Child & Family Social Work · Travail social
En Suède, on demande aux familles d’accueil d’offrir aux tout-petits placés une famille pour la vie, tout en acceptant de les voir partir. Ulrika Levander a écouté seize parents d’accueil raconter leur quotidien. Leurs récits, sans début connu ni fin assurée, brouillent souvent la place et les besoins de l’enfant, sauf lorsque la famille accepte de se laisser aider.
Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de Des récits aux contours flous : mises en scène familiales des familles d’accueil et des jeunes enfants placés, par Ulrika Levander, publié dans Child & Family Social Work (Wiley) (2025), doi : 10.1111/cfs.13166, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.
Il vise à apporter sécurité et stabilité, mais ses conditions ne sont ni sûres ni stables.
Ulrika Levander
Résumé
L’étude avait pour objectif d’examiner la manière dont des parents d’accueil de tout-petits et d’enfants d’âge préscolaire donnent à voir et racontent leur vie de famille, et la façon dont ces mises en scène et ces récits influent sur le bien-être et le sentiment d’appartenance familiale des jeunes enfants en accueil familial. À partir d’entretiens qualitatifs avec 16 parents d’accueil de 10 familles accueillant des enfants placés âgés de 1 à 6 ans, les récits portant sur les enfants, sur leurs besoins et sur leur place dans la famille d’accueil ont été analysés. Divers types de récits de l’enfant et de la famille d’accueil ont été identifiés, dans lesquels la différence de l’enfant et les représentations normatives de la famille d’accueil étaient souvent négociées d’une manière qui brouillait la compréhension des besoins des enfants. Diverses questions de frontières touchant la famille d’accueil ont également été mises en évidence. Les résultats suggèrent qu’il serait bénéfique d’aborder les questions d’ambiguïté des frontières familiales comme une dimension difficile de l’accueil familial. Non seulement cela offrirait des occasions de renforcer la vie interne et la résilience de la famille d’accueil, mais cela aiderait aussi à rendre visibles les besoins individuels des enfants placés et à renforcer leur position de membres de la famille.
L’accueil familial est la principale forme de placement hors du domicile familial proposée aux jeunes enfants en Suède (The National Board of Health and Welfare 2022). Cette politique part du principe qu’appartenir à une famille est en soi une bonne chose pour un enfant et que la vie de famille peut contribuer positivement à sa santé et à son développement. La famille, ou la vie dans une famille qui fonctionne bien, est donc une idée thérapeutique centrale dans l’ensemble de l’accueil familial (cf. Höjer 2001 ; Twigg et Swan 2007).
L’accueil familial présente toutefois certains traits contradictoires. Par exemple, les personnes qui dispensent la prise en charge sont bénévoles, et non professionnelles. Elles ont aussi un rôle de parent, mais peu de possibilités de prendre des décisions concernant l’enfant (cf. Thomson et McArthur 2009). Höjer (2007) souligne que l’accueil familial est une forme de prise en charge publique, organisée et supervisée par les pouvoirs publics, mais dispensée dans le cadre privé du foyer de la famille d’accueil. Pour répondre aux exigences de la mission publique, comme accueillir au domicile familial les visites des parents de naissance et des services sociaux, le foyer de la famille d’accueil perd dans une certaine mesure son caractère privé. Des traits paradoxaux semblables de l’accueil familial ont déjà été discutés en termes d’ambiguïté des frontières familiales (Buehler et al. 2006 ; Coleman et al. 2022 ; Sinclair, Gibbs et Wilson 2004 ; Tatton 2023 ; Thomson et McArthur 2009), car les frontières ou les limites qui entourent la famille d’accueil, et sa vie interne, sont inévitablement touchées lorsqu’une famille accepte une mission d’accueil (Höjer 2004, 2007). Il a été avancé que les situations stressantes qui surgissent dans l’accueil familial, ainsi que la qualité et la stabilité de cette prise en charge, pourraient être mieux comprises et mieux traitées si les services sociaux et les responsables politiques abordaient activement les questions d’ambiguïté des frontières familiales (Buehler et al. 2006 ; Tatton 2023 ; Thomson et McArthur 2009).
On sait aujourd’hui que 40 à 60 % des enfants placés d’âge préscolaire présentent divers symptômes liés au stress en raison de traumatismes précoces (voir p. ex. Hockaday 2018 ; Lehmann et al. 2013 ; Leslie et al. 2005 ; Vasileva et Petermann 2017). On sait aussi que le manque de soutien qualifié pour les enfants placés peut entraîner la rupture des placements en famille d’accueil. C’est fréquent même lorsque les enfants ont été placés tôt dans leur vie et ont connu des placements de longue durée pendant de nombreuses années (Chamberlain et al. 2006 ; Rushton et Dance 2004). En Suède, 43 % des enfants qui entrent dans le dispositif de protection au cours de leurs six premières années restent longtemps en famille d’accueil. Un placement de longue durée sur quatre se rompt à l’adolescence, et les enfants placés tout-petits ou en âge préscolaire doivent souvent déménager cinq fois ou plus au cours de leur enfance et de leur adolescence (The National Board of Health and Welfare 2023 ; Vinnerljung, Sallnäs et Berlin 2017). L’instabilité en accueil familial constituant un facteur de risque important pour le bien-être psychologique des enfants placés (voir p. ex. Hjern, Vinnerljung et Brännström 2019), l’incertitude qui entoure les conditions de vie de ces enfants a fait l’objet de débats en Suède ces dernières années. Plusieurs travaux de recherche ont souligné que le droit à une vie familiale et à des conditions de vie socialement stables des enfants placés à long terme est gravement compromis au sein du système suédois d’accueil familial (voir p. ex. Mattsson et Vinnerljung 2016).
En Suède, les parents d’accueil sont considérés comme des parents complémentaires, qui partagent l’exercice de la parentalité avec les parents de naissance et les services sociaux. Cela exige un haut niveau de compétence, d’ouverture et de souplesse dans l’exercice de la mission d’accueil (Höjer 2001). Le besoin spécifique des jeunes enfants d’« une base sûre et une famille pour la vie » a été souligné ces dernières années dans les politiques suédoises d’accueil familial (SOU 2015, 584). L’attention s’est aussi portée sur l’importance d’encourager les parents d’accueil à accueillir pleinement l’enfant chez eux, dans une perspective de long terme (SOU 2015). En outre, l’importance d’un soutien qualifié aux parents d’accueil qui prennent en charge de jeunes enfants a été reconnue, des effets positifs, en termes de niveaux de stress plus bas, de modes d’attachement plus stables et de réduction des ruptures, ayant été constatés lorsque les parents d’accueil bénéficient d’interventions qualifiées (cf. Bick et Dozier 2013 ; Dozier et al. 2006 ; Dozier et Rutter 2016 ; Fergeus et al. 2017 ; Linares et al. 2006 ; Spieker et al. 2012).
Pour garantir la stabilité à long terme, la loi suédoise oblige les services sociaux à envisager un transfert de l’autorité parentale aux parents d’accueil lorsqu’un enfant vit depuis plus de deux ans dans la même famille d’accueil. Dans le même temps, la loi dispose que les enfants ne doivent pas rester placés plus longtemps que nécessaire et que les services sociaux doivent œuvrer au retour de l’enfant auprès de ses parents de naissance. Après un transfert de l’autorité parentale, les parents d’accueil deviennent les titulaires désignés de l’autorité parentale sur l’enfant. Toute forme de soutien des services sociaux prend fin, et il revient alors à la personne titulaire de l’autorité parentale de répondre au besoin de l’enfant de maintenir des contacts avec sa famille de naissance. On demande donc aux parents d’accueil, qui deviendront ou non titulaires de l’autorité parentale sur l’enfant, d’être disposés à lui offrir une base familiale stable et sûre pour la vie, mais aussi d’être capables de le laisser partir si et quand les services sociaux estiment que c’est dans l’intérêt supérieur de l’enfant. Les politiques actuelles d’accueil familial révèlent ainsi des contradictions et des incertitudes quant aux besoins de l’enfant et aux attentes qui pèsent sur la famille d’accueil.
Cet article porte sur la manière dont des familles d’accueil de jeunes enfants en Suède donnent à voir leur vie de famille, et sur ce que cela implique pour le bien-être, la stabilité et le sentiment d’appartenance familiale des enfants qu’elles accueillent. Il s’appuie sur des entretiens approfondis avec des parents d’accueil de tout-petits et d’enfants d’âge préscolaire, et examine la manière dont les parents d’accueil présentent les enfants, leurs besoins et leur place dans la famille d’accueil, ainsi que les conditions dans lesquelles la famille d’accueil fonctionne. À partir d’une analyse narrative des entretiens avec les parents d’accueil, le concept de displaying families, « donner à voir la famille » (Finch 2007), élaboré à partir des travaux de Morgan (1996) sur les pratiques familiales, est utilisé comme outil d’analyse pour examiner les récits des parents d’accueil sur les enfants et la manière dont ils s’inscrivent dans le contexte de l’accueil familial suédois. Finch (2007, 67) définit le fait de donner à voir comme « le processus par lequel des individus, et des groupes d’individus, se signifient les uns aux autres et signifient aux publics concernés que certaines de leurs actions relèvent bien de “choses que l’on fait en famille” et confirment par là que ces relations sont des relations “familiales” ». Envisagé comme un acte performatif, le fait de donner à voir peut être compris comme une manière de raconter « liée à la reproduction de la famille en tant qu’institution, ainsi qu’à de puissants cadres discursifs et systèmes de sens à travers lesquels les relations sont construites, dotées de sens, légitimées et “altérisées” » (Heaphy 2011, 21). Comme les mises en scène familiales sont liées à l’inclusion et à l’exclusion de l’affinité, le concept de citoyenneté relationnelle (Heaphy 2011) est aussi utilisé pour explorer la manière dont les jeunes enfants placés hors du domicile familial sont positionnés comme membres de la famille.
L’objectif de l’étude est d’examiner la manière dont des parents d’accueil de tout-petits donnent à voir et racontent leur vie de famille, et la façon dont ces mises en scène et ces récits influent sur le bien-être, la continuité et le sentiment d’appartenance familiale des jeunes enfants en accueil familial en Suède. Compte tenu de la différence de statut juridique et social entre les enfants placés et les enfants qui vivent avec leurs parents de naissance, le cadre théorique retenu aide à explorer la manière dont les politiques d’accueil familial, les différents contextes familiaux et les représentations de la famille et de l’enfant se jouent dans les récits construits par les parents d’accueil, et ce que cela implique pour la compréhension et la visibilité des besoins des enfants.
L’étude comprend des entretiens approfondis avec 10 familles d’accueil prenant en charge des enfants de moins de six ans. Ces entretiens s’inscrivent dans une étude plus large sur les besoins de santé mentale des jeunes enfants en accueil familial, menée dans trois communes suédoises. Au total, 16 parents d’accueil ont été interrogés, en couple, avec un seul des deux parents présent, ou en tant que parent d’accueil seul. Les questions de recherche portaient sur la manière dont les parents d’accueil se donnent à voir comme famille, sur les besoins des enfants placés et leur place dans la famille d’accueil, et sur ce que tout cela implique pour la visibilité des enfants, de leurs besoins et de leur sentiment d’appartenance familiale. Les familles participantes ont été choisies à partir de descriptions anonymisées des familles d’accueil disponibles dans chaque commune. Une sélection raisonnée a permis d’inclure des familles d’accueil prenant en charge des enfants d’âges différents et aux histoires traumatiques variées. L’objectif était en outre de choisir des familles d’accueil de compositions différentes et ayant différents types d’expérience des missions d’accueil. Dans chaque commune, les services sociaux ont contacté, pour le compte du projet de recherche, les familles d’accueil choisies, et toutes, sauf une, ont accepté de participer. Les familles d’accueil interrogées accueillaient au total 12 enfants âgés de 1 à 6 ans. Au moment des entretiens, les âges des enfants étaient répartis de manière homogène.
Les entretiens se sont déroulés au domicile des familles d’accueil. Ils ont été menés à l’aide d’un guide d’entretien semi-directif, et les parents d’accueil étaient invités à répondre librement aux questions sur leur famille, sur l’enfant accueilli, sur la mission d’accueil et sur le soutien dont ils avaient besoin. Tous les entretiens ont été enregistrés et transcrits. Le processus d’analyse, de type inductif, s’est fait par des lectures approfondies et répétées du matériau d’entretien. Un certain nombre de récits sur la famille et sur l’enfant se sont dégagés de cette lecture, ce qui a conduit à choisir une méthode narrative pour la suite de l’analyse. Plusieurs de ces récits se caractérisant par des débuts et des fins incertains (cf. Linde 1993), les concepts de temporalité et de causalité (Johansson 2005 ; Richardson 2000) ont été mobilisés pour examiner la manière dont les représentations du passé, du présent et de l’avenir influaient sur la narration. La temporalité porte sur la manière dont des récits particuliers s’organisent autour de différents repères temporels, qui sont ensuite reliés à la causalité, ou aux explications causales, concernant ici le parcours et les comportements des enfants. En outre, la spatialisation (Friedman 2002) a été utilisée comme stratégie d’analyse pour étudier la manière dont l’espace était relié, dans les récits, aux représentations de la famille et de l’enfant. Dans la perspective socioconstructiviste qui fonde l’analyse, les représentations et les discours dominants sont considérés comme ayant des conséquences dans la vie réelle, puisque les cadres d’interprétation disponibles délimitent ce qui est jugé souhaitable et possible. En ce sens, les récits sont aussi considérés comme plastiques, puisque d’autres cadres d’interprétation peuvent faire naître de nouvelles manières de voir l’enfant et la famille d’accueil, et donc aussi d’agir au regard de leurs besoins (Riessman 2008). La narration d’un parent d’accueil n’est donc pas nécessairement réservée à un récit unique, mais peut changer selon le contexte narratif.
Le projet a reçu l’approbation éthique du comité régional d’éthique de la recherche de l’université de Lund, en Suède. Tous les noms et les lieux mentionnés dans les citations ont été modifiés afin de protéger la vie privée des personnes participantes.
L’analyse qui suit commence par explorer la manière dont le temps et la temporalité constituent le cadre de conditions narratives propres à la vie en famille d’accueil. Les récits d’ambiguïté y révèlent une zone d’incertitude persistante dans les récits que les parents d’accueil font du placement. La manière dont ces conditions ambiguës mettent à l’épreuve la possibilité même d’élaborer des récits sûrs sur les jeunes enfants placés est ensuite examinée à partir des récits de l’enfant identifiés dans le matériau : le récit de la différence et le récit ressource. Deux récits familiaux opposés, la famille compétente et la famille remodelée, sont ensuite analysés sous l’angle de la spatialisation de l’affinité familiale et de ce qu’elle implique pour la position de l’enfant placé comme membre de la famille. Enfin, la portée contextuelle des récits identifiés et leurs implications pour le bien-être de la famille d’accueil ainsi que pour le bien-être et la sécurité des jeunes enfants en accueil familial sont discutées.
Les récits des parents d’accueil interrogés sont fortement marqués par les contradictions de la législation et des politiques suédoises d’accueil familial actuelles, qui affirment que les jeunes enfants placés ont des besoins spécifiques de sécurité et de stabilité, mais qu’ils ne doivent pas pour autant rester placés plus longtemps que nécessaire. À la différence des histoires en général, qui ont un début, un milieu et une fin clairement définis, l’histoire de l’enfant placé est, dans les entretiens, racontée encore et encore comme ayant un début inconnu et une fin inconnue. Il existe donc une ambiguïté narrative liée au temps, qui forme une brèche que les parents d’accueil doivent eux-mêmes tenter de gérer et, dans la mesure du possible, combler. Ces récits d’ambiguïté sont explorés plus avant dans l’analyse qui suit.
Dans le premier récit d’ambiguïté, l’histoire de l’enfant comme énigme, les parents d’accueil affirment à maintes reprises qu’ils ne savent pas, et ne sauront probablement jamais, ce que l’enfant accueilli a vécu exactement avant de faire partie de leur famille. L’incertitude sur ce que l’enfant a traversé est souvent liée à l’incertitude sur les raisons pour lesquelles il réagit et agit de telle ou telle manière, et sur la façon de le comprendre. En témoigne l’emploi d’expressions comme « on ne sait pas », « un point d’interrogation », « avoir les yeux bandés » et « cette période est un trou noir ». À propos du parcours et du comportement de l’enfant, un savoir, parfois lié à des impressions subjectives, s’exprime pourtant dans le même temps quant au fait que quelque chose de traumatique a eu lieu. « Je sens qu’il s’est passé quelque chose. » « Il s’est réellement passé quelque chose. » « Mais elle a été exposée à des choses. » Ce que l’enfant a vécu exactement semble toutefois incertain. En termes narratifs, cela signifie que les parents d’accueil s’efforcent de combler une lacune dans une histoire sans début. Leur relation avec le petit enfant qu’ils accueillent commence par un tâtonnement dans le noir. De ce fait, il est souvent difficile de savoir pourquoi l’enfant réagit comme il le fait. L’histoire de l’enfant comme énigme est donc un récit qui comporte à la fois un vide temporel et une absence de causalité (Richardson 2000). Le vide est rempli d’incertitude et de flou.
On trouve aussi, de manière récurrente, des récits qui décrivent des situations où le parent d’accueil est impuissant et incertain quant à l’avenir de l’enfant. L’enfant va-t-il être retiré de la famille d’accueil ? Le deuxième récit d’ambiguïté, la fin inconnue, peut être illustré le plus simplement par cette citation :
Il est à moi maintenant, entre guillemets.
Il est à moi. Mais entre guillemets. Les parents d’accueil n’ont aucun droit légal sur l’enfant. L’avenir de l’enfant comme celui de la famille reste donc en suspens. Dans presque tous les entretiens, même lorsqu’un transfert de l’autorité parentale doit bientôt passer devant un tribunal, la réponse donnée à la question « Quelle serait la pire chose qui pourrait vous arriver ? », illustrée ici par trois parents d’accueil différents, est la suivante :
Eh bien, le pire scénario pour nous, ce serait que Danior doive partir d’ici.
On pourrait imaginer qu’ils nous le reprennent. Ça, c’est sûr, c’est le pire.
[Le pire]… c’est si Hannan ne pouvait plus rester ici, évidemment.
Dans tous ces témoignages, c’est l’avenir, et la fin de l’histoire, qui est en jeu. Le pouvoir est entre les mains des services sociaux. « Ils » peuvent « nous le reprendre ». Le récit de la fin inconnue a donc aussi le pouvoir d’agir sur le présent.
On n’a pas vraiment envie de dire aux services sociaux : « Je suis complètement à bout. Je n’en peux plus. Je ne sais pas comment gérer ça. » Parce qu’on ne veut pas qu’ils prennent les enfants.
Il existe une peur de demander de l’aide et des conséquences que cela pourrait avoir pour l’avenir de l’enfant et de la famille d’accueil. Le passé est lui aussi touché par la fin inconnue. Une mère d’accueil développe ce point lorsqu’elle évoque « … toutes les pensées qu’on a au début. Est-ce qu’elle va rester, comment ça va se passer, et où est-ce qu’on en est ? (…) … ça perturbe énormément l’attachement. Vraiment. » Le fait que la fin ne puisse être connue, et que cela touche le présent, le passé et l’avenir, constitue donc la morale centrale du récit de la fin inconnue. Là encore, le vide lié au temps est rempli d’incertitude et de flou.
L’ensemble narratif des récits d’ambiguïté révèle ainsi une zone d’incertitude persistante. Dans ces conditions, avec un début à tâtons dans le noir et une fin inconnue, on attend pourtant des parents d’accueil qu’ils accueillent l’enfant chez eux et s’engagent pleinement et durablement. Pour y parvenir, sans avoir accès ni à un début ni à une fin, les parents d’accueil doivent tenter de compléter eux-mêmes les histoires. Et c’est ce qu’ils font, autant qu’ils le peuvent.
Presque tous les parents d’accueil racontent une forme d’histoire sur la manière dont « il était écrit » que l’enfant ferait partie de leur famille, et sur la façon dont cela s’est produit de manière presque magique. L’apparition du récit magique dans de nombreux entretiens n’est donc pas un hasard. Ce récit ne crée pas seulement un point d’ancrage entre l’enfant, dont l’histoire est une énigme, et la famille dont il fait désormais partie. Il offre aussi un début à l’histoire du « nous » et de « notre famille ». Voici comment cela peut être raconté :
C’était très étrange. Parce que quand ils ont commencé à nous parler de Danior, j’ai juste dit : « Ça me dit quelque chose. J’ai eu à l’école un enfant avec ce passé-là. » Et tout le monde s’est tu. « Oui, c’est un frère ou une sœur. » Quelles étaient les chances ? (…) Alors, on a juste eu le sentiment que c’était écrit. (…) J’en ai eu des frissons dans le dos…
Une autre mère d’accueil dit « eh bien, parfois les choses sont simplement écrites » en racontant son histoire. Elle occupait un emploi temporaire et, avec seulement deux semaines de préavis, a demandé à son employeur un congé pour devenir parent d’accueil. La réponse a été : « Comme c’est gentil ! Bien sûr ! », et non seulement elle a obtenu ce congé, mais elle a aussi obtenu un poste permanent. Dans ce récit magique, toutes les pièces du puzzle se sont mises en place au bon moment, grâce à l’enfant. Une autre mère d’accueil encore, proche parente de l’enfant qu’elle accueille, raconte que lorsqu’elle a plongé pour la première fois son regard dans les yeux de l’enfant, sans savoir qu’elle deviendrait plus tard son parent d’accueil, elle a tout simplement ressenti intuitivement : « c’est nous maintenant, et pour toujours ».
Parce qu’il met l’accent sur « c’était écrit » et « c’est nous maintenant », le récit magique porte une forte force immanente aux implications temporelles. Quelle que soit l’histoire énigmatique de l’enfant, celui-ci est désormais raconté, et revendiqué, comme une partie naturelle de la famille d’accueil. En outre, le récit magique s’enroule autour de la fin incertaine, puisque « c’est nous maintenant et pour toujours ». En ce sens, le récit magique peut être compris comme une tentative de combler, fût-ce de manière magique, les vides temporels présents dans les récits d’ensemble que l’on fait des jeunes enfants placés.
Voyons maintenant comment les parents d’accueil construisent des récits de l’enfant. Deux ensembles de récits se dessinent dans ce processus. Il apparaît aussi clairement que les récits d’ambiguïté ont des implications générales pour la visibilité de l’enfant.
Dans le récit de l’enfant le plus courant, le récit de la différence, le jeune enfant placé est catégorisé comme porteur d’une forme d’altérité. À l’aide de modificateurs intensifs, les enfants et leur comportement sont décrits comme « très ceci » ou « énormément cela ». Ces représentations sont présentes dans presque tous les entretiens. Parmi les modificateurs qui apparaissent dans les descriptions, et qui sont ici mis en italique, on trouve par exemple « vraiment beaucoup à tester les limites », « la pire crise », « complètement hors de contrôle », « très dans le mouvement », « une crainte immense des hommes », « un besoin énorme de confirmation », « une fixation tellement, incroyablement exclusive » et « très difficile ». Très, pire, énormément. C’est ainsi que les enfants sont dépeints de manière récurrente.
Souvent, les modificateurs intensifs sont légitimés par des comparaisons, où d’autres enfants ou « nos propres » enfants servent de référence.
J’y pense tout le temps, qu’il y a un risque de diagnostics. Je la compare aux autres enfants de six ans à l’école (…) vu que nos enfants ne réagissaient pas comme ça.
Le comportement des enfants placés est ainsi positionné de manière binaire face à celui des enfants en général, des enfants ordinaires ou de « nos propres » enfants. Si les comparaisons avec les enfants « ordinaires » ont des effets de légitimation (l’enfant que nous accueillons n’est pas comme les enfants en général), elles traduisent en même temps une incertitude sur la manière dont il faut comprendre le comportement de l’enfant. Les comparaisons sont presque automatiquement suivies de négociations.
Bon, il est différent des deux autres. C’est vrai. Et puis… si c’est seulement lui en quelque sorte… C’est sûrement juste sa personnalité, ou quelque chose comme ça. Oui, ce que c’est… Oui, mais il est différent d’eux.
Oui, l’enfant est différent, c’est certain. Mais n’est-ce pas peut-être tout à fait normal, et simplement une part de sa personnalité ? Ou peut-être, comme le négocie une autre mère d’accueil, tout cela est-il acceptable compte tenu de l’âge de l’enfant ?
Mais bon, je ne sais pas si c’est lié à l’âge. Je veux dire, j’ai (x) enfants à moi, mais aucun, c’est sûr, n’est comme cette petite fille.
La construction narrative est semblable. Des comparaisons récurrentes, où l’enfant est dépeint dans sa différence, sont immédiatement suivies de négociations de la normalité. L’issue du récit est, comme dans les récits d’ambiguïté, l’incertitude et le flou. L’enfant est différent, certes. Mais son comportement diffère-t-il d’un développement « normal » et des enfants « ordinaires » ? Ou non ? La question de savoir comment comprendre l’enfant et ses besoins n’est esquissée que confusément, dans des gabarits aux contours flous.
Un récit opposé, qui apparaît dans quelques entretiens, est le récit ressource. Comme dans le récit de la différence, l’altérité de l’enfant est souvent décrite avec des mots intensifs, et parfois au moyen de comparaisons avec d’autres enfants. Mais au lieu de glisser vers des négociations de la normalité, le comportement de l’enfant est ici raconté en mettant l’accent sur ce qui est perçu comme un comportement « normal » au regard de son histoire.
Mère d’accueil : Comme je disais, il y avait beaucoup de choses qui étaient nouvelles pour lui. Et rien que le fait que si on n’aime pas ce qu’il y a à manger, on n’est pas obligé de le manger. Mais après, ça s’est un peu retourné contre nous…
Père d’accueil : Ouais (rires), après il ne voulait plus rien manger.
Mère d’accueil : Oui, c’est sûr. Après il ne voulait plus rien manger. Il devait sans doute tester un peu. Mais un comportement normal, je dirais.
Père d’accueil : Maintenant, le comportement est normal.
Mère d’accueil : Oui, mais s’emporter, c’était sûrement normal, je pense, pour tester.
Père d’accueil : Ouais, ouais. Je vois ce que tu veux dire. Oui, oui. Tout à fait !
Au lieu de négocier un comportement face à une « normalité » et de finir par ne plus savoir comment interpréter la situation, les parents d’accueil construisent ici le comportement comme normal compte tenu des circonstances. Les couches de flou disparaissent donc, et l’identification des besoins de l’enfant, tester un peu et s’emporter, devient une manière constructive de se rétablir. Un autre couple de parents d’accueil décrit comment les tout-petits qu’il accueille peuvent hurler pendant des heures et réagir très fortement aux environnements et aux personnes nouvelles. L’un de ces parents d’accueil l’explique comme « des signes clairs de traumatisme, et de ne pas avoir reçu les soins dont ils avaient besoin ». Là encore, une explication du comportement des enfants est donnée, qui le raconte comme « normal » au regard de leur histoire traumatique.
Parmi les parents d’accueil interrogés, le récit de la différence est bien plus fréquent que le récit ressource. Les deux récits de l’enfant qui se dégagent ont des constructions et des implications différentes. Le récit de la différence procède d’une pensée dichotomique, où la différence de l’enfant est construite en opposition directe à une normalité supposée. L’incertitude au cœur des récits d’ambiguïté s’y reproduit, avec pour conséquence que la compréhension de l’enfant se brouille. Dans le récit ressource, l’altérité de l’enfant n’est opposée à rien. Elle est plutôt expliquée par l’histoire de l’enfant, et donc construite comme une réponse « normale » et « adaptée » à des événements passés. L’histoire de l’enfant comme énigme est ici remise en question : c’est à cause du passé que nous devons maintenant faire face à cela. Comme cela a pour effet de réparer le vide temporel d’un début inconnu, un sentiment de causalité est également atteint.
Si l’on passe à la manière dont les familles sont « données à voir », les frontières tracées autour de la famille d’accueil se déplacent sans cesse. Les négociations liées à l’espace, plutôt qu’au temps, sont donc essentielles dans les mises en scène familiales des entretiens. Le récit magique, tel qu’il a été décrit plus haut, souligne que l’enfant est désormais « à nous ». Ce faisant, il inclut l’enfant comme membre à part entière de la famille d’accueil. Cette idée revient dans de nombreux entretiens : « C’était comme un coup de foudre pour cette petite fille, et elle était à nous. » « Il fait bien sûr partie de notre famille. C’est comme ça. » L’enfant est raconté comme un membre pleinement inclus de la famille.
Des propos semblables peuvent pourtant prendre parfois un tour plus délicat. Lorsqu’on demande à un père d’accueil de se présenter au début d’un entretien, voici ce qui se passe :
Père d’accueil : Oui, je commence ? (…) D’accord, Henrik Nilsson, (xx) ans, j’habite à (ville). Marié à celle qui est assise à côté de moi. (x) enfants à nous, et un enfant accueilli.
Mère d’accueil : Ne dis pas ça ! (…) Non, tu ne peux pas dire « (x) enfants à nous »…
Père d’accueil : Non, mais (x) enfants biologiques, alors ?
Ranger l’enfant placé dans une autre catégorie que « nos propres » enfants est manifestement une affaire délicate. Plus tard, la mère d’accueil réfléchit au statut relationnel de l’enfant placé, et dit que, comme elle ne l’a pas porté, alors qu’elle a porté les autres, elle a toujours eu peur qu’il se sente étranger dans la famille. Les parents d’accueil racontent aussi que le garçon, qui vit dans la famille depuis qu’il est bébé, a récemment commencé à interroger sa place dans la famille, en disant des choses comme « vous n’êtes pas mes vrais parents » quand il est contrarié.
Mère d’accueil : Eh bien, et la dernière fois qu’il était un peu contrarié, je lui ai dit (…) « Mais je… Nous n’avons pas choisi (prénom des enfants biologiques) non plus… » Nos enfants. Nous ne les avons pas choisis non plus. « Non, mais nous vous avons eus, tous les (x). Et il n’y a aucune différence. »
Bien que la mère d’accueil n’ait jamais porté le garçon, ce qui la rend inquiète quant à son sentiment d’appartenance à la famille, et que le garçon lui-même se pose des questions à ce sujet, la morale de l’histoire telle qu’elle est présentée est qu’il n’y a aucune différence.
Une contradiction semblable apparaît dans un autre entretien, où la mère d’accueil insiste sur le fait qu’il n’y a aucune différence entre la petite fille placée et les enfants qu’elle a mis au monde.
… on est une famille, et elle est comme tous les autres enfants. Elle n’est pas placée. Je veux dire… (…) Elle est juste comme… Il n’y a pas de… C’est une enfant ordinaire dans une famille ordinaire.
Quelques minutes plus tard, la même mère d’accueil dit :
Parce que, bien sûr, ça fait un peu plus mal au cœur, parce qu’on sait… Enfin, elle est placée, et (…) tout ça…
Là encore, des contradictions surgissent autour de l’« absence de différence ». L’idée de l’enfant comme membre à part entière de la famille, racontée à maintes reprises comme étant exactement comme tout le monde, est manifestement une affaire délicate, car elle touche au statut relationnel, ou à la citoyenneté relationnelle (Heaphy 2011), de l’enfant dans la famille d’accueil. Comme cette citoyenneté relationnelle est fragilisée, il semble préférable d’insister d’autant plus sur le contraire. D’où « elle est exactement comme tout le monde » et « il n’y a aucune différence ».
Des négociations plus explicites ont lieu dans le même temps dans d’autres entretiens, où sont discutées les notions de « temps pour nous » et de « temps pour soi ». Par exemple, dans un entretien, l’enfant biologique de la famille est décrite comme ayant besoin de « son petit temps à elle », car l’enfant placé est « tellement intense ». L’entretien se poursuit :
Eh bien, par exemple (une période de vacances précise), Althea était chez sa mère. Et nous sommes allés à (un lieu familial) avec des amis, et c’était vraiment bien, parce qu’elle n’aurait fait que… (…) Je veux dire, quel soulagement de ne pas l’avoir emmenée. Je sais, on n’a pas le droit de dire une chose pareille, vraiment. Mais en fait…
Lorsque la mère d’accueil dit que c’était agréable d’être en vacances sans l’enfant placée, elle souligne aussi qu’il n’est pas moralement acceptable de le formuler. On nous fait implicitement comprendre que ce propos met en cause l’idée de l’enfant comme membre à part entière de la famille. Un autre parent d’accueil déclare :
… mes enfants biologiques ont aussi besoin d’un peu d’air et de « temps rien que pour nous » pour pouvoir tenir le coup et ne pas saturer…
Ici, l’air et le « temps rien que pour nous » sont présentés comme ce dont la famille a besoin pour tenir le coup lorsqu’elle prend soin d’un enfant exigeant. La notion de famille est ici racontée en termes biologiques et n’inclut pas l’enfant accueilli comme membre à part entière de la famille. Dans ces exemples, comparés aux précédents, la citoyenneté relationnelle de l’enfant placé est présentée de manière plus explicite comme fragilisée. Les parents d’accueil y expriment leur propre besoin de repos, d’air et de récupération, la mission d’accueil représentant des défis pour la famille d’origine.
Deux types de frontières différentes sont ainsi tracés autour de la famille d’accueil, qui délimitent deux types de familles différentes. Dans l’un, il y a une famille d’origine avec « nos propres » enfants. Cette famille a ses propres besoins, de « temps pour nous » et d’air. Il y a ensuite la famille d’accueil, où l’enfant placé est désormais « à nous ». Là, il n’y a aucune différence entre les membres de la famille. Selon le statut relationnel qu’a l’enfant placé, des frontières différentes, et des compréhensions spatiales différentes, sont tracées autour de la famille. Ces mises en scène différentes suggèrent que la complexité relationnelle et spatiale, ou l’ambiguïté des frontières familiales (cf. Thomson et McArthur 2009), est plus grande dans la famille d’accueil que dans la famille telle qu’on la conçoit traditionnellement. Cela met en outre en lumière la position ambivalente, et parfois fragilisée, que peuvent avoir les enfants placés en tant que membres de la famille.
On trouve dans le matériau deux manières de raconter la famille d’accueil, soit comme une unité plutôt traditionnelle, soit comme une unité complexe. Ces compréhensions changeantes ont elles aussi des implications pour la visibilité des enfants placés et de leurs besoins. Le récit le plus fréquent, la famille compétente, est dominé par des représentations traditionnelles et culturellement hégémoniques de la famille comme lieu de sécurité, de confiance et d’ouverture. La fonction de la famille d’accueil comme unité compétente, et donc indépendante, y est aussi mise en avant. C’est typiquement le cas lorsque les parents d’accueil évoquent le soutien dont ils n’ont pas besoin de la part des services sociaux :
Bon, je n’ai pas l’impression d’avoir personnellement ces besoins [de soutien]. (…) J’ai aussi la clé, puisque j’ai des enfants adultes. Donc, de ce fait, j’ai l’impression d’avoir « compris comment faire ».
L’expérience antérieure de l’éducation d’enfants est mentionnée dans plusieurs entretiens :
Après (x) enfants à nous, on savait d’une certaine manière qu’on faisait les choses bien. (…) Ça crée de la sécurité et ce… C’est comme ça qu’on construit une famille. Ça a marché avant.
Ici, la famille et sa compétence servent, dans le récit, à légitimer l’indépendance de la famille d’accueil. Le récit nous dit que « nous savons faire famille », et donc que « nous n’avons besoin d’aucun soutien ». Les présentations de la famille comme lieu d’une communication ouverte et confiante sont aussi fréquentes. Par exemple, « se parler au sein de la famille » est souvent mentionné comme une condition préalable pour être une famille qui fonctionne bien. Quand on demande à un couple de parents d’accueil comment il fait face au sentiment d’impuissance qu’il décrit à propos de la mission d’accueil, la réponse est la suivante :
Père d’accueil : On en parle.
Personne qui interroge : … avec les services sociaux ?
Père d’accueil : Non, mais on en a beaucoup parlé entre nous.
La famille compétente se débrouille donc seule, même quand ça frotte et que ça fait mal. À cet égard, le récit comporte aussi des éléments d’intégrité, puisque la confiance et la communication ouverte sont vues comme appartenant exclusivement à la famille et se jouant en son sein. Plusieurs entretiens abordent l’intégrité de la famille, des parents d’accueil décrivant comme inconfortable le fait que des personnes « extérieures » interviennent dans leur famille. Une mère d’accueil décrit comme « pas super confortable » l’expérience d’avoir reçu un soutien sur ses interactions avec l’enfant placé, et commente : « bien sûr, il y a un risque de se sentir trop observée ». La réticence à laisser entrer des personnes extérieures dans le système familial s’exprime aussi dans cet extrait :
Mère d’accueil : Bon, il y a toujours eu des visites régulières. Donc, j’ai vraiment le sentiment qu’ils [les services sociaux] sont là pour nous.
Personne qui interroge : Ils sont là.
Mère d’accueil : Et pas trop. Et vraiment… Je pense que c’est une bonne chose parce que, comme je le disais, je veux quand même sentir qu’on est une famille. Et ça ne doit pas trop déranger.
Donner à voir la famille comme une unité compétente, digne de confiance et qui fonctionne bien est donc central dans le récit de la famille compétente. Ce récit correspond donc assez bien à ce que les politiques suédoises d’accueil familial attendent des familles d’accueil. Celles-ci sont censées bien fonctionner et être capables d’apporter sécurité, protection et stabilité à l’enfant placé. Dans le même temps, les cadres tracés autour de la famille compétente impliquent qu’il n’est pas particulièrement attrayant de recevoir un soutien centré sur l’enfant placé. Cela dérange l’idée de la famille compétente, qui fonctionne et se débrouille seule.
Une contradiction de ce récit tient à ce que plusieurs parents d’accueil interrogés décrivent leurs propres enfants comme différents de l’enfant placé, et « plus faciles ». Le rôle de parent d’accueil est aussi décrit à plusieurs reprises comme une pratique nouvelle et quelque peu incertaine. Mais cela ne change pas la conclusion du récit, qui souligne que « nous sommes une famille, et donc nous nous débrouillons par nous-mêmes ». Comme c’est « je » ou « nous », les adultes, qui ressentons et jugeons à partir de « nos » besoins en tant que famille, le récit de la famille compétente adopte le point de vue de l’adulte plutôt qu’une perspective centrée sur l’enfant.
Un récit opposé, qui apparaît dans quelques entretiens, est celui de la famille remodelée. L’idée de la famille comme unité autosuffisante y est remise en question. Au lieu de conclure que « nous nous débrouillons par nous-mêmes », la manière de présenter les choses indique au contraire que le soutien est une chose dont la famille a besoin pour fonctionner.
Père d’accueil : C’est comme si on se débattait et se débattait, et qu’on essayait de résoudre les choses. Ça devient comme une boule (…). On [mari et femme] s’énerve l’un contre l’autre, et contre les enfants… (…) À la fin, on n’arrivait plus à penser clairement. On devenait complètement à côté de la plaque. Et ça restait quand même… Passer une heure en consultation psychologique, c’était au moins une sorte de bouée de sauvetage…
Mère d’accueil : Mm.
Père d’accueil : … c’est ce que je ressentais. Juste pouvoir partager ces trucs idiots dans lesquels on vit, et avoir quelqu’un qui met des mots dessus et qui nous les explique.
L’aide est présentée comme une « bouée de sauvetage », et l’idée de ne parler des problèmes qu’au sein de la famille est donc remise en question, ce qui apparaît aussi dans cet entretien :
Père d’accueil : Ce qui est difficile là-dedans, c’est que nous, Moa et moi, d’habitude on ne s’ouvre pas aux autres…
Mère d’accueil : … très facilement.
Personne qui interroge : Non ? D’accord.
Mère d’accueil : Non, exactement.
Père d’accueil : Et on préfère ne pas parler aux autres, mais seulement entre nous, de ce genre de choses. (…) Et maintenant, on dit qu’on a l’impression d’avoir ouvert notre maison.
Mère d’accueil : Oui.
Père d’accueil : Et nous-mêmes. (…) Je veux dire, on a vraiment besoin d’aide.
Le thème commun de ces témoignages est le remodelage de la famille, qui passe d’une unité autosuffisante et fermée à une entité plus ouverte, qui a besoin d’aide et de soutien. Lorsque l’isolement qui protège la famille du regard d’autrui est remis en question, l’idée de « nous parler exclusivement entre nous, en famille » doit elle aussi céder. L’aide des services sociaux, de la thérapie familiale et de la psychologie de l’enfant est au contraire décrite comme nécessaire pour comprendre l’enfant et ses besoins et pour que la famille fonctionne.
Dans un entretien, un parent d’accueil exprime le souhait de consulter en thérapie familiale, afin d’avoir un regard sur la famille à la fois du point de vue des parents d’accueil et de celui des enfants, et conclut : « Je veux dire, nous sommes une famille, et nous devons fonctionner ensemble. » Une conception transformatrice de la famille d’accueil devient ici visible. La famille a désormais un nouveau rôle et un nouveau format en tant que famille d’accueil, et doit s’y adapter pour fonctionner. L’enfant placé, nouveau membre de la famille, est un personnage central de la construction narrative du récit, ce qui conduit à rendre clairement visibles l’enfant et ses besoins. Du fait du nouveau membre de la famille, nous devons remodeler non seulement notre compréhension de notre famille, mais aussi notre compréhension de la manière dont l’enfant fonctionne. Pour y parvenir, nous avons besoin du soutien des services sociaux et de thérapeutes.
Les implications des deux récits familiaux opposés sont évidentes. Les besoins de l’enfant placé, comme ceux des autres membres de la famille, sont pris en compte de manière plus transparente dans le récit de la famille remodelée que dans celui de la famille compétente. Au regard des différentes frontières spatiales de la famille analysées plus haut, les deux frontières identifiées sont incluses dans le récit de la famille remodelée : l’enfant peut être membre à part entière de la famille, sans que cela compromette la possibilité de formuler les besoins des autres membres de la famille. Les relations complexes de la famille d’accueil et l’ambiguïté des frontières familiales sont donc ici traitées de manière plus transparente.
Offrir aux jeunes enfants placés une stabilité à long terme et des relations d’attachement durables est reconnu comme essentiel pour leur développement et pour leurs chances de se remettre de traumatismes (cf. Dozier et al. 2006 ; Fergeus et al. 2017). Cette ambition se reflète clairement dans la politique suédoise d’accueil familial, qui définit le rôle de la famille d’accueil comme celui d’apporter une base stable et sûre à l’enfant placé (cf. SOU 2015). L’idéal de stabilité apparaît aussi dans le matériau empirique de l’étude. Dans le récit familial dominant, la famille compétente, les parents d’accueil donnent à voir leur famille comme une unité stable et compétente, capable d’offrir à l’enfant placé la méthode de prise en charge essentielle qui est au cœur de l’accueil familial : une famille qui fonctionne bien (cf. Twigg et Swan 2007). Dans le récit magique, l’enfant est en outre raconté comme une partie naturellement incluse de la famille d’accueil, maintenant et pour toujours. Envisagés comme des actes performatifs, ces récits montrent les parents d’accueil donnant à voir les attentes essentielles qui pèsent sur eux en tant que familles d’accueil : être compétentes, bien fonctionner et être capables d’offrir une stabilité à long terme à l’enfant qu’ils accueillent (cf. Heaphy 2011 ; Riessman 2003). Mais comme un placement de longue durée sur quatre se termine par une rupture, et que les enfants doivent souvent déménager plusieurs fois d’une famille d’accueil à l’autre au cours de leur enfance, la stabilité est une question fragile. Cette fragilité ressort aussi des récits que les parents d’accueil font des enfants, empreints d’incertitudes, qui reflètent les conditions dominantes de l’accueil familial, où l’avenir de l’enfant et son appartenance familiale ne sont jamais certains. Cela met en évidence une contradiction centrale de l’accueil familial des jeunes enfants en Suède : il vise à apporter sécurité et stabilité, mais ses conditions ne sont ni sûres ni stables.
Le flou des conditions qui régissent l’accueil familial a d’autres implications. L’analyse montre que la différence de l’enfant placé est souvent négociée d’une manière qui brouille la compréhension de l’enfant et de ses besoins. Le statut relationnel de l’enfant dans la famille d’accueil est lui aussi raconté de manière ambiguë par les parents d’accueil, ce qui est palpable dans les mises en scène familiales qui montrent l’enfant placé comme un membre ambivalent de la famille. Les différentes frontières spatiales tracées autour de la famille, au fil de la négociation de la citoyenneté relationnelle de l’enfant placé, reflètent à leur tour les relations familiales complexes et ambiguës qui caractérisent les familles d’accueil (cf. Höjer 2001, 2007 ; Thomson et McArthur 2009).
L’ambiguïté des frontières familiales est reconnue comme une dimension difficile de l’accueil familial (Buehler et al. 2006 ; Höjer 2007 ; Tatton 2023 ; Thomson et McArthur 2009), et il est donc regrettable que le récit de la famille compétente repose sur une perspective d’intégrité familiale plutôt que sur une disposition à acquérir une compétence spécifique pour la mission d’accueil et à en gérer les diverses ambiguïtés. Du point de vue de l’enfant, il est aussi regrettable que l’accent mis sur l’intégrité familiale réduise la visibilité de l’enfant. Comme le récit de la famille compétente reproduit des représentations normatives de la famille comme unité stable et indépendante, et donc sans besoin de soutien, il devrait être important pour les services sociaux d’envisager activement les moyens d’encourager les parents d’accueil à réfléchir à la manière dont les ambiguïtés des frontières familiales influent sur leur vie de famille et sur leur rôle de personnes qui prennent soin de l’enfant. C’est d’autant plus important que l’étude montre combien les mises en scène normatives de la famille comme compétente et autonome ont des implications négatives pour la visibilité de l’enfant placé ainsi que pour sa position et son sentiment d’appartenance en tant que membre de la famille.
Les autres manières de parler des enfants, de leurs besoins et de leur place dans la famille d’accueil, mises en évidence par l’analyse, renforcent cette conclusion. Dans le récit de la famille remodelée, où le soutien est construit comme une bouée de sauvetage et donc raconté par des parents d’accueil qui ont bénéficié d’un soutien professionnel, la compréhension de l’enfant comme la complexité de la vie en famille d’accueil sont rendues visibles de manière plus nuancée. Le récit ressource, raconté principalement par des parents d’accueil qui donnent à voir leur famille en termes de remodelage, rend en outre visible l’enfant comme sujet actif et créatif. Cela montre que les récits peuvent changer, et qu’un soutien professionnel et d’autres perspectives sur la mission d’accueil peuvent conduire à de nouvelles interprétations de l’enfant placé comme de la fonction de la famille d’accueil (cf. Riessman 2008). Cette plasticité narrative se reflète aussi dans la capacité des parents d’accueil à passer d’un récit à l’autre, selon le contexte narratif ou la perspective. En cela, l’étude confirme que les questions d’ambiguïté des frontières familiales pourraient recevoir une réponse meilleure, ou plus réflexive, lorsque des acteurs professionnels s’en saisissent (Buehler et al. 2006 ; Coleman et al. 2022 ; Thomson et McArthur 2009). En outre, les résultats suggèrent que cela offre l’occasion non seulement de développer des récits plus attentifs à la vie interne de la famille d’accueil, mais aussi de rendre visibles les besoins individuels des enfants placés et de renforcer leur position de membres de la famille d’accueil.
Complexe Systémique : à retenir
L’étude met des mots sur une contradiction que les équipes connaissent bien : on demande à une famille d’accueil de s’engager comme pour toujours dans une histoire dont elle ignore le début et ne maîtrise pas la fin. Pour tenir, les familles se racontent : l’enfant « était fait pour nous », il est « exactement comme les autres », la famille « se débrouille par elle-même ». Ces récits protègent, mais ils peuvent aussi masquer la souffrance de l’enfant et tenir l’aide à distance, car demander du soutien, c’est risquer de perdre l’enfant. La notion d’ambiguïté des frontières familiales, proche de celle de perte ambiguë, donne à la clinique systémique une porte d’entrée : aider la famille à dire qui en fait partie, quand et comment, et à relire les comportements de l’enfant à la lumière de son histoire plutôt qu’à l’aune d’une normalité. Les limites sont celles d’une petite étude suédoise, auprès de dix familles choisies par les services, sans la parole des enfants ni celle des parents de naissance. À lire avec l’article sur l’accueil en milieu familial, et avec l’article sur les jeunes adultes ayant connu le placement et leurs parents de naissance.
Notes de l’original
Remerciements. La recherche a été financée par une fondation de recherche suédoise, Stiftelsen Allmänna Barnhuset, et a été rendue possible grâce à la participation des parents d’accueil interrogés et à l’aide de professionnels des services sociaux de trois collectivités locales.
Éthique. Le projet a reçu l’approbation éthique du comité régional d’éthique de la recherche de l’université de Lund, en Suède. Toutes les données ont été recueillies conformément aux codes d’éthique du Conseil suédois de la recherche et à la réglementation suédoise en vigueur sur la sécurité des données. Toutes les personnes interrogées ont donné par écrit leur consentement éclairé à participer à l’étude.
Liens d’intérêts. La personne qui signe l’article déclare n’avoir aucun lien d’intérêts.
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Traduction non officielle en français de Des récits aux contours flous : mises en scène familiales des familles d’accueil et des jeunes enfants placés, par Ulrika Levander, Child & Family Social Work, vol. 30, no 3 (2025), doi : 10.1111/cfs.13166, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence. Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.
Traduction française non officielle de « Stories With Blurred Contours: Family Displays of Foster Families and Young Children in Out-of-Home Care », publié dans Child & Family Social Work (2025) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.
Lire l’article originalComment citer cet article
Levander, U. (2025). Des récits aux contours flous : mises en scène familiales des familles d’accueil et des jeunes enfants placés (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/des-recits-aux-contours-flous-mises-en-scene-familiales-des-familles-d-accueil (Œuvre originale publiée en 2024 dans Child & Family Social Work, 30(3), 265-273 (2025) ; republiée en 2025 par Child & Family Social Work, https://onlinelibrary.wiley.com/doi/full/10.1111/cfs.13166)
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