Journal of Child and Family Studies · Famille
Quand un parent est tué au sein du couple, l’enfant perd aussi sa maison, ses affaires, son école, parfois sa fratrie. En Australie et au Royaume-Uni, l’équipe d’Eva Alisic a recueilli le récit de 22 personnes endeuillées ainsi pendant l’enfance. Elles décrivent des foyers devenus étrangers, des placements instables, parfois de nouvelles violences, et la façon dont elles se sont, peu à peu, refait un chez-soi.
Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de Le chez-soi après un homicide conjugal : l’expérience des enfants et des jeunes, par Ashwini Sakthiakumaran, Oliver Eastwood, Katitza Marinkovic Chavez, Zain Kurdi, John Devaney, Rowena Conroy, Kathryn Joy, John Frederick, Claire Houghton, Hannah Morrice et Eva Alisic, publié dans Journal of Child and Family Studies (Springer) (2026), doi : 10.1007/s10826-025-03245-2, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Le tableau est présenté sous forme de liste ; les points forts (Highlights) de l’original sont placés dans l’encadré du résumé ; le matériel supplémentaire en ligne n’est pas repris. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.
L’expérience de ces espaces physiques et psychologiques n’a pas à devenir une source supplémentaire de souffrance si les services donnent la priorité à la sécurité et à la capacité d’agir des enfants et des jeunes.
Ashwini Sakthiakumaran, Oliver Eastwood, Katitza Marinkovic Chavez, Zain Kurdi, John Devaney, Rowena Conroy, Kathryn Joy, John Frederick, Claire Houghton, Hannah Morrice et Eva Alisic
Résumé
La désorganisation du cadre de vie domestique est une conséquence centrale du deuil par homicide conjugal (homicide commis au sein d’un couple, actuel ou ancien), qui menace le bien-être des enfants qui y survivent. Malgré cela, on sait très peu de chose de la manière dont les enfants vivent ce bouleversement profond et y réagissent, alors que ce travail est essentiel pour mieux comprendre leur point de vue et leurs besoins de soutien. Cette étude qualitative visait à combler cette lacune en explorant l’expérience du chez-soi après l’homicide chez des jeunes et des adultes qui ont perdu un parent par homicide conjugal pendant l’enfance, afin de mieux soutenir les futures victimes survivantes. L’équipe de recherche a mené des entretiens semi-directifs avec 22 personnes ayant vécu ce deuil, en Australie (n = 12) et au Royaume-Uni (n = 10). Dix-sept personnes participantes se sont identifiées comme femmes, trois comme hommes et deux comme non binaires. Le parent victime était la mère biologique dans 20 cas et le père biologique dans deux cas. L’homicide avait été commis par le père biologique de la personne participante dans 16 cas, par un partenaire actuel ou ancien de sa mère biologique dans quatre cas, et par sa mère biologique dans deux cas. Une analyse thématique réflexive a permis de dégager trois thèmes : (1) le chez-soi devenu étranger, (2) l’instabilité et la violence persistantes au foyer, et (3) redéfinir le chez-soi et cheminer vers lui. Après l’homicide, le cadre de vie a souvent été vécu comme étranger, dans un contexte d’éloignement du domicile familial, de difficulté à s’adapter à de nouveaux environnements, de perte des affaires personnelles et de relations transformées. Les enfants ont rarement été associés aux décisions sur leur lieu de vie et se sont souvent sentis réduits au silence dans des foyers d’après l’homicide qui n’étaient que provisoires ou dangereux. Les personnes participantes ont activement répondu à ces difficultés, comme en témoignent leurs efforts pour réinventer le chez-soi et en retrouver le sentiment dans des espaces et des cadres non traditionnels. L’article discute les implications pour le soutien aux enfants et aux personnes qui en prennent soin.
Mots-clés : violence domestique, violence familiale, violence entre partenaires intimes, trauma de l’enfance, deuil traumatique
Points clés
La mort d’un parent par homicide conjugal, lorsqu’un membre d’un couple, actuel ou ancien, tue l’autre, est une perte profonde et complexe pour un enfant. Cet acte de violence le prive en général de ses deux figures parentales : le parent victime, décédé, et la personne qui a commis l’homicide, qui peut s’être donné la mort ou être incarcérée (Liem et Roberts, 2009 ; Steeves et al., 2011). L’homicide conjugal est un phénomène mondialement genré, qui fait une majorité disproportionnée de victimes parmi les femmes : les enfants en deuil survivent donc le plus souvent à leur mère (United Nations, 1989 ; Stöckl et al., 2013). Ces enfants ont aussi probablement connu une exposition antérieure à la violence au foyer, et peuvent être témoins de l’homicide, être blessés physiquement, ou perdre en même temps un ou plusieurs frères et sœurs (Alisic et al., 2017a ; Jaffe et al., 2012 ; Lewandowski et al., 2004 ; Steeves et al., 2011). Une revue systématique sur la santé et le bien-être après un homicide conjugal montre que les enfants qui y survivent risquent de mauvaises évolutions psychologiques, sociales et physiques, comme des symptômes de stress post-traumatique, des difficultés d’attachement, une régression développementale, des troubles de l’alimentation et le décrochage scolaire (Alisic et al., 2015). Une autre conséquence importante du deuil, pourtant peu étudiée, est le bouleversement et la perte soudaine du chez-soi de l’enfant.
Le chez-soi, dans sa définition la plus simple, est le lieu de résidence permanent. Mais l’idée de chez-soi dépasse le physique et se mêle profondément à l’expérience de soi, de la famille, de la sécurité et de l’appartenance (Allen et Crow, 1989 ; Birdwell-Pheasant, 1999). Son importance se révèle dans sa récurrence comme thème central de la philosophie, de la littérature et de la culture : le retour tumultueux d’Ulysse vers son foyer est au cœur de l’Odyssée d’Homère, tandis que le proverbe anglais « home is where the heart is » (le foyer est là où est le cœur) nous dit que le chez-soi se situe dans l’émotionnel plutôt que dans le physique. De nombreux travaux ont souligné l’importance développementale du chez-soi pour les enfants, comme espace indissociable de la famille (Bowlby et al., 1997 ; Finch et Hayes, 1994). La place centrale du chez-soi dans le développement de l’enfant est bien saisie par Bachelard (1969, cité par Mallett, 2004), qui décrit la maison comme un « premier univers » qui « abrite la rêverie, berce nos pensées et nos souvenirs et nous donne un sentiment de stabilité ». Il importe aussi de considérer en quoi les idées du chez-soi peuvent différer chez les peuples autochtones et nomades, par rapport aux conceptions quelque peu romantiques et localisées présentées ci-dessus. Par exemple, pour de nombreux Premiers Peuples, le chez-soi a une signification fondamentalement relationnelle et représente des liens complexes entre la famille, les plantes, les animaux, le Pays (Country), la spiritualité et les ancêtres (Anderst et al., 2024 ; Bowra et al., 2021). Mallett (2004) interroge ces significations diverses dans une revue de la littérature sur les idées récurrentes du chez-soi dans plusieurs disciplines, avant d’aboutir à une description qui rend compte d’une partie de cette complexité. Le chez-soi, selon cette revue :
…fonctionne comme un réceptacle d’idées socioculturelles complexes, liées entre elles et parfois contradictoires, sur les relations des personnes les unes avec les autres, en particulier avec la famille, et avec les lieux, les espaces et les objets. Il peut être un lieu d’habitation ou un espace vécu d’interaction entre les personnes… et peut être associé à des sentiments de confort, d’aisance, d’intimité, de détente et de sécurité, ou d’oppression, de tyrannie et de persécution (p. 84).
Dans le contexte de l’homicide conjugal, une telle définition est utile, car elle reconnaît que le chez-soi n’a peut-être jamais été un lieu sûr pour une partie des enfants en deuil, et elle montre comment sa perte peut se répercuter bien au-delà de l’éloignement immédiat du domicile physique. C’est ce que montre une étude sur la construction de sens chez 12 femmes israéliennes dont la mère avait été tuée par le père (Pitcho-Prelorentzos et al., 2022). La perte de ces participantes était comprise comme la destruction totale de leur foyer et de sa fonction supposée de socle de sécurité, de confiance et d’appartenance, à partir duquel le soi se construit en relation avec les personnes significatives. Ces fondations ayant été anéanties de l’intérieur même du foyer, et par une personne chargée de poser ces pierres angulaires d’amour et de soutien, ces femmes disaient se sentir « seules » et sans « rien » dans un monde instable, tout en redoutant la destruction violente qui pourrait suivre leurs tentatives de reconstruire de nouvelles fondations à partir de ces décombres (Pitcho-Prelorentzos et al., 2022).
L’homicide conjugal annonce en général un changement radical de l’expérience du chez-soi pour les enfants qui y survivent. Il y a habituellement un retrait immédiat du domicile familial, devenu souvent une scène de crime, suivi d’un placement dans des environnements inconnus ou chez des membres de la famille élargie dont la capacité à prendre soin des enfants est probablement entamée par leur propre deuil traumatique (Harris-Hendriks et al., 2000). Une étude menée aux États-Unis a montré que 87 % des enfants avaient dû quitter leur domicile après le meurtre de leur mère : 47 % pour vivre chez des proches du côté maternel, 12 % dans la famille de la personne qui avait commis l’homicide, 10 % avec une répartition de la fratrie entre la famille de la mère et celle de cette personne, et 9 % ailleurs (par exemple en famille d’accueil ; Lewandowski et al., 2004). Un tel déplacement peut rompre les routines, les amitiés et d’autres réseaux de soutien, parce qu’il éloigne de l’école, du quartier et des groupes locaux (par exemple l’église ou le sport). La transition et l’adaptation à un nouveau foyer peuvent être encore fragilisées par l’instabilité des personnes qui prennent soin de l’enfant, la séparation d’avec la fratrie et les animaux de compagnie, l’exposition à une violence persistante, les conflits de loyauté entre les côtés maternel et paternel de la famille, et l’influence du parent qui a commis l’homicide, lorsque ce parent est encore en vie (Armour, 2002 ; Harris-Hendriks et al., 2000 ; Hardesty et al., 2008 ; Steeves et al., 2011). Nombre de ces expériences sont aussi marquées par le déni de la capacité des enfants à participer aux décisions sur leur futur lieu de vie après l’homicide, et sur les personnes avec qui vivre (Sorbring et Kuczynski, 2018 ; Alisic et al., 2017b).
Les enfants qui survivent à un homicide conjugal restent des victimes négligées, et cette négligence se reflète dans la littérature. Très peu d’études se sont adressées directement à ces personnes pour donner voix à leur expérience et à leur point de vue (voir Alisic et al., 2017b ; Steeves et al., 2011) et aucune, à notre connaissance, ne s’est explicitement centrée sur la question du chez-soi dans ce contexte. Ce manque ne fait pas que perpétuer le silence qui entoure ce phénomène : il prive aussi les personnes concernées de voix et de capacité d’agir. Cette étude qualitative visait à combler cette lacune en interrogeant une composante mal comprise, mais centrale, du bouleversement de la vie de l’enfant après un homicide conjugal : son chez-soi. L’équipe espère ainsi améliorer la compréhension de ces expériences pour mieux soutenir les futures victimes survivantes.
La présente étude fait partie d’un projet collaboratif plus large qui explore l’expérience de personnes ayant perdu un parent par homicide conjugal pendant l’enfance, des personnes qui prennent soin d’enfants en deuil de cette façon et des professionnels qui travaillent avec cette population en Australie, au Royaume-Uni et en Irlande (Alisic et al., 2023 ; Eastwood et al., 2025 ; Kurdi et al., 2024). Seules les données des personnes ayant vécu ce deuil pendant l’enfance ont été retenues ici. L’étude a reçu l’approbation éthique du sous-comité d’éthique de la recherche humaine de l’université de Melbourne (ID 2057659.1 et 14504) et du comité d’éthique de la recherche de la School of Social and Political Science de l’université d’Édimbourg (ID 281570), en 2020 et en 2021 respectivement.
Pouvaient participer les personnes âgées d’au moins 12 ans ayant perdu un parent par homicide conjugal pendant l’enfance (de 0 à 18 ans), à condition qu’au moins six mois se soient écoulés entre le décès et la participation à la recherche. L’échantillon final comprenait 22 personnes, âgées de 15 à 52 ans (M = 27,90, ET = 10,65). Douze venaient d’Australie et 10 du Royaume-Uni ; aucune personne concernée ne venait d’Irlande. Les caractéristiques individuelles figurent dans le tableau 1. L’origine ethnique n’a pas été recueillie pour l’échantillon australien ; toutefois, aucune personne participante ne s’est déclarée aborigène ou insulaire du détroit de Torres. Au Royaume-Uni, six personnes se sont identifiées comme blanches britanniques, deux comme noires caribéennes et blanches britanniques, une comme noire et blanche britannique et une comme britannique d’origine asiatique (l’information manquait pour une personne). L’âge est donné par tranches étroites et les informations disponibles sur l’origine ethnique ne figurent pas dans le tableau 1, afin de protéger la vie privée. Les données australiennes et britanniques ont été regroupées pour augmenter le volume de données et la diversité des expériences. Elles ont été traitées de manière équivalente, l’objectif étant exploratoire et les procédures n’ayant pas été conçues pour une analyse comparative.
Tableau 1 — Caractéristiques des personnes participantes
Pseudonyme : tranche d’âge au moment de l’homicide ; tranche d’âge au moment de l’entretien ; genre ; qui a commis l’homicide ; parent victime.
Les personnes participantes ont été recrutées par l’intermédiaire d’organisations spécialisées (par exemple des services d’aide aux victimes, des services cliniques et des associations de défense des droits) grâce aux réseaux de l’équipe de recherche, par des annonces dans des groupes pertinents sur les réseaux sociaux, et par échantillonnage en boule de neige. Chaque personne a reçu une notice rédigée en langage simple qui présentait la recherche, ce qu’impliquait la participation, les bénéfices et les risques possibles, et la manière d’accéder à un soutien complémentaire. Chacune a pu discuter de ses préoccupations ou de ses questions avant de donner son consentement éclairé et des informations sociodémographiques de base sur Qualtrics XM. Dans deux cas où cette plateforme n’était pas accessible, le consentement a été recueilli oralement. Le consentement des jeunes de 15 ans et plus a été recueilli directement, au titre de mineurs matures (mature minors). Le protocole exigeait un consentement supplémentaire des personnes ayant la tutelle des jeunes de 12 à 14 ans ; l’échantillon final ne comptait toutefois aucune personne de moins de 15 ans. Toutes les personnes chargées des entretiens ont été formées aux questions de consentement (par exemple comment évaluer la compréhension et s’assurer que la participation est libre et sans contrainte), à la liste des thèmes d’entretien, aux principes des premiers secours psychologiques et aux possibilités d’orientation vers un soutien complémentaire.
Tous les entretiens ont été menés en ligne par visioconférence, à l’exception de deux entretiens au Royaume-Uni, réalisés en présentiel à la demande des personnes participantes. Les procédures étaient par ailleurs identiques pour l’Australie et le Royaume-Uni. Les entretiens ont été menés en tête-à-tête par des membres de l’équipe de recherche entre février 2021 et juin 2023 et ont duré environ une heure. Ils étaient semi-directifs et suivaient une liste de thèmes (voir le matériel supplémentaire). Ils ont été enregistrés et transcrits par un service automatique en ligne (Otter.ai), puis les transcriptions ont été vérifiées et corrigées.
La sécurité des personnes participantes a été primordiale tout au long des entretiens. Avant de mener leur premier entretien, toutes les personnes chargées des entretiens devaient examiner attentivement un entretien enregistré et participer à un entretien simulé avec une autre personne de l’équipe, en tenant tour à tour le rôle de la personne qui interroge et celui de la personne interrogée. Cette partie expérientielle de la formation était suivie d’un débriefing collectif pour réfléchir à l’expérience et aux enseignements tirés. Les personnes chargées des entretiens ont été formées à évaluer de façon continue la détresse des personnes participantes et à y répondre. Les personnes participantes savaient qu’elles n’étaient pas obligées de parler de ce avec quoi elles n’étaient pas à l’aise et qu’elles pouvaient faire une pause ou mettre fin à l’entretien à tout moment. De plus, les entretiens ne portaient pas sur l’homicide lui-même et ne cherchaient pas à l’explorer. Les personnes participantes ont aussi reçu des informations sur les différentes formes de soutien psychologique à leur disposition, et leur bien-être a été vérifié à la fin de l’entretien. La personne qui avait mené l’entretien reprenait contact deux à trois jours plus tard, puis deux semaines après, par téléphone ou par courriel (selon la préférence de la personne participante), pour s’enquérir de son bien-être. Aucun événement indésirable lié à la détresse des personnes participantes n’a été relevé pendant les entretiens ni lors des suivis.
Les données ont été analysées par analyse thématique réflexive, une méthode qui permet d’interroger les schémas de sens partagé dans des ensembles de données qualitatives (Braun et Clarke, 2012, 2022). L’analyse thématique réflexive se situe, sur le plan épistémologique, hors de la tradition positiviste : les équipes de recherche n’y cherchent pas à découvrir une vérité objective, mais jouent un rôle actif dans la production de connaissances par leur engagement créatif et interprétatif avec les données (Braun et Clarke, 2019). Les résultats de l’analyse n’attendent donc pas d’« émerger » : ils se situent à l’intersection de la richesse des données, des présupposés théoriques qui sous-tendent l’analyse, et des compétences et des ressources des personnes qui la mènent (Braun et Clarke, 2019).
Le processus d’analyse a parcouru de manière récursive les six phases de Braun et Clarke (2006) : familiarisation avec les données, codage, production des thèmes, révision des thèmes, affinement et définition des thèmes, et rédaction. La familiarisation a consisté à relire chaque transcription et à la corriger à partir des fichiers audio originaux. L’équipe a aussi pris des notes pendant cette première immersion dans les données pour consigner ses premières impressions et le développement de ses idées. Le codage a été réalisé par les deux personnes qui signent en premier, à l’aide du logiciel NVivo (QSR International, 2020). L’approche du codage était inductive et consistait à attribuer des étiquettes descriptives ou interprétatives à des segments de transcription. Exemple de code descriptif, proche du langage des personnes participantes : chez-soi vécu comme dangereux, appliqué à « …la maison ne donnait pas l’impression d’être un endroit très sûr ». Marcher sur des œufs est un exemple de code plus interprétatif, attribué à l’extrait suivant : « …j’étais juste souvent sur les nerfs. Je crois que je ne savais jamais vraiment ce qui allait se passer. Je crois que j’avais tout le temps peur de la façon dont mon père allait réagir aux choses ». La phase de production des thèmes a comporté un examen critique de tous les codes et un processus itératif de fusion, d’affinement ou d’élargissement des codes, en revenant aux segments de données associés. Ces codes ont ensuite été regroupés en thèmes préliminaires selon leurs points communs et leurs différences par rapport au concept central d’expérience du chez-soi. Voici, par exemple, quelques-uns des codes regroupés qui ont finalement donné naissance au deuxième thème, sur l’instabilité et la violence au foyer : placement familial instable, placement instable dans la famille, injonctions au silence, menaces de violence, chez-soi vécu comme dangereux, bouleversement, abus sexuels. Les thèmes ont ensuite été révisés et affinés lors de plusieurs ateliers avec d’autres membres de l’équipe, où différentes interprétations ont été discutées en se référant constamment aux données brutes et codées. Les intitulés définitifs des thèmes ont alors été arrêtés, puis rédigés avec des citations illustratives à l’appui des affirmations et des interprétations analytiques.
Plusieurs mesures ont été prises pour renforcer la fiabilité des résultats qualitatifs (Ahmed, 2024). D’abord, l’équipe a tenu des mémos de recherche pour consigner ses premières impressions sur les entretiens et l’évolution de sa réflexion analytique (Birks et al., 2008). Des débriefings entre pairs ont eu lieu à toutes les étapes de l’analyse au sein de l’équipe de recherche élargie. Ils ont permis d’examiner les présupposés initiaux, d’introduire d’autres points de vue et d’assurer la cohérence entre les données et les résultats. La participation d’un membre de l’équipe ayant l’expérience vécue de ce deuil a été essentielle pour concevoir une étude sûre et pertinente, pour l’expérience des personnes participantes et pour un regard critique sur leurs récits. L’équipe a aussi partagé des nouvelles du projet avec les personnes participantes au moins deux fois par an et a invité celles qui le souhaitaient à participer aux rapports et aux supports de plaidoyer, ou à donner leur avis. L’approche de l’analyse et de la présentation des résultats s’est appuyée sur l’outil de Braun et Clarke (2021) pour évaluer la qualité d’une analyse thématique réflexive.
Compte tenu de la méthodologie choisie, il importe de réfléchir à la position de l’équipe de recherche. L’analyse a été conduite par les deux personnes qui signent en premier. La première est une psychologue en exercice provisoire et chercheuse australo-tamoule, qui s’identifie comme femme et a l’expérience du travail dans le secteur des violences familiales. Le deuxième est un psychologue blanc, qui s’identifie comme homme, s’intéresse au trauma de l’enfance et a l’expérience des services de santé mentale pour jeunes et pour adultes. La recherche a aussi été façonnée par le regard d’une équipe qui réunit des personnes de plusieurs genres, générations, origines, nationalités et disciplines professionnelles.
L’analyse thématique des transcriptions d’entretien a permis de dégager trois thèmes liés entre eux : (1) le chez-soi devenu étranger, (2) l’instabilité et la violence persistantes au foyer, et (3) redéfinir le chez-soi et cheminer vers lui. Dans cette partie, les pseudonymes des personnes participantes sont utilisés au fil du récit, avec des citations illustratives à l’appui des affirmations analytiques.
Dans la plupart des cas, le deuil a provoqué un changement soudain et radical du cadre de vie, souvent loin du seul foyer jamais connu, vers un lieu étranger, en famille d’accueil ou dans une famille élargie plus ou moins proche. Par ce déplacement physique, les personnes participantes ont vu le chez-soi passer de ce qui est connu à un lieu d’une étrangeté brutale. Les conséquences profondes d’une telle transformation et les pertes qui l’accompagnent sont bien saisies dans cette citation d’Ashton, qui s’est senti forcé de quitter le domicile familial avant que son frère et lui y soient prêts :
Ça me met assez en colère… qu’on ait été forcés de dire au revoir à tout ce qu’on avait connu sans avoir notre mot à dire. Et toutes nos affaires, tous nos souvenirs dans cette maison, vous voyez, les habitudes qu’on avait, le trajet à pied pour aller à l’école et en revenir, le, le fait de connaître la personne de l’épicerie du coin, vous voyez, les, les voisins qu’on avait… on avait une super rue quand on a grandi, c’était, c’était une impasse. Donc, vous voyez, les enfants jouaient tous au loup à l’époque. Et ils se retrouvaient tous au bout de la rue pour traîner ensemble après l’école – Ashton.
Les personnes participantes employaient souvent des mots qui laissaient entendre des difficultés à s’adapter à la vie dans ces nouveaux cadres, se décrivant parfois comme des personnes « extérieures » dans un lieu où l’on faisait les choses autrement qu’avant. Ashton a décrit le malaise d’être confronté à de nouvelles habitudes, déroutantes, en matière d’intimité, qui ne correspondaient ni à son expérience antérieure ni à ce qu’il comprenait de ce qui se passe à la maison :
Chez nous, ça ne se faisait pas, par exemple, d’entrer dans la salle de bains quand quelqu’un était sous la douche pour aller aux toilettes. Mais dans cette famille, si… et moi je me dis : je ne sais pas comment gérer ça, parce que je suis un peu un invité chez vous. Mais en même temps je suis vraiment mal à l’aise avec ça. Et à qui j’en parle, parce que la dernière fois qu’il y a eu des problèmes, on m’a mis dehors – Ashton.
L’accès aux affaires restées dans le foyer d’avant était une autre question importante, qui semblait peser sur le sentiment de familiarité, ou d’étrangeté, après l’homicide. Des personnes participantes ont raconté s’être vu refuser l’accès à leurs affaires personnelles et familiales parce que le domicile avait été classé scène de crime, parce que leur placement était incertain, ou simplement parce que personne n’avait pensé que cela pouvait compter. Certaines ont exprimé du ressentiment d’avoir été privées de la possibilité de récupérer des objets qui avaient peut-être une signification particulière ou qui les reliaient concrètement à leur foyer, à leur vie ou au parent décédé d’avant l’homicide.
Il s’est passé beaucoup de choses pendant ces premières semaines, les auditions par la police, rentrer de l’école et trouver la maison fouillée de fond en comble par la police… Et puis il y a eu l’enterrement, où on n’a pas eu le droit d’aller. Mes grands-parents sont venus et ont en gros fait un vide-grenier et vendu toutes les affaires de ma mère, ce qui, vous voyez, c’est juste, oui, ça me dépasse encore un peu aujourd’hui – Karla.
D’autres ont décrit les difficultés plus concrètes liées à la perte de toutes leurs affaires :
…il y avait les explications, parce que le service social, la personne du service social, évidemment, n’est jamais allée à l’école expliquer pourquoi je n’avais plus mes livres de classe et ce genre de choses, parce qu’évidemment on avait été retirés de chez nous… Et la plupart des affaires qu’on avait quand on était enfants avaient disparu – Catherine.
Dans un autre cas, la personne chargée de la liaison au sein de la police a été utile juste après l’homicide, en aidant une jeune personne à récupérer au domicile familial ses « livres placés sous scellés » (Amelia). Une autre personne participante a de même pu « retourner à la maison chercher des jouets, des vêtements et des choses » (Emma). Au regard de l’effet, décrit plus haut, de la privation d’objets familiers du foyer, ces démarches pourraient être un moyen puissant d’atténuer la rupture avec le chez-soi et toutes ses connotations symboliques, au milieu de l’instabilité que crée l’homicide.
Une autre dimension importante de cette étrangeté tenait à la manière dont les changements de cadre de vie pouvaient rompre les relations et modifier en profondeur les dynamiques relationnelles. Avec le déplacement qui suivait l’homicide, les jeunes ne perdaient pas seulement la réalité matérielle de leur cadre de vie, mais aussi des réseaux de soutien relationnel essentiels, attachés au chez-soi par la proximité. Par exemple, déménager pouvait priver les jeunes de leurs amitiés dans le quartier, de leurs équipes sportives et d’autres activités extrascolaires, du temps passé avec la famille élargie vivant à proximité, et de communautés scolaires entières :
…ma relation avec mes grands-parents est devenue plus distante… on vivait à une heure les uns des autres. Mon père n’était pas vraiment en état de me conduire chez mes grands-parents. Et mes grands-parents, je ne sais pas, je ne leur parlais plus, c’est tout. Avant, je leur parlais. Quand je vivais avec ma mère, je leur parlais tous les jours, on parlait à ma grand-mère tous les jours. Et évidemment, ça s’est arrêté. Et, je ne sais pas, ils ont juste en quelque sorte… ils ne faisaient plus partie de ma vie. Ce n’était pas très simple sur le plan pratique – Amelia.
… évidemment, ce n’était pas l’école où je voulais aller. Donc mes amis n’y étaient pas, les amis de mon frère n’y étaient pas, genre on ne connaissait personne… donc on était devenus les étrangers parce qu’on n’aurait pas dû être là… Donc la vie à la maison, comme je dis, c’était traumatisant – Chloe.
On consultait souvent très peu les jeunes sur le lieu où aller vivre, et avec qui. Par exemple, Catherine a raconté le souvenir troublant du jour où elle a appris le meurtre de sa mère, et de ce qui a suivi :
J’étais chez ma tante, qui était la sœur de mon père, et il y avait des membres de la famille. Ils se disputaient tous, genre : « Qui prendrait qui ? Qui prendrait cet enfant-ci ? Qui prendrait cet enfant-là ? » Et parce que c’était comme : « Oh, eh bien, [le père de Catherine] ne voudrait pas qu’elle aille là, il ne voudrait pas que cet enfant-là aille là. » … c’était épouvantable… Je veux dire, il y avait encore le contour à la craie du corps de ma mère sur l’allée de ma grand-mère.
… c’est ce que j’ai dit à ma tante, on n’est pas une portée de chiots… « Je prends l’enfant aux cheveux roux. » Vous voyez : « Je prends cet enfant-là, parce qu’il est encore tout jeune. » … on était des enfants. On était des frères et des sœurs – Catherine.
On voit dans cette citation la famille élargie de Catherine faire passer les souhaits du père, auteur des faits, et ses préférences personnelles quant aux caractéristiques physiques des enfants (l’âge et la couleur des cheveux) avant la capacité d’agir de chaque enfant et tout effort pour garder la fratrie ensemble. Catherine a vécu cela comme déshumanisant, comparant la façon dont on les traitait à celle d’une portée de chiots plutôt que d’enfants frappés par un deuil violent, répartis au hasard entre des foyers des côtés maternel et paternel de la famille.
Si la distance entre ces nouveaux foyers faisait obstacle, physiquement, à des relations importantes, ces enfants ont rencontré dans leurs nouveaux foyers d’autres difficultés qui ont encore rompu les liens fraternels. Catherine a expliqué que rien n’avait été fait pour faciliter les rencontres entre les membres de la fratrie placés du côté paternel et ceux placés du côté maternel, et que toute tentative de franchir cette séparation exposait à se faire traiter de « traître à ton père » ou accuser de « déloyauté envers la mémoire de ta mère ». Un autre membre de la famille a cherché à imposer de force de nouvelles dynamiques relationnelles entre Catherine et ses frères et sœurs après leur séparation, comme si leur lien de parenté dépendait du fait de vivre sous le même toit : « Ce ne sont plus ton frère et ta sœur, parce que je les ai adoptés. Donc maintenant ce sont tes cousins. Traite-les comme des cousins. »
Les personnes participantes ont évoqué bien d’autres façons dont le changement de cadre de vie a modifié les dynamiques relationnelles familières après l’homicide. Par exemple, quelques-unes sont allées vivre chez leur père après le meurtre de leur mère par un nouveau partenaire, et ont décrit la difficulté de s’adapter au fait que ce lieu devienne leur foyer permanent plutôt qu’un lieu de visite temporaire. Pour Amelia, cela a vu son père passer du statut de « papa sympa du week-end » à celui de « parent à plein temps » d’un « enfant en très grande détresse ». Lorsque les personnes participantes n’étaient pas séparées de leurs frères ou sœurs, les changements relationnels se traduisaient souvent, dans le nouveau foyer, par un rôle parental plutôt que fraternel pris par la personne la plus âgée de la fratrie : « Je suis devenu davantage un père… qu’un frère. Et ce que j’ai fini par, en quelque sorte, comprendre… c’est que j’ai manqué tout ce temps de frère parce que j’étais un père » (Ashton).
Dans certains cas, les personnes participantes en sont venues à considérer les tantes, les oncles et les grands-parents qui prenaient soin d’elles comme leurs parents, en particulier lorsque le deuil était survenu tôt. Caroline s’est demandé si sa grand-mère avait connu un déplacement semblable après son arrivée chez elle, la considérant comme sa fille plutôt que comme sa petite-fille :
Et je crois que j’ai toujours eu les robes de maman dans mon armoire. Je ne sais pas pourquoi. Mais Mamie a toujours laissé ses vêtements. Et ça, même quand j’étais, quand j’étais ado. Elle n’a jamais jeté les vêtements de maman. Et je crois que j’ai simplement dû devenir sa fille. La fille de ma mamie, [j’]ai dû remplacer ma mère dans la famille – Caroline.
Les représentations culturelles du chez-soi évoquent souvent des images de confort, de permanence et de sécurité. Or le foyer de nombreux enfants en deuil après un homicide conjugal n’a peut-être jamais eu ces qualités, du fait de l’incertitude, de la menace et de la violence prolongées qui ont précédé l’homicide. Et loin que l’homicide mette un terme à ces expériences, de nombreuses personnes participantes ont décrit la persistance de l’instabilité et du danger dans leur(s) foyer(s) après l’homicide conjugal.
Interrogées sur leur expérience du chez-soi après l’homicide, les personnes participantes ont souvent raconté des placements instables et des bouleversements répétés à travers plusieurs foyers, dans le sillage de leur perte traumatique. Par exemple, Tessa a prévenu la personne qui l’interrogeait de « s’accrocher » avant de décrire son parcours à travers les nombreux foyers qu’elle a connus après l’homicide. L’expérience de Dorris a elle aussi été marquée par une forte instabilité :
Donc, avant de perdre ma mère, je vivais avec, évidemment, ma mère, mes frères et ma sœur. Et puis une fois que j’ai perdu ma mère, je suis allée vivre chez mon père, ce qui a été un gros changement… un énorme changement pour moi. Ça ne s’est, ça ne s’est pas du tout passé sans accrocs. J’ai vécu là un petit moment et puis je suis retournée vivre avec ma sœur, parce que ma sœur était toujours dans la maison familiale. Il y a eu pas mal d’allers-retours. J’ai vécu chez mes grands-parents un petit moment. Donc il y a eu pas mal d’allers-retours. Mais maintenant je vis chez mon père – Dorris.
Après le traumatisme de leur première séparation entre les foyers maternel et paternel, Catherine, ses frères et ses sœurs ont continué à être déplacés à maintes reprises entre les foyers de différents proches, sans que leurs préférences individuelles soient prises en compte. À la demande du père, auteur des faits, les services sociaux semblent avoir contribué à nier la capacité d’agir de Catherine quant au foyer souhaité, ce qui n’a fait qu’accentuer l’instabilité :
Bon, je vais aller vivre chez mon autre tante, qui était la sœur de ma mère, ce qui était malin… Et puis être contactée par les services sociaux, [une personne du] service social, le lendemain, pour me dire : « Bon, d’accord, tu peux rester ici pour l’instant. » Mais ensuite, je crois que c’était quelques mois plus tard, on m’a dit : « Bon, non, maintenant tu vas devoir aller vivre soit chez quelqu’un de la famille de ton père, soit chez ta grand-mère, parce que ton père n’est pas d’accord pour que tu vives ici. » … Et puis quand ils en avaient assez de toi, ils te refilaient en quelque sorte à un autre membre de la famille – Catherine.
Leo a raconté un parcours tout aussi agité à travers plusieurs foyers après la mort de sa mère : un bref séjour chez des voisins, puis chez une tante et un oncle avec qui les liens étaient rompus, puis en famille d’accueil, avant de s’installer enfin chez des amis de la famille devenus famille d’accueil pour Leo et sa sœur. Leo a clairement décrit son placement chez sa tante et son oncle comme totalement inadapté, évoquant une expérience de négligence et d’insécurité due aux activités criminelles des personnes qui s’occupaient de lui et à leurs fréquentes absences du domicile. Ce manque de stabilité, de soutien et de sécurité allait se prolonger dans la famille d’accueil suivante, où une des personnes qui l’accueillaient est décrite comme « horrible », « manipulatrice » et « agressive », et comme ayant exploité Leo et ses sœurs en prenant « l’argent de la pension de notre mère [victime] ». Leo a employé l’expression « état de mouvement perpétuel » pour dire le flux chaotique de cette instabilité domestique, et y a vu l’origine d’un sentiment d’incertitude envahissant qui semblait se répercuter sur l’image qu’il a de lui-même :
J’étais un peu incertain. J’étais très incertain une grande, une grande partie du temps. Parce qu’on était censés être à un endroit un jour, à un autre endroit un autre jour. Je me disais : c’est comme ça que ça va être toute ma vie. Est-ce que je vais juste être dans une sorte d’état de mouvement perpétuel ? Ça a juste créé beaucoup d’incertitude… Je n’ai jamais vraiment réussi à me fixer sur un trait de caractère, [j’]étais un gamin un peu bizarre. Clairement un gamin très bizarre. Et je le suis sans doute encore – Leo.
Il était clair que Leo comprenait ses difficultés après l’homicide comme liées à des défaillances du système quant à la sécurité des placements en famille d’accueil. Sa réponse à une question sur ce qu’il aimerait voir changer était éloquente :
Je veux voir plus d’efforts, je veux voir plus d’enfants dans des foyers heureux, je veux juste voir plus de gens horribles, genre, vous voyez, les personnes qui se sont occupées de moi et de ma sœur, rendre des comptes à la justice d’une façon ou d’une autre. Je veux juste que ça se fasse vite. Parce que la vie d’innombrables personnes a été gâchée, pour quelque chose qui pourrait tout à fait être réglé, si on avait juste de vrais contrôles de qualité, et de vrais, genre, contrôles de personnalité – Leo.
L’instabilité et la violence dans les foyers d’après l’homicide ne se limitaient toutefois pas aux familles d’accueil. Comme Catherine, Karla a déploré de n’avoir rien eu à dire lorsque ses frères et sœurs ont été répartis entre les grands-parents maternels et paternels, qui « se détestaient » et chez qui « le contact entre frères et sœurs était inexistant ». Après avoir pris les choses en main pour rejoindre un frère qui vivait dans la famille élargie, Karla a été renvoyée de force chez son père, auteur des faits, après qu’il eut purgé une courte peine de prison. Et si ce déménagement allait permettre à Karla de retrouver ses frères et sœurs, la vie dans ce nouveau foyer, une tente dans un camping, serait entachée par de nouvelles violences sexuelles et physiques :
Donc j’ai fini par partir moi-même chez mon frère, qui vivait chez nos cousins issus de germains. Je ne suis restée là que trois mois, parce qu’ensuite mon père nous a repris, mon frère et moi, pour vivre avec lui. On a vécu trois mois sous une tente dans un camping. Et puis après ces trois mois, mon autre frère et ma sœur nous ont rejoints. Euh, ça n’a duré qu’une nuit ; mon père a abusé sexuellement de ma sœur. J’en ai été témoin et je lui en ai parlé le lendemain, ma sœur et moi on a eu une conversation avec lui et on lui a dit : « Je sais ce qui s’est réellement passé et ça ne peut pas recommencer. » Oui, il nous a battus, assez gravement, et puis on est partis… on n’a jamais vraiment eu de stabilité, parce qu’on a en quelque sorte, vous voyez, il y a eu beaucoup d’allers-retours sur l’endroit où, où les enfants allaient vivre. Donc je suis restée chez ma tante et mon oncle jusqu’à la fin de l’école, en gros. Et puis j’ai en quelque sorte fait ma vie – Karla.
À sa sortie de prison, le père de Kai a lui aussi récupéré la garde de Kai et de sa fratrie. La menace de violence au foyer paraissait omniprésente pour Kai, qui devait rester en hypervigilance face à l’humeur du père et surveiller attentivement ce qui se disait ou ne se disait pas à la maison :
Côté sécurité, je n’ai jamais vraiment su ce qui allait se passer. Et je crois que j’ai toujours su qu’il y avait, qu’il y avait une possibilité de violence sous une forme ou une autre, vous voyez, genre, même s’il n’était pas violent physiquement. La plupart du temps, en fait, ce que je ressentais dans cette maison, c’est qu’il y avait un potentiel de violence – Kai.
Le silence autour de l’homicide et de ses conséquences semblait être une autre forme, plus insidieuse, d’incertitude et de violence au foyer. Ce silence était vécu et entretenu de diverses manières. Dans certains cas, les personnes participantes recevaient le message explicite que parler de l’homicide ne serait pas toléré à la maison. D’autres l’apprenaient par l’exemple implicite ou par les réactions négatives des personnes qui prenaient soin d’elles lorsque le sujet ou les sentiments qui s’y rattachent étaient abordés. Dans ce contexte, le foyer était vécu comme un lieu de secret, de stigmatisation et de honte, plutôt que de refuge, de réconfort et de guérison.
…elle [la grand-mère] ne parlait jamais de ma mère, elle ne parlait jamais de mon père, elle était très fermée, vous voyez, si quelqu’un abordait le sujet, c’était très, vous voyez, elle l’évitait, en gros. Et du coup on avait l’impression qu’on ne pouvait pas en parler. Et ça a créé une ambiance très bizarre en général. Donc moi et ma mamie, littéralement jusqu’à ce que je parte, on n’avait aucune relation, c’était horrible – Chloe.
Endeuillée très jeune, Anita offre dans son histoire un exemple extrême de ce silence et de ses conséquences. Après la « disparition » de sa mère, Anita a été retirée à son père et séparée de ses frères et sœurs en raison de maltraitances et de négligence au foyer. Elle finirait par être rendue à son père, après qu’il se fut remis en couple avec une femme violente qu’Anita a été élevée à prendre pour sa mère, jusqu’à ce que son père disparaisse puis réapparaisse sans explication :
Ma belle-mère s’occupait de nous à [ville]. Et cette expérience a été assez épouvantable. Elle était très violente. Et puis papa est rentré à la maison dans [décennie citée], donc il avait été condamné dans [décennie citée]. Et il est rentré dans [décennie citée]. Et il est rentré et il est revenu vivre avec nous. Et j’ai grandi sans connaître l’histoire. Sans savoir que ma belle-mère n’était pas ma mère, sans aucun souvenir de ma famille d’accueil – Anita.
Et si, dans des histoires pour enfants bien connues, les armoires ouvrent sur des mondes merveilleux, pleins de fantaisie et de mystère, l’armoire de la maison d’Anita recelait de terribles vérités qui ont fait voler en éclats son monde et l’image qu’elle avait d’elle-même, tout en aggravant la menace de violence :
…Mais trouver l’article de journal dans une armoire où je n’aurais jamais dû aller, vers l’âge de huit ans. Et comme je n’avais pas le droit d’aller dans cette armoire, je ne me sentais pas de dire à qui que ce soit ce que j’avais trouvé… J’ai compris que ma belle-mère n’était pas ma mère, que l’endroit où on rendait visite à papa était en fait une prison. Et cette toute petite photo de ma mère dans le journal, ma vraie mère. Tout ce que j’avais, et le fait même d’aller dans l’armoire pour la regarder me faisait peur, parce que si je me faisais prendre, j’avais le sentiment que j’allais être battue – Anita.
Des personnes participantes ont souligné une tension importante entre l’apparence extérieure de leur domicile et leur vécu intérieur de ce lieu. Après avoir sollicité des services de soutien, Amelia a eu le sentiment qu’une assistante sociale venue en visite niait son vécu émotionnel parce qu’il lui paraissait en décalage avec l’éclat et la façade de la maison :
Et, pour être honnête, je veux dire, on vivait dans une assez grande maison avec des chevaux et patati et patata. Et elle [l’assistante sociale], genre, juste, j’ai pris place, j’ai fini par monter dans sa voiture. Et en gros elle m’a dit : « Tu sais, de quoi tu te plains ? » – Amelia.
Anne a de même eu le sentiment que les défaillances du soutien après l’homicide conjugal tenaient au décalage perçu entre la situation financière de la famille, une « famille typique » avec une « belle maison », et la violence et la souffrance qui s’y étaient déroulées :
…parce qu’on était perçus, comme je vous l’ai dit, notre famille était perçue comme une famille aisée. Donc beaucoup de gens, genre, personne, personne ne s’est mobilisé, genre tous ces enfants ont besoin de nous ou quoi. C’était, genre, tout le monde a simplement, en gros, disparu – Anne.
Enfin, il importe de noter qu’il y a eu quelques exceptions aux expériences d’instabilité et de violence au foyer décrites ici. Quelques personnes participantes ont en effet clairement décrit leur foyer d’après l’homicide comme un lieu de stabilité, d’amour et de soutien inconditionnel. Des fils communs semblaient relier ces exceptions, qui disent, à bien des égards, l’inverse de ce qui fonde les traits centraux de ce thème : la reconnaissance et le respect des liens positifs préexistants, le maintien de la fratrie ensemble, le placement dans la famille du parent victime, la prise en compte de la sécurité et les efforts pour donner la priorité à la stabilité du foyer. Les citations suivantes, d’une personne participante plus jeune et d’une plus âgée, saisissent de façon évocatrice les effets personnels et protecteurs de ces éléments. Dans les deux cas, il est clair que ces personnes ont vécu la vie chez leurs grands-parents maternels, avec leur sœur ou leur frère, comme familière, sûre et stable, et qu’elles en éprouvent une grande gratitude :
J’ai l’impression que, vu ce que j’ai déjà traversé et la façon dont on a été élevées par mes grands-parents, je pense que c’était clairement le meilleur environnement pour moi et ma sœur, clairement un environnement idéal, rien que le fait que ma famille soit toujours là avec moi et me soutienne chaque jour, c’est clairement, je ne changerais rien du tout à ça – Lily.
Je suis tellement reconnaissante d’avoir vécu [avec] mon papi et ma mamie et d’avoir été élevée par eux. J’aimerais avoir su à l’époque ce que je sais maintenant. Pour pouvoir leur transmettre cette gratitude, et vraiment, sincèrement, leur dire merci. Je suis tellement reconnaissante qu’il [le père auteur des faits] n’ait pas fait partie de mon enfance – Caroline.
Le dernier thème porte sur la manière dont les personnes participantes ont cheminé pour refaçonner l’expérience et le sens du chez-soi dans différents espaces et sous différentes formes après l’homicide. Les expériences d’étrangeté et de persistance de l’instabilité et de la violence au foyer explorées plus haut n’étaient pas forcément figées ni définitives : les personnes participantes ont joué un rôle actif pour les négocier et y répondre tout au long de leur vie.
Pour Anita, ce processus semble avoir commencé peu après avoir appris que sa belle-mère n’était pas sa mère, et la vérité sur la « disparition » de sa vraie mère. Pour faire face à la gravité de ces révélations bouleversantes, sans aucun soutien extérieur, Anita a cherché un chez-soi dans le non-physique, en créant un « monde imaginaire » où elle pouvait se réfugier pour échapper aux horreurs de son foyer réel. Dans ce rituel, les toilettes allaient devenir un sanctuaire où Anita pouvait pleurer en secret sa vraie mère, tout en habitant un foyer imaginaire où elle était aimée, entourée de soins et protégée :
Ce dont je me souviens, c’est que si je me faisais battre, je m’enfermais dans les toilettes et je, je pleurais ma mère. Et j’avais cette sorte de, je crois que ce que ça a fait pour moi, c’est que ça a en quelque sorte créé ce monde imaginaire où je, dans mon désespoir où je la voulais, c’était comme cette idée que j’avais cette vraie maman et que cette vraie maman m’aimait et prendrait soin de moi et arrêterait ce qui se passait. Et c’est en quelque sorte devenu mon refuge – Anita.
Anita finirait par échapper à la violence, au secret et à l’emprise matérielle de son foyer familial en fuguant à l’adolescence. Installée dans une nouvelle ville, elle s’est sentie accueillie par une communauté diverse et ouverte, qui contrastait non seulement avec son expérience du foyer familial, mais aussi avec son sentiment plus large de se sentir chez elle dans une ville qui l’excluait, en tant que migrante de deuxième génération :
Et puis je suis partie de la maison à 16 ans. Et je suis venue à Londres. Et quand je suis arrivée à Londres, j’ai rencontré plein de gens qui étaient [différents], et je ne savais pas qu’ils écoutaient du jazz ou de la soul ou du hip-hop. Et, vous voyez, je crois que j’ai trouvé une communauté de gens qui acceptaient davantage ma différence, que je, que je n’avais pas vraiment trouvée à [ville du Royaume-Uni], j’étais toujours différente là-bas aussi, beaucoup de racisme. Et donc quand je suis venue à Londres, et que j’ai trouvé des gens qui étaient, vous voyez, noirs et métis, ou, vous voyez, qui n’étaient pas racistes. Ça a été vraiment positif pour moi – Anita.
Kai a décrit une expérience assez semblable : trouver un chez-soi, à l’âge adulte, dans une communauté de personnes « soutenantes, communicatives et ouvertes », qualités recherchées en réponse à l’isolement, au conflit et au manque de sécurité qui caractérisaient la vie au foyer avec le père, auteur des faits. Dans la citation ci-dessous, on voit que cela n’est pas simplement arrivé à Kai : Kai a joué un rôle actif pour le chercher et le façonner. En outre, il est clair que ce cheminement était compris comme essentiel au bien-être de Kai et au processus de guérison d’une autosuffisance isolante née des expériences difficiles vécues dans le foyer familial.
Et donc je crois qu’à l’âge adulte, vous voyez, en quittant la maison et en trouvant ce que je voulais dans ma vie, vous voyez. J’ai en quelque sorte fait l’inverse. J’ai vraiment autour de moi une communauté incroyable de gens qui sont tous très soutenants, communicatifs et ouverts, et j’ai vraiment essayé de construire, je crois, une vie pour moi qui vraiment. Et donc, oui, ma situation à la maison dans ma vie aujourd’hui est, genre, tellement, tellement différente de ce que j’ai connu en grandissant. Parce que je crois que je cherchais juste ça. Et je savais que je ne serais pas un être humain heureux ou en bonne santé si je continuais à vivre d’une façon où j’étais très, oui, genre, à tout garder pour moi et à ne compter sur personne d’autre – Kai.
Cette étude visait à explorer l’expérience du chez-soi après un deuil par homicide conjugal survenu pendant l’enfance. L’analyse thématique des récits de 22 personnes d’Australie et du Royaume-Uni a permis de dégager trois thèmes liés à l’expérience : l’étrangeté du foyer ; la persistance de l’instabilité et de la violence ; et un processus de réinvention du sens du chez-soi après l’homicide. La discussion qui suit examine ces résultats au regard des recherches existantes, en discute les implications possibles, puis envisage les forces et les limites de ce travail.
Le deuil a provoqué un bouleversement important de l’expérience du chez-soi, que le premier thème conceptualise en termes d’étrangeté. Un trait important de ce basculement semblait être la confrontation à des habitudes différentes, et potentiellement pénibles, dans les nouveaux foyers, en décalage avec la façon propre à chaque personne de comprendre la vie à la maison et avec ses attentes. Ces expériences aliénantes pouvaient non seulement faire obstacle au sentiment d’appartenance à de nouveaux foyers et à de nouvelles familles, mais aussi fonctionner comme un miroir de ce qui avait changé ou avait été perdu. Certaines de ces expériences font écho aux résultats qualitatifs de Natalier et Johnson (2015), qui ont exploré les perceptions et les expériences du chez-soi chez 77 jeunes (de 18 à 25 ans) ayant connu le système australien de placement hors du domicile. Les jeunes de cette étude soulignaient l’importance de la routine quotidienne comme dimension essentielle du chez-soi, importante pour nourrir la confiance et l’appartenance. Les récits entendus dans la présente étude rejoignaient ces points de vue. Par exemple, le sentiment d’être « de l’extérieur » ou « en visite » dans les foyers d’après l’homicide semblait lié aux changements de rythmes quotidiens et à la confrontation à de nouvelles façons de vivre : des voisins et des trajets vers l’école inconnus, ou d’autres personnes qui utilisent la salle de bains pendant qu’on se douche. De telles expériences recoupent et menacent d’autres dimensions essentielles du chez-soi telles que les comprenaient les jeunes de l’étude de Natalier et Johnson (2015) : le bien-être émotionnel, ou le sentiment d’« être chez soi » (Mallett, 2004), et la maîtrise de son environnement. Dans la présente étude, les expériences se définissaient elles aussi souvent par l’absence de confort, de sécurité et de capacité d’agir personnelle. Ensemble, ces résultats soulignent combien il importe que les services et les personnes qui prennent soin des enfants fassent preuve d’attention aux dimensions du chez-soi qui dépassent le logement et l’abri. Maintenir les routines, respecter les habitudes antérieures et donner la priorité à la capacité des enfants de décider de leur lieu de vie et des personnes avec qui vivre sont autant de moyens de poser les fondations nécessaires à un sentiment renouvelé du chez-soi, après ce qui a été perdu.
L’accès aux affaires du domicile familial était une autre question importante, qui semblait aider à atténuer la détresse, la désorganisation de la vie quotidienne et la rupture avec le foyer d’avant. Les expériences dans ce domaine étaient très variées : si certaines personnes ont pu récupérer des affaires qu’elles souhaitaient garder (par exemple des vêtements, des jouets et des livres), cela s’est fait par des démarches ponctuelles et irrégulières, et non par une procédure formalisée. Le plus souvent, les personnes participantes ont raconté s’être vu refuser l’accès à leurs affaires, sans être consultées sur la question, et la colère et le ressentiment qui en ont découlé. Ces réflexions concordent avec les témoignages d’autres enfants et jeunes en deuil après un homicide conjugal (Alisic et al., 2017b) et, plus largement, avec ceux de proches de victimes d’homicide (Connolly et Gordon, 2015). L’accès à des objets transitionnels du foyer, comme des jouets ou des couvertures auxquels l’enfant tient, a aussi une importance développementale, par leur rôle dans le soutien des capacités d’autorégulation, d’attachement sain et d’individuation de l’enfant (Litt, 1986 ; Winnicott, 1951). L’importance émotionnelle des objets personnels, liés au sentiment de soi et du chez-soi, est aussi bien reconnue et respectée dans la littérature sur les maisons de retraite (Nygaard et al., 2020 ; Rijnaard et al., 2016), sur le rétablissement après une catastrophe (Eyre et Payne, 2006 ; Harel, 2020 ; Sappat et Esnard, 2016) et sur la migration (Boccagni, 2023 ; Pérez et Boccagni, 2022). Les résultats suggèrent que les services et les personnes qui prennent soin des enfants devraient reconnaître l’importance possible des affaires du foyer, consulter activement les enfants à ce sujet et s’efforcer d’en faciliter l’accès quand c’est possible. Cette approche relativement pragmatique et facile à mettre en œuvre pourrait aussi avoir des retombées positives sur d’autres dimensions du chez-soi, par exemple en renforçant le sentiment de capacité d’agir des enfants, le maintien des routines et leur bien-être émotionnel (Natalier et Johnson, 2015).
La séparation de la fratrie était une conséquence fréquente des homicides conjugaux dans cette étude. Les réflexions des personnes participantes sur cette expérience, ainsi que les cas où ces relations ont été préservées, soulignent l’importance de respecter le lien fraternel après un homicide conjugal. Les récits étaient empreints de stupeur et de ressentiment face à l’absence de participation à ces décisions après la perte traumatique d’un ou des deux parents. En ne consultant pas les enfants et les jeunes sur le maintien de leurs relations avec leurs frères et sœurs, les nouvelles personnes qui en prennent soin et les systèmes de services les privent d’une source possible d’amour et de force durables face à l’adversité présente et future. D’ailleurs, d’autres enfants en deuil ont décrit ainsi leurs frères et sœurs (Alisic et al., 2017b), et la littérature sur le placement familial soutient en général l’entretien des liens fraternels dans les décisions de placement (Herrick et Piccus, 2005 ; Washington, 2007). Les relations fraternelles sont particulièrement bien placées pour offrir un lien avec une histoire partagée, un sentiment d’appartenance et un cadre relationnel à partir duquel développer son identité et une estime de soi saine (Elgar et Head, 1999). Il faut évidemment reconnaître que les relations fraternelles ne seront pas toujours protectrices. Une évaluation attentive et continue est nécessaire pour s’assurer que le placement avec la fratrie n’entravera pas le rétablissement et ne constituera pas une source supplémentaire de trauma ou de préjudice (Herrick et Piccus, 2005). Enfin, des travaux qualitatifs ont montré que les frères et sœurs peuvent avoir des expériences et des points de vue différents sur des questions comme le lieu de placement souhaité ou le parent qui a commis l’homicide (Alisic et al., 2017b). Les personnes qui prennent soin des enfants et les services devraient y prêter attention et ne pas supposer que tous les enfants d’une même famille ont les mêmes souhaits et les mêmes besoins.
De nombreuses personnes participantes ont fait des récits éprouvants d’instabilité et de violence dans les foyers d’après l’homicide, qui ne sont malheureusement pas propres à ce groupe. Cela concorde avec les témoignages recueillis auprès d’enfants en établissement ou en famille d’accueil (Euser et al., 2013 ; Konjin et al., 2019 ; Rock et al., 2015) et de personnes ayant perdu un parent par homicide conjugal à l’adolescence, chez qui des conditions de vie instables et des violences physiques et sexuelles persistantes étaient des traits fréquents de l’après-homicide (Steeves et al., 2011). Les services qui construisent le soutien aux enfants ne doivent pas présumer que l’homicide conjugal marque la fin du risque une fois les besoins de logement satisfaits. La sécurité physique et émotionnelle des enfants, ainsi que leurs préférences, devraient primer tout au long de ce processus et être réévaluées régulièrement au fil du développement. Les équipes de terrain devraient aussi s’engager dans une pratique réflexive collaborative pour interroger leurs propres biais en matière de placement et de sécurité, compte tenu des récits entendus sur les présupposés dédaigneux fondés sur l’apparence extérieure du foyer ou de la famille des personnes participantes, ainsi que sur leurs besoins et leur niveau de risque. En outre, il leur faut garder à l’esprit les possibles conflits de loyauté auxquels les enfants sont confrontés, et de la façon dont la pression implicite ou explicite de la famille maternelle et de celle de la personne qui a commis l’homicide peut affecter leur capacité à exprimer leurs préférences en toute sécurité. Ne pas le faire risque non seulement de nier la capacité d’agir des enfants, mais aussi de les exposer à de nouveaux préjudices, en laissant passer l’occasion de relations plus sûres et d’attachements plus stables pendant des fenêtres sensibles du développement. Ces pressions peuvent aussi compliquer la façon dont les enfants donnent sens à l’homicide : par exemple, leur compréhension de qui est victime et de qui est responsable, de la culpabilité de la personne responsable, et du meurtre lui-même.
Il est bien établi que l’instabilité des placements augmente, pour de nombreux enfants, le risque d’évolutions défavorables sur les plans social, comportemental, émotionnel, scolaire et neurobiologique (Aarons et al., 2010 ; Akin et al., 2015 ; Fisher et al., 2006 ; Humphreys et al., 2015 ; Rock et al., 2015). Compte tenu de cela, et de la fréquence de l’instabilité domestique relevée dans cette étude, il importe de réfléchir à la meilleure façon de soutenir des placements stables pour les enfants en deuil après un homicide conjugal. La littérature sur le placement familial offre quelques enseignements essentiels pour favoriser la stabilité des placements et donc réduire à l’avenir le risque de préjudice pour les enfants en deuil. Une revue systématique avec synthèse narrative de la littérature quantitative et qualitative sur l’instabilité des placements (portant respectivement sur 19 488 et 475 enfants) a mis en évidence plusieurs facteurs de protection clés (Rock et al., 2015). Parmi eux : le placement chez des proches (c’est-à-dire des personnes apparentées) plutôt que dans une famille d’accueil sans lien de parenté ; le placement avec la fratrie (en particulier lorsque les enfants ont des responsabilités de soin et le sentiment que leurs frères et sœurs ont besoin de leur présence) ; la participation de l’enfant aux décisions sur ses préférences de placement ; des motivations à accueillir centrées sur l’enfant ; le soutien de la famille d’accueil au développement scolaire et aux compétences de vie ; une relation forte entre l’enfant et la personne qui l’accueille, marquée par une bonne communication, un soin inconditionnel, la patience et l’acceptation ; et le placement chez des personnes accueillantes plus âgées et plus expérimentées, aux solides compétences parentales (Rock et al., 2015). Les expériences exceptionnelles de foyers sûrs, stables et soutenants relevées dans cette étude semblent correspondre à certains de ces facteurs de protection, et devraient guider les décisions de placement après un homicide ainsi que les interventions auprès de l’enfant et des personnes qui l’accueillent. Nombre de ces facteurs sont visés par des interventions existantes fondées sur des données probantes pour les familles d’accueil, qui pourraient être mobilisées pour soutenir les enfants en deuil et les personnes qui en prennent soin (voir Leve et al., 2012, pour une revue des interventions validées pour la petite enfance, l’enfance et l’adolescence).
En plus des types d’interventions décrits ci-dessus, les résultats offrent quelques repères thérapeutiques aux équipes qui travaillent avec des enfants en deuil et leur famille. D’abord, il s’agit de garder à l’esprit le bouleversement probable de l’expérience du chez-soi chez l’enfant, et de s’en occuper comme d’un sujet d’intérêt clinique, avec des méthodes adaptées à l’âge. La thérapie cognitivo-comportementale centrée sur le deuil traumatique (TCC-DT) s’est montrée potentiellement efficace pour traiter les symptômes de stress post-traumatique chez les enfants et les jeunes ayant perdu un parent par homicide conjugal (Soydas et al., 2023). On pourrait s’appuyer sur des composantes de ce modèle pour aider les enfants à comprendre et à élaborer le deuil lié à la perte de leur foyer et de tout ce qu’il représente, en plus de la perte d’un ou des deux parents. Des objets importants du foyer, l’imagerie mentale, le dessin et des récits pourraient y aider, pour exprimer des sentiments difficiles et préserver des souvenirs et des rituels significatifs du foyer, et pour voir comment les emporter dans les nouveaux cadres de vie ou les y réinventer. Les nouvelles personnes qui prennent soin de l’enfant ont sans aucun doute un rôle crucial à jouer ici, et devraient être associées à la démarche thérapeutique lorsque c’est possible et sûr. Des recherches récentes ont d’ailleurs décrit les difficultés complexes que rencontrent les personnes qui prennent soin d’enfants en deuil après un suicide ou par un homicide conjugal, ce qui montre la nécessité d’interventions et d’un soutien ciblés pour elles (Alisic et al., 2025 ; Rinne-Wolf et al., 2025). Pour les enfants plus âgés, la question du chez-soi peut servir de cadre utile pour donner sens aux nouvelles dynamiques relationnelles et aux changements de rôle après l’homicide (par exemple prendre en charge des responsabilités de soin envers la fratrie). Enfin, on pourrait aider les personnes endeuillées, à tout âge, à réfléchir en profondeur à la façon dont leur expérience a façonné ce que signifie pour elles le chez-soi, à quoi il ressemble, et à la guérison qu’elles pourraient trouver dans une transformation plus poussée ou dans une action engagée. Le soutien par les pairs peut aussi donner du pouvoir d’agir, en offrant aux jeunes des modèles authentiques de ce à quoi cela pourrait ressembler et de ce que cela pourrait faire éprouver, pour inspirer la réflexion et l’action sur leur propre chemin. Toutes ces recommandations dépendent d’abord, de façon décisive, du repérage des jeunes et de leur accès à un traitement adapté. L’accès insuffisant aux soins reste un problème important à l’échelle internationale (par exemple Kaplan et al., 2001 ; Alisic et al., 2017a ; Lewandowski et al., 2004). Des protocoles formalisés et une collaboration entre la justice, la protection de l’enfance, l’éducation, les services sociaux et les services de santé mentale sont nécessaires pour garantir que chaque enfant soit pris en compte dans tous les cas d’homicide conjugal et orienté systématiquement vers des soins spécialisés et bien dotés tout au long de leur développement.
À notre connaissance, cette étude est la première à porter explicitement sur l’expérience du chez-soi après un homicide conjugal ayant coûté la vie à un parent, et elle enrichit plus généralement le petit corpus de travaux qui explorent l’expérience directe de cette forme de perte traumatique. Sur le plan méthodologique, une telle approche respecte la capacité d’agir, l’expertise et le droit d’être entendu des personnes participantes, dans un domaine où ces voix sont si souvent négligées, défavorisées ou masquées par des forces paternalistes (Callaghan et al., 2017 ; Jaffe et al., 2015 ; Kenkel et Couling, 2006 ; Substance Abuse and Mental Health Services Administration, 2014 ; Sorbring et Kuczynski, 2018). La plupart des personnes participantes se sont identifiées comme femmes (17 sur 22) ; ce manque de diversité signifie que les résultats risquent de ne pas saisir correctement des aspects importants de cette expérience propres aux jeunes garçons et aux personnes dont le genre n’est pas conforme aux normes, ou plus complexes dans leur cas. L’étude manquait aussi plus largement de diversité quant à d’autres groupes marginalisés et origines touchés de manière disproportionnée par la violence domestique et l’homicide conjugal, comme les personnes en relation queer et les communautés autochtones, où la destruction et la dépossession du chez-soi se poursuivent à un niveau macro, dans le contexte de la décolonisation et de la violence structurelle (Chatterjee, 2023 ; Cripps, 2023 ; Edwards et al., 2015 ; Messing et al., 2021). Enfin, les âges variaient considérablement dans cette étude (de 16 à 52 ans), si bien que la plupart des personnes participantes étaient des adultes revenant sur des expériences vieilles de nombreuses années. La décision de ne pas limiter la participation aux personnes récemment endeuillées a été prise pour élargir le groupe potentiel de participation, compte tenu de la rareté des recherches disponibles et de la possibilité de conséquences et d’une construction de sens tout au long de la vie après le deuil. Il importe néanmoins de reconnaître que les souvenirs et la compréhension que les personnes participantes ont de leur expérience ont probablement évolué au fil de la vie, et il faut le garder à l’esprit en interprétant ces résultats.
L’expérience du chez-soi est précaire et peut être profondément bouleversée par des actes comme l’homicide conjugal. Si la violence et l’instabilité au foyer peuvent suivre cette expérience, les victimes survivantes répondent activement aux nombreuses difficultés auxquelles cette forme de perte traumatique les confronte. Les résultats montrent l’importance de comprendre le chez-soi comme un espace à la fois physique et psychologique, d’une grande portée pour les enfants en deuil. L’expérience de ces espaces physiques et psychologiques n’a pas à devenir une source supplémentaire de souffrance si les services donnent la priorité à la sécurité et à la capacité d’agir des enfants et des jeunes, tout en apportant un soutien adapté aux personnes qui en prennent soin. D’autres travaux, qualitatifs et quantitatifs, devraient continuer d’interroger l’expérience du chez-soi après un homicide pour mieux soutenir ces personnes et leurs familles. Des recherches futures fondées sur des méthodes longitudinales pourraient aider à comprendre plus finement cette expérience dans le temps, afin de guider la conception des interventions et le moment de leur mise en œuvre.
Complexe Systémique : à retenir
Dans les situations d’homicide conjugal, le regard des services se porte d’abord sur l’enquête, la garde et le logement. Cette étude rappelle que, pour l’enfant, le foyer n’est pas un toit : c’est un tissu de routines, d’objets, de voisins, de frères et sœurs. Ce que décrivent les 22 personnes interrogées relève moins du seul trauma individuel que d’une réorganisation brutale du système familial, souvent décidée sans elles : familles élargies qui se partagent les enfants, loyautés imposées entre côté maternel et côté paternel, silence sur l’homicide, et parfois retour chez le parent qui l’a commis. Pour la protection de l’enfance comme pour la thérapie familiale, les pistes sont concrètes : garder la fratrie ensemble quand c’est sûr, consulter l’enfant sur son lieu de vie, récupérer ses affaires, ne pas se fier à l’apparence d’une « belle maison », soutenir les proches qui prennent le relais et leur propre deuil. L’échantillon est surtout féminin et rétrospectif, sur des faits parfois anciens. À lire avec l’étude sur la place de l’enfant dans les services de thérapie familiale après des violences familiales, et avec l’article sur le travail de groupe narratif avec des familles en deuil.
Notes de l’original
Remerciements. L’équipe reconnaît que la plupart de ses membres vivent et travaillent sur des terres volées qui n’ont jamais été cédées. Elle est installée sur les terres du peuple Wurundjeri. Elle rend respectueusement hommage à ses personnes aînées, d’hier et d’aujourd’hui, et étend cet hommage à tous les peuples aborigènes et insulaires du détroit de Torres. Elle tient aussi à saluer la contribution précieuse d’Anna Barret, de Cathy Humphreys et de Mira Vasileva.
Financement. Cette recherche a été soutenue par le programme Future Fellowship de l’Australian Research Council (n° FT190100255), par une subvention d’installation de l’université de Melbourne (Establishment Grant), par une bourse Dame Kate Campbell de l’université de Melbourne et par une subvention Investigator du NHMRC (n° 2033679).
Approbation éthique. L’étude a été approuvée par les comités d’éthique de la recherche de l’université de Melbourne et de l’université d’Édimbourg et a été conduite conformément aux normes de la déclaration d’Helsinki de 1964.
Consentement éclairé. Le consentement éclairé a été obtenu de chaque personne participante incluse dans l’étude.
Liens d’intérêts. L’équipe de recherche déclare n’avoir aucun lien d’intérêts.
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Traduction non officielle en français de Le chez-soi après un homicide conjugal : l’expérience des enfants et des jeunes, par Ashwini Sakthiakumaran, Oliver Eastwood, Katitza Marinkovic Chavez, Zain Kurdi, John Devaney, Rowena Conroy, Kathryn Joy, John Frederick, Claire Houghton, Hannah Morrice et Eva Alisic, Journal of Child and Family Studies, vol. 35, no 3 (2026), doi : 10.1007/s10826-025-03245-2, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (tableau présenté en liste). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.
Traduction française non officielle de « Home after Homicide: How Do Children and Young People Experience Home Following Bereavement Through Intimate Partner Homicide? », publié dans Journal of Child and Family Studies (2026) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.
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Sakthiakumaran, A., Eastwood, O., Marinkovic Chavez, K., Kurdi, Z., Devaney, J., Conroy, R., Joy, K., Frederick, J., Houghton, C., Morrice, H., et Alisic, E. (2026). Le chez-soi après un homicide conjugal : l’expérience des enfants et des jeunes (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/le-chez-soi-apres-un-homicide-conjugal-l-experience-des-enfants-et-des-jeunes (Œuvre originale publiée en 2026 dans Journal of Child and Family Studies, 35(3), 598-612 (2026) ; republiée en 2026 par Journal of Child and Family Studies, https://link.springer.com/article/10.1007/s10826-025-03245-2)
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