Journal of Child and Family Studies · Famille
Les enfants qui grandissent dans la violence domestique sont souvent décrits comme des témoins passifs et muets. À partir de 107 entretiens menés en Grèce, en Italie, en Espagne et au Royaume-Uni, l’équipe de Jane Callaghan montre au contraire des enfants et des jeunes qui pèsent chaque confidence : se taire pour se protéger, choisir une seule personne de confiance, emprunter la voix des adultes pour dire ce qui se dit mal.
Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de La gestion de la révélation dans les récits d’enfants sur la violence domestique : pratiques du dire et du ne pas dire, par Jane E. M. Callaghan, Lisa C. Fellin, Stavroula Mavrou, Joanne Alexander et Judith Sixsmith, publié dans Journal of Child and Family Studies (Springer) (2017), doi : 10.1007/s10826-017-0832-3, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Les tableaux sont présentés sous forme de listes. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.
Ils sont habiles à raconter leurs histoires, et à éviter de les raconter.
Jane E. M. Callaghan, Lisa C. Fellin, Stavroula Mavrou, Joanne Alexander et Judith Sixsmith
Résumé
Les enfants et les jeunes qui vivent de la violence domestique sont souvent présentés comme des témoins passifs, trop vulnérables pour raconter l’histoire de leur propre vie. Cet article rend compte des résultats d’un projet de recherche européen de deux ans (Understanding Agency and Resistance Strategies, UNARS) mené en Grèce, en Italie, en Espagne et au Royaume-Uni auprès d’enfants et de jeunes ayant connu la violence domestique. Il explore la manière dont ces enfants et ces jeunes comprennent leur propre capacité à réfléchir à leur expérience et à la révéler. Des extraits d’entretiens individuels avec 107 enfants et jeunes (de 8 à 18 ans) ont été analysés. Trois thèmes sont présentés, qui illustrent les stratégies des enfants et des jeunes pour gérer la révélation : (1) « Silence imposé ou silence choisi ? » explore leurs pratiques d’autocensure ; (2) « Gérer la révélation : trouver des façons de dire » décrit la valeur qu’ils accordent à l’expression de soi et les stratégies qu’ils emploient pour révéler en sécurité ; et (3) « Parler avec plusieurs voix » examine comment leurs récits se constituent de manière relationnelle et sont souvent polyphoniques. L’article conclut que les enfants et les jeunes peuvent communiquer de façon articulée, stratégique et réflexive, et qu’un bon soutien aux familles aux prises avec la violence domestique doit ménager un espace où leur voix puisse être entendue. Cela n’est possible que dans un cadre intégré, capable d’englober plusieurs niveaux et plusieurs points de vue, plutôt que de privilégier celui des adultes. Les professionnels qui travaillent avec des familles touchées par la violence domestique doivent reconnaître que les enfants et les jeunes sont capables de réfléchir à leur expérience et d’en parler. Cela suppose de prêter attention à la complexité de leurs pratiques de communication et au contexte relationnel dans lequel elles s’inscrivent.
Mots-clés : violence domestique, enfants et jeunes, révélation, capacité d’agir
L’impact de la violence domestique sur les enfants a surtout été étudié au moyen de mesures quantitatives de leur devenir, par questionnaires (généralement cotés par le personnel clinique, des parents ou des personnes qui prennent soin d’eux) ou par l’observation des interactions parent-enfant (Callaghan 2015 ; Øverlien 2009). Ce type de recherche a documenté les torts que subissent les enfants : risque d’atteinte physique directe (Devaney 2008 ; Jaffe et al. 2012 ; Sousa et al. 2011), difficultés émotionnelles, comportementales et de santé (voir par exemple DeJonghe et al. 2011 ; Griffing et al. 2006 ; Holt et al. 2008 ; Peltonen et al. 2010), problèmes relationnels (Ehrensaft et al. 2003a ; Siegel 2013) et difficultés scolaires (Byrne et Taylor 2007 ; Carrell et Hoekstra 2010).
Cette littérature a joué un rôle important en mettant en lumière l’impact de la violence domestique sur les enfants. Mais, du fait de son approche méthodologique, elle a aussi été critiquée pour avoir occulté la voix propre des enfants et des jeunes (Øverlien 2009). On a avancé que ne pas parler avec les enfants et les jeunes de leur expérience vécue de la violence domestique conduit à sous-estimer leur capacité d’agir (Callaghan et Alexander 2015 ; Callaghan et al. 2016b, c ; Haselschwerdt et al. 2016 ; Katz 2015 ; Mullender et al. 2003 ; Øverlien 2009) et reproduit une représentation dominante des enfants qui vivent la violence domestique comme des « témoins » muets, abîmés et susceptibles d’abîmer à leur tour du fait de leur « exposition » à la violence (Callaghan 2015 ; Eriksson et Näsman 2012 ; Mullender et al. 2003 ; Øverlien 2009).
Cette représentation des enfants et des jeunes comme silencieux et passifs se retrouve aussi dans le champ des politiques publiques (Callaghan et al. 2016b, c). La définition de la violence domestique donnée par la Convention d’Istanbul oriente la plupart des législations et des politiques européennes ; elle désigne « tous les actes de violence physique, sexuelle, psychologique ou économique qui surviennent au sein de la famille ou du foyer ou entre des anciens ou actuels conjoints ou partenaires, indépendamment du fait que l’auteur de l’infraction partage ou a partagé le même domicile que la victime » (Conseil de l’Europe 2011). La convention envisage la violence domestique telle qu’elle se produit au sein de la dyade intime adulte. Cette position a été critiquée ailleurs parce qu’elle fait des enfants les témoins passifs d’une violence entre adultes et sous-estime les torts qu’ils subissent (Callaghan et al. 2016b, c). Même lorsque les enfants et les jeunes ne sont pas directement agressés physiquement, le contexte familial de la violence domestique se caractérise par le contrôle coercitif et par des interactions familiales difficiles, qui leur sont préjudiciables et portent atteinte à leur droit à la sécurité (Callaghan et al. 2016b, c). Pour comprendre l’expérience que les enfants font de la violence domestique, il importe de dépasser le modèle de l’incident physique (Katz 2016) et de reconnaître le rôle du contrôle coercitif dans les familles, c’est-à-dire des schémas d’abus caractérisés non seulement par la violence, mais aussi par la domination, la peur, le contrôle, l’isolement et l’avilissement (Stark 2007). Ne désigner comme « victime » que l’adulte de la dyade intime, et réduire la violence domestique à la seule violence physique, occulte le contexte interactionnel qui touche tous les membres de la famille, ainsi que les torts que les enfants et les jeunes subissent du fait de la violence physique comme du contrôle coercitif. Cette définition centrée sur l’adulte a aussi pour conséquence que les récits que les enfants et les jeunes font de leur propre expérience sont souvent négligés dans les services destinés aux victimes de violence domestique (Callaghan et al. 2016b, c ; Katz 2016).
Le tournant qualitatif de la recherche en sciences sociales sur les enfants et les jeunes a conduit à reconnaître davantage l’importance de les entendre et de respecter leur capacité à réfléchir à leur propre expérience (Einarsdottir et al. 2009 ; Skelton 2008). La recherche sur la violence reste pourtant trop dépendante des récits d’adultes (McGee 2000 ; Øverlien 2009). Eriksson et Näsman (2012) y voient l’effet d’une tension, dans la recherche comme dans la pratique professionnelle, entre l’idée que les enfants et les jeunes ont le droit d’exprimer leur propre expérience et l’accent mis sur leur vulnérabilité et sur leur droit à la protection.
Les parents comme les équipes professionnelles laissent souvent entendre que les enfants et les jeunes qui vivent la violence domestique ont du mal à en parler. Or, comme l’a relevé Weiss (2014), la difficulté à communiquer la violence tient souvent moins à l’incapacité de la personne à exprimer son expérience qu’à la capacité ou à la volonté de l’interlocuteur d’écouter ce qui lui est communiqué. S’il est bien établi que les victimes adultes ont du mal à révéler la violence domestique, à la fois en raison de l’impact émotionnel de l’expérience et de la stigmatisation sociale attachée à ces abus (Liebschutz et al. 2008 ; Sylaska et Edwards 2013), la difficulté est aggravée pour les enfants et les jeunes par les inquiétudes des équipes professionnelles quant à leur capacité à révéler et à leur vulnérabilité apparente lorsqu’on les interroge sur leur expérience (Callaghan et Alexander 2015 ; Eriksson 2012 ; Eriksson et Näsman 2012). Les préoccupations des adultes quant à la vulnérabilité des enfants et des jeunes et à leur incapacité à réfléchir sans danger à leur expérience (souvent formulées comme la crainte d’« ouvrir la boîte de Pandore », Hester et Westmarland 2005 ; Lombard 2015) peuvent produire un filtrage imposé par les institutions, des obstacles et des barrières qui aboutissent à réduire les enfants et les jeunes au silence (Alexander et al. 2016 ; Skelton 2008) ou à une participation de pure forme (Dexter et al. 2012).
Ménager un espace où les enfants et les jeunes puissent exprimer leur expérience est particulièrement important dans le contexte de la violence domestique, où ne pas entendre leurs récits comporte des risques supplémentaires : des voix déjà réduites au silence par la violence et la coercition dans la famille peuvent l’être plus encore par une incapacité plus large à entendre ce que les enfants et les jeunes ont à dire (Vetere et Cooper 2005). Ne pas écouter le récit que font les enfants et les jeunes de leur propre expérience de la violence domestique peut accroître les risques émotionnels et physiques qui y sont liés. Leurs récits peuvent par exemple ne pas être entendus par des parents centrés sur leurs propres façons de faire face (Borrego et al. 2008 ; Katz 2015), ou par des équipes professionnelles qui privilégient l’« histoire » adulte ou officielle de la violence (Eriksson 2012). Des occasions précieuses de protection de l’enfance peuvent ainsi être manquées, et des occasions de prévenir la poursuite de la violence familiale perdues (Buckley et al. 2007). Le risque de préjudice est également manifeste dans les litiges relatifs aux droits de visite après une séparation, où des décisions de justice peuvent passer outre l’inquiétude exprimée par les enfants et les jeunes quant aux contacts avec des parents violents (Buckley et al. 2007 ; Eriksson 2008 ; Eriksson et Näsman 2012 ; Featherstone et al. 2013 ; Hester 2011 ; Morrison 2015). Outre ces risques physiques, l’incapacité des professionnels et des parents à entendre le point de vue des enfants et des jeunes peut faire manquer des occasions de les soutenir et d’intervenir dans leur monde émotionnel et psychosocial (Cooper et Vetere 2008).
Malgré les limites professionnelles, parentales et sociales imposées aux enfants et aux jeunes, qui rendent difficile l’expression de leur expérience, une littérature encore restreinte mais croissante souligne l’importance d’écouter leur expérience et de favoriser l’expression de leur voix (Cater et Øverlien 2014 ; Katz 2015 ; Mullender et al. 2003 ; Øverlien 2011). Elle insiste sur le fait que les enfants et les jeunes qui ont traversé la violence ont une capacité d’agir et peuvent réfléchir à leur expérience d’une manière qui remet en cause leur assignation au rôle de témoins passifs (Alexander et al. 2016 ; Callaghan et Alexander 2015 ; Callaghan et al. 2016a, b, c, d ; Cater 2007 ; Fusco et Fantuzzo 2009 ; Houghton 2015 ; Katz 2015 ; Överlien 2017 ; Øverlien 2014 ; Øverlien et Hydén 2009 ; Swanston et al. 2014). Eriksson et Näsman (2012) ont avancé que les enfants et les jeunes pouvaient réfléchir à leur propre expérience de la violence, mais qu’en parler avec eux exigeait des adultes qu’ils respectent leur droit à la participation et le mettent en balance avec leurs préoccupations quant à la vulnérabilité apparente des enfants et des jeunes. Travaillant avec des jeunes de 12 à 15 ans, Øverlien et Hydén (2009) ont constaté qu’ils étaient capables de réfléchir à leur propre capacité à faire face, de décrire leurs stratégies et de mettre en récit leur expérience vécue du traumatisme et de sa gestion. Selon cette étude, l’expérience personnelle de la violence formait pour ces enfants et ces jeunes un récit porteur de sens, important pour la construction de leur identité. Dans leur étude auprès d’enfants beaucoup plus jeunes (4 à 7 ans), Evang et Øverlien (2014) ont constaté que ces enfants étaient capables non seulement de décrire leur expérience, mais aussi de jouer un rôle actif dans la forme et l’orientation des entretiens de recherche. Les enfants pouvaient ainsi à la fois conduire l’entretien pour leur propre compte et réguler leur degré d’engagement émotionnel lorsqu’ils faisaient des révélations difficiles. Ces recherches montrent que, si les enfants et les jeunes ont des capacités développementales variables pour s’exprimer verbalement (Brooks et Kempe 2012), ils sont néanmoins capables, à des âges très divers, d’exprimer leur expérience et de gérer les espaces d’interaction.
Les travaux d’Evang et Øverlien soulignent qu’entendre les révélations de violence domestique faites par des enfants et des jeunes suppose d’écouter non seulement ce qu’ils disent, mais aussi la manière dont ils communiquent (Trevarthen 1998) : la forme de leur révélation, la façon dont ils la mettent en scène différemment selon les contextes et la façon dont ils gèrent leurs silences (Callaghan et al. 2015). Ne pas saisir la dimension performative de leurs révélations peut conduire à sous-estimer leur capacité à révéler de manière consciente et réfléchie. Il importe en outre de reconnaître que la voix des enfants et des jeunes ne surgit pas isolément et n’est pas le simple reflet d’une expérience intérieure : elle est interactive, relationnelle et spatialement constituée (Kraftl 2013). Des théoriciens du développement comme Vygotsky (1978) et des philosophes comme Bakhtine (1981) ont avancé que les êtres humains n’utilisent pas le langage comme un simple instrument de communication, mais qu’ils constituent leur sentiment de soi de manière intersubjective, en dialogue avec autrui. Les récits des enfants et des jeunes sont par conséquent polyphoniques (Bakhtine 1981) : lorsqu’ils racontent leur expérience, les enfants et les jeunes parlent à d’autres et avec d’autres, « réels » ou imaginés. C’est là un élément de la dimension agentive de leurs communications : ils racontent leurs histoires à dessein, d’une certaine manière, pour un certain public et pour une certaine raison. Être attentif au caractère intersubjectif et intentionnel de leurs révélations est un aspect important, mais largement négligé, de la recherche sur la violence domestique. Si Evang et Øverlien (2014) l’ont envisagé dans le cadre de l’entretien de recherche lui-même, cette étude n’a pas exploré la manière dont les enfants et les jeunes décrivaient la mise en scène et la gestion de leurs révélations dans un contexte relationnel plus large. Lorsque des enfants parlent de leur expérience, il s’agit d’un processus interactionnel (Hermans 2015). Les enfants et les jeunes ne se contentent pas de réciter leurs histoires : ils les racontent dans une interaction qui engage la personne qui mène la recherche, ainsi que l’histoire relationnelle propre à chaque enfant (Evang et Øverlien 2014).
Dans cet article, nous examinons les réflexions des enfants et des jeunes sur leur expérience de la révélation de la violence domestique. Notre but est d’explorer la manière dont ils parlent de la révélation, et dont ils réfléchissent à leur expérience et à leur gestion de la révélation à propos de leurs relations familiales. Nous mettons en évidence leur capacité d’agir (aussi contrainte soit-elle par leurs contextes sociaux et interpersonnels) et la gestion attentive qu’ils font du dire et du ne pas dire, de la prise de parole et du silence. Nous pouvons ainsi contribuer à une littérature croissante qui s’intéresse à la capacité d’agir des enfants dans la violence domestique et souligne leur capacité à réfléchir à leurs révélations et à les gérer, en tant qu’êtres humains conscients qui donnent sens à ce qu’ils vivent, plutôt qu’en tant que témoins passifs de la violence des adultes.
Les enfants ont été recrutés pour les entretiens par l’intermédiaire de services spécialisés dans la violence domestique et de foyers d’hébergement, ou par des organismes et des équipes qui travaillaient avec des familles touchées par la violence domestique, comme les personnes chargées du lien entre l’école et les familles, des services de conseil psychologique ou des foyers pour enfants et jeunes. Les enfants et les jeunes étaient invités à participer s’ils avaient de 8 à 18 ans, avaient vécu de la violence domestique et ne se trouvaient pas au moment de l’étude dans une situation de violence domestique, ou si l’équipe professionnelle qui suivait la famille estimait qu’on pouvait travailler avec eux sans danger. Bien que les enfants de victimes masculines n’aient pas été exclus, tous les enfants sauf deux venaient de familles où la mère avait été désignée par le service orienteur comme la principale victime de la violence domestique. Cent sept enfants et jeunes des quatre pays ont participé à des entretiens semi-directifs (voir le tableau 1 pour une synthèse de l’ensemble des enfants et des jeunes qui ont participé aux entretiens UNARS, et le tableau 2 pour le détail des enfants et des jeunes dont la voix est représentée dans cet article).
Tableau 1 — Enfants et jeunes ayant participé au projet UNARS
Tableau 2 — Personnes participantes dont des extraits figurent dans cet article
Tranche d’âge : 8 à 18 ans. Âge moyen : 13,7 ans. Les prénoms sont des pseudonymes.
Le recrutement a été soumis à des logiques complexes d’accès et de filtrage, si bien qu’il est difficile de rendre compte précisément des taux de recrutement. Dans la plupart des pays, la recherche a été menée dans des organismes qui soutenaient des familles touchées par la violence domestique, et le recrutement passait toujours par un tiers : des personnes chargées de l’accompagnement des victimes de violence domestique ou des professionnels comparables. La principale difficulté rencontrée par l’équipe de recherche tenait aux pratiques de filtrage du monde professionnel. Les pratiques de filtrage des personnes comme des organismes dans leur ensemble font qu’il est difficile de savoir avec certitude combien de leurs usagers ont réellement été sollicités et informés de la recherche. Ce filtrage signifiait aussi que l’équipe de recherche ne pouvait informer directement, en personne ou par téléphone, que les usagers sélectionnés par les organismes et jugés « aptes à participer à la recherche ». Pour ces raisons, donner ici des taux de réponse reviendrait à décontextualiser et à simplifier à l’excès le paysage et la culture des services de lutte contre la violence domestique, et produirait une représentation potentiellement fausse du souhait des familles de partager (ou non) leur expérience.
« Comprendre les stratégies d’action et de résistance » (Understanding Agency and Resistance Strategies, UNARS) était un projet de recherche de deux ans consacré aux enfants et aux jeunes en situation de violence domestique. Des enfants, des jeunes, des personnes qui en prennent soin et des professionnels de quatre pays européens (Royaume-Uni, Grèce, Italie et Espagne) ont participé au projet UNARS. Celui-ci visait à explorer la capacité des enfants et des jeunes à éprouver un sentiment d’agir, de résistance et de résilience dans la gestion de leur expérience de la violence domestique. Les données présentées dans cet article portent sur l’un des grands thèmes qui s’en sont dégagés : la gestion de la révélation.
Les organismes partenaires d’UNARS partageaient un intérêt commun pour le soutien aux enfants et aux jeunes ayant vécu de la violence domestique ; il s’agissait d’universités, d’administrations régionales, d’entreprises sociales et d’associations caritatives. Ils avaient été choisis pour leur expertise dans le domaine de la violence domestique et pour leurs liens avec les organismes locaux concernés. Les quatre pays sont signataires de la Convention d’Istanbul (2011) sur la violence à l’égard des femmes et des filles, bien que la Grèce et le Royaume-Uni soient encore en cours de ratification. Les exigences de la Convention ont conduit les quatre pays à mettre en place récemment des politiques et des lois spécifiques, et à engager des financements pour combattre la violence domestique et la violence fondée sur le genre, à l’échelle régionale comme nationale. Malgré leurs différences socioculturelles, politiques et économiques, les quatre pays présentent des taux de prévalence déclarée de la violence domestique à l’égard des femmes comparables, d’environ 12 à 15 % (Conseil de l’Europe 2008). En raison des modes de signalement, il est difficile d’estimer le nombre d’enfants et de jeunes témoins de violence domestique. Les chiffres de Grèce, d’Italie et d’Espagne indiquent toutefois que 63 à 73 % des femmes ayant subi de la violence domestique avaient des enfants ou des jeunes qui avaient été témoins de la violence ou l’avaient entendue (Delegación del Gobierno para la Violencia de Género 2015 ; Agence des droits fondamentaux de l’Union européenne 2014 ; Istituto Nazionale di Statistica 2015). Chacune de ces études porte principalement sur la violence domestique où l’auteur identifié est un homme et la victime une femme, ce qui conduit probablement à sous-estimer les taux de prévalence décrits. Une étude de prévalence britannique indique que 21,9 % des jeunes de 11 à 17 ans et 24,5 % des jeunes adultes avaient vécu de la violence domestique à un moment de leur enfance (Radford et al. 2013).
La recherche auprès d’enfants et de jeunes ayant vécu de la violence domestique est délicate et complexe sur le plan éthique. L’équipe de recherche, les personnes qui prenaient soin des enfants et les organismes orienteurs craignaient que la révélation mette d’une manière ou d’une autre les enfants en danger, en les exposant potentiellement à une traumatisation secondaire (voir Eriksson et Näsman 2012 ; Morris et al. 2012), et peut-être en les exposant, eux et leur famille, à des représailles liées à la révélation de la violence. Les enfants et les jeunes ont néanmoins fait savoir qu’ils apprécient de pouvoir exprimer leur expérience et donner voix à leur propre capacité d’agir (Cater et Øverlien 2014 ; Houghton 2015). Il importait donc de trouver des moyens sûrs de les aider à mettre en mots leur expérience (Alderson et Morrow 2011 ; Skansvors 2009 ; Skelton 2008 ; Valentine et al. 2001).
L’équipe de recherche a veillé à ce que les personnes susceptibles de participer soient pleinement informées du but de la recherche. Les enfants et les jeunes n’étaient recrutés que s’ils avaient quitté la situation de violence domestique, ou si des professionnels estimaient qu’on pouvait travailler avec eux sans danger (Morris et al. 2012). L’équipe informait les personnes susceptibles de participer que le projet portait sur la violence domestique, et leur expliquait en détail la procédure ainsi que leurs droits et protections éthiques. Ces informations étaient données oralement et par écrit, avant toute demande de consentement. Les personnes participantes disposaient d’un temps de réflexion avant l’entretien (7 jours en général, jamais moins d’un jour). Les notices d’information étaient rédigées dans une langue claire, compréhensible et sans jargon, et l’on tenait compte de l’âge des jeunes lors de leur présentation, afin qu’ils comprennent pleinement ce qu’impliquerait leur participation à l’étude. Il importait en particulier que les enfants comprennent que l’étude portait sur la violence domestique, et l’on veillait à ce qu’ils saisissent le sens de ce terme (par exemple en expliquant que la violence domestique désignait des familles où les adultes se disputaient beaucoup, et où l’un des deux adultes, ou les deux, faisaient physiquement du mal à l’autre). Un consentement éclairé écrit était recueilli lorsque les jeunes étaient légalement en mesure de le donner. Dans le cas contraire, on recherchait l’assentiment des enfants et le consentement des parents ou des représentants légaux. Dans le cadre de la démarche de consentement, nous expliquions aux enfants et aux jeunes comment les données de leur entretien seraient utilisées, et nous explorions avec eux les protections offertes par la confidentialité ainsi que les circonstances dans lesquelles il faudrait la lever.
Plusieurs mesures ont été prises pour garantir la sécurité des enfants et des jeunes. L’anonymat a été préservé par l’usage de pseudonymes et la suppression des détails permettant une identification dans les transcriptions d’entretien et le matériel visuel. L’équipe de recherche a veillé à ce que les enfants et les jeunes ne rapportent pas chez eux d’informations sur l’étude, et une carte de contact anonyme leur était remise afin de réduire le risque que l’auteur des violences découvre par inadvertance leur participation. Après l’entretien, l’équipe vérifiait auprès des enfants et des jeunes comment ils l’avaient vécu. En cas d’inquiétude au sujet d’un enfant, l’équipe pouvait s’adresser à des professionnels de santé mentale ou à des intervenants spécialisés dans la violence domestique, si une consultation ou une orientation s’avérait nécessaire.
Des entretiens semi-directifs ont été utilisés pour faciliter l’exploration de l’expérience que les enfants et les jeunes avaient de la violence domestique. Les membres de l’équipe de tous les pays partenaires (dix personnes au total menaient les entretiens) ont suivi une formation pour élaborer le matériel d’entretien et renforcer leurs compétences dans la conduite d’entretiens avec des enfants et des jeunes, ce qui garantissait une approche commune de la recherche. L’ensemble de l’équipe avait au moins un diplôme de premier cycle universitaire et une expérience de l’entretien qualitatif. Les entretiens se déroulaient dans la langue principale de la région où vivait la personne participante (anglais, castillan, italien ou grec), et étaient traduits par un membre bilingue de l’équipe. Les traductions étaient contre-vérifiées sur l’enregistrement par un second membre de l’équipe.
Le guide d’entretien (voir l’annexe 1) était conçu pour être utilisé avec souplesse : il permettait une certaine standardisation dans l’ensemble du partenariat, tout en laissant chaque pays l’adapter à ses besoins et à son contexte. On trouvera à l’annexe 1 quelques exemples des questions posées lors des entretiens. Les entretiens duraient de 24 à 83 minutes et étaient structurés avec souplesse pour s’ajuster au niveau de développement et au style d’interaction de chaque enfant (Pascal et Bertram 2009). Tous les entretiens ont été enregistrés en audio et intégralement transcrits.
Les entretiens ont été analysés selon l’interactionnisme interprétatif de Denzin (2001), une méthode qui permettait d’explorer les intersections du personnel et du social dans les récits que les enfants et les jeunes faisaient de la violence domestique. Chaque personne ayant mené un entretien en rédigeait un résumé descriptif et réflexif, à l’aide d’un modèle de fiche placé en tête de chaque transcription.
L’équipe de recherche a passé deux jours en atelier d’analyse, afin de garantir une compréhension commune du processus analytique et une approche systématique de celui-ci. Au cours de cet atelier, l’équipe a parcouru ensemble l’intégralité du processus analytique, à partir de transcriptions des premiers entretiens réalisés par chaque équipe dans chaque pays. Chaque entretien a été codé de manière indépendante, et les variations et les régularités du codage ont été discutées et résolues. Des réunions d’équipe virtuelles se sont aussi tenues tout au long du projet (tous les deux mois) ; elles comprenaient le partage et la discussion de l’analyse en cours d’élaboration. Un atelier final s’est tenu à la fin du projet pour s’accorder sur les grands thèmes qui s’étaient dégagés. À l’aide de notes de terrain détaillées et de discussions d’équipe, l’équipe a entretenu un processus réflexif pour retracer la co-construction de l’analyse tout au long du projet (Lincoln et Guba 2005).
Dans chaque pays, les entretiens ont été codés de manière indépendante par deux membres de l’équipe. Denzin décrit ce processus comme une « mise entre parenthèses du phénomène », centrée sur les mots et les expressions des personnes participantes tels qu’ils figurent dans le texte de l’entretien, « détachés » (Denzin 2001, p. 154) du monde, afin de dégager les traits et les structures essentiels des expériences racontées par les enfants et les jeunes. Les deux membres de l’équipe comparaient leur codage initial de chaque transcription et en examinaient les variations. Après discussion de ces écarts, ils s’accordaient sur un ensemble commun de codes pour chaque entretien. Lors de la deuxième étape analytique, la « construction » (Denzin 2001), ces codes mis entre parenthèses sont affinés par comparaison au sein d’une transcription puis entre transcriptions, en cherchant des régularités et des structures dans les entretiens, puis en les classant et en les ordonnant pour produire des thèmes. La construction des thèmes a été achevée par la personne responsable scientifique du projet (JC) et par la personne associée de recherche principale (JA), en concertation avec l’ensemble de l’équipe. Les thèmes ont été élaborés de façon à prendre en compte les variations individuelles et à explorer la manière dont les significations et les expériences se constituaient à travers les récits des différents enfants et jeunes, dans leur contexte interpersonnel et social (ce que Denzin appelle la « contextualisation »).
Cette analyse explore la manière dont les enfants et les jeunes réfléchissaient aux tensions qu’ils éprouvaient autour de la révélation et les géraient. Les enfants et les jeunes exprimaient de la prudence, de la méfiance et de la défiance à l’égard de la révélation, ce qui transparaissait dans leur façon de parler du fait de révéler leur expérience à des amis, à la famille et à des professionnels. Leur prudence s’étendait souvent au-delà de la révélation de la violence proprement dite, à d’autres aspects de la vie apparemment plus ordinaires. En ce sens, prendre la parole, ou même simplement parler, était présenté comme risqué et dangereux. Les enfants et les jeunes parvenaient néanmoins à trouver toute une gamme de moyens de gérer leur communication avec les autres et d’exprimer ce qui se passait dans leur famille. Notre analyse s’est centrée sur la gestion active de la révélation par les enfants et les jeunes, au moyen de stratégies délibérées du dire et du ne pas dire. Les enfants évoquaient des révélations faites à toute une série de personnes : amis, famille, professionnels. Cette révélation est gérée de manière consciente et agentive par les enfants et les jeunes, et elle est vécue comme un moyen de se protéger et de protéger les autres. Trois thèmes sont développés. « Silence imposé ou silence choisi ? » explore les pratiques d’autocensure des enfants et des jeunes. « Gérer la révélation : trouver des façons de dire » examine la valeur qu’ils accordent à l’expression de soi et les stratégies qu’ils emploient pour révéler en sécurité. « Parler avec plusieurs voix : récits autorisés, ventriloquie et parole thérapeutique » montre comment les récits que font les enfants et les jeunes de leur expérience sont souvent polyphoniques et se constituent de manière relationnelle.
Les thèmes sont étayés par des citations littérales tirées des transcriptions d’entretien, pour lesquelles le prénom, l’âge, le genre et le pays de l’enfant sont indiqués afin de situer les points d’analyse. Les enfants et les jeunes dont la voix est représentée dans cette analyse viennent tous de situations dans lesquelles le père (ou, dans un cas, celui de Kostas, le grand-père paternel qui vivait au domicile) était l’auteur de la violence au sein de la famille.
L’un des éléments clés de l’expérience de la violence domestique pour les enfants et les jeunes est qu’ils apprennent à gérer la manière dont ils révèlent ce qu’ils vivent. Ils apprennent quand prendre la parole et quand se taire, et atténuent leurs réactions pour éviter d’attirer l’attention sur eux-mêmes et sur les problèmes de leur famille. Beaucoup exprimaient le sentiment qu’il leur fallait garder le silence sur leur expérience et évaluer les risques de la révélation.
Les enfants et les jeunes faisaient preuve de prudence dans leur façon de parler de la violence elle-même. Très peu des enfants et des jeunes interrogés nommaient directement la violence comme violence ; ils préféraient recourir à toute une gamme d’euphémismes ou de litotes pour décrire ce qui se passait dans leur famille :
Sophia (15 ans, F, Royaume-Uni) : …Il est arrivé quelque chose à ma mère…
Nancy (8 ans, F, Royaume-Uni) : l’accident a fait peur à ma mère, et elle n’a pas aimé ça
Martina (11 ans, Grèce) : … dans toute cette aventure dont je t’ai parlé…
Dans chacun de ces exemples, des révélations antérieures faites par les parents et par les professionnels qui travaillaient avec l’enfant indiquent que « l’accident », « l’aventure », le « quelque chose » qui « est arrivé » renvoient à des épisodes de violence familiale graves, délibérés et manifestes. Beaucoup de personnes participantes parlaient de « disputes » ou de « bagarres ». Les entretiens avaient été soigneusement préparés pour que les enfants et les jeunes sachent qu’ils consentaient à parler de leur expérience de la violence domestique, et l’équipe de recherche nommait explicitement la violence domestique. L’évitement de ce terme n’en est que plus frappant, puisque la personne qui menait l’entretien comme l’enfant savaient qu’il y avait eu de la violence domestique, que cette connaissance était partagée et qu’en ce sens il n’y avait rien à cacher.
Qu’accomplit donc cette manière euphémique et évitante d’évoquer la chose même dont ils étaient venus parler ? En prêtant attention à la fonction relationnelle et interactionnelle des révélations des enfants, il apparaît clairement que les enfants ne récitaient pas simplement leurs histoires, mais qu’ils les « racontaient » à la personne qui menait la recherche, en mettant en récit leur expérience de manière intersubjective. Il semble que l’évitement du mot « violence » remplisse plusieurs fonctions : il présente l’expérience en des termes moins « crus » pour la personne qui mène l’entretien ; il accomplit une tâche peut-être plus adaptée à l’enfant, en lui permettant de parler de la violence sans la nommer explicitement ; et il reprend peut-être la manière dont la famille parle de la violence (« avoir un peu mauvais caractère », « se disputer beaucoup », etc., étant des termes plus courants pour décrire la discorde familiale que la violence proprement dite). Dans cette analyse, nous donnons sens aux récits que font les enfants et les jeunes de leur expérience de la révélation ou de la non-révélation en nous écartant d’une lecture pathologisante (par exemple, interpréter le fait qu’ils ne qualifient pas leur expérience de violence domestique comme un « déni ») pour comprendre la fonction du dire ou du ne pas dire du point de vue des enfants et des jeunes.
Ce thème explore la manière dont les enfants et les jeunes décrivent les difficultés à parler de la violence domestique. Toutes les personnes participantes disaient avoir le sentiment de ne pas pouvoir parler ouvertement des affaires de famille et, si elles prenaient la parole, de ne pas être écoutées ni crues. Leur sentiment d’être réduites au silence était en tension avec le sentiment de choisir activement le silence comme moyen de gérer la complexité des relations familiales.
Les enfants et les jeunes rapportaient une atténuation de leur parole, le sentiment de se faire plus discrets, pour éviter d’attirer l’attention sur eux au sein de la famille. Rachel explique par exemple comment son frère s’effaçait, rendant sa présence moins perceptible face à la violence familiale :
Rachel (11 ans, F, Royaume-Uni) : Marcus, genre, il me chuchotait des trucs et tout parce qu’il avait peur de crier trop fort ou un truc comme ça
Rachel suggère ici que son frère a adapté sa manière de parler à son environnement familial violent, en restant silencieux, en évitant d’être trop bruyant. Elle voit dans son silence une façon de se protéger dans une maison dangereuse.
Nous avons exploré ailleurs comment la surveillance constante que les enfants et les jeunes exercent sur leur propre expression fonctionne comme une adaptation à l’expérience du contrôle coercitif au domicile familial : scruter l’environnement familial, suivre l’humeur des adultes et adapter ce que l’on dit et la manière de le dire font partie d’un schéma plus large de gestion de soi dans une maison où attirer trop l’attention sur soi peut mettre en danger (Callaghan et al. 2016b, c). Certains enfants et jeunes faisaient aussi état de représailles, réelles ou redoutées, de la part de l’auteur des violences lorsque la violence était révélée :
Marios (14 ans, Grèce) : Tout ce qui se passait dans la famille restait là. Ça veut dire que si ça t’échappait, alors ils ((sa famille)) disaient, je sais pas, « pourquoi tu l’as dit ? » et des trucs comme ça, et ensuite ils te frappaient encore. Et c’est pour ça qu’on ne pouvait pas en parler en dehors de la maison.
Marios présente ici sa révélation non comme délibérée, mais comme accidentelle : ça lui a « échappé ». Cela semble refléter une interdiction familiale de parler de la violence ; il lui faut donc défendre sa révélation comme accidentelle, comme un « lapsus ». Il présente aussi sa non-révélation ultérieure comme une absence de choix : on « ne pouvait pas en parler » en dehors de la famille. Ainsi, la révélation comme la non-révélation sont présentées comme dépourvues d’agentivité : parler est un « lapsus », se taire est contraint, ni l’un ni l’autre n’est délibérément choisi. Marios raconte une sorte de double contrainte de l’agir ; son contexte lui rend difficile de choisir activement de parler ou de ne pas parler. Ce positionnement souligne l’une des tensions fondamentales que les enfants et les jeunes doivent gérer lorsqu’ils décident à qui parler et comment. La violence et la coercition qui caractérisent la culture familiale sont omniprésentes, et cela a des conséquences sur la façon dont il peut donner sens à sa propre capacité de révéler. L’absence de sécurité l’oblige à présenter toute révélation comme « accidentelle » et, de manière générale, il sent sa parole censurée. Il a été réduit au silence. C’est très différent du récit de Rachel, où Marcos choisit de se faire discret.
Les risques liés à la prise de parole peuvent rendre plus probable que les enfants et les jeunes maintiennent un silence qui protège les secrets de famille et rend la révélation et l’expression de soi plus difficiles. Lorsqu’on lui a demandé comment elle avait réagi à un épisode très violent à la maison, Anna (18 ans, F, Italie) a répondu :
Je suis allée à l’école comme si de rien n’était.
Dans sa description, il est clair qu’Anna reconnaît avoir fait le choix (fût-ce un choix très contraint) de dissimuler ce qui s’était passé à la maison. Elle, Marcus et Marios recourent chacun à une sorte d’autocensure protectrice, qui d’un côté les protège, eux et leur famille, des conséquences risquées de la révélation, mais qui les expose aussi à ne pas recevoir le soutien et l’intervention dont ils pourraient avoir besoin.
Les jeunes qui ont participé semblaient aussi manquer de confiance épistémique dans le fait d’être entendus par les adultes, et se montraient davantage conscients que leur voix était souvent disqualifiée dans le monde des adultes. Certains enfants et jeunes rapportaient avoir explicitement décidé de ne pas révéler par crainte de ne pas être pris au sérieux, ou en raison d’expériences antérieures où on ne les avait pas crus ou pas écoutés. Ils suggéraient que le fait de n’être « que des enfants » réduisait leur statut social, et que les adultes ne les prendraient donc pas au sérieux :
Elda (17 ans, F, Italie) : Je me sentais impuissante, passive et fragile
Int. : Qu’est-ce qui vous faisait vous sentir comme ça ?
Elda : Mon âge
Int. : Pourquoi ?
Elda : C’est une contrainte. Personne ne t’écoute si tu es une petite fille
Dans cet extrait, le sentiment d’impuissance d’Elda ne semble pas lié à ses qualités personnelles, à des difficultés personnelles d’expression ou à quelque état intérieur de passivité. Elda se décrit plutôt comme contrainte par la manière dont elle est perçue en tant qu’enfant. Ses mots ne laissent pas entendre qu’elle se voit incapable de prendre la parole, mais plutôt qu’elle est contrainte par le fait qu’on n’« écoute pas les petites filles ». Son sentiment que « personne ne t’écoute si tu es une petite fille » la place en position d’impuissance, de fragilité et de passivité. Cela suggère que la position de passivité et d’impuissance des enfants et des jeunes est produite relationnellement ; elle apparaissait dans le récit d’Anna comme la conséquence du sentiment de ne pas être entendue. L’incapacité des adultes à entendre les récits des enfants et des jeunes a des conséquences pour eux : elle les prive de pouvoir et les isole (Buckley et al. 2007). Ce sentiment d’impuissance trouvait un écho chez Nacho, lorsqu’il a tenté d’intervenir en parlant à sa mère de la violence qu’ils subissaient :
Nacho (13 ans, M, Espagne) : Je lui ai dit « Maman, tu as besoin d’aide, tu as besoin de quelque chose… » Mais elle m’a dit : « Je ne crois pas, je n’ai besoin de rien d’autre… » Je lui ai dit « Maman, pourquoi tu ne quittes pas ce type ? Pourquoi tu ne divorces pas ? Maman, maman, maman… »
L’intervention de Nacho était ici à la fois courageuse et mûre : il a perçu un besoin de changement et a agi en exprimant à sa mère sa propre lecture de la situation et sa conviction qu’elle avait besoin d’aide. Sa mère a écarté son point de vue. Ses mots dans l’extrait en montrent l’effet, à mesure que la voix qu’il rapporte change. Sa voix passe d’un registre mûr et adulte (« Maman, tu as besoin d’aide » et « Maman, pourquoi tu ne divorces pas ») à une supplication plus enfantine (« maman, maman, maman »). Le fait que ses inquiétudes ne soient pas entendues l’a replacé dans la position d’un petit enfant, tout comme Elda, que « personne n’écoute ».
Ce thème a exploré les pratiques d’autocensure des enfants et des jeunes, des pratiques qui peuvent apparaître comme la preuve de l’impact psychosocial négatif de la violence domestique. Elles semblent cependant fonctionner aussi comme des stratégies d’adaptation complexes, que les enfants et les jeunes utilisent pour assurer leur propre sécurité physique et psychologique et celle des autres. Les enfants semblent gérer leur expression de manière assez consciente, en gérant leur expression de soi et leur révélation. Les enfants et les jeunes se montraient conscients des risques potentiels liés à la révélation de la violence domestique, et semblaient prendre des décisions actives et conscientes de se faire discrets. Leur autocensure se produisait toutefois aussi de manière intersubjective, par leur assignation, apparemment par les adultes, à une position « fragile et impuissante ». Les enfants et les jeunes exprimaient un manque apparent de confiance dans la réponse des adultes à leurs révélations, ce qui constituait pour eux un obstacle important : ils disaient qu’il était en général plus sûr de garder le silence sur leur expérience.
L’une des manières dont les enfants et les jeunes géraient la révélation consistait à trouver des moyens sûrs de s’exprimer, et à décider de façon claire et consciente à qui ils pouvaient ou non confier les détails de leur vie. Bien qu’ils considèrent la révélation comme risquée et inefficace, beaucoup semblaient encore vouloir parler de leur expérience avec d’autres. La plupart décrivaient le silence comme pesant ou difficile, et trouvaient des personnes, des lieux et des manières sûrs pour révéler.
Dans l’extrait ci-dessous, Natalia laisse entendre qu’elle ne pouvait révéler son expérience à personne, que cette expérience était incommunicable :
Natalia (15 ans, F, Grèce) : Je n’en parle avec personne d’autre. À qui est-ce que je peux dire ces choses-là ?
La forme rhétorique de sa phrase présente cela comme une vérité évidente, allant de soi : il est inévitable qu’elle ne puisse pas parler de son expérience à d’autres, que son expérience ne soit ni entendue ni comprise. De même, Amaya remarque :
Amaya (17 ans, F, Espagne) : Je me sentais, je me sentais seule, je me suis toujours sentie seule, je me suis toujours sentie seule, même en étant ici je me sentais seule
Les propos d’Amaya soulignent le sentiment d’isolement que cette impossibilité de communiquer a imposé. Ce sentiment d’être inévitablement « seule » se constitue dans des schémas familiaux qui produisent l’autocensure et qui construisent l’expérience de ces enfants et de ces jeunes comme incommunicable et inexplicable.
Malgré ce sentiment d’isolement, beaucoup d’enfants et de jeunes disaient avoir un ami ou une amie de confiance à qui ils pouvaient se confier. Anna dit par exemple : amie :
Anna (12 ans, F, Grèce) : Alors depuis ce jour-là elle sait, mon amie, et je lui parle, mais elle ne dirait rien à personne
Anna décrit une gestion prudente de la révélation. Après avoir pesé les risques potentiels de la révélation, elle conclut qu’elle peut parler sans danger à cette personne, dont elle pense qu’elle ne trahira pas sa confiance. Pour beaucoup d’enfants et de jeunes, ce sentiment que d’autres sont dignes de confiance reposait sur une expérience partagée de la violence :
Angelo (15 ans, M, Italie) : Je ne me souviens pas, peut-être que je parlais avec un camarade de classe qui avait la même situation. Je parlais avec lui parce que parfois on était chez lui ou on était chez moi et on parlait de ces choses-là.
Dans cet extrait, Angelo observe que les enfants qui partagent une histoire de violence à la maison étaient plus susceptibles de comprendre leur expérience.
La plupart des personnes participantes disaient avoir une ou deux personnes de confiance, et c’était les seules auxquelles elles se confiaient.
Lina (15 ans, F, Grèce) : De toute façon, et c’est ça, elles faisaient partie des seules personnes à qui je pouvais faire confiance ((.)) mais je ne leur disais pas tout, comme je le disais à Rika, parce que Rika savait tout de moi, alors que les autres ne savaient pas tout de moi…. Je ne parlais pas des problèmes de famille, mais d’autres choses avec elles. Elles étaient importantes, bon, parce que parfois je pouvais trouver des gens à qui parler, à part Rika… Mais il n’y a pas besoin de parler de ça avec tout le monde, donc ((petit rire))
Lina décrit une gestion très stratégique de la révélation : elle choisit consciemment certaines amies à qui elle parle des « problèmes de famille », et d’autres avec qui elle parle d’autres choses. Elle décrit une stratégie relationnelle élaborée, en reconnaissant qu’il existe différentes façons de partager avec des amis, et qu’elle a besoin de s’exprimer d’autres manières et dans d’autres contextes. Elle attribue des rôles précis à certaines amies pour l’aider à gérer l’expression de son expérience, tout en gérant les risques liés au fait que trop de personnes soient au courant de ses difficultés familiales.
Emma aussi se montre prudente quant aux personnes à qui elle révèle son expérience, à la suite d’une expérience négative de partage avec les mauvaises personnes :
Emma (16 ans, F, Royaume-Uni) : Ouais, et ils ((d’autres enfants de l’école)) l’ont juste découvert parce que, une des, l’amie à qui je l’ai dit, c’était pas l’amie à qui je parlais d’habitude de ce genre de trucs, et je pensais que je pouvais quand même lui faire confiance. Donc maintenant je n’ai plus rien à voir avec elle, mais je lui en ai parlé et ensuite elle a commencé à le raconter à d’autres, et c’est comme ça que ça a fait le tour des élèves et j’ai eu plein de problèmes à cause de ça. Ils disaient genre : « Ha ha, ton beau-père te déteste », ((ton faussement méchant)) et tout ça.
La décision d’Emma de se confier à la « mauvaise » amie a eu pour elle des conséquences terribles : un harcèlement continu à l’école. Elle considère que parler est risqué : cela peut être mal interprété, son expérience peut être banalisée et ses révélations éloignées de sa propre « vérité ». Elle présente sa révélation comme une erreur de jugement, puisque faire confiance à la mauvaise personne l’a rendue potentiellement vulnérable à une nouvelle victimisation. Ce type d’expérience (ou la peur de la vivre) peut expliquer les décisions très conscientes que beaucoup d’enfants et de jeunes rapportaient quant aux personnes à qui ils pouvaient ou non faire confiance ; la gestion stratégique de la révélation était l’un des moyens par lesquels ils assuraient leur sécurité psychologique et physique. Rachel exprimait des inquiétudes semblables au sujet de sa famille élargie, qui avait informé son père de l’endroit où elle et sa mère s’étaient réfugiées lorsqu’elles avaient cherché un hébergement d’urgence :
Rachel (11 ans, F, Royaume-Uni) : On les voit, c’est juste qu’on ne les a pas, genre ((euh)), vus depuis un moment, et c’est eux qui ((heu)), ils ont en quelque sorte dit à mon père qu’on avait déménagé et tout ça, alors on ne pouvait pas vraiment compter sur eux ((.)) Donc ils savaient et ils ont dit à mon père qu’on était partis…. Ouais, on les voyait assez souvent, on leur racontait pas mal de choses, mais depuis on ne leur a plus vraiment parlé.
Elle et Emma semblaient toutes deux conclure que certaines personnes ne sont pas fiables et ne savent pas garder un secret. Elles considéraient aussi que garder des secrets était l’une des choses qui aident à assurer sa sécurité (et celle des personnes qu’on aime). C’est à certains égards une leçon inquiétante, puisqu’elle enracine les récits familiaux selon lesquels la violence doit rester secrète, et risque de renforcer les dynamiques coercitives et de contrôle dans la famille. En se réduisant au silence pour se protéger et protéger leurs proches, elles se pliaient aussi (fût-ce sans le vouloir) aux conditions relationnelles qui contribuaient à entretenir la violence. Il importe cependant de reconnaître que ce secret n’est pas simplement imposé aux enfants et aux jeunes : le secret n’est pas seulement produit par des dynamiques familiales coercitives qui réduiraient passivement les enfants et les jeunes au silence. Ces « leçons » s’apprennent plutôt dans des processus relationnels complexes, à l’intérieur comme à l’extérieur du foyer, et les enfants et les jeunes participent activement à la construction du récit familial dont ils font partie.
Outre leur conscience des risques physiques et psychologiques de la révélation, les enfants et les jeunes savaient que briser délibérément les secrets de famille était aussi un acte puissant, un geste de défi :
Matina (11 ans, F, Grèce) : Mais personne dans ma famille ne savait que ma sœur et moi, on se confiait à une amie commune qu’on avait.
Int. : Tu ne voulais pas qu’ils l’apprennent.
Matina : ((hm hm))
Matina décrivait ici une révélation de la violence familiale faite à une amie dont sa famille ignorait même l’existence. Elle résistait au secret et à la réduction au silence imposés par la famille au moyen d’une relation secrète bien à elle. La révélation lui permet ici d’exprimer sans danger une résistance aux dynamiques de contrôle de la famille.
Tout au long des entretiens, les enfants et les jeunes se montraient conscients que gérer leurs révélations était un moyen d’affirmer du contrôle et du pouvoir, à la fois dans des familles touchées par la violence domestique et dans le rétablissement après la violence. Malgré les risques qu’ils perçoivent, les enfants et les jeunes parlent de leur expérience, mais c’est un processus complexe et éprouvant. Les exemples ci-dessus montrent avec quel soin ils pèsent, mesurent et régulent leurs décisions de révélation. Cette expérience peut être épuisante et chronophage. Mais gérer leurs révélations est un moyen d’affirmer leur capacité d’agir, et une forme de résistance : ils ont la maîtrise de leur propre histoire et de la manière de la raconter.
Lorsque les enfants et les jeunes racontent leur histoire, leurs récits sont souvent polyphoniques et passent de voix d’adultes à des voix de professionnels ou d’enfants à mesure qu’ils construisent leur narration. Ce thème explore la nature polyphonique des récits des enfants, pour en examiner les implications à la fois pour la manière dont les enfants expriment leur expérience de la violence et pour notre compréhension de la façon dont ils constituent un sentiment de soi dans le contexte intersubjectif de la violence domestique.
L’une des manières dont les enfants et les jeunes géraient leurs révélations passait par la production de « récits autorisés ». Il s’agit de récits devenus d’une certaine façon officiels, à force d’être répétés, ou parce qu’ils ont été approuvés et validés par des adultes ou par d’autres personnes en position d’autorité (comme les professionnels qui travaillent avec la famille). Le récit autorisé est en général une version nette, et parfois plus aseptisée, de l’expérience des enfants et des jeunes. Alison (15 ans, F, Royaume-Uni) évoquait directement une version de ce récit :
Alison : Si tu veux connaître mon histoire, va te faire foutre et lis mon dossier… Parce que tout est écrit ((.)) et c’est une seule histoire et les gens peuvent lire la même histoire. Et si c’est écrit, tu ne peux pas te tromper.
« Le dossier » représente la production d’une version de l’histoire familiale autorisée et stable. La variabilité du récit familial est décrite comme nécessairement peu fiable, et Alison est claire : l’avantage de produire une version écrite unique et stable est d’écarter le risque de « se tromper ». Dans une famille marquée par les secrets et par de fréquentes comparutions en justice, Alison a appris que, s’il faut parler de sa famille, mieux vaut s’en tenir à la version autorisée des faits, et que « se tromper » est dangereux pour elle et pour sa famille. Elle a appris à gérer sa parole avec beaucoup de soin, et semble avoir le sentiment que parler de sa famille et de son expérience de la violence est risqué. La force de son souci de donner la « bonne » version des faits se comprend dans les familles à haut niveau de conflit, où la vérité est très disputée.
La gestion de la révélation par les enfants et les jeunes peut se faire de manière plus ou moins subtile, en mobilisant plusieurs voix pour exprimer leur expérience. Comme « le dossier », l’histoire familiale offrait aux enfants et aux jeunes le recours à une « version convenue » des faits, construite au sein de la famille. On pouvait parfois en retrouver la trace dans le langage des enfants et des jeunes : une formulation de l’expérience inhabituellement adulte, par exemple, comme s’ils faisaient parler en ventriloques une parole adulte.
Int. : Qui est-ce qu’on a là ? ((à propos du dessin de sa famille fait par Ben))
Ben (8 ans, M, Royaume-Uni) : La personne qui a gâché ma vie, qui s’appelle Ian ((.)) comme j’ai dit, il a fait du mal à ma mère en la poussant dans l’escalier, et c’est vraiment, et ça a juste déchiré ma famille.
Le récit de Ben semble ici s’appuyer sur des histoires qu’il a entendues dans sa famille, comme le suggère le langage adulte qu’il emploie pour dire que l’auteur des violences « a gâché sa vie ». Il semble puiser dans un langage partagé pour exprimer une expérience familiale partagée, qui donne un cadre à la violence et à ses effets. Cela illustre la nature relationnelle et intersubjective de la parole des enfants et des jeunes. Ils ne construisent pas isolément le récit de leur vie ni leurs récits de la violence : ceux-ci s’élaborent dans un contexte et se composent de récits familiaux, officiels et personnels de ce qui s’est passé. Leurs histoires de violence domestique sont par conséquent polyphoniques, reflet de la nature collectivement constituée de leur expérience. Il ne s’agissait pas simplement pour les enfants et les jeunes d’imiter ou de répéter des récits d’adultes : des histoires d’adultes ont été intégrées à leurs propres récits de leur expérience.
Si les enfants et les jeunes pesaient et évaluaient avec beaucoup de soin leurs décisions sur ce qu’il fallait révéler, comment et à qui, ils reconnaissent la valeur de s’exprimer et d’élaborer leur expérience ; ils perçoivent en particulier la valeur des révélations thérapeutiques et soutenantes. Mais, en décrivant l’importance de parler de leur expérience, les enfants et les jeunes recouraient là encore à des formulations assez adultes de leur expérience :
Kostas (14 ans, M, Grèce) : Chaque jour j’en disais de plus en plus, je le sortais… Je me sentais coupable à l’intérieur de moi, je me sentais coupable, comment je peux dire ça ? Et plus j’en disais, plus je me sentais soulagé…. Je gardais ça à l’intérieur, ensuite je faisais des choses que je n’aurais pas dû faire et j’y pensais tout le temps, et depuis j’ai arrêté d’y penser et j’ai commencé à en parler. À quelqu’un.
L’idée qu’« être ouvert » et « parler des choses » constituait une construction courante dans les récits de rétablissement des personnes participantes. Parler de choses difficiles était présenté par beaucoup de jeunes comme une voie vers la guérison et le rétablissement, qui leur permettait de laisser derrière eux des histoires difficiles. Marta (17 ans, F, Espagne) disait par exemple :
À ce moment-là, j’aurais aimé avoir une seule personne qui ait cru en moi (pas même en tout ce que je disais, on ne peut pas en demander autant), mais au moins quelqu’un qui me soutienne. Quelqu’un qui fasse de ce moment de la journée un moment heureux… que… que pendant une seconde je n’aie pas tout dans la tête
Le poids de l’autocensure, et par conséquent celui de tout garder à l’intérieur et de gérer seule ses pensées et ses sentiments, s’exprimait de façon poignante dans le récit de Marta. Le désir exprimé par Marta n’était pas seulement que quelqu’un croie en elle, mais aussi qu’on la « soutienne » et qu’on lui offre un contenant, afin qu’elle n’ait plus à porter « dans sa tête » le poids et la complexité de son histoire familiale. Comme Kostas, Marta puisait dans un langage thérapeutique pour décrire et comprendre ce qu’elle était et ce qu’elle ressentait.
Nancy recourt elle aussi, dans l’extrait suivant, à une expression très maîtrisée de son expérience et de ses sentiments.
Nancy (8 ans, Royaume-Uni) : Je parle à cette poupée, elle s’appelle Nancy aussi ! Et on dirait une vraie personne
Int. : Elle est comme une vraie personne ?
Nancy : D’une certaine façon, elle dit des trucs. C’est genre une poupée courageuse
Int. : Elle est courageuse ?
Nancy : Elle fait genre ((prend une voix d’adulte, avec un accent américain)) « Tu peux le faire, mec ! »
Int. : Elle parle vraiment ?
Nancy : D’une certaine façon, ouais. Elle a un truc pour enregistrer la voix
Int. : Ah ! ((rit)) D’accord, alors tu parles dans l’enregistreur ?
Nancy : ((Euh)) ouais et elle répond. Chaque fois que je vais la voir et que je dis quelque chose, elle répond avec ce que j’ai enregistré
Int. : Et qu’est-ce que tu as enregistré ?
Nancy : J’ai enregistré des trucs sur être courageuse, capable, capable de survivre, des trucs comme ça
Int. : et en quoi ça t’aide ?
Nancy : Ça m’aide à sentir que je peux y arriver, que ça ira ((.))
Int. : Qu’est-ce que tu veux dire par « y arriver » ?
Nancy : Genre, arriver au bout de la route
Int. : C’est quoi, le bout de la route ?
Nancy : ((euh)) genre, le bonheur
Nancy a décrit les différentes façons dont elle utilise sa poupée : par exemple, comme la représentation d’un soi possible encourageant, compétent et courageux. Elle enregistre sa propre voix, qui affirme son propre courage, et peut ensuite l’écouter à travers la poupée. Elle pouvait ainsi parler à la poupée et semblait trouver, par elle, soutien et encouragement, comme par un soi de substitution. Il importe toutefois de regarder aussi le type de voix qu’elle a mis dans la poupée : la voix d’un adulte, qui lui dit qu’elle peut être courageuse, qu’elle y arrivera, que ça ira. En ce sens, la poupée devient à la fois un projet de soi et la projection d’un adulte bienveillant qui recourt au réconfort et à l’encouragement pour permettre à Nancy de faire face. Nancy s’entraîne elle-même à mieux gérer ses émotions, tout en utilisant la poupée pour soutenir l’introjection d’un adulte bienveillant et positif, qui compense l’absence relative de cette bienveillance dans ses propres relations familiales. (L’usage des objets matériels, dont nous avons ici un exemple, est examiné plus en détail dans Alexander et al. (2016).)
Ce type d’usage d’une parole très thérapeutique peut indiquer une forte implication des services, les enfants reproduisant des manières psychologisées de voir et de comprendre leur expérience. Si les personnes participantes n’avaient pour la plupart pas suivi de thérapie formelle, elles avaient souvent participé à des groupes psychoéducatifs, et l’on retrouve dans leur parole des traces de leurs échanges au sein de ces groupes. Elles employaient des termes comme stress, décharge, soutien, estime de soi, en reproduisant semble-t-il le langage des professionnels et des différents programmes de soutien qu’elles avaient suivis. Ce type de langage suggère l’intégration du dialogue thérapeutique au sentiment de soi, et la construction d’un soi thérapeutique plus maîtrisé. Cela peut permettre d’exprimer l’expérience d’une manière qui paraît sûre et contenue aux enfants, et qui ne risque peut-être pas une trop grande exposition de soi. En reproduisant le langage du groupe, ils parviennent à la fois à s’exprimer et à produire un récit de soi qui s’inscrit dans un récit communautaire partagé, autorisé par une voix professionnelle.
Lorsqu’on considère le caractère parfois très élaboré des récits des enfants et des jeunes décrits dans ce thème, il importe de ne pas s’en tenir à l’idée que les enfants et les jeunes imitent ou singent des voix d’adultes. Ils semblent plutôt puiser dans les ressources culturelles dont ils disposent dans leur famille et dans les services de soutien pour donner sens à ce qu’ils vivent.
Lorsque l’expérience des enfants et des jeunes est comprise selon leurs propres termes, plutôt que depuis une perspective adulte, il apparaît clairement que l’image dominante des enfants et des jeunes comme témoins muets de la violence domestique est intenable (Callaghan et al. 2016a ; Katz 2016 ; Överlien 2017). Ce qui émerge à la place, c’est une personne qui décide de façon active, réflexive et stratégique : un enfant qui pèse tous les risques avant de décider à qui parler et comment. Les enfants et les jeunes interrogés communiquaient de manière très articulée, stratégique et réflexive. Les quatre thèmes décrits ci-dessus montrent que leur gestion de ce qu’ils diront ou ne diront pas, et des personnes à qui ils parleront, est une puissante stratégie d’adaptation, qui leur permet d’établir un sentiment de maîtrise de leur propre histoire de vie (et de celle de leur famille). Notre étude éclaire aussi les contraintes qui pèsent sur la capacité d’expression des enfants et des jeunes, et la créativité avec laquelle ils composent avec ces contraintes. Loin d’être des témoins passifs de la violence, les enfants et les jeunes interrogés comprenaient clairement les contraintes interpersonnelles et sociales qui pesaient sur leur capacité à parler de leur expérience, pouvaient réfléchir à l’effet de ces contraintes et trouvaient des moyens créatifs de les contourner.
L’analyse a exploré les récits de révélation des enfants et des jeunes à travers trois thèmes liés entre eux. Le thème « Silence imposé ou silence choisi » a illustré les pratiques d’autocensure des enfants et des jeunes, des pratiques qui pourraient apparaître comme la preuve de l’impact psychosocial négatif de la violence domestique. Or les enfants et les jeunes géraient leur expression de soi et leur révélation d’une manière qui semblait assez consciente (voir aussi Evang et Øverlien 2014). Ils se montraient conscients des risques potentiels liés à la révélation de la violence domestique, et semblaient prendre des décisions actives et conscientes de se faire discrets. L’autocensure et la gestion de la révélation semblaient toutefois fonctionner aussi comme des stratégies d’adaptation complexes, que les enfants et les jeunes utilisaient pour assurer leur propre sécurité physique et psychologique et celle des autres. Cette autocensure se produisait de manière interactionnelle. Les personnes participantes décrivaient comment elles surveillaient, pesaient et géraient les risques potentiels de la révélation dans la violence domestique, en prenant des décisions relationnelles sur le moment de prendre la parole et celui de se plier au comportement ouvertement oppressif et coercitif de l’adulte auteur des violences. L’assignation, par les adultes, des enfants et des jeunes à une position « fragile et impuissante » contribuait aussi à produire intersubjectivement la réduction au silence. Les enfants et les jeunes exprimaient un manque apparent de confiance dans la réponse des adultes à leurs révélations, ce qui constituait pour eux un obstacle important : ils disaient qu’il était en général plus sûr de garder le silence sur leur expérience.
Ni témoins passifs ni témoins muets, les enfants et les jeunes appréciaient les occasions de parler de leur expérience, mais leurs décisions de révélation étaient prudentes, stratégiques et centrées sur les risques (comme le décrit le thème « Gérer la révélation : trouver des façons de dire »). Un important travail cognitif, émotionnel et relationnel sous-tend les décisions des enfants et des jeunes en matière de révélation et d’expression de soi, puisque chaque interaction où une révélation est possible est soupesée. Si la révélation est risquée (physiquement, relationnellement et psychologiquement) pour les enfants, les jeunes et leur famille, les enfants reconnaissent aussi qu’elle est une ressource potentielle, qui leur permet à la fois d’obtenir du soutien et de trouver une libération cathartique.
Cette gestion de la révélation souligne l’importance du constat d’Evang et Øverlien (2014) selon lequel des enfants même assez jeunes étaient capables de gérer intersubjectivement la rencontre de l’entretien. Notre analyse montre que cette gestion active de la révélation dans les rencontres relationnelles n’est pas un simple artefact des interactions de l’entretien, mais le reflet d’une stratégie relationnelle plus large que les enfants et les jeunes utilisent pour gérer la manière dont ils racontent et les personnes à qui ils racontent. Ils sont habiles à raconter leurs histoires, et à éviter de les raconter.
Des études qualitatives antérieures ont montré que les enfants et les jeunes ont la capacité d’exprimer leur expérience (Eriksson et Näsman 2012 ; Houghton 2015). Notre analyse montre que les enfants et les jeunes font preuve d’une grande capacité d’agir dans la gestion de cette révélation, mais que leur aisance à interagir avec les autres est limitée par leur expérience de la violence et de la menace, par leur autocensure et par leur gestion stratégique de la révélation. Ils ont appris à être prudents quant à ce qu’ils révèlent et à la manière de le faire. En outre, le manque de confiance des enfants et des jeunes dans la réponse des adultes à leurs révélations faisait obstacle à la révélation : beaucoup de personnes participantes disaient ne pas parler aux adultes parce qu’elles ne seraient pas crues, ou parce qu’elles avaient le sentiment que le faire, c’était risquer de nouveaux torts pour elles-mêmes et pour les autres.
Pour des expériences éprouvantes et difficiles comme la violence domestique, le langage dont disposent les enfants et les jeunes pour exprimer leur expérience peut être très limité : les ressources culturelles disponibles pour parler de ces expériences difficiles de la vie familiale sont très restreintes. L’expérience que les enfants et les jeunes font de la violence domestique est souvent vue comme extra-normative, comme excédant ce que notre culture attend d’une « enfance normale » (Burman 2016). Dans ces contextes, la voix des enfants et des jeunes peut être limitée par les ressources symboliques et culturelles dont ils disposent pour raconter leur histoire, et en ce sens leur expression est contrainte par le contexte dans lequel elle se déploie (Callaghan et al. 2015 ; Unterhalter 2012).
La parole des adultes sur la violence et le rétablissement est l’une des ressources dont disposent les enfants et les jeunes. Leurs récits sont donc polyphoniques, avec dans leurs descriptions des traces de ventriloquie de paroles adultes et thérapeutiques. En explorant cette polyphonie, l’analyse a rendu visible la nature intersubjective de l’expérience que les enfants et les jeunes font de la violence domestique, et de la manière dont ils construisent une réponse à cette violence. Elle prolonge les travaux qui soulignent l’importance du contexte relationnel dans lequel les enfants et les jeunes vivent la violence domestique (Callaghan et al. 2016b, c ; Cooper et Vetere 2008 ; Katz 2015 ; Swanston et al. 2014), en les étendant à la manière dont les discours familiaux et professionnels servent de ressources aux enfants et aux jeunes pour construire leurs propres récits. Les récits des enfants et des jeunes ne se construisent pas isolément : ils puisent dans les ressources culturelles et discursives auxquelles ils ont accès, tout comme les récits des adultes.
Reconnaître que les récits que font les enfants et les jeunes de leur expérience sont polyphoniques, et qu’ils peuvent parfois être formulés en termes très adultes, ne signifie pas que ces récits sont peu fiables ou inauthentiques. Tous les récits humains sont par nature intersubjectifs et polyphoniques (Bakhtine 1981). La gestion consciente de la révélation signifie plutôt que les enfants et les jeunes, comme tous les êtres humains réflexifs, sont actifs et réflexifs dans la production de leurs propres récits, et gèrent leurs révélations de manière consciente et agentive. Il importe de considérer les discours que nous, professionnels, mettons à la disposition des enfants, des jeunes et des personnes qui prennent soin d’eux, et le langage que nous employons pour décrire leur expérience, car ce langage prend une importance particulière pour les enfants et les jeunes dans la compréhension qu’ils ont d’eux-mêmes et peut favoriser ou entraver leur capacité à construire un sentiment de soi plus résilient, plus résistant et plus agentif.
Bien que les enfants et les jeunes soient incroyablement ingénieux et stratégiques, les ressources discursives dont ils disposent dans la culture populaire et dans le soutien professionnel pour comprendre et donner sens à leur expérience de la violence les décrivent trop souvent comme passifs et abîmés (Callaghan 2015 ; Øverlien 2009), et les placent dans des positions qui pourraient les handicaper, les priver de pouvoir et les marginaliser, plutôt que les aider à faire face. Les conceptions professionnelles de la violence domestique, par exemple, deviennent une ressource importante pour les enfants et les jeunes en contact avec les services, et peuvent les aider à donner un cadre à leur expérience. Mais si ces conceptions sont façonnées par des visions normatives de l’enfance et du développement de l’enfant, et comportent des idées bien ancrées sur la manière dont la violence affecte les enfants et les jeunes, leur effet peut être plus problématique pour l’enfant qui tente de construire une image positive de soi dans le rétablissement (Callaghan et Alexander 2015). Pour soutenir les enfants et les jeunes, il importe de trouver des moyens qui leur permettent de parler de leur expérience selon leurs propres termes, et de promouvoir des manières moins pathologisantes de penser leur vie. Les enfants et les jeunes sont prudents lorsqu’il s’agit de parler de leur expérience, et n’en parleront par conséquent que dans des conditions assez précises et restrictives. Cela leur offre un éventail relativement limité de ressources culturelles, souvent très dominées par les adultes, pour situer leur expérience et lui donner sens. Reconnaître comment ces voix se constituent n’empêche pas de voir dans la voix des enfants et des jeunes l’expression de leur expérience. Cela permet plutôt de comprendre comment cette expérience se constitue.
Considérons par exemple la manière dont une grande partie du travail sur la violence domestique se centre sur la notion de transmission intergénérationnelle ou, selon la formule courante, sur « le cycle intergénérationnel de la maltraitance » (Ehrensaft et al. 2003b ; Siegel 2013), un modèle qui présente de fait les enfants et les jeunes comme condamnés à répéter des cycles de violence et d’abus. Cette construction des enfants et des jeunes qui survivent à la violence domestique leur offre deux positions de sujet auxquelles s’identifier : future victime ou futur agresseur. Ce discours ne leur fournit pas de registre de langage dans lequel constituer un sentiment de soi positif de personne survivante, pas plus qu’il n’offre aux enfants et aux jeunes un récit alternatif au récit familial de l’abus et de la victimisation.
Les récits adultes et familiaux, ainsi que les discours professionnels sur la violence domestique, peuvent aider (ou gêner) les enfants et les jeunes à exprimer une expérience souvent difficile à dire, à la fois en raison d’un manque de langage pour parler de relations familiales violentes et en raison de la censure et de l’autocensure de leur expression. Le langage des adultes et des professionnels peut donc faciliter ou entraver la parole des enfants et des jeunes sur leur expérience de la violence domestique et, par l’influence qu’il exerce sur leurs récits, peut agir sur la manière dont ils envisagent leur sentiment de soi présent et futur. Il nous faut donc, en tant que professionnels, réfléchir soigneusement à la manière dont nous écoutons les enfants et les jeunes et dont nous parlons d’eux (et avec eux), en veillant à employer le langage d’une manière qui soutienne leur capacité d’agir et qui respecte la façon dont ils ont fait face, jusqu’ici, à la violence qu’ils ont subie. Cela exige que les professionnels qui travaillent avec des enfants, des jeunes et des familles interrompent et reformulent les propos qui présentent les enfants et les jeunes comme des témoins impuissants, ou qui disqualifient ou écartent leurs récits.
Les récits d’adultes ayant survécu à la violence domestique dans leur enfance font de la possibilité de se confier à quelqu’un en dehors du foyer un facteur de résilience important (Anderson et Danis 2006 ; Gonzales et al. 2012). Si l’accès au soutien social est un aspect important de la résilience des enfants et des jeunes dans la violence domestique (Anderson et Danis 2006 ; Gonzales et al. 2012), l’acte de révéler fonctionne aussi comme une résistance à un régime de silence imposé : un geste de défi qui permet aux enfants et aux jeunes de garder un fil d’autodétermination et un sentiment de soi défini au-delà de l’expérience immédiate de la violence et de la coercition. Dans un contexte où le maintien du silence est un élément du contrôle coercitif, rompre le silence est un puissant acte de résistance (Callaghan et Clark 2007). Les récits des enfants et des jeunes suggèrent qu’ils reconnaissent le potentiel de la révélation stratégique comme forme de résistance au contrôle coercitif du parent auteur des violences. Elle permet aussi à l’enfant de tenir un rôle actif de protection et de soin envers le reste de la famille, en résistant à la définition de la famille imposée par l’auteur des violences (Callaghan et al. 2016a, b).
Cela ouvre potentiellement une fenêtre dans laquelle l’enfant peut construire un sentiment de soi au-delà des schémas familiaux de violence et d’abus. Révéler dans un espace sûr, trouver des voies d’expression de soi sûres peut permettre aux enfants et aux jeunes de conserver une prise, si ténue soit-elle, sur leur autodétermination et un sentiment de capacité d’agir face au comportement abusif du parent auteur des violences, et de contester ainsi le caractère apparemment total du contrôle exercé par l’agresseur (Callaghan et al. 2016a, b). Comme le suggère Hebdige (1979), les petits gestes de défi signalent un refus ; ils ont une valeur subversive qui dépasse l’acte de défi immédiat lui-même. Dans le contexte de la violence domestique, ces gestes de défi signalent un refus des pratiques coercitives et des silences oppressifs de la famille : ils constituent une résistance explicite à l’ordre familial, caractérisé par des régimes de silence. Pour les enfants et les jeunes, prendre la parole, même à voix basse, signale le maintien d’un sentiment de « moi » qui permet de mettre de la distance entre eux et les schémas familiaux. Cela leur permet de sentir qu’ils peuvent se protéger et protéger leur famille, en choisissant consciemment à qui dire, comment et quand.
Comme beaucoup de recherches sur les enfants et la violence domestique, cette étude est limitée par le fait qu’elle porte sur des enfants et des jeunes recrutés par l’intermédiaire de services de soutien en matière de violence domestique. Il serait utile de comprendre comment se constituent les récits de révélation des enfants et des jeunes lorsque leur famille n’a pas été en contact avec des services, et si la mise en forme polyphonique de leurs révélations diffère dans un échantillon de population générale. En outre, bien que nous n’ayons pas eu l’intention de ne recruter que des familles où la principale victime identifiée était une femme, seul un petit nombre de personnes participantes venaient de familles où la principale victime identifiée était un homme, ou dans lesquelles les professionnels estimaient que les deux partenaires étaient violents. Cela limite la portée de ces résultats à des familles semblables. Une autre réserve dans l’interprétation de ces résultats tient au fait que les enfants et les jeunes qui ont choisi de participer à l’étude étaient vraisemblablement plus enclins à parler de leur expérience, ce qui pourrait orienter les résultats vers des enfants et des jeunes plus à l’aise avec la révélation.
Cette recherche souligne la nécessité, pour les professionnels qui travaillent avec des enfants et des jeunes touchés par la violence domestique, d’espaces dans lesquels ils puissent révéler en sécurité et travailler à l’élaboration de récits familiaux alternatifs. L’un des moyens d’y parvenir est de veiller à ce que toutes les personnes qui travaillent avec des enfants et des jeunes touchés par la violence domestique établissent des voies de communication claires, dans lesquelles les enfants et les jeunes connaissent les limites et comprennent les restrictions et les conséquences possibles de leurs révélations. Il est essentiel d’aider les enfants et les jeunes à se sentir en sécurité dans leurs révélations, afin qu’ils puissent reconstruire leur confiance dans des adultes qui à la fois les croient et sont dignes de confiance. En rendant les limites manifestes et explicites, les professionnels et les autres adultes peuvent ménager un espace relationnel dans lequel les enfants et les jeunes sont libérés de la nécessité de scruter et de surveiller constamment la sécurité de leurs révélations. Dans le même temps, ces professionnels doivent respecter le fort besoin des enfants et des jeunes de gérer leurs révélations pour assurer leur sécurité et celle de leurs proches, et doivent donc respecter leur capacité d’agir (contrainte).
Il importe aussi que les professionnels écoutent les récits des enfants et des jeunes, et que ces récits reçoivent le même respect et la même crédibilité que ceux des adultes. Il importe également que les professionnels et les autres adultes qui soutiennent des enfants et des jeunes confrontés à la violence domestique surmontent leur propre collusion avec la réduction au silence des enfants et des jeunes. On peut y parvenir en reconnaissant que les enfants et les jeunes sont des êtres conscients, qui donnent sens à ce qu’ils vivent, qui ont conscience de la violence qu’ils ont subie et qui ont développé des stratégies complexes pour y faire face (Vetere et Cooper 2005). Cela exige que les personnes qui soutiennent les enfants et les jeunes renoncent au déni et à la minimisation adultes, tant de l’impact de la violence domestique sur les enfants et les jeunes que de leur capacité d’agir pour faire face à cette violence et à ses conséquences et pour la gérer. Entendre la voix des enfants et des jeunes, c’est être attentif non seulement à ce qu’ils disent, mais aussi à la manière dont ils le disent ; cela implique d’apprendre à écouter non seulement avec nos oreilles, mais aussi en prêtant une attention soutenue aux formes complexes de leurs révélations, et à comprendre et contextualiser la manière dont elles sont à la fois contraintes et rendues possibles. Cela exige un soutien solide aux familles aux prises avec la violence domestique, dans un cadre intégré capable d’englober plusieurs niveaux et plusieurs points de vue plutôt que de privilégier celui des adultes.
Pour offrir aux personnes qui survivent à la violence domestique un environnement respectueux et centré sur l’enfant, les professionnels et les autres adultes doivent comprendre le contexte relationnel de la vie des enfants et des jeunes, dans lequel se constituent leurs récits polyphoniques et aux multiples textures. Cela crée un environnement où la co-construction du récit familial, et la gestion consciente et protectrice de la révélation par les enfants, sont comprises en contexte, et non écartées comme un « coaching » ou une manière de « répéter comme un perroquet » le point de vue des adultes. Cela exige un environnement sûr, souple, réactif, mais clairement structuré, capable d’englober plusieurs niveaux de révélation et d’en comprendre les implications. Raconter leur histoire dans un contexte aussi sûr et respectueux permettra aux professionnels comme aux enfants et aux jeunes de prendre des décisions judicieuses, qui soutiennent un maintien rationnel et réaliste de la sécurité dans la famille, au-delà des relations coercitives qui ont jusque-là caractérisé leur vie familiale. Cela permettra l’émergence d’histoires alternatives de soi et de l’autre, susceptibles de poser les fondations d’une vie sans abus pour les enfants et les jeunes.
Extrait du guide d’entretien
Complexe Systémique : à retenir
L’article déplace le regard : l’enfant qui vit la violence domestique n’est pas un témoin muet, mais une personne qui gère activement ce qu’elle dit, à qui et comment. Le silence peut alors se lire comme une stratégie de protection dans un système marqué par le contrôle coercitif, et la confidence choisie comme un geste de résistance. Pour la clinique systémique, deux pistes ressortent. D’abord, écouter la forme autant que le contenu : euphémismes, récits « autorisés », voix d’adultes reprises telles quelles disent la place occupée dans le récit familial, sans rendre la parole moins authentique. Ensuite, poser un cadre explicite sur la confidentialité et ses limites, pour que la sécurité de la révélation ne repose plus sur l’enfant sans appui. On gardera en tête les limites : des enfants recrutés par des services spécialisés, des violences exercées presque toujours par des pères, et un article plus riche en extraits qu’en description de l’analyse. À lire avec l’étude norvégienne sur la place de l’enfant en thérapie familiale après des violences, et avec l’article sur la participation des enfants dans une atmosphère de secret.
Notes de l’original
Liens d’intérêts. L’équipe de recherche déclare n’avoir aucun lien d’intérêts.
Approbation éthique. Toutes les procédures mises en œuvre dans les études impliquant des participants humains étaient conformes aux normes éthiques du comité de recherche institutionnel ou national, ainsi qu’à la déclaration d’Helsinki de 1964 et à ses amendements ultérieurs, ou à des normes éthiques comparables.
Consentement éclairé. Le consentement éclairé de chaque personne participant à l’étude a été obtenu.
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Traduction non officielle en français de La gestion de la révélation dans les récits d’enfants sur la violence domestique : pratiques du dire et du ne pas dire, par Jane E. M. Callaghan, Lisa C. Fellin, Stavroula Mavrou, Joanne Alexander et Judith Sixsmith, Journal of Child and Family Studies, vol. 26, no 12 (2017), doi : 10.1007/s10826-017-0832-3, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (tableaux présentés en listes). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.
Traduction française non officielle de « The Management of Disclosure in Children’s Accounts of Domestic Violence: Practices of Telling and Not Telling », publié dans Journal of Child and Family Studies (2017) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.
Lire l’article originalComment citer cet article
Callaghan, J. E. M., Fellin, L. C., Mavrou, S., Alexander, J., et Sixsmith, J. (2017). La gestion de la révélation dans les récits d’enfants sur la violence domestique : pratiques du dire et du ne pas dire (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/la-gestion-de-la-revelation-dans-les-recits-d-enfants-sur-la-violence-domestique (Œuvre originale publiée en 2017 dans Journal of Child and Family Studies, 26(12), 3370-3387 (2017) ; republiée en 2017 par Journal of Child and Family Studies, https://link.springer.com/article/10.1007/s10826-017-0832-3)
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