International Journal of Environmental Research and Public Health · Migration

Développer un fort sentiment de cohérence pour dépasser le trauma intergénérationnel : récits d’enfants adultes de boat people du Vietnam

Comment grandir au-delà d’un trauma que l’on n’a pas vécu soi-même ? En Norvège, Yen Pham et Marguerite Daniel ont recueilli les récits d’enfants de boat people du Vietnam, aujourd’hui dans la trentaine ou la quarantaine. Attentes scolaires démesurées, coups, dette envers des parents qui ont tout perdu : le trauma passe par le quotidien. En croisant Bowen et la salutogenèse d’Antonovsky, l’étude montre comment la distance, la compréhension et parfois le pardon ouvrent un chemin de rétablissement à l’âge adulte.

Auteurs Yen Pham et Marguerite Daniel (département de promotion et de développement de la santé, université de Bergen, Norvège)Première publication International Journal of Environmental Research and Public Health, 20 février 2026Traduction Complexe Systémique, traduction non officielle

Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de Développer un fort sentiment de cohérence pour dépasser le trauma intergénérationnel : récits d’enfants adultes de boat people du Vietnam, par Yen Pham et Marguerite Daniel, publié dans International Journal of Environmental Research and Public Health (MDPI) (2026), doi : 10.3390/ijerph23020266, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Les tableaux sont présentés sous forme de listes ; les points forts (highlights) de l’éditeur sont regroupés avec le résumé ; les déclarations de fin d’article sont regroupées dans les notes. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.

Le rétablissement à l’âge adulte de l’impact intergénérationnel du trauma ne consiste pas à effacer les liens familiaux, mais à jouer un rôle actif dans leur recadrage.

Yen Pham et Marguerite Daniel

Résumé

Les interactions familiales inadaptées sont l’un des mécanismes par lesquels le trauma se transmet d’une génération à l’autre. Les interventions actuelles auprès des familles touchées par le trauma se concentrent sur les parents vivant avec un trauma et sur les dyades enfant-parent pendant l’enfance. Il reste donc à comprendre comment les enfants devenus adultes, qui ne vivent parfois plus avec leurs parents, peuvent surmonter les effets négatifs des interactions inadaptées vécues avec leurs parents dans l’enfance, héritage de l’histoire traumatique parentale. Cette étude porte sur des enfants de boat people du Vietnam âgés d’une trentaine ou d’une quarantaine d’années, dans deux villes de Norvège, et recourt à des entretiens narratifs pour susciter de longs récits de leur expérience au fil de la vie. Une démarche d’analyse hybride utilise l’analyse en réseaux thématiques, éclairée par un cadre conceptuel qui intègre la théorie salutogénique et la théorie des systèmes familiaux de Bowen. Les résultats montrent que les interactions parents-enfants inadaptées dans les familles de boat people vietnamiens comprennent les attentes élevées des parents, une éducation dure, l’obligation pour les enfants de faire plaisir à leurs parents et l’adultification, façonnées par le trauma et médiatisées par la culture vietnamienne. Développer un fort sentiment de cohérence (SOC, sense of coherence), caractérisé par une meilleure compréhension de soi dans sa relation à la famille, la construction d’un sens à partir du passé et un rôle actif dans le recadrage des relations avec ses parents, constitue un chemin pour dépasser les effets des schémas inadaptés de sa famille d’origine. Dans l’ensemble, cet article propose un cadre salutogénique, orienté vers la vie entière, pour comprendre le rétablissement au-delà des effets, dans l’enfance, du trauma intergénérationnel.

Points clés

Pertinence pour la santé publique : en quoi ce travail touche-t-il à un enjeu de santé publique ?

  • Le trauma intergénérationnel est couramment vécu dans des populations très diverses à travers le monde, ce qui en fait un enjeu de santé publique dont le poids se prolonge d’une génération à l’autre.
  • Comprendre comment les enfants adultes de boat people du Vietnam surmontent l’impact intergénérationnel du trauma est indispensable pour une compréhension transférable du rétablissement à l’âge adulte et du mouvement vers la santé.

Importance pour la santé publique : pourquoi ce travail compte-t-il pour la santé publique ?

  • Cette étude propose un cadre salutogénique, orienté vers la vie entière, pour comprendre le rétablissement au-delà des effets, dans l’enfance, du trauma intergénérationnel.
  • Cette étude déplace l’attention : des interventions dans l’enfance centrées sur les parents vivant avec un trauma et les dyades enfant-parent, vers le rétablissement à l’âge adulte par la construction de sens, une compréhension approfondie et la différenciation d’avec les schémas inadaptés de la famille de l’enfance.

Implications pour la santé publique : quels sont les principaux enseignements pour la pratique, les politiques publiques et la recherche en santé publique ?

  • Les services de santé destinés aux populations réfugiées devraient être proposés de manière culturellement adaptée.
  • Voir le bon côté des événements, tirer un sens du passé et se différencier des effets des interactions familiales de l’enfance façonnées par le trauma sont autant de chemins possibles de rétablissement, à l’âge adulte, du trauma intergénérationnel.

Mots-clés : trauma intergénérationnel, boat people vietnamiens, enfants de personnes réfugiées, sentiment de cohérence, différenciation du soi, salutogenèse, théorie des systèmes familiaux

1. Introduction

L’exposition au trauma est couramment vécue dans des populations très diverses à travers le monde [1], ce qui en fait un enjeu de santé mentale publique aux multiples niveaux d’influence : individus, relations, communauté et société [2,3]. Cet article porte sur le trauma intergénérationnel, dans lequel les effets du trauma se transmettent d’une génération à l’autre [4].

Le trauma intergénérationnel désigne un phénomène dans lequel les effets des expériences traumatiques ne se limitent pas à la génération exposée, mais persistent dans les générations suivantes [4]. Des études publiées ont montré que les enfants de parents ayant vécu un trauma sont plus vulnérables que ceux de parents qui n’en ont pas vécu [5,6,7,8]. Les personnes réfugiées qui fuient vers un nouveau pays pour des raisons de sécurité vivent souvent un trauma lié à la migration, en particulier avant et pendant leur parcours migratoire [9,10]. Des études antérieures montrent un mauvais état de santé chez les enfants de personnes réfugiées exposées au trauma [11,12]. Fait notable, l’état de santé des personnes réfugiées à leur arrivée dans le nouveau pays prédit l’état de santé de leurs enfants vingt ans plus tard [13]. Cela laisse penser que le trauma lié à la migration a un impact intergénérationnel négatif sur les familles réfugiées.

Les études empiriques sur le trauma intergénérationnel dans les populations réfugiées suggèrent que l’interaction familiale (c’est-à-dire une parentalité défaillante) est l’un des canaux par lesquels le trauma se transmet d’une génération à l’autre [4,14]. La plupart des interventions sur le trauma intergénérationnel se concentrent sur les parents ou sur les dyades parent-enfant pendant l’enfance [15]. Les données qui étayent ces approches sont considérables. Par exemple, les études empiriques centrées sur les parents vivant avec un trauma abordent leur bien-être global [16], leur sentiment de cohérence [17] et leur réseau social [12,13,18] comme facteurs de protection pour la santé des enfants. De même, les études empiriques centrées sur les relations parents-enfants suggèrent qu’un fonctionnement familial adapté [19], une amélioration de la parentalité [20], une bonne entente familiale [5,21] et une communication ouverte sur le trauma passé [19,22] pourraient amortir l’impact du trauma parental sur les enfants. On comprend pourtant encore mal, sur le plan empirique, comment les enfants devenus adultes peuvent composer avec les interactions familiales de l’enfance façonnées par le trauma, les réinterpréter et s’en remettre plus tard dans leur vie.

La littérature emploie le terme de « parentalité inadaptée » [23,24] pour décrire des stratégies éducatives défaillantes, comme une discipline dure et la maltraitance, qui servent de canal de transmission du trauma d’une génération à l’autre. Nous inspirant de ce terme, nous employons dans cet article celui d’« interaction enfant-parent inadaptée » pour prendre en compte la réponse des enfants pris dans une relation de mauvaise qualité avec leurs parents. La manière dont on définit une relation inadaptée peut s’expliquer par la théorie de l’acceptation-rejet interpersonnel [25], selon laquelle les relations avec des personnes importantes, comme les parents, qui ne peuvent offrir chaleur, réconfort, soutien, soins et autres choses semblables peuvent avoir un impact négatif sur la santé, le sentiment de soi et la vision du monde.

Dans cette étude qualitative, à travers le point de vue d’enfants adultes de boat people du Vietnam installés en Norvège, nous explorons la manière dont le trauma intergénérationnel est vécu dans les familles réfugiées et dont les enfants le surmontent. Nous identifions d’abord les interactions parents-enfants inadaptées façonnées par le trauma survenu dans l’histoire migratoire d’une famille. Nous examinons ensuite ce qui aide les enfants à surmonter les effets négatifs de ces interactions inadaptées. Comme les interactions parents-enfants inadaptées sont largement considérées comme un mécanisme de transmission du trauma entre les générations [4], mieux comprendre le rétablissement des enfants éclaire les orientations d’intervention auprès des enfants de personnes réfugiées.

2. Revue de la littérature

2.1. Le trauma intergénérationnel et les termes apparentés

Au sens le plus large, le trauma intergénérationnel désigne le phénomène par lequel un trauma vécu par une génération peut avoir un impact sur la santé de la génération suivante [4]. Dans la littérature, le terme de « trauma intergénérationnel » est regroupé avec d’autres termes apparentés, comme le trauma multigénérationnel, le trauma transgénérationnel, le trauma collectif et le trauma historique ([26], p. 320) ([27], p. 415) ([28], p. 175). Au sens le plus large, tous ces termes décrivent la « nature multigénérationnelle » du trauma vécu ([26], p. 320). Aussi certains de ces termes sont-ils employés de façon interchangeable dans la littérature, sans distinction, par exemple trauma intergénérationnel et trauma transgénérationnel [28,29], et surtout trauma intergénérationnel et trauma historique [29,30].

Une légère différenciation a toutefois été proposée entre trauma intergénérationnel, trauma collectif et trauma historique. Le trauma collectif est un trauma massif vécu collectivement par un groupe ou une communauté, qui peut modifier les identités, les idées et les interactions au sein de la communauté touchée [29], par exemple un trauma collectif dû à des inondations, des ouragans, des tempêtes, des éruptions, une famine, une guerre, un génocide, etc. [31]. À la différence du trauma intergénérationnel, le trauma collectif désigne en général l’effet collectif du trauma au sein d’une communauté ou d’un groupe. Le trauma intergénérationnel, lui, désigne souvent l’impact du trauma à travers les générations familiales [32,33], en insistant sur l’effet intergénérationnel. Les études sur l’expérience de la descendance de personnes survivantes de la Shoah [34] ou des enfants nés de viols de guerre [35] en offrent des exemples. Le trauma historique recouvre à la fois les effets collectifs et intergénérationnels du trauma : le trauma est partagé collectivement au sein d’une communauté ou d’un groupe, et la blessure qui en résulte s’accumule, ou fait boule de neige, au fil du temps et des générations [33,36]. Le cas de la population amérindienne et autochtone de l’Alaska en est un exemple : sa longue histoire d’assujettissement par la colonisation, la guerre et le génocide explique les disparités de santé liées à la race entre elle et la population des États-Unis [37].

Toutes ces formes de trauma peuvent coexister dans les populations réfugiées. Parmi les études antérieures, on trouve le trauma collectif [38] chez des personnes réfugiées afghanes soumises à des décennies de guerre et de déplacement ; le trauma intergénérationnel [39] sur trois générations de personnes réfugiées palestiniennes, du fait de l’impact continu de la violence coloniale de peuplement et de la violence militaire ; et le trauma historique chez des personnes réfugiées d’Asie du Sud-Est arrivées aux États-Unis [40], du fait des pertes multiples vécues au cours d’une longue histoire de guerre, d’instabilité politique et de génocide.

Dans cette étude, si l’analyse porte principalement sur le trauma intergénérationnel pour décrire les effets du trauma à travers les générations familiales des familles de boat people vietnamiens, nous abordons aussi, pour mieux comprendre, le contexte historique et collectif plus large de la communauté.

2.2. Comment le trauma façonne les interactions parents-enfants

La littérature sur les populations réfugiées suggère que la parentalité et les relations familiales sont le mécanisme sous-jacent qui entretient les effets intergénérationnels du trauma ([4], p. 751). Puisque c’est l’objet de cet article, nous résumons les études empiriques qui décrivent l’interaction parent-enfant sous l’effet du trauma lié à la migration vécu par des parents en exil. Les études qui décrivent l’interaction intergénérationnelle sous l’influence d’autres aspects de l’expérience des familles réfugiées, comme le stress d’acculturation et les écarts culturels entre générations, ne seront pas retenues ici.

L’interaction parent-enfant dont il est question dans cet article comprend les expériences que parents et enfants font les uns des autres, façonnées par l’impact du trauma survenu dans leur histoire familiale. Du côté parental, la littérature sur les familles réfugiées fait état d’une parentalité inadaptée chez les parents vivant avec un trauma : violence, discipline dure, attentes élevées et surprotection des enfants. En particulier, un mauvais état de santé (par exemple des symptômes de TSPT) dû à des expériences traumatiques peut altérer les capacités parentales [41], ce qui explique que les enfants de parents vivant avec un trauma subissent davantage de violence que ceux de parents sans trauma [41,42]. Le trauma non résolu chez les parents en exil a été relié aux attentes élevées qu’ils font peser sur leurs enfants, par exemple en matière d’études [43,44]. Le trauma non résolu est aussi relié au silence des parents sur le trauma et sur le passé, stratégie destinée à protéger leurs enfants [45,46].

Du point de vue des enfants, des études publiées décrivent que les enfants de personnes réfugiées peuvent se sentir redevables du sacrifice de leurs parents et vouloir les en dédommager [46]. La littérature décrit aussi la parentification ou l’adultification chez les enfants de personnes réfugiées, qui peuvent endosser des rôles d’adulte dans la famille [19,47] pour prendre soin de leurs parents sur le plan affectif ou pour assumer les charges du foyer, afin d’alléger le trauma vécu par leurs parents dans le passé.

2.3. Les familles de boat people vietnamiens en Norvège

Pendant la période coloniale, le Vietnam était divisé entre Nord et Sud. La France a orienté le Sud-Vietnam vers le capitalisme occidental, tandis que le Nord-Vietnam suivait la voie du communisme [48]. La différence culturelle entre les deux régions s’est maintenue pendant la période de soutien américain, après la colonisation française. Lorsque le communisme a pris le contrôle du pays, ce qui a conduit à la chute de Saïgon [49], une part importante de la population du Sud-Vietnam a fui le pays [48].

On appelle boat people vietnamiens, ou « réfugiés de la mer », les personnes qui ont fui le Vietnam par bateau ([50], p. 84). On estime que 200 000 à 400 000 boat people n’ont pas survécu aux tempêtes, aux bateaux surchargés et aux dangers des pirates en mer, et n’ont pas pu recevoir l’aide humanitaire qui leur aurait permis de gagner les camps de transit sur la route des pays d’accueil [50].

Selon Statistics Norway ([51], p. 26), plus de 10 000 personnes vietnamiennes sont arrivées en Norvège comme réfugiées. Parmi elles, plus de 6 000 étaient réfugiées à titre principal, tandis que les autres, plus de 3 000, sont venues par regroupement familial avec ces personnes réfugiées à titre principal. Comme d’autres groupes réfugiés, les boat people du Vietnam ont connu des épreuves avant et pendant leur parcours migratoire. Des études publiées décrivent les expériences traumatiques des personnes réfugiées vietnamiennes lorsqu’elles étaient encore au Vietnam, comme le fait d’être témoin de morts et de blessures graves dues à la guerre, la torture et l’expérience militaire [52]. Après avoir fui le Vietnam, elles ont affronté des difficultés : l’attente dans des camps de réfugiés, la séparation d’avec leur famille, des blessures, la mort de membres de leur famille sous leurs yeux, la violence et des agressions [53]. À l’échelle familiale, ces traumas historiques de guerre et de déplacement ont des effets négatifs sur la santé mentale des personnes réfugiées [54], qui retentissent ensuite sur la santé mentale de leurs enfants [13].

Un ensemble d’études en Norvège a suivi, vingt ans après, des personnes réfugiées vietnamiennes arrivées en Norvège depuis des camps de transit, en décrivant leurs difficultés d’adaptation au nouveau pays, comme une faible participation au marché du travail [55] et des tracas d’acculturation [56] liés à l’apprentissage et à l’usage du norvégien. Dans ce contexte, les personnes réfugiées vietnamiennes se sont appuyées sur la communauté vietnamienne du nouveau pays pour élever leurs enfants et s’adapter [57]. La littérature existante décrit aussi les conflits possibles entre parents et enfants liés aux écarts culturels dans le nouveau pays [58].

3. Cadre théorique

Comment les enfants peuvent surmonter l’impact intergénérationnel du trauma

Comment les enfants de boat people du Vietnam peuvent-ils surmonter les effets négatifs des interactions parents-enfants inadaptées, héritage du trauma migratoire de leur famille ? Pour trouver un cadre théorique qui rende compte de la manière dont on grandit au-delà de l’impact négatif de sa famille, nous mobilisons la théorie des systèmes familiaux de Bowen [59,60] et la théorie du sentiment de cohérence d’Antonovsky ([61], p. vii), ([62], p. 19).

Selon Bowen, une famille fonctionne comme un système global, dont chaque partie est interconnectée aux autres et les influence ([59], p. 351). Sous l’impact du système familial, l’enfant développe un niveau de soi variable le long d’un continuum, de la confusion du soi à la différenciation du soi ([60], p. 108-109). La confusion du soi est un état pathologique : on ne parvient pas à développer un soi singulier, si bien que sa vie et ses choix sont passivement dirigés par l’impact de la famille, ce qui contribue à répéter les schémas du système familial ([60], p. 108-109). La différenciation du soi est au contraire un état de maturité : on développe un soi bien défini, si bien que l’on peut diriger sa propre vie et ses propres choix au-delà de l’impact du système familial ([60], p. 108-109).

Pour comprendre la transmission intergénérationnelle du trauma dans les familles réfugiées selon cette théorie : lorsque des parents sont touchés par un trauma lié à la migration, leurs enfants en sont affectés à travers les interconnexions et les interactions du système familial. Ces interactions parents-enfants inadaptées peuvent affecter les enfants et nuire à leur santé. Lorsque les enfants subissent passivement l’impact du trauma transmis par les interactions familiales, ils présentent une « confusion du soi », reflet du système familial dysfonctionnel. Mais si les enfants parviennent à surmonter l’impact du trauma transmis par des interactions familiales inadaptées, ils développent un soi différencié, signe de leur capacité à se séparer du système familial dysfonctionnel, à grandir au-delà et à diriger leur propre vie et leurs propres choix.

Mais comment passer de l’influence d’interactions familiales inadaptées à l’acquisition d’un soi différencié ? La perspective de la promotion de la santé considère ce mouvement, de la maladie (confusion du soi) vers la santé et le bien-être (différenciation du soi), comme un processus de renforcement du sentiment de cohérence, facilité par des ressources générales de résistance [62], ([63], p. 95-99). Un fort sentiment de cohérence (SOC) est un indicateur de bon fonctionnement et de bonne santé, caractérisé par trois dimensions : la dimension cognitive (compréhensibilité), c’est-à-dire la conviction que les défis sont compris et que les mondes intérieur et extérieur sont cohérents, structurés et clairs, plutôt que chaotiques ou désordonnés ([62], p. 17) ; la dimension comportementale (maîtrise), c’est-à-dire la conviction que l’on dispose de ressources adéquates pour faire face à un défi de manière salutaire [64] ; et la dimension motivationnelle (signifiance), « une manière de considérer que la vie vaut d’être vécue, de voir les facteurs de stress comme peut-être douloureux, mais dignes d’être affrontés plutôt qu’anesthésiés » ([65], p. 79). Dans les études empiriques, de nombreuses interventions mesurent le SOC comme indicateur d’amélioration de la santé [66,67,68]. Le SOC concorde aussi avec de nombreux autres indicateurs bien connus orientés vers la santé, comme la qualité de vie et l’estime de soi [68]. Les ressources générales de résistance (RGR) sont, elles, « toute caractéristique de la personne, du groupe ou de l’environnement qui peut faciliter une gestion efficace de la tension » ([69], p. 99). Selon Antonovsky, les RGR facilitent le développement d’un fort SOC ([63], p. 95-97).

Si la théorie des systèmes familiaux aide à formuler une issue permettant de dépasser l’impact intergénérationnel du trauma transmis par le système familial, elle ne dit pas comment s’opère le mouvement de la maladie (confusion du soi) vers cet état de bien-être (différenciation du soi). La combinaison de la théorie des systèmes familiaux de Bowen et du cadre d’Antonovsky nous permet de couvrir les deux aspects : les résultats et les chemins. Nous reprenons en particulier la structure générale en trois composantes du SOC pour décrire un soi différencié. Le développement d’un soi différencié est ainsi interprété comme un processus de renforcement du SOC, facilité par les RGR, et caractérisé par un renforcement de la compréhensibilité (la capacité à réfléchir sur soi dans ses relations familiales et à comprendre en profondeur comment la situation et les interactions familiales agissent sur soi), de la maîtrise (la capacité à mobiliser des ressources pour jouer un rôle actif dans les relations avec ses parents et à configurer ses propres choix et sa propre vie à l’écart des influences familiales) et de la signifiance (les prises de conscience ou les leçons pleines de sens tirées des expériences familiales). Cette combinaison des deux cadres est d’autant plus appropriée que les sous-composantes du SOC concordent étroitement avec le point de vue psychologique sur les interventions auprès des enfants de parents vivant avec un trauma, qui insiste sur l’importance de pouvoir réfléchir sur soi et se comprendre dans sa relation avec les personnes importantes de la famille. Une compréhension approfondie et des prises de conscience sont la clé pour jouer un rôle actif dans ces relations et rompre le cycle du trauma transmis par les interactions familiales ([70], p. 97), [71,72].

Cette conception du développement d’un fort sentiment de cohérence (un soi différencié) comme chemin permettant de grandir au-delà de l’impact du trauma transmis par des interactions familiales inadaptées guidera l’analyse des données de cet article.

4. Méthode

Cet article s’inscrit dans une étude qualitative plus large. L’échantillon initial comprend six enfants adultes de boat people du Vietnam et quatre responsables religieux, comme le présente le tableau 1. Le recrutement s’est fait par l’intermédiaire de personnes relais, ainsi que par boule de neige et par commodité, à Oslo et à Bergen, de juin à octobre 2023. La personne qui signe en premier a contacté des épiceries vietnamiennes et des centres religieux pour demander si l’on y connaissait des enfants de boat people (« con của thuyền nhân »). Les enfants de boat people du Vietnam devaient répondre aux critères d’inclusion suivants : être le premier enfant né de parent(s) boat people après l’arrivée des parents en Norvège, ou avoir accompagné ses parents en bas âge, afin d’écarter toute exposition directe au trauma lié à la migration. Aux fins de triangulation ([73], p. 66), le groupe 2 est composé de responsables religieux qui ont servi la communauté vietnamienne en Norvège. Ils ont été recrutés par l’intermédiaire d’églises catholiques et de temples bouddhistes, les deux principales affiliations religieuses de la communauté vietnamienne en Norvège ([74], p. 3).

Tableau 1 — Liste des personnes participantes

Pour chaque personne : numéro, pseudonyme, sexe, âge au moment où les parents ont fui le Vietnam.

  • Groupe 1 (enfants de boat people du Vietnam). 1, Hung, M, pas encore né ; 2, Huy, M, trois mois ; 3, Hieu, M, pas encore né ; 4, Hau, M, pas encore né ; 5, Ngoc, F, six mois ; 6, Nhi, F, cinq ans.
  • Groupe 2 (responsables religieux). 7, R1, M ; 8, R2, M ; 9, R3, M ; 10, R4, M ; âge : sans objet.

L’entretien narratif [75] a servi à susciter une réponse longue, sous forme de récit. Trois grandes questions ont été posées aux enfants adultes (groupe 1) : « Pourriez-vous me parler de ce qu’ont vécu vos parents quand ils ont quitté le Vietnam et sont venus en Norvège ? » ; « Pourriez-vous me parler de votre vie ? » ; et « Selon vous, en quoi l’expérience de vos parents influence-t-elle votre expérience de vie ? ». Pour chaque question, la personne qui signe en premier s’appuyait ensuite sur des relances pour aider les personnes interviewées à se repérer dans leur récit : étapes (avant le départ du Vietnam, pendant le voyage, après l’arrivée en Norvège), périodes (enfance, adolescence, etc.), lieux (à la maison, à l’école, au travail, etc.) et événements (difficultés, chemins pour les surmonter). De même, les responsables religieux (groupe 2) ont été interrogés sur ce qu’ils avaient observé de l’expérience des enfants de boat people du Vietnam, en se concentrant sur l’expérience des parents en exil, sur celle des enfants et sur l’influence de l’expérience des parents sur celle de leurs enfants. Les entretiens ont duré une heure en moyenne, de 40 minutes à une heure et demie. Ils ont eu lieu sur le lieu de travail, dans des cafétérias ou à domicile, selon la commodité et les préférences de chaque personne. Avant le recueil des données, le projet de traitement et de gestion des données a été soumis au SIKT (l’Agence norvégienne des services partagés pour l’éducation et la recherche) pour une évaluation éthique. Toutes les personnes participantes ont été informées du but de la recherche, du traitement des données et de leurs droits en matière de participation volontaire, de confidentialité et d’anonymat ou d’anonymat partiel (responsables religieux). Dix personnes ont accepté de participer à l’étude.

Grâce à la méthode de l’entretien narratif, des données riches et abondantes ont été recueillies sur l’expérience des enfants de boat people du Vietnam, mettant en lumière deux aspects : l’acculturation et le trauma intergénérationnel. Dans l’ensemble, les responsables religieux ont décrit leurs observations sur le premier aspect plutôt que sur le second. Pour les besoins de cet article, ils ont été exclus de l’analyse des données. Une participante (Nhi), qui a quitté le Vietnam à l’âge de cinq ans, a également été exclue de l’analyse, car elle a pu être directement exposée au trauma lié à la migration, ce qui rend son expérience du trauma différente de celle des autres personnes participantes. Les résultats présentés ici reposent donc sur les données de cinq personnes, Hung, Huy, Hieu, Hau et Ngoc, comme l’indique le tableau 1.

L’analyse des données a suivi l’analyse en réseaux thématiques [76]. Si cette analyse partage avec d’autres analyses qualitatives des traits essentiels pour dégager des thèmes à partir d’énoncés implicites et explicites, sa force est d’offrir un principe d’organisation et un moyen de présentation ([76], p. 388). Le processus pas à pas d’étiquetage des codes et de construction des thèmes de base, des thèmes organisateurs et des thèmes globaux est systématique, rigoureux et transparent. Les entretiens ont été transcrits et gérés avec NVivo 12. La personne qui signe en premier a lu les transcriptions ligne à ligne pour générer des codes pertinents pour nos extraits. Les codes apparentés ont été regroupés en thèmes de base, eux-mêmes combinés en thèmes organisateurs. Ceux-ci ont ensuite été rassemblés pour construire des thèmes globaux, présentés dans les tableaux 2 et 3. Si la production des codes et des thèmes de niveau inférieur (thèmes de base) est inductive, la construction des thèmes de niveau supérieur (thèmes organisateurs, thèmes globaux) est guidée de manière déductive par le cadre théorique. Compte tenu de la richesse et de l’abondance des données narratives, une démarche d’analyse hybride garantit une compréhension approfondie des récits tout en permettant des résultats bien cadrés.

Tableau 2 — Thème global 1 : les interactions parents-enfants inadaptées comme manifestations des impacts intergénérationnels du trauma dans les familles

Thèmes organisateurs, thèmes de base et codes.

  • Interactions parents-enfants inadaptées — 1. Parentalité défaillante : attentes élevées et discipline stricte. Attendre des enfants qu’ils se concentrent sur leurs études ; ne pas les laisser se disperser dans des centres d’intérêt ou des loisirs personnels ; violence.
  • Interactions parents-enfants inadaptées — 2. Dédommager les parents : leur faire plaisir, adultification. Ne pas vouloir décevoir la famille ; accomplir les souhaits de la famille ; s’occuper de l’assurance maladie, du compte bancaire, de l’entrepreneur pour la maison, etc. ; renoncer aux études pour partager le stress financier des parents ; ne pas vouloir décevoir la famille.
  • Confusion émotionnelle des enfants dans la famille de l’enfance — 3. À propos de soi dans la relation aux parents. La famille est un endroit mauvais, chaotique ; les attentes des parents sont bizarres et injustes ; quoi que je fasse, je n’étais jamais assez bien pour mon père.
  • Confusion émotionnelle des enfants dans la famille de l’enfance — 4. À propos de soi. Je ne suis pas aussi bon que ma famille le croit ; si je pouvais revenir en arrière, je n’abandonnerais pas mes études.

Tableau 3 — Thème global 2 : un fort sentiment de cohérence comme chemin pour dépasser les impacts intergénérationnels du trauma dans les familles

Thèmes organisateurs, thèmes de base et codes.

  • Des occasions et des ressources facilitent le développement d’un soi différencié — 1. Une distance temporaire, à l’âge adulte, avec les influences familiales pour faire le tri. Distance physique pour éviter ; distance permise par le passage naturel à l’âge adulte.
  • Des occasions et des ressources… — 2. Soutien social. Équipe enseignante, cercle amical ; fratrie.
  • Des occasions et des ressources… — 3. Services de santé. Psychologue ; confrontation psychologique, réflexion.
  • Des occasions et des ressources… — 4. Les parents changent. Regret des parents d’avoir été durs ; les parents ont essayé de renouer avec leurs enfants.
  • Mieux se comprendre dans sa relation à la famille — 5. Chez les enfants qui évitent leurs parents en raison de leur parentalité défaillante. Ils souffrent d’une grande perte, c’est pour ça qu’ils imposent des attentes élevées ; la façon dont mon père me traitait influe sur la façon dont je traitais les autres : je ne pouvais pas contrôler ma colère.
  • Mieux se comprendre dans sa relation à la famille — 6. Chez les enfants qui se sont perdus à force de faire plaisir à leur famille ou de la soutenir. J’ai porté les attentes de ma famille, ça m’a coûté cher ; j’aurais aimé poursuivre mes études supérieures.
  • Recadrer la place de soi dans la relation à la famille — 7. Acquérir un soi indépendant pour diriger sa propre vie et ses propres choix. Suivre sa véritable vocation professionnelle ; maintenant, ma plus jeune sœur soutient mes parents.
  • Recadrer la place de soi dans la relation à la famille — 8. Renouer avec les parents. Pardonner aux parents ; apprécier le langage d’amour parental.
  • Vivre la famille comme une source d’apaisement et d’inspiration — 9. Paix et calme. De la haine et de la colère au calme envers les parents ; j’ai eu une bonne famille.
  • Vivre la famille comme une source d’apaisement et d’inspiration — 10. Reconnaissance et inspiration. Mes parents sont partis de zéro, alors je peux le faire aussi ; grâce à mes parents, j’ai une bonne éducation, et je suis là.

La crédibilité de l’étude, qui renvoie à la concordance des résultats avec les réalités étudiées, a été assurée de la façon suivante : obtenir des descriptions denses et des détails concrets sur le phénomène étudié ([73], p. 64) grâce à une stratégie d’entretien narratif, passer beaucoup de temps à côtoyer les communautés vietnamiennes de Norvège, et recourir à la triangulation, c’est-à-dire à différents types de sources d’information [73], p. 66), pour confronter et comparer les données recueillies auprès des différents groupes.

5. Résultats

Les résultats décrivent les interactions parents-enfants inadaptées comme des manifestations du trauma intergénérationnel dans les familles de boat people vietnamiens, puis les chemins par lesquels les enfants grandissent au-delà de ces influences familiales.

5.1. Le trauma intergénérationnel manifesté à travers les interactions parents-enfants

Deux types d’interactions parents-enfants inadaptées sont apparus chez les boat people du Vietnam. Le premier, du côté des parents, consistait à imposer à leurs enfants des attentes élevées de réussite scolaire et à pratiquer une éducation dure. Le second, du côté des enfants, consistait à se sentir obligés de faire plaisir à leurs parents pour les dédommager de leurs épreuves, ou à assumer des rôles d’adulte dès le plus jeune âge pour partager les responsabilités familiales avec leurs parents. Les enfants de boat people du Vietnam de cette étude ont vécu l’un ou l’autre de ces deux types de relations inadaptées avec leurs parents.

5.1.1. Les interactions parents-enfants inadaptées

Le premier type d’interaction parent-enfant inadaptée est une parentalité défaillante. Huy, Hau et Ngoc racontent que leurs parents leur imposaient des attentes élevées de réussite scolaire. En particulier, les parents en exil attendaient de leurs enfants qu’ils se consacrent exclusivement à leurs études et ne leur permettaient pas d’avoir des centres d’intérêt ou des loisirs. Comme le racontait Huy :

À l’époque, je ne me souvenais pas exactement de ce dont il [son père] parlait. Je crois qu’il voulait que je me concentre sur mes études… Je n’avais que six ou sept ans à l’époque… Si je traînais avec mes potes, ou dès que je touchais le ballon [pour jouer au football], mon père me grondait.

Hau faisait écho à l’histoire de Huy : « Si je ne fais pas mes devoirs, si je ne vais pas à l’école, ou s’il y a le moindre problème à l’école, mes parents me punissent plus durement… je veux dire des punitions physiques. » Huy, Ngoc et Hau racontaient aussi avoir été beaucoup battus à la maison quand ils étaient petits. Huy racontait l’éducation qu’il avait reçue enfant :

Je n’arrivais pas à trouver une seule chose que je faisais qui puisse satisfaire mon père. Je traînais avec mes potes, je rentrais cinq minutes en retard, et j’étais battu. Je me battais à l’école avec les jeunes qui harcelaient mon frère, et j’étais battu. On signalait à mes parents des problèmes à l’école, et j’étais battu. Mes potes et moi, on ramassait des bouteilles pour les échanger contre de l’argent et acheter des bonbons. Mon père a trouvé les papiers de bonbons, et j’ai été battu… [À l’âge adulte] Il commentait tout ce que je faisais : mes fréquentations, mes petites amies, mon style vestimentaire, ma façon de me tenir, tout.

Comme Huy jouait au football en cachette pendant son enfance, sans la permission de son père, il avait toujours peur que celui-ci le découvre, ce qui lui aurait valu une sévère punition. Son père a pourtant fini par le découvrir et a continué à lui interdire de jouer, même lorsque Huy a été sélectionné par le club national de football. Avec le recul de l’âge adulte, Huy disait que le seul moyen de faire plaisir à son père pour qu’il le laisse jouer au football aurait été d’obtenir d’excellents résultats scolaires. Comme le racontait Huy :

À 12 ans… quand j’escaladais la clôture [après être entré au club de football], ma tête, chaque jour, trois fois par semaine, répétait sans arrêt « Papa ne passe pas, papa ne passe pas, papa ne passe pas » : mon esprit le répétait sans cesse. Avoir escaladé la clôture sans être vu, quel soulagement, quelle peur… À 15 ans, ce jour-là, […] au moment où je posais juste une jambe sur la clôture, mon père est passé. Ce jour-là, en rentrant à la maison, mon père ne m’a pas grondé, mais j’avais déjà pleuré… Un jour, pendant que je jouais pour l’équipe de mon club, je l’ai vu qui me regardait depuis la clôture […]. Je ne comprenais pas pourquoi il était venu. Dans ma tête, je pensais qu’il était venu pour dire que j’étais un bon à rien […] et qu’il allait m’interdire de jouer au football […]. Avant de le voir, j’avais marqué trois buts, […] mais depuis que je l’avais vu […] je n’arrivais plus à jouer […]. Quand j’avais presque 17 ans, j’ai été choisi comme titulaire dans un club de football […] ils voulaient me faire signer un contrat […], mais mon père ne voulait pas que je joue au football. Je n’avais pas l’âge de signer le contrat […]. Depuis, j’ai fixé ma haine sur lui. Je le haïssais tellement […]. Cette pression est insoluble. […] Je pense que si je pouvais revenir à mes treize, quatorze ans, je pourrais me conseiller : d’accord, j’aurais dû satisfaire les intentions de mon père, et alors il aurait […] laissé faire quelque chose qui m’était interdit à l’époque. […] Peut-être que si, à 13 et 14 ans, je lui avais obéi, en ne jouant pas au football pendant un ou deux ans, en restant concentré sur mes études, en ayant toujours les meilleures notes à l’école… mon père m’aurait récompensé par quelque chose pour me faire plaisir. Et alors, à 16 ans… [il aurait signé le contrat de football pour moi].

Le second type d’interaction parent-enfant inadaptée révélé par cette étude est l’obligation que ressentent les enfants de dédommager leurs parents de leurs difficultés migratoires passées. Les enfants s’efforçaient de faire plaisir à leurs parents ou assumaient des rôles d’adulte dans la famille dès le plus jeune âge. Comme le notait Hieu, il cherchait toujours à faire plaisir à ses parents, ce qui lui causait du stress :

Je suis l’aîné des petits-enfants du côté de mon grand-père… je me mettais une certaine pression pour réussir, c’est pour ça que… j’ai choisi de devenir architecte, parce qu’au Vietnam, pour nous, architecte est une profession de haut rang. Personne du côté de mon père n’avait jamais fait d’études supérieures, alors mes parents en étaient très heureux et très fiers… C’était beaucoup de travail… Je donnais à mes parents une raison d’être heureux, et ils allaient dire aux autres familles vietnamiennes que j’étais ceci, que j’étais cela…

Hieu expliquait qu’il savait que ses parents avaient travaillé si dur pour qu’il ait cette vie qu’il ne pouvait pas simplement la gâcher.

L’histoire de Hung rejoint aussi celle de Hieu dans la manière dont il prenait soin de ses parents. Dès son plus jeune âge, Hung a assumé de nombreuses responsabilités familiales pour ses parents : faire des traductions, préparer les déclarations d’impôts, négocier avec un avocat et avec l’entrepreneur qui construisait la maison. Enfant, Hung était aussi sensible aux émotions de ses parents. Il remarquait quand ils étaient stressés : « Je savais que mes parents étaient stressés même s’ils ne nous le disaient pas, à nous les enfants. Je vivais sous le même toit, alors je le savais, j’écoutais, et je savais. » Fait notable, il a même sacrifié ses études pour soutenir sa famille, comme il le décrivait : « C’était une période difficile, alors je me suis dit que je pourrais faire des études plus tard. J’ai décidé d’aller travailler pour réduire le stress financier de mes parents. »

5.1.2. La confusion émotionnelle des enfants dans la famille de l’enfance

Ces interactions parents-enfants inadaptées créent une confusion émotionnelle chez les enfants, qui les empêche de développer une compréhension adéquate d’eux-mêmes (c’est-à-dire de reconnaître leurs véritables choix et leurs capacités), ainsi que leur capacité à se situer dans leurs relations avec leurs parents. Huy, Hau et Ngoc, qui ont connu une parentalité défaillante, ont vécu enfants une confusion émotionnelle à l’égard de leurs parents. Huy constatait notamment que, quoi qu’il fasse, il n’était jamais à la hauteur pour son père. De même, enfant, Ngoc trouvait les attentes élevées de ses parents « bizarres » et « injustes » :

les attentes, c’est genre… injuste parce qu’ils ne sont pas allés à l’école, alors ils ne savent pas à quel point c’est difficile… Alors ils ont des attentes vraiment bizarres, comme si tout était facile, et tout devrait être facile parce qu’ici [c’]est un pays libre, l’école est gratuite, tu vois… tout est gratuit, alors tout le monde peut devenir ce qu’il veut. Pourquoi, eux qui n’avaient rien, ils ont quand même tout eu. S’ils peuvent le faire, bien sûr, on peut le faire.

Elle décrivait aussi la maison de son enfance comme un endroit « chaotique », où ses frères et sœurs et elle étaient beaucoup battus. De même, enfant, Hau avait honte de ses parents quand il se comparait à ses camarades de classe, car il était le seul à arriver en cours avec des bleus dus aux punitions physiques de ses parents : « J’avais beaucoup d’amis norvégiens… on se comparait toujours [on partageait ce qui se passait à la maison]… il n’y avait que moi qui venais à l’école avec des bleus ».

Hung et Hieu, qui enfants cherchaient à dédommager leurs parents de leurs difficultés migratoires, ont vécu une confusion émotionnelle à propos d’eux-mêmes. Comme Hieu s’efforçait de faire plaisir à ses parents et de répondre à leurs attentes, il doutait, enfant, de ses propres capacités. Comme il l’exprimait :

Je ne me sentais pas, parfois… je ne suis pas assez bien. Je gardais toujours une façade pour que mes parents vietnamiens soient heureux, et qu’ils se sentent bien, alors que moi… je savais que je n’étais pas parfait et peut-être pas aussi intelligent et aussi juste qu’ils le pensaient.

Ce doute s’est accru lorsqu’il a entrepris des études supérieures d’architecture, et plus encore après deux deuils familiaux successifs, qui ont affecté ses résultats. Hieu se sentait au plus mal de ne pas réussir :

J’avais honte, je me sentais comme un raté… comme si je n’avais pas ma place là, parmi les autres qui travaillaient vraiment dur pour avoir de bons résultats. Moi aussi je travaillais très dur, mais je n’obtenais aucun résultat… J’avais honte, et c’est allé si loin que j’ai eu une anxiété sociale, parce que j’avais l’impression de ne pas avoir ma place là.

Dans son histoire, Hung ne disait pas clairement que la manière dont il avait assumé des responsabilités d’adulte enfant avait eu un impact négatif sur lui, mais il aurait aimé pouvoir reprendre des études supérieures une fois les difficultés financières de sa famille résolues, ce qu’il n’a pas fait. Comme il le décrivait : « Si je pouvais revenir en arrière, j’irais à l’université coûte que coûte, et mon chemin serait plus facile. J’ai le sentiment que cette décision [sacrifier ses études pour soutenir sa famille] était un peu une erreur. »

5.2. Développer un fort sentiment de cohérence pour grandir au-delà de l’impact intergénérationnel du trauma dans les familles réfugiées

Dans cette étude, le chemin par lequel les enfants de boat people du Vietnam grandissent au-delà des impacts intergénérationnels du trauma se caractérise par le développement d’un soi différencié, comme le présente le tableau 3. En particulier, le passage à un soi différencié, équivalent à un processus de renforcement du sentiment de cohérence, a été facilité par le soutien social, les services de santé, l’amélioration de la parentalité des parents en exil et une distance temporaire avec les influences parentales à l’âge adulte. Les enfants montrent une meilleure compréhension d’eux-mêmes dans leur relation à leur famille et aux difficultés migratoires de leurs parents ; ils ont su recadrer leurs liens avec leurs parents, en dirigeant leur propre vie et leurs propres choix à l’abri de l’influence parentale ; ils parviennent à percevoir leurs parents comme une source de paix et d’inspiration, et non plus comme la source de stress qu’ils étaient dans leur enfance.

5.2.1. Les ressources du développement d’un fort sentiment de cohérence

Le passage de l’emprise d’une relation parent-enfant inadaptée au développement d’un soi différencié, processus de renforcement du sentiment de cohérence, commence par une distance temporaire avec l’influence familiale, que l’ensemble des enfants adultes a connue. Le premier type de distance temporaire tient à l’effort des enfants pour éviter leurs parents. Hau et Ngoc, par exemple, ont quitté le domicile pour s’éloigner de leurs parents dès l’âge adulte. Huy a cherché à éviter son père en trouvant un emploi loin de chez lui. La distance physique comme moyen d’évitement est fréquente chez les enfants qui ont connu une discipline parentale stricte dans l’enfance. Huy décrivait ainsi comment il évitait son père :

Tous les jours après l’école, je passais au magasin de ma mère pour lui demander si elle allait bien […]. Mais dès que mon père arrivait, je partais. Je ne voulais pas parler à mon père. […] Quoi que je fasse, il s’y opposait toujours… À un moment donné, j’ai dû partir, pour faire ce que je voulais.

Le second type de distance temporaire est venu du passage naturel à l’âge adulte. Hung, par exemple, s’est marié et s’est davantage investi dans sa propre famille. Hieu a attendu d’obtenir son diplôme de l’école d’architecture, qui marquait l’accomplissement des souhaits de sa famille, pour avoir sa propre liberté.

Et puis j’ai eu mon diplôme, ça a été un très grand soulagement. À partir de ce moment-là, je veux… oui, vivre ma vie. […] Passé la trentaine, je n’y accorde plus autant de valeur [à la réussite scolaire] qu’à la liberté personnelle, au fait d’être heureux, de me sentir au mieux et d’avoir une bonne vie affective.

La distance temporaire due à ce passage naturel est fréquente chez les enfants qui, dans leur enfance, se sentaient obligés de faire plaisir à leurs parents ou de se sacrifier pour eux.

L’analyse fait aussi apparaître d’autres ressources, vécues par les enfants de boat people du Vietnam, qui facilitent le développement d’un soi différencié. La première est le soutien social. Ngoc racontait que, lorsqu’elle cherchait à éviter ses parents pendant son enfance, elle s’appuyait sur ses frères et sœurs, ce qui entretenait chez elle un sentiment de famille. Hieu évoquait aussi le soutien de son entourage amical et de l’équipe enseignante pour affronter son anxiété : « Après un événement à l’école, j’ai compris ce qui m’arrivait dans la confrontation… Alors je me suis confronté à eux et je leur ai dit comment c’était, et puis ils… l’équipe enseignante a commencé à me croire ». La deuxième ressource, ce sont les services de santé. Huy soulignait en particulier le rôle important d’un suivi psychologique pour l’aider à comprendre sa relation avec son père. La réflexion et la confrontation psychologique sont aussi des stratégies psychologiques que Hieu et Ngoc ont mises en œuvre pour se comprendre dans leur relation à leur famille. La troisième ressource est un changement chez les parents. Dans l’histoire de Huy, son père a changé lorsque Huy avait près de 40 ans, ce qui a enfin apaisé ses difficultés relationnelles avec lui. Comme le racontait Huy :

Ces cinq dernières années, j’ai pu me sentir apaisé. Il [son père] m’a appelé pour me demander si j’allais bien, et comment je jouais au football quand j’étais enfant, parce qu’il avait trouvé beaucoup de médailles à la maison… Ce jour-là, quand j’ai reçu son appel, j’ai eu l’impression de n’avoir jamais été aussi heureux que ce jour-là… J’ai eu l’impression qu’on m’ôtait 100 kg des épaules… C’est-à-dire qu’aucune pression dans ma vie ne pouvait se comparer à la pression que mon père m’imposait.

5.2.2. Mieux se comprendre dans sa relation à la famille

Les enfants de boat people du Vietnam ont développé, dans leur trentaine et leur quarantaine, une compréhension plus approfondie d’eux-mêmes dans leurs relations avec leurs parents. Ils comprennent comment le trauma lié à la migration a influé sur la parentalité de leurs parents (Ngoc), comment la parentalité défaillante de leurs parents a pesé sur leur expérience (Huy), et comment l’obligation de faire plaisir à leurs parents leur a causé du stress (Hieu). Ngoc décrivait par exemple comment elle comprenait que le trauma migratoire de ses parents s’était traduit par des attentes élevées envers elle et ses frères et sœurs :

Ils ont perdu leur culture, ils ont perdu la langue, ils ont perdu la terre, ils ont perdu la famille… Ce n’est pas facile, ils ont un peu essayé de vivre à travers les enfants… en voulant, en souhaitant… en nous forçant sur un chemin où on pourrait réussir…

Ngoc comprenait aussi pourquoi ses parents avaient imposé une discipline stricte à ses frères et sœurs et à elle :

Ils ont tout perdu… Tout ce qui leur restait, c’était nous, et nous, on essayait juste de nous intégrer en Norvège, c’est ça la plus grande perte… Ils l’ont fait [ce contrôle excessif] parce que c’est la seule façon qu’ils connaissent, c’est la seule façon qu’ils peuvent. On imagine la frustration : les enfants, onze enfants, les seuls que vous ayez, qui vous tournent le dos parce qu’ils ne veulent pas parler la langue, qu’ils ne veulent pas vraiment garder la culture, et qu’ils veulent juste faire partie, tu vois, de la culture norvégienne.

Huy, qui avait subi la discipline dure de son père, a compris comment les effets négatifs de sa relation avec son père se traduisaient dans ses relations avec les autres. Il racontait avoir dû recourir à un soutien psychologique à l’âge adulte parce qu’il ne parvenait pas à contrôler sa colère envers les autres :

Le suivi psychologique m’aide à comprendre ce qui me met en colère. Peu importe à quel point j’excelle au football ou au travail, j’ai encore quelque chose de refoulé en moi. J’ai subi une forte pression de mon père, qui me faisait sentir que je n’étais jamais assez bien. Du coup, moi aussi, j’impose de grandes exigences aux autres.

Hieu, qui cherchait à faire plaisir à ses parents dès son plus jeune âge, décrivait lui aussi comment il avait compris que maintenir une façade pour faire plaisir à ses parents l’avait rendu malade. Plus tard, ce fardeau lui a été ôté des épaules grâce à une confrontation psychologique à l’école, avec le soutien de l’équipe enseignante et de son entourage amical. Il s’est confronté à la personne qui l’enseignait et à sa classe, et leur a dit ce qui causait son anxiété. Cette confrontation marque chez lui une claire compréhension de lui-même dans sa relation à ses parents et à la situation familiale.

5.2.3. Recadrer la place de soi dans la relation à la famille

Une compréhension approfondie des interactions inadaptées vécues avec les parents a aidé les enfants de boat people du Vietnam de cette étude à se repositionner dans ces interactions. Les enfants qui évitaient leurs parents en raison de leur parentalité défaillante parviennent aujourd’hui à renouer avec eux (Huy, Ngoc, Hau). Huy, par exemple, ne se met plus en colère en présence de son père ; il a décidé de lui pardonner, et il a pu alors dîner avec lui et parler de ses exploits passés au football : « Mon père est à la retraite depuis 20 ans maintenant… quand je rentre à la maison pour les repas de famille, je vois ses regrets, alors je ne lui en veux plus. Je veux être plus proche de lui ». De même, Ngoc, après 15 ans passés dans une autre ville pour éviter la famille de son enfance, a pu renouer avec ses parents et apprécier la nourriture comme le « langage d’amour » de ses parents, au lieu de voir la maison comme un endroit mauvais et triste, comme elle l’exprimait :

[…] quand je grandissais dans ma maison, mes parents, à cause de la situation, on ne voyait que le côté triste […], la façon d’agir, la façon de montrer l’amour, c’était juste leur façon à eux à cette époque […]. Maintenant je les aime à la folie. Juste une période de mon éducation où je les détestais [mes parents], comme tant d’enfants.

Les enfants qui s’étaient perdus à force de chercher toujours à faire plaisir à leurs parents ou d’assumer les responsabilités du foyer parviennent aujourd’hui à suivre leurs propres centres d’intérêt et à laisser derrière eux l’obligation de faire plaisir à leurs parents. Par exemple, après avoir obtenu son diplôme d’architecte, Hieu a suivi sa passion pour la danse et il est devenu un danseur connu en Europe. De même, Hung, qui avait endossé un rôle d’adulte dans son enfance, s’occupe désormais de sa propre famille et laisse sa sœur aider à prendre soin de leurs parents.

5.2.4. Vivre la famille comme une source d’apaisement et d’inspiration

Au moment de l’entretien, dans leur trentaine et leur quarantaine, l’ensemble des enfants adultes parvenait à vivre leur relation avec leurs parents en exil comme une source d’apaisement et d’inspiration. Les enfants qui avaient eu « honte » de leurs parents (Hau), qui avaient « fixé leur haine » sur eux (Huy) ou qui les avaient « détestés » (Ngoc) à un jeune âge se sentaient désormais plus calmes et apaisés avec eux. Ils reconnaissaient des côtés plus positifs de leur famille, qu’ils ne pouvaient pas voir enfants (Hau, Ngoc). Ceux qui s’étaient perdus en cherchant à faire plaisir à leurs parents (Hieu) ou en sacrifiant leurs propres intérêts pour eux (Hung) ont désormais acquis un meilleur sentiment d’eux-mêmes et de leur propre vie (Hieu, Hung). En particulier, la plupart des enfants adultes évoquaient le trauma migratoire de leurs parents comme une source d’inspiration pour faire face aux difficultés de leur propre vie. Comme le décrivait Ngoc :

Tu es toi-même maman, tu as deux enfants, et tu sais… à quel point c’est dur d’élever deux enfants. Alors imagine juste ce que c’est d’en avoir genre 11… ce que c’est de ne pas parler la langue, de ne pas avoir d’argent ni rien… Ma mère et mon père ne se plaignaient pas tant que ça [alors qu’]ils avaient plus de problèmes que moi… Et puis j’ai affronté ça au travail. J’ai réglé tout ce qui n’allait pas [dans ma vie].

6. Discussion

Cet article fait écho aux études antérieures sur les motivations des interactions enfant-parent façonnées par le trauma : attentes élevées des parents (par exemple [43]), éducation stricte (par exemple [42]), obligation pour les enfants de faire plaisir à leurs parents (par exemple [46]) et adultification des enfants (par exemple [47]). Ces manifestations du trauma intergénérationnel pourraient toutefois être légèrement médiatisées par la culture. Par exemple, ce qui pourrait être propre à l’expérience des enfants de boat people du Vietnam, c’est que presque toutes les interactions inadaptées de cette étude semblent liées à l’attitude des parents vietnamiens envers la valeur de la réussite scolaire. C’est pourquoi, lorsque les enfants cherchaient comment faire plaisir à leurs parents, ils choisissaient d’exceller à l’école ou de s’engager dans la profession perçue comme la plus prestigieuse par la communauté vietnamienne (voir le récit de Hieu). Les parents vivant avec un trauma protégeaient leurs enfants des épreuves en les obligeant à réussir à l’école et en appliquant une éducation stricte lorsqu’ils ne se concentraient pas sur leurs études. Huy ne trouvait rien de ce qu’il faisait qui puisse satisfaire son père, et pourtant il s’efforçait d’exceller à l’école, ce dont il a pris conscience plus tard, à l’âge adulte. L’obsession des parents pour la réussite scolaire de leurs enfants pourrait entraîner une tension constante entre parents et enfants, puisque les enfants sont scolarisés au moins 12 ans pendant leur enfance en Norvège. Dès lors, pour soutenir les familles réfugiées, il vaut la peine de prendre en compte les motivations culturellement façonnées de la parentalité inadaptée des parents, au lieu de chercher seulement à la changer.

Si les manifestations des interactions enfant-parent façonnées par le trauma sont médiatisées par la culture d’appartenance, dans quelle mesure observe-t-on ces interactions dans cette culture lorsque l’impact intergénérationnel du trauma est absent ? Même si les manifestations du trauma intergénérationnel peuvent sembler refléter simplement les valeurs et les pratiques des familles vietnamiennes, indépendamment des effets du trauma, comme l’éducation stricte ou l’exigence de réussite scolaire [77], les motivations sous-jacentes pourraient différer selon qu’il y a ou non des effets du trauma. D’abord, si les enfants vietnamiens sont culturellement encouragés à obtenir d’excellents résultats scolaires [78], l’un de nos participants (Hieu) a choisi d’étudier dur pour faire plaisir à ses parents et les dédommager de leurs épreuves. Cette motivation, dédommager les parents de leurs épreuves, fait écho à d’autres populations touchées par le trauma [46]. Ensuite, une motivation supplémentaire derrière l’éducation stricte ou les attentes élevées de réussite scolaire vécues par les personnes participantes pourrait être le trauma non résolu des parents ou leurs stratégies pour protéger leurs enfants des épreuves. Cette parentalité guidée par le trauma a causé une grande confusion chez les personnes participantes dans leur relation avec leurs parents. Autrement dit, si la nature des interactions enfant-parent est déterminée à la fois par les effets du trauma intergénérationnel et par les valeurs culturelles vietnamiennes, un signe probable permettant de distinguer, dans un même contexte culturel, les situations avec et sans effets du trauma est la grande confusion que vivent ou non les enfants dans leur relation avec leurs parents et à propos d’eux-mêmes.

Bien qu’ils aient vécu dans l’enfance des interactions inadaptées avec des parents en exil, héritage de la guerre et du trauma migratoire de l’histoire familiale, les enfants adultes de boat people du Vietnam ont pu surmonter l’impact intergénérationnel du trauma en développant un fort sentiment de cohérence.

Comment le développement d’un sentiment de cohérence aide-t-il à surmonter l’impact intergénérationnel du trauma ? En s’appuyant sur le cadre des systèmes familiaux de Bowen [59,60], cet article montre que le développement d’un soi différencié est le chemin qui permet de dépasser les effets négatifs de sa famille, au lieu de conserver un soi confus où l’on reste passivement dirigé par les influences familiales, ce qui sert de mécanisme de répétition, d’une génération à l’autre, des schémas marqués par le trauma. En outre, le passage d’un soi confus (état pathologique) dans l’enfance à un soi différencié (avec une meilleure santé et un meilleur bien-être) équivaut au processus de renforcement du sentiment de cohérence, facilité par les ressources générales de résistance (RGR). Cette étude apporte ainsi un chemin salutogénique, orienté vers la vie entière, pour comprendre le rétablissement du trauma intergénérationnel.

Fait intéressant, chez tous les enfants adultes de cette étude, le passage à un sentiment de cohérence plus fort a commencé d’abord et avant tout par une distance temporaire avec leurs parents : soit un départ volontaire du domicile de l’enfance, soit un emploi trouvé loin de chez soi, soit le passage naturel à l’âge adulte, en fondant sa propre famille ou en accomplissant les souhaits des parents. Cette distance temporaire avec les interactions inadaptées est importante : elle donne aux enfants adultes l’espace nécessaire pour reconnaître ce qui a vraiment du sens pour eux et pour leur vie, indépendamment des attentes ou des obligations parentales. Pour les enfants qui ont connu une éducation stricte, la distance physique pouvait aider à retrouver du calme et de la sécurité pour mettre de l’ordre dans leur vie, ce qui rejoint l’expérience de certaines personnes participantes d’une étude antérieure ([46], p. 418). En outre, du point de vue de la conception du coping d’Antonovsky [61], la distance temporaire aide probablement les enfants à éviter d’affronter les facteurs de stress qui installent un état de tension, où le défi demeure, mais où les enfants gagnent en maîtrise et en contrôle de la situation.

Ensuite, le soutien social joue un rôle important pour aider les enfants à faire face à l’impact intergénérationnel du trauma. Lorsque les enfants ne trouvaient pas la paix dans leur relation avec leurs parents, sur qui pouvaient-ils s’appuyer ? C’est là que le soutien, par exemple, de la fratrie, des amitiés et de l’équipe enseignante devient très important. Ces ressources sociales apparaissent dans les récits des enfants adultes comme des personnes de confiance, à qui révéler ses vulnérabilités et avec qui les affronter (voir l’histoire de Hieu), ou sur qui s’appuyer lorsque leur relation avec leurs parents était une source de chaos et de stress (voir le récit de Ngoc). Cela rejoint la notion d’« autrui légitimes » d’Antonovsky comme ressource pour la santé ([62], p. 17-18).

Dans un cas de cette étude, toutefois, la distance temporaire et le soutien social n’ont pas suffi à surmonter l’impact intergénérationnel du trauma. Huy n’a pu résoudre ses difficultés dans sa relation avec ses parents que lorsque son père l’a appelé pour lui demander comment il allait et a montré qu’il reconnaissait sa passion passée pour le football. Cela suggère que, lorsque la cause profonde d’une interaction parent-enfant de mauvaise qualité se situe du côté des parents, un changement chez les parents peut être très important pour la santé et le bien-être des enfants. Cela rejoint aussi l’approche actuelle d’intervention sur le trauma intergénérationnel [15] : améliorer la parentalité et l’état de santé des parents vivant avec un trauma.

Il n’est pas facile de dire laquelle des trois composantes du SOC est la plus importante pour que les enfants de boat people du Vietnam surmontent l’impact intergénérationnel du trauma. Selon Antonovsky ([62], p. 22), la signifiance est la composante la plus décisive : elle fournit à la personne une motivation qui lui fait voir le défi comme digne d’être affronté. Or, parmi les enfants adultes de boat people du Vietnam de cette étude, certains ont évité leurs parents pendant près de vingt ans, sans aucune motivation à renouer (par exemple Huy, Ngoc). La motivation à renouer avec les parents, à passer du temps avec eux et à leur pardonner leur sévérité passée est apparue une fois acquise une compréhension approfondie d’eux-mêmes dans leur relation avec leurs parents, de l’histoire familiale et des raisons pour lesquelles leurs parents avaient agi ainsi, c’est-à-dire lorsque leur compréhensibilité s’est renforcée, au sens de la théorie salutogénique. On pourrait toutefois soutenir aussi, avec raison, que pour ces enfants vietnamiens, renouer avec la famille est toujours une chose essentielle que les enfants adultes souhaitent faire, et que c’est pourquoi ils ne pouvaient pas simplement effacer leurs liens avec leurs parents et se sentir apaisés, même en vivant loin de leur famille. Leur motivation (la signifiance) était toujours là ; ils ne savaient simplement pas encore comment faire, jusqu’à ce que leur compréhension d’eux-mêmes et de leur relation avec leurs parents s’améliore. L’argument peut se défendre. Mais si l’on définit l’essence de la signifiance comme la participation active de la personne qui trouve un défi, même douloureux, digne d’être affronté, cette étude ne montre pas clairement que la signifiance vienne en premier dans ce processus. Au contraire, certains enfants adultes (Huy, Ngoc, Hau) ont choisi d’éviter leurs parents, perçus comme une source de stress intense, et ont joué un rôle actif pour renouer avec eux une fois leur compréhension de la situation améliorée, si bien que les facteurs de stress (les parents) ont alors cessé d’être perçus comme tels.

La compréhensibilité, en tant que composante du SOC chez les enfants adultes de boat people du Vietnam qui ont réussi à surmonter l’impact intergénérationnel du trauma, recouvre plusieurs aspects. Elle comprend la compréhension du trauma migratoire de leur famille, de la manière dont ces expériences traumatiques ont influé sur les interactions des parents avec leurs enfants, de ce qu’est vraiment le langage d’amour de leurs parents en exil, des raisons pour lesquelles leurs parents ont agi comme ils l’ont fait dans le nouveau pays, et des bons côtés de leur famille et de leur culture d’origine. Cette compréhension pouvait naître de la réflexion des enfants sur leur propre expérience de vie (voir le récit de Ngoc) ou d’un soutien professionnel ou extérieur (par exemple le suivi psychologique et l’équipe enseignante dans les récits de Huy et de Hieu). Une compréhension approfondie de leur propre famille et de leur culture joue alors un rôle important pour que les enfants de boat people du Vietnam donnent du sens à eux-mêmes et à leur vie et transforment leur relation avec leurs parents, ce qui contribue à leur santé et à leur bien-être. Cela rejoint les approches d’intervention psychologique existantes auprès des familles touchées par le trauma [71,72] : renforcer la capacité à interpréter les pensées et les sentiments liés au trauma et à donner du sens à sa propre expérience.

Si l’étude a permis de recueillir une expérience vécue riche des enfants de boat people du Vietnam, le petit nombre de personnes participantes et le déséquilibre entre les sexes pourraient limiter dans une certaine mesure la configuration des thèmes. Le devis initial, avec divers types de personnes interviewées (les enfants adultes et les responsables religieux) à des fins de triangulation [73], n’a pas encore pu être appliqué avec succès à ce sujet, le trauma intergénérationnel, dont les manifestations se produisent souvent dans les interactions familiales et peuvent échapper à un regard extérieur, comme celui des responsables religieux. Ce point méthodologique devrait être pris en compte dans les futurs devis de recherche. Par ailleurs, comparé aux autres enfants adultes, l’impact négatif du trauma intergénérationnel vécu par Hung semblait légèrement moins intense, ce qui suggère que tous les parents ayant vécu un trauma n’ont pas eu le même niveau d’impact négatif sur leurs enfants. Cela tient peut-être au rétablissement et à la résilience propres des parents, ce que cette étude ne confirme pas, et qui pourrait être une piste prometteuse pour de futures recherches, par exemple sur la résilience intergénérationnelle. Une force essentielle de cette étude est d’avoir combiné le concept de soi différencié de la théorie des systèmes familiaux de Bowen [59,60] et celui de sentiment de cohérence de la théorie salutogénique [61,62] pour formuler une issue possible et des chemins permettant de surmonter l’impact intergénérationnel du trauma. Cela a un sens particulier pour les personnes touchées par le trauma qui cherchent à avancer avec cohérence, sens et santé. Cela contribue aussi à l’approche actuelle d’intervention auprès des familles touchées par le trauma, en déplaçant l’attention des interventions dans l’enfance sur le trauma intergénérationnel [15] vers la construction de sens à l’âge adulte et la différenciation d’avec les influences familiales inadaptées. La méthode d’analyse hybride est une autre force de cette étude. La part déductive permet des résultats bien cadrés ; la part inductive, elle, fait émerger des prises de conscience à partir de récits riches pour chercher un cadrage conceptuel pertinent. Ce processus d’analyse hybride, avec des allers-retours entre les données et le cadrage conceptuel, renforce la crédibilité de cette recherche.

Cette étude suggère aussi la nécessité d’un accompagnement sanitaire (par exemple repérage des besoins, ateliers et dialogues propices à la réflexion) pour les enfants adultes de personnes réfugiées, afin de les aider à mieux se comprendre dans leur relation à leur culture d’origine et à l’histoire traumatique de leur famille, comme chemin pour grandir au-delà du trauma intergénérationnel. Les équipes de santé qui accompagnent les personnes réfugiées devraient savoir que, si la transmission du trauma intergénérationnel est commune à différentes communautés, ses expressions peuvent être légèrement modelées par la culture de la population. Dès lors, les services de santé (par exemple le conseil psychologique, les interventions familiales et les interventions communautaires) destinés aux populations réfugiées devraient être proposés de manière culturellement adaptée et ajustée. En outre, pour accompagner les enfants adultes de personnes réfugiées, aussi douloureuse qu’ait été leur expérience, il est très important de les aider à trouver un sens à cette expérience. Sans voir aucun bon côté à leur situation, sans trouver aucun sens aux interactions familiales inadaptées de leur enfance, et sans comprendre que leurs parents tiennent en réalité à eux d’une certaine manière, ils pourraient ne jamais se sentir calmes et apaisés à l’égard de leur famille d’origine ou de leur passé. Bien sûr, l’idéal serait que les parents puissent changer ou que la relation parent-enfant puisse s’améliorer, mais ce n’est pas toujours le cas pour les enfants adultes, surtout si leurs parents sont morts avant que cela puisse arriver.

7. Conclusions

Cette étude prolonge la littérature sur le trauma intergénérationnel en plaçant au centre la voix d’enfants adultes de boat people du Vietnam et en éclairant la manière dont on avance vers la santé malgré des interactions familiales durablement façonnées par le trauma. Bien qu’ancrés dans le contexte historique et culturel particulier de la migration forcée vietnamienne, les résultats offrent des enseignements transférables sur la manière dont le trauma intergénérationnel se maintient et se transforme dans des contextes culturels divers. D’un récit à l’autre, le trauma intergénérationnel ne se transmettait pas seulement par le récit du trauma migratoire des parents, mais aussi par des interactions enfant-parent quotidiennes façonnées par le trauma : éducation dure, attentes élevées de réussite, obligation de dédommager les parents et adultification. Ces mécanismes font écho à des schémas documentés chez d’autres personnes réfugiées, ainsi que dans des populations autochtones, survivantes de la Shoah et touchées par des conflits, ce qui suggère que si les expressions du trauma intergénérationnel sont culturellement situées, les mécanismes de sa transmission sont structurellement constants d’un contexte à l’autre.

Surtout, cette étude déplace l’attention vers une population moins étudiée mais aux enjeux considérables : les enfants adultes qui ne vivent plus avec leur famille d’origine, mais qui continuent de porter les héritages émotionnels et relationnels du trauma entretenus par des interactions inadaptées avec leurs parents dans l’enfance. Les résultats suggèrent que le rétablissement à l’âge adulte de l’impact intergénérationnel du trauma ne consiste pas à effacer les liens familiaux, mais à jouer un rôle actif dans leur recadrage, par une meilleure compréhension et par la construction d’un sens à partir du passé. C’est ainsi que s’opère la différenciation de soi à l’égard des schémas inadaptés de la famille d’origine. C’est aussi un processus de renforcement du sentiment de cohérence au service d’une meilleure santé et d’un meilleur bien-être, facilité par les ressources générales de résistance.

Complexe Systémique : à retenir

Cette étude norvégienne déplace le regard : le trauma intergénérationnel ne se joue pas seulement dans l’enfance et dans la dyade parent-enfant, il se retravaille à l’âge adulte. Cinq enfants de boat people du Vietnam, aujourd’hui dans la trentaine ou la quarantaine, racontent des attentes scolaires écrasantes, des coups, l’obligation de dédommager des parents qui ont tout perdu, l’adultification. Ce qui leur a permis de s’en dégager ressemble à ce que Bowen appelle la différenciation du soi : une distance temporaire, souvent physique, puis une compréhension nouvelle de l’histoire familiale, enfin des liens recadrés, parfois un pardon. Pour la clinique, deux enseignements. La distance n’est pas forcément une rupture : elle peut préparer un retour. Et comprendre le sens culturel et traumatique de la sévérité parentale ouvre davantage que chercher seulement à la corriger ; un changement chez le parent lui-même reste parfois décisif. Les limites sont nettes : cinq récits, dont quatre d’hommes, un codage mené par une seule personne, et un cadre théorique qui oriente largement la lecture. À lire avec la revue exploratoire sur le trauma intergénérationnel dans les familles réfugiées, et avec l’étude sur l’ambivalence intergénérationnelle et la différenciation du soi.

Notes de l’original

Financement. Le recueil des données de ce projet de recherche a été financé par L. Meltzers Universitetsstiftelse (code d’imputation 17330000, projet no 100355100).

Remerciements. Nous remercions Suha Ballout, University of Washington School of Nursing, pour son généreux soutien informel au stade final de la préparation du manuscrit avant sa soumission, en particulier pour avoir aidé à préciser l’apport de l’article au champ du trauma et son contexte de santé publique.

Contributions. Conceptualisation, Y.P. et M.D. ; méthodologie, Y.P. et M.D. ; obtention du financement, Y.P. et M.D. ; analyse des données, Y.P. ; rédaction (version initiale), Y.P. ; rédaction (relecture et révision), M.D. et Y.P. ; supervision, M.D. Les deux personnes qui signent l’article ont lu et approuvé la version publiée du manuscrit.

Approbation éthique. L’étude a fait l’objet d’une évaluation éthique par le SIKT (Agence norvégienne des services partagés pour l’éducation et la recherche) avant le recueil des données.

Consentement éclairé. Le consentement éclairé a été obtenu de toutes les personnes participantes.

Disponibilité des données. Les données ne sont pas accessibles au public pour des raisons de confidentialité et d’éthique.

Liens d’intérêts. L’équipe de recherche déclare n’avoir aucun lien d’intérêts.

Avertissement de l’éditeur. Les affirmations, opinions et données contenues dans toutes les publications n’engagent que les personnes qui les signent et y contribuent, et non MDPI ni l’équipe éditoriale. MDPI et l’équipe éditoriale déclinent toute responsabilité pour tout dommage aux personnes ou aux biens résultant d’idées, de méthodes, d’instructions ou de produits mentionnés dans le contenu.

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Traduction non officielle en français de Développer un fort sentiment de cohérence pour dépasser le trauma intergénérationnel : récits d’enfants adultes de boat people du Vietnam, par Yen Pham et Marguerite Daniel, International Journal of Environmental Research and Public Health, vol. 23, no 2, 266 (2026), doi : 10.3390/ijerph23020266, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (tableaux présentés en listes). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.

Traduction française non officielle de « Developing a Strong Sense of Coherence as a Pathway Beyond Intergenerational Trauma: Narratives of Adult Children of Vietnamese Boat Refugees », publié dans International Journal of Environmental Research and Public Health (2026) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.

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Comment citer cet article

Pham, Y., et Daniel, M. (2026). Développer un fort sentiment de cohérence pour dépasser le trauma intergénérationnel : récits d’enfants adultes de boat people du Vietnam (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/developper-un-fort-sentiment-de-coherence-pour-depasser-le-trauma-intergenerationnel (Œuvre originale publiée en 2026 dans International Journal of Environmental Research and Public Health, 23(2), 266 (2026) ; republiée en 2026 par International Journal of Environmental Research and Public Health, https://www.mdpi.com/1660-4601/23/2/266)

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