Advances in Social Work · Deuil
À Chicago, la violence armée laisse des familles et des jeunes face à des deuils que l’entourage juge souvent d’avance. Une travailleuse sociale de l’association Chicago Survivors et une universitaire racontent comment l’Arbre de vie, une pratique narrative venue d’Afrique australe, a d’abord aidé les personnes endeuillées à se tenir sur leurs racines et leurs forces avant de parler des « tempêtes ». Quatre premiers groupes, familiaux et lycéens, en donnent la mesure.
Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de Commencer le chemin de la guérison : réécrire l’histoire de la perte violente par le travail de groupe narratif de l’Arbre de vie, par JaShawn Hill et Andrya Soprych, publié dans Advances in Social Work (Indiana University School of Social Work) (2024), doi : 10.18060/27353, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. La figure 2 (dessins de participantes et de participants) n’est pas reproduite, par respect pour les familles ; l’adresse de correspondance n’est pas reprise. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.
Partir des forces plutôt que de la perte aide à décentrer l’histoire saturée par le problème et rappelle aux personnes participantes qu’elles sont bien plus que le trauma qu’elles ont affronté.
JaShawn Hill et Andrya Soprych
Résumé
Raconter son histoire est une voie de guérison pour les jeunes, les familles et les communautés touchées par la violence armée. Cela permet aux personnes survivantes de réécrire l’histoire de la dévastation et du trauma en récits qui « re-membrent » la personne perdue et trouvent un but et un sens à partir de l’expérience douloureuse. L’Arbre de vie (Tree of Life) est une intervention de groupe fondée sur le récit, élaborée en Afrique australe et enracinée dans les traditions narratives, qui s’affirme comme un point de départ puissant pour répondre à l’impact traumatique des homicides à Chicago. Cette étude de cas entrelace le récit de la première autrice, à partir de son travail à Chicago Survivors, avec la recherche sur la violence armée, le deuil après homicide et l’Arbre de vie, afin de défendre la pertinence de cette approche pour accompagner les personnes survivantes de la violence armée communautaire aux États-Unis. Nous soutenons que l’Arbre de vie peut agir à plusieurs niveaux des systèmes, à mesure que les jeunes et les familles trouvent un sens à travers la douleur engendrée par la perte violente. Nous encourageons les spécialistes cliniques du travail social à intégrer les pratiques narratives et l’approche de l’Arbre de vie à leur pratique, et nous invitons la recherche en travail social à nouer des partenariats avec des organisations communautaires comme Chicago Survivors pour constituer une base de recherche sur cette approche prometteuse.
Mots-clés : pratique narrative ; violence armée communautaire ; soutien au deuil ; Arbre de vie
La violence armée communautaire a eu un impact dévastateur sur la ville de Chicago, laissant de nombreuses personnes et communautés aux prises avec le trauma et la perte causés par ces événements (Hendershot, 2022). La violence armée communautaire désigne une violence interpersonnelle par arme à feu entremêlée à une violence structurelle. Dans ce cadre, la violence interpersonnelle par arme à feu survient entre des personnes sans lien de parenté, qu’elles se connaissent ou non, tandis que la violence structurelle empêche la communauté d’accéder à des possibilités réelles de satisfaire ses besoins fondamentaux de santé et de sécurité (Buggs et al., 2023 ; Krug et al., 2002).
La violence armée communautaire est omniprésente et inégalement « concentrée dans des communautés ségréguées sur le plan racial et économique », qui sont en très grande majorité noires, latinx et privées d’investissements (Buggs et al., 2023, p. 2). Partout dans le pays, les médias sont saturés d’une histoire unique de la violence dans les quartiers de Chicago, qui ne rend hommage ni à la vie et à l’humanité des personnes perdues à cause de la violence armée communautaire, ni à celles des personnes qui survivent au meurtre de leurs pairs et de leurs proches. Profession engagée dans la défense de la justice sociale et raciale à tous les niveaux des systèmes, le travail social est particulièrement bien placé pour répondre à l’histoire unique (Adichie, 2009) de la violence armée communautaire et la contester.
La première autrice est une travailleuse sociale clinicienne noire et la directrice générale de Chicago Survivors (2023). Elle a grandi à Chicago et est elle-même survivante de la violence armée communautaire. La seconde autrice est une femme blanche, élevée dans la banlieue du Midwest, qui a appris, pratiqué, enseigné et supervisé le travail social dans les quartiers variés de Chicago pendant près de vingt ans. À travers ce récit, nous montrons comment la première autrice a vu l’Arbre de vie, une approche narrative de travail en groupe, libérer la capacité de communautés marginalisées à réécrire l’histoire de leurs pertes et à accéder à des récits alternatifs de guérison, d’espoir et d’engagement. Ce faisant, nous invitons le travail social à défendre la justice sociale et raciale, et nous proposons un cadre pour s’engager auprès des personnes survivantes de la violence armée communautaire, en prenant l’approche de l’Arbre de vie comme point de départ.
Nous commençons par examiner l’impact de la violence armée communautaire à partir de la littérature de recherche et de l’expérience de la première autrice à Chicago Survivors. Nous situons ensuite le travail social en première ligne face à la violence armée communautaire, et nous présentons l’Arbre de vie comme une approche bien adaptée à ce travail auprès des personnes survivantes. La première autrice partage ensuite sa réflexion sur les quatre premiers groupes de l’Arbre de vie animés par Chicago Survivors. Nous concluons par les implications pour la pratique et la recherche futures en travail social.
La recherche sur le deuil après homicide aux États-Unis éclaire l’expérience des personnes qui ont perdu des proches à cause de la violence armée communautaire. Parmi les principaux résultats figurent le fait de vivre la perte comme un trauma (Pabon & Basile, 2022), d’affronter la stigmatisation (Bailey et al., 2013), l’isolement (Metzger et al., 2015) et la solitude (Hava, 2023), et de connaître un bouleversement de sa vision du monde à la suite de la perte violente (Englebrecht et al., 2016). Le deuil après homicide peut être une expérience profondément traumatique, avec un impact important sur la santé mentale et le bien-être. Les personnes survivantes présentent un risque accru de stress post-traumatique et de deuil compliqué (Aldrich & Kallivayalil, 2016 ; Sharpe, 2015).
Grâce aux progrès de la neurobiologie, nous savons que le trauma a un impact physique sur le cerveau (Van der Kolk, 2015). Lorsqu’un trauma survient, comme l’exposition à une mort violente, la capacité de la personne survivante à accéder aux parties de son cerveau qui permettent le sentiment de sécurité, la régulation émotionnelle et le langage nécessaire pour élaborer la violence est restreinte (Van der Kolk, 2015). Pour les personnes qui participent aux activités de Chicago Survivors, le sentiment d’insécurité et de coupure avec le monde qui les entoure éclipse souvent leur capacité à se relier à des récits alternatifs et à envisager des possibilités présentes et futures. Dans une perspective neurobiologique (Oberle et al., 2021), l’intervention de l’Arbre de vie peut être vue comme une tentative d’interrompre la part du récit qui réagit au trauma, en offrant une voie pour explorer d’autres parties de l’histoire des personnes participantes, afin qu’elles puissent d’abord se sentir en sécurité, apaisées et régulées. Les spécialistes du travail social qui animent les groupes accompagnent les personnes participantes à mesure qu’elles passent d’un récit unique de violence et de perte à des deuxièmes histoires faites de liens, de soutien relationnel et de forces personnelles, et qu’elles commencent à entrevoir des chemins possibles vers un avenir autonome.
En plus du deuil de leur proche, les personnes survivantes de la violence communautaire doivent souvent faire face à des menaces persistantes pour leur propre sécurité, ce qui crée un réseau complexe de trauma continu et anticipatoire à traverser (Armstrong & Carlson, 2019 ; Smith, 2015 ; Smith Lee et al., 2020). Armstrong et Carlson (2019) définissent le trauma anticipatoire comme des pratiques et des discours fondés sur la peur d’événements futurs. Smith (2015) a constaté que « la mort par homicide de pairs proches cristallisait la létalité de la violence du quartier » (p. S486), créant à la fois un sentiment de vulnérabilité personnelle face à sa propre mort violente et une manière de se préparer à d’autres confrontations avec la perte traumatique. La réalité du trauma continu et anticipatoire est illustrée par une jeune accompagnée par Chicago Survivors qui, alors qu’elle pleurait le meurtre de son frère, était assaillie de menaces contre sa propre sécurité. Elle était submergée chaque jour à la fois de déclencheurs psychologiques et de menaces physiques. Un travail de défense de ses droits et un plan de sécurité ont été nécessaires, en parallèle de la thérapie, pour l’aider à retrouver un sentiment de sécurité.
Le chagrin et le trauma de la perte violente peuvent être exacerbés et devenir un deuil non reconnu lorsque les personnes survivantes affrontent la stigmatisation liée à la violence armée et le jugement de l’extérieur pour le fait de vivre dans un quartier où la violence communautaire persiste (Aldrich & Kallivayalil, 2016 ; Bailey et al., 2013 ; Hava, 2023). La définition que donne Doka (2008) du deuil non reconnu, un deuil qui « n’est ni ouvertement reconnu, ni socialement validé, ni publiquement vécu » (p. 223), offre un cadre utile pour comprendre le deuil d’une personne perdue à cause de la violence armée communautaire. Bailey et al. (2013) ont constaté que des mères noires se heurtaient à la présomption que leurs fils étaient violents et impliqués dans des activités criminelles. Que cette présomption soit fondée ou non, cette stigmatisation conduisait ces mères noires à éprouver de la gêne et de la honte, et les empêchait de vivre leur deuil publiquement. Pabon et Basile (2022) ont montré que le deuil non reconnu était une expérience courante pour la jeunesse noire, perçue comme faite de « spécialistes du deuil » (professional grievers, p. 75) sans besoin de services, du fait de vivre dans un quartier où la violence est élevée. C’est face à cette présomption de résilience que l’autrice principale a vu des jeunes résister et réclamer, à grands cris, compassion et compréhension. Les jeunes qui vivent dans des quartiers rongés par la violence n’ont pas d’autre choix que la résilience. Ce n’est ni un insigne d’honneur ni une réussite à célébrer. Cette résilience naît du plus profond du désespoir et du trauma. Pour ces jeunes, la résilience, c’est se voir rappeler la perte importante, trop souvent les pertes, qu’il leur a fallu affronter.
La stigmatisation liée à la violence armée peut mener à l’isolement et à la solitude, car les personnes endeuillées portent des récits personnels de la perte très différents du récit public d’une violence communautaire absurde (Bailey et al., 2013 ; Hava, 2023). Certaines personnes survivantes choisissent de rester chez elles en raison de liens communautaires profonds et positifs, bien qu’elles subissent jugement et reproches pour rester dans un quartier où la violence est élevée (Aldrich & Kallivayalil, 2016). D’autres, dont beaucoup ont contacté Chicago Survivors pour demander un relogement d’urgence, ne veulent rien tant que partir, mais n’ont ni les ressources ni le soutien nécessaires pour déménager. La perte violente et soudaine d’un proche ou d’un pair à cause de la violence armée peut briser la vision du monde, changeant à jamais la manière dont les personnes survivantes voient le monde (Englebrecht et al., 2016 ; Sharpe, 2015).
La recherche sur le deuil après homicide aux États-Unis éclaire aussi les besoins des personnes qui ont perdu des proches à cause de la violence armée communautaire. À la suite d’un homicide, les personnes survivantes ont un besoin accru de construction de sens, de traitements culturellement adaptés et de soutien social.
La construction de sens est constamment présentée comme un élément crucial du deuil après homicide (Bailey et al., 2013 ; Johnson et al., 2022 ; Johnson & Zitzmann, 2021 ; Smith Lee et al., 2020 ; Sharpe, 2015 ; Zakarian et al., 2019). Les personnes qui participent aux activités de Chicago Survivors ont sans cesse exprimé le besoin de redéfinir leur but au-delà de la douleur de l’événement. La construction de sens peut consister à chercher des réponses (Sharpe, 2015) ; c’est un processus cognitif et émotionnel influencé par le racisme et la stigmatisation (Bailey et al., 2013), une démarche spirituelle (Johnson & Zitzmann, 2021 ; Smith Lee et al., 2020), et elle peut s’ancrer dans l’action pour aider autrui (Johnson et al., 2022). Une mère, accompagnée par la première autrice, a créé l’organisation Where Do We Go From Here (« Où allons-nous maintenant ») pour tenter de donner sens, par l’action, à une violence insensée. La construction de sens est un processus profondément personnel et, à la suite d’un homicide, il s’agit rarement de tourner la page ou de passer à autre chose, mais plutôt de persévérer et de trouver une manière de s’engager dans le présent (Aldrich & Kallivayalil, 2016). Chicago Survivors a constaté que travailler avec les personnes survivantes pour explorer de nouveaux buts au-delà de leurs pertes douloureuses est une composante essentielle de la construction de sens.
Un traitement culturellement adapté est essentiel pour les personnes qui ont perdu un proche à cause de la violence armée communautaire. Une approche thérapeutique culturellement adaptée reconnaît que l’expérience du deuil et du trauma est profondément ancrée dans des contextes culturels et sociaux, et que les manières dont les personnes font face à ces expériences peuvent être façonnées par leur histoire culturelle et historique. La violence armée communautaire touche de manière disproportionnée des communautés marginalisées et sous-dotées « qui ont été touchées par le racisme et les inégalités structurels, passés et présents, et qui y ont été soumises » (Buggs et al., 2023, p. 2). À Chicago, cinq seulement des 25 districts de police, tous marginalisés et sous-dotés, concentraient plus de 40 % de l’ensemble des homicides en 2021 (Hendershot, 2022). Les approches thérapeutiques devraient refléter et honorer les facteurs culturels, sociaux et historiques inhérents au deuil et au trauma liés à la violence armée communautaire (Johnson et al., 2022 ; Sharpe, 2015 ; Smith Lee et al., 2020). Une approche culturellement adaptée de la violence armée communautaire agit à la fois sur le plan individuel et sur le plan structurel, à l’intersection de la race, de la stigmatisation et de la violence, en rejetant « l’idée qu’une communauté serait intrinsèquement ou inévitablement violente, et en mettant plutôt au centre les nombreuses forces de la communauté » (Buggs et al., 2023, p. 2).
Compte tenu du risque d’isolement et de solitude, le soutien social est un élément crucial du deuil après homicide (Aldrich & Kallivayalil, 2016). La recherche a montré que le soutien social peut jouer un rôle clé dans la guérison et la résilience, et avoir des implications importantes pour la santé mentale à long terme (Hava, 2023 ; Metzger et al., 2015). Englebrecht et al. (2016) ont constaté que les relations étaient affectées par l’homicide et que les personnes survivantes trouvaient du soutien auprès d’autres personnes ayant vécu des expériences semblables. Perdre un proche par homicide peut être un événement dévastateur et traumatique. Le soutien social peut apporter un sentiment de réconfort, de validation et de lien dans cette période difficile, en particulier auprès de personnes qui peuvent comprendre la dévastation singulière d’une perte par homicide. Consciente de ce besoin de soutien social, Chicago Survivors a créé le programme Community of Survivors (« communauté des personnes survivantes »), accessible sans limite de durée aux familles touchées par la violence communautaire. Ce programme offre un soutien continu entre pairs, qui ne cesse d’évoluer pour répondre aux besoins de la communauté.
La recherche sur le deuil après homicide et sur la violence armée aux États-Unis suggère que répondre aux besoins des personnes survivantes exige une approche globale et holistique, qui prenne en compte l’impact traumatique de l’homicide, l’importance du soutien social et le besoin de services culturellement adaptés. Le travail social, avec son orientation fondée sur les forces et sur la personne dans son environnement, et son appel à la justice sociale et raciale, est bien placé pour répondre au trauma individuel et collectif causé par la violence armée communautaire.
Les spécialistes du travail social peuvent offrir un espace de compassion et de compréhension où les personnes peuvent élaborer leur deuil, traverser la tourmente émotionnelle et reconstruire leur vie après la perte dévastatrice de proches et de pairs à cause de la violence armée communautaire. Le travail social joue aussi un rôle crucial pour relier les personnes survivantes à des ressources vitales et pour collaborer avec les organisations locales, les forces de l’ordre et les services de santé mentale afin de mettre en place des interventions globales et culturellement sensibles, qui répondent aux besoins singuliers des personnes touchées par la violence armée. De plus, le travail social peut s’engager dans des actions de plaidoyer visant les problèmes systémiques qui contribuent à la violence armée, défendre des changements de politiques publiques et soutenir la vie communautaire pour s’attaquer aux causes profondes de la violence. Par son engagement pour la justice sociale et sa capacité à offrir un soutien holistique, le travail social est un appui précieux sur le chemin de guérison des personnes qui pleurent la perte de proches à cause de la violence armée communautaire.
Lorsqu’une personne du travail social entre dans la vie de quelqu’un qui vient de perdre soudainement et violemment un être aimé, elle arrive sur les lieux au moment le plus vulnérable et le plus déchirant de sa vie. À Chicago Survivors, les spécialistes du travail social et les équipes d’intervention de crise ont pour rôle de se tenir aux côtés des personnes survivantes, à être témoins de leur douleur inimaginable et à les guider sur les nombreux chemins de la guérison, qui paraissent souvent pénibles, injustes, implacables et imposés à tort. Comme une mère l’a dit à la première autrice : « Ce n’est pas à moi que ça appartient, je ne me suis pas inscrite à ce club. » Les pratiques narratives offrent au travail social un cadre convaincant et efficace pour soutenir les personnes survivantes d’une perte violente. Les approches narratives permettent de reconnaître et de respecter les histoires et les expériences vécues singulières des personnes survivantes, favorisant ainsi une intervention plus centrée sur la personne et plus empathique (Yuen, 2007). Par la pratique narrative, les personnes accompagnées se réapproprient la paternité de leurs histoires, ce qui favorise un sentiment de capacité d’agir et d’autodétermination face à l’adversité (White & Epston, 1990). En outre, les pratiques narratives permettent de mieux comprendre l’interaction complexe entre les facteurs personnels, culturels et sociaux qui façonnent la vie des personnes (McTighe, 2018). Grâce à la narration collaborative, le travail social peut mettre au jour des forces, une résilience et des ressources inexploitées chez les personnes accompagnées et dans les communautés, ouvrant la voie à des interventions plus ciblées et plus durables (Yuen, 2007). En définitive, l’intégration des pratiques narratives s’accorde avec les principes fondamentaux du travail social, en favorisant l’inclusion, la sensibilité culturelle et une perspective fondée sur les forces, tout en contribuant à l’objectif général de donner aux personnes le pouvoir de réécrire leurs récits et de se les réapproprier dans la recherche d’un changement positif.
Les adultes, les jeunes et les familles que frappe la violence armée restent souvent dans leur quartier pendant la durée des services. Beaucoup d’interventions psychologiques supposent que la personne survivante se trouve en sécurité lorsqu’elle commence une thérapie, ce qui n’est souvent pas le cas pour les personnes exposées à une violence communautaire persistante, ou qui la subissent. Il a été montré que les interventions de groupe qui créent des espaces sûrs pour parler des récits personnels et les reconstruire, et pour repérer des ressources personnelles et communautaires pour faire face, favorisent la guérison des traumas passés au milieu d’une violence persistante (Mpande et al., 2013). Le cadre de l’Arbre de vie est une approche prometteuse pour le travail social auprès des personnes survivantes de la violence armée communautaire, parce qu’il commence par faire créer aux personnes participantes un lieu sûr à partir duquel elles peuvent explorer leur trauma, malgré les troubles persistants dans les quartiers où elles vivent. De plus, cette intervention d’inspiration narrative aborde délibérément le trauma, par le soutien social, d’une manière culturellement adaptée, et s’accorde ainsi avec les principaux résultats de la recherche sur la réponse au deuil après homicide.
L’approche de l’Arbre de vie utilise la métaphore de l’arbre et de la forêt pour aider les personnes participantes à décentrer leur histoire saturée par le problème et à créer un contre-récit, qui les montre comme plus que les épreuves nées de leur trauma et qui s’ancre dans leurs forces, leurs espoirs et leurs rêves. La figure 1 présente l’arbre de Chicago Survivors, qui indique les éléments que les personnes participantes élaborent en créant leur propre arbre.

Les personnes survivantes d’une perte violente présentent un risque accru de deuil compliqué, qui se traduit par un enlisement dans la perte ou un envahissement par elle, sans possibilité d’aller de l’avant (Burke & Neimeyer, 2013). L’approche de l’Arbre de vie commence à répondre aux besoins sociaux et émotionnels des personnes participantes par des approches holistiques et intégratives, qui honorent la personne perdue et aident la personne participante à se relier à ses ancêtres et à ses identités et à y puiser de la force, grâce à l’expression artistique et à des techniques d’inspiration narrative. Ce lien aux ancêtres montre combien l’Arbre de vie est une approche culturellement ajustée, qui encourage chaque personne participante à célébrer son héritage et à y puiser de la force.
L’approche a d’abord été introduite par Ncazelo Ncube en Afrique australe pour soutenir des enfants rendus orphelins par le VIH/sida (Ncube, 2006). Ncube (2006) y a intégré des idées de la thérapie narrative en consultation avec le Dulwich Centre. La formation au Narrative Therapy Centre apprend aux spécialistes du travail social à animer les groupes pendant que les personnes participantes quittent les histoires saturées par le problème pour entrer dans les deuxièmes histoires de leur vie, au moyen de l’art, de la musique, de la poésie et du monologue. On peut y développer des compétences pour recadrer une perception négative de soi, ainsi que des techniques créatives pour renforcer les liens interpersonnels positifs et faire naître un sentiment de communauté dans la guérison du trauma de la perte violente. Dans la section suivante, nous examinons comment l’approche de l’Arbre de vie peut honorer les expériences des personnes survivantes de la violence armée communautaire et commencer à répondre à leurs besoins.
Comme le montre la littérature sur le deuil après homicide et sur la violence armée, et comme la première autrice en a été témoin, la perte violente est un trauma souvent accompagné de stigmatisation, d’isolement, de solitude et d’un bouleversement de la vision du monde. Après la dévastation, les personnes survivantes ont besoin de soutien social et de services culturellement adaptés, tandis qu’elles s’efforcent de donner un sens à la perte.
Élaboré à l’origine pour travailler avec des enfants rendus orphelins par le sida en Afrique australe, puis adapté au travail avec des personnes réfugiées, l’Arbre de vie apparaît comme une approche prometteuse pour les personnes survivantes de la violence armée communautaire aux États-Unis. L’approche de l’Arbre de vie repose sur l’idée que les expériences traumatiques peuvent briser les présupposés des personnes sur elles-mêmes, sur les autres et sur le monde, entraînant désorientation et perte de sens. L’Arbre de vie encourage les personnes survivantes à explorer leurs récits personnels et les histoires qui composent leur identité. Ce processus aide les personnes participantes à mieux saisir le sens qu’elles donnent à leurs expériences et à repérer leurs forces et leurs ressources. À mesure que les personnes survivantes construisent une deuxième histoire, qui honore la perte sans la placer au centre et qui s’ancre dans leur identité et dans leurs ressources culturelles et spirituelles, elles commencent à retrouver un sentiment de maîtrise et de capacité d’agir, en élaborant leur propre processus de construction de sens, qui nourrit un sentiment renouvelé de but et de sens dans la vie. Par ce processus, les personnes peuvent mieux se comprendre et comprendre leurs expériences, et cheminer vers la guérison et la croissance. Un examen des composantes de l’approche de l’Arbre de vie montre comment elle répond aux besoins et aux expériences des personnes survivantes de la violence armée communautaire.
L’approche reconnaît qu’être témoin d’un homicide ou survivre à la mort d’un proche causée par la violence armée est un événement traumatique qui peut avoir des effets durables sur les personnes et leurs familles. Constatant que refaire le récit de la mort en quête d’une catharsis pour aller de l’avant était non seulement inutile, mais retraumatisait aussi les jeunes et les adultes qui s’en occupaient, Ncube (2006) a souligné l’importance de créer un lieu sûr où se tenir avant de réécrire l’histoire d’une perte dévastatrice. Dans cette première phase, une base sûre se construit à mesure que les personnes participantes façonnent les éléments principaux de leur arbre (Hughes, 2014 ; Jacobs, 2018 ; Lock, 2016 ; Ncube, 2006). Dessiner les racines de son arbre consiste à se relier à ses ancêtres et à dessiner ses origines, ainsi que les choses et les personnes qui comptent. Le sol représente le lieu où l’on vit aujourd’hui et ce que l’on fait au quotidien. Le tronc est l’endroit où les personnes participantes mettent en valeur leurs compétences et leurs capacités. Les branches reflètent leurs espoirs, leurs rêves et leurs souhaits, tandis que les feuilles représentent les personnes qui comptent pour la personne participante. Les fruits désignent les dons, tangibles et intangibles, qui lui ont été faits. Cette première phase du travail de groupe met l’accent sur les forces et sur la communauté positive de chaque personne participante. Partir des forces plutôt que de la perte aide à décentrer l’histoire saturée par le problème et rappelle aux personnes participantes qu’elles sont bien plus que le trauma qu’elles ont affronté.
La création de leur arbre n’installe pas seulement un environnement sûr et soutenant où les personnes survivantes peuvent élaborer leur trauma et avancer vers la guérison : elle leur permet aussi de puiser dans leurs propres ressources et expériences culturelles pour faire face à leur deuil et à leur trauma (Hughes, 2014). L’Arbre de vie offre aux membres de la communauté la possibilité d’explorer leur récit en dehors des normes sociales et des stigmatisations liées à la mort de leurs proches. Par la narration, la visualisation et des activités artistiques, le travail de groupe de l’Arbre de vie encourage les personnes qui animent à recourir à des approches culturellement pertinentes et adaptées à l’âge pour aider les personnes survivantes à repérer et à renforcer leurs ressources internes et externes. Les personnes participantes créent leur arbre avec n’importe quelle combinaison de mots, de couleurs, de formes, de textures et d’images ; la personne survivante gagne ainsi en pouvoir d’agir, puisqu’elle choisit comment partager son arbre et permettre aux autres de s’intéresser à son récit. Les personnes participantes sont encouragées à explorer leurs croyances et leurs pratiques culturelles et spirituelles à travers la création de leurs racines et de leurs fruits, ce qui peut apporter un sentiment de réconfort et de sens dans les moments difficiles (Hughes, 2014 ; Lock, 2016 ; Ncube, 2006).
En tant qu’intervention de groupe, l’approche met l’accent sur l’importance du soutien social et favorise un sentiment de communauté, qui peut contrer l’isolement et la solitude que connaissent souvent les personnes survivantes de la violence armée communautaire (Ibrahim & Allen, 2018). La première autrice a vu dans ce travail collectif entre systèmes familiaux une liberté de se relier et de désigner sa communauté, les adultes qui prennent soin et la « famille » que l’on se choisit, comme une manière réparatrice de travailler ensemble tout en dessinant et en définissant son arbre singulier. C’est un voyage d’exploration dans le récit présent, l’histoire passée et les aspirations futures. Lorsque les arbres sont construits et dessinés, des racines jusqu’aux fruits, l’œuvre achevée est exposée dans un espace commun (Jacobs, 2018 ; Lock, 2016 ; Ncube, 2006). Les personnes participantes racontent l’histoire de leur arbre tout en réfléchissant aux arbres des autres et en les commentant, formant ainsi une forêt de liens et de communauté. La première autrice a été témoin d’une joie et d’une présence attentive qui résonnent dans toute la pièce lorsque les histoires de chaque arbre sont partagées et que les membres affirment et valident les récits les uns des autres. Les expériences vécues partagées prennent des formes visuelles diverses, mais, rassemblées et alignées, elles donnent à voir une identité collective et communautaire. Des exemples de la diversité des arbres achevés sont présentés dans la figure 2, qui montre une forêt d’arbres réunissant des arbres réalisés à l’âge adulte, à l’adolescence et dans l’enfance.
Figure 2. Exemple de forêt d’arbres (dessins de participantes et de participants, non reproduits ici par respect pour les familles).
Une fois cette base sûre construite, le groupe est prêt à parler de ses pertes d’une manière qui ne retraumatise pas. Dans l’approche de l’Arbre de vie, cette étape s’appelle « Quand viennent les tempêtes » (When the Storms Come) (Ncube, 2006). Les tempêtes sont une métaphore des moments difficiles et des traumas que les personnes participantes ont affrontés. La conversation sur les tempêtes est collective et encourage les membres de la communauté à partager leurs idées et leurs savoir-faire en parlant de la manière de traverser les tempêtes (Lock, 2016). Parler des tempêtes peut amener à reconnaître la stigmatisation que les personnes survivantes ont subie en raison de la perception publique de la violence armée et de la violence communautaire, ainsi qu’à repérer le déplacement ou le bouleversement de la vision du monde que vivent de nombreuses personnes survivantes. De plus, l’approche de l’Arbre de vie ménage un espace où les personnes participantes peuvent reconnaître les problèmes sociaux et systémiques qui peuvent contribuer à la violence armée, comme la pauvreté, le racisme et le manque d’accès aux ressources de santé mentale. Les personnes participantes peuvent explorer ces problèmes en définissant leurs tempêtes et trouver des manières d’y répondre, non seulement dans leur vie personnelle, mais aussi à l’échelle de la communauté et de la société. Considérer les problèmes sociaux et systémiques en lien avec les tempêtes que traversent les personnes participantes peut aider les personnes survivantes à recadrer leurs expériences et favoriser une croissance post-traumatique.
À la fin du groupe et de l’élaboration de leurs contre-récits, un moment de célébration est partagé entre les personnes participantes et les personnes qui animent, pour symboliser la progression des personnes survivantes et leur capacité à se voir autrement dans ce monde. Des certificats sont remis en offrande de passage vers leur deuxième histoire. Les certificats consignent leurs capacités, leurs espoirs et leurs rêves, et constituent une preuve tangible d’un mouvement chez chaque personne et dans la communauté collective. Les personnes participantes sont invitées à donner leur avis et, en accord avec l’expérience de la première autrice, les personnes qui animent rapportent que les personnes participantes ont trouvé le groupe très largement positif (Dickson, 2009 ; Hughes, 2014 ; Ibrahim & Allen, 2018 ; Jacobs, 2018 ; Ncube, 2006). En arrivant dans le groupe, les personnes participantes décrivent un sentiment d’être bloquées et de ne pas pouvoir échapper à l’impact négatif des rappels de leur perte. Le changement de regard sur la violence armée absurde, la diminution du sentiment de vivre une vie dépourvue de sens et la communauté créée par le travail de groupe de l’Arbre de vie ouvrent une porte d’entrée vers un espoir et une guérison naissants. Le certificat rappelle ce que la vie signifie et peut signifier au-delà de la perte violente.
Cette approche du deuil après homicide est particulièrement utile pour les personnes participantes qui vivent au sein de communautés marquées par la violence, où le sentiment de maîtrise et de sécurité dans le fonctionnement quotidien peut être limité. Les réflexions de la première autrice, qui a animé les quatre premiers groupes de l’Arbre de vie destinés aux personnes survivantes de la violence armée communautaire à Chicago, sont présentées ci-dessous. Le besoin et la volonté des membres de la communauté de sortir de l’isolement et d’aller au-delà des réactions traumatiques associées aux personnes qui pleurent les pertes terribles qu’elles ont subies se manifestent dans leur engagement dans les premiers groupes et dans les demandes répétées d’organiser d’autres groupes, ce qui témoigne de la bonne adéquation de l’Arbre de vie pour répondre à la violence armée communautaire aux États-Unis.
Pour répondre au besoin de la communauté des personnes survivantes de se rassembler et de chercher d’autres moyens de faire face à la douleur de la perte violente, quatre groupes ont été organisés pour introduire l’intervention de l’Arbre de vie à Chicago. Deux groupes ont été mis en place pour des familles inscrites au programme Community of Survivors, le groupe de soutien entre pairs de Chicago Survivors destiné aux familles qui souhaitent entrer en lien avec d’autres personnes survivantes d’une perte violente. Le temps écoulé depuis l’homicide allait de 30 jours à cinq ans. L’inscription était volontaire. Les personnes inscrites à Community of Survivors ont reçu un prospectus présentant l’objectif du groupe et comprenant une invitation à y participer. Les deux groupes se sont remplis rapidement et étaient diversifiés. Les âges s’étendaient d’enfants de trois ans à une grand-mère de plus de soixante-dix ans. Les familles comptaient d’une seule à six personnes, qui se réunissaient chaque semaine pour participer à la série structurée de séances et parler de leur expérience, de leurs identités et des histoires de leur héritage.
Deux autres groupes ont été mis en place dans des lycées publics de Chicago pour des jeunes ayant connu directement une perte par homicide. Le temps écoulé depuis la perte allait de 30 jours au cas d’une élève de première dont le parent avait été tué quand elle avait trois ans. Les spécialistes du travail social des établissements recommandaient les élèves, et les parents comme les élèves ont consenti à la participation. Les quatre groupes de l’Arbre de vie ont été animés entre mars et juin 2022.
Compte tenu des chronologies différentes des pertes et des trajectoires de deuil différentes des personnes inscrites, des membres supplémentaires de l’équipe clinique de Chicago Survivors étaient présents pendant les séances de groupe, pour que le soutien émotionnel nécessaire soit immédiatement disponible. Si une personne membre du groupe venait à connaître des déclencheurs amplifiés par le travail de groupe, soit en raison de blessures encore vives touchant certaines parties de son histoire, soit parce que des événements pas encore élaborés se trouvaient revécus, l’équipe clinique était prête à offrir un soutien supplémentaire. Chicago Survivors a veillé à offrir aux personnes survivantes une sécurité dans l’espace du groupe, afin que l’activation sensorielle puisse être reconnue et ressentie sans retraumatiser les personnes participantes. Heureusement, personne, dans aucun des groupes, n’a eu besoin d’interventions supplémentaires pendant leur déroulement.
Lorsque l’autrice principale revient sur ce dont elle a été témoin dans les deux groupes organisés pour les membres de Community of Survivors, ce qui ressort avant tout est l’impact de la présence de plusieurs générations dans un même groupe, élaborant ensemble le trauma et la perte. Plusieurs générations d’une même famille ont eu l’occasion de dire comment la perte violente les avait touchées, depuis une perspective adaptée à leur âge et en accord avec la génération dans laquelle chaque personne était née. Cette approche intergénérationnelle a semblé particulièrement puissante pour les familles enlisées dans les effets impitoyables de multiples homicides par arme à feu sur plusieurs générations.
Des fossés entre générations ont été franchis lorsque des mères et des grands-mères ont raconté des histoires de possibilités, de prospérité et de communauté liées à leur décision de s’installer à Chicago dans les années cinquante et soixante. Leurs filles et petites-filles plus jeunes, qui se demandaient pourquoi elles vivaient dans des quartiers rongés par la violence, ont reçu en cadeau des récits de leur communauté qui ont commencé à réécrire l’histoire de leur quartier comme plus que la violence d’aujourd’hui.
En offrant un espace sûr de curiosité et d’exploration dans ce cadre intergénérationnel, la première autrice a vu des membres des familles s’approprier leurs histoires, individuellement et collectivement, en dessinant et en définissant chaque partie de leur arbre. Par exemple, dans ses branches, un fils a commencé à décrire ses espoirs et ses rêves ; et parce qu’il avait perdu son père à cause de la violence armée au printemps précédent, ces espoirs et ces rêves se sont mis à dire comment il rendrait son père fier. Il était le cinquième à porter son nom et, pour l’honorer, les rêves de son père sont devenus les siens, et l’héritage de son nom a pris un sens nouveau. Sa mère, qui avait perdu son frère à cause de la violence armée quand elle était adolescente, a entendu son récit rempli d’espoir et s’est mise à croire en la capacité de son fils à guérir et à connaître ce qu’elle appelait « la belle vie » après une telle tragédie. Elle voyait pour lui une guérison qu’elle n’avait jamais connue pour elle-même. Comme le montrent ces exemples, une génération a influencé et touché une autre génération, et les échanges ont ainsi circulé dans les deux sens, tandis que ce qu’elles avaient en commun, déposer le fardeau de leur deuil et de leurs pertes tout en explorant leurs savoir-faire, leurs dons et leur état d’esprit créatif et en en tirant profit, ouvrait un chemin vers des contre-récits.
Les deux groupes du lycée se distinguaient des groupes Community of Survivors, notamment parce qu’il n’y avait pas d’échanges intergénérationnels. Lorsque les discussions sur les racines des arbres ont été présentées, beaucoup de jeunes ont dit n’avoir qu’un accès limité aux expériences historiques de leur famille et ne pas voir d’abord pourquoi cela comptait. Une partie des jeunes se sentait vulnérable à l’idée de demander ces informations aux personnes aînées de la famille et se demandait si cela serait vu comme un manque d’égards ou de respect envers la famille. Une autre partie ne vivait pas auprès de sa famille biologique et ne savait pas à qui s’adresser. Ce fut un apprentissage pour la série de séances, auquel la première autrice a répondu en explorant avec les jeunes la valeur des ancêtres. Une fois l’intérêt éveillé, les jeunes ont discuté de la manière d’aborder les personnes aînées avec respect. Des conversations simulées ont servi d’exercice, et beaucoup ont pu trouver de la joie à découvrir et à partager le récit des personnes auxquelles des liens les rattachaient et de la manière dont ces liens s’étaient formés.
Sans la composante intergénérationnelle, l’homogénéité du groupe du lycée a semblé conduire à une forte cohésion et à un soutien mutuel entre les personnes participantes. Le plus marquant dans ces groupes a peut-être été d’être témoin de la manière dont les jeunes composaient avec la présence d’une violence communautaire persistante tout en essayant de guérir d’une violence armée passée. L’exposition à un homicide était une condition d’inscription et, pendant le déroulement de nos groupes, les personnes participantes ont été assaillies par des fusillades soudaines et des confinements de l’établissement dus à la violence, à la fois dans le lycée et dans le quartier environnant. Savoir que, statistiquement, le risque d’être tué par balle avant d’obtenir son diplôme de fin d’études secondaires est plus élevé que celui de mourir dans un accident de voiture peut épuiser la capacité d’espérer et d’aspirer à des croyances positives (National Safety Council, 2023). Les élèves ne se sont pas laissé décourager et, même en refusant qu’on les dise résilients, ces jeunes sont des personnes survivantes. La première autrice a vu se former, au fil des années, des relations faites de nouvelles prises pour s’assurer de la sécurité de chaque membre chez soi, de soutien mutuel face à de nouvelles pertes et d’encouragements réciproques à obtenir son diplôme ou à changer d’établissement.
Au moment de passer à la présentation, la fierté et la joie exprimées avaient quelque chose de sacré. Partager des espoirs et des rêves, des dons et des talents, une histoire et une famille peut sembler un contenu ordinaire à explorer. Pourtant, dans la vie de personnes qui subissent l’impact négatif, les préjugés et les stéréotypes associés au fait de vivre dans des quartiers marqués par la violence, ce sont des moments rares qui s’écartent du récit dominant. Les jeunes ont pu présenter leurs réalisations et se reconnaître dans les pertes des autres, ainsi que dans la nature de la douleur liée à la violence communautaire, en construisant leur forêt d’arbres. Les entendre affirmer l’art de l’expression par le support visuel d’un arbre, et en exprimer de la gratitude, a été un moment considérable. À ce stade de la cohésion du groupe, la première autrice se sentait davantage témoin qu’animatrice. Elle voyait les jeunes s’ouvrir à des expériences si souvent tues jusque-là, et le groupe répondait par un soutien qui aidait chaque jeune à réécrire son propre récit et le récit collectif. La fin du programme a été suivie de demandes pour que Chicago Survivors revienne l’année suivante, et de demandes d’aide pour que les jeunes puissent améliorer leur capacité à partager leurs histoires de manière plus signifiante.
Nous encourageons les spécialistes du travail social à intégrer l’Arbre de vie à leur pratique, en gardant à l’esprit qu’il ne s’agit que d’un début pour répondre au trauma complexe causé par le fait d’être témoin de la violence armée et de la perte par homicide. L’approche ouvre une porte d’entrée (Dickson, 2009) vers la poursuite du travail thérapeutique, à mesure que les personnes survivantes construisent leur récit et réécrivent l’histoire de leurs expériences. C’est pourquoi l’Arbre de vie trouve au mieux sa place dans une série d’interventions narratives conscientes du trauma. Avec cette approche, la personne du travail social peut établir un lien avec les personnes accompagnées par une dynamique centrée sur la personne et ménager des espaces sûrs d’exploration de leurs expériences de toute une vie, y compris leur récit du trauma. La pression à plonger profondément dans la tragédie qui a réuni les personnes survivantes n’est pas présentée comme primordiale pour leur guérison ; elle est plutôt située comme une étape suivante possible, si la personne survivante souhaite développer cette part de son histoire d’une manière qui compte pour elle et qui fait sens. Le travail de l’Arbre de vie reconnaît où et comment les expériences traumatiques ont touché une personne survivante et sa communauté, et soutient l’autodétermination de la personne survivante pour avancer. Nous ne le soulignerons jamais assez : le travail de l’Arbre de vie n’est pas une panacée et on ne s’attend pas à ce qu’il résolve tous les symptômes de deuil et de trauma des personnes participantes. C’est toutefois un point de départ puissant, particulièrement bien adapté aux communautés qui peuvent hésiter à s’engager ou qui trouvent inadéquates les approches traditionnelles de la psychothérapie occidentale.
En reconnaissant l’Arbre de vie comme une porte d’entrée, le travail social peut concevoir une série de pratiques narratives conscientes du trauma pour les personnes survivantes de la violence armée communautaire. Par exemple, pour le travail en milieu scolaire, Chicago Survivors va expérimenter un continuum de soutien comprenant la présence sur place d’une personne du travail social pour la planification hebdomadaire du traitement et la thérapie. Après le groupe de l’Arbre de vie, les jeunes commenceront une série de huit à douze semaines intitulée Power of Storytelling (« le pouvoir de raconter »), élaborée par la première autrice. Power of Storytelling s’appuie sur un cadre narratif qui accompagne les personnes participantes dans la poursuite de leur exploration de chemins possibles liés à la croissance post-traumatique.
Marcher aux côtés des personnes endeuillées après une perte violente exige d’être témoin de leur deuil. Écouter et soutenir des personnes qui ont vécu un trauma peut être à la fois gratifiant et éprouvant, et peut peser sur le bien-être émotionnel et psychologique de la personne du travail social. Le concept de trauma stewardship, une gestion responsable de l’exposition au trauma, introduit par van Dernoot Lipsky et Burk (2009), offre un cadre pour prendre soin de soi comme il le faut pour rester dans ce métier. Cette approche fait entrer le soin de soi dans le comment et le pourquoi de notre travail. En tant que membres de la profession, nous avons l’honneur d’offrir un espace sûr et soutenant où des personnes peuvent partager leurs histoires et cheminer vers la guérison. Nous avons aussi la responsabilité de veiller à ne pas contribuer à la retraumatisation des personnes par des approches non seulement inefficaces, mais aussi nuisibles (Garo & Lawson, 2019). En prenant soin de nos propres besoins et en concevant notre travail comme une gestion responsable du trauma, nous sommes mieux à même de soutenir le trauma des autres et d’en être témoins, tout en nous protégeant de l’épuisement professionnel et de l’usure de compassion. Ainsi, la gestion responsable du trauma et le soin de soi sont des composantes essentielles du processus de guérison, non seulement pour les personnes qui ont vécu un trauma, mais aussi pour les spécialistes du travail social qui s’engagent à les soutenir.
Pour les spécialistes du travail social qui souhaitent se former aux pratiques narratives en général et à l’Arbre de vie en particulier : les personnes qui animent les groupes de Chicago Survivors ont été formées par The Narrative Therapy Centre (s. d.), en Ontario (Canada), et peuvent mettre en relation avec ce centre. Pour des cours plus approfondis et des programmes de certification, les spécialistes du travail social peuvent envisager des partenariats avec l’organisation fondatrice des pratiques narratives, le Dulwich Centre, à Adélaïde (Australie), qui propose des formations à distance et en présentiel (Dulwich Centre Publications Pty Ltd & Dulwich Centre Foundation Inc., s. d.). Enfin, nous avons collaboré avec Jill Friedman, de l’Evanston Family Therapy Center (s. d.), pour recevoir les Grief Specific Narrative Practice Tools (outils de pratique narrative propres au deuil).
Les pistes de recherche sur l’Arbre de vie abondent. Dans la revue de la littérature existante menée par Stiles et al. (2021), l’équipe n’a trouvé aucune étude scientifiquement rigoureuse sur l’Arbre de vie et a noté que toutes les études antérieures reposaient sur des échantillons insuffisants. De même, Stubbs (2022), dans son exploration de l’expérience des personnes qui animent l’Arbre de vie, n’a trouvé que 10 articles empiriques, aux échantillons tout aussi réduits, à l’exception d’une analyse thématique portant sur 93 personnes participantes. Stiles et al. (2021) ont élaboré le Roots and Wings Questionnaire for Children and Youth (questionnaire « Racines et ailes » pour les enfants et les jeunes), en lien avec un projet d’étude de l’efficacité de l’Arbre de vie dans le travail avec la jeunesse réfugiée aux États-Unis, au Canada, au Royaume-Uni et en Afrique du Sud. Aucune étude empirique portant spécifiquement sur le travail de l’Arbre de vie avec des personnes survivantes de la violence armée aux États-Unis n’a été trouvée. Pour commencer à constituer une base de recherche sur l’Arbre de vie auprès des personnes survivantes de la violence armée communautaire, les autrices proposent une collaboration entre une université ou un centre de recherche et Chicago Survivors, afin d’examiner l’expérience des personnes participantes à l’approche de l’Arbre de vie et d’élaborer un programme de recherche à partir des thèmes issus des retours cliniques recueillis auprès des quatre premières cohortes. Nous encourageons les spécialistes du travail social qui utilisent ou commencent à utiliser l’approche de l’Arbre de vie à s’engager dans une recherche fondée sur la pratique examinant l’impact de l’intervention.
En entrelaçant le récit de la première autrice sur son travail à Chicago Survivors avec la recherche sur la violence armée, le deuil après homicide et l’approche de l’Arbre de vie, nous avons tenté d’écrire un contre-récit qui honore le travail inimaginable de survivre au meurtre de ses pairs et de ses proches au milieu de la violence communautaire, et qui montre au travail social des manières de s’engager dans ce travail. Les premiers groupes de l’Arbre de vie organisés au sein de la communauté des personnes survivantes nous ont montré que, même si cette approche n’est qu’une entrée dans le travail sur le récit du trauma, en particulier autour d’expériences difficiles comme la violence communautaire, elle pourrait être une méthode idéale pour accéder, d’une manière informée par le trauma, aux parts les plus difficiles de leur histoire. Offrir un espace sûr, une communication empreinte de compassion et une réponse culturellement consciente grâce au cadre de l’Arbre de vie a donné aux membres de la communauté un aperçu des bienfaits d’une expérience thérapeutique et leur a donné envie d’aller plus loin. Cela a jeté un pont vers d’autres manières d’appartenir et de se projeter hors de l’histoire unique de la violence communautaire.
Les jeunes et les familles accompagnées dans les quatre premiers groupes ont trouvé du sens à voir l’arbre en entier, même en remarquant les parties qui apportaient de la tristesse, de la séparation ou de l’inconfort. La force des expériences partagées, rendue visible dans la forêt des arbres, aussi difficiles soient-elles, a rassemblé les personnes à travers leur douleur, leur deuil et leur volonté de guérir. Ce fut transformateur, relationnel et thérapeutique. Rejoignez-nous pour accueillir le potentiel de l’approche narrative de groupe de l’Arbre de vie, afin d’enrichir notre pratique du travail social et de donner aux personnes et aux communautés les moyens de cheminer vers la guérison et une croissance collective.
Complexe Systémique : à retenir
Ce texte de terrain rappelle un principe que la thérapie familiale connaît bien mais oublie parfois face au trauma : on ne demande pas à une famille de raconter la catastrophe avant de lui avoir donné un sol. L’Arbre de vie commence par les racines, les appartenances et les savoir-faire, et ne vient aux « tempêtes » qu’une fois ce socle posé, collectivement. Deux observations intéressent directement la clinique systémique : la force des groupes où plusieurs générations réécrivent ensemble l’histoire du quartier, et le refus des jeunes d’être étiquetés « résilients », qui rappelle qu’une étiquette flatteuse peut aussi disqualifier une souffrance. Le texte replace enfin le deuil dans son contexte social, racial et politique, loin d’une lecture purement individuelle. Reste que ce n’est pas une étude : les effets rapportés reposent sur le témoignage de l’animatrice et sur une littérature encore mince, ce que les autrices reconnaissent. À lire avec l’article sur l’Arbre de vie dans un groupe de femmes atteintes de fibromyalgie, et avec l’article sur une approche narrative des groupes de familles en deuil.
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Traduction non officielle en français de Commencer le chemin de la guérison : réécrire l’histoire de la perte violente par le travail de groupe narratif de l’Arbre de vie, par JaShawn Hill et Andrya Soprych, Advances in Social Work, vol. 24, no 2 (2024), doi : 10.18060/27353, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (figure 2 non reproduite). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.
Traduction française non officielle de « Beginning the Healing Journey: Re-Storying Violent Loss through Tree of Life Narrative Groupwork », publié dans Advances in Social Work (2024) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.
Lire l’article originalComment citer cet article
Hill, J., et Soprych, A. (2024). Commencer le chemin de la guérison : réécrire l’histoire de la perte violente par le travail de groupe narratif de l’Arbre de vie (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/commencer-le-chemin-de-la-guerison-reecrire-l-histoire-de-la-perte-violente-par-le-travail (Œuvre originale publiée en 2024 dans Advances in Social Work, vol. 24, n° 2 (2024) ; republiée en 2024 par Advances in Social Work, https://journals.indianapolis.iu.edu/index.php/advancesinsocialwork/article/view/27353)
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