PLOS Mental Health · Thérapie narrative

L’apport de la thérapie narrative à la réduction de l’anxiété, de la dépression et du TSPT chez les personnes rescapées du génocide perpétré contre les Tutsi en 1994 au Rwanda

Trente ans après le génocide perpétré contre les Tutsi, comment soigner des blessures que les mots peinent à nommer ? Au Rwanda, une équipe de l’université du Rwanda a interrogé onze personnes rescapées, en majorité des femmes, après une thérapie narrative suivie avec l’association Uyisenga Ni Manzi. Elles décrivent des émotions mieux tenues, des liens familiaux renoués, un groupe devenu famille et, parfois, une confiance qui revient dans le voisinage.

Auteurs Emmanuel Mihigo Murengera (département de psychologie clinique, Collège de médecine et des sciences de la santé, université du Rwanda, Kigali ; département des soins infirmiers en santé mentale, Mount Kigali University) ; Japhet Niyonsenga (université du Rwanda ; département des sciences humaines et sociales et des industries culturelles, université de Parme, Italie) ; Eugene Rutembesa, Vincent Sezibera et Augustin Nshimiyimana (département de psychologie clinique, université du Rwanda)Première publication PLOS Mental Health, 7 avril 2025Traduction Complexe Systémique, traduction non officielle

Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de L’apport de la thérapie narrative à la réduction de l’anxiété, de la dépression et du TSPT chez les personnes rescapées du génocide perpétré contre les Tutsi en 1994 au Rwanda, par Emmanuel Mihigo Murengera, Japhet Niyonsenga, Eugene Rutembesa, Vincent Sezibera et Augustin Nshimiyimana, publié dans PLOS Mental Health (Public Library of Science) (2025), doi : 10.1371/journal.pmen.0000287, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Les tableaux sont présentés sous forme de listes ; la déclaration sur la disponibilité des données n’est pas reprise. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.

Un des exercices consistait à raconter nos histoires, pas seulement pour revivre la douleur, mais pour nous réapproprier nos récits.

DEN, personne participante citée par Emmanuel Mihigo Murengera, Japhet Niyonsenga, Eugene Rutembesa, Vincent Sezibera et Augustin Nshimiyimana

Résumé

Le génocide perpétré contre les Tutsi au Rwanda en 1994 a causé un traumatisme psychologique profond chez les personnes rescapées, avec des effets durables comme l’anxiété, la dépression et le trouble de stress post-traumatique (TSPT). La thérapie narrative, connue pour sa capacité à aider les personnes à reconstruire leur histoire personnelle, apparaît comme une intervention prometteuse, même si son efficacité dans le contexte rwandais n’a pas encore été pleinement explorée. Cette étude visait donc à évaluer l’effet de la thérapie narrative sur la réduction des symptômes d’anxiété, de dépression et de TSPT chez les personnes rescapées du génocide. Elle s’est intéressée à la façon dont la thérapie narrative aide les personnes rescapées à reconstruire leurs récits, à renforcer leur résilience et à favoriser leur bien-être émotionnel. Onze entretiens qualitatifs ont été menés auprès de personnes rescapées du génocide perpétré contre les Tutsi au Rwanda en 1994 ayant suivi une thérapie narrative. Les personnes participantes ont été sélectionnées par échantillonnage raisonné pour des entretiens semi-directifs approfondis. Les entretiens ont été retranscrits et analysés par analyse thématique afin de dégager les thèmes et les régularités clés. L’analyse thématique a fait apparaître plusieurs thèmes clés : les personnes rescapées ont rapporté une transformation positive de leurs récits, qui les a aidées à recadrer leurs expériences traumatiques et à développer leur résilience. Les personnes participantes ont fortement témoigné d’une réduction des symptômes d’anxiété, de dépression et de TSPT après leur engagement dans la thérapie narrative. Les dimensions communautaires de la thérapie, comme le soutien du groupe, ont aussi joué un rôle déterminant dans la récupération émotionnelle et dans un sentiment d’appartenance renouvelé. La thérapie narrative semble offrir un cadre efficace pour répondre à la détresse psychologique des personnes rescapées d’un génocide, en proposant un processus structuré de reconstruction narrative et de guérison communautaire. D’autres recherches sont nécessaires pour confirmer ces résultats et explorer les effets à long terme. Des interventions de santé mentale culturellement pertinentes, soutenues par un financement durable, sont essentielles pour améliorer le bien-être des personnes rescapées et favoriser leur résilience.

1. Introduction

Le génocide perpétré contre les Tutsi au Rwanda en 1994 a été l’un des événements les plus horribles et les plus dévastateurs du XXe siècle, avec plus de 800 000 personnes tuées en seulement 100 jours [1]. De nombreuses personnes rescapées du génocide continuent de souffrir de troubles mentaux graves, en particulier de trouble de stress post-traumatique (TSPT), de dépression et d’anxiété [2,3]. L’impact de ces troubles est à la fois profond et persistant : il touche non seulement les personnes qui ont directement été témoins de la violence ou qui y ont survécu, mais aussi les générations suivantes [4–7]. Répondre à ces conséquences psychologiques est devenu une priorité essentielle du système de soins de santé mentale du Rwanda, notamment en raison de la prévalence des troubles liés au traumatisme chez les personnes rescapées du génocide.

La recherche souligne de façon constante que le TSPT, la dépression et l’anxiété sont les troubles mentaux les plus fréquents chez les personnes rescapées du génocide perpétré contre les Tutsi en 1994. Selon une étude nationale, les troubles les plus prévalents chez les personnes rescapées rwandaises sont les épisodes dépressifs majeurs (35 %), le TSPT (27,9 %) et le trouble panique (26,8 %) [8]. De même, une étude récente a montré que 37 % des femmes rescapées souffraient encore de TSPT [3]. Ces résultats soulignent le besoin pressant d’interventions thérapeutiques pour répondre à l’impact durable de ces troubles.

Malgré la forte prévalence de ces troubles, l’accès aux soins de santé mentale reste limité au Rwanda, en particulier dans les zones rurales où vivent de nombreuses personnes rescapées [9]. Dans ce contexte, la thérapie narrative est apparue comme une intervention prometteuse. Développée dans les années 1980, la thérapie narrative repose sur l’idée que l’on donne sens à sa vie à travers les histoires que l’on raconte sur soi [10]. Cette approche thérapeutique encourage les personnes à externaliser leurs problèmes, c’est-à-dire à les considérer comme distincts d’elles-mêmes, puis à réécrire leur récit personnel d’une manière qui met en avant la résilience, le pouvoir d’agir et la guérison [10]. L’accent que met la thérapie narrative sur la « construction de sens » est particulièrement pertinent dans le rétablissement après un traumatisme, où les personnes peinent souvent à élaborer leurs expériences traumatiques et à construire des récits cohérents de leur souffrance [11].

Au Rwanda, la pratique culturelle du récit oral joue un rôle central dans la formation de l’identité personnelle et collective. La thérapie narrative s’accorde avec ces traditions en offrant aux personnes rescapées un moyen structuré de reconstruire leur histoire de vie, en mettant l’accent sur la survie et la force [12]. En s’engageant dans la thérapie narrative, les personnes rescapées ont la possibilité de recadrer leurs expériences d’une manière qui favorise la guérison sur les plans individuel et communautaire, ce qui en fait une intervention particulièrement adaptée au contexte rwandais.

Bien que la recherche sur la thérapie narrative au Rwanda soit limitée, les études existantes en soulignent le potentiel. Des équipes ont récemment montré, dans des essais contrôlés randomisés menés auprès d’enfants orphelins rwandais, que la thérapie narrative améliore significativement la résilience et réduit l’anxiété et le TDAH [13,14]. Cependant, une grande partie de la recherche sur l’efficacité de la thérapie narrative a été menée hors du Rwanda. Par exemple, une méta-analyse de Lely et al. [15] a trouvé des tailles d’effet moyennes à grandes pour la thérapie narrative dans le traitement du TSPT et de la dépression, la thérapie permettant aux personnes traitées de recadrer leurs expériences traumatiques et de retrouver un sentiment d’agentivité. D’autres travaux ont de même rapporté son efficacité face à divers problèmes de santé mentale chez l’enfant, comme les troubles de l’attachement et la violence familiale [16,17]. Des études menées auprès de personnes réfugiées de guerre [18] et d’autres populations traumatisées [19,20] ont aussi montré que la thérapie narrative réduisait significativement les symptômes de TSPT et aidait les personnes ayant survécu à un traumatisme à reconstruire leur identité.

Malgré le potentiel démontré de la thérapie narrative auprès de populations variées, il existe une lacune importante de la recherche quant à son effet propre chez les personnes adultes rescapées du génocide au Rwanda. La plupart des études [13,14] ont porté sur des enfants et des orphelins, ce qui laisse peu de données sur la façon dont la thérapie narrative agit chez les adultes souffrant de TSPT, de dépression et d’anxiété. En outre, si la méta-analyse de Lely et al. [15] appuie l’efficacité de la thérapie narrative dans le traitement du traumatisme, les études propres au contexte, qui tiennent compte du contexte culturel et historique singulier du Rwanda, font défaut. Combler cette lacune exige des recherches qui adaptent la thérapie narrative aux besoins spécifiques des personnes adultes rescapées, en s’attachant aux effets à long terme du traumatisme et au potentiel de guérison collective.

Étant donné la forte prévalence du TSPT, de la dépression et de l’anxiété chez les personnes rescapées du génocide et la forte résonance culturelle du récit au Rwanda, cette étude cherche à combler cette lacune critique de la littérature en examinant l’effet de la thérapie narrative sur ces trois troubles fréquents. En explorant comment la thérapie narrative peut faciliter la guérison individuelle et communautaire, cette recherche vise à contribuer au développement d’interventions de santé mentale culturellement pertinentes au Rwanda, avec des implications importantes pour les politiques et les pratiques de santé mentale dans les contextes d’après-génocide.

2. Méthodologie

2.1 Devis de l’étude

Un devis qualitatif exploratoire a été utilisé pour étudier l’effet de la thérapie narrative sur la réduction des troubles mentaux courants chez les personnes rescapées du génocide perpétré contre les Tutsi en 1994. Ce devis était approprié en raison de la nature sensible des expériences vécues par les personnes participantes à la suite des séances de thérapie narrative [21]. Les entretiens semi-directifs offraient un cadre souple pour recueillir des données qualitatives riches, permettant une exploration approfondie des pensées, des sentiments et des croyances des personnes participantes au sujet de leur expérience de la thérapie.

2.2 Cadre de l’étude

L’étude a été menée au Rwanda, pays à faible revenu d’Afrique subsaharienne, dont la population, estimée à 13,2 millions d’habitants, vit principalement d’une agriculture de subsistance [22]. Le Rwanda est divisé en quatre provinces et la ville de Kigali, elles-mêmes organisées en districts, secteurs, cellules et villages. La recherche portait sur les personnes rescapées du génocide perpétré contre les Tutsi en 1994, dont le nombre est estimé entre 300 000 et 400 000 dans le pays [23]. L’étude, réalisée de juillet à novembre 2023, a été conduite en partenariat avec Uyisenga Ni Manzi, une institution qui utilise la thérapie narrative dans ses interventions.

2.3 Échantillon et méthode d’échantillonnage

L’étude a recruté des personnes rescapées du génocide perpétré contre les Tutsi en 1994 qui avaient suivi plusieurs séances de thérapie narrative. Un échantillonnage raisonné a permis de sélectionner 11 personnes rescapées du génocide ayant bénéficié de séances de thérapie animées par Uyisenga Ni Manzi, ce qui assurait une exploration ciblée des effets de la thérapie narrative. La taille de l’échantillon a été déterminée selon le principe de saturation des données, qui veut que le recueil puisse s’arrêter lorsque aucun nouveau thème ni aucune nouvelle information n’apparaît [24]. La saturation des données a été atteinte après le neuvième entretien, les 10e et 11e entretiens ayant été menés pour confirmer que la saturation était atteinte. Les critères d’inclusion précisaient que les personnes participantes devaient être rescapées du génocide et avoir assisté à au moins cinq séances de thérapie narrative, sans restriction de genre ni d’âge.

2.4 Recueil des données et procédure

Le recueil des données a commencé par une prise de contact initiale par téléphone. Lors de ces appels, l’étude était expliquée en détail et la participation était proposée aux personnes pressenties. Ce contact a eu lieu une semaine avant le recueil des données, afin que chacune ait largement le temps de se préparer et de confirmer sa volonté de participer à l’étude. Toutes les personnes contactées ont accepté de participer, et des entretiens en face à face ont ensuite été programmés dans les locaux d’Uyisenga Ni Manzi, choisis pour leur cadre propice à l’évocation d’expériences personnelles sensibles. Avant le début des entretiens, le consentement éclairé de chaque personne participante a été recueilli.

Les données ont été recueillies à l’aide d’un guide d’entretien semi-directif, élaboré par l’équipe de recherche à partir de la littérature pertinente sur le traumatisme et la thérapie narrative [10,15,25,26]. Les questions du guide visaient à explorer l’effet de la thérapie narrative sur des indicateurs de santé mentale comme le TSPT, la dépression et l’anxiété, tout en laissant aux personnes participantes la souplesse nécessaire pour exprimer leur histoire personnelle. Exemples de questions : « Comment décririez-vous le problème dont vous avez souffert, et à quoi pourriez-vous le comparer ? », « Pourriez-vous nous parler de votre expérience des séances thérapeutiques ? », « Pouvez-vous comparer votre situation avant et après les séances thérapeutiques ? » Questions de relance, par exemple : « Pouvez-vous me dire ce que vous avez ressenti à ce sujet ? » Les entretiens duraient de 45 à 60 minutes et ont été enregistrés avec le consentement des personnes participantes, pour garantir l’exactitude du recueil.

2.5 Analyse des données

Les données qualitatives des entretiens ont été enregistrées, retranscrites mot pour mot et analysées selon une approche d’analyse thématique [27]. L’analyse a suivi des étapes clés : familiarisation avec les données, production des codes initiaux, recherche puis affinement des thèmes. Les transcriptions ont d’abord été relues pour acquérir une compréhension approfondie de l’expérience des personnes participantes avec la thérapie narrative. Les données ont ensuite été codées pour repérer les énoncés et les régularités significatifs au regard des objectifs de la recherche. Les thèmes ont été revus et affinés pour en assurer la cohérence et la clarté. Une synthèse finale a fourni une interprétation d’ensemble des résultats, montrant comment la thérapie narrative a contribué au rétablissement psychosocial et à la réduction des symptômes de TSPT, de dépression et d’anxiété. Une équipe de trois psychologues a analysé les données de façon collaborative, en résolvant les désaccords par la discussion, avec un kappa de Cohen de 0,82, qui indique un accord interjuges important.

2.6 Considérations éthiques

Compte tenu de la nature sensible de la recherche, les considérations éthiques étaient primordiales. L’étude a été approuvée par le comité d’éthique institutionnel (IRB) du Collège de médecine et des sciences de la santé de l’université du Rwanda (réf. : CMHS/IRB/162/2023). Les personnes participantes ont reçu une information détaillée sur l’étude et ont donné leur consentement éclairé avant d’y prendre part. La confidentialité a été assurée par l’anonymisation des données. En outre, les personnes participantes ont été informées qu’elles pouvaient se retirer de l’étude à tout moment sans conséquence. Une attention particulière a été portée à offrir un cadre soutenant, et un soutien psychosocial était disponible pour les personnes qui éprouvaient de la détresse pendant les entretiens.

3. Résultats

3.1 Caractéristiques sociodémographiques des personnes participantes

Le tableau 1 résume les caractéristiques démographiques des 11 personnes participantes, âgées de 31 à 75 ans (M = 49,5, ET = 14,6), en majorité des femmes (7/11). La plupart ont un niveau d’études primaire (7/11), deux ont un niveau secondaire et deux ne savent ni lire ni écrire. Cinq personnes participantes sont veuves, ce qui reflète l’impact d’événements historiques comme le génocide. Toutes sont sans emploi, ce qui suggère des difficultés économiques, et la répartition est presque égale entre résidence urbaine (5/11) et rurale (6/11). Ces caractéristiques donnent un contexte important pour comprendre comment des facteurs comme le genre, le niveau d’études et la situation matrimoniale peuvent influer sur la santé mentale des personnes participantes et sur leur engagement dans la thérapie narrative.

Tableau 1 — Caractéristiques sociodémographiques des personnes participantes

Pour chaque code : âge ; niveau d’études ; sexe ; situation matrimoniale ; activité ; lieu de résidence.

  • MUH. 60 ans ; primaire ; femme ; veuvage ; sans emploi ; rural.
  • NYD. 57 ans ; ne sait ni lire ni écrire ; femme ; veuvage ; sans emploi ; rural.
  • UWI. 75 ans ; ne sait ni lire ni écrire ; femme ; veuvage ; sans emploi ; rural.
  • MUK. 62 ans ; primaire ; femme ; veuvage ; sans emploi ; rural.
  • MKT. 61 ans ; primaire ; femme ; veuvage ; sans emploi ; rural.
  • ESP. 36 ans ; secondaire ; femme ; mariée ; sans emploi ; urbain.
  • BON. 38 ans ; ne sait ni lire ni écrire ; homme ; marié ; sans emploi ; urbain.
  • DEN. 37 ans ; primaire ; femme ; divorcée ; sans emploi ; urbain.
  • EMU. 31 ans ; secondaire ; homme ; marié ; sans emploi ; urbain.
  • MAGO. 35 ans ; primaire ; femme ; mariée ; sans emploi ; urbain.
  • VTT. 53 ans ; primaire ; femme ; séparée ; sans emploi ; urbain.

3.2 Comprendre les expériences multiples des personnes rescapées du génocide perpétré contre les Tutsi en 1994

Notre analyse dégage dix thèmes majeurs qui rendent compte de l’expérience complexe et multiple des personnes rescapées du génocide, de leur premier contact avec les soins psychologiques aux processus thérapeutiques qui les ont aidées à faire face. Ces thèmes mettent aussi en lumière les difficultés liées au traumatisme, ainsi que l’effet réparateur des interventions thérapeutiques. Nous présentons ci-dessous ces thèmes, avec les sous-thèmes, fréquences et verbatims correspondants, afin d’éclairer plus profondément l’expérience vécue des personnes rescapées (tableau 2).

Tableau 2 — Synthèse des thèmes et sous-thèmes

Fréquence : nombre de personnes participantes concernées sur 11.

  • 1. L’entrée dans les soins psychologiques. De sa propre initiative : 4/11 ; par des figures extérieures (personne présidant Ibuka, entourage amical, famille) : 7/11 ; connaissance par des programmes communautaires, par le bouche-à-oreille : 6/11.
  • 2. Les raisons de recourir aux soins psychologiques. Insomnie : 6/11 ; reviviscences : 5/11 ; sentiment de coupure avec la famille et la communauté : 7/11 ; recherche de lien avec les autres : 7/11 ; symptômes physiques (par exemple maux de tête, fatigue) : 6/11.
  • 3. Nommer et décrire les problèmes. Description du traumatisme par des métaphores (par exemple l’enfer, les ténèbres) : 8/11 ; traumatisme comparé à la mort ou à une douleur émotionnelle profonde : 7/11 ; difficulté à trouver les mots pour décrire la douleur émotionnelle : 5/11.
  • 4. Les expériences de traumatisme complexe. Souvenirs récurrents de viol ou d’agressions sexuelles multiples : 5/11 ; douleur et souffrance psychologiques persistantes : 9/11 ; rejet social par la communauté, le voisinage, la famille : 6/11 ; retraumatisation lors des commémorations : 6/11.
  • 5. Les perceptions du cadre thérapeutique. Réconfort trouvé dans l’expérience partagée du groupe : 5/11 ; préférence pour la thérapie individuelle pour des échanges plus profonds : 6/11 ; espace sûr pour l’expression émotionnelle et les effondrements : 8/11 ; hésitation à aborder des sujets sensibles en thérapie de groupe : 4/11.
  • 6. Les effets de la thérapie narrative. Meilleure gestion des émotions, techniques d’apaisement : 9/11 ; communication rétablie avec les membres de la famille : 6/11 ; sentiment retrouvé de maîtrise de sa vie : 7/11.
  • 7. La confiance rétablie dans le voisinage. Reconstruction lente de la confiance envers le voisinage : 6/11 ; dépassement de la peur envers les personnes du voisinage impliquées dans les violences : 5/11 ; développement d’une empathie pour la situation du voisinage : 4/11 ; confiance prudente, mais espoir de meilleures relations : 5/11 ; cas de pardon dans le voisinage : 4/11.
  • 8. Faire naître l’espoir. Capacité retrouvée à faire des projets : 7/11 ; nouveau sens trouvé grâce à la thérapie : 5/11 ; espoir exprimé d’un meilleur avenir pour les enfants : 4/11 ; dépassement des pensées suicidaires : 3/11 ; apprentissage de stratégies d’adaptation pour les difficultés à venir : 7/11.
  • 9. Le sentiment d’appartenance familiale. Liens reconstruits avec les membres de la famille : 5/11 ; nouvelle famille trouvée au sein du groupe thérapeutique : 6/11 ; relations réparées avec les enfants : 4/11 ; sentiment d’identité et d’appartenance retrouvé : 5/11.
  • 10. Ce qui s’est réellement passé pendant la thérapie. Guérison par le récit de son histoire : 8/11 ; réflexion guidée menant à des percées : 6/11 ; apprentissage de techniques pratiques de gestion des émotions : 7/11 ; activités de groupe ayant aidé à reconstruire la confiance : 5/11.

3.2.1. L’entrée dans le processus de soins psychologiques

Les personnes participantes ont décrit des parcours variés d’accès aux soins psychologiques, de leur propre initiative ou sous l’influence de membres de la communauté. Les autorités locales, l’entourage amical et le personnel de santé communautaire ont souvent joué un rôle décisif en encourageant les personnes rescapées à chercher un soutien thérapeutique. Dans plusieurs cas, la consultation a été initiée par ces figures communautaires. Par exemple, MUH a raconté : « C’est la personne qui préside Ibuka qui m’a appelée et qui a lancé la consultation. » Une autre personne, ESP, a indiqué : « C’est par la Croix-Rouge que j’ai été invitée à des séances de suivi, après qu’ils ont remarqué que nous faisions des crises émotionnelles lors d’une commémoration. »

D’autres personnes participantes ont cherché un soutien psychologique après avoir pris conscience de la gravité de leur détresse émotionnelle et physique, marquée par des symptômes traumatiques comme l’insomnie, les reviviscences, les maux de tête et les douleurs corporelles. Comme l’a raconté MUK : « Je me sentais si faible que je pouvais à peine bouger. J’avais des maux de tête constants, et les souvenirs de ce qui s’est passé revenaient sans cesse. C’est là que j’ai su que j’avais besoin d’aide. » UWI a confié : « Une personne de mon entourage, qui était dans le même groupe, a expliqué mon problème et m’a encouragée à chercher de l’aide. C’est là que j’ai décidé de consulter. »

3.2.2. Les raisons de recourir aux soins psychologiques

Les personnes participantes ont donné plusieurs raisons à leur recours aux soins psychologiques, surtout liées à une détresse émotionnelle et physique intense qui perturbait leur vie quotidienne. Cette détresse comprenait souvent des symptômes de dépression, d’anxiété ou de TSPT. Pour beaucoup, ces symptômes s’aggravaient pendant les périodes de commémoration du génocide, quand les souvenirs du traumatisme passé refaisaient surface. MUH a décrit son expérience : « J’avais des symptômes liés au traumatisme comme l’insomnie, la confusion et la colère, surtout pendant la période de commémoration. Je préférais rester sur les sites mémoriaux parce que je me sentais soulagée, mais quand je rentrais chez moi, j’entendais des voix et je n’arrivais pas à dormir. » De même, VTT a raconté : « J’avais des accès de colère et des insomnies, et quand on me posait trop de questions, je me taisais et j’étais absente. »

Pour certaines personnes, ce sont des symptômes physiques qui les ont poussées à consulter. NYD a expliqué : « J’avais chaud, j’avais de violents maux de tête, et j’avais l’impression qu’un liquide brûlant coulait le long de ma nuque. Ces symptômes physiques m’ont fait comprendre que quelque chose n’allait pas. » D’autres, comme ESP, ont exprimé de la fatigue et une faiblesse physique : « J’étais toujours fatiguée et je n’avais l’énergie de rien faire. C’est là que j’ai compris que j’avais besoin d’aide. » De nombreuses personnes participantes ont noté que le retrait social les avait poussées à entreprendre une thérapie. MKT a raconté : « Je m’étais isolée de mes enfants. J’étais tout le temps en colère et je ne voulais avoir de contact avec personne. » MUH a de même noté : « J’ai arrêté de parler à mon voisinage et je préférais rester seule à la maison. »

Les personnes participantes cherchaient aussi un soulagement et un soutien émotionnels, dans l’espoir de se lier à d’autres pour alléger leur fardeau. MKT a dit : « Je voulais sentir que je n’étais pas seule. C’est pour ça que je suis allée en consultation de psychologie. J’avais besoin de parler à quelqu’un qui pouvait m’aider à comprendre ce que je traversais. »

3.2.3 Nommer les problèmes et les décrire

Les personnes participantes avaient du mal à exprimer leur traumatisme et recouraient souvent à des métaphores ou à des références spirituelles pour dire la profondeur de leur souffrance. Certaines exprimaient une incapacité à mettre pleinement leur expérience en mots, d’autres décrivaient leurs émotions comme écrasantes et difficiles à décrire. MUH a dit sa difficulté : « Je n’arrive pas à trouver un nom pour mon problème. Je le remets simplement devant Dieu. » MKT a de même confié : « quelque chose qui me dépasse, quelque chose de difficile à nommer. »

De nombreuses personnes participantes comparaient leur traumatisme à la mort ou à une douleur émotionnelle extrême. MUH a déclaré : « C’est comme mourir sans vraiment mourir », tandis que VTT a décrit : « C’est comme être en enfer, avec les souvenirs qui me hantent chaque jour. » Les personnes participantes parlaient souvent d’être submergées par leur traumatisme. DEN a raconté : « C’est comme si tout autour de moi me rappelait ce qui s’est passé, et je ne peux pas y échapper. »

3.2.4 Les expériences de traumatisme complexe

Les personnes participantes ont fait des récits détaillés du traumatisme complexe issu du génocide, à l’origine d’une détresse émotionnelle et psychologique persistante. Ces récits soulignaient à quel point le traumatisme continuait d’affecter leur vie. MUH a évoqué son expérience éprouvante : « J’ai été violée, poignardée et torturée. J’ai perdu mon bébé à cause des viols répétés, et j’ai depuis des complications physiques et émotionnelles. » VTT a exprimé un sentiment semblable : « Le traumatisme que j’ai vécu ne m’a jamais quittée. J’ai l’impression qu’il est toujours avec moi, surtout à certaines périodes de l’année. »

L’impact émotionnel du traumatisme persistait longtemps après les événements, les personnes participantes rapportant des symptômes comme l’émoussement émotionnel, l’hypervigilance et la difficulté à éprouver de la joie ou du lien. Ces effets à long terme laissaient souvent les personnes rescapées détachées de leur environnement. Une personne a confié : « J’ai l’impression d’être toujours sur le qui-vive, toujours à attendre que quelque chose de grave arrive. Je ne fais confiance à personne, pas même à moi. » ESP a ajouté : « Je me suis éloignée de tout le monde parce que je ne veux pas qu’on voie ma douleur. »

De nombreuses personnes participantes ont aussi subi un rejet social du fait de leur traumatisme. NYD a expliqué : « J’ai été rejetée par les gens de ma communauté à cause de ce que j’ai vécu. Je me sentais seule et abandonnée. » Pour plusieurs personnes participantes, les commémorations annuelles étaient un rappel douloureux, qui entraînait souvent une retraumatisation. VTT a rapporté : « Chaque année, pendant la période de commémoration, c’est comme si le traumatisme revenait. Je vois les corps des membres de ma famille, et je ne peux pas empêcher les souvenirs de m’envahir. » a rapporté VTT.

3.2.5 Les perceptions du cadre thérapeutique

Les perceptions du cadre thérapeutique étaient partagées. Certaines personnes trouvaient du réconfort dans la thérapie de groupe, décrite comme une source de force et de solidarité. NYD a raconté : « La thérapie de groupe m’a donné de la force. C’était réconfortant de savoir que je n’étais pas seule. » D’autres, en revanche, hésitaient à se confier en groupe. MKT a expliqué : « Il y avait des choses que je n’étais pas à l’aise de partager devant un groupe. Certains souvenirs sont tout simplement trop douloureux pour en parler devant tout le monde. »

Malgré ces différences, de nombreuses personnes participantes appréciaient le cadre thérapeutique comme un espace sûr d’expression émotionnelle. VTT a remarqué : « La thérapie était le seul endroit où je me sentais assez en sécurité pour pleurer et tout laisser sortir. » De même, ESP a noté : « J’avais besoin de cet espace où je pouvais simplement être moi-même sans me sentir jugée. »

3.2.6 Les effets de la participation aux séances de thérapie narrative

De nombreuses personnes participantes ont rapporté des effets positifs de la thérapie narrative, en particulier sur la régulation émotionnelle et l’amélioration des relations familiales. MUH a décrit comment la thérapie l’a aidée à gérer ce qui déclenchait ses émotions : « Avant la thérapie, je m’effondrais chaque fois qu’un souvenir revenait. Maintenant, j’ai les outils pour me calmer et gérer ces sentiments. » De même, MUK a raconté comment la thérapie l’a aidée à renouer avec sa famille : « Avant, je me tenais à distance de ma famille parce que je ne voulais pas qu’ils voient ma douleur. Mais la thérapie m’a aidée à reconstruire ces liens. »

NYD a évoqué le changement global de son état émotionnel : « Maintenant, j’arrive à réguler mes émotions. Avant, j’étais submergée par la tristesse, mais maintenant je gère mieux, et ma famille a remarqué le changement. » En outre, les personnes participantes ont trouvé dans la thérapie un outil essentiel sur leur chemin de guérison. VTT a raconté que la thérapie l’avait aidée à reprendre la maîtrise de ses émotions : « La thérapie m’a rendu un sentiment de maîtrise. Je n’ai plus l’impression d’être à la merci de mes émotions. »

3.2.7 La confiance rétablie dans le voisinage

Un effet majeur de la thérapie a été le rétablissement de la confiance entre les personnes rescapées et leur voisinage, en particulier lorsque des personnes de ce voisinage avaient été impliquées dans le génocide. Même si ce processus a pris du temps, de nombreuses personnes participantes ont parlé d’efforts de réconciliation et de reconstruction des relations. ESP a décrit ce processus : « Grâce aux programmes de réconciliation, nous avons recommencé à parler au voisinage. Ce n’est pas facile, mais c’est un pas en avant. »

Pour d’autres, la réconciliation était liée au pardon. DE a expliqué : « J’ai pardonné à l’homme qui a tué mon frère. C’est la chose la plus difficile que j’aie jamais faite, mais ça m’a aidée à lâcher ma colère. » Certaines personnes participantes ont aussi évoqué la façon dont la thérapie avait facilité ces efforts de réconciliation. VTT a confié : « Je ne fais pas encore pleinement confiance à tout le monde, mais la thérapie m’a donné la force de commencer à essayer. »

3.2.8 Faire naître l’espoir

La thérapie a contribué à faire naître un espoir renouvelé chez de nombreuses personnes participantes qui avaient auparavant connu le désespoir. Après de longues périodes de désespoir, elles ont commencé à envisager l’avenir avec optimisme. MKT a noté : « Avant la thérapie, je ne pensais pas qu’il y avait le moindre espoir pour moi. Maintenant, j’ai l’impression de pouvoir commencer à faire des projets. » ESP a ajouté : « La thérapie m’a donné de l’espoir. Je n’ai plus peur de ce qui m’attend. »

Les personnes participantes ont aussi évoqué la façon dont l’apprentissage de mécanismes d’adaptation pendant la thérapie avait nourri cet espoir renouvelé. NYD a raconté : « Les stratégies d’adaptation que nous avons apprises en thérapie m’ont sauvé la vie. Je me sens mieux armée pour faire face aux situations difficiles maintenant. » DE a exprimé de l’espoir non seulement pour elle-même, mais aussi pour les générations futures : « J’ai l’espoir que mes enfants n’auront pas à souffrir comme moi. La thérapie m’a donné des outils pour les aider à construire un avenir meilleur. »

En outre, chez les personnes participantes qui avaient lutté contre des idées suicidaires, la thérapie a aidé à dépasser ces pensées sombres. MKT a noté : « Avant, je pensais tout le temps à mettre fin à ma vie, mais la thérapie m’a aidée à voir que la vie vaut la peine d’être vécue. »

3.2.9 Le sentiment d’appartenance familiale

La thérapie a facilité le rétablissement des liens familiaux et aidé les personnes participantes à retrouver un sentiment d’appartenance, au sein de leur famille biologique comme de leur groupe thérapeutique. MUH a confié : « Avant, je me tenais à distance de ma famille parce que je ne voulais pas qu’ils voient ma douleur. Mais la thérapie m’a aidée à renouer avec eux. » Pour certaines personnes, la thérapie de groupe est devenue un substitut de la famille perdue. ESP a expliqué : « Dans le groupe thérapeutique, on formait comme une famille. On se soutenait mutuellement, et c’est ce qui a tout changé. »

DEN a exprimé un sentiment semblable : « Je n’aurais jamais cru retrouver une famille, mais ce groupe m’a donné un sentiment d’appartenance. » Les personnes participantes ont aussi évoqué la façon dont la thérapie les avait aidées à réparer leurs relations avec leurs enfants. MKT a raconté : « Avant la thérapie, je n’arrivais même pas à parler à mes enfants. Maintenant, nous jouons ensemble et nous parlons de ce qui se passe dans nos vies. »

En outre, de nombreuses personnes participantes ont raconté comment ce sentiment d’appartenance renouvelé avait aidé à restaurer leur sentiment d’identité. VTT a noté : « Je me sentais comme une moins que rien après tout ce qui s’est passé, mais faire partie de ce groupe m’a donné une nouvelle idée de qui je suis. »

3.2.10 Que s’est-il réellement passé pendant la thérapie ?

Les personnes participantes ont réfléchi aux aspects précis de la thérapie qui avaient le plus aidé leur guérison, dont le récit, les réflexions guidées et les percées émotionnelles qui leur ont permis d’élaborer leur traumatisme dans un environnement sûr. DEN a raconté : « Un des exercices consistait à raconter nos histoires, pas seulement pour revivre la douleur, mais pour nous réapproprier nos récits. Ça m’a aidée à voir mon traumatisme d’une nouvelle façon. » De même, NYD a ajouté : « La personne thérapeute nous a appris des exercices d’ancrage pour apaiser notre esprit quand tout nous submergeait. Ça m’a aidée à me sentir plus maîtresse de mes émotions. »

Les percées émotionnelles ont été des moments importants de la thérapie, permettant aux personnes participantes de libérer des années de chagrin, de colère et de culpabilité refoulés. MUH a raconté : « Pendant une séance, j’ai enfin parlé du viol que j’ai subi pendant le génocide. Je l’avais gardé en moi si longtemps. Une fois que je l’ai laissé sortir, j’ai senti un poids énorme quitter mes épaules. » ESP a décrit une expérience semblable : « Il y a eu une séance où je n’arrivais pas à m’arrêter de pleurer. Au début, j’avais honte, mais la personne psychologue a dit que c’était normal. Je ne m’étais pas autorisée à ressentir autant depuis longtemps, et après, j’ai ressenti une sorte de soulagement. »

Les exercices de réflexion guidée ont aussi aidé les personnes participantes à élaborer plus profondément leur traumatisme. ESP a noté : « La personne thérapeute m’a guidée à travers mes souvenirs, et ça m’a aidée à comprendre des choses dont je n’avais même pas pris conscience avant. » NYD a de même raconté : « Il y a eu un moment de déclic en thérapie, quand j’ai enfin compris que mon traumatisme ne me définissait pas. »

Au-delà des percées émotionnelles, les personnes participantes ont souligné l’importance d’apprendre des mécanismes d’adaptation pratiques. VTT a expliqué : « Les exercices que nous faisions, comme la respiration et la méditation, m’ont vraiment aidée à me calmer dans les moments de stress. » MKT a aussi confié : « J’ai appris des techniques simples, comme me tenir les doigts et les masser quand je me sentais submergée. Ça paraît peu de chose, mais ça a fait une grande différence. »

Enfin, les activités de groupe ont aidé les personnes participantes à reconstruire leur confiance envers les autres. MUH a décrit : « Nous avons fait cette activité où nous échangions des cadeaux avec d’autres membres du groupe, et ça m’a fait comprendre que je peux de nouveau faire confiance aux gens. » VTT a ajouté : « Les jeux de groupe auxquels nous avons joué m’ont appris à interagir avec les autres sans avoir peur. »

4. Discussion

Cette étude a exploré l’expérience de personnes rescapées du génocide perpétré contre les Tutsi au Rwanda en 1994, en se centrant sur leur entrée dans les soins psychologiques et sur les effets de la thérapie narrative. Les résultats sont particulièrement importants au regard du contexte historique du Rwanda et des difficultés de santé mentale auxquelles les personnes rescapées restent confrontées. Plus de 25 ans après le génocide, beaucoup continuent de souffrir de TSPT, de dépression et d’anxiété [2,8]. Cette étude contribue à une littérature croissante en apportant une compréhension approfondie de la façon dont la thérapie narrative, intervention culturellement pertinente, agit sur la santé mentale des personnes adultes rescapées du génocide.

L’entrée dans les soins psychologiques a été largement influencée par des figures communautaires, ce qui souligne le rôle vital des réseaux sociaux dans le Rwanda d’après le génocide. Les personnes rescapées s’appuient souvent sur des responsables communautaires ou des organisations locales pour accéder aux services de santé mentale, en particulier dans les zones rurales où l’infrastructure formelle de santé mentale reste limitée [9]. Cela concorde avec les résultats de Rieder et Elbert [4] et approfondit la compréhension de la façon dont les symptômes physiques, comme les maux de tête, la fatigue et l’insomnie, poussent souvent les personnes rescapées à chercher une aide psychologique. Ce résultat est cohérent avec les travaux de Van der Kolk sur le traumatisme, qui soulignent que le traumatisme se manifeste par des symptômes à la fois physiques et émotionnels [28]. Dans le contexte rwandais, où la santé physique passe souvent au premier plan, traiter ces symptômes somatiques en même temps que les symptômes psychologiques devient impératif pour une prise en charge globale du traumatisme.

Les raisons pour lesquelles les personnes rescapées cherchaient une aide psychologique tenaient d’abord à une détresse émotionnelle sévère, souvent aggravée pendant les périodes annuelles de commémoration du génocide. Les commémorations agissent comme un déclencheur de la réactivation des souvenirs traumatiques, un phénomène documenté par d’autres études [29,30]. Nos résultats soulignent la nécessité d’interventions de santé mentale ciblées pendant ces périodes chargées d’émotion. Les personnes participantes décrivaient souvent comment les manifestations physiques du traumatisme, comme les douleurs corporelles et la fatigue, s’entremêlaient à leur détresse psychologique, contribuant à un cercle de souffrance. Cet aspect du traumatisme, où symptômes physiques et émotionnels sont indissociables, a été largement discuté dans la littérature sur le traumatisme, notamment dans les travaux de Van der Kolk sur le rôle du corps dans la mémorisation des souvenirs traumatiques [28].

Pour décrire leur traumatisme, de nombreuses personnes participantes avaient du mal à trouver les mots pour dire leur expérience. Cette difficulté à verbaliser le traumatisme est un phénomène bien documenté dans les études sur le traumatisme [31]. Notre étude prolonge ce constat en montrant comment les personnes rescapées rwandaises utilisent des métaphores culturellement spécifiques pour décrire leur douleur, comme comparer leur souffrance au fait de « mourir sans mourir ». Cet usage de la métaphore est particulièrement pertinent au Rwanda, où le récit oral est au cœur de l’identité culturelle [12]. L’intégration de la thérapie narrative, qui repose sur le récit, s’accorde avec ces pratiques culturelles, ce qui en fait une intervention particulièrement adaptée aux personnes rescapées rwandaises. De futures recherches devraient explorer comment l’usage des métaphores en contexte thérapeutique évolue dans le temps et s’il aide à élaborer le traumatisme.

Les personnes participantes de cette étude ont aussi rapporté une détresse psychologique persistante liée à leur expérience du génocide, en particulier celles qui avaient subi des violences extrêmes comme le viol, la torture et la perte de proches. Cela concorde avec la littérature sur le traumatisme complexe, qui souligne les conséquences psychologiques à long terme de telles expériences [32,33]. L’émoussement émotionnel, l’hypervigilance et le détachement décrits par les personnes participantes font écho aux symptômes du TSPT, tels que documentés par des études internationales et rwandaises [34,35]. Ce qu’ajoute notre étude, c’est une compréhension plus profonde de la façon dont ces effets à long terme du traumatisme entravent la réinsertion des personnes rescapées dans la société et leur capacité à reconstruire des relations. L’isolement ressenti par les personnes rescapées n’est pas seulement social mais émotionnel, ce qui souligne l’importance d’interventions psychologiques durables qui s’attaquent aux blessures émotionnelles profondes.

Les perceptions partagées du cadre thérapeutique, certaines personnes trouvant du réconfort dans la thérapie de groupe et d’autres préférant les séances individuelles, montrent la nécessité de modèles thérapeutiques souples. Si la thérapie de groupe procure un sentiment de solidarité et d’expérience partagée, particulièrement précieux dans les contextes d’après-conflit [36,37], certaines personnes rescapées hésitent à y aborder des sujets sensibles. Ces résultats soulignent l’importance de créer des environnements thérapeutiques adaptables, qui proposent à la fois des séances de groupe et des séances individuelles, selon les besoins de chaque personne. De futures recherches pourraient examiner comment les préférences des personnes rescapées pour tel ou tel format évoluent dans le temps, et si leur aisance avec certains formats augmente à mesure que la guérison progresse.

La thérapie narrative s’est révélée avoir un effet positif sur les personnes rescapées, notamment en matière de régulation émotionnelle et de reprise de lien avec les membres de la famille. Cela concorde avec la recherche sur l’efficacité de la thérapie narrative dans le traitement du traumatisme, puisqu’elle permet aux personnes rescapées de recadrer leurs expériences et de retrouver un sentiment de maîtrise sur leurs récits [10,15,26,38]. La dimension de récit de la thérapie narrative résonne profondément avec les traditions culturelles rwandaises, où le récit oral est un élément clé de la formation de l’identité [12]. Cette étude enrichit la littérature existante en détaillant les techniques thérapeutiques que les personnes rescapées ont trouvées les plus efficaces, comme le récit, les réflexions guidées et les exercices d’ancrage, et en montrant l’importance de ces techniques pour faciliter les percées émotionnelles et la guérison à long terme.

L’un des résultats les plus marquants de cette étude est le rétablissement de la confiance entre les personnes rescapées et leur voisinage, y compris lorsque des personnes de ce voisinage avaient été impliquées dans le génocide. Ce résultat souligne le rôle de la thérapie dans la facilitation de la réconciliation, un sujet exploré par des recherches antérieures [39]. Les personnes participantes ont parlé de pardon et de relations reconstruites, montrant comment la thérapie peut jouer un rôle crucial dans la guérison à l’échelle de la communauté, et pas seulement dans le rétablissement individuel. De futures recherches devraient examiner comment ces efforts de réconciliation se maintiennent dans le temps et comment des facteurs sociétaux plus larges, comme les programmes gouvernementaux de réconciliation, favorisent ou freinent ce processus.

Un espoir renouvelé a été un autre effet clé de la thérapie narrative. Ce résultat appuie les recherches antérieures sur le rôle de l’espoir dans le rétablissement après un traumatisme [40,41]. Les personnes rescapées de cette étude se sentaient davantage maîtresses de leurs émotions et de leur avenir, la thérapie les aidant à développer des stratégies d’adaptation pratiques. Ces effets concordent avec des études qui soulignent le rôle de la thérapie narrative dans le développement de la résilience et du pouvoir d’agir [11,16]. L’attention de cette étude au long terme apporte un éclairage nouveau sur la façon dont les personnes rescapées maintiennent espoir et résilience face à des difficultés persistantes, et souligne l’importance d’un soutien continu en santé mentale dans les contextes d’après-génocide.

Au-delà de la guérison émotionnelle, la thérapie a aidé les personnes rescapées à retrouver un sentiment d’appartenance familiale, que ce soit avec leur famille biologique ou par le groupe thérapeutique. Ce résultat concorde avec des recherches antérieures qui soulignent le rôle des liens familiaux dans le rétablissement après un traumatisme [42,43]. Pour beaucoup de personnes rescapées, qui ont perdu des membres de leur famille pendant le génocide, le groupe thérapeutique est devenu une famille de substitution, apportant un soutien émotionnel très nécessaire. Cette étude enrichit la littérature en montrant comment ces relations de groupe thérapeutique peuvent offrir un soutien émotionnel à long terme, en créant de nouvelles « familles » pour les personnes rescapées qui ont perdu la leur.

Enfin, les personnes participantes ont réfléchi aux techniques thérapeutiques précises qui avaient été les plus bénéfiques pour leur guérison, dont le récit, les réflexions guidées et les percées émotionnelles. Ces moments de libération émotionnelle ont été déterminants pour aider les personnes rescapées à élaborer leur traumatisme et à aller de l’avant, ce qui appuie les recherches antérieures sur l’efficacité de la thérapie narrative face aux problèmes de santé mentale liés au traumatisme [15]. De futures recherches devraient explorer comment affiner ces techniques pour mieux répondre aux besoins spécifiques des personnes rescapées rwandaises, afin que les interventions thérapeutiques restent culturellement pertinentes et efficaces.

Forces et limites

Cette étude présente plusieurs forces. Elle apporte une compréhension détaillée et nuancée des effets à long terme du traumatisme et du rôle de la thérapie narrative dans le processus de guérison des personnes rescapées du génocide. Elle souligne aussi l’importance d’interventions culturellement sensibles, en montrant comment la thérapie narrative s’accorde avec les traditions rwandaises du récit oral. L’étude présente toutefois des limites. Le recours à des données autodéclarées peut introduire un biais de mémoire, les personnes participantes pouvant avoir du mal à se souvenir avec exactitude de leur expérience ou n’en rapporter qu’une partie. En outre, le devis transversal limite la possibilité d’évaluer les changements à long terme de la santé mentale. Par ailleurs, l’étude porte sur des personnes adultes rescapées, ce qui laisse dans l’ombre la façon dont les jeunes générations touchées par le génocide pourraient répondre à des interventions semblables. Enfin, en tant qu’étude qualitative, elle s’est concentrée sur une région géographique précise, ce qui peut limiter la généralisation des résultats à d’autres populations de personnes rescapées au Rwanda.

5. Conclusion

L’analyse des entretiens met en lumière les parcours émotionnels et psychologiques complexes des personnes rescapées du génocide perpétré contre les Tutsi en 1994, et souligne le rôle essentiel des soins psychologiques, en particulier de la thérapie narrative, dans le processus de guérison. Offrir aux personnes rescapées des espaces sûrs pour partager leur expérience, élaborer leurs émotions et renouer avec leur famille et leur communauté s’est révélé efficace pour atténuer les symptômes d’anxiété, de dépression et de TSPT. Des techniques thérapeutiques comme le récit, la réflexion guidée et le soutien du groupe ont facilité des percées émotionnelles, restauré les liens familiaux et offert aux personnes rescapées un espoir renouvelé. Les dimensions communautaires de la thérapie ont été particulièrement puissantes : de nombreuses personnes participantes ont rapporté un sentiment renouvelé d’appartenance et de confiance au sein de leur communauté, ce qui souligne l’importance d’intégrer des approches de guérison sociales et communautaires dans le rétablissement après un traumatisme.

Étendre à l’ensemble du Rwanda les programmes de soins psychologiques qui intègrent la thérapie narrative et la guérison communautaire est essentiel pour élargir l’accès des personnes rescapées. Il faudrait former les équipes de santé mentale à une thérapie narrative et à des interventions de groupe culturellement adaptées, afin d’en renforcer l’efficacité thérapeutique. Les responsables politiques doivent donner la priorité à un financement durable et de long terme des programmes de rétablissement après un traumatisme, afin d’assurer la continuité des soins. En outre, d’autres études comparatives, sur des échantillons plus larges, sont recommandées pour évaluer de façon complète l’efficacité thérapeutique de la thérapie narrative et explorer son intégration à d’autres approches, pour un effet plus grand sur la régulation émotionnelle, la réconciliation familiale et la réinsertion communautaire.

Complexe Systémique : à retenir

L’intérêt de l’article est de faire entendre, dans leurs mots, des personnes rescapées du génocide de 1994 qui ont traversé une thérapie narrative, et de montrer que ce qui soigne déborde l’individu. Le récit retrouvé apaise les symptômes, mais ce sont surtout des liens qui se reconstruisent : avec les enfants, avec une famille décimée que le groupe vient remplacer, et même avec un voisinage où vivent des personnes impliquées dans les tueries. Les commémorations annuelles apparaissent comme un temps où le traumatisme se réactive, et donc comme un moment où le soin doit être présent. Pour la clinique systémique, l’étude rappelle que, dans une société traversée par la violence collective, le symptôme est aussi une affaire de communauté et de mémoire. La lecture doit pourtant rester prudente : onze entretiens rétrospectifs, recrutés par l’organisation qui a dispensé la thérapie, sans mesure standardisée ni groupe de comparaison, ne permettent pas de parler d’efficacité, et le contenu même des séances reste peu décrit. À lire avec l’article sur l’Arbre de vie face à la perte violente, et avec la présentation des thérapies narratives.

Notes de l’original

Remerciements. Toute la gratitude de l’équipe va à l’organisation Uyisenga Ni Manzi pour son soutien précieux à ce travail. Remerciements particuliers aux deux psychologues qui ont apporté leur accompagnement et leur aide pendant les entretiens approfondis.

Financement. L’équipe de recherche n’a reçu aucun financement spécifique pour ce travail.

Contributions. Emmanuel Mihigo Murengera : conceptualisation, méthodologie, rédaction (version initiale). Japhet Niyonsenga : analyse formelle, méthodologie, rédaction (relecture et révision). Eugene Rutembesa : analyse formelle, méthodologie, ressources, supervision. Vincent Sezibera : ressources, supervision, rédaction (relecture et révision). Augustin Nshimiyimana : méthodologie, supervision, visualisation, rédaction (relecture et révision).

Liens d’intérêts. L’équipe de recherche déclare n’avoir aucun lien d’intérêts.

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Traduction non officielle en français de L’apport de la thérapie narrative à la réduction de l’anxiété, de la dépression et du TSPT chez les personnes rescapées du génocide perpétré contre les Tutsi en 1994 au Rwanda, par Emmanuel Mihigo Murengera, Japhet Niyonsenga, Eugene Rutembesa, Vincent Sezibera et Augustin Nshimiyimana, PLOS Mental Health, vol. 2, no 4, e0000287 (2025), doi : 10.1371/journal.pmen.0000287, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (tableaux présentés en listes). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.

Traduction française non officielle de « Contribution of narrative therapy in reduction of anxiety, depression and PTSD among survivors of the genocide against the Tutsi in 1994 in Rwanda », publié dans PLOS Mental Health (2025) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.

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Comment citer cet article

Murengera, E. M., Niyonsenga, J., Rutembesa, E., Sezibera, V., et Nshimiyimana, A. (2025). L’apport de la thérapie narrative à la réduction de l’anxiété, de la dépression et du TSPT chez les personnes rescapées du génocide perpétré contre les Tutsi en 1994 au Rwanda (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/l-apport-de-la-therapie-narrative-a-la-reduction-de-l-anxiete-de-la-depression-et-du-tspt (Œuvre originale publiée en 2025 dans PLOS Mental Health, 2(4), e0000287 (2025) ; republiée en 2025 par PLOS Mental Health, https://journals.plos.org/mentalhealth/article?id=10.1371/journal.pmen.0000287)

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