Journal of Marital and Family Therapy · Thérapie familiale

Une approche narrative du travail de groupe avec des familles en deuil

Comment accompagner des familles endeuillées quand la mort frappe en masse ? Pendant la pandémie de COVID-19, l’Université de Brasília a conçu des groupes en ligne inspirés de Michael White, puis formé 54 psychologues du système de santé public à les animer. Leurs comptes rendus montrent comment le re-membrement et la double écoute transforment l’absence en présence qui continue d’agir.

Auteurs Silvia Renata Lordello et Isabela Machado da Silva (Institut de psychologie, Université de Brasília, Brésil)Première publication Journal of Marital and Family Therapy, 14 décembre 2025Traduction Complexe Systémique, traduction non officielle

Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de Une approche narrative du travail de groupe avec des familles en deuil, par Silvia Renata Lordello et Isabela Machado da Silva, publié dans Journal of Marital and Family Therapy (Wiley) (2026), doi : 10.1111/jmft.70094, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Les tableaux sont présentés sous forme de listes. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.

La mort n’est donc pas vue comme une fin définitive, mais comme l’invitation à une interaction renouvelée.

Silvia Renata Lordello et Isabela Machado da Silva

Résumé

Les familles qui ont perdu l’un de leurs membres traversent un processus intense de reconstruction de leur dynamique et de leurs récits familiaux. Les décès survenus pendant la pandémie de COVID-19 ont mis en lumière le manque d’études et de modèles d’intervention pour travailler avec ces familles. Pour y répondre, nous avons élaboré une approche nourrie des pratiques de la thérapie narrative. Cette étude visait à comprendre l’expérience vécue de 54 psychologues qui ont animé des groupes de soutien pour des familles en deuil. Après chaque séance, les comptes rendus écrits rédigés en tant que professionnels ont été examinés par une analyse thématique réflexive. Les résultats soulignent l’importance d’un espace dialogique pour travailler avec les proches en deuil. Les conversations de re-membrement et de réécriture ont été jugées précieuses pour travailler avec les familles qui ont perdu l’un des leurs. Cette approche peut éclairer l’intervention clinique auprès des familles endeuillées dans des contextes variés.

Une approche narrative de l’accompagnement du deuil

Les thérapies nourries par le constructionnisme social comptent parmi les références les plus importantes de la thérapie familiale brésilienne (Pratti et Koller 2020). La thérapie narrative est l’une de ces approches directrices, appliquée en cabinet, dans les communautés, au travail, à l’école, dans la justice, l’assistance sociale et les soins de santé (Grandesso 2017, 2018, 2024a). Face à des urgences de santé publique comme la pandémie de COVID-19, la thérapie narrative offre des approches pertinentes pour la pratique en santé mentale.

Dans cet article, nous présentons l’élaboration d’une approche de groupe fondée sur la thérapie narrative, conçue pour offrir un soutien en ligne aux personnes qui ont perdu des proches à cause de la COVID-19. L’article repose sur l’analyse thématique de l’expérience vécue de 54 psychologues. Toutes ces personnes avaient été formées à cette approche lors d’un cours proposé dans le cadre d’un partenariat entre l’Université de Brasília et le Secrétariat à la Santé du District fédéral, au Brésil.

Pour situer l’élaboration de cette approche, nous commençons par un bref panorama de la thérapie familiale au Brésil, en particulier de la thérapie narrative et du constructionnisme social. Nous abordons ensuite l’impact de la pandémie de COVID-19 au Brésil et le modèle théorique sur lequel repose l’approche.

La thérapie familiale au Brésil

La thérapie familiale a commencé à prendre de l’importance au Brésil dans les années 1970 (Féres-Carneiro et Ponciano 2005 ; Hintz et Souza 2009). À cette époque, des thérapeutes familiaux formés en Argentine et aux États-Unis ont contribué à créer des groupes d’étude et de soutien, dont les principales références étaient les approches systémique et psychanalytique.

Au fil du temps, la thérapie familiale brésilienne a intégré à sa pratique des points de vue épistémologiques, théoriques et méthodologiques variés (Paula-Ravagnani et al. 2017 ; Pratti et Koller 2020). Les approches les plus utilisées sont les modèles systémiques classiques et les approches postmodernes (Pratti et Koller 2020). Par approches postmodernes de la thérapie familiale, nous entendons celles qui sont nourries par le constructionnisme social (Paula-Ravagnani et al. 2017), dont il sera question dans la section suivante.

Le constructionnisme social et la thérapie narrative au Brésil

Le constructionnisme social a commencé à être exploré au Brésil dans les années 1990 et a pris de l’importance après la traduction portugaise de Therapy as Social Construction de McNamee et Gergen (Beiras et al. 2023 ; Focchi et al. 2023). Selon ces références, le livre est né de débats qui problématisaient les idées traditionnelles de vérité, d’objectivité et de connaissance, en proposant que les visions du monde sont socialement construites. Ce cadre remet en question les valeurs universelles et nous invite à une conscience critique, à la curiosité envers autrui et à l’espoir dans la création de futurs possibles.

En 2024 a paru Practicing Therapy as Social Construction (McNamee et al. 2024), préfacé par Gergen, qui dresse le bilan des trente années écoulées depuis le volume des années 1990. Une invitation importante y est formulée : regarder la pratique microsociale en lien avec le discours macrosocial, afin de renforcer sa capacité à contribuer à un changement social plus large, à partir de dialogues sur la justice, la race, les rapports de pouvoir et les inégalités sociales.

Selon Guanaes-Lorenzi et al. (2014), si le constructionnisme social a d’abord été interprété comme une nouvelle forme de thérapie, cette idée a évolué avec le temps. McNamee et Gergen (2020) voulaient que le constructionnisme social soit compris comme une posture philosophique ou épistémologique, une manière d’être au monde qui invite au dialogue. Le mouvement constructionniste n’a jamais eu l’intention de s’affirmer comme une technique ni de proposer un ensemble de techniques d’intervention. En tant que posture philosophique, des prémisses comme la souplesse, la collaboration, les valeurs et la conscience du rôle de l’histoire et des interactions sociales dans la construction du sens sont des traits distinctifs qui permettent de repérer des changements bien marqués entre la pensée moderne et la pensée constructionniste sociale ; celle-ci encourage des pratiques qui se définissent par leur engagement éthique et politique, comme les pratiques narratives.

Les approches narratives contestent les discours hégémoniques qui entourent les problèmes, en travaillant à ouvrir de nouveaux dialogues et à contester les rapports de pouvoir, avec la justice sociale pour horizon. Pour cela, les personnes sont encouragées à organiser leurs expériences en histoires qui, à leur tour, façonneront leur vécu (Carrijo et Rasera 2010 ; Grandesso 2008 ; White et Epston 1990). Les histoires que les personnes racontent sur elles-mêmes et sur leurs expériences peuvent les limiter ou les servir, et elles orientent le cours de leurs relations avec les autres et avec elles-mêmes. Tout au long de la thérapie, la pratique narrative cherche à faire de la place à des histoires alternatives, et à en encourager le développement, que les récits dominants saturés par le problème occultent souvent.

La thérapie narrative est elle aussi étudiée, enseignée et pratiquée au Brésil depuis les années 1990 (Grandesso 2024b). Sa forte présence dans la thérapie familiale du pays a laissé place à la créativité et favorisé l’usage de ses postulats dans des contextes variés (Grandesso 2017, 2018, 2024a).

L’un de ces contextes possibles est le deuil (White 2007). Selon la thérapie narrative, il peut être important pour les personnes de revisiter l’histoire de la relation avec l’être cher qui est mort, en réfléchissant au rôle que l’une et l’autre personne ont joué dans leurs vies respectives et à ce que sera désormais leur relation. La mort n’est donc pas vue comme une fin définitive, mais comme l’invitation à une interaction renouvelée, qui permet à l’être cher disparu d’être présent et de donner sens à la vie de la personne. Cette approche favorise un processus de deuil qui renforce l’identité et intègre les relations significatives dans la vie présente, en plaçant le souvenir de l’être cher dans un espace d’appréciation et de dialogue intérieur.

Ainsi, les personnes endeuillées donnent à l’être cher disparu une nouvelle place significative dans leur vie, en reconnaissant l’importance de cette personne pour leur propre vie et leur identité. Ce travail repose sur la prise en compte de la façon dont les liens relationnels façonnent mutuellement les personnes, influencent la manière dont elles se comprennent et comprennent leur vie, et éclairent les décisions et les choix qu’elles font.

Comme on le verra dans les sections suivantes, cette approche est précieuse dans les urgences de santé publique marquées par des pertes multiples, simultanées et complexes.

La pandémie de COVID-19 au Brésil

Le 30 janvier 2020, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a reconnu la propagation du nouveau coronavirus comme une urgence de santé publique de portée internationale, avant de qualifier la COVID-19 de pandémie 41 jours plus tard (World Health Organization s.d.). Au Brésil, l’urgence de santé publique d’intérêt national a été déclarée le 3 février 2020 (Brazilian Health Ministry 2020) et levée le 22 mai 2022 (Brazilian Health Ministry 2022). Au 1er mai 2025, le Brésil comptait 716 075 décès liés à la COVID-19 (Brazilian Health Ministry 2025), le deuxième total le plus élevé au monde (World Health Organization 2025).

Le risque d’être infecté rendait difficile le contact avec les proches hospitalisés. La mort survenait souvent brutalement, sans possibilité de dire au revoir. Certaines personnes ont perdu plusieurs membres de leur famille en peu de temps. Les funérailles étaient restreintes, ce qui rendait ce rituel d’adieu plus difficile. Tout ce contexte a mis à l’épreuve les processus de deuil et, par conséquent, l’élaboration de ces pertes (Schmidt et al. 2022).

Élaborer une approche narrative de groupe pour soutenir des familles en deuil au Brésil pendant la pandémie de COVID-19

En juin 2020, plus de 36 000 décès dus à la COVID-19 avaient déjà été enregistrés au Brésil (Silva et al. 2021). Il est devenu évident qu’il fallait d’urgence élaborer des modèles d’intervention pour aider les personnes qui avaient perdu des proches et avaient besoin d’un soutien psychologique.

Comme les autres universités fédérales et d’État brésiliennes, financées par les impôts de la population, l’Université de Brasília a pour mission de développer des projets qui profitent à la communauté et d’élargir la portée des activités et des connaissances construites dans le cadre universitaire. Plusieurs de ces projets ont été proposés pendant la pandémie de COVID-19, créant des espaces de soutien et d’aide à la population.

À ce moment-là, le corps enseignant du département de psychologie clinique de l’Université de Brasília a été invité à concevoir et à proposer une thérapie de groupe pour les personnes ayant perdu des membres de leur famille à cause de la COVID-19. Avec l’appui de psychologues bénévoles, les deux signataires de cet article ont répondu à cette invitation et élaboré une approche dont la thérapie narrative est le principe directeur. Michael White (1998, 2007) a observé que, pendant le deuil, bien des personnes vivent non seulement la douleur de la perte, mais aussi un sentiment de rupture de leur identité, puisque l’identité se construit en grande partie à travers les liens tissés au cours de la vie. Il a fini par proposer les conversations de re-membrement comme une façon d’appliquer la métaphore du club de la vie. White expliquait que, lorsque nous perdons un membre important de ce club, nous risquons de perdre des aspects importants de ce que nous sommes. On entend souvent des personnes endeuillées dire qu’« une partie de moi est partie aussi ». Il a donc proposé une démarche novatrice : trouver des façons pour que les liens continuent de vivre même après la mort. Le re-membrement invite les personnes à garder les histoires, les influences et les héritages des êtres chers activement intégrés à leur récit de vie, même après leur décès.

Le travail révolutionnaire de Hedtke et Winslade (2004) élargit cette idée en proposant une manière de la mettre en œuvre. Ce duo a élaboré un matériel inspirant pour l’animation de groupes de deuil, qui encourage des pratiques intégrant les histoires, les valeurs et les héritages des personnes défuntes à la vie des personnes endeuillées. Par des récits, des rituels et des actions symboliques, les personnes participantes sont invitées à maintenir une relation significative avec leurs êtres chers, en reconnaissant leur présence métaphorique dans leur vie.

Dans des publications ultérieures, l’approche narrative du deuil a été élargie et complexifiée, renforçant une position opposée aux théories psychologiques classiques du deuil, qui présupposent souvent la dissolution de la relation. Dans une perspective narrative, les liens entre les vivants et les morts peuvent rester durables, accessibles et potentiellement transformateurs (Hedtke et Winslade 2017). Cette vision du deuil a été diffusée en Amérique latine par Campillo (2021), qui propose une articulation des conversations de re-membrement inspirée de ces travaux et explique comment des pratiques narratives, comme l’arbre de vie et d’autres approches, peuvent constituer des réponses thérapeutiques significatives à la douleur de la perte.

L’approche décrite ici repose sur un questionnement réflexif centré sur deux axes principaux : (a) les façons dont la personne décédée reste vivante dans l’identité de celles et ceux qui sont encore là, et (b) les marques que chaque personne endeuillée pense avoir laissées dans la vie de la personne défunte. L’objectif est ainsi d’élargir les possibilités de réécriture de l’identité de la personne endeuillée, afin que les héritages de la personne défunte soient reconnus et honorés, et continuent de façonner son parcours. Nous proposons ensuite un format de groupe en six séances (voir le tableau 1) : les deux premières rencontres installent un cadre sûr et accueillant où les membres du groupe partagent leurs histoires ; les deux suivantes sont consacrées aux conversations de re-membrement ; les deux dernières s’orientent vers le travail sur les projets de vie.

Tableau 1 — Thèmes des séances

  • Séance 1. Faire connaissance avec le groupe et poser les règles communes. L’équipe d’animation accède aux difficultés et aux compétences des membres du groupe en écoutant les récits que ces personnes apportent spontanément.
  • Séance 2. Explorer le réseau de soutien et les compétences. L’équipe d’animation demande aux membres ce que cela fait d’appartenir à un groupe qui partage des pertes, mais aussi de nombreuses compétences. Elle les invite aussi à réfléchir aux personnes sur qui compter.
  • Séance 3. Présenter l’être cher et ses histoires. L’équipe d’animation propose de réfléchir à la façon dont les proches décédés ont contribué à la vie des membres du groupe, et à la manière dont ce lien a influencé leur identité et ce qu’elles sont aujourd’hui. Elle invite aussi à penser aux façons dont chaque membre a influencé la vie de ces proches.
  • Séance 4. Relier les histoires partagées et les résonances des membres du groupe. L’équipe d’animation demande aux membres en quoi les histoires partagées dans le groupe les ont touchés.
  • Séance 5. Rechercher les compétences et les réseaux communautaires. L’équipe d’animation demande aux membres de se remémorer les stratégies et les compétences partagées par les autres au fil des séances, et lesquelles intégrer à sa propre vie.
  • Séance 6. Aller de l’avant et revitaliser les projets avec les héritages des êtres chers. L’équipe d’animation encourage les membres du groupe à réfléchir à la façon dont les personnes décédées continueront de faire partie de leur vie. Elle propose aussi de réfléchir à la reprise de projets et à l’élaboration de nouveaux.

Les premières séances visent à établir des règles communes de fonctionnement du groupe et à inviter les membres à partager les histoires des pertes qui les ont amenés à la rencontre. Il est important d’accueillir ces histoires, car il est fréquent que les personnes aient le sentiment de ne pas devoir en parler, soit parce qu’elles pensent que cela affectera les autres, soit parce que l’entourage décourage ces paroles, dans l’idée que se souvenir aggrave la douleur (Silva et al. 2021). Comme le note Michael White (2007), avant de faire place aux histoires alternatives et de les renforcer, les thérapeutes cherchent d’abord à comprendre les récits que les personnes apportent, car c’est ce qui rend possible le travail de réécriture. Les conversations de réécriture consistent à explorer les histoires alternatives des personnes, souvent occultées par les histoires dominantes saturées par le problème, et à construire un nouveau récit de leur vie à partir d’événements négligés qui révèlent des intentions, des valeurs et des engagements significatifs (White et Epston 1990).

Cela crée un espace de double écoute : lorsque les membres du groupe parlent de leurs pertes, ces membres parlent aussi des compétences et des savoirs qui les soutiennent (Campillo 2009). Comme l’a indiqué White (2006), la double écoute est la pratique qui consiste à écouter à la fois la douleur et les signes coexistants de résistance, d’espoir, de valeurs et d’intentions, même quand ils ne sont pas formulés explicitement. En thérapie narrative, la double écoute est essentielle, puisqu’il s’agit de ne pas réduire la personne aux récits de souffrance saturés par le problème. C’est donc une façon d’accueillir les histoires de traumatisme, de perte ou d’oppression, tout en écoutant attentivement ce que la douleur révèle des engagements et des intentions de la personne : protéger, rester reliée à des valeurs et à des êtres chers, entretenir les espoirs et les rêves auxquels elle tient.

Lors des rencontres suivantes, l’équipe d’animation cherche à encourager à la fois la réécriture et le re-membrement (White 1998, 2007). Elle pose des questions qui invitent les membres du groupe à penser à la place que l’être cher disparu occupe dans leur vie et à la façon dont cette personne a contribué à leur identité. On invite aussi chaque membre à explorer la façon dont sa propre présence a contribué à la vie et à l’identité de la personne décédée. Ces questions élargissent les possibilités de réflexion et d’action sur la manière dont les héritages laissés par ces êtres chers peuvent faire partie de l’avenir des membres du groupe.

L’Université de Brasília a proposé des groupes fondés sur cette approche à trois reprises : en juillet et en octobre 2020, puis en février 2021. Les trois éditions se sont tenues en ligne, gratuitement, et ont réuni des personnes de tout le Brésil (Silva et al. 2021).

Après la troisième édition, l’Université de Brasília et le Secrétariat à la Santé du District fédéral se sont associés pour diffuser cette approche auprès des psychologues du Système unique de santé brésilien (SUS), au moyen d’un cours théorique et pratique. L’objectif était de former ces psychologues à appliquer l’approche dans l’animation de groupes pour les proches de personnes mortes de la COVID-19, en intégrant la pratique à une formation théorique et pratique.

Objectifs de l’étude

Cette étude visait à comprendre l’usage d’une approche d’intervention psychosociale fondée sur la thérapie narrative, dans le cadre d’un soutien en ligne aux personnes ayant perdu des membres de leur famille à cause de la COVID-19. Pour cela, nous avons examiné les récits de l’équipe d’animation concernant (a) le processus de groupe et (b) les répercussions du cours sur leur parcours professionnel.

Méthode

Positionnement de l’équipe de recherche

Deux psychologues, titulaires d’un doctorat en psychologie et d’une spécialisation en thérapie familiale, ont mené cette étude. Le constructionnisme social constitue leur socle épistémologique commun et nourrit leur pratique de thérapeutes et de chercheuses. La première autrice a élaboré l’approche présentée dans cet article pour l’animation de groupes de familles en deuil après la COVID-19, et elle a travaillé comme animatrice et superviseure dans les trois premiers groupes proposés par l’université. Elle a été enseignante et superviseure dans le cours présenté ici. La seconde autrice a été superviseure dans les trois premiers groupes proposés par l’université, mais n’a pas participé au cours.

Participants

Cinquante-quatre psychologues ont suivi un cours théorique et pratique pour animer une approche de groupe en ligne, fondée sur la thérapie narrative, destinée aux personnes qui avaient perdu des membres de leur famille à cause de la COVID-19. Trente et une de ces personnes étaient employées par le Secrétariat à la Santé du District fédéral : 42 % travaillaient en soins primaires, 42 % en soins secondaires et 16 % en soins tertiaires. Les autres psychologues du cours exerçaient dans des institutions partenaires, comme des universités, des écoles supérieures et des formations de troisième cycle. Le tableau 2 présente les caractéristiques sociodémographiques de ce groupe de psychologues.

Tableau 2 — Description sociodémographique des psychologues qui ont suivi le cours

  • Sexe. Féminin : 85,2 % ; masculin : 14,8 %.
  • Âge. De 21 à 44 ans : 87 % ; de 45 à 60 ans : 11 % ; plus de 60 ans : 2 %.
  • Race (catégories brésiliennes). Blanche : 53,7 % ; noire : 44,5 %.
  • Expérience professionnelle. Moins de 5 ans : 26 % ; de 5 à 15 ans : 56 % ; plus de 15 ans : 18 %.
  • Formation. Licence : 7 % ; spécialisation : 74 % ; master : 13 % ; doctorat : 6 %.

Plan de recherche et procédure

Une étude de cas (Stake 1994) a été menée sur le cours de formation théorique et pratique conçu dans le cadre du partenariat entre l’Université de Brasília et le Secrétariat à la Santé du District fédéral.

Le cours

Il durait 60 heures, réparties entre activités synchrones et asynchrones. Les activités synchrones comprenaient des exposés théoriques, la discussion de textes et des échanges d’expériences (2 heures par semaine) ; les activités asynchrones comprenaient des lectures, la préparation de supports et la planification des interventions (4 heures par semaine). Le contenu théorique portait sur les facteurs thérapeutiques du groupe, le constructionnisme social, la thérapie narrative et les précautions éthiques à prendre dans un groupe de soutien en ligne. Un aspect novateur du cours était qu’il proposait aussi à la communauté des groupes de soutien thérapeutique : le suivi séance par séance faisait ainsi partie de la formation elle-même.

Le cours s’est déroulé de mai à août 2021. Une fois les modules théoriques achevés, les groupes ont été constitués et animés par trois personnes (deux psychologues et une personne en stage du cursus de psychologie de l’Université de Brasília), qui recevaient un soutien continu par un forum virtuel. La composition des groupes dépendait de l’emploi du temps des psychologues. Les stagiaires accompagnaient les groupes pour soutenir les psychologues, observer les séances et prendre des notes. On a aussi estimé que ce serait, pour ces stagiaires, une occasion importante de développer des compétences utiles à leur future pratique professionnelle.

Les groupes ont été annoncés sur les réseaux sociaux, et les personnes intéressées se sont inscrites au moyen de formulaires en ligne. Au total, 255 personnes de différentes régions du Brésil ont été réparties en groupes de 15 membres au plus. Le tableau 3 présente les membres des groupes.

Tableau 3 — Caractéristiques des membres des groupes

  • Genre. Femme cis : 90 % ; femme trans : 0,5 % ; homme cis : 9 % ; homme trans : 0 % ; personne non binaire : 0,5 %.
  • Âge. 16 à 21 ans : 5 % ; 22 à 44 ans : 57 % ; 45 à 60 ans : 30 % ; plus de 60 ans : 8 %. Moyenne : 42,3 ans (ET : 12,3) ; étendue : 16 à 83 ans.
  • Race (catégories brésiliennes). Blanche : 39 % ; noire : 56 % ; asiatique : 2 % ; autochtone : 0,4 % ; non précisée : 0,6 %.
  • Situation conjugale. Personnes mariées : 38 % ; divorcées : 7 % ; veuves : 22 % ; célibataires : 33 %.
  • Niveau d’études. Primaire inachevé : 3,5 % ; primaire achevé : 4 % ; secondaire inachevé : 3,5 % ; secondaire achevé : 15 % ; études supérieures inachevées : 12 % ; diplôme du supérieur : 28 % ; troisième cycle : 34 %.
  • Proches perdus pendant la pandémie. Enfant : 4 % ; parent : 35 % ; frère ou sœur : 10 % ; mari, épouse ou fiancé(e) : 19 % ; grands-parents : 1 % ; oncle, tante, cousin, cousine, neveu ou nièce : 5 % ; belle-famille : 2 % ; ami ou amie : 2 % ; pertes multiples : 22 %.

Accès à l’expérience vécue de l’équipe d’animation

L’expérience vécue des personnes qui animaient les groupes a été recueillie à travers leurs comptes rendus dans les forums d’un environnement numérique d’apprentissage (Moodle). Les forums sont des outils importants de l’enseignement à distance : ils offrent un espace où l’on peut poser des questions, lever des doutes et partager idées, expériences et réflexions (Pires et Veloso 2023). Chaque forum portait sur un thème précis : (1) les facteurs thérapeutiques du groupe, les fondements du constructionnisme social et l’usage de la thérapie narrative en groupe ; (2) les effets relationnels et psychologiques de la pandémie de COVID-191 ; et (3) la planification des groupes. Du quatrième au neuvième forum, les personnes chargées de l’animation étaient invitées à décrire les séances qu’elles venaient de mener, juste après chaque rencontre. Leurs récits ont aussi été recueillis au moyen d’un rapport métacognitif dans lequel elles évaluaient leur progression dans le cours.

Analyse des données

Nous avons analysé les comptes rendus de séance de l’équipe d’animation pour comprendre leurs récits du processus de groupe. Nous avons aussi analysé les forums dans lesquels ces personnes rendaient compte de leurs lectures, de la planification des groupes et de leur expérience du cours.

Nous avons mené une analyse thématique réflexive sur ces deux ensembles de récits (Braun et Clarke 2021). Cette méthode permet de saisir les significations avec plus de profondeur et laisse place à l’interprétation de l’équipe de recherche dans la construction des thèmes à partir des descriptions de l’équipe d’animation. Chaque chercheuse a d’abord mené les analyses de son côté, puis elles les ont discutées ensemble. Il faut noter qu’en analyse thématique, lorsque deux personnes ou plus analysent le même matériau, il ne s’agit pas de parvenir à un accord (Terry et al. 2017) : la pluralité des regards élargit les possibilités d’interprétation. Dans le même but, nous avons aussi utilisé le logiciel Requalify.ai (version 0.1 ; Martins et al. 2024), qui aide au codage. Le logiciel a été utilisé après le codage fait par l’équipe de recherche, et ses résultats ont complété la description et la discussion des thèmes.

L’analyse a suivi huit étapes : (a) lecture répétée et attentive du matériau par chacune des deux chercheuses, séparément, pour se familiariser avec les récits recueillis ; (b) élaboration des codes initiaux ; (c) analyse du matériau avec le logiciel Requalify.ai ; (d) comparaison entre les codes élaborés par l’équipe de recherche et l’analyse du logiciel ; (e) réunions de travail à deux pour développer les codes ; (f) élaboration des thèmes par chacune, séparément ; (g) réunions à deux pour réviser et affiner les thèmes ; et (h) rédaction du texte.

Critères de qualité

Nous avons cherché à adopter des critères de qualité en accord avec notre socle épistémologique et reconnaissant l’importance de la subjectivité de toutes les personnes impliquées (Morrow 2005). Les deux chercheuses ont analysé et discuté les données pour intégrer et élargir les significations attribuées. Elles avaient des rapports différents avec le cours présenté ici, ce qui a permis à chacune d’analyser les données depuis son point de vue propre : l’une était proche du cours, où elle intervenait comme enseignante et superviseure ; l’autre n’y avait pas participé et portait un regard neuf sur des données qu’elle découvrait pour la première fois. L’équipe de recherche s’est aussi efforcée d’être fidèle aux récits des personnes inscrites au cours, en reprenant leurs propres mots chaque fois que possible pour mieux rendre les significations qu’elles attribuaient à l’expérience. De même, des versions contradictoires ont été retenues pour exprimer la diversité des points de vue de l’équipe d’animation.

Considérations éthiques

Cette étude a suivi les principes éthiques énoncés dans la résolution 510 du 7 avril 2016, qui encadre la recherche en sciences humaines et sociales au Brésil (Brazilian National Council of Justice 2016). Ces principes comprennent le respect de l’autonomie, de la liberté, de la diversité et des valeurs des personnes participantes. La confidentialité et l’anonymat ont été dûment préservés. Selon cette résolution, les études qui analysent des données issues spontanément de l’exercice ordinaire de la pratique professionnelle, sans procédures spécifiques destinées à répondre à une question de recherche particulière, n’ont pas à être soumises à un comité d’éthique de la recherche. Cette étude décrit un cours destiné à former des psychologues à l’animation de groupes pour les proches de personnes mortes de la COVID-19. Lors de la conception du cours, il ne s’agissait pas de faire de la recherche : l’accent était mis sur la formation des psychologues et le service à la population. Après la fin du cours, nous avons choisi de documenter l’expérience en analysant le matériau publié dans les forums du cours. Toutes les données utilisées dans cette étude ont été présentées spontanément par les personnes participantes dans les forums pendant le cours. Aucun entretien n’a été mené et aucun questionnaire spécifique n’a été soumis à des fins de recherche. Les résultats et la discussion présentés ici reposent sur des analyses et des réflexions menées après la fin d’une intervention professionnelle. Conformément à la réglementation brésilienne, et dès lors que les personnes participantes ne sont pas identifiables, précaution adoptée dans cette étude, la soumission à un comité d’éthique n’était pas requise.

Résultats et discussion

Le processus du groupe

Le processus du groupe a été analysé à travers deux thèmes. Le tableau 4 présente ces thèmes, avec leurs sous-thèmes et des exemples de codes.

Tableau 4 — Le processus du groupe : thèmes, sous-thèmes et codes

  • Thème 1. Créer un espace sûr où le cœur peut vivre son deuil. Sous-thème « Accueillir et respecter les particularités de chaque parcours ». Exemples de codes : complexités et particularités des processus de deuil ; besoin d’un espace qui accueille et respecte les différents processus de deuil. Sous-thème « Le collectif, soutien des processus de reconstruction ». Exemples de codes : rôle actif des membres du groupe ; importance de parler et d’écouter pour le processus de liaison entre les membres ; validation et acceptation mutuelles ; les rencontres ont offert un espace de réflexion profonde sur la douleur de la perte et la possibilité de se reconstruire ; création de nouveaux réseaux de soutien affectif ; intégration des membres du groupe dans les histoires personnelles les uns des autres.
  • Thème 2. L’interrelation continue du passé, du présent et de l’avenir dans la resignification des expériences vécues. Sous-thème « Le re-membrement comme resignification des absences ». Exemples de codes : réécriture des souvenirs ; contribution des proches décédés à la vie des membres du groupe ; valorisation des souvenirs affectifs ; potentiel transformateur de la perte ; garder vivante la présence des proches disparus. Sous-thème « Continuer à vivre : renouer avec des projets au-delà du deuil ». Exemples de codes : célébrer la vie et les héritages des proches décédés ; se réengager dans la vie quotidienne ; vivre un jour à la fois.

Créer un espace sûr où le cœur peut vivre son deuil

Le premier thème renvoie au processus vécu à la fois par l’équipe d’animation et par les membres du groupe, qui co-créent un espace de soutien mutuel. La relation dialectique entre le particulier et le collectif y est présente : les récits soulignent l’importance d’un contexte où les particularités et les différences sont accueillies et respectées, ainsi que le potentiel de création et de transformation collectives.

Accueillir et respecter les particularités de chaque parcours

Au fil des séances, les récits des membres du groupe ont entremêlé des expériences partagées, qui créaient des liens, et des récits soulignant le caractère unique du deuil de chaque personne.

Par moments, la pluralité de ces histoires rend les personnes réflexives et très émues, parce que certaines voient leurs êtres chers comme de grands héros. En même temps, d’autres éprouvent une grande colère envers la personne défunte, parce qu’elle n’a pas assez respecté la distanciation sociale.

Reconnaître et respecter le caractère unique de chaque parcours est central dans les approches narratives. Michael White (2009) soulignait la singularité de chaque trame narrative et de chaque parcours thérapeutique, puisqu’ils se déploient « d’une manière qui ne pouvait pas être prévue avant le voyage lui-même, et au sens où chaque voyage apporte avec lui des options pour entrer dans de nouveaux territoires de pensée et de pratique » (p. 19).

Un autre aspect qui montrait les particularités des histoires partagées par les membres du groupe était leur rapport à leur réseau de soutien. Certaines personnes reconnaissaient l’importance de leur réseau, d’autres sentaient qu’elles ne pouvaient pas parler de leurs pertes avec leurs proches : « Nous avons aussi eu des récits de solitude quelque temps après le décès, à cause de la pression pour reprendre le cours de la vie. Une participante a raconté que cela avait contribué à l’éloigner d’un réseau de soutien » (personne facilitatrice 52). D’autres, en revanche, sentaient qu’elles « ne pouvaient laisser personne s’approcher à cause de la douleur et parce que les gens ne comprenaient pas l’ampleur de la douleur » (personne facilitatrice 3), et d’autres encore préféraient vivre ce moment seules :

Une des membres du groupe, dont le mari est mort de la COVID-19, nous a dit que ses amis et sa famille essayaient toujours de l’aider, mais que pour le moment elle préférait être « dans le silence », tout en reconnaissant l’attention qu’il y avait derrière leurs efforts. Selon elle, « mon deuil est solitaire ». À ce moment-là, le groupe a répondu par un soutien attentif ; deux autres membres ont accueilli sa parole et souligné le caractère unique de cette expérience de deuil, comme quelque chose de singulier et d’incomparable d’une personne à l’autre.

Ces rencontres ont montré l’importance de créer un espace où les personnes peuvent parler de leurs pertes autant que nécessaire (Campillo 2009 ; White 1998, 2007). Les processus de deuil des membres du groupe se sont révélés uniques et non linéaires, entremêlant des moments centrés sur la perte et des moments qui mettaient en lumière les compétences et les savoirs qui les soutiennent. Au cours du processus, chaque personne en était à un point différent de son cheminement. Si l’équipe d’animation était attentive à cette pluralité, il faut souligner que le groupe lui-même a montré sa capacité à l’accueillir :

À mesure que les membres du groupe commencent à partager des récits d’affects, de sensations et d’émotions uniques, on voit le groupe se mettre en mouvement pour établir sa propre dynamique. Cela nous invite, comme thérapeutes, à redéfinir notre rôle tout au long du processus. Pour moi, c’est l’un des aspects les plus riches du travail de thérapeute dans un groupe thérapeutique.

Étant donné la singularité des histoires et des parcours thérapeutiques de chaque personne, cette approche de groupe ne convient peut-être pas à toutes les personnes endeuillées par la mort d’un proche. L’équipe d’animation a rapporté que certains membres avaient cessé de venir, en expliquant ne pas se sentir encore en état de parler de leur perte. D’autres ont fait une pause de plusieurs séances avant de revenir, ce qui laisse penser qu’il leur fallait plus de temps avant de se réengager dans le groupe.

Le collectif, soutien des processus de reconstruction

Les liens tissés entre les membres du groupe leur ont permis de revisiter leur douleur, leurs joies et leurs histoires de vie depuis une position de soutien et d’accueil. Les sentiments complexes portés depuis la mort de leurs proches, ainsi que les difficultés communes face aux pertes vécues pendant la pandémie, sont apparus comme des éléments de connexion entre les membres, favorisant l’identification, l’empathie et la solidarité, comme le relève la personne facilitatrice 21 :

Au sein du groupe, on se désignait comme collègues ou camarades de route, repéraient des ressemblances dans leurs sentiments et on s’accueillait mutuellement. Certaines paroles des membres du groupe m’ont profondément parlé, comme : « Je remercie ma collègue, parce qu’elle a mis des mots exactement sur ce que je ressens sans arriver à l’exprimer : le sentiment que je n’existe plus. »

L’équipe d’animation a aussi souligné l’importance de parler comme d’écouter. Pendant qu’une personne raconte son histoire, les autres écoutent et la valident, tandis que la personne entend ses propres mots depuis une position nouvelle. Les histoires s’entrelacent : avec la contribution, l’échange et la reconnaissance partagée de chaque personne, le récit collectif s’épaissit. En étant témoins de la douleur de quelqu’un qui vivait une situation si proche de la leur, les membres du groupe ont à la fois manifesté et reconnu une part de leur propre capacité d’agir.

Les approches thérapeutiques fondées sur le constructionnisme social soulignent l’importance de conjuguer savoirs et perspectives pour élargir les possibilités d’action (Andersen 2002 ; Carrijo et Rasera 2010 ; Grandesso 2008 ; Paula-Ravagnani et al. 2017). Nous pensons que la polyphonie du groupe et les liens entre ses membres ont renforcé ce processus. La pratique de la double écoute (Campillo 2009), c’est-à-dire l’attention portée à la fois à l’histoire du problème et aux récits alternatifs, qui reconnaît la blessure tout en laissant place à l’émergence de nouvelles histoires, a favorisé la réécriture et a été portée non seulement par l’équipe d’animation mais, surtout, par les autres membres du groupe. Au-delà du soutien exprimé, les membres du groupe ont pratiqué la double écoute, regardant au-delà du désespoir pour reconnaître, nommer et honorer la lutte intense de leurs êtres chers et leurs efforts pour préserver leur dignité.

L’équipe d’animation a rapporté que les membres du groupe faisaient de plus en plus partie de la vie les uns des autres, et que les sujets abordés en séance commençaient à changer. Les membres échangeaient des conseils sur des questions pratiques du quotidien, comme les moyens d’augmenter leurs revenus, ce qui renforçait encore les liens et montrait un sentiment croissant d’appartenance et de confiance. À la fin des séances, les membres de certains groupes avaient trouvé des moyens de rester en contact, en échangeant leurs numéros de téléphone et en créant des groupes WhatsApp. Ces groupes de deuil semblent avoir agrandi les « clubs de la vie » de leurs membres, enrichissant leurs récits et élargissant leurs possibilités d’action (White 2009). En ce sens, des groupes de deuil comme celui décrit ici peuvent remplir des fonctions proches des cérémonies définitionnelles proposées par White, dès lors que leurs membres servent les uns pour les autres de témoins extérieurs, repoussant les limites des trames narratives présentées au départ.

L’interrelation continue du passé, du présent et de l’avenir dans la resignification des expériences vécues

Ce thème porte sur les récits de l’équipe d’animation au sujet de l’usage des pratiques narratives dans les processus de réécriture et d’élargissement des récits personnels. Les deux sous-thèmes présentés illustrent les relations complexes et intrinsèques entre passé, présent et avenir. Ils montrent que les expériences vécues s’influencent mutuellement dans plusieurs directions, dans la construction continue du sens (Carrijo et Rasera 2010 ; Grandesso 2008 ; White et Epston 1990). Si le passé contribue aux significations attribuées au présent et à ce qui semble possible pour l’avenir, le présent, à son tour, donne un sens nouveau au passé et ouvre de nouvelles possibilités d’action.

Le re-membrement comme resignification des absences

Ce sous-thème indique que les questions posées par l’équipe d’animation (« Qu’est-ce que la personne décédée a apporté à votre vie ? » et « Qu’avez-vous apporté à la vie de cette personne ? ») ont été comprises comme « fondamentales pour la construction de récits valorisés ». Les membres du groupe ont présenté leurs êtres chers de multiples façons, par des vidéos, des photos, des poèmes, des chansons et des histoires, en nommant des traits de caractère et en rappelant des épisodes de vie qui illustraient la relation et les liens entre la personne endeuillée et le proche décédé. Du point de vue de l’équipe d’animation, ces moments chargés d’émotion ont permis aux membres du groupe de donner un sens nouveau à leurs expériences et de mener une réflexion profonde :

Une membre du groupe a réfléchi au fait que la seule façon pour ses enfants de connaître leur père serait à travers les histoires qu’elle leur raconterait. Elle a donc décidé de créer chez elle un lieu qui raconterait l’histoire de la vie de leur père, pour honorer sa vie, et non sa mort. Elle a aussi affirmé qu’il leur revenait désormais de garder leurs proches vivants pour celles et ceux qui restent. […] Une belle parole : « Maintenant, son cœur bat dans le mien » ; « Son départ n’efface pas son existence ».

Une jeune participante qui avait perdu sa mère et s’était longtemps tue a été émue de reconnaître que l’héritage de sa mère était en elle. « Je n’y avais jamais pensé de cette façon. Ça m’a donné de la force », a-t-elle dit.

L’activité proposée a atteint son objectif : favoriser les conversations de re-membrement. Cette pratique narrative cherche à renforcer et à reconstituer les relations entre les personnes et celles qui ont compté pour elles et ont contribué à façonner leur identité, que ces personnes soient vivantes ou non (Campillo 2009 ; White 1998, 2007). Le concept repose sur l’idée que les relations significatives ne s’arrêtent pas forcément avec l’absence physique, mais peuvent continuer d’influencer et d’enrichir la vie d’une personne, sur le plan symbolique et affectif. L’accent a aussi été mis sur le fait d’écouter et de raconter des histoires sur les personnes défuntes, une pratique que la thérapie narrative considère comme importante dans le processus de deuil. La force des trames narratives ressortait des récits qui les présentaient comme des moyens de transformer la douleur de la perte en significations porteuses, en réaffirmant l’importance de la personne dans leur vie et en repérant comment ces liens continuent de contribuer à leur identité et à leur bien-être affectif. Dans les parcours thérapeutiques des groupes, les conversations de re-membrement ont ouvert une nouvelle phase, dans laquelle les histoires partagées par les membres ont favorisé la resignification et la construction d’histoires alternatives, comme l’indique la personne facilitatrice 42 :

Après la phase initiale du groupe, essentiellement fondée sur des versions saturées par le problème, il a été très gratifiant de voir comment les conversations de re-membrement ont permis au groupe de passer à une nouvelle étape, marquée par la resignification des absences. Le re-membrement a ouvert un espace aux conversations de réécriture : chaque participant a pu passer de trames endeuillées à des trames préférées, en nommant la façon dont la présence de l’être cher perdure dans son quotidien, et réécrire ainsi la perte et l’expérience du deuil.

L’équipe d’animation a soutenu ces résultats en invitant les membres du groupe à explorer des histoires, des souvenirs et des expériences partagées avec leurs êtres chers, une ligne de questionnement centrale pour maintenir les personnes défuntes comme membres du « club de la vie » (White 1998, 2007). Selon White (1998, 2007), les questions orientées vers les contributions mutuelles, les valeurs et les compétences servent d’échafaudage pour épaissir les identités préférées et favoriser la capacité d’agir personnelle.

Continuer à vivre : renouer avec des projets au-delà du deuil

Ce sous-thème porte sur le point de vue de l’équipe d’animation quant à la façon dont les membres du groupe ont intégré l’expérience de la perte et le souvenir de leurs proches décédés dans leurs projets d’avenir. Selon ces récits, les membres des groupes ont pu partager librement leurs perceptions, qui allaient d’un intérêt amoindri et du sentiment de ne pas encore être en état de reprendre des projets jusqu’à la reconnaissance que le réengagement commence souvent par de petits pas : « un jour à la fois », « petit à petit, je tiens debout » (personne facilitatrice 28).

En général, les projets reprenaient. Ils concernaient des questions du quotidien et la reprise d’activités au présent, ce que je considère comme des mouvements essentiels, qui servent d’échafaudage à des projets plus élaborés. Être en famille, célébrer à nouveau des moments importants, reprendre le travail, retrouver une vie sociale étaient des exemples de projets repris. J’ai entendu dire, dans le groupe, qu’on n’y arriverait pas, puis, avec le temps, le sentiment est venu de revenir peu à peu à ses projets de vie. Certaines personnes ont dit ne pas pouvoir planifier leur vie à long terme, mais être satisfaites de retrouver leur quotidien, un jour à la fois.

Le rôle que ce type de groupe peut jouer dans des situations aussi éprouvantes que celles vécues par les personnes qui ont perdu des proches pendant une pandémie est apparu clairement : « Les membres du groupe ont dit trouver du réconfort dans l’exercice inédit consistant à donner un sens nouveau à la présence de l’être cher, à re-membrer la vie et son héritage pour soi et pour le monde. » (personne facilitatrice 51).

Du point de vue de l’équipe d’animation, ces moments chargés d’émotion ont ouvert un espace de réflexion et de réécriture. Les membres des groupes ont salué des pratiques narratives comme la réécriture et la double écoute, et les ont adoptées avec intensité tout au long des séances. Ces résultats concordent avec les apports de Michael White (1998) et de Marta Campillo (2009), qui nous invitent à redéfinir le deuil comme une relation qui se poursuit et un processus de resignification porteur de sens, qui conteste les pratiques hégémoniques prônant le détachement. En plaçant le souvenir de l’être cher dans un dialogue relationnel et appréciatif, l’approche a renforcé les conclusions identitaires préférées et intégré les relations significatives à la vie présente et aux projets de vie à venir.

Le processus de l’équipe d’animation

Deux thèmes, présentés dans le tableau 5, permettent de comprendre le processus vécu par les personnes qui animaient les groupes et les significations qu’elles attribuaient à cette expérience.

Tableau 5 — Le processus de l’équipe d’animation : thèmes, sous-thèmes et codes

  • Thème 1. Le cours, une occasion de réécrire les expériences professionnelles. Sous-thème « Le constructionnisme social et la thérapie narrative, source de réflexion et de dialogue ». Exemples de codes : développement et transformation personnels et professionnels ; reconnaissance de la progression professionnelle. Sous-thème « La relation à l’autre, qui élargit les expériences et les pratiques professionnelles ». Exemples de codes : valorisation de la supervision et de l’apprentissage collectif ; soutien mutuel entre collègues ; écoute active.
  • Thème 2. Reconstruire les frontières face à la nouveauté. Sous-thème « Proximité entre le personnel et le professionnel dans un contexte d’urgence sanitaire ». Exemples de codes : craintes quant à la manière de gérer les résonances ; ressemblances entre les expériences des psychologues et celles des membres du groupe. Sous-thème « Des frontières qui s’estompent entre l’université et le système de santé publique ». Exemples de codes : importance du partenariat entre l’université et le SUS ; soutien institutionnel et réseaux de collaboration ; désir de continuer à travailler avec les groupes ; propositions de nouvelles actions ; importance de la formation continue.

Le cours, une occasion de réécrire les expériences professionnelles

Ce thème examine les trajectoires complexes des personnes facilitatrices tout au long du cours et la manière dont leur participation a soutenu la réécriture de leurs récits professionnels. Elles ont souligné l’effet de leur rencontre avec le constructionnisme social et la thérapie narrative, et l’importance de créer un espace dialogique marqué par l’apprentissage collectif, comme le montrent les sous-thèmes suivants.

Le constructionnisme social et la thérapie narrative, source de réflexion et de dialogue

Ce sous-thème rassemble les réflexions des psychologues sur la position adoptée après avoir travaillé les textes et les discussions sur la thérapie narrative et le constructionnisme social. Ces psychologues ont revisité et reconstruit leurs représentations de ce qu’est l’être humain, de la nature des conversations thérapeutiques et de ce que signifie y prendre part, quel que soit le rôle de chaque personne. Le constructionnisme social n’est pas seulement un ensemble de repères sur la façon de comprendre et de traiter les problèmes présentés par les personnes qui demandent un soutien professionnel (Guanaes-Lorenzi et al. 2014 ; McNamee et Gergen 2020). C’est une vision du monde qui comporte des engagements ontologiques et épistémologiques, lesquels façonnent notre manière d’agir dans le monde. Les personnes facilitatrices ont souligné l’importance de comprendre l’être humain comme un être social, constitué dans le langage et dans les significations qu’il attribue à ses interactions :

Je pense que les approches postmodernes sont très pertinentes quand on envisage un groupe thérapeutique. À mon sens, elles apportent une compréhension novatrice, essentielle dans ce cadre : le regard social. De ce point de vue, les questions soulevées ne sont pas le produit d’individus isolés, mais sont construites socialement dans des contextes et des réalités différents. À mon avis, allier cette notion à la pratique est fondamental quand on anime un groupe thérapeutique.

L’équipe d’animation a aussi souligné la polyphonie et la nécessité d’être ouvert à la diversité :

Pour moi, les postulats du constructionnisme ont beaucoup de sens quand il s’agit de vivre une clinique qui permet l’expression de multiples manières d’être au monde. Le refus de la vérité absolue, par exemple, nous ouvre aux vérités produites par les individus et les collectifs, et crée des occasions d’une écoute qui ne cherche pas un résultat a priori mais co-crée collectivement des possibles. Je crois que les postulats des thérapies postmodernes nous permettent d’élargir nos pratiques dans le SUS vers des approches plus inclusives, qui renforcent l’autonomie.

Les récits de l’équipe d’animation reconnaissaient donc que le constructionnisme social et la thérapie narrative s’accordent avec des valeurs précises de la pratique thérapeutique. Comme l’ont souligné Manfrim et Rasera (2016), la pratique thérapeutique nourrie par le constructionnisme social porte un engagement éthique envers le changement social, ce que relève la personne facilitatrice 15.

L’article cité dans les références rappelle le code de déontologie des psychologues et nos engagements éthiques et politiques. Une psychologie qui interroge de façon critique les inégalités, les préjugés et les autres problèmes qui touchent l’existence vécue est donc essentielle.

En ce sens, les postulats de la thérapie narrative appellent les personnes facilitatrices à porter un regard large sur celles et ceux avec qui elles travaillent, en reconnaissant leurs complexités et leur potentiel :

Lire des textes aux concepts denses et nouveaux… Un point important de ma pratique professionnelle est de ne jamais oublier de se centrer sur le potentiel. Souvent, avec les exigences du quotidien, on peut se laisser happer et réduire l’écoute aux dommages, aux défauts et aux problèmes. Découvrir la thérapie narrative, et comprendre qu’elle consiste à saisir les histoires de vie des personnes et à les réécrire, m’a permis de regarder de plus près les personnes que j’accompagne, en sachant qu’il y a plus que le seul problème.

Dans ce but, l’importance d’adopter une position de non-savoir (Anderson et Goolishian 2020) a été réaffirmée, afin d’établir une relation non hiérarchique :

D’après ma lecture des documents fournis, je vois le travail de groupe nourri par les approches postmodernes comme un travail réflexif qui peut favoriser un espace d’échange, où les membres du groupe peuvent apporter leurs expériences sans jugement et où des aspects singuliers, comme leurs croyances, leur culture, leur langue et leurs pratiques, sont considérés comme importants. Un espace dans lequel la posture professionnelle est celle d’une médiation qui fait de la place à la parole de l’autre, sans imposer de normes ni de savoirs codifiés.

Les lectures de la phase initiale du cours ont aussi montré qu’il était possible de donner un sens nouveau à des pratiques que les personnes facilitatrices menaient déjà dans leur travail :

Le texte sur les approches postmodernes a mis en mots et renforcé une grande partie de ce qui se fait dans mon service. […] ce qui me fait conclure qu’une bonne part de ce que je fais, avec l’équipe dont je fais partie, a une portée plus large et une plus grande cohérence que je ne le pensais.

La relation à l’autre, qui élargit les récits et les pratiques professionnels

Ce sous-thème s’appuie sur la façon dont les personnes inscrites au cours ont perçu la contribution des relations nouées tout au long du cours à leurs récits professionnels. Préparer un groupe en ligne sur un sujet aussi sensible que la mort d’un proche a suscité des émotions complexes : il a été question de peur, d’enthousiasme et de gratification.

J’avoue que, dès le début, j’ai ressenti de l’anxiété, de l’enthousiasme et de l’inquiétude face aux difficultés que ce travail pourrait apporter. Mais au fil de nos rencontres, grâce à l’accord trouvé avec mon binôme et la personne en stage, et grâce aux lectures, l’anxiété et l’inquiétude ont laissé place à l’enthousiasme et à l’impatience face à une activité qui sera sans doute transformatrice, pour les membres du groupe comme pour nous, thérapeutes.

Comme le souligne le constructionnisme social, l’importance d’espaces horizontaux, marqués par le respect des différences et la co-construction du sens, est apparue dans la création d’un espace sûr où l’équipe d’animation pouvait apprendre et élargir sa vision d’elle-même en tant que professionnelle :

Je pense qu’animer un groupe en équipe sera un facteur de protection et de stabilité, pour moi et pour le groupe, qui pourra s’appuyer sur une pluralité d’expériences et de savoirs. Une personne que j’ai contactée a aussi évoqué cette valeur, en disant qu’elle « s’était inscrite justement pour écouter d’autres personnes ».

Reconstruire les frontières face à la nouveauté

La pandémie de COVID-19 a poussé les sociétés à revoir leurs priorités, leurs valeurs et leurs modes de fonctionnement, y compris les relations interpersonnelles et les dynamiques entre organisations. Ce thème porte sur l’estompement des frontières entre le personnel et le professionnel, ainsi qu’entre les universités et les autres services publics, qui favorise de nouvelles formes d’organisation face à ces défis.

Proximité entre le personnel et le professionnel dans un contexte d’urgence sanitaire

Ce sous-thème rassemble les récits des psychologues sur leur vécu pendant la pandémie. Ces récits font état de répercussions sur leur propre vie, dont la perte d’êtres chers, ce qui a aidé les personnes facilitatrices à se sentir plus proches des membres du groupe. Si ces expériences individuelles les ont aidées à développer une écoute plus humaine et plus empathique, elles ont aussi décrit à quel point elles avaient été transformées par la possibilité d’être témoins des récits des membres du groupe.

À travers ces souvenirs et ces histoires, j’ai ensuite renoué avec des êtres chers qui étaient morts, mais dans d’autres circonstances. Des aspects de leurs sentiments et de leurs histoires ont résonné en moi. Cette expérience m’a montré l’importance de la présence intériorisée des êtres chers, de l’empreinte de l’affection et de l’amour. Elle a aussi mis en lumière l’importance de la mémoire et la possibilité de les regretter, en reconnaissant qu’ils restent présents dans nos vies comme membres de notre « club de la vie ». […] Je crois que mon expérience de vie et ma manière de traverser la perte, avec mes engagements théoriques, ont contribué à affiner mon écoute et mon accueil, ainsi qu’à formuler des questions plus sensibles en séance.

Des frontières qui s’estompent entre l’université et les autres services publics

Ce sous-thème met en avant la valeur des partenariats institutionnels et l’importance de la coordination entre institutions. Dans leurs récits, les personnes facilitatrices ont souligné le partenariat entre l’université et le secrétariat à la santé, qui a permis un cours à l’approche novatrice, intégrant la théorie à une pratique supervisée et introduisant des contenus moins connus, comme le constructionnisme social et la thérapie narrative. Cette collaboration a été vue comme essentielle à la formation professionnelle et à la formation continue des personnes inscrites.

Le développement et la reconnaissance de compétences tout au long de cette expérience ont fait naître l’idée de proposer des groupes semblables dans des lieux variés, comme les prisons, les hôpitaux, les unités de soins primaires et les services destinés aux personnes dont un être cher a été victime de violences faites aux femmes. On a aussi envisagé de diffuser les apprentissages de ce cours à d’autres professionnels de santé, comme les médecins et le personnel infirmier. Même les personnes inquiètes de leur capacité à poursuivre ce travail à l’avenir ont formulé des récits plus riches de ce qui pourrait désormais être possible.

C’est l’une de mes craintes quant à ma capacité à transmettre ce savoir à d’autres collègues, puisque je suis encore en train d’apprendre cette approche riche et particulière. […] Pour ce qui est des compétences, garder une posture non prescriptive est quelque chose que je vais continuer à développer. Avec cette expérience, j’ai renforcé ma posture empathique et partagé ce qui résonnait en moi. J’ai été plus à l’aise pour ressentir et montrer ce que je ressentais, sans craindre de paraître manquer de professionnalisme ou de qualification pour être là. Avoir le droit de faire des erreurs, c’était génial aussi !

Comme l’a noté Michael White (2009), les récits des psychothérapeutes sont souvent appauvris par des discours professionnels et institutionnels dominants qui délimitent ce qui compte comme savoir légitime et restreignent les possibilités d’action professionnelle. Les rencontres qui permettent d’épaissir ces récits, par des échanges ouvrant à la réécriture, tendent à soutenir la santé mentale des praticiennes et praticiens.

Conclusion

Le nombre considérable de décès liés à la COVID-19 dans de nombreux pays, la perspective de futures urgences de santé publique et la fréquence croissante des catastrophes climatiques renforcent la nécessité de former les équipes de santé mentale à faire face à des pertes multiples, simultanées et complexes. L’approche narrative de groupe présentée dans cette étude a été conçue pour donner aux équipes de soin des outils afin de répondre à des moments paralysants, comme ceux vécus pendant la pandémie, tout en réaffirmant un engagement éthique et politique en faveur de la transformation de réalités adverses. Sa portée va cependant plus loin : selon les récits de l’équipe d’animation, les interventions cliniques proposées, au potentiel thérapeutique avéré, laissent penser que les apprentissages issus des processus de groupe peuvent s’appliquer à diverses situations d’adversité.

Selon l’équipe d’animation, l’approche proposée a apporté une contribution distinctive à sa formation. La formation continue intégrant des pratiques cliniques supervisées, des pratiques narratives en accord avec une orientation dialogique et l’apprentissage collaboratif ont été soulignés comme les piliers du succès des groupes. Les personnes inscrites au cours ont mentionné la qualité des supports et jugé positivement la supervision en temps réel et les forums collaboratifs. L’approche narrative du travail de groupe en ligne s’est aussi révélée très avantageuse sur le plan du rapport coût-efficacité : elle permet de soutenir plusieurs personnes en même temps et de surmonter les obstacles géographiques et les contraintes de déplacement, sans nuire à la profondeur de l’expérience de groupe.

Le partenariat entre l’université publique, qui a élaboré l’approche narrative du travail de groupe, et le système de santé publique, en tant que politique sociale, a été central dans la réussite du projet. Cette collaboration a montré comment la production universitaire peut naître de demandes sociales concrètes et leur revenir avec des effets transformateurs. Les personnes facilitatrices ont souligné l’importance d’une approche qui favorise l’émancipation, la dignité et la protection des droits, en accord avec les principes de la thérapie narrative et son engagement éthique pour un monde plus juste et plus humain.

Enfin, la principale limite de l’étude est l’absence d’analyse systématique des récits des membres des groupes. Une telle analyse aurait permis une représentation plus polyphonique et plus complexe de l’expérience, enrichissant davantage les résultats et les réflexions présentés ici.

Complexe Systémique : à retenir

L’article documente une réponse clinique à un deuil de masse, dans un pays qui a compté plus de 700 000 morts de la COVID-19, souvent sans adieux ni funérailles. Son intérêt pour la clinique systémique tient au déplacement qu’il opère : le deuil n’y est pas un détachement à mener à terme, mais une relation à réorganiser. Les deux questions du re-membrement, ce que la personne disparue m’a apporté et ce que je lui ai apporté, redonnent au lien une réciprocité que la mort semblait avoir abolie. Le groupe fait le reste : ses membres deviennent des témoins extérieurs les uns pour les autres, et la double écoute y circule entre pairs autant qu’elle vient de l’équipe d’animation. Le format en six séances, en ligne et gratuit, se transpose facilement. Mais il faut lire les résultats pour ce qu’ils sont : ce sont les comptes rendus des psychologues, écrits dans les forums d’une formation, et non la parole des familles, comme le reconnaît l’équipe de recherche. Certaines personnes ont aussi quitté les groupes, faute d’être prêtes à parler. À lire avec l’article sur la présence de l’absence dans la thérapie avec les familles, et avec l’entretien sur l’art de tisser des récits incarnés face à la mort.

Notes de l’original

1 Les récits présentés dans le deuxième forum n’ont pas été analysés dans cette étude.

Remerciements. Les frais de publication de cette recherche ont été financés par la Coordenação de Aperfeiçoamento de Pessoal de Nível Superior (CAPES, Brésil) (identifiant ROR : 00x0ma614).

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Traduction non officielle en français de Une approche narrative du travail de groupe avec des familles en deuil, par Silvia Renata Lordello et Isabela Machado da Silva, Journal of Marital and Family Therapy, vol. 52, no 1 (2026), doi : 10.1111/jmft.70094, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (tableaux présentés en listes). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.

Traduction française non officielle de « A Narrative Approach to Work With Groups of Bereaved Family Members », publié dans Journal of Marital and Family Therapy (2026) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.

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Comment citer cet article

Lordello, S. R., et da Silva, I. M. (2026). Une approche narrative du travail de groupe avec des familles en deuil (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/une-approche-narrative-du-travail-de-groupe-avec-des-familles-en-deuil (Œuvre originale publiée en 2025 dans Journal of Marital and Family Therapy, 52(1), e70094 (2026) ; republiée en 2026 par Journal of Marital and Family Therapy, https://onlinelibrary.wiley.com/doi/full/10.1111/jmft.70094)

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