la thérapie cognitivo-comportementale (TCC) [180], un modèle selon lequel les significations qu’une personne attribue à un événement déterminent davantage son comportement que la situation elle-même [181]. Le modèle cherche à faire prendre conscience des interactions entre pensées, émotions et comportements et à les modifier, en prêtant attention aux croyances fondamentales, ou schémas, qui pilotent les réactions automatiques [182]. La thérapie centrée sur les schémas est un modèle de traitement spécifique qui repère des SPI précis et cherche à les remplacer par des croyances fondamentales plus aidantes [177,183]. D’autres thérapies cognitives qui explorent les liens entre pensées, émotions et comportements peuvent tout aussi bien servir à réévaluer les croyances fondamentales, comme la thérapie cognitivo-comportementale centrée sur le trauma, qui procède par exposition graduelle et par phases [184], ou la thérapie d’acceptation et d’engagement, qui cherche à accroître la flexibilité psychologique (la capacité à choisir ses réponses émotionnelles, cognitives et comportementales plutôt que de rester à la merci de réactions automatiques) et s’attache au moment présent par la pleine conscience et l’acceptation [185,186]. Les approches fondées sur la TCC reposent sur des interventions brèves et structurées, aux principes et aux processus clairs et à la solide base de preuves, ce qui en fait un choix de traitement prisé des politiques de santé publique [187,188].

2.5.3. Les théories du traitement de l’information

Les modèles du traitement de l’information placent au centre les représentations qu’une personne élabore à propos des situations sociales et interpersonnelles [41,189]. La recherche suggère que les personnes ayant vécu un trauma ou de l’adversité sont plus susceptibles de mal interpréter les indices sociaux, en prêtant de l’hostilité à des attitudes en réalité neutres ou ambiguës [190,191], un phénomène appelé « biais d’attribution hostile » (hostile attrition bias) [192]. Une application intergénérationnelle de la théorie suggère que les parents ayant subi une forme de maltraitance ou de trauma risquent de développer des cognitions ou des attributions négatives à propos de leur enfant, pouvant entraîner des réponses parentales disproportionnées au regard du comportement de l’enfant [126,193].

2.5.4. Implications pour l’intervention des théories du traitement de l’information

Comme pour les interventions qu’implique la théorie des schémas, les thérapies cognitives sont souvent appliquées à la théorie du traitement de l’information. La thérapie comportementale dialectique (TCD), qui met l’accent sur les interprétations et les compétences sociales et relationnelles (en plus de la régulation émotionnelle, de la pleine conscience et du développement d’autres compétences) [194], est peut-être une déclinaison de la TCC plus pertinente pour les théories du traitement de l’information. En outre, informer les parents sur les comportements adaptés au stade de développement des nourrissons et des enfants peut atténuer leurs croyances quant à une intention négative ou hostile derrière les actes de l’enfant, et soutenir des réponses parentales plus sensibles et plus bienveillantes [195,196].

2.6. Les perspectives développementales

La propension du trauma à perturber un développement biologique, social, cognitif et psychologique sain est le principe central de la perspective de la traumatologie développementale. Ce modèle est souvent appliqué à la maltraitance et au trauma pendant la gestation, la petite enfance et l’enfance, périodes où le développement est le plus rapide, le plus décisif et le plus adaptatif à l’environnement [197,198]. Une perspective intergénérationnelle suggère que ces expériences traumatiques ont des effets tout au long de la vie, qui affectent la parentalité ultérieure et exposent ainsi la descendance à des risques.

2.6.1. La psychopathologie développementale

Le modèle de la psychopathologie développementale [42,199] souligne la corrélation entre les expériences traumatiques et l’apparition de diverses formes de troubles psychiques, dont le TSPT, l’anxiété, la dépression, la schizophrénie, les troubles de la personnalité et les troubles liés à l’usage de substances [184,200]. Si un trouble psychique parental n’implique pas nécessairement un trauma pour la descendance, la littérature suggère bien une corrélation, qui entraîne parfois aussi l’apparition de symptômes et de troubles de santé mentale chez l’enfant [201,202].

2.6.2. Implications pour l’intervention de la psychopathologie développementale

La théorie de la psychopathologie développementale préconise de traiter la santé mentale des parents par divers moyens, dont les interventions psychopharmacologiques [203], l’intégration des soutiens en santé mentale et des soutiens à la parentalité dans l’intervention [204] et les différentes approches thérapeutiques décrites dans les sections précédentes de cette revue. Les approches centrées sur la famille sont aussi encouragées, pour aider les membres de la famille, y compris la famille élargie, à prendre soin à la fois du parent en souffrance psychique et de ses enfants, et pour offrir aux enfants une psychoéducation sur les troubles psychiques qui leur permette de mieux les comprendre [205,206].

2.6.3. Les théories développementales biologiques

Les biosciences ont enrichi la perspective développementale en suggérant que les modifications organiques consécutives au trauma peuvent altérer le fonctionnement et la parentalité ultérieure [207,208]. La plasticité cérébrale, particulièrement active pendant la période prénatale et d’autres périodes sensibles du développement, produit une organisation cognitive et neurologique apprêtée pour aider la personne à survivre et à s’épanouir dans ses contextes environnementaux propres (essentiellement relationnels) [207,209]. Les expériences stressantes et traumatiques prénatales et précoces affectent les structures et la connectivité neurologiques des régions chargées de la détection de la menace et de la réponse à celle-ci [203,210], et se traduisent soit par une hyperactivation chronique et des difficultés de régulation émotionnelle, soit par une hypoactivation et des affects émoussés ou figés [207,211]. Des études ont aussi relevé, chez les personnes survivantes, des déficits dans les régions neurologiques responsables des fonctions exécutives, de l’apprentissage, de la mémoire, de l’intégration de l’expérience et du lien social [207,212].

Ces difficultés organiques ont des effets profonds sur la parentalité, période de la vie où l’autorégulation émotionnelle et comportementale et le lien relationnel sont décisifs pour la sécurité et le développement de l’enfant [207,213]. Des taux altérés d’hormones et de protéines comme l’ocytocine et la prolactine, associées aux aspects physiques de la parentalité (par exemple l’allaitement, l’accouchement, le lien parent-bébé) [19,214,215], ont été observés chez des adultes ayant survécu à un trauma, ce qui affecte la parentalité sur le plan biologique. Une association nette entre le trauma précoce et l’état de santé physique ultérieur a également été relevée : les personnes survivantes sont plus susceptibles de connaître toute une série de problèmes de santé, avec les facteurs de stress qui en résultent pour leur système familial [216,217].

2.6.4. Implications pour l’intervention des théories développementales biologiques

La reconnaissance des atteintes biologiques consécutives au trauma a conduit la recherche à proposer des évaluations qui intègrent le domaine neuropsychologique et le système de réponse au stress, et qui ajustent les soutiens aux régions du cerveau et du corps touchées par le trauma [207]. Ces interventions peuvent inclure une psychoéducation sur la neuroplasticité, la théorie polyvagale et l’axe hypothalamo-hypophyso-surrénalien (HHS, système de réponse au stress) pour mieux comprendre l’expérience liée au trauma [197,218], ou des approches comme le modèle neuroséquentiel de thérapeutique, qui examine les facteurs développementaux à l’origine du fonctionnement actuel à travers une grille de lecture informée par le trauma et neurologique [219,220]. Cette théorie présente parfois la période périnatale comme une occasion d’intervention thérapeutique pour interrompre la traumatologie développementale aux périodes décisives du développement [221,222]. C’est aussi la théorie la plus susceptible de promouvoir des traitements pharmacologiques, soit pour traiter les symptômes [199,203], soit pour compenser une production et une efficacité altérées des hormones et des substances chimiques [223,224].

2.7. Les perspectives de l’héritabilité

La récurrence du trauma au fil des générations a aussi été expliquée par la recherche génétique et épigénétique, qui trouve des corrélations génétiques pour des comportements jusque-là attribués à des forces sociales [225] et des modifications de la méthylation et de la déméthylation (mise sous silence et activation) de gènes à la suite d’un trauma direct ou intergénérationnel [18,226]. Une grande partie de ces travaux rejoint la perspective développementale évoquée plus haut, les modifications épigénétiques se situant sur des gènes associés à la réponse à la menace, au développement cognitif et neurologique, à la vulnérabilité aux troubles physiques et psychologiques, ainsi qu’à la production et à l’activité des hormones et de leurs récepteurs [16,215,227].

2.7.1. L’hérédité génétique et épigénétique

Les explications génétiques, étayées par des études sur les membres d’une même famille, sur les jumeaux et en génétique moléculaire [228,229,230], suggèrent que la vulnérabilité aux symptômes traumatiques peut être héritée et inscrite dans les gènes. Le concept d’hérédité épigénétique prolonge cette explication en proposant que des éléments de l’ADN de la cellule germinale (ovule ou spermatozoïde) s’expriment ou sont réduits au silence en fonction de l’expérience parentale [231,232], affectant ainsi organiquement la descendance avant même la conception. Si la plupart des marqueurs épigénétiques parentaux sont effacés chez la descendance par les « réinitialisations » de la cellule germinale qui se produisent lors de sa formation et entre la fécondation et l’implantation de l’embryon, on suppose que certains de ces marqueurs survivent à ce processus, en vertu d’un mécanisme évolutif destiné à préparer l’enfant à survivre dans les conditions que l’expression des gènes parentaux laisse prévoir [18,233].

2.7.2. Implications pour l’intervention des théories de l’hérédité génétique et épigénétique

Les théories de l’hérédité génétique et épigénétique situent le problème du trauma, de la violence et de la maltraitance intergénérationnels au niveau cellulaire et ontogénétique, en insistant sur le déterminisme biologique. Certains travaux jugent ces conceptualisations assez pauvres en possibilités de traitement, et suggèrent qu’au mieux, la pratique peut aider la deuxième génération à se préparer à affronter les difficultés auxquelles elle pourrait être prédisposée [225]. D’autres notent que le modèle de l’hérédité génétique et épigénétique peut contribuer à la mise au point de nouveaux traitements pharmacologiques et stimuler des recherches susceptibles de produire des approches thérapeutiques nouvelles et personnalisées [19,230]. La théorie de l’hérédité épigénétique souligne aussi le caractère non permanent de l’hérédité épigénétique et la malléabilité de l’expression génétique en réponse à un environnement changeant (point développé plus loin, à la section 2.7.6) [18].

2.7.3. La programmation épigénétique fœtale

La théorie de la programmation épigénétique fœtale se concentre sur la période décisive de la gestation, qui influe sur l’activation ou la mise sous silence du matériel génétique. Une mère qui a vécu un trauma ou une maltraitance est plus susceptible de connaître de la détresse, de l’hypervigilance et diverses autres difficultés tout au long de sa vie, y compris pendant la grossesse. Le bébé à naître existe au sein du contexte biologique de sa mère et en subit les effets épigénétiques : son environnement intra-utérin fonctionne « comme une sorte de “bulletin météo” transmis par la mère, qui prépare au type de monde dans lequel il faudra vivre » [234]. Plusieurs études ont observé des modifications de la méthylation de gènes associés à la production et à la réception de certaines hormones, comme le cortisol, chez les bébés de mères ayant connu des niveaux élevés de stress ou des difficultés de santé mentale pendant la grossesse [235,236]. D’autres ont trouvé des modifications de la méthylation épigénétique de gènes associés à la plasticité et au développement neurologiques [237] et à l’apparition ultérieure de troubles neurologiques et psychiques [238].

2.7.4. Implications pour l’intervention de la programmation épigénétique fœtale

Dans la théorie de la programmation épigénétique fœtale, la période prénatale apparaît comme un moment idéal pour intervenir, avec la possibilité d’atténuer et d’éviter la transmission à la génération suivante de la vulnérabilité organique liée au trauma, à la violence et à la maltraitance [198]. Cela recouvre diverses interventions, dont l’enseignement de stratégies de réduction du stress aux futures mères, des soins prénatals adéquats et des interventions systémiques favorisant des environnements sains et exempts de violence pendant la grossesse [234,239].

2.7.5. La reprogrammation épigénétique au cours de la vie

Une troisième conceptualisation, fondée sur le rôle de l’épigénétique, reconnaît que, loin d’être fixés ou prédéterminés, les systèmes biologiques subissent constamment des modifications épigénétiques, qui ajustent l’expression des gènes pour optimiser l’adaptabilité de la personne à des conditions environnementales et sociales changeantes [240,241]. Ces conceptions envisagent l’expérience traumatique comme transformable au niveau cellulaire tout au long de la vie, sous l’effet d’expériences environnementales aussi bien bienveillantes qu’adverses [242,243].

2.7.6. Implications pour l’intervention de la reprogrammation épigénétique au cours de la vie

La reprogrammation épigénétique au cours de la vie souligne que modifier le contexte d’une personne ou ses manières de faire face peut modifier épigénétiquement l’expression de l’ADN et ainsi protéger contre le trauma et la maltraitance intergénérationnels. Cette perspective ne propose pas nécessairement de modèles thérapeutiques ou d’intervention spécifiques ; elle mobilise et formule plutôt l’impératif biologique d’adaptation aux circonstances comme autant d’occasions de guérison [18,244,245]. Des études constatent par exemple une réduction de la méthylation liée au TSPT chez des personnes ayant suivi une thérapie d’exposition [246,247] ou un programme de réduction du stress fondé sur la pleine conscience [248], ce qui suggère qu’un changement épigénétique par des traitements établis est tout à fait possible.

2.8. Les perspectives systémiques

Les perspectives systémiques s’intéressent à la personne au sein de son environnement social et physique et aux interactions entre les différentes parties d’un système [249,250]. Elles reconnaissent le rôle des facteurs sociétaux, communautaires et politiques dans l’aggravation ou l’atténuation de la continuité intergénérationnelle [127], les circonstances contemporaines, comme l’oppression et le désavantage, étant vues comme des facteurs aggravants et déclencheurs du trauma, de la violence et de la maltraitance intergénérationnels [251].

2.8.1. La théorie des systèmes écologiques

La théorie des systèmes écologiques de Bronfenbrenner [48] a été appliquée et révisée comme théorie explicative du trauma, de la maltraitance et de la négligence intergénérationnels. Elle s’intéresse à l’interaction des facteurs au sein des éléments micro (soi et environnement immédiat), méso (contexte communautaire élargi), exo (cadres organisationnels), macro (culture, valeurs et société) et chrono (changements dans le temps) du système d’une personne [252,253]. Le modèle suggère qu’un stress ou une perturbation dans une partie d’un système se répercute dans les autres [254], ce qui rend vain l’examen isolé de l’un quelconque de ses éléments.

La théorie des systèmes écologiques attire l’attention sur l’influence des déterminants sociaux, comme la pauvreté, la discrimination et le stress, dans la perpétuation des risques de trauma, de violence et de maltraitance intergénérationnels [255,256]. Plusieurs travaux suggèrent que la continuité intergénérationnelle de la pauvreté, de la marginalisation et de l’oppression est plus pertinente et plus déterminante que le trauma et la maltraitance intergénérationnels [257,258]. En outre, les problèmes de santé issus du trauma peuvent faire peser un stress et un deuil supplémentaires sur les systèmes familiaux [217,259], et les « perceptions empreintes de préjugés » [132] ou la stéréotypisation de communautés ou de groupes peuvent produire un trauma et une maltraitance imposés par le système [260,261].

2.8.2. Implications pour l’intervention de la théorie des systèmes écologiques

La théorie des systèmes écologiques peut donner la priorité aux interventions de niveau systémique et sociopolitique, souvent sous forme de plaidoyer et de justice sociale, aux côtés des interventions de niveau interpersonnel et intrapersonnel [254,262]. La recherche sur le trauma intergénérationnel, en particulier celle qui porte sur les familles de personnes ayant survécu à la colonisation et au génocide, suggère de fait que la descendance peut trouver apaisement et guérison dans le militantisme, la quête de justice et la réparation [117,263]. Les interventions thérapeutiques issues d’une perspective systémique peuvent consister à créer un espace thérapeutique pour explorer en profondeur tous les éléments du système écologique d’une personne [252], à apporter un soutien pratique et matériel [258], et à examiner et à ébranler les structures de pouvoir qui maintiennent les privilèges de certains groupes au détriment d’autres (souvent d’autres qui ont connu cette adversité de génération en génération) [264].

2.9. Les perspectives autochtones

Il faut le souligner : la plupart des théories mentionnées jusqu’ici émanent de penseurs occidentaux, majoritairement des hommes. Les perspectives autochtones, généralement appliquées aux traumas de la colonisation [7,8,265], offrent des regards singuliers sur le trauma et le préjudice intergénérationnels.

2.9.1. La théorie du point de vue autochtone

La théorie du point de vue autochtone (Indigenous standpoint theory) [49] examine l’expérience autochtone dans les nations colonisées qui contestent et oppriment les visions du monde autochtones. On peut observer certains recoupements avec les perspectives systémiques dans ces interconnexions et ces tensions entre expériences individuelles et communautaires, et dans les forces systémiques qui façonnent les savoirs « légitimes ». Les ontologies autochtones jugent les traumas infligés aux terres, aux eaux, aux esprits et aux ancêtres aussi préjudiciables que ceux que vivent les personnes et les communautés [7,266]. Les interconnexions profondes et la dépendance mutuelle de ces composantes produisent une retraumatisation continue qui, faute de guérison, s’accumule au fil des générations, chaque deuil et chaque trauma se répercutant dans les espaces physiques, spirituels et communautaires [7,267]. Les récits oraux sont au centre de nombreuses cultures autochtones, ce qui conduit certaines théories à suggérer que les traumas de la colonisation s’amplifient au fil des générations en entrant dans le récit culturel et social [127,268]. En outre, selon cette perspective, être une personne autochtone dans une nation colonisée produit un effet de trauma intergénérationnel cumulatif, à mesure que se perpétuent l’oppression, la discrimination et le désavantage systémiques, et que les pratiques de guérison culturelles traditionnelles sont niées ou fragilisées par l’imposition des modèles d’intervention privilégiés par la puissance coloniale [8,267].

2.9.2. Implications pour l’intervention de la théorie du point de vue autochtone

La réflexivité sur sa position sociale et sur le cadre de connaissance qui lui est associé est au cœur de la théorie du point de vue autochtone : elle invite à s’engager dans des pratiques de réflexion critique et, partant, à prêter attention à des formes de savoir et à des pratiques de guérison qui n’attirent pas spontanément l’attention de la personne qui intervient [49]. Traduit dans la pratique, cela consiste à faciliter la réappropriation des approches de guérison autochtones traditionnelles pour reconstruire l’identité individuelle et collective et traiter le trauma, la violence et la maltraitance intergénérationnels [130,269]. On observe une approche narrative dans de nombreuses approches d’intervention informées par les savoirs autochtones [270,271], dont le dadirri, une notion du peuple Ngan’gikurunggkurr du nord de l’Australie qui désigne une écoute profonde et respectueuse [7,272], les yarning circles, cercles de parole où un dialogue sûr et sans jugement transmet le savoir culturel dans la culture autochtone australienne [132,271], et les cercles de partage (sharing circles), une pratique des Premières Nations du Canada dans laquelle informations, spiritualité et émotions sont partagées dans un espace non hiérarchique [273]. Une diversité d’autres pratiques culturelles de communication, comme la danse, le tissage, l’art et la cérémonie, sont aussi promues comme formes de guérison culturelle [7,274].

Les interventions de guérison autochtones proposent également une approche décolonisatrice, qui reconnaît les fondements essentiellement occidentaux des systèmes (santé, protection de l’enfance, justice) et les déséquilibres de pouvoir qu’ils maintiennent et perpétuent [275,276,277]. Cela suppose une reconceptualisation collective du récit (portée à la fois par les peuples colonisés et par la société colonisatrice), ou un travail de vérité (truth-telling) [127,278], et l’engagement de la personne qui intervient dans une réflexivité honnête et introspective sur sa position sociale souvent privilégiée et sur les présupposés et les biais implicites qui orientent son approche [49,275].

2.10. Les perspectives intégrées

La littérature s’accorde globalement à considérer que les perspectives théoriques sur le sujet se complètent plutôt qu’elles ne se concurrencent, et qu’une approche intégrée enrichit davantage la compréhension qu’une approche puriste [5,20,279]. Un très grand nombre de théories combinées ou mixtes, dont les suivantes ne sont qu’un petit échantillon, ont fait naître des regards nouveaux et des approches d’intervention innovantes.

2.10.1. Adaptations des perspectives systémiques et implications pour l’intervention

Certains travaux théoriques présentent des variantes de la théorie des systèmes écologiques évoquée plus haut comme des modèles intégratifs pour expliquer le trauma, la violence et la maltraitance intergénérationnels, et l’on peut assurément ranger nombre des perspectives théoriques déjà présentées sous le modèle de Bronfenbrenner [48], en y ajoutant peut-être, à l’intérieur du microsystème, un système plus intime encore pour représenter le soi organique et cellulaire. Kahn et Denov [250] appliquent au trauma intergénérationnel la théorie bioécologique du développement humain enrichie par la culture de Vélez-Agosto et al. [280] (une adaptation de la théorie des systèmes écologiques qui insiste sur le rôle de la culture dans le microsystème, en plus du macrosystème et de l’exosystème). L’intégration écologique de la maltraitance envers les enfants proposée par Belsky [252] comportait quatre dimensions d’analyse : le macrosystème (valeurs et croyances culturelles sur l’éducation des enfants), l’exosystème (éléments communautaires), le microsystème (aspects familiaux et parentaux) et le niveau ontogénétique (facteurs propres à la personne). La perspective écologique-transactionnelle [281] adopte une démarche semblable, mais s’intéresse davantage aux interactions, ou transactions, entre chacun des systèmes dans lesquels vit une personne. Les implications pratiques de ces théories invitent à élargir la focale de l’évaluation et du traitement des personnes et des familles, en intégrant les multiples facettes de leur vie et les interactions entre ces systèmes.

2.10.2. Le modèle diathèse-stress et ses implications pour l’intervention

Le modèle diathèse-stress met lui aussi l’accent sur la théorie des systèmes. Issue de l’idée que la maladie physique et psychique est déclenchée par des facteurs de stress environnementaux [282,283,284], la théorie propose que les facteurs de stress ou les adversités de la vie activent des vulnérabilités préexistantes, définies par d’autres perspectives théoriques, prédisposant ainsi les personnes au trauma ou à la maltraitance intergénérationnels [256,285]. Wolfner et Gelles [139] proposent un modèle diathèse-stress psychosocial, dans lequel la propension à la violence provient de facteurs socialement appris ou autrement « constitutionnels » [139], combinés à des conditions socialement stressantes. Markward et al. [256] articulent la notion autour de facteurs internes et externes : les vulnérabilités internes biochimiques, biogénétiques et psychosociales dues au trauma sont activées par des environnements culturels extérieurs oppressifs, si bien que le trauma se perpétue tant que le désavantage n’est pas traité. Ce modèle préconise des politiques et des pratiques qui favorisent une compréhension globale de l’histoire sociale et culturelle et qui mettent l’accent sur la justice sociale [139,256].

2.10.3. Dissociation relationnelle et récits restreints, et implications pour l’intervention

Un mélange des théories de la dissociation, de l’attachement et des récits restreints se discerne dans les perspectives de plusieurs travaux sur le trauma et la maltraitance intergénérationnels, en particulier la maltraitance intergénérationnelle envers les enfants. Cette approche voit dans les comportements parentaux maltraitants ou non accordés des défenses dissociatives inconscientes, destinées à éviter sur le plan expérientiel le trauma désavoué que réactive l’expérience d’attachement de la parentalité [149,286]. La dissociation est ainsi conçue comme un « processus avant tout relationnel » [81,287]. On s’appuie parfois [149] sur la perspective évolutionniste des systèmes motivationnels de survie de Liotti [82,288], selon laquelle le système de la peur déclenche inévitablement le système d’attachement (la personne cherchant la sécurité dans la relation) et, chez les personnes à l’attachement désorganisé, le système d’attachement déclenche le système de la peur (les relations étant perçues comme une source potentielle de danger), activant ainsi une réponse dissociative [289].

Cette perspective soutient en outre que la dissociation se déclenche chez l’enfant lorsqu’aucun adulte accordé n’est accessible pour l’aider à formuler et à raconter des expériences douloureuses [81,290]. Reconnaissant le trauma de la négligence et de la non-reconnaissance [291], et prolongeant la notion déjà évoquée de « frayeur sans solution » [156], Amos et Segal [161] et Amos et al. [292] ont proposé l’expérience d’une « honte terrifiée sans solution », résultant de l’incapacité d’un parent à reconnaître la communication émotionnelle de l’enfant et le développement de son soi intrinsèque, et à y répondre (et donc à les valider et à les accepter). Le trauma relationnel est donc confiné dans un « espace indicible » [81], et la transmission de défenses psychologiques comme la honte, le secret et la déconnexion d’avec les autres et d’avec ses propres affects est présentée comme un mécanisme du trauma et de la maltraitance intergénérationnels [51,86].

Les interventions issues de cette fusion des perspectives comprennent des modèles de traitement fondés sur l’exposition et le récit, qui visent à réorganiser l’attachement et à détoxifier les souvenirs traumatiques [81,86]. Cette perspective intégrée a aussi donné naissance au modèle de traitement de la thérapie parallèle du parent et de l’enfant [161], qui consiste à faciliter un récit de la relation mère-enfant, à explorer les styles d’attachement et les expériences précoces de la mère, et à observer une thérapie par le jeu menée par l’enfant, à laquelle le parent est ensuite associé.

2.10.4. Ancrages scientifiques des théories sociales et implications pour l’intervention

Il est courant que la recherche explore les théories développementales biologiques ou les explications épigénétiques en lien avec d’autres théories, donnant une structure biologique à des conceptualisations sociales ou psychologiques. La recherche sur la biologie de l’attachement montre que les expériences traumatiques peuvent entraîner des modifications épigénétiques et neurologiques des systèmes responsables de la production et du fonctionnement d’hormones comme l’ocytocine, la vasopressine et la sérotonine, qui prédisent à leur tour des mesures de l’attachement comme le contact visuel mère-enfant et les comportements maternels bienveillants [19,215,243]. L’ocytocine par voie intranasale est parfois proposée comme option de traitement [223].

Une lecture épigénétique appliquée à la théorie des systèmes familiaux de Bowen amplifie l’importance du système social (familial) pour le fonctionnement individuel au niveau cellulaire, et plaide pour une focalisation familiale, plutôt qu’individuelle, des interventions thérapeutiques [293]. Belsky et Pluess [293] explorent le modèle diathèse-stress évoqué plus haut sous l’angle de la plasticité neurologique et développementale, et mettent en évidence une « susceptibilité différentielle » [294] aux issues défavorables et favorables de contextes respectivement maltraitants et bienveillants. La théorie des récits restreints s’épaissit de résultats suggérant que l’activité neurologique de l’aire de Broca, responsable du langage et de la parole, est inhibée par le trauma [295,296], ce que l’on interprète comme un résidu évolutif destiné à garantir le silence dans les situations menaçantes, dans l’espoir d’échapper à la détection [297]. Certains travaux font aussi l’hypothèse d’une hérédité cellulaire ou biologique collective liée aux concepts jungiens d’inconscient collectif et d’archétypes [28,298], associant ainsi la science à une perspective psychodynamique [299,300].

2.10.5. La conspiration du silence et ses implications pour l’intervention

Une double attention aux perspectives systémiques et narratives s’observe dans les recherches de Danieli [301,302] sur la « conspiration du silence » [303], appliquée d’abord aux personnes ayant survécu à la Shoah et à leur descendance. La théorie suggère que le déni et l’indifférence de la communauté ou de la société, y compris dans les professions de l’aide, où l’on peut inconsciemment contourner le sujet du trauma pour éviter une traumatisation vicariante, aggravent le sentiment de honte de la personne. Cela renforce la conviction que le récit du trauma doit être refoulé ou privé de légitimité, ce qui conduit à sa manifestation sous forme de symptômes émotionnels, comportementaux ou psychologiques [303,304]. Ce désaveu du trauma par les sociétés peut aussi faire du foyer familial le seul lieu où les récits de trauma peuvent être reçus, si bien que ces récits deviennent plus intenses et plus présents dans le discours familial, ce qui entraîne une traumatisation secondaire ou vicariante des enfants [1].

La littérature sur la conspiration du silence appelle par nature une reconnaissance sociétale et systémique du trauma, comme des excuses et une réparation [117,305]. Elle place aussi au premier plan la nécessité, pour les thérapeutes et les autres professions de l’aide, d’acquérir de l’aisance et des compétences dans le travail avec le trauma, afin d’éviter de rejeter ou de minimiser (peut-être par inadvertance) les expériences traumatiques, et de perpétuer ainsi le silence et la honte toxique [301].

2.10.6. Les constellations familiales et leurs implications pour l’intervention

Les constellations familiales [306] sont plus souvent présentées comme une thérapie que comme une théorie. On peut pourtant déceler, dans le fondement théorique de cette approche thérapeutique, des résonances de la théorie des systèmes familiaux, de la théorie psychodynamique et de savoirs autochtones. Inspirée des savoirs autochtones du peuple zoulou [306,307], l’approche repose sur une profonde révérence envers les ancêtres et sur la conviction que, si les ancêtres et les esprits sont oubliés ou manqués de respect, un enchevêtrement entre les vivants et les morts peut se produire, d’où des problèmes psychologiques, relationnels ou physiques [308,309]. Sur le plan pratique, la thérapie par les constellations familiales se déroule en groupe : des personnes sans lien avec la personne accompagnée représentent les membres de sa famille, sont placées et déplacées dans l’espace physique et rendent compte de leurs expériences et sensations somatiques, afin de révéler des schémas, des intrications et des dynamiques sous-jacents et jusque-là inconnus avec les ancêtres [310,311].

2.10.7. La honte toxique et la fusion, et leurs implications pour l’intervention

Associer la honte toxique (schéma d’imperfection/honte et récits restreints) à la fusion (systèmes familiaux) produit un regard original et fécond. La honte toxique désigne la tendance à intérioriser l’expérience traumatique et à lui donner sens par l’autoaccusation et la haine de soi, ce qui conduit à un sentiment chronique d’indignité [312,313]. Paradoxalement, il s’agit d’une réponse au trauma adaptative et en apparence porteuse de pouvoir. La honte ouvre des possibilités de contrôle : soulager le trauma paraît possible en se blâmant et en changeant quelque chose de soi. L’autre option consiste à attribuer la responsabilité du trauma à des personnes et à des circonstances hors du contrôle ou de l’influence de la personne survivante, ce qui suscite un sentiment d’impuissance [314]. Les enfants, qui dépendent par nature de leurs relations et de leur environnement pour survivre, peuvent donc être particulièrement prédisposés à la honte comme réponse au trauma [315]. Garder simultanément à l’esprit la dimension de fusion de la théorie des systèmes familiaux de Bowen évoquée plus haut, dans laquelle les frontières entre soi et l’autre (parent et enfant) sont floues et poreuses, conduit à l’hypothèse suivante : le parent imprégné de honte et qui se dénigre, enchevêtré avec son enfant, peut (peut-être à un niveau subconscient) percevoir cet enfant comme pareillement coupable, méprisable et indigne, et donc comme méritant la maltraitance ou l’indifférence. Un sentiment de honte et d’indignité s’installe ainsi chez l’enfant, qui perçoit le mépris explicite ou voilé de ses parents [316]. Les approches thérapeutiques doivent donc interrompre ce « système lié par la honte » [104], en mettant l’accent sur la différenciation entre soi et l’autre [168], sur la reconnaissance de l’omniprésence de la honte pendant et après le trauma et lors de sa réémergence en thérapie [317], et sur une connexion de cerveau droit à cerveau droit dans la relation thérapeutique, pour une acceptation et une considération implicites qui transcendent le langage et la logique et font place à de nouvelles perceptions de soi [312].

3. Discussion

Cette revue décrit et délimite les différents cadres conceptuels qui expliquent pourquoi les enfants de personnes ayant vécu un trauma, de la violence ou de la maltraitance peuvent se heurter soit à des difficultés biopsychosociales, soit à leurs propres expériences directes de trauma et de maltraitance. Elle présente un éventail de perspectives théoriques ainsi que leurs correspondances avec des modalités ou des approches thérapeutiques. Elle suggère que la fusion et la synthèse de différentes théories offrent la possibilité d’envisager la notion selon des cadres de référence inédits et de produire des modèles d’intervention originaux. Si les cadres théoriques présentés et le plaidoyer pour une approche intégrée ne diffèrent guère d’autres revues comparables de cette littérature [5,125,318], cet article fait progresser le dialogue sur les théories du trauma intergénérationnel en se concentrant sur les interactions et les liens réciproques entre théories et approches thérapeutiques. Il renforce ainsi la pertinence de la théorie du trauma, de la violence et de la maltraitance intergénérationnels pour les conceptions et les interventions de santé publique.

3.1. Implications pour la pratique

Les perspectives théoriques sous-tendent et orientent les interactions dans les espaces thérapeutiques et contextuels et, par ricochet, influencent les résultats cliniques et sociaux. Cet article offre ici aux équipes de terrain et aux responsables politiques une occasion, peut-être une incitation, de réfléchir aux cadres théoriques qui orientent leurs approches individuelles et de les rendre visibles, ainsi que l’influence des interventions privilégiées par les systèmes ou les sociétés où s’exerce leur travail.

S’en tenir rigidement à une seule perspective théorique et aux approches thérapeutiques qu’elle implique a peu de chances de répondre à la diversité des personnes et des familles qui cherchent du soutien [24,319]. Chaque perspective a ses forces et ses limites, et ce qui est efficace dans une relation thérapeutique peut se révéler impuissant ou inopérant dans une autre. Une fluidité dans l’affiliation théorique est donc nécessaire, de la part des équipes professionnelles comme des systèmes qui facilitent ou financent les interventions.

En outre, cet article défend et illustre le pluralisme théorique, c’est-à-dire la combinaison inédite de perspectives théoriques pour enrichir la pratique et, éventuellement, élaborer de nouvelles approches d’intervention. L’équipe propose d’associer une perspective théorique ancrée dans la honte toxique à une perspective selon laquelle les parents peuvent avoir du mal à reconnaître les frontières entre soi et l’enfant (comme décrit plus haut à la section 2.10.7). Ce mélange théorique peut être utile dans de nombreuses situations où il s’agit d’interrompre la transmission du trauma et du préjudice intergénérationnels. La honte est une émotion envahissante et destructrice, courante, peut-être omniprésente, chez les personnes qui vivent un trauma relationnel, de la violence et de la maltraitance [316,318]. Elle prend une dimension intergénérationnelle lorsque la haine de soi qu’éprouve un parent s’étend à un enfant avec qui ce parent est en fusion. La conceptualisation et la formulation de cas qui en découlent peuvent inclure la reconnaissance des perceptions faussées que le parent peut avoir de l’enfant en raison de ses croyances autodévalorisantes, ainsi que des approches de traitement qui privilégient un changement de regard sur les membres de la famille, à la fois liés les uns aux autres et distincts, en même temps qu’un traitement direct de la honte. Ce n’est là qu’un des nombreux éclairages et approches nouveaux que peut produire la combinaison de différentes conceptualisations théoriques.

3.2. Limites et pistes de recherche

Il faut reconnaître que le chemin de la perspective à la pratique n’est pas nécessairement aussi linéaire ni aussi simple que cette revue pourrait le laisser croire ; de fait, nombre des approches décrites peuvent être revendiquées ou utilisées dans des pratiques professionnelles qui se réclament d’autres perspectives théoriques. De même, les théories elles-mêmes ne sont pas nécessairement distinctes ni disjointes : leur convergence est souvent relevée. Un exemple parmi beaucoup d’autres est l’idée que les schémas cognitifs sont intrinsèquement liés à la notion, issue de l’attachement, de modèles internes opérants [320,321]. Par ailleurs, cette discussion est loin d’être exhaustive, car rendre compte de la profondeur des cadres conceptuels et de l’abondance des modalités de traitement qui peuvent s’y rattacher, y compris les modèles mixtes, est impossible dans les limites de cet article.

Cette revue offre néanmoins une vue d’ensemble précieuse de la manière dont le trauma, la violence et la maltraitance intergénérationnels sont expliqués et pris en charge dans la recherche sur le sujet, et pose les bases de recherches futures sur les liens entre théories et interventions dans ce domaine. La littérature gagnerait à des études empiriques examinant les associations entre les conceptualisations théoriques du trauma, de la violence et de la maltraitance intergénérationnels et les stratégies d’intervention proposées ou utilisées. Elles pourraient prendre la forme de revues de la portée, de revues systématiques ou de méta-analyses, ou d’études qualitatives ou à méthodes mixtes sur les points de vue et les approches des thérapeutes et des autres professions de l’aide.

4. Conclusions

Cette revue narrative de la littérature examine un éventail de perspectives théoriques, y compris intégrées, appliquées à la notion de trauma, de violence et de maltraitance intergénérationnels. Elle explore en outre les approches thérapeutiques qui découlent de ces théories et conceptualisations, en éclairant les chemins qui mènent de la perspective à la pratique. La discussion met au jour plusieurs implications importantes pour les politiques, la pratique et la recherche. Les raisonnements sur les raisons pour lesquelles le trauma et la violence peuvent se répercuter au fil des générations orientent implicitement les actions, les stratégies et les méthodes, tant au niveau collectif (sociétal et structurel) qu’individuel (professionnel). L’article souligne donc l’importance d’une réflexion délibérée sur la théorie, et la nécessité impérieuse de recherches futures sur les perspectives théoriques auxquelles adhèrent les équipes de terrain et les responsables politiques, ainsi que sur leurs approches thérapeutiques de prédilection.

Complexe Systémique : à retenir

Cette revue narrative a un mérite rare : elle relie chaque explication du trauma intergénérationnel à la thérapie qu’elle appelle, et rappelle que choisir un modèle de soin, c’est aussi choisir une théorie, souvent sous l’influence des financeurs plus que de la clinique. Pour la pratique systémique, plusieurs pistes ressortent. La théorie de Bowen, la conspiration du silence de Danieli et les récits restreints ou excessifs donnent des prises directes pour travailler en famille ce qui se dit et ce qui se tait. Les perspectives écologiques et autochtones rappellent que la pauvreté, l’oppression et la colonisation se transmettent aussi, et que la thérapie ne suffit pas sans justice sociale. La proposition finale, articuler honte toxique et fusion, éclaire la clinique des parents qui regardent leur enfant à travers leur propre mépris de soi. Les limites tiennent au genre : pas de méthode systématique, un inventaire si large que les approches semblent toutes se valoir, et une présentation sans recul critique des constellations familiales, dont les fondements restent très discutés. À lire avec la revue exploratoire sur le trauma intergénérationnel dans les familles réfugiées, et avec l’article sur l’entretien d’exploration de l’attachement adulte (AEAI).

Notes de l’original

Contributions. Conceptualisation, C. B. ; rédaction du premier jet, C. B. ; relecture et révision, C. B., C. T. et P. M. ; supervision, C. T. et P. M. L’ensemble de l’équipe a lu et approuvé la version publiée du manuscrit.

Comité d’éthique. Sans objet.

Consentement éclairé. Sans objet.

Disponibilité des données. Sans objet.

Liens d’intérêts. L’équipe de recherche déclare n’avoir aucun lien d’intérêts.

Financement. Cette recherche n’a bénéficié d’aucun financement extérieur.

Avertissement de l’éditeur. Les déclarations, opinions et données contenues dans toutes les publications n’engagent que leurs signataires et contributeurs, et non MDPI ni la rédaction. MDPI et la rédaction déclinent toute responsabilité pour tout dommage aux personnes ou aux biens résultant d’idées, de méthodes, d’instructions ou de produits mentionnés dans le contenu.

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Traduction non officielle en français de De la perspective à la pratique : les cadres théoriques du trauma, de la violence et de la maltraitance intergénérationnels et leurs implications pour la réponse thérapeutique, par Crysta Bowe, Cate Thomas et Patricia Mackey, International Journal of Environmental Research and Public Health, vol. 22, no 3, 321 (2025), doi : 10.3390/ijerph22030321, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (tableau présenté en liste). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.

Traduction française non officielle de « Perspective to Practice: Theoretical Frameworks Explaining Intergenerational Trauma, Violence, and Maltreatment and Implications for the Therapeutic Response », publié dans International Journal of Environmental Research and Public Health (2025) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.

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Comment citer cet article

Bowe, C., Thomas, C., et Mackey, P. (2025). De la perspective à la pratique : les cadres théoriques du trauma, de la violence et de la maltraitance intergénérationnels et leurs implications pour la réponse thérapeutique (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/de-la-perspective-a-la-pratique-les-cadres-theoriques-du-trauma-de-la-violence (Œuvre originale publiée en 2025 dans International Journal of Environmental Research and Public Health, 22(3), 321 (2025) ; republiée en 2025 par International Journal of Environmental Research and Public Health, https://www.mdpi.com/1660-4601/22/3/321)

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