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Child & Family Social Work · Travail social

L’agentivité des enfants dans les litiges sur le droit de visite : entre protection, participation et aliénation

Quand un enfant refuse soudain de voir l’un de ses parents, faut-il prendre sa parole au pied de la lettre ? À partir d’entretiens avec 20 juristes d’Irlande du Nord, Mairead McCormack décrit comment des évaluations sociales pressées et défensives peuvent figer le récit d’un seul parent. Elle plaide pour une lecture relationnelle de la parole de l’enfant, attentive à l’histoire des liens.

Auteurs Mairead McCormack (Queen’s University Belfast, Royaume-Uni)Première publication Child & Family Social Work, 30 novembre 2025Traduction Complexe Systémique, traduction non officielle

Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de L’agentivité des enfants dans les litiges sur le droit de visite : entre protection, participation et aliénation, par Mairead McCormack, publié dans Child & Family Social Work (Wiley) (2026), doi : 10.1111/cfs.70092, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Le tableau est présenté sous forme de liste. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.

La participation ne doit pas impliquer de responsabilité : les enfants doivent être écoutés, mais sans avoir à porter la résolution du conflit des adultes.

Mairead McCormack

Résumé

Cet article examine comment l’agentivité des enfants est cadrée, contrainte et parfois récupérée dans les procédures contentieuses relatives à la résidence et aux contacts de l’enfant, en particulier dans un contexte d’aliénation et de comportements coercitifs. À partir d’entretiens qualitatifs menés auprès de juristes en Irlande du Nord, l’étude explore comment des interventions des services publics, bien qu’animées de bonnes intentions, peuvent renforcer involontairement des dynamiques familiales coercitives lorsque l’histoire relationnelle est négligée. Les juristes ont décrit des situations où des équipes de travail social peu expérimentées, marquées par des discours de protection de l’enfance issus d’affaires très médiatisées, appliquaient des évaluations excessivement défensives à des conflits familiaux à faible risque. Ces tendances risquent d’amplifier le récit d’un seul parent et de lire les souhaits exprimés par les enfants comme autonomes plutôt que relationnels. En s’appuyant sur un cadre féministe et sur celui des droits de l’enfant, l’article soutient que l’agentivité doit être comprise au sein de l’environnement émotionnel évolutif de l’enfant et de son contexte familial. En mettant au premier plan les observations des juristes sur la pratique du travail social, l’étude propose un regard inédit, croisé entre professions, sur la manière dont les systèmes institutionnels peuvent compromettre les droits de participation des enfants. L’article se conclut par des recommandations pour améliorer les pratiques d’évaluation relationnelle, renforcer la formation professionnelle et soutenir des approches plus nuancées de la parole de l’enfant dans les procédures de droit privé.

1 Introduction

Les progrès des droits de l’enfant au cours des dernières décennies ont orienté les systèmes de droit de la famille vers des modèles participatifs dans lesquels la parole des enfants occupe une place de plus en plus centrale dans les décisions relatives aux contacts et à la résidence (Corr et McAlister 2024 ; Lundy 2007). Ce déplacement soulève toutefois des questions cruciales lorsque les préférences exprimées par les enfants peuvent être façonnées, voire détournées, par un parent contre l’autre. Au cœur de ce dilemme se trouve un paradoxe : bien que les enfants soient reconnus comme titulaires de droits dotés d’une agentivité évolutive par des instruments tels que l’article 12 de la Convention des Nations unies relative aux droits de l’enfant (CIDE ; UNCRC 1989), leur agentivité peut être compromise dans des situations d’aliénation et de comportements coercitifs, ce qui oblige les équipes professionnelles à naviguer sur un terrain complexe entre émancipation et protection (Freeman 2012 ; Smeets et Rap 2021).

1.1 Des conceptions contestées de l’aliénation parentale

L’aliénation et les comportements coercitifs désignent un processus par lequel un parent manipule un enfant pour qu’il rejette l’autre parent sans justification, souvent au moyen de stratégies psychologiques subtiles ou coercitives. L’aliénation parentale est de plus en plus reconnue comme un phénomène aux conséquences graves pour les enfants, les parents et les systèmes familiaux élargis. Elle désigne l’éloignement injustifié d’un enfant d’avec l’un de ses parents, l’enfant s’alignant sur un parent et rejetant l’autre en l’absence de maltraitance ou de négligence (Baker et Darnall 2006 ; Verrocchio et al. 2017). Les comportements qui sous-tendent l’aliénation (dénigrement, manipulation, restriction des contacts) ont été bien documentés dans la littérature internationale, et la recherche démontre leur impact psychologique à long terme sur les enfants : anxiété, dépression, difficultés de confiance et de construction identitaire (Bernet et al. 2020 ; Silberg et Dallam 2019). Bien que la notion ait suscité la controverse dans les débats universitaires et politiques, les données disponibles plaident de plus en plus pour son acceptation comme phénomène réel et préjudiciable. Des études menées dans différentes juridictions montrent que les comportements d’aliénation sont observables, reproductibles et distincts des situations d’éloignement justifié (McCormack 2021 ; Verrocchio et al. 2017). Point crucial, l’aliénation parentale n’est pas propre à un genre : mères comme pères peuvent en être la cible. Des analyses féministes montrent que l’aliénation parentale visant les mères survient souvent dans des contextes de contrôle coercitif, où des pères violents manipulent les enfants et les systèmes juridiques pour saper le lien mère-enfant. Il s’agit non seulement d’un préjudice relationnel profond, mais aussi d’une forme de violence psychologique envers la mère comme envers l’enfant. Bien que sa définition et son diagnostic restent controversés, l’aliénation est de plus en plus reconnue dans les sphères juridique et universitaire comme une forme de perturbation relationnelle, en particulier dans les séparations très conflictuelles (Doughty et al. 2018). Le contrôle coercitif, dans ce contexte, n’opère pas seulement comme une forme de violence domestique entre adultes, mais aussi comme une violence qui se prolonge et peut s’étendre à la relation de l’enfant avec le parent visé (Stark 2007 ; Katz 2015). Lorsque les enfants intériorisent le récit du parent aliénant, leur rejet peut sembler autonome, alors qu’il peut en réalité refléter une coercition émotionnelle complexe qui compromet leur volonté authentique (Morrison et al. 2020). Dans de tels cas, les organismes publics, et en particulier le travail social, jouent un rôle crucial dans l’évaluation des souhaits et des sentiments des enfants, ainsi que dans l’examen des allégations de maltraitance ou de négligence. Pourtant, les équipes de travail social sont elles-mêmes des actrices vulnérables : elles subissent la pression de parents en litige et évoluent dans des cadres contradictoires qui privilégient la défendabilité procédurale sur l’analyse relationnelle nuancée (Munro 2011 ; Platt et Turney 2014). Les tribunaux aux affaires familiales et les systèmes de protection de l’enfance ont parfois eu du mal à distinguer l’aliénation parentale réelle d’une parentalité très conflictuelle. Toutefois, de nouvelles recommandations professionnelles (par exemple CAFCASS 2025) et des évolutions juridiques internationales (par exemple des recommandations des Nations unies et des réformes au Royaume-Uni) reconnaissent de plus en plus la nécessité d’identifier et de traiter l’aliénation dans les dispositifs de protection de l’enfance. Si l’aliénation parentale est de plus en plus présentée, dans le discours des tribunaux aux affaires familiales, comme un phénomène crédible et préjudiciable, ce cadrage ne fait pas l’unanimité. Le Rapport mondial sur la santé mentale (OMS 2022, 13) conteste implicitement la médicalisation de la détresse psychosociale en affirmant que « la santé mentale n’est pas un état binaire […] Elle se situe plutôt sur un continuum complexe, avec des expériences allant d’un état optimal de bien-être à des états invalidants de grande souffrance et de douleur émotionnelle ». De même, la Rapporteuse spéciale des Nations unies sur la violence contre les femmes (2023) s’est inquiétée de ce que la notion d’aliénation parentale soit souvent utilisée pour affaiblir ou écarter des allégations de violence domestique, en particulier lorsqu’elles émanent de mères, réduisant ainsi au silence les victimes et compromettant la sécurité des enfants. À l’inverse, un ensemble croissant de travaux féministes critique l’aliénation parentale non seulement comme un outil rhétorique déployé pour contrer les allégations de violence domestique, mais aussi comme une forme de violence domestique à part entière, y compris comme un prolongement du contrôle coercitif exercé à travers les systèmes institutionnels et juridiques. Des recherches récentes suggèrent que des procédures répétées invoquant l’aliénation parentale peuvent fonctionner comme un mécanisme de contrôle après la séparation, permettant à d’ex-partenaires violents de réaffirmer leur domination sous couvert de protéger l’enfant (McCormack 2025). Si la critique a eu raison de souligner que la notion est souvent instrumentalisée par des pères violents pour discréditer le récit des violences fait par les mères, des analyses féministes récentes reconnaissent aussi que les schémas d’aliénation dans lesquels des pères éloignent les enfants de leur mère constituent une forme genrée de contrôle coercitif, ce qui reconfigure l’aliénation elle-même comme la manifestation d’une violence qui se poursuit plutôt que comme un trouble psychologique.

Cet article s’appuie sur une recherche qualitative menée auprès de juristes en Irlande du Nord pour examiner comment les pressions systémiques, la défensive professionnelle et une formation limitée aux dynamiques d’aliénation peuvent conduire le travail social à imputer la faute à tort, en supposant souvent que le parent aliéné est le problème. Ce faisant, les institutions peuvent intensifier l’aliénation sans le vouloir et devenir les vecteurs par lesquels le contrôle coercitif s’institutionnalise (McLeod 2018). L’Irlande du Nord offre un terrain particulièrement pertinent pour cette analyse. En l’absence de lignes directrices légales spécifiques sur l’aliénation et les comportements coercitifs, et avec un système de justice familiale contradictoire faisant l’objet d’un examen en vue de sa réforme, les équipes disposent d’une grande marge d’appréciation et agissent de manière peu homogène. Le contexte politique de la région, marqué par des réformes de la législation sur la violence domestique et une reconnaissance croissante du contrôle coercitif, souligne l’urgence d’interroger la manière dont les présupposés professionnels et les rapports de pouvoir interagissent avec les droits de l’enfant (Barnett 2020).

À travers une perspective juridique féministe et un cadre fondé sur les droits de l’enfant, cet article explore comment des systèmes de protection peuvent perpétuer involontairement les préjudices mêmes qu’ils sont censés prévenir (Hunter 2006 ; MacKinnon 1989). Alors que le point de vue du travail social est souvent central dans les études sur la prise de décision en protection de l’enfance, cet article adopte une approche nouvelle en mettant au premier plan la parole des juristes, qui observent, interprètent et côtoient le travail social dans le cadre des tribunaux aux affaires familiales. Ce point d’observation offre un éclairage institutionnel singulier : les juristes voient en temps réel les conséquences des évaluations des services publics, et constatent comment les interventions du travail social influent sur les décisions, façonnent les récits et agissent sur les relations parent-enfant.

Plutôt que d’y voir une limite méthodologique, l’analyse fait de ce regard indirect l’occasion de retracer comment des schémas systémiques sont perçus d’une profession à l’autre. Ce regard croisé entre professions permet de réfléchir non seulement aux pratiques individuelles, mais aussi aux conditions structurelles dans lesquelles se forment les jugements sur le risque, l’agentivité et le préjudice.

1.2 Cadre conceptuel et théorique : agentivité de l’enfant, coercition et angles morts procéduraux et institutionnels

Cet article s’inscrit dans une recherche interdisciplinaire à l’intersection des droits de l’enfant, du droit de la famille et de la théorie juridique féministe. Le paradoxe conceptuel qui en est le cœur, le droit des enfants à l’agentivité à côté de leur besoin de protection, est reconnu depuis longtemps dans les travaux théoriques sur la CIDE, en particulier au sujet de l’article 12 (Lundy 2007 ; Freeman 2012). Ce droit est souvent interprété comme exigeant des mécanismes de participation des enfants aux procédures judiciaires, mais sa mise en œuvre reste contestée, surtout dans les systèmes contradictoires où dominent fréquemment des cadrages binaires du préjudice et de la loyauté. Des recherches récentes ont approfondi ce débat en remettant en cause l’idée qu’entendre la parole de l’enfant suffirait en soi. Cashmore et Parkinson (2009) ainsi que Smeets et Rap (2021) ont montré que la participation des enfants est souvent façonnée, ou contrainte, par les structures dans lesquelles elle se déroule. Dans les procédures contradictoires, le point de vue des enfants peut être filtré, recadré ou utilisé de façon stratégique par des adultes qui cherchent à faire valoir leurs propres prétentions. Comme le montrent les travaux empiriques récents de Morrison et al. (2020) et de Holt et al. (2008), les enfants pris dans des litiges contentieux sur les contacts traversent souvent un terrain émotionnel complexe, où leur autonomie apparente peut masquer des pressions sous-jacentes à s’aligner sur un parent. Ces constats appellent une interprétation plus relationnelle de l’agentivité : une interprétation qui reconnaisse que la parole des enfants n’est pas la simple expression d’une préférence, mais le produit d’attachements en évolution, de contextes émotionnels et de cadrages institutionnels. Ce défi trouve un écho à l’échelle internationale. Une recherche comparative récente de Harvie-Clark (2019) montre que même des dispositifs de participation très développés, comme ceux de l’Australie, du Canada et de l’Écosse, peinent à garantir de manière constante les droits des enfants dans les procédures contradictoires. Malgré des cultures juridiques différentes, des difficultés communes persistent : le point de vue des enfants est souvent filtré par les interprétations des adultes, utilisé de façon sélective pour appuyer tel ou tel récit, ou écarté lorsqu’il entre en conflit avec les logiques institutionnelles du risque ou de l’alignement. Ces constats renforcent la nécessité de se demander non seulement si les enfants sont entendus, mais aussi comment leur parole est façonnée par le contexte, les dynamiques relationnelles et les attentes procédurales.

Cet article s’appuie aussi sur la critique juridique féministe pour interroger la manière dont les systèmes juridiques construisent et interprètent le comportement parental. À partir de la notion d’objectivation de MacKinnon (1989), prolongée par des travaux comme ceux de Hunter (2006) et de Barnett (2020), l’analyse examine comment l’émotivité, surtout lorsqu’elle est exprimée par des mères, peut être pathologisée en droit de la famille. Cela rejoint la littérature sur le contrôle coercitif (Stark 2007 ; Katz 2015), qui montre comment des dynamiques de manipulation peuvent se prolonger par la conformité institutionnelle plutôt que par l’agression ouverte. De cette façon, la neutralité procédurale peut masquer des rapports de pouvoir sous-jacents, surtout lorsque les évaluations professionnelles reposent sur des impressions de surface. En associant théorie juridique, critique féministe et recherche empirique centrée sur l’enfant, cet article inscrit son analyse dans un corpus croissant de travaux qui critiquent la capacité du système contradictoire à répondre à la complexité des réalités relationnelles des enfants. Il cherche non seulement à explorer comment l’agentivité est reconnue ou écartée, mais aussi à se demander quelles conditions sont nécessaires pour que les droits des enfants se réalisent réellement, en particulier lorsque leur parole émerge d’environnements façonnés par la coercition, l’exclusion ou l’incompréhension institutionnelle.

2 Cadrer le paradoxe : agentivité des enfants, intervention professionnelle et contrôle coercitif

La reconnaissance des enfants comme titulaires de droits dotés de capacités évolutives a transformé le droit de la famille et la pratique de la protection de l’enfance. Pourtant, dans les situations d’aliénation et de comportements coercitifs, un paradoxe troublant apparaît : l’agentivité de l’enfant peut être influencée de l’extérieur à un point tel que la déférence professionnelle envers les souhaits qu’il exprime risque de renforcer la manipulation au lieu de préserver son autonomie. Cette tension complique les décisions dans les litiges contentieux sur les contacts et la résidence, et révèle des préoccupations plus profondes quant à l’interaction entre les droits de l’enfant, les présupposés professionnels et les réponses systémiques.

2.1 L’agentivité relationnelle des enfants

Dans cette étude, l’agentivité des enfants n’est pas comprise au sens classique d’une prise de décision autonome et individuelle, mais à travers une perspective relationnelle. Les modèles libéraux classiques de l’agentivité insistent souvent sur l’indépendance, le choix rationnel et l’autodétermination. Or, comme l’ont montré les études sur l’enfance, la parole et les décisions des enfants sont toujours situées dans des contextes relationnels, institutionnels et culturels (Alanen 2009 ; Esser et al. 2016). L’agentivité relationnelle reconnaît que les enfants exercent une influence et font des choix, mais que ces choix sont façonnés par des conflits de loyauté, des pressions coercitives et les cadres d’interprétation des adultes qui les entourent. Cette perspective est cruciale dans les situations d’aliénation parentale, où le rejet apparent d’un parent par un enfant ne peut être pris au pied de la lettre, mais doit être compris comme inscrit dans des dynamiques de pouvoir, de dépendance et de socialisation (Kitzinger 2015 ; Verrocchio et al. 2017). En adoptant une perspective relationnelle, cette étude évite de traiter les propos des enfants soit comme des expressions entièrement autonomes, soit comme de simples échos de l’influence des adultes. L’agentivité des enfants est plutôt conçue comme dynamique, contextuelle et coproduite dans les relations, un cadre qui met au premier plan la complexité de la façon dont la parole des enfants est façonnée et contrainte dans les procédures de droit de la famille.

2.2 Une perspective juridique féministe

L’analyse est en outre guidée par un cadre juridique féministe, qui interroge la manière dont les rapports de pouvoir genrés et les pratiques institutionnelles façonnent les décisions des tribunaux aux affaires familiales. La théorie juridique féministe soutient depuis longtemps que le droit n’est pas neutre, mais reflète et reproduit des structures patriarcales (McCormack 2025 ; Bartlett 2017 ; Young 1990). Dans les litiges relatifs à la résidence et aux contacts de l’enfant, cela se voit à la façon dont les actions protectrices des mères sont souvent recadrées comme obstructives ou aliénantes, tandis que les droits des pères sont mis en avant comme essentiels au bien-être des enfants (McCormack 2025). Une perspective féministe met en lumière deux dynamiques clés pour cette étude :

  1. L’objectivation genrée : les mères sont souvent placées, dans le discours juridique, soit dans la position de « figures de soin coopératives », soit dans celle de « gardiennes obstructives ». Leur témoignage peut être affaibli par des stéréotypes d’irrationalité ou d’instabilité émotionnelle, en particulier lorsqu’elles expriment des inquiétudes au sujet de violences domestiques (McCormack 2025 ; Hester 2011).
  2. Le contrôle institutionnalisé : les tribunaux aux affaires familiales peuvent fonctionner comme des prolongements du contrôle coercitif lorsqu’ils font passer les contacts avec le père avant les préoccupations de protection. Cette dynamique institutionnelle peut réduire au silence les femmes et les enfants tout en renforçant des schémas de violence sous couvert de neutralité (Stark 2007 ; McCormack 2025).

2.3 Intervention professionnelle et objectivation institutionnelle

L’objectivation institutionnelle désigne le processus par lequel les systèmes juridiques et sociaux classent et gèrent les personnes au moyen de catégories réductrices, ce qui occulte la complexité de leur expérience vécue. En droit de la famille, cela signifie souvent traiter les mères comme « hostiles » ou « coopératives », et la parole des enfants comme l’expression binaire de « veut des contacts » ou « ne veut pas de contacts », plutôt que comme des points de vue situés dans leur contexte et produits dans les relations (Smart 1999 ; Hester 2021). Dans une perspective juridique féministe, l’objectivation institutionnelle est une forme de pouvoir structurel : elle transforme des relations sociales dynamiques en étiquettes bureaucratiques qui légitiment certaines interventions et en délégitiment d’autres. Par exemple, lorsque des mères protectrices sont reclassées comme « aliénantes », leurs inquiétudes au sujet des violences sont effacées par des catégories institutionnelles qui donnent la priorité aux contacts avec le père (Birchall et Choudhry 2018 ; McCormack 2025). En ce sens, l’objectivation institutionnelle n’est pas seulement un problème descriptif, mais un mécanisme de contrôle. Elle sert à dépersonnaliser et à dépolitiser l’expérience des femmes et des enfants, en inscrivant des présupposés genrés dans les pratiques juridiques ordinaires et en renforçant les inégalités structurelles.

2.4 Aliénation parentale et contrôle coercitif

L’aliénation a été définie comme le rejet injustifié d’un parent, favorisé par la manipulation psychologique de l’enfant par l’autre parent. Morrison et al. (2020) soulignent la difficulté que cela représente pour le respect des droits de participation de l’enfant lorsque ces droits s’exercent dans un contexte de dynamiques familiales coercitives. De même, Doughty et al. (2018) mettent en garde : en l’absence de preuves claires de maltraitance ou de négligence, il peut être difficile pour les tribunaux et les équipes de distinguer les expressions authentiques de la volonté de celles qui sont façonnées par des conflits de loyauté ou par la pression d’un parent. Cette complexité est aggravée par les environnements réfractaires au risque dans lesquels exercent le travail social et les juristes. La pratique défensive, souvent motivée par la crainte d’un examen critique ou d’une erreur de procédure, peut contribuer à des biais dans l’évaluation de l’aptitude parentale ou des préférences de l’enfant. Les travaux de Platt et Turney (2014) et de Munro (2011) montrent comment des systèmes de protection de l’enfance marqués par des cultures managériales privilégient souvent les solutions rapides et peuvent favoriser la conformité et la présentation au détriment d’un examen relationnel attentif. Dans les contextes contradictoires du droit de la famille, cela peut conduire à désigner à tort le parent aliéné comme la source de la détresse de l’enfant, en particulier lorsque ce parent réagit sur un mode émotionnel, dispose de moins de ressources juridiques ou n’a pas accès à une défense professionnelle.

Le rôle du contrôle coercitif au-delà des relations intimes ajoute à la complexité. La formulation par Stark (2007) du contrôle coercitif comme forme de violence structurée et non physique a depuis influencé les évolutions législatives et la critique universitaire, en particulier au Royaume-Uni et en Irlande. Si les systèmes juridiques ont commencé à reconnaître le contrôle coercitif dans les relations entre adultes, sa manifestation à travers la parentalité après la séparation et son prolongement dans les réponses des services publics restent insuffisamment théorisés. Les études de Birchall et Choudhry (2018) et de McLeod (2018) montrent comment les acteurs institutionnels, volontairement ou non, peuvent devenir les instruments d’un contrôle qui se poursuit lorsqu’ils acceptent sans esprit critique des récits qui s’alignent sur la version des faits du parent aliénant. Ces littératures croisées montrent le besoin urgent de cadres plus nuancés pour comprendre les droits de participation des enfants dans le contexte de séparations très conflictuelles. Le défi consiste à préserver la parole de l’enfant sans la laisser devenir une arme, et à aider les équipes à discerner une influence coercitive sans se rabattre sur l’imputation de la faute. Cet article s’appuie sur des données empiriques recueillies auprès de juristes en Irlande du Nord pour explorer comment ces tensions sont gérées au sein des systèmes juridiques et institutionnels, et comment les acteurs institutionnels peuvent, en cherchant à protéger, participer involontairement à la perpétuation du préjudice.

Pour clarifier la façon dont les principaux concepts d’analyse s’articulent dans cette étude, il est utile d’en cartographier les intersections. Si chacun de ces concepts (aliénation parentale, contrôle coercitif, objectivation institutionnelle et agentivité des enfants) a été théorisé dans des contextes disciplinaires distincts, c’est leur interaction qui façonne l’interprétation de la parole des enfants dans les litiges de droit de la famille. Comme le résume le tableau 1, les concepts d’aliénation parentale, de contrôle coercitif, d’objectivation institutionnelle et d’agentivité des enfants sont liés entre eux et façonnent la manière dont la parole des enfants est interprétée dans les litiges de droit de la famille. Cette cartographie schématique répond aux débats en cours sur le caractère contesté de l’aliénation parentale et situe la présente étude dans un cadre théorique plus large qui met au premier plan l’agentivité relationnelle et la critique juridique féministe.

Tableau 1 — Liens entre aliénation parentale, contrôle coercitif, objectivation institutionnelle et agentivité des enfants

Le tableau montre comment ces concepts se croisent dans les procédures contentieuses relatives à la résidence et aux contacts de l’enfant, et ce qui en découle pour la pratique professionnelle.

  • Aliénation parentale. Définition et rôle : phénomène dans lequel un enfant manifeste un rejet injustifié d’un parent, souvent attribué à la manipulation psychologique exercée par l’autre parent. Dynamiques croisées : ↔ contrôle coercitif, peut fonctionner comme un prolongement des dynamiques coercitives après la séparation ; ↔ agentivité des enfants, la parole de l’enfant peut être façonnée par des pressions à l’alignement. Implications pour la pratique : exige une évaluation nuancée de l’histoire de la relation enfant-parent et du contexte relationnel, pour ne pas confondre un rejet manipulé avec une préférence autonome.
  • Contrôle coercitif. Définition et rôle : domination émotionnelle ou psychologique structurée qui va au-delà de la violence physique, y compris la manipulation par des moyens juridiques ou procéduraux. Dynamiques croisées : ↔ objectivation institutionnelle, peut être renforcé lorsque les systèmes ne détectent pas la violence indirecte ; ↔ aliénation parentale, le parent aliénant peut utiliser les canaux institutionnels pour perpétuer le contrôle. Implications pour la pratique : les équipes doivent être formées à repérer les formes non physiques de contrôle, en particulier après la séparation.
  • Objectivation institutionnelle. Définition et rôle : tendance des systèmes (tribunaux, travail social, par exemple) à réduire des dynamiques relationnelles complexes à des catégories simplifiées et figées (par exemple « parent instable » et « parent coopératif »). Dynamiques croisées : ↔ agentivité des enfants, aplatit l’expression des enfants en issues binaires (« veut des contacts » ou « ne veut pas de contacts ») en ignorant les nuances relationnelles ; ↔ critique juridique féministe, l’expression émotionnelle des mères est souvent pathologisée. Implications pour la pratique : appelle des réformes systémiques qui intègrent l’analyse émotionnelle et relationnelle dans les outils d’évaluation et la formation.
  • Agentivité des enfants (relationnelle). Définition et rôle : conception de l’agentivité des enfants comme évolutive, dépendante du contexte et façonnée par les environnements émotionnels, relationnels et institutionnels. Dynamiques croisées : ↔ aliénation parentale, les préférences exprimées peuvent être influencées et non autonomes ; ↔ contrôle coercitif, l’agentivité peut être compromise ou récupérée par des conflits de loyauté ; ↔ objectivation institutionnelle, la parole de l’enfant est mal lue lorsqu’elle est détachée de l’histoire relationnelle. Implications pour la pratique : exige des cadres d’interprétation qui traitent la parole de l’enfant non comme une « preuve » figée, mais comme une parole produite en contexte, dynamique et relationnelle.

Prises ensemble, ces interconnexions mettent en lumière le paradoxe au cœur des procédures contentieuses relatives à la résidence et aux contacts de l’enfant : la parole des enfants doit être entendue, mais son sens ne peut être compris que si on la replace dans des dynamiques relationnelles, institutionnelles et genrées. À partir de cette cartographie conceptuelle, la discussion qui suit examine comment ces cadres ont été développés dans les travaux existants et comment ils éclairent l’analyse présentée ici.

3 Le point de vue des juristes comme données : étudier les perceptions professionnelles dans les affaires d’aliénation parentale

Cet article s’appuie sur des données qualitatives recueillies dans une étude exploratoire sur l’expérience de l’aliénation parentale chez des juristes en Irlande du Nord. La recherche initiale visait à examiner comment les personnes qui exercent en droit de la famille (solicitors, barristers et juges) comprennent le phénomène de l’aliénation et y répondent dans les procédures de droit privé, en particulier lorsque le genre, le pouvoir et la coercition sont en jeu. Les données ont été produites par des entretiens approfondis semi-structurés avec 20 juristes : 12 solicitors, six barristers et deux juges. Les personnes participantes ont été choisies de façon raisonnée pour leur implication directe dans des affaires de droit de la famille comportant des litiges très conflictuels sur les contacts ou la résidence. Des femmes et des hommes ont participé, et l’échantillon comprenait des juristes exerçant dans des ressorts ruraux comme urbains dans toute l’Irlande du Nord. Les entretiens duraient en général entre une heure et une heure et demie, et suivaient une grille thématique centrée sur la définition que les personnes participantes donnaient de l’aliénation parentale, sur leur expérience des litiges relatifs aux contacts et sur leur perception des réponses des services publics et des institutions. Parce que leur intervention s’étend à plusieurs stades des procédures et leur permet d’observer l’évolution des affaires dans le temps, les juristes offrent une perspective longitudinale que les acteurs publics de première ligne n’ont pas toujours.

L’analyse thématique, guidée par le cadre en six phases de Braun et Clarke (2006), a servi à analyser les transcriptions des entretiens. Cette approche a permis un travail à la fois inductif et déductif sur les données : si les schémas pouvaient émerger naturellement des récits des personnes participantes, le codage s’appuyait aussi sur la littérature existante relative au contrôle coercitif, aux dynamiques de genre en droit de la famille et à la prise de décision professionnelle. Une attention particulière a été portée à la manière dont les juristes décrivaient le rôle et la conduite des autres acteurs des procédures familiales, en particulier du travail social, et à la manière dont les réponses institutionnelles étaient comprises comme influençant ou aggravant les dynamiques d’aliénation. Suivant l’approche de Braun et Clarke (2006) de l’analyse thématique réflexive, j’ai codé les récits de façon inductive, en m’intéressant à la manière dont la parole des enfants était décrite, contrainte ou interprétée dans les procédures judiciaires. Les thèmes ont ensuite été affinés de façon itérative pour saisir à la fois les schémas communs aux récits et les positions interprétatives des juristes. Bien que l’étude n’ait pas donné lieu à un échange direct avec le travail social, les données ont fourni une importante couche secondaire d’éclairage sur la pratique du travail social telle que les juristes la vivent et l’interprètent. Les personnes participantes revenaient souvent sur le rôle du travail social dans la rédaction des rapports pour le tribunal, dans le lien avec les familles ou dans la formulation de recommandations sur les contacts. Plusieurs ont décrit des situations où des équipes de travail social, soumises à une forte pression de la part de parents hostiles ou manquant de compréhension du contexte, semblaient imputer la faute à tort, en supposant parfois que le parent aliéné était à l’origine de la résistance ou du repli émotionnel de l’enfant. D’autres ont dit craindre que les rapports sociaux ne fassent preuve d’une déférence excessive envers le parent perçu comme le plus communicatif ou le plus coopératif, souvent le parent aliénant, légitimant ainsi involontairement des schémas coercitifs.

Utiliser le récit des juristes comme une forme de témoignage institutionnel offre un point d’observation inédit pour comprendre comment les décisions de protection de l’enfance sont influencées non seulement par les cadres légaux, mais aussi par les dynamiques interprofessionnelles et les hiérarchies des tribunaux. Les juristes occupent souvent une position privilégiée pour observer les effets cumulés de l’intervention du travail social dans le temps, notamment la manière dont les recommandations se forment, sont contestées ou maintenues au cours des procédures. Leurs observations fournissent donc des données interprétatives précieuses sur la façon dont les présupposés professionnels, les pressions procédurales et les logiques contradictoires interagissent pour façonner les décisions dans les affaires contentieuses de droit de la famille. Les données reflètent la manière dont les juristes perçoivent et construisent la pratique du travail social dans ce domaine, et n’offrent pas un accès direct à l’expérience des enfants ou des équipes de travail social. Ces récits doivent donc être lus comme des cadres d’interprétation qui à la fois éclairent et reproduisent des logiques institutionnelles.

Cette approche repose sur l’idée que l’aliénation et les comportements coercitifs ne sont pas seulement un phénomène privé ou interpersonnel, mais un phénomène qui émerge à travers des relations structurelles, y compris entre les systèmes juridique et social, et qui est renforcé par elles. En examinant comment les juristes perçoivent et décrivent le rôle des acteurs institutionnels, cet article attire l’attention sur les prolongements institutionnels du contrôle coercitif, en particulier lorsque des systèmes censés protéger les enfants peuvent contribuer involontairement à un éloignement émotionnel ou méconnaître l’agentivité de l’enfant. La recherche a reçu l’approbation éthique d’un établissement universitaire du Royaume-Uni, et toutes les personnes participantes ont donné leur consentement éclairé. Des pseudonymes ont été utilisés et les informations permettant une identification ont été supprimées pour garantir la confidentialité. Le cadre éthique donnait la priorité au respect de l’identité professionnelle des personnes participantes et à l’intégrité des familles et des systèmes qu’elles décrivaient.

3.1 Position épistémique et observation croisée entre professions

Le matériau empirique provient uniquement d’entretiens avec des juristes. Cette position n’est pas anodine : solicitors, barristers et juges rencontrent le travail social principalement à travers des rapports, des témoignages oraux et des recommandations institutionnelles, si bien que leur regard est médiatisé par des logiques contradictoires et des contraintes probatoires plutôt que par la pratique directe. En conséquence, l’analyse reflète non pas le travail social lui-même, mais sa construction juridique telle qu’elle devient lisible au tribunal, un processus façonné par des cadres épistémiques institutionnels qui privilégient certaines formes de savoir et en marginalisent d’autres (Dillon 2018). S’appuyer sur des juristes introduit un biais épistémologique : leur rôle est de trancher des litiges, non de saisir l’expérience vécue des enfants ou des équipes de première ligne, ce qui crée ce que l’épistémologie sociale appelle une lacune herméneutique (Fricker 2007). Pourtant, les juristes occupent un point d’observation décisif : parce que leur place leur permet d’observer plusieurs stades des procédures, leur témoignage institutionnel éclaire la manière dont les hiérarchies des tribunaux et les normes procédurales façonnent les récits d’aliénation. Les recherches futures devraient trianguler ces observations avec le point de vue des enfants et du travail social, afin de rendre compte plus complètement de la manière dont l’aliénation se construit à travers les domaines de l’expérience vécue et de la pratique professionnelle.

3.2 Limites

Comme toute recherche qualitative, cette étude est façonnée par son échantillon, son périmètre et son cadre d’interprétation. Les données proviennent exclusivement d’entretiens avec des juristes, dont les observations reflètent l’expérience professionnelle dans le contexte des tribunaux aux affaires familiales. Si cette perspective est précieuse pour comprendre comment les procédures judiciaires cadrent les allégations d’aliénation et y répondent, l’absence de contribution directe du travail social ou des enfants eux-mêmes limite la possibilité de trianguler les résultats entre points de vue professionnels et expérientiels. En outre, l’étude porte sur des affaires survenues en Irlande du Nord, une juridiction aux caractéristiques juridiques et légales propres, ce qui peut limiter la transposition directe des conclusions à d’autres systèmes juridiques. Enfin, les entretiens ont été menés à une période de forte tension institutionnelle dans les services de la justice familiale, ce qui a pu amplifier la perception des pressions systémiques. Ces limites n’enlèvent rien à la valeur des résultats, mais soulignent l’importance de recherches interdisciplinaires complémentaires qui intègrent la parole des enfants, du travail social et d’autres acteurs clés.

4 Résultats et analyse thématique

En évoquant les litiges relatifs aux contacts et l’aliénation parentale, les juristes ont constamment reconnu le rôle difficile du travail social au sein du système des tribunaux aux affaires familiales. La reconnaissance était unanime quant aux pressions auxquelles font face les équipes de première ligne, notamment des charges de dossiers lourdes, le manque de temps et le coût émotionnel des conflits familiaux. Les observations partagées en entretien n’étaient pas présentées comme des critiques de telle ou telle personne, mais plutôt comme des réflexions sur la manière dont des conditions systémiques plus larges peuvent façonner les évaluations de façon à ne pas toujours tenir compte de la complexité de l’aliénation. Les personnes interrogées ne présentaient pas ces observations comme des tendances définitives ou générales, mais comme des réflexions tirées de leur expérience des dossiers. Quatre thèmes liés entre eux sont ressortis de ces échanges de manière informelle :

  • l’attribution des litiges relatifs aux contacts à des équipes de travail social moins expérimentées ;
  • les présupposés concernant le parent rejeté ;
  • l’influence des processus procéduraux sur l’amplification d’un seul récit ;
  • les risques d’interpréter le point de vue des enfants sans contexte relationnel suffisant.

4.1 Thème 1 : observations sur l’expérience et l’attribution des dossiers

Les juristes ont relevé que les services publics considéraient souvent les affaires relatives à la résidence et aux contacts de l’enfant comme moins risquées que les affaires de protection de l’enfance et que, lorsque les personnes spécialisées et expérimentées dans ce type d’affaires en droit de la famille n’étaient pas disponibles, ces dossiers étaient confiés à des personnes en début de carrière dans le travail social ou issues de parcours non spécialisés. Si cette pratique était comprise dans un contexte de ressources limitées et de hiérarchisation des priorités, plusieurs personnes participantes ont fait observer que la nature subtile et relationnelle de l’aliénation et des comportements coercitifs exigeait un niveau d’expérience que ces personnes n’avaient peut-être pas encore eu l’occasion d’acquérir.

Ils n’arrivent pas avec de mauvaises intentions. Mais sans beaucoup d’expérience des affaires qui suivent une séparation, il est facile de passer à côté des schémas, surtout quand tout paraît calme en surface, a fait remarquer une personne exerçant comme solicitor.

Cette observation montre que l’objectivation institutionnelle commence dès l’attribution des dossiers. En classant les litiges relatifs aux contacts comme « à faible risque », le système applique une grille générique de protection de l’enfance, qui aplatit les dynamiques relationnelles complexes de l’aliénation en un simple binaire « sûr » ou « dangereux ». Ce raccourci procédural prépare de fait le terrain à une erreur de diagnostic, car les signes subtils du contrôle coercitif, souvent pris pour du sang-froid chez le parent aliénant, deviennent invisibles à un œil inexpérimenté. Certaines personnes participantes se demandaient discrètement si les équipes de travail social concernées avaient la formation nécessaire pour distinguer les véritables risques relevant de la protection de l’enfance de ceux qui apparaissent après la séparation, souvent sans aucune inquiétude antérieure. Ces réflexions n’étaient pas formulées comme des critiques, mais comme des observations contextuelles sur la complexité qu’il y a à interpréter la détresse d’un enfant après l’éclatement de la famille. Plusieurs juristes ont insisté sur l’importance de comprendre si la résistance de l’enfant aux contacts s’inscrivait dans un schéma d’inquiétude établi, ou si elle représentait une rupture nouvelle et inexpliquée. Les personnes participantes ont noté que certaines de ces équipes abordaient le dossier sous l’angle de la protection, en cherchant à repérer un préjudice ou un risque. Mais ce faisant, elles négligeaient parfois des indicateurs relationnels clés, comme le fait que l’enfant avait auparavant partagé une relation sécure avec ses deux parents et qu’une résistance soudaine aux contacts ne correspondait pas à l’histoire familiale. L’importance de replacer les préférences exprimées par l’enfant dans ce contexte a été souvent évoquée, pas toujours comme une préoccupation formelle, plus souvent comme un point à considérer face à la complexité de ces affaires. Ce défaut de mise en contexte pèse directement sur l’interprétation de l’agentivité des enfants. Lorsque la résistance soudaine d’un enfant est évaluée indépendamment de son histoire relationnelle sécure, sa parole est privée de son contexte. Ce qui pourrait être une position produite dans les relations, façonnée par des conflits de loyauté ou une pression cachée, est lu à tort comme une préférence autonome et figée : un exemple clair de la manière dont l’agentivité est récupérée par les systèmes mêmes qui sont censés l’écouter.

4.2 Thème 2 : interpréter le comportement parental à travers une grille incomplète

Les juristes ont donné des exemples où le parent aliéné, en général celui qui ne voyait plus l’enfant, était perçu comme problématique en raison de sa présentation émotionnelle. Les rapports décrivaient parfois ce parent comme anxieux, agité ou « obsessionnel » dans ses tentatives de maintenir les contacts, tandis que l’autre parent paraissait calme, mesuré et coopératif. Les juristes ont relevé que ces interprétations manquaient souvent d’un cadre relationnel ou historique : elles n’envisageaient pas que la détresse du parent rejeté puisse traduire une perte soudaine et imprévue des contacts, ni que le calme du parent qui rejette puisse masquer des comportements plus contrôlants.

On voit des parents complètement brisés d’avoir été coupés de leur enfant. Et pourtant ce chagrin est traité comme de l’instabilité, a dit une personne exerçant comme barrister.

Cela montre la logique genrée et procédurale de l’objectivation institutionnelle. Le traumatisme du parent aliéné est systématiquement recatégorisé : de réaction compréhensible à une perte, il devient la preuve de sa propre inaptitude. Pendant ce temps, le calme du parent aliénant est objectivé comme de la « coopération », ce qui fait de fait de la conformité procédurale une arme.

Cette dynamique est un mécanisme clé du contrôle coercitif lorsqu’il s’étend à l’arène judiciaire, où la régulation émotionnelle devient une monnaie que le parent violent est souvent mieux placé pour faire valoir. Le décalage entre réponse émotionnelle et crédibilité perçue a été évoqué avec prudence, les personnes participantes soulignant combien des parents vulnérables pouvaient être mal compris en l’absence d’une analyse relationnelle plus large. Il a été suggéré que, lorsque les évaluations n’exploraient pas la qualité de la relation parent-enfant avant la séparation, elles risquaient de pathologiser les efforts du parent rejeté pour garder le lien. Une inquiétude discrète s’exprimait : cette dynamique pouvait fausser les évaluations. Sans explorer la relation parent-enfant avant la séparation, ni le moment et le contexte du rejet par l’enfant, les équipes pouvaient interpréter involontairement une persévérance protectrice comme menaçante et le calme comme intrinsèquement inoffensif. Cette erreur d’attribution n’est pas une erreur neutre, mais une forme d’objectivation institutionnelle qui renforce activement la dynamique d’aliénation. En privilégiant les présentations de surface sur l’histoire relationnelle, le système devient le complice involontaire de la pathologisation de la victime et de la légitimation de la personne qui contrôle, perpétuant ainsi la violence psychologique qu’il a pour mission de prévenir.

Plusieurs personnes participantes ont souligné que, lorsque le rejet d’un enfant apparaît brusquement et sans déclencheur identifiable, cela devrait conduire à un examen plus approfondi, non pas de ce que le parent rejeté a fait de mal, mais des dynamiques relationnelles qui pourraient influencer le point de vue de l’enfant. Cela n’était pas présenté comme un principe fixe, mais comme une affaire de curiosité professionnelle, qui devient particulièrement importante lorsque l’enfant a auparavant connu un lien constant et affectueux avec le parent désormais aliéné et sa famille élargie, situations dans lesquelles des préférences fondées sur la loyauté risquent d’être traitées comme des volontés figées en raison de lectures centrées sur les adultes.

4.3 Thème 3 : récits procéduraux et poids de l’autorité professionnelle

Les juristes ont aussi réfléchi à la manière dont les rapports et les recommandations du travail social, surtout lorsqu’ils sont rédigés dans l’urgence, pouvaient cadrer le récit d’un parent d’une façon qui oriente le cours de la procédure. Selon leurs observations, dans les affaires très conflictuelles, il y a souvent une pression pour régler rapidement le dossier, avec la conviction que les choses se calmeront pour les enfants et les parents une fois l’affaire sortie du tribunal. Cela peut toutefois conduire à s’en remettre au parent qui se présente comme le plus cohérent ou le plus constant. Ce parent peut être plus disponible pour les équipes, plus prompt à répondre et à formuler sa position d’une manière qui paraît centrée sur l’enfant. L’autre parent, surtout s’il est profondément affecté par la séparation ou ne voit plus son ou ses enfants, peut avoir du mal à se présenter de la même manière.

On se retrouve avec une seule version de l’histoire inscrite dans le rapport, et elle devient la vérité de travail, a observé une personne exerçant comme solicitor.

Ce processus illustre la manière dont le contrôle coercitif s’institutionnalise. Le parent aliénant, souvent plus habile à gérer le récit et à s’engager dans la procédure, parvient à inscrire sa version de la réalité dans le dossier officiel. Le fait que le tribunal s’appuie sur ces rapports consolide ensuite ce récit, ce qui montre l’objectivation institutionnelle à l’œuvre : une histoire familiale complexe et à plusieurs points de vue est réduite à une « vérité » unique, lisible et adaptée au tribunal, qui profite à la partie la plus à l’aise avec la procédure. Les juristes n’ont pas suggéré que cela résultait d’un biais intentionnel, mais plutôt de tendances institutionnelles cumulatives : le besoin de clore, le recours aux rapports des services publics et un malaise sous-jacent face à la complexité. Même si c’est souvent involontaire, l’effet peut être important. La résistance d’un enfant aux contacts peut être acceptée telle quelle, surtout si elle semble s’accorder avec le récit parental dominant. Les juristes se sont inquiétés de ce que, une fois cette version des faits consignée par l’institution, il devienne très difficile de la contester. Les juristes ont de nouveau souligné que, sans comprendre la trajectoire de la relation de l’enfant avec ses deux parents dans le temps, de tels rapports risquent de renforcer une division construite émotionnellement. Ce schéma montre l’aplatissement de l’agentivité relationnelle en expressions binaires. En traitant la préférence déclarée de l’enfant comme un fait décontextualisé, les équipes peuvent légitimer involontairement des choix façonnés par la coercition. C’est un point critique où l’agentivité relationnelle des enfants est fondamentalement contrainte. Une fois absorbée par la machine institutionnelle, la parole de l’enfant n’est plus traitée comme une expression dynamique issue d’un contexte relationnel. Elle est au contraire objectivée en fait probatoire, utilisée comme une arme pour valider le récit parental dominant et cimenter l’alignement de l’enfant. En cherchant un récit clair, le système récupère ainsi l’expression de l’enfant pour servir un besoin institutionnel de clôture, au lieu de la comprendre comme le symptôme d’un problème relationnel qu’il faudrait démêler.

4.4 Thème 4 : situer la parole des enfants dans son contexte

L’agentivité et la participation des enfants ont été abordées avec soin et nuance. Toutes les personnes participantes ont affirmé l’importance d’écouter les enfants et de respecter le droit de l’enfant d’être entendu. Plusieurs ont toutefois exprimé la crainte que les préférences déclarées des enfants, en particulier lorsqu’ils rejettent un parent, soient parfois traitées comme le reflet direct de leur volonté, sans attention suffisante au contexte dans lequel ces points de vue se sont formés.

Personne ne dit que l’enfant ment. Mais ce qu’il dit n’est peut-être pas entièrement sa propre pensée, a dit une personne exerçant comme barrister en droit de la famille.

Ce constat va au cœur du paradoxe de l’agentivité relationnelle. Le point de vue exprimé par l’enfant est « authentique » au sens où l’enfant y croit, mais il n’est pas « autonome », car il a été coconstruit dans un environnement relationnel coercitif. Prendre cette parole au pied de la lettre, c’est se méprendre sur la nature de l’agentivité dans ces contextes ; c’est confondre une stratégie de survie avec une préférence librement formée et, ce faisant, abandonner l’enfant au contrôle coercitif même qui a façonné sa volonté déclarée. Les juristes ont souligné que, lorsqu’un enfant résiste soudainement et fortement aux contacts avec un parent auparavant aimé, cela devrait conduire à un examen attentif. Qu’est-ce qui a changé ? À quels messages, directs ou indirects, l’enfant a-t-il été exposé ? Comment la dynamique d’après la séparation a-t-elle remodelé son vécu de la loyauté, de la peur ou de la sécurité émotionnelle ? Ces questions étaient jugées essentielles pour interpréter la parole de l’enfant de façon approfondie plutôt que superficielle. Tout en reconnaissant que certains enfants peuvent être manipulés de manière délibérée ou malveillante, les personnes participantes ont insisté sur l’importance de reconnaître que les points de vue des enfants se forment dans les relations. Cela signifie que leurs sentiments, leurs loyautés et leurs peurs ne sont pas de simples états intérieurs, mais le reflet de l’environnement qui les entoure. Lorsque des enfants expriment le souhait de ne pas voir un parent, cette expression doit être comprise à la lumière de leur histoire avec leurs deux parents, de leurs relations actuelles et de l’influence, intentionnelle ou non, des adultes présents dans leur vie.

Ce thème rejoint l’argument central de cet article : l’agentivité des enfants dans les situations d’aliénation se comprend mieux comme située que comme autonome. Dès lors, lorsque les équipes ne se demandent pas comment le point de vue d’un enfant s’est formé, lorsqu’ils ignorent le « relationnel » de l’agentivité relationnelle, il ne s’agit pas d’un simple oubli. C’est un processus actif d’objectivation institutionnelle qui coupe la parole de l’enfant de ses racines émotionnelles et relationnelles. Lorsque le système agit ensuite sur la base de cette parole décontextualisée, il récupère involontairement le droit de participation de l’enfant pour renforcer la dynamique d’aliénation, ce qui finit par restreindre son autonomie et son bien-être psychologique à long terme. Ce n’est qu’en interprétant leur point de vue à travers une grille relationnelle et développementale que les tribunaux peuvent réellement garantir le droit des enfants à participer sans renforcer involontairement des dynamiques coercitives.

5 Discussion

Les résultats de cette étude se comprennent mieux au regard des interconnexions cartographiées plus haut entre aliénation parentale, contrôle coercitif, objectivation institutionnelle et agentivité des enfants. En situant les données d’entretien dans cette cartographie conceptuelle, on voit plus clairement comment les interprétations des juristes à la fois reflètent et reproduisent des omissions systémiques : les processus institutionnels simplifient des dynamiques complexes, et l’agentivité des enfants risque d’être mal lue lorsqu’elle est abstraite de son contexte relationnel. Cela montre la nécessité de réformes des pratiques attentives non seulement à la parole des enfants, mais aussi aux conditions dans lesquelles cette parole se forme et est interprétée.

5.1 Les services publics et la facilitation institutionnelle de la violence psychologique

Les résultats de cette étude montrent comment les services publics, surtout lorsqu’ils fonctionnent sous pression, peuvent contribuer involontairement au préjudice émotionnel subi par les enfants et par le parent aliéné dans les situations d’aliénation et de comportements coercitifs. Les juristes ont constamment souligné que les équipes de travail social agissaient de bonne foi, souvent sous une charge de travail énorme et avec une formation limitée aux dynamiques relationnelles propres aux litiges de droit privé. Néanmoins, les structures institutionnelles qui entourent les procédures relatives à la résidence et aux contacts de l’enfant peuvent, sans le vouloir, placer les équipes en position de négliger ou de mal interpréter des schémas de contrôle coercitif. En particulier, la perception des litiges relatifs aux contacts comme des affaires « à faible risque » ou « ordinaires » conduit à les confier à des personnes moins expérimentées, qui peuvent évaluer la situation avec une grille classique de protection de l’enfance. Comme l’a montré l’analyse thématique, cette grille est orientée vers le préjudice observable et les incidents de maltraitance isolés. Elle se prête moins bien à la reconnaissance de la manipulation émotionnelle, des conflits de loyauté ou de l’instrumentalisation de l’autorité publique. Lorsque la résistance d’un enfant aux contacts est interprétée isolément, sans référence suffisante à la qualité antérieure de la relation parent-enfant ou à la rupture relationnelle qui a suivi la séparation, les équipes peuvent légitimer involontairement une dynamique façonnée par la coercition. Cet angle mort institutionnel peut faciliter ce que Stark (2007) appelle la « privation de liberté », où le contrôle coercitif se prolonge par des voies juridiques et procédurales. Dans les situations d’aliénation et de comportements coercitifs, le parent qui rejette peut paraître conciliant et coopératif, en se conformant aux attentes procédurales du tribunal. Le parent aliéné, à l’inverse, peut être dépeint comme instable ou obstructif en raison de sa présentation émotionnelle. La validation de ce cadrage par les services publics, par l’acceptation sans esprit critique des premiers rapports, peut constituer une forme secondaire de violence, qui légitime et renforce la dynamique d’aliénation première. Les équipes qui agissent au sein de ces structures peuvent devenir, à leur insu, des vecteurs du contrôle coercitif, institutionnalisant le préjudice même qu’elles ont pour mission de prévenir.

5.2 Une critique juridique féministe : objectivation genrée et double instrumentalisation de l’aliénation

Cette analyse rejoint aussi les critiques juridiques féministes qui interrogent la manière dont la rationalité procédurale du droit peut objectiver les personnes, en dépouillant les comportements de leur contexte émotionnel et relationnel. L’aliénation parentale, théorisée à l’origine comme un phénomène touchant de manière disproportionnée les pères, est devenue de plus en plus le lieu de récits genrés contestés. Historiquement, les allégations d’aliénation ont été avancées par des pères pour contester le contrôle maternel de l’accès à l’enfant ou pour dénoncer une manipulation émotionnelle perçue après la séparation. Avec le temps, toutefois, la notion a aussi été retournée contre les mères, à la fois sous forme de contre-allégations qui affaiblissent les accusations de violence domestique et à travers l’aliénation des mères elles-mêmes d’avec leurs enfants (McCormack 2025).

Les juristes de cette étude ont relevé des cas où des allégations de violence formulées par des mères étaient recadrées comme des tentatives d’aliéner l’enfant de son père, souvent sans examen suffisant des violences elles-mêmes. Dans ces situations, les mères risquent d’être repositionnées comme le parent obstructif, leurs actions protectrices étant interprétées comme manipulatrices plutôt que protectrices. Cette dynamique reflète une préoccupation féministe plus large : les institutions affaiblissent souvent la crédibilité des femmes lorsqu’elles expriment un conflit ou une détresse émotionnelle. Lorsque des mères expriment de sérieuses inquiétudes quant à un préjudice ou à une coercition, elles peuvent être dépeintes comme instables ou vindicatives, surtout si elles ont du mal à présenter leur position avec calme. Dans le même temps, des mères peuvent aussi être la cible de l’aliénation et voir leur relation avec leur enfant s’éroder progressivement ou brutalement. Dans ces situations, la détresse de la mère est parfois regardée avec suspicion, tandis que le parent auquel l’enfant s’est aligné, en général le père, se présente comme coopératif et centré sur l’enfant. Cette double exposition révèle le paradoxe genré au cœur de l’aliénation : les mères peuvent être présentées à la fois comme manipulatrices et comme inaptes à prendre soin, selon le récit adopté par le tribunal. Ce processus reproduit une logique dans laquelle l’expression émotionnelle (chagrin, peur, persévérance) est pathologisée et le calme assimilé au caractère raisonnable, quelles que soient les dynamiques relationnelles sous-jacentes. Lorsque les réponses émotionnelles sont abstraites de leur contexte, elles deviennent des signes de risque plutôt que des indicateurs de traumatisme. Comme le soutient MacKinnon (1989), l’objectivation juridique transforme les personnes en types figés et lisibles, en aplatissant leur expérience pour la faire entrer dans les attentes institutionnelles.

Cette critique trouve un écho dans les observations des juristes, qui se demandaient discrètement si l’autorité procédurale peut jamais accueillir pleinement la complexité émotionnelle des affaires d’aliénation. La tendance à préférer le calme et la cohérence du récit à la détresse émotionnelle reflète des épistémologies juridiques plus profondes, qui privilégient la clarté et l’efficacité sur la compréhension relationnelle. C’est dans ce cadre que le contrôle coercitif peut se prolonger le plus efficacement, non par la domination ouverte, mais par l’aisance institutionnelle, des récits plausibles et la capacité à mobiliser la confiance procédurale. En ce sens, l’objectivation genrée en droit de la famille n’est ni figée ni appliquée de façon constante ; elle opère au contraire par la contradiction. Les réponses émotionnelles mêmes qui caractérisaient autrefois le dévouement maternel sont désormais, dans le contexte de l’aliénation, lues comme une instabilité possible. Cela marginalise non seulement le parent aliéné, mais efface aussi l’histoire relationnelle de l’enfant, réduisant son expérience vécue à un binaire de préférence et de résistance, dépouillé de sa profondeur émotionnelle.

5.3 Droits de l’enfant, agentivité relationnelle et nécessité d’une réforme systémique

Le paradoxe de l’agentivité, central dans cet article, se cristallise dans le traitement de la parole des enfants lors des litiges relatifs aux contacts. L’ensemble des juristes reconnaissait l’importance d’écouter les enfants et d’intégrer leur point de vue aux procédures. Certains exprimaient pourtant un malaise quant à la manière dont ces points de vue sont interprétés, en particulier lorsqu’ils impliquent le rejet d’un parent en l’absence de risque avéré dans l’histoire familiale. Cette inquiétude renvoie directement à la conception évolutive des droits de l’enfant au titre de l’article 12 de la CIDE, qui affirme le droit de l’enfant d’être entendu. Toutefois, comme l’ont soutenu des critiques (Lundy 2007 ; Freeman 2012), la parole seule est insuffisante si elle n’est pas replacée dans les relations vécues de l’enfant et dans sa capacité de développement. Les droits de participation des enfants doivent être mis en balance avec leurs droits à la protection, en particulier lorsque les préférences exprimées peuvent refléter des formes d’influence subtiles ou indirectes. L’article montre comment les points de vue des enfants, s’ils sont authentiques, sont souvent enchevêtrés avec la loyauté, la peur et des stratégies de survie émotionnelle. Traiter ces expressions comme neutres ou autonomes risque de renforcer les dynamiques mêmes qui entravent l’agentivité réelle de l’enfant. La tendance institutionnelle à chercher des réponses définitives auprès des enfants, en particulier dans les affaires chargées d’émotion, peut involontairement faire porter la responsabilité sur eux. Lorsqu’un enfant dit « Je ne veux pas voir mon père » ou « J’ai peur de ma mère », ces propos sont pris au sérieux, et c’est compréhensible. Pourtant, sans un examen attentif de la façon dont ces propos ont émergé (ce dont l’enfant a été témoin, les messages qu’il a intériorisés, les relations qui ont changé), le système risque de confondre survie et agentivité, traumatisme et choix. Ces exemples montrent non seulement que l’agentivité est contrainte, mais aussi comment des interprétations professionnelles façonnées par la logique institutionnelle transforment la parole dynamique des enfants en positions juridiques figées.

La réforme systémique doit donc aller au-delà d’un supplément de formation. Elle exige un changement relationnel dans la manière dont les services publics conçoivent les droits de l’enfant, interprètent les histoires familiales et comprennent le préjudice. Cela implique de :

  • donner la priorité à la continuité de l’intervention professionnelle dans les affaires complexes, pour permettre une connaissance relationnelle plus approfondie ;
  • ancrer une pratique réflexive qui invite les équipes à interroger les récits de surface ;
  • élaborer des lignes directrices propres aux dynamiques coercitives après la séparation, y compris la manipulation émotionnelle et l’aliénation ;
  • veiller à ce que la parole des enfants soit entendue en contexte, et non isolément.

En définitive, ces résultats confirment la thèse centrale de cet article : les droits de l’enfant devant les tribunaux aux affaires familiales doivent être interprétés de façon relationnelle, et non réductrice. C’est seulement ainsi que le droit peut éviter de reproduire les conditions mêmes du préjudice émotionnel qu’il cherche à prévenir.

Bien que cette étude ne comporte pas d’entretiens directs avec des équipes de travail social, le regard des juristes offre un point d’observation précieux sur la manière dont les évaluations du travail social sont perçues et mises en œuvre dans le système judiciaire. Contrairement aux équipes de première ligne, les juristes suivent de nombreuses trajectoires d’affaires dans le temps, ce qui leur permet d’observer des schémas qui peuvent rester invisibles de l’intérieur de chaque service. Cette perspective croisée entre affaires et entre professions apporte une couche de réflexion critique sur la manière dont les pratiques systémiques prennent forme et dont les logiques institutionnelles, en particulier autour du risque, de la crédibilité et de la présentation émotionnelle, se renforcent d’une profession à l’autre.

6 Conclusion et recommandations

Cet article a examiné le paradoxe de l’agentivité des enfants dans les situations d’aliénation et de comportements coercitifs, en s’appuyant sur des observations qualitatives de juristes pour explorer comment les services publics, bien qu’animés de bonnes intentions, peuvent faciliter à leur insu un préjudice émotionnel. Il a montré comment le manque d’expérience d’équipes de travail social, les contraintes de temps institutionnelles et les récits procéduraux peuvent occulter la complexité relationnelle et renforcer les perspectives parentales dominantes. Les résultats compliquent les cadrages traditionnels de l’aliénation comme simple affaire de manipulation ou de résistance. Ils attirent plutôt l’attention sur la manière dont le contrôle coercitif peut se prolonger à travers des systèmes conciliants, et dont la parole des enfants, bien que centrale, peut être mal interprétée lorsqu’elle est extraite de son contexte relationnel. Ce faisant, l’étude corrobore les critiques féministes existantes des pratiques du droit de la famille et apporte des contributions originales en mettant au premier plan le récit des juristes comme une forme singulière de « témoignage institutionnel », un prisme qui révèle comment les logiques des tribunaux et les dynamiques interprofessionnelles façonnent l’issue des litiges d’aliénation. Pour répondre à ces enjeux, cet article propose des réformes dans trois domaines clés : la pratique du travail social, la procédure judiciaire et l’interprétation des droits de l’enfant.

6.1 Réformes de la pratique du travail social

Les tribunaux aux affaires familiales classent souvent les familles qui se séparent comme à faible risque par comparaison avec les affaires de protection de l’enfance. Les personnes interrogées dans cette étude ont toutefois suggéré que ce cadrage peut occulter la complexité des litiges relatifs à la résidence et aux contacts de l’enfant, en particulier lorsque les dynamiques émotionnelles ou relationnelles sont mal lues. Ces affaires sont souvent confiées à des personnes nouvellement diplômées ou encore en formation en travail social, marquées, souvent profondément, par une culture professionnelle enracinée dans les leçons de drames très médiatisés comme ceux de Baby P et de Victoria Climbié. Pour beaucoup de ces personnes, l’impératif de « ne jamais passer à côté d’un préjudice » est profondément ancré. Si cette vigilance reste essentielle en protection de l’enfance, elle peut se traduire par des réponses excessivement défensives ou interventionnistes dans les situations d’éclatement familial. Lorsqu’un enfant fait une remarque qui pourrait par ailleurs être comprise comme une frustration liée à la situation, un chagrin ou une ambiguïté développementale, la tendance est de l’interpréter sous l’angle de la protection de l’enfance. Cela peut conduire à construire un risque là où il n’y en a pas, et à faire monter des inquiétudes qui étaient, au fond, relationnelles plutôt que relevant de la protection. Des équipes bien intentionnées peuvent mal lire des propos chargés d’émotion, surtout si l’expérience leur manque pour les replacer dans l’histoire relationnelle de l’enfant. Les équipes peuvent se rabattre sur des jugements binaires (sûr ou dangereux, coopératif ou obstructif) plutôt que de fonder leurs évaluations sur une compréhension relationnelle plus complète de la famille. Cela nuit non seulement à la qualité des évaluations, mais peut aussi fausser la manière dont la parole de l’enfant est entendue et dont le comportement parental est interprété. Dans le même temps, il importe de reconnaître que les litiges relatifs à la résidence et aux contacts ne sont pas toujours sans risque. La volatilité émotionnelle et le potentiel de contrôle coercitif qui peuvent apparaître après une séparation peuvent faire peser des menaces importantes sur le bien-être de l’enfant et sur sa relation avec ses deux parents et sa famille élargie. Le travail social a donc besoin d’un soutien spécifique pour traverser ces complexités avec nuance et assurance. Les équipes qui interviennent dans les litiges relatifs aux contacts doivent être aidées à interpréter le comportement et les préférences exprimées des enfants dans un contexte relationnel et historique plus large. Il s’agit notamment de veiller à ce que :

  • les évaluations du travail social comprennent une analyse relationnelle historique, en particulier de la qualité et de la constance de la relation antérieure de l’enfant avec chaque parent ;
  • les équipes soient aidées à dépasser les jugements binaires de protection, en reconnaissant que l’impératif de « ne jamais passer à côté d’un préjudice », essentiel dans les contextes de protection, peut conduire à des interprétations excessivement défensives de situations ambiguës ou relationnellement complexes, surtout lorsque les propos des enfants ne sont pas compris à la lumière de leur contexte développemental ou émotionnel ;
  • les litiges relatifs aux contacts ne soient pas automatiquement jugés à faible risque, et que l’attribution des dossiers en travail social tienne compte de la complexité des dynamiques après la séparation ;
  • une formation spécialisée sur le contrôle coercitif, la manipulation émotionnelle, l’aliénation et les comportements coercitifs soit intégrée à la formation initiale comme au développement professionnel continu ;
  • une supervision réflexive aide les équipes à reconnaître quand les réactions émotionnelles des parents peuvent traduire un traumatisme plutôt qu’un dysfonctionnement.

6.2 Garanties juridiques pour les parents aliénés

Les parents aliénés, qu’il s’agisse de mères ou de pères, sont souvent désavantagés par les présupposés procéduraux et la consolidation des récits. Cette étude confirme des résultats antérieurs selon lesquels les tribunaux peuvent renforcer involontairement des dynamiques coercitives lorsque des cadrages initiaux d’hostilité ou de résistance se figent en récits déterminants (McCormack 2025 ; Holt 2017 ; Meier et Dickson 2017). Sa contribution est de montrer comment les juristes, de leur propre point de vue, reconnaissent ces dynamiques comme les effets d’une « objectivation institutionnelle », où le comportement parental est rangé dans des binaires réducteurs qui occultent l’histoire relationnelle. Pour y remédier :

  • les tribunaux devraient examiner de façon critique les changements dans la relation enfant-parent, surtout lorsque le rejet apparaît brusquement et sans antécédent de préjudice ;
  • l’expression émotionnelle des parents devrait être comprise dans le contexte du traumatisme et de la perte relationnelle, et non traitée automatiquement comme une preuve d’instabilité ;
  • des évaluations neutres précoces ou des réunions pluridisciplinaires sur le dossier pourraient aider à faire émerger des récits divergents avant que les rapports des services publics ne deviennent déterminants ;
  • la formation des magistrats devrait insister sur les risques d’une confiance excessive dans les rapports du travail social, en particulier lorsque ces rapports manquent de profondeur ou de cadrage relationnel.

De telles mesures peuvent éviter que les récits initiaux ne se figent, et faire en sorte que les décisions judiciaires reflètent une compréhension plus complète des dynamiques familiales.

6.3 Rééquilibrer les droits des enfants à la participation et à la protection

Enfin, cet article appelle à une interprétation plus relationnelle des droits de l’enfant dans les procédures familiales. L’article 12 de la CIDE garantit le droit de l’enfant d’être entendu, mais ce droit doit s’exercer conjointement avec les droits à la protection, à l’identité et au lien.

  • La parole des enfants devrait être interprétée de façon relationnelle, en reconnaissant comment les conflits de loyauté, la survie émotionnelle et l’exposition aux récits des adultes peuvent façonner leurs préférences.
  • Les rapports et les recommandations devraient examiner explicitement les relations de l’enfant avant la séparation, et pas seulement ses propos actuels.
  • Un accompagnement indépendant ou un éclairage psychologique peuvent aider à situer le point de vue des enfants dans un cadre adapté à leur développement et attentif à leur vécu émotionnel.
  • La participation ne doit pas impliquer de responsabilité : les enfants doivent être écoutés, mais sans avoir à porter la résolution du conflit des adultes.

En conclusion, cet article affirme l’aliénation parentale comme un phénomène aux implications profondes pour les enfants et les parents, tout en prolongeant la littérature par la conceptualisation du regard des juristes comme témoignage institutionnel. Ce prisme interprétatif montre comment les processus judiciaires rendent le travail social et la parole des enfants lisibles à travers des cadres épistémiques qui privilégient certaines formes de savoir et en marginalisent d’autres. Reconnaître cette dualité est essentiel : l’agentivité des enfants ne se contente pas de s’exprimer, elle est coproduite dans des contextes institutionnels où vulnérabilité et expression coexistent. Un enfant peut exprimer un point de vue qui lui paraît authentique sur le moment, tout en restant contraint par des dynamiques relationnelles qui échappent à son contrôle.

Complexe Systémique : à retenir

L’intérêt de ce texte tient moins à la notion d’aliénation parentale, qui reste vivement contestée, qu’à ce qu’il montre des circuits institutionnels. Un rapport rédigé vite, par une équipe peu expérimentée, retient la version du parent le plus calme et le plus à l’aise avec la procédure ; le chagrin de l’autre devient « instabilité » ; la parole de l’enfant, sortie de son histoire, devient une preuve. Pour une lecture systémique, c’est une boucle : l’institution entre dans le triangle familial et en fige une configuration. L’appel à situer la parole de l’enfant, à interroger la rupture soudaine d’un lien jusque-là sûr et à ne pas faire porter à l’enfant la résolution du conflit rejoint la clinique des conflits de loyauté. Mais il faut lire ces résultats avec prudence : ils reposent uniquement sur la perception de 20 juristes, sans la parole des enfants, des parents ni du travail social, et la notion peut aussi servir à disqualifier des allégations de violence, ce que l’article reconnaît. À lire avec l’article sur l’aliénation parentale, mythe ou réalité, et avec l’article sur les conflits parentaux aigus vus par les services norvégiens.

Notes de l’original

Financement. Ce travail n’a bénéficié d’aucun financement spécifique.

Déclaration éthique. La recherche a reçu l’approbation éthique de Queen’s University Belfast.

Liens d’intérêts. La personne qui signe cet article déclare n’avoir aucun lien d’intérêts.

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Traduction non officielle en français de L’agentivité des enfants dans les litiges sur le droit de visite : entre protection, participation et aliénation, par Mairead McCormack, Child & Family Social Work, vol. 31, no 3 (2026), doi : 10.1111/cfs.70092, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (tableau présenté en liste). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.

Traduction française non officielle de « Children's Agency in Contact Disputes: Navigating Protection, Participation and Alienation », publié dans Child & Family Social Work (2026) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.

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Comment citer cet article

McCormack, M. (2026). L’agentivité des enfants dans les litiges sur le droit de visite : entre protection, participation et aliénation (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/l-agentivite-des-enfants-dans-les-litiges-sur-le-droit-de-visite (Œuvre originale publiée en 2025 dans Child & Family Social Work, 31(3), 1761-1772 (2026) ; republiée en 2026 par Child & Family Social Work, https://onlinelibrary.wiley.com/doi/full/10.1111/cfs.70092)

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